‹ Les mémoires d'un cabotinChapitre 1 sur 45 · HENRY DE KOCK · texte numérisé non relu

HENRY DE KOCK

Trop boas, mille fois trop bous^ messieurs. (Page 5.j

I. — COMMP-NT MON PÈRE ÉPOUSA MA MÈRE, KV COMMENT, PAR SUITE DE CE MARIAGE, IL Y EUT TROIS COMÉDIENS DE PLUS EN FRANCE.

Je suis né à Vermenton (Yonne), le 22 avril 183., à dix heures du soir, entre le premier et le second acte du Petit Chaperon rouge, des amours légitimes de Louis Brigaudin, dit Rosabelle, — premier ténor, — et d'Amélie Quinard, dite madame Rosabelle, — première Dugazon.

Quelques lignes préliminaire? sur les auteurs de mes jours.

En 183., mon père, alors âgé de vingt-trois ans, et, de BOn état, commis papetier à Paris, se prit d'une telle passion pour l'art dramatique, que son patron, fatii;iié de l'entendre déclamer sans cesse, au lieu de s'occuper de sa besogne, le pria, assez peu poliment, un beau soir, de s'en aller déclamer ailleurs. Mou père possédait quelques économies; pendant cinq à six mois, il put donc se livrer à ses goûts sur les planches d'un petit théâtre de société, sitaô rue de Laucr/, au fond d'uue cour, au ciuquiàma,

et dont le directeur, — M. J-iraux, un ancien peintra en bâtiments, — ne l'appelait jamais que mon Talma en hube. Cependant le Talma en herbe voyait sa bourse s'alléirer d'une façon inquiétante. Son directeur lui avait bien prorais de le pousser vers quelque grande scène : la Comédie-Française ou la Gaîté; mais, en attendant l'exécutiou des promesses, — un peu risquées peut-être, — du nouveau Doyen, Louis Quiaard en était réduit à oublier, et pour cause, deux jours sur quatre, de déjeuner et de dîner. 11 maigrissait que cela taisait peine à voir. Encore quelque temps de ce régime, et il n'y avait pluâ '[.l'un emploi possible pour lui, au théâtre : celui des ombres.

Uu matin on'il essayait d'étudier, eu se figurant qu'il avait soupe la vei'le, Louis QuiuiU'd vit entrer dans sa mansarde un de ses anciens collèirues en papeterie, un brave gare-on nommé Jacques Perrier. Jacques Perrier avait eu vent de l'état de détresse de Louis Qninard, et il venait lui parler d'une place en disponibilité. Mon père commenta par taira la gnuiace ; il lui eu coûtait d« i%^

LES MÉMOillES D'UN CABOTIN

Doucer à ses espérances artistiques. La place en question était séduisante, pourtant : quinze cents francs, la table et le logement, chez une papetière au détail : madame veuve Brigaudin.

— Accepte donc ! lui dit son ami. Es-tu bétel D'abord il paraît qu'on se nourrit très-bien chez madame Brigaudin, et, pour le moment, je crois qu'il ne saurait t'ètre désagréable de renouer connaissance avac la fine côtelette arrosée de vieux bordeaux. Ensuite, madame Brigaudin est une excellente femme, et elle a une fille... très-gentille, ma foi... à marier. Tu n'es pas mal de ta personne... Qui t'empêche de te faufiler par là? Eh ! eh ! De commis devenir maître , cela ne vaudrait-il pas mieux que de cabotiner?

Cabotiner! Mon père avait de nouveau froncé le sourcil à cette expression qui insultait ses croyances ; mais la jjerspective, surtout, des côtelettes et du vin de Bordeaux le tentait

— Soit ! répondit-il à Jacques Perrier, présente-moi à madame Brigaudin .

Et il ajouta mentalement :

— Nous verrons bien, d'ailleurs, ce qu'il arrivera, quand je me serai refait des biceps et des mollets.

Ce qu'il arriva, c'est que, trois mois plus tard, réalisant les prédictions de son ami, Louis Quinard épousait mademoiselle Amélie Brigaudin. Et voici comment :

La réputation de madame Brigaudin n'avait rien d'usurpé. C'était une bonne et joj^eusé commère qui se dédommageait des privations que son mari, — une espèce d'»iirs, — lui avait imposées, en embellissant son veuvage de toutes les distractions, — honnêtes, — compatibles av«c sa position de commerçante. Entre autres plaisirs, le spectacle était un des préférés de la papetière. Et Amélie Brigaudin, — une jolie petite blonde de dixsept ans, — partageait en tous points les penchants de sa mère : comme sa mère, elle chantait du matin au soir; comme sa mère, elle adorait le spectacle.

On comprend que, dans de telles conditions de similitudes sympathiques, Louis Quinard ne dut pas avoir de mal à faire son chemin près de ces dames. Ce qui eût été une cause rédhibitoire dans toute autre maison, devenait au contraire ici une garantie de faveur. En apprenant que leur commis avait joué la comédie, qu'il était même capable de la jouer encoi-e, madame et mademoiselle Brigaudin poussèrent des exclamations de surprise admirative. Le soir même de cette révélation, après la fermeture du magasin, il fallut que Louis Quinard récitât, — que dis-je récitât! — jouât devant ses patronnes l'un de ses meilleurs rôles. El le lendemain ce fut à recommencer... et le surlendemain encore. Et, tandis qu^ Louis Quinard leur exécutait une scène des Folies amoureuses, de la Tour de Nesle, de la Dame blanche, ou des Malheurs d'un amant heureux, — car mon père pratiquait tous les genres, lui : la comédie, le drame, l'opéra comique et le vaudeville; "voilà quels comédiens on faisait au théâtre de la rue de Lancrjl — mesdames Brigaudin ouvraient des yenx et des ojeilles comme des portes coçhères; frémissaient, pleuraient ou riaient; applaudissaient avec fureur!... demandaient bis. En ce temps-là, le tous! tous! tous! n'était pas encore inventé; et c'est dommage, car, assurément, ces dames n'eussent pas manqué d'employer cette superbe formule, — le me plus ultra de l'enthousiasme, — pour manifester l'enchantement que leur faisait éprouver le talent de leur commis.

Chez les femmes, — ehez la plupart des femmes, — quand l'esprit est charmé, le cœur ae tarde point à se laisser prendre. C'est ce qui explique pourquoi, souvent, un gueux aimable l'emporte près d'elles sur un riche imbécile. Et puis, Louis Quinard n'était pas laid. Le présalé Kt le médoc lui avaient réussi. Entré maigre comme un clou chez ces dames, il y avait bientôt acquis cette dose d'embonpoint et de coloris qui sied à un amoureux

Bref, il y avait tout au plus trois mois qu'il couuaisiait Amélie Brigaudin, lorsque Louis Quinard l'épuusa. Açaélie apportait une dizaine de mille francs en dot à son pxurif — 1« tiers %• l'aycir d^ la veuve j — de plus, en

devenant le gendre de la papetière, Louis Quinard devenait son associé. Et l'établissement, pour n'être pas de premier ordre, avait néanmoins son mérite; on y réalisait bon an mal an, un bénéfice net de huit à dix mille-francs. Malheureusement, nous le savons déjà, Louis Quinard avait rêvé son avenir ailleurs que dans la papeterie, et, malheurcust'r:îont aussi, comme on a pu s'en convaincre par ce qui inoi; -de, sa femme et sa belle-mère n'étaient que trop disposées à s'associer à ses rêves. Moins de six semaines après son mariage, Louis Quinard faisait sa rentrée au théâtre de la rue de Lancry. Certaines folies ont cela de terrible qu'elles sont contagieuses. Amélie n'avait pas assisté à deux représentations de son mari, qu'à son tour elle voulut monter sur les planches. Louis Quinard s'empressa de sourire à cette vocation qui s'éveillait. Le voilà qui donne des leçons à sa femme... des leçons de diction et de maintien! Madame Brigaudin, elle-même, enchantée à l'idée de pouvoir applaudir sa fille comme elle a applaudi son gendre , attend avec impatience le jour des débuts d'Amélie. Ce jour, ou plutôt ce soir, se lève enfin. Amélie joue Estelle, du Père et la fille. C est son mari qui fait son père; Louis Quinard a choisi exprés ce rôle pour être plus à même de diriger sa femme. Amélie est un peu gauche, mais elle a de si beaux yeux, qu'il n'y a qu'une voix par toute la salle pour crier qu'elle dépassera avant peu, si elle veut, mademoiselle Mars. Mon Dieu! Amélie ne demandait pas mieux que de dépasser mademoiselle Mars, de même que son mari s'imaginait sérieusement être appelé à remplacer un jour Frederick Lemattre ! Il ne s'agissait, pour atteindre ce but, que de travailler unpeu. On travaillerait, voilà tout! Jusque-là le magasin de papeterie, abandonné à la surveillance d'un commis, irait comme il pourrait, c'est-à-dire qu'il irait mal. Les clients s'éloigneraient; le crédit miné par la médisance, — car tout le raonde, dans la papeterie, savait la conduite des époux Quinard et de leur trop indulgente mère, et s'en moquait; — le crédit s'écroulerait.... qu'importe!

Une signification de protêt d'un billet dont Louis Quinard avait oublié de laisser les fonds, — parce qu'il avait eu besoin d'; tirent ce jour-là pour solder une note de costumes, — fut la première tuile qui, en lui tombant sur la tête, le ramena, non pas à la raisoa, mais à la réflexion. Madame Brigaudin avait pâli à l'aspect de cet affreux morceau de papier timbré qu'un clerc plus affreux encore venait de lui remettre, parlant d sa personne. Quelque peu troublé d'abord, de son côté, Louis Quinard ne tarda pas à se remettre. Souvent dans le silence de l'alcôve, il avait entretenu sa femme d'un projet qui devait réaliser l'idéal de leurs vœux. Il profita de la circonstance pour développer ce projet à sa belle-mère.

— Qu'est-ce que ceci prouve? dit-il en frois'snnt dédaigneusement le protêt, rien, sinon que l'art et le commerce sont incompatibles. Est-ce ma faute si, pendant que j'étudie mes rôles, je néglige mes affaires? Et vousmême, belle-maman, .soyez franche, saviez-vous avanthier que c'était jour d'échéance? Non, vous étiez occupée, comme moi, dé cette repré.«entation extraoi\linaire.. i duii.s laquelle Amélie a été criblée de couronnes. Il faut prendre un parti. Dernièrement encorv?, M. Oiraux me disait qu'après une petite tournée en province pour nous former tout à fait, nous serions en mesure, ma femme et i;i()i, de nous présenter partout à Paris. M. Ciiraux s'y connaît; et, au bout du compte, si nous devons lui jour, à nous deux Amélie, gagner une fortune comme comédiens, n'y aurait-il pas stupidité de notre part à continuer un métier... qui ne nous convient pas?... Je suivrai donc le conseil de M. Giraux; dès demain, j'irai voir des correspondants de théâtre... Nous irons les voir ensemble, n'estil pas vrai, Amélie ?

— Dame! mon ami, il est certain que, si tu crois que nous puissions réussir

— Et pourquoi ne réussirions-nous pas?... D'ailleurs, qui ne risque rieu n'a rien !

— Mais... et le magasin? fit madame Brigaudin.

— Eh bieni le magasin,., vous le tiendrez sans moij

LES MliMUIiŒS D'UN CAl'.O'l

belle-maman. Et voua n'y perdrez pas... ni la vente non .

plus!...

— Je me soucie bien de la vente 1 Vous en prenez à votre aise, vous! Ohl que c'est cela, les hommes! Tous des é;;oï.stes !

— Pas du tout, puisque j'emmèno ma femme

— Et moi, que suis-je donc alors pour vous... un chien? Vous ôtes aimable encore! Vous vous imaginez peut-être ([ue je vais m'amuser toute seule ici?... D'abopà je n'ai pus été habituée à vivre seule, et ce n'est pas maititeiiHnt que jo commencerai. Vous renoncez au commerce, Louis 1... Eh bien ! je l'abandonne aussi, là !... Je vendrai hi mafrasin !... et je partirai avec vous et votre femme, et nou> verrons... oui, nous verrons si vous aurez le courage, tous les deux, de me chasser 1

Madame Rripaudin pleurait... Amélie pleurait. Louis Quinard se mit a rire, lui.

— Et puis! s'écria-t-il, en embrassant les deux femmes, h quel propo.^ cetti^ avalanche de désespoir, folles que vous ôtes ! Qui vous parle de vous chasser, belle-maman ! Vous avez, coMme nous, assez de la papeterie. Bravo ! Vous voulez veiidre le magasin et partir avec nous. Rebravo ! Partou- tous les trois, et au diable la boutique! Et vivent la joie, les voyages et le théâtre!... Vous chasser, chère madame Brigaudin!... M'opposer à ce que vous nous accompagniez dans nos pérégrinations artistiques!... Mais je suis ravi au contraire de votre résolution. Vous verrez quelle jolie petite existence tissée d'or et de soie nous allons mener. Et qui sait! Au fait ! Pourquoi pas !

Louis Quinard contemplait complaisamment sa bellemère.

— Qu'est-ce? Quoi? Quya-t-il, Louis? dit madame Brigau iin. A quoi pensez-vous?

— Eh ! parbleu ! je pense qu'il ne tient qu'à vous, bellemaman, de prendre votre part des triomphes que nous ne pouvons manquer d'obtenir, Amélie et moi, en province!

— Ma part! Je ne comprends pas.

— Mais Amélie m'a compris, elle!...

— Oh! certainement. Et très-bien! Louis veut dire, maman, que, si vous vouliez, vous joueriez la comédie avec nousl

Madame Brigaudin était devenue rouge comme une pivoine.

— Moi!... Moi!... Jouer la comédie!... Me mettre au théâtre!... à mon âge! murmura-t-elle. Quelle plaisanterie!... Jamais! Non! non! Jamais!... oh! je n'oserais pas!... Et puis quel emploi jouerais-je, vo.yons?

— Celui des jeunes mères... des grandes coquettes !...

— Des grandes coquettes!... Est-il enfant, ce Louis!... i

Comment! Vous ne riez pas, mon ami Vous croyez •

que je pourrais

Madame Brigaudin s'était tournée vers une glace qui . lui renvoya le coup d'œil le plus engageant. Louis Quinard saisit ce regard au vol.

— Elle y viendra! se dit-il.

Et il avait raison.

A deux mois de date de cette conversation, madame

Brigaudin débutait entre sa fille et son gendre, sur le théâtre royal d'Étampes, non pas dans un rôle de jeune mère ou de grande coquette, s'il vous plaît, mais dans celui de Murinette, — la soubrette du Dépit amoureux.

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