IL — TJN CAFÉ EN PROVINCE
Je ne suivrai pas mon père, ma mère et mon aïeule dans le cours fantaisiste de leur petite tournée. D'abord cela m'entraînerait trop loin : leur petite tournée dura vingt ans. Et puis c'est mon histoire et non la leur que je veux vous raconter. ^
Toutefois, avantd'en arriver à ce qui me concerne, jo ne puis résister au désir de vous dire de quelle manière mon père pratiquait le théâtre, en province, pendant les premières années de sa carrière dramatique. D'ailleurs, le tableau suivant se passe quelques heures seulement
avant l'ôvéa , • i'. do ma naissance, nuquel il servira eu quelque sorte du jjr'/ogiie. La scène eal a Vonuenton, ie 21 avril 183... Co L;mp.->-ia était encore celui de la prospérité financière de ma famille. On n'avait pas fini de croquer le pioduit de Ja vente du magusiu de papc;t ,!i'?, et, lii magasin croqué, on avait devant ^oi les débris .... dot d'Amélie, puis lafoiLuue peràonnelle de madame iiiigauciin... — Trente mille francs que la pauvre femmo avait mis généreusemeiit, tro^j Kénéreust-uient à la disposition do ses enfants, en sassociant à leur «ort. Trente mille francs ! Une mine inépuisable 1 Aussi comme on y •puisa! '"
Nous sommes donc à Vermenton, jolie petite ville delà basse Bourgogne, sur la rivedreite de iaCure pr<;s de>ori confiuent avec l'Yonne, chef-lieu de canton, à Z2 kilomètres d'Auxerre : population 2,8.j0 habitants.
C'est un samedi soir, le 21 avril; sept heures sonnent a ia vieille égli.se paroissiale; l'heure ouïe café du Grenadier de France, le plus beau café de la ville, — par cette raison peut-être qu'elle ne pos-^iède que celui-là, — voit affluer ses nombreux clients. On a dîné, on vient déguster son moka eu se livrant à quelques dicu-fsions politiques. — En \>i'6... la discussion politique était très-bien portée à Paris cumme en province. — 11 y a là la fleur des notabilités de l'endroit : et le notaire et l'huissier e^conés de leurs maîtres clercs, et quatre à cinq enireprenriurs de flottage, — on /?o«^6f beaucoup à Vermenton. — Voici encore plusieurs commissionnaires en vins, des marchands de drap et de rouennerie, des tonneliers, un pharmacien, etc., etc.
Tous ces messieurs, au moment où nous faisons connaissance avec eux, sont plongés dans une conversation des plus animées. Quel est le sujet de cette conversation ? S'agitil du fameux duel de M. Bugeaud et de M. Dulong, qui a eu Ijeu quelques mois auparavant? Des discours passionnés du pi'ocureur général Persil? De M. Cal et de ses articles dans le Populaire? De l'insurrection de Lyon?
Non; pour cette fois, et, — par hasard, — d'un commun accord, les habitués du café du Grenadier île France, laissant se reposer toutes ces questions brù lUtes, so livrent tout simplement à une causerie litiéraii • et dramatique à Vermenton!... A quel propos? Écoutons et nous saurons.
M. TALPHARY (pharmacien).
Je vous dis, Roblot, que le Petit Chaperon rouge est de
Boïeldieu et non pas de Grétry... C'est Richard-Cœur-de lion qui est de Gi'étry. J'en suis siir! Ma femme, qui est musicienne... et très-bonne musicienne, j'ose le dire... a toutes ces partitions-là sur son piano.
H. nOBLOT (notaire, — d'un ton piqué).
Mon Dieu! Ma femme aussi est musicienne, mon cher • Talphary... et elle a des partitions aussi... elle en a... à revendre!... — Même que Zoé... ma petite fille. . en met sur sa chaise pour s'at^icoir à table... Ça la hausse, cette enfant; — et il m'avait semblé... j'avais cru... un jour que je furetais dana toutes ces paperasses...
M. SAGET (premier clerc de M. Roblot, veie de ca qua son patron a l« dessous avec M. Talpbary et voulant lui Tenir en aide).
Après ça... que le Petit Chaperon rouge ooit de Boïeldieu ou de Grétry, qu'importe!... L'intéressant, avant tout, est de savoir si c'est joli.
M. TALPHAUV (avec aplomb).
Charmant!... Adorable!...
M. SAGET (arec un sourire ironique).
Charmant ! Adorable ! Permettez, monsietir Talphary... si vous nous parliez... médicaments... on pourrait s'incliner, sans hésiter, devant votre science... mais en lait d'art... de musique... c'est difl'érent; ce qui vous plaît à vous, peut no pas plaire à d'autres...
M. TAI.PHARY (piqué à son tour).
Je n'ai pas non plus la prétention d'imposer mon opinion à personne, monsieur; cependant, je pense que lorsqu'une œuvre... comme le Petit Chaperon rouge, par exemple... est réputée remarquable par toute la société parisienne....
H. SâGKT.
Oh! la société parisienne!... Alors si vous admettez que Paris a le njonopole du bon yoùtl... Mais j'ai habité Paris dix ans, moiisigurTalpliarj, et j'y ai vu applaudir Uas chanteurs que nous siiflerion^ à Vermeaton!.,.
M. TALi'UAUy.
Vous vous écartez de la question, monsieur Saget, je vous le ferai observer. Nous «n sommes sur la valeur d'un opéra comique et non sur le \A\x& ou moins de mérite ae ceux qui rinterprôtent,