‹ Les Mémoires d'un VeufChapitre 15 sur 33 · MA FILLE · texte numérisé non relu

MA FILLE

Elle a onze ans, le commencement de l'âge ingrat pour les filles, dit-on. Je ne suis pins de cet avis — et j'ai raison.

Longue, mince, avec une tête forte aux cheveux indifférents, mais des yeux!... Ces yeux, ses yeux !

Elle n'est pas belle ni même jolie. Même elle est un peu laide, mais si tendrement!

Elle est instruite, elle coud comme une fée et sait son catéchisme comme un ange. Sa première communion sera bonne, — comme elle!

Quand elle me regarde c'est dans tout moi cette paix de l'absolution pour un chrétien, ce regard en or du général pour un soldat qui vient d'être bien brave.

Ses yeux sont gris, les prunelles luisent comme les pointes des flèches de ces bons Sauvages canadiens qui parlent encore la langue de

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Fénelon et de Saint Vincent de Paul; les cils énormes et noirs comme îe corbeau palpitent comme la colombe, et dans l'expansion du baiser filial s'envolent et planent comme l'un et l'autre.

Quelle épouse ce sera ! Quelle martyre probable, hélas ! du notaire, et des maîtresses, et des cigares, et de son esprit discret et fier de sacrifice !

Heureusement qu'elle n'a jamais existé et ne naîtra probablement plus !

A LA CAMPAGNE

A LA CAMPAGNE

L'humble cabaret d'autrefois est plein de soleil couchant, la chaude lueur allume les vitres, danse sur le carrelage de briques rouges, crible d'étincelles sanglantes les faïences peintes du dressoir de chêne à plaque de cuivre, et vient jusque sur la table où je rêve, les mains au menton, empourprer la bière noire dans la grande chope.

L'hôtesse est toujours celle que j'ai connue, elle a quelques cheveux blancs de plus dans sa fauve tignasse : elle me parle de son mari qui est forgeron et de ses enfants dont l'aîné tirera au sort dans cinq ans. J'ai une certaine difficulté à la comprendre parce qu'elle s'exprime en patois et quelque peine à lui répondre, — car je rêve.

En rêvant, je jette à travers la fenêtre basse les yeux sur la grande route qui mène à la rue d'un village dont on voit les premières habita-

lions. L'une d'elles est un pou plus haute que les autres, et des ravons venus de l'ouest en caressont le toit avec une sollicitude toute particulière.

De loin en loin passe un cheval traîneur de herse ou tireur de charrue que guide un rustique, sifflant, jurant, selon l'allure de l'attelage, ou bien c'est un chasseur au léger bagage qui regrette les lourds ramiers d'il y a six semaines. Paysan et chasseur quelquefois entrent, boivent, paient et sortent après une pipe fumée et quelques nouvelles échangées. — Moi, je rêve.

Et je me revois dans ce même cabaret, moins vieux d'à peine quelques mois, assis près de cette table où je m'accoude à l'heure qu'il est et y buvant comme aujourd'hui, dans une grande chope une bière noire que le soleil couchant vient empourprer.

Et je pense à l'Amie, à la Sœur qui chaque soir à mon retour, doucement me grondait d'être en retard, et qu'un matin d'hiver des hommes en vêtementsblancs et noirs sont venus chercher enchantant des paroles latines pleines de terreur et d'espérance.

Et l'horrible abattement des malheurs sans

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oubli pénètre en moi silencieux tandis que la nuit, envahissant le cabaret où je rêve, me chasse vers la maison du bord de la route qui est un peu plus haute que les autres habitations, la joyeuse et douce maison d'autrefois où vont m' accueillir, rieuses et bruyantes, deux petites filles en robe sombre qui ne se souviennent pas, elles, et qui joueront à la mnman, leur récréation favorite, — jusqu'à l'heure du sommeil.

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APOLOGIE

APOLOGIE

— Halte là ! monsieur l'auteur. Vous moquezvous avec votre titre qui ne tient pas ses promesses et le singulier tour qu'a pris cette espèce d'ouvrage? Ln mot, s'il vous plaît. Comment d'abord se fait-il que le livre Les mémoires d'un Veuf, soit si court relativement que vous vous voyiez forcé de le gonfler d'un scénario pour ballet et d'un motif de pantomime, ours futurs ou fours résignés ? Pour quoi ne pas avoir placé dans un beau petit cartouche au dessous de cette ambitieuse appellation le nom de vos choses pour la scène, au lieu de les confondre ainsi dans cet ensemble mal harmonieux?

— Monsieur, ou madame, veuillez d'abord considérer qu'en donnant un seul titre aux diverses pièces qui selon vous composent ce volume je ne fais que suivre mille exemples

contemporains. Puis, si j'ai fondu et non confondu des fragments d'apparences théâtrales dans ces mémoires, qui vous dit que je n'ai pas eu mes raisons?

— Bien, mais le titre lui-même par rapport aux pages seules qu'il concerne typographiquement, voyons, avouez qu'il ne répond pas du tout à l'idée que d'honnêtes, que de moyens lecteurs sont susceptibles de s'en très justement former. En un mot. cette partie du livre n'a pas le caractère de mémoires, tel qu'on entend d'ordinaire ce mot.

— Autobiographiquement parlant non, mais j'ai le droit très net de me servir d'un mot commode, large, traditionnellement élastique, pour désigner une série d'impressions, de réflexions, etc., etc. émanant d'un homme qui serait aussi libre, indépendant, dégagé, aussi désintéressé qu'égoïste et le spectateur par excellence par exemple qu'un veuf.

— Mais, excusez l'indiscrétion. Veuf, l'êtesvous ?

— Je le suis.

— Alors pourquoi votre livre a-t-il l'air de ne s'en douter qu'à peine, à grand'peine?

APOLOGIE

— Quittons ce sujet. N'êtes- vous pas bien sévère pour Victor Hugo ?

— Ah çà, m'allez-vous aussi reprocher d'aimer Gastibelza?

— Ce n'est...

— D'estimer les You- intérieures et autres Feuilles (f automne, de supporter les drames et plusieurs romans?...

— Permettez...

— D'admettre en partie la Légende et Quatrevingt-treize?...

— Ecoutez donc.

— De compter jusqu'à deux vers bien dans les Châtiments 1...

— Le diable d'homme !

— De déplorer une mort tardive?...

— Me laisserez-vous parler ?

— On est tout oreilles.

— Oui, je vous trouve sévère à l'excès pour ce poète...

— « Grand homme, grand homme! »

— Pour cette foule derrière ce corbillard...

— Des pauvres !

— Pour ce peuple enlin, pour ces peuples...

\)\ MÉMO lit US D'UN VEUF

— « Tous les sots d'ici b;is ! »

- Alors vous ne regrettez pas votre violence?

— Ma violence, ce que vous appelez nia violence contre des bouts-rimes, des truismes et la plus s >tte vieillesse, la décadence la plus encombrante qui fut jamais! O non, laissez-moi nie tordre.

— Enfin, vous n'admettez pas la critique, je le vois bien.

— Maisquemaissi, madame ou monsieur, mais que mais si, que je l'admets quand elle me semble juste. Seulement ce ne fut pas le casjusques ici. Aussi bien je reparlerai plus au large et au long d'Hugo dans quelque autre livre. Continuez si vous voulez. Je vous écoute. (Juoi encore? Ah, le style vaguement argotique de quelques-unes des phrases miennes? Je ne m'en déferai pas et pour cause. Par instants un peu du ruisseau remonte un brin en ce moi qui fut élevé dans la ville où il y a la rue du Bac. C'est comme pour mes tournures patoisantes de quelques fois. Pure hérédité, cher monsieur ou chère madame, atavisme indéfectible! Mes ascendants, dès Pavant-dernière génération, remuèrent

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