XVL — JE RÉPÈTE MON PREMIER RÔLE
Le lendemain, à mon réveil, j'eus d'abord quelque peine à rassembler mes idées. J'avais cru, au premier moment, me retrouver dans ma petite chambre du presbytère, dans cet asile calme et cha^te de mon adolescence...
Hélas! dès que j'eus les yeux et les oreilles bien ouverts, je pus me convaincre de la difl'érence qu'il y avait entre mon passé et mon présent.
J'étais non dans uae cha-nbre, mais dans un dortoir.
Deux rangées de lits de sangle portaient chacun un des pensionnaires de la troupe. Au fond, dans une alcôve, et sur un vrai lit, ronflait majestueusement celui qui était à la fois mon père et mon directcjur.
Hâtons-nous d'ajouter que cette salle était exclusivemf^nt réservée au sexe fort. Le sexe faible avait sa chambrée. On avait des mœurs.
Onze heures sonnèrent ft un coucou voisin.
Mon père t^auta à terre et s'écria à briser les vitres :
— Hola ! debout, messeigneurs ! 11 est onze heures, et nous répétons à dix heures et demie !... Debout! i
Chacun se remua sur sa couche, M. Pifdard comme les \ antres; mais, soit qu'il eût fait un mouvement trop violent, soit qu'une main malicieuse eût dérangé furtivement 1 économie de son lit de sangle, toujours est-il qu'au pre-
ILS Ml Mi;JHK.s ii'L.N OABUTJN
raier mouvemeut de son occupant, ledit lit de sangle s'aplatit sur ses bâtons croisés, et que l'inforlunô Lauzun s'assit brusquement d'une hauteur de deux à trois pieds.
— Oii ! cria-t-il, qui est-ce (jui m'a joué ce tour-là? Mon père s'avança et lui répondit avec un geste tragique :
— Mon œil est noir!
Et toute la compagnie d'éclater de rire.
Jamais, à aucune époque de ma vie, je n'ai vu et entendu rire comme à ces premiers pas de ma carrière di'amaticjuo.
Celte bande insoucieuse avait la gaieté d'une bande de moineaux i'rancs.
N ave/,-vous pas admiré souvent l'imperturbable bonne liumour de cet oiseau pétulant et piailleur si joyeusement ! aptisé du nom de pierrot ?
Rien ne l'attristo, ni le froW ni la misère. En plein janvier, quand le soleil se glace, quand la biso coupe la chair d'is pauvres humains et boursoufle les plumes des pauvres oiseaux, alors qui; le moindre grain de mil est (•nfotii sous un pied de neige, h l'heure où tout est silencûeu>: et triste, où la Mort semble régner sur la nature t'niière, quel est cet efl'ronté qui ose sautiller, en jetant lies cris rraliégresse, et nai^guer le cioi morue? C'est le moineau franc.
Tels étaient les comédiens et le directeur de la iroupe Kosabelle.
Faisait-il froid, ils riaient.
Faisait-il faim, ils riaient.
Siffles, applaudis, riches pour une heure, pauvres depuis quinxe jours', ils riaient. Ils riaient de tout: de l'esprit et de la bêtise; des moindres incidents de leur vie hasardeuse.
Et cette gaieté les soutenait dans bien des traverses; aux jours les plus critiques, un bonheur inattendu leur tombait du ciel et les sauvai , ;omme si le bon Dieu, les vovant, de là-haut, si courav.ax dans leur misère, se fiât dit:
— Ne forçons point A pleurer ces pauvres gens, qui rient de si bon cœur.
Au moment où chacun, s'étant habillé, se préparait à suivre mon père à la répétition, celui-ci se tourna vers moi et me dit :
— Tu répètes avec nous, tu sais, Aristide ? Marche à dextro, j'ai à te parler.
J'allais répéter ! Quelle émotion! Mais répéter quoi? quel rôle ? quel genre? Quelle inquiétude !
— Mon enfant, me dit mon père, je joue les grands premiers rôles et les jeunes premiei-s; Pifflard joue les financiers, les grimes, les jeunes pères. Décousu joue les comiques de toutes sottes. Un seul emploi re.>te vacant : celui des pères nobles... S('is-lo ! Tu n'as que dix-neuf ans, c'est vrai ; mais avec une barbe blanche et des raies au charbon sur le visage, tu seras très-suffisamment vénérable D ailleurs, cela ne changera rien à tes appointements; je te donne la table, le logement et le costume ; tu peux te flatter d'être né coiffé! A ton âge, chaque fois que je jouais la comédie, cela me coûtait cent cinquante francs de fixais.
J'avoue que cette décision paternelle et directoriale ne fut pas sans me causer un vif désappointement. J'avais rêvé les amoureux... vu ma jeunesse..., et l'on me donnait, quoi ? Le rôle du grand prêtre du soleil, dans un mélodrame de lancienne école, intitulé : Almérine et Hadaqaise, ou îa Femme à deux visages !...
Un instant avant la répétition, je rassemblai toutes mes forces pour faire, à ce sujet, à mon père, quelques observations respectueuses.
Tl m'écouta sérieusement, puis, tirant Je sa poche un petit miroir à barbe, il me le posa sous les yeux sans mot dire.
Comiîie mon regard se promenait du miroir à mon père, en exprimant la plus grande surprise:
— Regarde-toi, moutard ! me dit l'illustre Rosabelle. Est-ce qu'on joue les amoureux avec un nez comme ça?
Je regardai. I^élas ! c'était vrfti 1 je poôscidais un nez
trop ambitieux! Habitué à sa forme, à son volume, je n'avais jamais remarqué qu'il ditférât essentiellement de-s autres nez. .Mon père venait de m'ouvrir les jeux ! Avez de la flamme, de la science, du talent, de la passion, soyez le Génie de l'amour en personne, vous ne jouerez jamais les amoureux avec un nez retroussé, de travers, ou trop gros !
Ou m'avait mis dans les mains une vieille brochure portant les marques de nombreux services. En tête de la première page étaient écrits ces mots, a la plume: Le grand prêtre .
C'était mon rôle.
Mon personnage ouvrait la pièce par un monologue.
— Aristide, place-toi à droite, mo dit mon père. Bien ? Au lever l'u rideau, tu médites au pied d'un grand chêne. Appuyé d'une main sur le tronc de cet arbre, de l'autre main tu caresses ta longue b;»rbe blanche. Eh bien ! quand tu me regarderas, là, tout droit planté sur tes jambes! Voyons, appuie-toi sur l'arbre, passe ta main sur ta barbe.
— Mais, papa, je n'en ai pas !
— De mains?
— Non, de barbe...
— Tu en auras à la représentation ; allons, passe ta main sur ta barbe !
Novice et timide néophyte, je ne savais si mon père parlait sérieusement ou s'il se moquait de moi. J'obéiA néanmoins, et je passai la main sur cette barbe imaginaire.
— L'autre main!... Appuie-toi sur l'arbre!
— Mais, papa, il n'y a pas d'arbre !
— Il y en aura un à la représentation.
Déjii les bons camarades faisaient des gorges chaudes à mes dépens.
— De la charité, messeigneurs, dit sévèrement le directeur; ce garçon esthète, je le reconnais; mais, â vos premiers pas, ne fûtes- vous pas aussi bêtes que lui ? — Tiens, petiot, l'arbre sera ici oi'i je suis ! Voyons, c'est moi qui fais l'arbre ; appuie-toi sur mon tronc paternel.
Je m'appuyai ; mais, tout intimidé que j'étais, je m'appuyai si lourdement, que mou père chancela et faillit tomber.
— Pas si fort! cria-t-il en riant, tu vas me déraciner! Enfin, je réussis à prendre la pose voulue, et je lus la
première phrase de mon rôle, la première phrase dramatique que j'aie apprise et récitée.
Je ne l'oublierai jamais. La voici dans toute sa splendeur :
(( 0 mille fois infortuné Radagaise I Malédiction éternelle sur cette destinée impitoyable et vengeresse qui, enflammant ton noble cœur d'une ardeur insensée, fait brûler celui d'Almérine pour un autre que Radagaise! »
Et il y a des gens qui regrettent cette école-là!
Arrivé au bout de mon souffle, à l'ardeur insensée, je me crus le droit de reprendre haleine et jeu profitai largement.
— Qu'est-ce ? s'écria mon père ; ah I si tu n'as pas plus de poumons que ça, mon cher, tu ne remplaceras jamais M. Ligier. Apprends, ô mon fils! qu'il cài e.\.i..ressément interdit de s'arrêter nu milieu d'une phrase pour remonter sa mécanique respirat;oire ! On a l'air de se ménager, le public n'aime pas ça.
— Mais, père, quand le souffle vous manque et qu'on ne peut plus parler?
— On crie, et ça va, ça porte; et le public se dit avec eatis faction : «Hein! comme c'est envoyé! -J'ai vu M. Mélingue ; ce grand homme, tu crois peut-être qu'il fait trente-six machines! Rien du tout! Quand il ne peut plus parler, il crie, et... voilà! Ce uest pas plus malin que ça !
Je considérais avec stupéfaction mon père et ses acteurs.' Cette fois, l'orateur était sérieux, et les auditeurs i'écoutaient avec une admiration sincère.
Je recommençai ma phri|4«; ùq nouyeai,i, à l'ardeur m-
LES MlvMOllUîS D'UN CAlU)TiN
sensée^ je manquai de souffle et d'orçane. lia voix allait me faire défaut...
— Crie, animal f fit mon père, en m'en donnant l'exemple.
Il le fallait ! Je rassemblai ce qui me restait de forces, et je hurlai comme un sourd : « Faitbrûler celui d'Almérine pour un autre que Radagaise !... »
Toute la salle tremblait ! J'étais rouge comme un coq!
— Bravo ! bravo 1 s'exclama la troupe unanime.
Eh bien ! lecteur, sans me flatter, je vous le dirai à ma louange, ces applaudissements, — les prémices, pour moi, de ce bruit si doux à l'oreille, — me firent de la peine.
J'avais un pressentiment, dans mon âme ignorante, de ce que devait être l'art dramatique vrai et intelligent.
Je sentis que je venais d'être affreusement ridicule, et je fus triste de m'entendre applaudir justement pour ce ridicule.
Cependant, mon père, cessant de représenter le vieux chêne, s'était posé devant moi et me regardait d'un œil profond. J'allais continuer mon monologue : il m'ari'èta.
— Attends, fit-il, il y a assez longtemps que tu es à droite, passe à gauche.
— Pourquoi à gauche ?
— Parce que tu es à droite ! Quand tu auras été assez longtemps à gauche, tu repasseras à droite.
J'obéis. Arrivé à gauciie, je crus devoir reprendre la même attitude que j'avais à droite.
— Erreur, Aristide ! L'arbre n'a point traversé avec toi ! Ici, tu t'assieds sur un bloc de rochers. Assieds-toi.
— Mais, père, il n'y a pas de rocher?
— Assieds-toi par terre. A la représentation il y aura un rocher.
En cessant de m'appuyer sur l'arbre, j'avais machinalement cessé de me caresser la barbe.
— Continue sur la barbe, dit mon père ; elle a traversé.
Je ne poursuivrai pas plus au long le récit de ma première répétition. L'échantillon précédent me paraît suffire.
Je remarquai bientôt que la science de mise en scène do mon père se bornait exclusivement à faire passer ses acteurs de droite à gauche et de gauche à droite.
Un jour, guidé par je ne sais quel instinct dramatique, je hasardai sur ce point une timide observation.
Tout le monde haussa les épaules.
Quant à mon père et directeur, il se pinça les lèvres et me répliqua d'un ton écrasant :
— Monsieur blague la mise en scène de Molière! Allez voirie Tartufe à la Comédie-Française, mon cher, et vous comprendrez que vous n'êtes qu'un idiot!