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LETTRE DE DEMISSION

Berlin, 18 mars 1890.

A la suite de mon rapport du 15 courant, Votre Majesté m'a demandé de rédiger le projet d'une ordonnance destinée à révoquer l'ordonnance royale du 8 septembre 1852, qui réglait jusqu'à présent les relations entre le président du conseil des ministres et ses collègues.

Je prends la liberté de soumettre à Votre Majesté le rapport suivant sur l'origine et le sens de cette ordonnance. Sous la monarchie absolue, on n'avait pas besoin d'un président du conseil. A la diète de 1847, les libéraux préparèrent le chemin à la monarchie constitutionnelle en établissant un premier ministre, chargé de veiller au maintien d'une politique uniforme dans le ministère, et responsable de tous les résultats de la

politique du cabinet. Cet arrangement constitutionnel prévalut chez nous en 1848, et le président du conseil des ministres (successivement le comte Arnim, Gampbausen, le comte Brandenbourg, le baron de Manteuffel et le prince de Hohenzollern) était responsable, non pas d'un seul département, mais de la politique générale du cabinet, et, par conséquent, de tous les départements. Du reste, la plupart de ces premiers ministres n'avaient que la présidence, sans département spécial, comme par exemple, avant moi, le prince de Hobenzollern, le ministre d'Auerswald et le prince de Hohenlobe. Ils devaient surtout maintenir dans le ministère et dans les rapports de celui-ci avec la monarchie cette unité et cette continuité de vues sans lesquelles la responsabilité ministérielle qui résulte d'un système constitutionnel ne serait qu'un vain mot. Mais les rapports du ministère et de ses membres vis-à-vis du nouveau président du conseil durent être bientôt réglés d'une manière plus conforme à la constitution. C'est ce qui fut fait, avec le concours du ministère d'Etat, dans l'ordonnance du 8 septembre 1852. Depuis lors, cette ordonnance a réglé les rapports du président du conseil vis-à-vis du ministère; elle a investi le président du conseil de l'autorité nécessaire pour assumer cette grande responsabilité de la politique

du cabinet, dont il était chargé par la diète et par Fopinion publique.

Si chaque ministre peut recevoir des ordres de son souverain, sans s'être entendu avec ses collègues, il est impossible au cabinet de conserver cette politique suivie, dont quelqu'un est responsable. Dans ce cas, il est impossible à aucun des ministres, et spécialement au président du conseil, de supporter la responsabilité constitutionnelle du cabinet. Sous la monarchie absolue, on pouvait se passer de cette clause de l'ordonnance de 1852, et on pourrait encore la supprimer aujourd'hui, si nous retournions à l'absolutisme sans responsabilité ministérielle. Mais, d'après les arrangements constitutionnels qui sont maintenant en vigueur, le contrôle du cabinet par un président, conformément à l'ordonnance de 1852, est indispensabk^

Tous mes collègues sont d'accord avec moi sur ce point, comme l'a prouve hier la séance du ministère, et aucun de mes successeurs comme président du conseil ne pourra assumer la responsabilité de sa situation, s'il n'a pas lautorité que lui conférait l'ordonnance de 1852. Tous ceux qui me succéderont sentiront encore plus que moi cette nécessité, car ils ne seront pas soutenus par l'autorité que j'avais acquise, grâce à ma longue

possession de la présidence et grâce à la confiance que m'ont témoignée les deux derniers empereurs. Jusqu'à présent, je n'ai jamais eu besoin avec mes collègues d avoir recours à l'ordonnance de 1852. L'existence de celte ordonnance et la certitude de posséder la confiance des empereurs Guillaume et Frédéric suffisaient pour assurer mon autorité dans le cabinet. Aujourd'hui, cette certitude n'existe plus pour mes collègues ni pour moimême, et j'ai été obligé de me reporter à cette ordonnance afin de sauvegarder l'unité nécessaire pour le bien de Votre Majesté. Pour les raisons exposées plus haut, je ne puis pas exécuter Tordre de Votre Majesté d'introduire et de signer moi-même la révocation de l'ordonnance de 1852, tout en gardant la présidence du conseil des ministres.

D'après les communications qui m'ont été faites hier par le lieutenant général Hahnke et par le conseiller privé de Lucanus, il est pour moi hors de doute que Votre Majesté sait et comprend que je ne puis pas révoquer l'ordonnance et rester ministre président. Malgré cela. Votre Majesté a maintenu l'ordre donné le 15 courant et a fait savoir que ma démission, rendue ainsi nécessaire, serait acceptée.

D'autres entretiens que j'avais eus avec Votre

Majesté sur ses intentions concernant ma situation m'avaient fait comprendre que Votre Majesté serait contente de me voir quitter le service de la Prusse, si je continuais à m'occuper de celui de l'Empire. Après avoir examiné à fond cette affaire, j'ai pris la liberté d'appeler l'attention de Votre Majesté sur les conséquences dangereuses qui pourraient résulter du partage de mes occupations, surtout en ce qui concerne l'action future du chancelier dans la diète impériale. Il est donc inutile que j'insiste de nouveau sur les résultats d'un divorce entre la Prusse et le chancelier impérial. Là -dessus, Votre Majesté a d'ailleurs bien voulu accepter de laisser provisoirement les choses en état.

Mais, comme j'ai eu l'honneur de l'expliquer, il m'est impossible de conserver la position de président du conseil, après que Votre Majesté a ordonné que cette position soit soumise au capitis diminutio qui résulte de la révocation de l'ordonnance de 1852.

A la suite de mon rapport du 15 courant, Votre Majesté m'a renfermé, pour tout ce qui concerne mon autorité officielle, dans des limites qui ne me laissent pas cette participation aux affaires d'Etat, cette haute main et cette liberté dans mes décisions ministérielles et dans mes rapports avec la

diète impériale, dont j'ai absolument besoin, si je dois accepter la responsabilité constitutionnelle de mes actes officiels.

]\ïais, même s'il était possible de poursuivre notre politique extérieure indépendamment de notre politique intérieure et notre politique impériale indépendamment de notre politique prussienne, il ne me serait pas possible de me conformer aux instructions que Yotre Majesté me donne dans sa lettre confidentielle d'hier, relativement à nos affaires extérieures. Si je m'y conformais, je mettrais en danger tous les résultats importants pour l'empire allemand que, d'accord avec les deux prédécesseurs de Votre Majesté, j'ai obtenus dans nos relations avec la Russie, résultats dont l'importance dépasse toute attente, comme l'a confirmé le comte ScliouwalofT à son retour de Saint-Pétersbourg.

Attaché comme je suis au service de la maison royale et de Votre Majesté, et habitué depuis si longtemps à des occupations que je croyais permanentes, il m'est bien pénible' de cesser mes relations habituelles avec Votre Majesté et de renoncer a m'occuper de la politique de l'empire prussien. Mais, après avoir consciencieusement pesé les intentions de Votre Majesté, après avoir réfléchi à ce qu'il me faudrait exécuter si je res-

tais en fonctions, la seule alternative qui me reste est de prier Votre Majesté de vouloir bien me relever de mes fonctions de chancelier impérial et de président du conseil des ministres, en appliquant les règlements habituels concernant la pension.

Si j'en crois mes impressions pendant ces dernières semaines et les communications qui m'ont été faites hier par le cabinet civil et militaire de Votre Majesté, je suis persuadé que j'entre dans les vues de Votre Majesté en donnant ma démission et je puis donc compter avec certitude sur son acceptation.

Il y a déjà un an que j'aurais demandé à Votre Majesté d'être relevé de mes fonctions, si je n'avais pas cru que Votre Majesté désirait profiter encore de l'expérience et de la capacité d'un fidèle serviteur de ses prédécesseurs. Maintenant, je suis sûr que Votre Majesté n'a pas besoin de moi, et je puis me retirer de la vie politique, sans craindre que l'opinion publique ne juge ma décision trop hâtive.

Bismarck.

Voici maintenant la réponse de M. de Bis-

marck à la lettre par laquelle l'empereur lui déclarait accepter sa démission :

Très auguste empereur, roi et maître,

Je remercie respectueusement Yotre Majesté pour les paroles gracieuses avec lesquelles Elle a bien voulu accepter ma démission ; et je suis infiniment honoré par ^ qui restera comme un

souvenir éternel du temps que Yotre Majesté a bien voulu me permettre de consacrer à son service.

Yotre Majesté m'a, en même temps, gratifié du titre de duc de Lauenbourg. J'avais pris la liberté d'expliquer respectueusement de vive voix au conseiller privé de Lucanus les motifs qui s'opposeraient h ce que je me serve de ce titre, et je lui avais en même temps demandé de ne pas rendre public ce deuxième acte de gracieuseté. Ma demande n'a pu être accueillie, car, au moment môme où j'exprimai mes scrupules — le 17 mars dernier — la publication avait déjà eu lieu.

Je n'en prends pas moins la liberté de demander

i. Ce document est un brouillon écrit au crayon par le prince de Bismarck. Quelques mots n'ont pu en être déchiffrés.

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humblement à Votre Majesté de me permettre de ne porter à l'avenir que le nom et le titre que j'ai portés jusqu'ici. Je prierai également Votre Majesté de m'autoriser à déposer moi-même à ses pieds mes remerciements les plus respectueux pour la promotion militaire dont je viens d'être l'objet, dès que mon élat de santé ne s'opposera plus à ce que je le fasse.

Avec le plus profond respect, je suis de Votre Majesté l'humbJe et obéissant serviteur.

Bismarck

Vendredi 27 mars. — Quitté Friedrichsruh. Déjeuné en conséquence de meilleure heure. La princesse a daigné honorer mon repas de sa présence. Le prince est venu me serrer la main, avant que je monte en voiture, et m'a invité à revenir promptement le voir.

23 juin. — Un éditeur de Stuttgard est venu me trouver et m'a demandé si je ne voudrais pas écrire une biographie du prince de Bismarck. J'ai envoyé aussitôt un mot à Bûcher, à Friedrichsruh pour savoir si, dans le cas où j'accepte-

rais, je pourrais compter sur l'assistance du chef.

26 juin. — Reçu la réponse de Bûcher :

/ Friedrichsruh, 26 juin 1891.

Cher ami,

J'ai communiqué le contenu de votre lettre à qui de droit. Voici ce qu'on m'a répondu : « Je n'ai rien à redire à cela. J'ai parfois le sentiment que la mort viendra brusquement me saisir. Je voudrais avoir l'occasion de corriger bien des erreurs viva voce et profiter de ce que Busch a une quantité de matériaux. Les choses vont mal pour moi. Lorsque j'ai un peu poussé ma pierre le long de la montagne, elle roule de nouveau jusqu'en bas et tout est à recommencer. Je souhaite meilleure

chance aux autres. »

Bk.

^janvier 1892. — Vu Bûcher, qui est de passage à Berlin. Il m'a parlé des fameux Souvenirs du prince et m'a dit que le travail allait de mal en'pire.

— C'est une œuvre, m'a déclaré Bûcher, qui ne sera d'aucune utilité pour l'histoire. Non seulement sa mémoire lui fait défaut, mais il commence môme à représenter sous des couleurs sciemment fausses certains faits ou certains événements sur lesquels aucune contestation n'est possible. Il ne veut pas admettre qu'il ait pris part à ce qui a mal tourné et lui seul veut avoir contribué à ce qui a réussi. Il ne fait d'exception que pour le vieil empereur parce qu'il pense ainsi contrarier le jeune...

13 octobre 1892. — Je ne verrai plus Bûcher. Il est mort hier, à la suite d'une courte maladie, et après avoir passé ces derniers mois à Friedrichsruh, près du chef.

25 avril 1893. — [1 me tarde de revoir encore une fois le prince de Bismarck. Je viens d'écrire à cet effet à Friedrichsruh et je demande si on veut bien m'autoriser à y aller faire une visite.

1'" mai. — Me voici de nouveau à Friedrichsruh, Avant le dîner, j'ai vu le chef. Il n'a pas changé,

Il m'a fait asseoir sur le canapé près de lui et m'a appelé Biischlein comme autrefois.

Il a raconté qu'il venait de recevoir une lettre de M. Phelps, ministre des États-Unis à Berlin, qui lui demandait son opinion sur l'exposition universelle de Chicago.

— Si je lui réponds honnêtement ce que je pense, m'a déclaré M. de Bismarck, je ne lui dirai pas ce qu'il croit. Ces expositions n'ont que peu de valeur pour l'industrie et l'art et ne procurent de bénéfices qu'aux hôteliers. Elles sont bonnes pour ceux qui sont blasés de tout, qui cherchent une nouvelle sensation, de nouveaux amusements et qui ont assez d'argent pour satisfaire leurs inclinations et leurs plaisirs.

Le chef a ensuite consciencieusement démoli les hommes qui sont aujourd'hui au pouvoir. Il a dit du baron de Marschall qu'il était bien peu capable, mais qu'il avait été recommandé par un grand-duc.

— Il ne sait pas écrire en français, a raconté le chef, et récemment, dans un document officiel qu'il envoyait en Italie, il avait mis : « L'empereur et rempereiise. »

4 îiiai. — A déjeuner, nous avons eu un profes-

seur de Giessen, que je ne désignerai que sous l'initiale de Y. Il n'a cessé de nous pomper les uns et les autres, et, à chaque instant du déjeuner, tout en mangeant son omelette ou sa côtelette, il sortait son calepin de sa poche et écrivait ce qu'il venait d'entendre.

Il a posé, sans discontinuer, des questions au chef, sur ceci ou cela. Il lui a demandé quelle avait été l'attitude générale de la France en 1866 et l'attitude du marquis de Moustier en particulier.

M. de Bismarck a obligeamment répondu à tous les interrogatoires de ce raseur.

— J'ai eu, a-t-il dit, une conversation avec M. de Moustier, au cours de laquelle il m'a rappelé la bataille d'Jéna, pour m'intimider. Je l'ai interrompu et lui ai dit : « Si vous me parlez d'Iéna, je vous parlerai de Leipzig! » J'aurais même été jusqu'à Waterloo!... Moustier se plaignit à Manteuffel, qui en référa au roi. Le roi déclara que j'avais parfaitement bien fait.

A quatre heures de l'après-midi, le professeur est venu me relancer dans ma chambre. Il m'a proposé une promenade que je n'ai pu refuser et j'ai eu naturellement à subir ses assauts renouvelés. Il m'a interrogé au sujet de Bûcher, son caractère, sa vie sociale, au sujet du prince, de II. 22

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la princesse, de leur fille, des petits-enfants, etc. Et, à chaque réponse, il sortait son implacable carnet et écrivait, écrivait, jusqu'à complet épuisement.

5 mai. — Y... s'est de nouveau accroché à moi. J'ai encore dû subir une promenade. Il m'a dit qu'il avait aperçu le prince penché sur des feuillets de papier. Seraient-ce ses mémoires qu'il serait en train d'écrire? Et ainsi de suite!...

A dîner, il a continué de plus belle son questionnaire, et le crayon était en train de fonctionner à toute vapeur, lorsque, à la suite de je ne sais plus quelle demande indiscrète^ le prince s'est brusquement rebiffé :

— Vous ne devriez pas me poser de pareilles questions, professeur, s'est-il écrié d'un ton irrité. Je ne m'étais jamais imaginé qu'on pourrait me faire des demandes aussi idiotes!...

Tableau !

Y... s'est levé là-dessus et a pris congé. J'allais me retirer aussi, lorsque la comtesse de Rantzau m'a fait un signe, et je suis resté.

Nous avons causé quelques instants et j'ai fait mes adieux à M. de Bismarck, car je dois quitter demain FriedriclisrUh. Pour la première fois de

ma vie, j'ai baisé la main du chef, et je ne sais pourquoi j'ai eu le pressentiment que c'était aussi la dernière.

Lui m*a dit simplement :

— Au revoir, cher vieil ami; revenez bien vite!...

Mon pauvre vieux maître! Que d'ici-là Dieu le protège de ses nouveaux amis, de ses amis d'affaires !

Ainsi soit-il!...

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