PAR LA CROISÉE
La fenêtre de mon ami ne donnait point sur la rue, en sorte qu'un beau matin d'été, nous nous amusions beaucoup, tout en fumant, à considérer les choses comiques intimes que nous dominions de la hauteur de sou troisième étage. Entre autres ridicules, végétait sous notre regard un petit jardin composé d'une allée, d'un arbre et d'une corde à faire sécher le linge, où pour le moment fumait dans la lumière blanche un drap humide qui nous sembla sale. Au dessus d'un petit pavillon dont nous ne voyions que le toit plat de zinc, un magot de la Chine en fer peint de toutes les couleurs tournoyait au vent encore frais et tirait une langue que les pluies de plusieurs saisons avaient absolument déteinte et faite luisante comme une aiguille, quoique rouillée. Cela, le bitume qui entourait le pied de l'arbre et les plates-bandes débordantes de
crottin, nous lit gais une minute, et déjà nous parlions d'un monde grotesque où il eût été plaisant de vivre sans craintes ni amours, quand sortit du pavillon un homme à favoris, tête nue, en habit et porteur d'une cuvette pleine d'eau où il se lava les mains. L'eau se teinta de rose et nous rîmes encore plus de le voir rentrer, ce fantoche, en se courbant très bas sous la porte du pavillon dont il ressortit presque aussitôt coiffé d'un chapeau de toile ciré, soutenant péniblement un cercueil apparemment pldin dont un autre homme au costume et à la coiffure analogues suait à maintenir l'autre extrémité. Tous deux enfilèrent, une étroite allée de treillages, une vieille femme en chemise qui pleurait, jeta sur le crottin des plates-bandes le contenu de la cuvette, et le magot de la Chine en grinçant nous tira la langue sans que cette fois nous eussions envie de nous réjouir d'autre chose que de celte misérable vie humaine qui a toujours le motpour rire et sait comme un acteur consommé préparer ses effets sans trop d'emphase.
AUTEUIL
AUTEUIL
Non point l'Auteuil classique, TAuteuil rimant avec chèvrefeuille. Non. Il est question de l'Auteuil moderne , de l'Auteuil moderniste.
O l'Auteuil classique, comme il vous revient tout de même, quoi qu'on en ait !
Essecusez.
Donc il s'agit du Viaduc. (Pourquoi tant de bonnes gens du crû disent-ils « l'Aqueduc? »
— Est-ce à cause de l'humidité toute humaine
des colonnes ou de celle nature de la voûte?) Il ne s'agit, dis-je, que du Viaduc et de ses entours, qui sont l'Auteuil qu'il nous faut.
Cet Auteuil ! malgré les abominables maisons de rapport qui s'élèvent là comme des oies dressant leur cou jusqu'à des étages tolérés, malgré les becs de gaz obscur, le macadam absolument dérisoire et gluant comme il n'est pas permis de l'être, en dépit de tout cela et d'autres
inconvénients, il faut aimer ce bout si calme de la Ville.
D'abord est-il assez beau, ce viaduc sans pair au monde probablement, qui tourne vertigineux et fuit sans fin sur le ciel nu, laissant voir un peu plus loin à travers la massive élégance de ses piliers l'adorable panorama de Sèvres et de St-Cloud.
Par exemple pas très irréprochable le monde qui circule là-dedans et a l'air d'y vivre à demeure.
Des jeunes gens équivoques, et des femmes pas du tout équivoques, elles. Cravates roses et . bleues et traînes crottées, mascottes trop en arrière et gorges plus en avant qu'il ne le faudrait pour marquer bien, des cigarettes sans nombre et des coups de poing comme s'il en pleuvait.
Police paternelle, j'allais dire fraternelle.
On entend du Point-du-Jour beugler les cafésconcerts gais et tristes, plutôt gais.
La place du débarcadère proprement dite.
T'n café d'officiers où l'on déjeune. Blanc et or. Un peu province. Ce qui s'y boit d'absinthe î
AUTEUIL 55
Le chemiu de fer. Un escalier vertigineux dont les marches commencent à se creuser au milieu sous tant de pieds.
Amusante, l'arrivée des trains toutes les sept minutes ou tous les quarts d'heure selon le moment de la journée, (là grince et ça crie quand <;à s'arrête ! Les nouveaux freins, vous savez. On croirait toute une meute écrasée à loisir. Les voyageurs ont l'air d'être tirés d'en bas tant l'escaiier est raidc. Une course du haut et le long d'un clocher.
Onze heures. Une bande de potaches s'amène et se disperse; les grands fument et les petits boxent. Des ofîiciers attablés sin- la terrasse font ksi, ksi.
Les plats à barbe du coiffeur d'à côté cliquettent par le vent sempiternel de cette année affreuse qui va donc mourir enfin î
Le tram pour Boulogne-St-Cloud sonne et corne. Bon voyage! St-Sulpice s'ébranle. La Madeleine se vide et repart. «- Pas de corespondanccs à l'i/apér/alc ? »
0 Boileau, Racine, Molière, grandes ombres, est-il assez changé votre Auteuil, dites ?
Heureusement, si vous ressuscitiez et veniez
flâner par ici, il y a encore des cabarets où vous piquer le nez et la Seine pour avoir envie de vous y jeter sans rien en faire.
Crampon, décidément, TAuteuil classique.