‹ Les Mémoires de BismarckChapitre 1 sur 23 · Les Mémoires de Bismarck · texte numérisé non relu

Les Mémoires de Bismarck

Avant de reprendre le récit des faits dont j'ai été le témoin, avant de continuer â reproduire les paroles que j'ai pu recueillir de la bouche de M. de Bismarck, je demande la permission d(^ tracer une rapide esquisse de la maison dans laquelle le chancelier a vécu et de décrire en quelques mots la vie dont cette maison était le centre.

Le n° 76 de la Wilhelmstrasse est, on peut le dire, une maison historique. C'est sous son toit, c'est dans ses pièces que s'est faite Tliisloire de II. \

l'Allemagne et môme Fliistoire du monde. Elle a été le théâtre de grands événements; elle a été le véritable ministère des affaires étrangères de l'Europe continentale dans ces trente dernières années.

C'est une maison d'apparence assez modeste, de moyennes dimensions, bâtie en stuc gris, avec porte cochère. Le premier étage compte treize fenêtres. Au-dessus du second, quatre pilastres en bas-relief supportent une toiture d'ardoises et encadrent une fenêtre de milieu. Il n'y a d'ornementation nulle part.

Lorsqu'on franchit la porte d'entrée, on se trouve dans un petit vestibule éclairé par une croisée qui donne sur le jardin. On monte ensuite un escalier de pierre dont le dallage est formé de petits carreaux rouges et blancs affectant la forme d'un échiquier. Au bout de quelques marches, on arrive devant une porte vitrée, masquée par un paravant jaune, entre [deux colonnes doriques. A droite et à gauche de l'escalier, un sphinx est accroupi, muet et immobile. Son attitude rappelle au visiteur qu'il pénètre dans une région mystérieuse, inaccessible aux simples mortels.

Derrière la porte vitrée apparaît généralement un homme qui vous dévisage et vous demande

avec soin ce que vous désirez. C'est M. Linstedt, le portier de la maison.

Il faut répondre à ses multiples questions avant d'être autorisé à continuer son chemin, et l'on raconte que le prince Napoléon, lors de sa première visite à M. de Bismarck, a dû parlementer avec lui pendant plus d'un quart d'heure avant de pouvoir passer.

Lorsqu'on a satisfait à l'examen de ce cerbère, on monte encore quelques marches et on arrive non pas au bureau du chancelier, qui se trouve plus haut, mais aux bureaux des affaires étrangères. Ces bureaux comportent une suite de petites pièces, dans lesquelles se trouvent les employés du chiffre, les secrétaires particuliers, les directeurs du ministère, etc. D'étroits couloirs joignent entre elles les diverses salles ; ils ne reçoivent aucun jour, et, même à midi, on est obligé d'y allumer des lampes. Tout cela est, d'ailleurs, triste, sombre, resserré, d'une atmosphère lourde. Lorsqu'on a le malheur de le visiter le soir, il se dégage une odeur d'huile de lampe, d'encre d'imprimerie, de vieux papiers, de renfermé qui fait que l'on ne peut comprendre comment les mèches arrivent à brûler dans une pareille ambiance. Les employés sont entassés les uns sur les autres, séparés, la plupart du temps, par une simple

feuille de papier. Les meubles sont de toutes les époques, de tous les styles et de tous les pays. Il y a du prunier jaune, de l'acajou brun, du bois blanc, du Japon, des canapés Renaissance, des tables à écrire modernes ; c'est un assemblage hybride de l'antiquité, du moyen âge et de la période actuelle.

Telle est la physionomie des lieux occupés; il nous reste maintenant à tracer l'esquisse de leurs occupants.

Le conseiller Roland, chef du bureau, est un homme déjà âgé, qui est entré au ministère à une époque oii il était presque exclusivement occupé par des membres de la colonie française et où tous les documents étaient écrits, expédiés et enregistrés en français. Il a lui-même l'aspect d'un registre. C'est un calculateur de premier ordre et l'homme le mieux versé dans l'étiquette épistolaire : il connaît dans la perfection les diverses formules dont on doit se servir. Il n'a jamais écrit au ministre sans signer « Votre très humble et très obéissant serviteur » ; à un secrétaire d'Etat « Votre obéissant », tout court; à un ambassadeur « Votre très dévoué » ; à un envoyé « Votre très respectueux. »

Dans la pièce qui se trouve à côté de la sienne,

et qui est généralement encombrée d'épreuves, de coupures de journaux, de manuscrits, se trouve le secrétaire particulier Lothar Bûcher. Dans l'histoire secrète de l'ère bismarckienne, le nom de ce petit homme, modeste et sans prétention, mérite d'occuper une place prépondérante. C'est le premier des collaborateurs du chancelier; c'est le mieux doué et le mieux informé ; c'est celui qui a le plus d'énergie de caractère, de conscience et de loyauté. Il s'entend à merveille aux affaires politiques ; il a une puissance de travail inconnue; en un mot, et selon l'expression de M. de Bismarck, c'est une « véritable perle ». Physiquement, avec ses cheveux blonds et son attitude imperturbablement froide, il rappelle les portraits de Saint-Just. Et, de fait, cet homme a été un démolisseur terrible de toutes les institutions existantes, des classes et de la propriété. Il a été convaincu que le monde ne pouvait être sauvé que par une destruction soudaine et violente de l'état social actuel, et, dans sa jeunesse, membre de l'Assemblée nationale, il était toujours à la tête de la fraction la plus turbulente et la plus audacieuse. Il écrivait, en qualité d'avocat, dans la presse et y développait ses idées et ses plans de réforme. C'est ainsi que M. de Bismarck fit sa connaissance. Il lut, un jour, dans la Gazette nationale^ un projet de Biicher qui

le frappa. 11 fit venir l'auteur, causa avec lui et lui offrit une place aux affaires étrangères, que le journaliste démocrate accepta après quelques hésitations. Là, dans ce nouveau milieu, dans cette atmosphère renouvelée, Bûcher changea, non d'idées, mais de manières. Il rendit, d'ailleurs, en sa qualité de juriste et d'écrivain, des services exceptionnels à la nouvelle diplomatie allemande. Pendant la guerre de 1870, ce fut lui qui travailla constamment avec le chancelier depuis les premiers pourparlers de Jules Favre jusqu'à la conclusion définitive du traité de Francfort. Ce fut lui qui, en 1878, rédigea les procès-verbaux du congrès de Berlin. Ce fut lui enfin qui écrivit la plupart des dépêches importantes que le chancelier signait presque toujours sans y apporter de modifications.

Immédiatement après Bûcher, et en suivant la hiérarchie, vient le nom d'Abeken, que nous avons déjà maintes fois rencontré dans les récits de la guerre de 1870. C'est le type du fonctionnaire de la vieille école. Il appartient à cette ère, moitié littéraire, moitié esthétique, où les affaires politiques étaient reléguées au second plan et où la poésie, la philosophie, la science primaient tout. Cet homme singulier, même aux heures les plus critiques où se jouaient les destinées de son

pays, restait absorbé par les questions esthétiques. Tandis que les autres attendaient anxieusement la solution de quelque crise politique, lui faisait des fouilles pour retrouver des vers de quelque ancien poème. J'ai dit que le chancelier avait qualifié Bticher de « perle véritable ». Je dois ajouter qu'il laissait volontiers entendre qu'Abeken était un « chercheur de petite bête ».

A ces courtes ébauches, il convient d'ajouter celle de Thile, homme aimable et intelligent, chargé de recevoir les diplomates auxquels le chancelier ne pouvait donner audience, et celle de Bismarck-Bohlen, cousin du ministre, à la fois lieutenant de dragons et conseiller d'ambassade. Ce dernier est l'intermédiaire habituel entre la chancellerie, le bureau de la presse et celui de la police. 11 aime les bons mots, en fait quelquefois et cherche surtout à se décharger le plus possible de sa besogne sur le dos des autres secrétaires.

Tout ce monde, avec ses défauts et ses qualités, est d'un entrain admirable pour le travail. La discipline la plus parfaite ne cesse de régner du haut en bas de l'échelle hiérarchique; chacun obéit sans protestations ni murmures, quelle que soit son opinion; chacun se soumet à la volonté supérieure qui réside en haut, et c'est cette

volonté qui, avec un ensemble parfait, avec une précision admirable, met en mouvement tous les rouages de la machine.

— Mes ambassadeurs, devait dire un jour M. de Bismark au comte d'Arnim qui s'en offusqua, sont des roues qui doivent tourner, sur un signe de moi, comme un simple sergent exécute un mouvement, sans savoir pourquoi, sur l'ordre qui lui en est donné par le général en chef.

Et maintenant que nous avons traversé ces appartements du premier étage et que nous avons fait connaissance avec ceux qui les occupent, passons à l'appartement privé du chancelier.

Après avoir monté un étage et traversé une antichambre dans laquelle des domestiques en livrée se tiennent en permanence, nous pénétrons dans un grand salon ovale qui occupe tout l'espace en profondeur de la maison. Ce salon ouvre sur un autre salon plus petit qui donne sur la Wilhelmstrasse. Il est élégant sans être somptueux. Aucune peinture ne vient rompre l'harmonie blanche des murailles. C'est là que le chancelier reçoit habituellement. C'est là aussi que, parfois, il dîne en famille.

Je me rappelle avoir eu Thonneur de m'y asseoir à table le 6 avril 1878 et je me souviendrai ton-

jours d'une anecdote qui se rallache à ce dîner. M. de Bismarck, au cours de la conversation, ayant parlé de lui-même comme d'un homme déjà vieux, la princesse de Bismarck l'interrompit :

— Comment, un homme vieux? Mais vous n'avez pas soixante-trois ans!...

— C'est vrai, répliqua le chancelier, mais j'ai touiour s payé à guichets ouverts.

Puis, se tournant vers moi, il ajouta, en guise d'explication :

— Payer à guichets ouverts, cela veut dire que j'ai toujours mis tout mon cœur dans mon travail. J'ai dépensé tout ce que j'avais de force et de santé dans chacune des choses que j'ai accomplies...

Après ce salon vient un autre salon, qualifié de salon chinois, puis la salle à manger, le hillard et, enfin, le cahinet de travail du chancelier. Cette dernière pièce peut avoir environ huit mètres sur dix. Elle ne manquait alors ni de peintures ni de portraits. Du haut en bas, les murs en étaient recouverts; dominant tous les autres, un dessin au crayon de l'empereur, en civil ; puis deux photographies, toujours de l'empereur, mais cette fois, en militaire. Il y avait un portrait du roi de Bavière; un autre, du roi d'Italie, etc.. Une petite table en acajou, recouverte de livres avec un pot à tabac, un canapé en drap rouge, une armoire

surmontée d'une glace, un pupitre sur lequel s'étalaient des cartes, et quelques chaises formaient tout l'ameublement de ce cabinet. La table à écrire se trouvait au milieu de la chambre. Audessus et à portée de main pendait un grand cordon de sonnette rouge qui communiquait avec les étages inférieurs. Cette sonnette, que nous entendions à chaque instant de la journée, nous faisait accourir instantanément. Nous arrivions essoufflés devant le chancelier, nous nous arrêtions à quelques pas de lui et, tout yeux tout oreilles, nous attendions ses ordres.

— J'ai toujours une peur terrible, disait Son Excellence von Thile, lorsque j'entends sa sonnette et qu'il me faut monter.

Peut-être cette table de travail aura-t-elle un jour sa place dans quelque musée historique. Que de choses ne raconterait-elle pas si elle pouvait parler! Que de secrets, que de luttes, que de discours, que de prières n'a-t-elle pas entendus!

Immédiatement après le cabinet de travail vient la chambre à coucher, tapissée de papier blanc. Elle n'a qu'une fenêtre avec deux rideaux. Un paravent cache le lit. C'est la dernière des pièces donnant sur la Wilhelmstrasse.

Sur le derrière de la maison, et donnant sur le jardin, se trouvent les appartements particuliers

do la princesse de Bismarck. Dans le petit salon particulier où se tient habituellement la princesse se trouve une petite table d'acajou sur le bord de laquelle est une plaque de métal gravée. On y lit :

LE TRAITÉ PRÉLIMINAIRE DE PAIX ENTRE l'aLLEMAGNE ET LA FRANGE A ÉTÉ SIGNÉ SUR CETTE TABLE LE 26 FÉVRIER 1871, 14, RUE DE PROVENCE, A VERSAILLES

La vie de chaque jour est réglée avec une précision d'horloge. Le matin, vers dix heures, quelquefois après, rarement avant, un des huissiers entre dans les bureaux et annonce : — Le chancelier est dans la salle à manger!

C'est le réveil, c'est le signal de l'entrée en action de la petite armée des secrétaires. Chacun prend en main les dépêches et les lettres reçues par le courrier. Quelques minutes après, une seconde annonce retentit :

— Le chancelier est dans son' cabinet de travail!

Les fonctionnaires qui ont leur rapport à adresser au chef se précipitent alors, leur papier à la main; les autres se tiennent prêts à être appelés d'un instant à l'autre.

Enfin, le soir, parfois tard dans la nuit, on sonne la retraite :

— Le chancelier est dans le petit salon pour le thé!

Chacun prend alors son chapeau et s'en va. On ferme les persiennes, on éteint les lampes.

C'est fini... jusqu'au lendemain matin.

Page 1