‹ Les mémoires de deux jeunes mariéesChapitre 22 sur 40 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

DUMOMEL.

Enfin la voilà partie!... et, grâce à ceite double clef, je vais découvrir ce mystère qui me préoccupe depuis trois mois!... Dès le second jour de notre mariage, j'ai surpris ma femme la plume à la main , et depuis, je ne rentre pas une seule fois sans la trouver écrivant ou serrant des papiers... Je me suis adroitement informé... aucune lettre n'est sortie de la maison... donc, elle n'écrit à personne... mais si elle écrivait pour tout le monde, si j'avais épousé une muse!... moi, un négociant, condamné à la poésie à perpétuité!... Oh! cette pensée me fait frémir!... En approchant cette clef de ce meuble, je crois être dans la position de la femme de. Barbebleue. . . ma main tremble !. . . Allons, Dumontel, du courage ! (// ouvre le secrétaire et en retire le mémoire. ) Un manuscrit ! je suis perdu! [Li^^ant le titre.) « Mémoires d'une jeune mariée. » [Avec désespoir.) J'ai épousé un bas-bleu!... et le divorce est aboli! [Lisant.) (( Mémoires d'une jeune mariée... •> (SHnter rompant.) Quel titre! (Lisant.) » Chapitre premier. De nos rêves d'autre- » fois comparés à ma vie présente , 8 mai » \SliZ. " (S' interrompant.) Eh! mais, c'est juste le lendemain de notre mariage... S'agirait-il de ses propres mémoire ?. . . (Parcourant.) Mais oui, les noms de nos parents, de nos amis, et le mien!... le mien aussi!... ce sont ses mémoires!... mais c'est bien diffé-

MAGASIN THEATRAL

rent!... une femme qui se rend compte de toutes ses actions, de toutes ses pensées, et qui les écrit , une femme pareille ne peut qu'adorer son mari... Lisons bien vite! {Lisant.) « Que je suis malheureuse! » (5'mterrompant.) Hein ! ça commence bien !... [Lisant.) « Pauvre Amélie, je ne crois plus .. à cette union des cœurs que nous avions » rêvée si pure , à cette poésie de l'amour » que nous avionsjugée si tendre! » (Parlé.) Diable, diable ! mais ma femme n'a pas l'air de m'aimer beaucoup. {Lisant.) « Jugée si » tendre... Hélas! chère amie, conserve bien » ces belles illusions de notre enfance, et si » tu dois un jour connaître l'hymen , tâche .) au moins que l'amour lui prête un charme » que j'ignore. » (Parlé.) C'est-à-dire qu'elle a l'air de ne pas m'aimer du tout 1 et je craignais d'apprendre... Ah! maintenant, je donnerais tout au monde pour qu'elle fût basbleu , et qu'elle m'aimât un peu... Voyons encore. [Lisant.) «« La seule bonne qualité » que j'aie reconnue dans mon mari... » [Parlé.) Ah! en voilà une!... [Lisant.) )> C'est qu'il dort douze heures sans s'arrê- « ter..» [Parlé.) Comment douze heures?... mais du tout, je... ah ! si, je me souviens!. . le jour même de mes noces... c'est juste, j'ai dormi !. . . horriblement dormi t. . . Il est vrai que j'avais une excellente excuse, mais j'ai dû la lui laisser ignorer... Ce duel, la veille même de mon mariage , cette blessure que j'ai reçue, la fatigue du bal, les émoiions de la journée... Hélas, oui! j'ai dormi!... tuas dormi, malheureux !. . .Mais elle pourrait rentrer, lisons vite !. .. [Il lit.) « Chapitre deux. » Le bouquet de la mariée... de la couronne » virginale... les épingles... » [Parlé.) Ce doit être un chapitre piquant, et plus tard. [Usant.) (( Chapitre trois. De l'ennui qu'on » éprouve en ménage... Un déjeuner tête » à tête... Lecture du journal.. Abd-el-Kader ') et la comète.. . » [Parlé.) C'est vrai, j'ai lu le journal pendant tout le déjeuner !... dès demain je me désabonne! [Lisant.) a Cha- '• pitre quatre. Portrait de mon mari, son » âge, ses habitudes, ses défauts. » (Parlé.) Je ne lirai pas ce chapitre-là. (Lisant.) « Cha- « pitre cinq. De l'arrivée d'un jeune homme. » (Parlé.) Ce doit être Deligny... faisons une corne... oh! non, non!... pas de corne! diable!... je ne sais plus ce que je dis!... (Lisant.) « Chapitre six. Reconnaissance, » partie de piquet. .. M. Deligny perd toute » la soirée, joie de mon mari. » (Parlé.) En effet, j'ai eu un bonheur ce jour-là, je suis très-fort au piquet! (Lisant.) « Chapitre sept. » Où l'on apprend pourquoi M. Deligny a » tant de malheur au jeu etne bâille jamais. » [Parlé. ) Grand Dieu ! est-ce que, par hasard. . pt je m'applaudissais de ma force... imbé-

cile!...Eh, vite! lisons ce chapitre. (Ltsan/.) « Monsieur Deligny est vraiment très-aima- » ble. ..» [Parlé.) Merci! (Lisant.) « Je res- » pecte mon mari... je le respecterai tou- » jours. . . » [Parlé. } Ah ! que le ciel l'entende I (Lisant.) « Hier, ce jeune homme que jus- » qu'ici je n'avais écouté que par distraction, » par coquetterie peut-être , m'a demandé » un entretien... j'ai refusé... mais, dans la » soirée, mon mari a proposé une partie de » pêche, ce matin encore il insiste, il veut » absolument que j'accompagne son ami, que » je l'accompagne seule... » [Parlé.) C'est vrai, tu l'as voulu, Georges Daudin ! [Lisant.) « J'ai résisté, mais il a dit je le veux, et » comme j'ai juré obéissance. .. »

Air : Vaudeville de VHéritière.

Ehl quoil plus rien !... c'est là qu'elle s'arrête, Â ce passage, à l'endroit le plus beau ! Quand les amants causent en tête-à-tête, Pauvre mari, rester sur ce tableau!, .

J'aurai la suite au prochain numéro.

Dès le début, c'est de l'indifférence ; Chapitre cinq, il arrive un amant...

A la façon dont l'ouvrage commence.

Je tremble pour le dénoûment,

Ah ! j'ai bien peur du dénoûment 1

Ah! mais du moins, ces mémoires à la main, je pourrai confondre la perfide, et je vais de ce pas... [S' arrêtant.) Mais non, tâchons de nous calmer, et voyons s'il ne vaudrait pas mieux remettre ces mémoires à leur place, feindre de tout ignorer, et m'aider dans cette lutte de tous les renseignements qu'ils me donneront chaque jour... Oui, je viendrai les consulter , je m'emparerai de toutes les occasions de nuire à mon rival et de déjouer ses projets... Et d'abord... quel trait de lumière!... ce portrait... ce portrait de femme, qu'hier j'ai trouvé dans la chambre de Deligny... Ah! bravo!... et moi qui voulais le lui remettre en cachette, avec prudence et discrétion!.. Oh! mes bons petits mémoires, un jour peut-être je vous bénirai ! (Voix au dehors.) On vient!... eh! vite! resserrons tout cela ! ( Il remet les mémoires dans le secrétaire^ ferme vivement et retire la clef.) Il était temps !

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