‹ Les mémoires d'un cabotinChapitre 14 sur 45 · M. DECOUSU · texte numérisé non relu

M. DECOUSU

premier comique DB LA TROUPE.

Prix des places : Premières, 2 fr. — Secondes, 1 fr. 11 est «léfeudu de fumer dans la salle.

Je soupirai en me disant :

— Ce n'est pas tout à fait ce que je croyais trouver. N'importe, ne jugeons pas sur les apparences. Entrons. Pourvu que cette vieille mégère consente a me donner un billet!

Je tirai d'avance mon argent de ma poche et je m'avançai en le montrant au cerbère femelle.

— Une première, madame, s'il vous plaît?

— Voilà, répondit la préposée en me tendant un carton; à droite et au fond. Mais pas de tapage, mon fiston I Ou aura l'oeil siu' toi, et, si tu bronches, emballé l

XIV. —COMMENT j'aSSISTM A LA. DÉCOMFI*EURE J)U GRAND ROI LOUIS .\IV. (fiwirt-di */>b

Ce soir-là, par exception, la salle était comblé. '. , Dêpnis quîft^è jourS qu'il exploitait la viflè dé yillay franche, Rosabelle avait joué devant les baoquetWfe, "^

Trois drames, cinq comédies et douze vaudevilles y avaient passé.

Titres affriolants, pièces en vogue, noms d'auteurs célèbres, rien n'y faisait.

La troupe était littéralement sur les dents. . . Et quelles dents!...

On devait deux cents francs à l'auberge.

Rof^abelle s'arrachait chaque soir plusieurs cheveux après avoir compté sa recette.

Comment vivre et, surtout, comment décamper de cette cité inhospitalière aux beaux-arts?

Comme dans tous les grands sinistres, on en vint à invoquer la Providence.

Bonne Providence! Elle entendit, et elle se présenta sous les traits d'un receveur des contributions indirectes, li.'qnel était en nicme temps un littérateur forcené!

On a souvent dépeint l'amour-propre, la soif de gloriole, qui dévoretit les auteurs parisiens.

L'auteur de province a dix-sept fois plus de vanité.

Pour faire parler de lui dans son Landernau, pour qu'on imprime son nom dans le journal de la localité, p lur se faire jouer sur un vrai théâtre par de vrais ac- TfHirs, il est capable de tout ; même de dépenser de i'ar^ent.

(3'esr ce que fit le receveur en question.

Il offrit trois cents francs comptant à mon père pour lui jouer les Amours de Louis XI V, et lui garantit le maximum de la recette.

l/impressario, qui connaissait sa province, reçut à deux mains cette manne bénie; il déclara la pièce un chefd'œuvre, se chargea du rôle principal et monta les cinq actes en trois jours.

L'auteur ne s'était pastrompé en garantissant la recette.

Dès que ce bruit se fut répandu dans la ville : « On va jouer une pièce de M. Duhamel, le receveur des contributions! I) toutes les cervelles fermentèrent. Plommes, IVmmes, amis, ennemis, tout le monde jara d'être là et d'assister à ce grand événement; et tout lé monde y assista en eilet. J'eus grand'peme à me procurer une place.

La pièce était commencée depuis longtemps lorsque j'entrai; elle toucliait aune bcène fort importante.

.Pour l'intelligence de ce que je vais raconter, quelques cx|)lications au lecteur :

La scène en question se passe à Versailles dans le boudoir de madame de Muntespan.

Lauzun, l'audacieux Lauzun, qui se doute des amours du roi et de la marquise, &'est caché dans une armoire, afin d"ép er et d'écouter ce qui se passera entre ces illustres amoureux.

Le roi, seul avec madame de Montespan, lui fait la cour. La marquise se laisse aller! le galant monarque va ju.-qu à lui baiser la main.

A ce moment, Lauzim doit faire du bruit dans l'ar- Pioire. La marquise eflrayée agitera sa sonnette. Des valets entreront, chercheront et découvriront Lauzun. De i"), ,v:ran le scène où Louis XIV, irrité, jette sa canne par la ftn tre en disant à peu près ces mots : « Je la jette pour ne pas on frapper un gentilhomme. »

L'iiuteur comptait sur cette scène comme sur ses yeux, îiïïedevait enlever le public.

ll^aA^aili ÇjOn^t^.s^ii^Jes, pai^çns^jpç.^^^pnnelles de ses

actéiirs.^ ,^l jn"' '-T. ô • .- .• ■'.!■, i- *,!«,•> •..■",-■.•.,•-■•; '■-•,i( '■''Nladaraê'^Pi^flarH',' ^9^

Grâce au costume de Loms ^I y ,.eue découvrait au publi,q dj^^s j^.oçt^qur^. ,^è.s-dévêJuppçs,i trop déYelpppés !,.,,, Çr, Sfyjfj(iïl^r(^-t!aii^l^^^ étai^. jalçuf comme .fii)^

nif^nageriè de tigre au Bengale, et ji\ioL!X.^ Qfiife Xf^ai, cj^Q qui? De son d^^.Ç|Çt,çui;j de.^.<)fc}I)elle! (|e Lo,ui^',^j[y î , / ^C9f>.f^.-,ffï,'4'^^-,i'f situan'p^ de fie ç^miçuiW ^p'wix, «Kij^é, J.,*^^S'^ter^, di^; fo.u^ de SQja^.^rn^mij'.e. ^,J,£L:sçèue a amou'r',qx}e J9u^nt ^;i;f^ïïime;e{,.,^9,ijis' i^\^\} ,yf}il^-^i%,^^p

Aussi. i|tt,eAd-}.l, Ayf{%]\Ta^.j i&ffm^ Ji?ipfltjen^„ H bicAr

Maître Rosabelle, — enivré du succès de la représen- ( tation, du chiffre majestueux de la recette et de pas mal de petits verres; — maître Rosabelle, — Louis XIV, — entra en scène tout fringant et tout rutilant. Peut-être mémo des juges sévères eussent- ils trouvé que, ce soir-là, le roi-soleil avait trop de rayons sur le nez!

En entrant, l'aspect des appa-j de madame Pifflard éveilla en lui toutes sortes de velléités anacréontiques. Il vint s'asseoir près de la marquise et mit sournoisement la sonnette dans sa poche, sans que l'imprudente Montespan s'en aperçût.

Jusqu'au moment du baiser sur la main, tout alla le mieux du monde.

Fidèle à son rôle, Lauzuu s'agita bruyamment dans son armoire.

La marquise balbutia : « Ciell du bruit! » et chercha sa clochette...

Mais de clochette, point.

Louis XIV, de plus en plus entreprenant, murmurait :

— Encore une minute, marquise ! Encore uue minute!...

Et, se penchant vers elle, il dérobait un bruyant baiser aux épaules nues de madame Pifllard.

A ce bruit, Lauzun passa la tête par la porte de l'armoire, et cria à sa femme : « Sonne donc 1 »

— Je ne trouve pas la sonnette l répondit Montespan. — Sire, finissez donc !

— Qu'est-ce qu'ils disent là? s'écriait l'auteur dans la coulisse, ça n'est pas dans la pièce I

CependantLouisXIV, transporté, avait pris Montespan par la taille, et, saisi de souvenirs classiques, il s'écriait:

Mon Dieu! que de ce point l'ouvrage est merveilleux! On travaille aujourd'hui d'un air miraculeux!...

Et, ce disant, il chiffonnait de fort près la gorgerette de madame Pifllard.

— Ce n'est pas dans la pièce ! hurlait l'auteur désespéré...

(Je le crois bien, c'était du Molière!)

Une seconde fois, Lauzun entre-bàilla l'armoire ; il vit sa femme dans les bras de Louis XIV et s'élança furieux.

— Sire, s'écria-t-il, mêlant son rôle et sa colère, sire, vous vous conduisez comme un palioquetl

— Holà I fit majestueusement Louis XiV, gardes, à moi 1 Qu'on arrête cet intrigant !

— Des gardes ! attends , je vais t'en donner des gardes !

Là-dessus, Lauzun se rue sur Louis XIV, et lui envoie un formidable coup de poing dans l'œil gauche. Le grand roi riposte par un coup de pied Les deux hommes s'ètreignent, se bousculent, se renversent. M. de Lauzun et Louis XIV se roulent l'un sur l'autre en se gourmant comme des Auvergnats. Madame de Montespan crie à. la garde...

Et la toile tombe.

L'auteur venait de s'évanouir dans la coulisse.

Telle fut ma première initiation au grand art du, théâtre .

"«Xy;'4-*,ï>® *.^AbcUEU*.'QtJB ME VYI MOIN PÈRB f T MA t »i|<lnq itt\ ,-y< '■'•:■:!] îio t m; i> , t:T« ! i , ';;i iti *:! t.'.q tnRn'i-t'j m

Saisi de stupéfaction, ..à J'a^pect ,du bizai^re dén,oûment ,^W<lwl-*i* leot^Uî; ;Tie*t <i';^,ist<?r, ,^t. d'wpe inquipiude toute filiale sur le sort du roi Louis XIV, -je sortis p^'iécifpUitmraent do la.salle et j«e ckercb^i l'eûtrée des .artistes: jéttuitipai-venu à, la décou-yi;ir,, jc^,ft'iipchis,au j);i^ de çpur^ le foyer, aux murs de toile, de ce théâtre primitif. J'^î^ f^suadé qae l'auteur d«,,ii^afiour^-éjLai^ eut dang*ea?,, et je dPtt'aïipr«3tuas.4.in,ter,v6uir;.V(iiiUawii4»?jiîtieA t^f

Ah ! bien, oui! il iX\ixi^Mi^u.X>/i§w^tifiMMH A<V4éAW*U«

LES .MI'MOÎIJES r. UN CABOTIN

Au moment où la toile était tombée sur le pugilat de Lauzun et du grand roi, un immense éclat de rire avait reienti dans la salle.

La toile tombée, toute la troupe était accourue sur le thé;\tre, et s'était mise, de son côté, à rire comme un seul homme. b.

Les deux combattants s'étaient lâchés et, voyant l'effet produit par la scène qu'ils venaient d'ajouter aux amours do Louis XIV, ils partageaient l'hilarité générale.

Revenue de ses terreurs, la marquise de Montespan, elle-même, riait à se tenir lés côtes.

Or, on le sait, rien n'est contagieux comme le rire. J'entendais rire le public dans la salle, je voyais rire les acteurs sur les planches. Ce rire unanime, bruyant, fou, m'entra dans les oreilles, me tira les lèvres, me pinça les joues, rn écarquilla les yeux...

Et, à mon tour, je me mis h rire, bon gré, mal gré, de toutes mes forces et de tout mon cœur.

Cependant, au milieu de ce tumulte exhilarant, l'œil du maille avait vu un étranger pénétrer dans ses lares dramatiques.

— Ah! ah ! s'écria mon père, elle est bonao celle-là ! On ne l'avait jamais faite ! J'en rirai toute ma vie?

Puis, s'adressant à moi :

— Qu'est-ce que vous demandez, mon petit père? Ah I ah ! ah ! gredinde Pitliard, va! J'ai l'œil en compote !

Et il se mit il rire de plus belle.

Son rire me gagna de nouveau, et ce fut en riant que je lui répondis :

— Ah ! ah ! Tu ne me reconnais donc pas ! c'est moi qui.. Hi ' hi ! lu! qui suis... qui suis Aristide!

— Mon fils ! c'est juste!... Ah! ah! ah! Dites donc, vous autr' s, il arrive bien ! Une reconnaissance ! Ça manquait à la situation ! Dans mes bras, dans mes bras, noble enfant ! Et embrasse ton vieux père, mais pas sur l'œil gauche; il est endommagé ! Ah ! gredin de Piffiard ! Ah ? ah ! ah !

Là-dessus, mon père me saisit par les épaules et me serra deux fois sur son sein en posant sa tête près de la mienne, comme on fait pour s'embrasser dans les pièces de Molière ; tout cela en riant comme un fou pendant que l'assemblée s'abandonnait à des éclats inextinguibles.

Cependant, de la salle, venaient de s'élever des clameurs assourdissantes. On appelait: «Pitflard, Rosabeile, Montespan, Louis XIV, tous, tous, tous! »

Et c'étaient des cris, des rires, des bravos, des trépignements à renverser les combles... s'il y en avait eu.

— Au rideau, et vivement ! cria mon père.

A ce cri, chacun s'éclipsa en un clin d'œil, excepté moi, hélas !

Ne connaissant pas le sens du cri : « Au rideau ! » je restai en scène.

Le rideau se leva, et le public aperçut un malheureux jeune honime, épouvanté, courant de ci, de là, cherchant une porte pour se eauver et n'en trouvant pas.

A celte vue, ce ne fut plus de la gaieté dans le public, ce fut du délire. On se tordait sur les banquettes; on pleurait à force de rire.

Je secouais les décors, je criais, j'appelais ; j'avais absolument perdu la tète.

Mon père entra.

La l'ouïe se tut comme par enchantement.

Mon père était grave, majestueux ; il s'avança jusqu'au trou du souffleur et fit trois profondes révérences ; puis, méprenant par lamain, il dit, d'un ton pénétré, au public :

— Mesdanjes et messieurs, permettez-moi de vous présenter mon fils! — Saluez, Aristide....

On rit ; je m'inclinai gauchemait. Mon père ôontinua, imperturbable :

— Et de vous demander pour lui toute votre indulgence; tî'était son premier début. Sauve-toi, gamin, conclut-il tout bas.

'' La porte était ouverte cette fois, je m'esquivai, et j'allai, dans la coulisse, me jeter, à demi mort de peur, entre leé bras de me$ futurs oamarad«B,

Cependant on criait toujours dans la salle : « L'auteur! l'auteur ! »

— Mesdames et messieurs, reprit mon père, la pièce que nous avons eu l'honneur de représenter devant vous, est d'un homme d'esprit qui désire garder l'anonyme, sauf pourtant la dernière scène qui a été improvisée par les acteurs de la troupe.

Et le rideau se baissa devant une immense salve de bravos.

Deux heures plus tard, un souper plantureux réunissait toute la troupe ; — un souper ofleii par moi à mes nouveaux confrères.

— Aristide, m'avait dit mon père, ton oncle est un homme de précautions; tu dois avoir le sac?

— [.e &ac, répondis-je; quel sac?

Chacun des assistants voulut donner son explication.

— De la douille, fit Pifflard.

— De la braise, ajouta M. Décousu.

— Ton Saint-Frxsquin, petit, roucoula madame Pifflard.

Ahuri, déconcerté, stupéfié par ces phrases étranges et dénuées d'aucun sens pour mon candide intellect, je ne sonnais mot.

— C'est un sauvage ! fit observer mon père. Exprimonsnous par signes ; il comprendra.

Il me fit voir une pièce de monnaie et me montia ma poche d'un geste éloquent.

Tout aussitôt, je tirai ma bourse.

— Soixante-cinq haVesl s'écria mon père, après avoir compté mon avoir. Camara! es, mon fils est un Rosabeile, c'est tout dire! 11 vous off're à souper pour sa bienvenue. Les soixante-cinq balles y passeront. En avant, ei vive la joie! Ahl gredin de Pifflard, si j'ai l'œil noir demain, gare à toi! je me vengerai...

— Sur moi?

— Non, sur ta femme !

Le souper fyt copieux et d'un entrain d'enfer. Pauvre élève du sobre curé de Lucy-les-Bois, au second service, j'étais gris; aussi n'ai-je qu'un vague souvenii- de ce qu'il se comuit de folies à ce premier acte de ma vie théâtrale. Je me rappelle seulement, qu'au dessert, mon père me posa gravement un verre de Champagne sur le sinciput, et qu'étendant une main au-dessus de moi, il prononça ces paroles mémorables :

~ De par Thespis, Shakspeare et Molière, je te baptise comédien!

Puis il me versa quelques gouttes de Moët sur les cheveux. .. et...

Et je m'endormis.

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