LES
C’était le 15 du mois de Thisri, le soir de la fête des Tabernacles, la septième année du gouvernement de Ponce Pilate à Jérusalem.
La ville fourmillait d’étrangers, accourus de tous les coins de la Judée, de la Galilée, de la Perée, de l’Idumée, des villes grecques et romaines aussi bien que des bords du désert et de la mer. Le mouvement redoublait partout : la joie pétillait dans les rues, sur les places, sur les collines qui environnent le promontoire de la ville, et illuminait toutes les figures.
La récolte du raisin avait été abondante.
On se bousculait donc sur le pont Xistus, pour se rendre de Sion au Temple sur le Moriah présenter son offrande à Jéhovah. Il est si facile de remercier Dieu, dans la joie, — lorsqu’on ne l’oublie point! On s’empressait, car le soleil marquait la cinquième heure, et bientôt le cor du bélier allait sonner sur les terrasses du Temple et annoncer que le sabbath commençait.
Une circonstance extraordinaire avait augmenté cette année le concours des étrangers. La femme du procurateur arrivaitde Rome. Le gouverneur de Syrie, Pomponius Flaccus, avait quitté Antioche et s’était rendu à Joppa à la rencontre de la nièce de Tibère. Pilate avait ordonné
des fêtes dans le Cirque, en l’honneur de Claudia, sa femme, et du gouverneur.
La ville de Jérusalem avait envoyé à Joppa une députation, afin d’accompagner la noble Romaine. Pilate néanmoins, qui devait aller avec les membres de l’aristocratie et du sacerdoce juifs, à la dernière heure était tombé malade et les avait laissés partir seul. Cela donnait à bavarder au peuple ; à réfléchir, au sagan et à moi. Par conséquent, le seul point de Jérusalem plongé dans le silence et dans le calme, était ce sommet du Sion, où s’épanouissaient les trois tours, et le palais d’Hérode 'étendu à leur pied.
Et cependant les voyageurs arrivaient le lendemain !
Dans une chambre au second étage du palais de Hannah, à cette même heure, quatre personnes étaient réunies : Hannah et moi, sadducéens; Moab, essénien ; Menahem, le dernier des fils de Juda de Gamala. Nous attendions Jésus Bar Abbas, hérodien, et Justus, le frère de la femme de Gamaliel, pharisien, fils de Siméon, le recteur du grand collège, fils lui-même du fameux Hiilel.
Aucun de nous ne parlait.
Hannah, sous le semblant de méditer, sommeillait.
Moab, sous le semblant de prier, accroupi dans un coin, digérait quelque affreux salmi de sauterelles, qu’il avait avalé quelques heures auparavant et qui renvoyait et promenait sur sa figure toutes les couleurs de l’arc-en-ciel.
Menahem trompait son impatience d'aller voir les femmes de Sion à la fontaine d'Hézéchiel, en marchant à pas lourds sur les dalles polies de granit de la salle du sagan, comme s’il eût marché sur ces routes à chameaux de la Galilée, et faisait sauter en sursaut l’ex-grandprêtre.
Moi, je restais debout, près d’une croisée qui s’ouvrait en face du Temple, regardant le soleil qui, descendant derrière le Moriah, le saupoudrait d’étincelles d’or ; et je pensais à Marie.
Cependant, nous étions réunis là pour une raison ter-
rible. Mais l’homme n’est jamais aussi insouciant que dans les moments où sa destinée plane sur l’abîme. Etaitce ma faute ? Le ciel était si bleu ! le Golgotha, le mont des Oliviers, le Gareb, le Bezetha se drapaient dans leur manteau violet du soir ! Cette montagne de marbre et d’or du Moriah coquettait si fastueusement. Le peuple de la rue riait si haut; le ramier du ciel roucoulait si plaintif; la bise d’automne, si chaude encore, caressait si doucement le palmier, le sycomore, l’oranger, l’aloès, l’olivier, le voile des femmes, les blancs nuages, — qui ne pouvaient être que des ailes des chérubins de Dieu, — qu’il me semblait impossible de retirer le regard de cette fête de sérénité et de rayon, pour le plonger dans le sang!
Menahem s’approcha de moi et, passant sa tête bronzée hors de la fenêtre, s’écria :
— Mais ils ne viennent donc pas? ils ne viennent donc pas?
— Cette ganache de Bar Abb^s a des cors aux pieds, répondis-je tranquillement.
— C’est que, dans une heure, les portes de la ville vont être fermées, répliqua Menahem.
— Serais-tu invité à souper chez Pilate?
— Non, mais rester dehors, sous la bise de la nuit et la rosée du matin...
— S’enrhumer cette nuit, quand on doit être crucifié demain soir...
— Demain est sabbath, répondit Menahem sans se troubler.
— Après-demain alors.
— Tu crois que cela finira comme cela?
— Dame! Tout dépend de vous.
Hannah m’appela.
Menahem resta à rêver, le dos appuyé à un coin de la fenêtre, la tête haute, le regard perdu dans le ciel. Je le montrai à Hannah, qui haussa les épaules. Cette pierre ponce ne s’émouvait de rien.
Menahem avait alors mon âge : pas encore vingt-trois
LES MÉMOIRES DE Jl'DAS.
ans. Il était au dessus de la taille ordinaire des hommes de la Syrie : solide comme la tour Hippienne. Le soleil couchant, éclairant la moitié de sa figure, donnait à sa peauhâlée des reflets dorés. Son nez légèrement recourbé, ses lèvres roses et charnues, ses dents blanches comme celles des carnassiers du désert, son front noyé au milieu d’une forêt de cheveux noirs pareils à ceux de Judith, partagés au milieu de la tête à la façon des Galiléens, son cou haut, rond, poli comme une colonne de porphyre, tout indiquait en lui le courage, la force, la volonté, l’amour. J’admirais cette figure moitié dans l’ombre, moitié plongeant dans la lumière, ce regard qui perçait l’insondable. Menahem portait une tunique couleur de vin, liée à la taille par une écharpe blanche, d’où sortait une épée à poignée d’or, plus courte que celle des Romains. Un manteau noir couvrait sa personne jusqu’aux genoux.
— Bah! dis-je à la. fin, détournant les yeux de lui; après tout, ce sera un repas royal pour les chiens du Gouffre aux cadavres.
En ce moment, une voix criarde, des pas tapageurs se firent entendre à la porte de la rue d’abord, et bientôt après dans les escaliers, dans l’antichambre. Puis la porte s’ouvrit, et Bar Abbas, suivi de Justus, entra triomphalement.
— Ce n’est pas ma faute, sagan , jappait-il, ce n’est pas ma faute, que Satan me fasse grand-prêtre! si nous sommes en retard. C’est drôle : je vais vous raconter cela.
Où Bar Abbas arrivait, entrait le vacarme. Partout où il se présentait, on l'entourait, on le choyait. Il commençait par faire rire, on finissait par le frapper. La querelle suivait ses pas. Si un jour il n’avait pas reçu de coups, le soir il était d’humeur à se pendre. Pour se consoler, il se soûlait.
Sa personne était tout de travers. La partie gauche de son corps poussait en avant et en haut la partie droite : en sorte que les yeux couraient après le sommet de la
tempe, la bouche vers l’oreille : le nez, le menton, tout se levait de l’orient au couchant. Un coup de ceste d’un gladiateur, attrapé dans une rixe, avait causé cette déviation sur sa figure. De dents, il n’en était plus question. Une barbe grise, des cheveux gris, servaient de repoussoir à son nez rouge veiné de bleu, creusé de pores noirs et velus. Il était petit et trapu et légèrement bancal.
Bar Abbas avait servi dans les légions romaines pendant vingt ans, à cheval et à pied, puis il était retourné à Jérusalem, auprès de sa femme qui, le croyant dix fois mort, s’en était vingt fois consolée. Aucun n'aurait pu dire à quel dieu il croyait, si cet affreux païen ne se fût empressé de montrer, dès six heures du matin à six heures du soir, qu’il adorait Bacchus, et courtisait la déesse Stercutia. Personne ne lui a jamais connu une tunique ou un manteau qui ne fût en haillons.
Un tel homme, né dans la Perée, ne pouvait s’enrôler que parmi les hérodiens, et devenir un de leurs chefs.
En entrant, Bar Abbas marcha sur les pieds nus de Moab, bouscula Menahem, allongea la main pour décrocher la bourse de ma ceinture, roula sur le sagan pour s’asseoir auprès de lui, et, se relevant en sursaut, plongea sa tête dans l’estomac de Justus. Ses mains s’étaient déjà promenées partout, dans les cheveux de Moab, sur le manteau de Menahem, dans la poche du sagan, sur la table pour saisir un papier, à un meuble pour en tourner la clef dans la serrure. Enfin, il parut s’équilibrer au milieu de la salle, et, après avoir bâillé, comme un homme qui a faim, après avoir fait claquer sa langue, comme un homme qui a soif — il avait du reste perpétuellement soif et faim — il s’écria d’une voix glapissante :
— Mafoi, oui, je vais vous conter cela ; ça va à l'affaire comme un lit à des nouveaux mariés.
— Sois bref, surtout, dit le sagan.
— Comme toujours, sagan. Oui, j’avais rencontré Justus sous la colonnade d’Hérode et je m’étais rendu au Temple avec lui pour présenter, ainsi que les au-
très, mon offrande au Seigneur. Je voulais être magnifique, j’allais offrir un jeune taureau. Je m’approche, dans le marché, d’un marchand iduméen et je lui demande le prix. — Vingt schekels (sfcfes) (100 fr.), me dit-il.
— Tu l’as donc volé, lui dis-je, pour vendre une si noble bête à si vil prix? vingt schekels? c’est donné. — Pardon, s’écrie le marchand, vingt schekels? j’ai dit vingt-cinq. — A la bonne heure î répondis-je, et je mets ma main dans la poche de ma tunique, à droite. Je fouille, je fouille ; je n’avais pas les vingt-cinq schekels. — Bon, me dit Justus, offre alors un bélier. — C’est vrai, me dis-je, un bélier, c’est l’offrande même d’un roi. Et je m’adresse à un berger des monts de Moab qui en vendait un superbe. — Quel prix demandes-tu de cette bête? — Vingt denarii, capitaine, répond le montagnard. — Fi donc! un bélier qui a des cornes à faire crever de rage Moïse; qui a la laine douce comme la moustache du recteur Siméon? les bêtes abondent donc dans ton pays, hein! Et je glisse la main dans ma poche gauche. Je n’avais pas les vingt denarii. — Va! me dit Justus : offre donc un chevreuil.
— C’est cela, m’écriai-je, un chevreuil fait mon affaire. J’aime le chevreuil : pourquoi le Seigneur aurait-il un goût plus difficile que moi, vieux légionnaire d’Auguste et de Tibère? Je lorgne dans un coin un homme de Samarie qui avait un chevreuil superbe, blanc avec des taches brunes, un museau rose comme une vierge du Temple, des yeux langoureux et voilés d’une larme. On l’aurait dévoré de baisers, — cuit à point et baigné d’une rosée d’eau et d’huile, avec une branche de romarin. On n’en demande que trois deniers (2 fr. 50). Je tire ma bourse de ma ceinture : les trois deniers n’y figuraient plus! — Écoute-moi, me dit Justus, un pigeon, c’est ce qu’il te faut; achètes-en un et que ce soit fini ! — Mais je ne pensais qu a cela depuis ce matin, répliquai-je. Un pigeon blanc comme les ailes d’un chérubin... Est-ce que les chérubins ont les ailes blanches, sagan? Tu dois savoir cela, toi! Ainsi je me décide pour le pigeon. Il ne coûtait
LES MÉMOIRES DE Jl'DAS.
qu'un demi-denier. Je fouille, je furète dans toutes mes poches; puis je tends la main à mon ami Justus et je lui dis ; prête-moi un demi-denier. Ah ! si vous aviez vu la figure que ce garçon m’a faite! On aurait dit que je lui demandais une de ses dents.
— C’est que, répète Justus, je t’en ai tant prêté de schekels, de denarii et de demi-denarii...
— Bon, me dis-je : voilà qu’il me les redemande maintenant! Enfin, jetant un soupir à renverser la tour Mariamne, Justus me met dans la main la pièce demandée. Vous le dirai-je? je n’avais rien mangé depuis la veille, et, pour toute boisson , je n’avais avalé que quelques gorgées d’eau de la fontaine de Salomon. Le Seigneur, lui, avait tant reçu de bêtes de toute espèce, qu a peine s’il eût accepté la noble tête du grand-prêtre Caïpha. Je me décidai à boire mon pigeon, et je mettais la pièce de monnaie dans ma poche, lorsque des hauts cris se font entendre du côté de la porte de Bronze. Un tapage sans moi dans la ville de Jérusalem! me dis-je : on me vole. Et j’accours. C'étaient des goujats qui, ayant trouvé une jeune femme dans le faubourg de Bezetha, en flagrant acte d’adultère avec un soldat légionnaire romain, l’amenaient devant le sanhédrin pour quelle fût condamnée à être lapidée.
Moab leva la tête qu’il avait toujours tenue appuyée sur ses genoux.
— La femme était jeune et belle encore, continua Bar Abbas, malgré les ravages de la misère que l'on constatait sur ses traits et sur ses habits. Je la connaissais déjà. Elle est de Jéricho et s’appelle Lia. Son mari, s’étant rallié à la secte des esséniens, l’a abandonnée depuis deux ans avec son enfant. Elle vivait en cardant la laine. Probablement le travail a chômé. Les scribes et les pharisiens, qui étaient dans la cour des Gentils, et les gardes du Temple se pressent autour du groupe qui traînait la femme échevelée, perdue dans les larmes et criant : Oh ! mon pauvre enfant! mon pauvre enfant! — Tiens! s'écrie
1t LES MÉMOIRES DE JUDAS.
alors un lévite : si nous allions voir ce que dit de cela le rabbi de Galilée qui prêche là-bas, près du puits de Salomon? — Oui, oui, répondent en chœur tous les parasites du Temple : amenons-la au rabbi de Galilée. — Depuis le matin, ce rabbi s’était promené de cour en cour et de portique en portique, faisant cercle autour de lui et s’adressant au peuple. Il avait agacé, exaspéré les pharisiens, en les tournant en ridicule et en les prenant en faute. Il avait parlé contre le sabbath, contre le lavage des mains, contre les pratiques extérieures du culte, je ne sais de quoi ! de tout enfin. Le peuple disait : Mais voyons donc, est-ce que ce rabbi ne serait pas un petit peu prophète, un brin de messie? Il n’avait répondu, lui, ni oui ni non, mais il avait lâché tantôt une parabole, tantôt un tel galimatias de mots, que Satan étranglerait celui qui en aurait compris chien ou loup. Les pharisiens croyaient le tenir maintenant. La loi de Moïse est claire comme la fontaine de Siloam. On pousse donc la femme du côté du rabbi et tout le monde se presse pour voir et pour entendre^Le cas était grave; la réponse devait être précise. Pilate se moque de l’adultère qui, pour lui, n’est ni un crime ni un péché. Qu’allait-il répondre, le rabbi? Condamnait-il la femme? il se brouillait avec Pilate : l’absolvait-il? il se querellait avec Moïse. Il laissa venir. — Rabbi, rabbi, lui cria-t-on de tous les côtés, voilà une femme que nous avons prise sur le fait même d’adultère. Elle est mariée , tout le monde le sait , elle - même l’avoue. — Hum! fit le rabbi, sans lever la tête et faisant semblant de continuer à tracer des arabesques sur le sable de la cour. — Maître, s’écriait, pleine de désespoir, la pauvre femme : j’avais faim, mon enfant avait faim; nous étions à jeun depuis deux jours; pas une mie de pain, pas un denier, latre froid. Le rabbi leva les yeux sur la femme, et, après l’avoir considérée quelques instants : Oui, murmura-t-il; et il continua à tracer ses signes sur la poussière. — La loi de Moïse est précise, dit Gamaliel qui avait suivi la foule. — Que nous ordonne-t-elle, cette
loi? demanda le rabbi avec calme. — De la tuer à coups de pierre, s’écria-t-on de toutes parts.
Moab, qui avait écouté ce récit de Bar Abbas, à cet instant se dressa tout droit comme s’il eût marché sur une vipère. Il était effrayant de pâleur, mais ne prononça pas un mot. Nous le regardâmes, étonnés. Bar Abbas coninua :
— La pauvre femme ne cessait de crier : Grâce, grâce, j’avais faim, mon enfant avait faim : je ne trouvais pas de travail, pas de crédit, pas d’aumônes. — Quelle est la loi ? répète le rabbi s’adressant à Gamaliel. — Toi qui enseignes tant de choses, tu dois le savoir, réplique le maître du collège. — Ton avis est donc quelle soit lapidée, insiste le rabbi. — C’est la loi, réplique Gamaliel. — Bien alors, s’écrie le Galiléen, se levant et dominant de son regard cette assemblée, curieuse, pleine d’anxiété. Bien, réplique-t-il, que celui d’entre vous qui se croit sans péché lui jette la première pierre. — Ce mot fut comme un mot magique. Toute la foule reste un moment ébahie, ne comprenant point, ne devinant point; puis chacun, la tête basse, les yeux dessillés, s’éloigne en silence. Le rabbi s’approche alors de la femme, qui était tombée presque évanouie dans la poussière, lui met en cachette une monnaie dans la main, la seule peut-être qu'il eût, et lui dit avec un doux sourire : Va, pauvre femme, va et ne pèche plus. En le voyant se dresser de son séant, je m’étais écrié : Tiens! mais c’est mon neveu que ce rabbi! Il ne m’avait peut-être pas entendu. Alors je m’approche de lui. Vous le comprenez ; si je pouvais attirer un homirie de cette portée dans notre projet! pensé-je. — Neveu, lui dis-je, est-ce que tu ne reconnais pas le mari de la sœur de Joseph, ton père? Le rabbi leva lentement la tête, arrêta son regard sur moi. Ce regard s’éclaircit, se dilata, s’enflamma, il fit un pas en arrière... et me dit : Va-t’en, mon oncle.
— Non pas, non pas, interrompit Justus, il te dit : En arriére, infâme, en arrière! Et sa voix, si douce un moment auparavant, pensait ébranler le Temple.
— Oui, oui, peut-être a-t-il dit cela, continua Bar Abbas. Je le connais : ce garçon a toujours été misanthrope et peu respectueux pour ses parents. Aussi, je ne prêtai pas attention, et, obstiné dans mon projet de lui faire partager nos desseins, je lui glissai un mot tout bas, lui demandant de s adjoindre à nous pour délivrer Israël delasouilluredes gentils. Ah bien oui ! il continuait toujours de crier : Va...
— En arrière, infâme, en arrière, répéta Justus.
— Puisque tu y tiens tant, soit, ajouta Bar Abbas. Alors nous avons quitté le Temple par la porte Dorée et nous voilà, un peu en retard, j’en ai peur.
Hannah avait écouté ce récit avec patience, s’exclamant seulement : Encore cet homme! lorsque Bar Abbas avait nommé le rabbi de Galilée. Moi, je l’avais suivi avec intérêt; Menahem avec indifférence; Moab paraissait anéanti. Enfin, Hannah, se relevant sur son séant, dit :
— Nous n’avons pas de temps à perdre. Venons à notre affaire. Rien n’est à changer dans le plan déjà arrêté. Voici maintenant les instructions définitives, que vous porterez au conseil des Trente-cinq, ajouta-t-il, présentant un écrit à Menahem. Demain étant sabbath, l’explosion de la révolte est ajournée à après-demain. Si quelque chose doit être changé, demain soir, vous le saurez ici à la quatrième heure.
— Ainsi, expliquons-nous bien, dit Menahem. Aprèsdemain, nous entrerons dans la ville par trois portes, en trois colonnes, sans enseignes et sans armes, pour ne pas donner de soupçon, et en criant : Pas d’aqueduc! pas d’aqueduc! Respect à l’offrande qui est la 'monnaie de Dieu, et non pas du peuple ou de César!
— Oui, répliqua Hannah.
— Nous nous présenterons devant le Prétorium et demanderons à voir Pilate.
— Oui, répliqua encore Hannah.
— Alors, quand Pilate sortira et demandera qu’une commission aille lui parler, Moab et moi, nous nous avancerons hors des rangs du peuple et irons vers lui.
— Oui, ajouta encore Hannah.
— Nous présenterons un papier à Pilate. Il le prendra, il l’ouvrira naturellement, il commencera à le lire; alors, Moab d’un côté, moi d’un autre, nous nous élancerons sur lui et le tuerons.
— Moi, je ne le tuerai pas, dit Moab lentement en se levant : je ne tuerai pas cet homme.
— Quoi ! fit Hannah, en clouant sur Moab ses yeux grisjaune tout grands ouverts.
— Non, répliqua Moab avec fermeté, je ne tuerai pas cet homme.
Hannah enfonçaitses dents jaunes dans ses lèvres grises et, ne pouvant devenir pâle, étant brun, devenait livide.
— Expliquons-nous, dit-il à la fin d’une voix tremblante décoléré. Les cinq principaux partis de l’ancien royaume d’Hérode le Grand n’ont-ils pas nommé quarante délégués pour s'entendre sur le moyen d’expulser ensemble l'étranger du sol de leurs pères et de leur Dieu?
— Oui, fit Moab.
— Les quarante délégués n’ont-ils pas choisi un conseil de cinq de leurs chefs, et moi pour président de ce conseil?
— Oui, répliqua Moab, c’est vrai.
— Les esséniens ne t’ont-ils pas délégué comme leur représentant, Moab bar Samuel de Bethabara? et toi, n’as-tu pas assisté à nos conférences, discuté, approuvé nos plans?
— C’est vrai, s’exclama Moab.
— Le conseil a décidé de commencer par se défaire de Pilate, afin de jeter le trouble et l’épouvante au milieu des Romains et de les détruire plus aisément au cri de Dieu et patrie !
— Je ne nie rien de tout cela, dit Moab. Nos cinq noms ont été seuls mis dans une urne — car il ne fallait pas communiquer un tel secret à quarante personnes — et mon nom est sorti le premier, puis celui de Menahem. Oui, c’est vrai. Toutefois, je ne tuerai pas Pilate. Elle ne le ne veut pas.
LES MÉMOIRES DE Jl’DAS.
— Elle! s’exclama le sagan, qui, elle?
— Elle, répliqua Moab.
— Mais enfin, est-ce ta mère?
— Non.
— Ta sœur?
— Non.
— Ta femme?
— Non.
— Est-qe ta maîtresse, ta reine, ta fiancée, qui donc?
— Non, non, non, c’est elle. C’est tout cela, mieux que tout cela, plus que tout cela : c’est elle.
— Cet hômme est fou ou lâche, s’écria le sagan.
— Non, dit Moab avec calme, ordonnez-moi de tuer le , grand-prétre, le tétrarque, le recteur, le gouverneur de Syrie, César lui-même, et je me rends à Rome en ce moment même et je le tue. Mais je ne tuerai pas Pilate. Elle ne le veut pas.
— Voyons, fit Menahem en s’interposant, ceci est un mystère qui ne parait pas près de se débrouiller, et la shofa du temple va sonner, et les portes vont se fermer, et nos frères attendent dans la vallée de Josaphath les dernières instructions. Si Moab recule, jè suis toujours prêt, et je crois que je suffirai seul à l’affaire. Dieu m’a donné un bras que ses ennemis, ainsi que les tyrans de notre pays et les bêtes fauves du désert, sont habitués à redouter.
— Je prends la place de Moab, m’écriai-je alors...
— Non, non, interrompit le sagan; il ne s’agit pas de cela. Il n’est pas question d’un bras de plus ou de moins, d’un homme plutôt que d’un autre pour accomplir cette œuvre sainte. Il s’agit de serment. Eh bien, hier vous avez juré tous sur l’Ephod, que ceux que le sort aurait désignés accompliraient Je sacrifice du tyran de la Judée. Maintenant, un de ceux que le sort avait élus, nous dit : Je ne veux plus parce qu’il y a une Elle qui ne veut pas. Quel marché faisons-nous donc de Dieu, de notre serment, de notre parole, de notre honneur? Quelle
LES MEMOIRES DE Jl’DAS. 14
sûreté avons-nous donc pour le secret confié à un homme qui met un e-Elle quelconque au dessus de son devoir ?
— Assez, s'écria Moab, s’avançant devant la table du sagan. Dès qu’un soupçon s’élève, la question est tranchée. C’était ma destinée qui luttait contre mon devoir. Vous intervenez au nom de Dieu ; je n’ai plus rien à ajouter. Je tuerai Pilate et je me tuerai sur son corps. Adieu. J’aurai enfreint les préceptes de ma secte qui abhorre le sang (1) ; mais j’aurai expié ma faute en tuant d’abord mon âme, qui était à elle, puis mon corps qui était à vous. Je vais rejoindre nos frères.
Et, en disant cela, Moab, le disciple du Baptiste, leva sa tête, brûlée par le soleil du désert, fière comme les crêtes du Liban, promena sur nous son regard bleu comme le ciel, ajusta autour de son corps sa tunique de drap de poils de chameau, serra sa ceinture de cuir, secoua sa chevelure noire et crépue comme celle de Samson, et sortit.
Un moment de silence sombre, douloureux, suivit ce départ. Le sagan l’interrompit.
— Alors, tout estentendu, dit-il. Il n’y arien à changer, rien à ajouter au plan établi. Si quelques événements se produisent dans la journée de demain, nous aviserons demain soir.
— C’est bien, <lit Menahem. Je cours maintenant à la maison de Josaphath.
Il sortit. Au môme moment, le cor de bélier du haut de la colline du Temple donna le signe que le sabbath commençait.
Bar Abbas avait suivi Menahem, en s’arrêtant dans les
salles inférieures, et nous l’entendions crier contre les
(1) * Ld essénicm étaient contraires à la guerre. Mais dès que le pays était menacé, ils déployaient un courage indomptable. Dans la guerre oontre les Romains, ils accoururent à la défense de Jérusalem et fournirent un nombre indicible de martyrs mis à la croix, jetés dans les cirques et torturés par les vainqueurs. * Salvador, I. pag. 166 Josèphb, Omm dut Juifs, liv. Il, chap. II. Antiquités, liv. xvm, chap. II.
serfs du sagan qui ne lui donnaient pas à souper selon son goût. Justus me dit :
— Judas, vas-tu chez Marie ce soir?
— Je ne sais pas, répondis-je : j’ai besoin de me trouver seul avec moi-même.
— Alors je n’irai pas t’y attendre.
— Non.
— A demain.
Le soleil setait couché derrière le Moriah, derrière Modin, dans la mer de Joppa et de Tyr. Le silence s’était abattu sur la ville. Hannah, ses longs sourcils froncés, les yeux cloués sur les dalles de marbre de la chambre, les mains crispées sur son caftan blanc, se taisait, méditait, — peut-être ne pensait-il à rien du tout, ou plutôt il calculait ce qui lui convenait le mieux : de marcher avec la conspiration ou de livrer les conspirateurs à Pilate. Moi aussi je me taisais, profondément impressionné de l’histoire de la pauvre adultère, — qui me parut infailliblement être la femme de Moab, — de la créature mystérieuse qui exerçait une si puissante influence sur cet homme de basalte, aux yeux d’aigle. Hannah me dit à la fin :
— Sais-tu à quoi je pense, Judas ?
— Parbleu! aux quatre cents concubines de Salomon.
— Demain arrivent la femme de Pilate et le gouverneur de Syrie...
— Faut-il les faire assassiner aussi?
— Pilate reçoit par conséquent de nouvelles cohortes.
— Tant mieux; autant de tués aujourd’hui, que nous n’aurons pas à combattre demain.
— Nous serons écrasés.
— Qu’importe? d’autres essaieront après nous, et réussiront peut-être.
— Hum! fit le sagan, c’est que je me soucie fort médiocrement que les autres échouent ou réussissent : nous serons massacrés certainement.
— Est-ce que tu aurais peur, mon prince?
— Non : mais je ne me suis pas associé à tes combinai-
sons pour avoir l’honneur detre accroché à un gibet sur le Golgotha.
— Tu parles d’or, sagan, répondis-je, mais maintenant il est trop tard pour reculer. D’ailleurs tu dois brûler de zèle pour le Temple, dont un païen pille la monnaie sous prétexte de construire des aqueducs et de donner de l’eau à la canaille qui meurt de soif. Puis, une occasion comme celle-ci ne se présente pas tous les jours. Il y a cinquante mille personnes entassées sur les collines de Jérusalem et dans Jérusalem même, venues de tous les points de la Syrie, qui nous donneront un coup de main.
— Cependant, dit le sagan, si ces gens fléchissaient?
— Ils seront écharpés d’abord : mais c’est ainsi que l’on alimente la haine des peuples opprimés contre les étrangers oppresseurs. Tu prendras place dans notre histoire, sagan, à côté de mon grand ancêtre, Mattathias le Machabéen.
- — Je crois plutôt qu’on me considérera comme un pauvre plagiaire de mon grand ancêtre Esaii.
Une demi-heure auparavant, la ville pétillait de vie. Depuis que le shofaï'avait sonné du haut des murs du Temple, le cœur même de la ville avait cessé de battre.
Le sabbath pétrifiait le juif. a
Plus de bruit dans les rues, plus de lumières aux croisées, plus de fumée sur les terrasses des maisons, plus de feu dans le foyer. Le silence enveloppait la création. 11 n’était plus permis de sortir, d’aller chercher de l’eau, de faire cuire son pain, d’allumer le feu si l’on grelottait, de relever son enfant s’il tombait, d’embrasser sa jeune femme ou de la tourner dans son lit de douleur. Si sa mère se mourait, le fils ne pouvait pas la secourir. Si son âne tombait dans un fossé, il fallait le laisser dévorer par les léopards et les chacals. Il fallait rester où l’on se trouvait et dans la même position ; ne pas boire, ne pas manger. Si l’ennemi attaquait, il fallait se laisser tuer; et plusieurs fois, jusqu’à Judas Machabée, nos pères avaient été massacrés ainsi. C’était dans des jours de sabbath que les Juifs avaient
*î LES MÉMOIRES DE Jl’DAS.
perdu presque toujours leurs batailles contre les étrangers qui, les attaq^nt quand ils ne pouvaient pas se battre, les massacraient. On ne pouvait quitter le champ, continuer son voyage, se mettre à l’abri d’un soleil homicide, de l’ouragan ou de la foudre en ce jour néfaste. Le son du cor fatal du Temple changeait l’homme en statue comme la femme de Loth. Excepté dans ce Temple, qui seul continuait son trafic de tous les jours, recevait les offrandes — mais le double des autres jours — sacrifiait ses victimes, arrosait de sang les flammes bleues de ses autels; excepté dans ce Temple, parce qu’il n’y a pas de chômage pour les choses sacrées, partout ailleurs, tous les symptômes de la vie cessaient. Nous autres sadducéens, nous nous moquions bien de cela, ayant pour maxime que le sabbath est fait pour l’homme et non pas l’homme pour le sabbath. Hillel et Gamaliel avaient bien dit qu’il était permis de faire le bien pendant le jour de sabbath; mais les pharisiens restaient inébranlables. En sorte que Jérusalem semblait, àcette heure, une ville de tombeaux où l’air même était devenu muet.
Cent mille personnes respiraient bas.
Tout à coup, nous entendons du côté de la porte Judiciaire et de la porte Genath un bruissement sourd comme un essaim d’abeillès éveillé par un bourdon. Nous levons la tête, tendons l'oreille.. Le bruit, augmente, avance, devient plus distinct. Nous entendons des voix, un cliquetis d’armes. Nous voyons, malgré tout, les fenêtres se peupler de têtes curieuses. Puis une lumière rouge , comme des torches allumées, éclaire le ciel que des gros nuages commencent à assombrir ; et bientôt, de nos fenêtres, nous voyons un groupe de soldats entraîner au milieu d'eux des prisonniers. Notre cœur se serre. Le cortège avance de plus en plus dans le forum, il se dirige ensuite vers le haut de Sion, du côté de la tour Phasaelus. Alors nous reculons effrayés ; nous reconnaissons nos complices, et, à leur tête, liés de corde et ensanglantés, Menahem et Moab.
Pendant mon long séjour à Rome, j’avais souvent entendu parler de la femme du procurateur de la Judée, mais je ne l’avais jamais vue. Claudia habitait Caprée.
Elle était la dernière fille de cette Julie, fille d’Auguste, que celui-ci, après l’avoir mariée à Tibère, avait exilée à cause de ses débauches. Julie avait eu cette fille dans son exil, d’un chevalier romain. Mais, arrivée à l’âge de treize ans, elle lavait envoyée à son ex-mari Tibère, qui meublait l’île de Caprée de jeunes couples pour exciter sa sénilité. On sait l’histoire « de ces petits enfants, un peu forts, mais encore «à la mamelle, qu’il accoutumait à jouer entre ses jambes, lorsqu’il était dans le bain, et qu’il appelait ses petits poissons On racontait qu’un citoyen
romain lui avait légué un tableau de Parrhasius oùAtalante était représentée avec Méléagre dans la même posture que les petits enfants avec Tibère. Ce tableau valait un million de sesterces (1). »
Or Claudia jouait pour lui le rôle d’Atalante.
Claudia était une des étoiles et un des crimes de la cour de César.
Deux ou (rois ans après, Ponce-Pilate, un Espagnol, arrivait à Caprée. Il plut à Tibère, on ne sait de quelle façon : Tibère avait toute les fantaisies du vice.
— Que puis-je faire pour te combler? lui demanda un jour le vieil empereur.
Pilate avait vu Claudia. Il savait quelle fonction elle remplissait dans la cour impériale. Malgré cela, il la demanda en mariage. Tibère consentit. On était alors à Bahia. Tibère ordonna qu’ils fussent conduits au temple de Diane, dans sa propre litière, et il assista en personne aux épousailles, comme un des dix témoins exigés par la loi, et mit lui-même la main de Claudia dans celle de Pilate. Le
(1) Suétone. — Tibère, xliv.
mariage accompli, en sortant du temple, Claudia entra dans la litière impériale ; mais au moment où Pilate se disposait à y suivre sa femme, Tibère le retint et ordonna aux huit esclaves liburniens de partir. Pilate trembla de tous ses membres. Tibère tira alors un papyrus de sa poitrine, le lui remit et s'éloigna. C’était un ordre de se rendre à Jérusalem comme procurateur de Judée. Séjan attendait pour le conduire lui-même à la mer, où une birème de guerre se balançait dans le port, prête à déployer ses voiles.
Voilà ce qu’on disait.
Dieu peut-être voyait autre chose.
Six ans se passèrent.
Julia, la mère de Claudia, était morte.
Tibère s’était peut-être blasé de son Atalante.
Pilate envoyait dépêches sur dépêches, qui dépeignaient ce coin de la Syrie où il régnait, comme une terre bouleversée par des sectes rebelles, toujours prêtes à l’émeute (1).
Claudia était poursuivie par l’amour de Séjan.
Elle demanda à César d’aller rejoindre son mari et l’obtint. Tibère fit encore plus. Il la combla, lui si avare, de cadeaux: chevaux, esclaves, bijoux, argent, et écrivit à Pomponius Flaccus, — le même qu’il avait nommé gouverneur de Syrie, parce qu’ils avaient passé ensemble deux jours et deux nuits à boire — de considérer Claudia comme sa parente, de luiobéiret de l’honorer comme telle.
La birème impériale alla l'attendre à Brundusium, où elle s’embarqua, accompagnée de la garde prétorienne et d’une cour, comme si elle eût été l’impératrice.
Le voyage fut heureux.
Claudia ne s’arrêta que quelques jours à Rhodes pour se reposer, puis elle vint débarquer à Joppa.
Pomponius Flaccus l’attendait. Les envoyés de la
(1) » Chaque jour on assistait en Judée à des émeutes du peuple, on citait des provocations à la délivrance, des faiseurs de miracles, des chefs qui promettaient d’accomplir les prophéties. Ils entraînaient les masses dans les
déserts, s’y proclamaient en qualité d’Elias, de Messies, de Christs et
étaient envoyés au supplice. — Salvador, I. pag. 197.
ville de Jérusalem y étaient arrivés depuis deux jours.
Jonathan, le second fils de Hannah, était le chef de cette députation juive.
Le soleil se levait derrière les hauteurs d’Éphraïm et colorait de pourpre la chaîne des sommets qui s'étend do Ramah au Carmel, lorsque les vigies, du haut du pic sur lequel est perché Joppa, donnèrent le signal, indiquant que la birème impériale approchait.
En effet, une galère à deux rangs de rames, à la carène dorée et aux voiles de pourpre, s’avançait vers la plage, poussée par une brise douce et fraîche.
Un grand mouvement se fit alors sur la galère et dans la ville. La garnison, les soldats qui accompagnaient Pomponius Flaccus, celui-ci en personne avec une foule de gens de sa maison, descendirent aux bords de la mer, précédés par la commission de Jérusalem, suivis par toute la population. Sur la birème, tous les matelots siciliens s'empressaient d’essuyer la rosée de la nuit, d’étendre des tapis de Carthage, et les esclaves de Claudia se rangeaient pour recevoir leur maîtresse qui se levait et montait sur le pont.
Claudia sembla enchantée de la vue de cette Joppa, à laquelle Iliram avait envoyé son bois de cèdre; de ce port où Jonas s’était embarqué pour ce terrible voyage qu’il devait achever d’une manière si insolite et si fantastique; de cette étendue de sable piquetée de palmiers, de figuiers, de grenadiers, partie avancée de cette plaine de Sharon que nos livres sacrés ont parfumée de roses ; de cette suite de collines, resplendissantes de rose et d’ambre, qui s’étendaient devant ses yeux et qui forment le pays montagneux de Judée, de Benjamin et d’Ephraïm. Claudia resta à contempler cela jusqu’au moment où la birème aborda et fut tirée sur le rivage, où les matelots appuyèrent à la proue un escalier en bois de citronnier incrusté d’argent et d'airain. Pomponius Flaccus s’empressa alors de monter sur la birème, suivi par la commission de Jérusalem, qu’il présenta à Claudia.
Jonathan, un beau jeune homme, lui adressa un com-
pliment de la part de la noblesse, des gens du temple et du peuple de notre ville.
En descendant sur la plage, un cri immense, parti du peuple qui s’y pressait, salua Claudia.
La femme de Pilate ne monta pas le cône sur lequel s’implante la ville, semblable à une grappe de raisin. Elle n’avait pas besoin de repos et, par conséquent, le départ pour Ramah fut immédiatement ordonné.
Tout était prêt, du reste.
Vingt- quatre esclaves liburniens environnaient une litière de soie et de pourpre : huit par, relai. Un chameau tout harnaché; deux chevaux, un de Selinonte et un de la Syrie, pialfaient dans le sable, tenus à courte bride par des esclaves nubiens. Claudia pouvait alterner de véhicule, selon son désir. Une nuée de chevaliers numidiens servaient d’escorte, etune demi-légion de gardes.
Une plaine couverte d’une couche légère de sable incarnat, superposée à un lit de marne noire, s’ouvrait devant eux, parsemée de villages, de ruines d’anciennes villes et de tombes, débris de notre vieille histoire et de nos malheurs, — cendres de centaines de générations d’hommes, Philistins, Hébreux, Macédoniens, Romains. Là-devant, Ramah; plus loin, à perte de vue, Modin qui résonne du nom des Machabéens ; et, de côté, Gaza, Askalon où naquit Hérode le Grand — cette région qui vit David abattre le géant et Samson prendre des renards.
Claudia monta sur le chameau, et derrière elle prit place une esclave égyptienne qui ouvrait sur sa tête un parasol pour la garantir des rayons du soleil, encore vigoureux.
On traversa desjardins d’orangers et de citronniers, où la vigne, les figuiers s’épanouissaient, se mêlant aux oliviers, aux amandiers, aux sycomores, aux palmiers. Le raisin était mûr, les tomates écarlates s’étalaient en espalier, les pommes de la Syrie enchantaient les yeux de leur couleur jaune ou pourpre, le myrte et l’églantine embaumaient lair. On reposa le regard sur ces jardins jusqu’à Beth- Dagon — où il y a encore les ruines d’un temple dédié à
cette divinité marine des Philistins, par laquelle Goliath jurait, dans le temple de laquelle Samson, aveugle et dégradé, fut écharpé, et que l’arche du Seigneur renversa, lorsque les Philistins la placèrent dans son temple à lui, après avoir vaincu Hophni et Phineas, fils d’Éli. Au delà de Beth-Dagon le pays s’ouvre et de grands troupeaux de chèvres, de brebis, de buffles et de chameaux parcourent la plaine.
Claudia paraissait se plaire au voyage; et Jonathan, qui chevauchait à sa gauche, lui racontait toutes les • traditions et l’histoire de notre patrie, rappelées par les lieux qu’ils traversaient.
Elle était surprise des exploits de nos pères, empreints d’un cachet si différent de celui de ses ancêtres.
On fit halte pour dîner à Ramah, la patrie de Samuel.
Tout avait été prévu et préparé parles officiersque Pilate avait envoyés d’avance sur tout le long de la route. On se reposa plusieurs heures, car le voyage à chameau, que Claudia essayait pour la première fois, l’avait fatiguée autant que le roulis de la mer. À la neuvième heure, le soleil baissant du côté d’Askalon, elle monta à cheval ; et au tomber de la nuit, la petite tribu cosmopolite de cette belle patricienne romaine, s’arrêta au pied de la colline de Modin, — colline par rapport aux montagnes de la Judée qui s’élèvent derrière elle, montagne par rapport à la vallée qu’elle ferme.
— Nous foulons de nos pieds l’endroit le plus sacré et le plus fatal de notre histoire politique, dit Jonathan à Claudia.
— Lequel, demanda celle-ci ?
— Celui qui fut consacré par les exploits de Mattathias et de ses cinq enfants, les Machabées.
— Je connais cette histoire, répliqua Claudia.
En effet, elle avait beaucoup entendu parler des Juifs à la cour de Tibère, alors que celui-ci les fit tous chasser de Rome et parquer dans des endroits malsains, sous peine de l’esclavage s’ils revenaient. Elle en avait entendu parler
ensuite par les lettres de Pilate, qui peignait de couleurs sombres ce peuple qui ne savait pas être indépendant, ne se résignait pas à servir (1), avait des mœurs étranges : le sabbath, la circoncision, l’horreur des étrangers et d’une foule d’objets qu’il considérait comme une souillure; de ce peuple enfin, qui adorait un seul Dieu, avec des rites aussi atroces que ceux des infidèles. Claudia se préoccupait de ces troubles continuels, de ces sectes, de ces messies que l’on attendait, et elle interrogeait tantôt l’astrologue de Tibère, Thrasylle, tantôt ce grammairien Séleucus, que Tibère fit exiler de sa cour et puis tuer, parce qu’il s’informait auprès de ses esclaves du livre qu’avait lu César dans la journée.
Claudia avait peut-être un intérêt poignant à connaître à fond le caractère et la trempe du peuple juif.
Le lendemain, cependant, comme Modin n’est qu a trois heures de Jérusalem, tandis que l’escorte à pied et l’immense suite de bagages et de bêtes qui accompagnaient Claudia se mettait en route, elle, accompagnée de Flaccus, de Jonathan et de la troupe numidienne , arrivée à la colline, monta à cheval pour aller visiter le tombeau de Mattathias. Jonathan, — de ce sommet d’où l’on embrasse la magnifique vue de la large plaine, de la fière vallée d’Àskalon, de la mer lointaine sans navigateurs, — indiqua à Claudia, tout en face d’elle, la montagne rude, sombre, abrupte, où se sauva Mattathias avec ses enfants, après avoir tué les idolâtres et renversé Jupiter du temple de Modin; au dessus, à gauche, couronné de nuages, le haut faîte de Beth horon, où Judas Machabée écrasa Seron, autre général d’Antiochus — un contre vingt — comme il avait déjà broyé et tué Apollonius, comme il devait détruire Lysias, à Emmaus, dans la plaine qui, s’allonge devant eux, et Nicanor, à Adasa, que l’on voit à quatre milles plus loin.
— Batailles de géants, s’écria Jonathan, sol arrosé de
(1) Augebat iras quod soli Judœi non cessisscnt. — - Tacite.
sang héroïque, qui illustra la nation, la vengea de ses outrages passés, la créa à une nouvelle vie, et la tuée à la tin.
— Comment, l’a tuée? demanda Claudia.
— Hélas, oui, répondit Jonathan avec tristesse. Quand les Machabées renversèrent l’autel païen à Modin, Israël n’existait que dans nos livres sacrés. La foi israélite avait péri dan3 l’inditférence du peuple, par les lois des conquérants étrangers. Le Temple était profané, la lecture de nos vieilles lois défendue, la circoncision avait cessé, l’observation du sabbath avait été prohibée sous peine de mort; la succession des grands -sacerdotes se trouvait interrompue. Onias, le vrai pontife, avait fui au milieu des Juifs, qui désormais peuplaient Memphis et les bords du Nil. Parmi eux pas un Juif entre mille qui sût lire l’hébreu. Le chaldaïque, le syriaque, le grec avaient remplacé la langue dans laquelle Moïse avait commandé au nom du Seigneur, David chanté, et Salomon enseigné. Mais les Machabées étaient des hommes du monde, politiques, soldats, orateurs, administrateurs plutôt que des prêtres. Ils descendaient des exilés de Babylone, non pas de cette vieille souche de l’aristocratie juive qui était restée fidèle aux mœurs, aux lois, aux traditions, aux usages, à l’organisation sociale de nos pères. Avec eux arriva au pouvoir le parti de la nationalité politique et de la réforme. Ils cumulèrentle double pouvoir civil et religieux. Ils substituèrent la tradition orale à la loi écrite de Moïse; la théorie personnelle et changeante, loi vivante du grand collège, au pacte du grand législateur. Us provoquèrent et favorisèrent peut-être le schisme, et furent cause que le peuple juif se partagea en sadducéens, essériiens, pharisiens, là où Moïse avait établi une foi, un rite, une arche, un tabernacle, un temple, une convention (nous dirions de nos jours une charte) pour tout le peuple d’Israël. A l’unité du sacerdoce de Moïse, on opposa le schisme qui triompha dans le gouvernement civil et s’imposa à la croyance religieuse. Moïse, David, Salomon, les juges qui avaient tiré le peuple juif de l’Egypte,
eussent été des étrangers, du temps des Machabées, dans le grand collège, dans la synagogue, dans le sanhédrin, pour l’école de Hillel et de Shammai, pour ces grands sacerdotes-princes, pour les Samaritains, pour les Juifs. Moïse était devenu désormais un souvenir, une vieille gloire nationale, et rien que cela. Cette masse de bronze, brute, mais compacte et solide que Moïse avait forgée à l’épreuve du choc de tous les peuples qui environnaient Israël, fut brisée par les Machabées, afin de la mieux polir et de l’adapter à l’usage du jour. Et dès lors, la condamnation capitale du peuple juif fut prononcée. Nous ne sommes plus nous-mêmes : nous sommes tout le monde, pour tout le monde. En voulant créer une nation, les Machabées avaient créé un Etat. Le caractère politique, ainsi émondé, s’était développé : lame de la nation avait été brisée. A Modin avait commencé la réaction contre l’étranger, mais au bénéfice d’un seul parti de la nation, qui exagéra le péril et ne comprit pas l’essence du caractère du peuple juif. Le rabbi prit la place de Dieu.
En disant cela, tout en marchant, s’adressant tantôt à Claudia, tantôt à Flaccus, Jonathan entra le premier dans les défilés et les gorges des montagnes où commence l’ascension vers Jérusalem.
Pas de route. L’olivier, le laurier, le myrte, l’amandier, le genêt à la fleur d’or, le maïs, poussent encore au milieu de cet êscalier de rochers; mais à mesure qu’on s’élevait, l’aubépine, la yeuse, le chêne nain, la bruyère, le buisson, le pic de nos rochers, le caillou gris ou roux, devenaient plus abondants. On suivait le lit des torrents. On ne rencontrait que des gardeurs de chèvres ou de pauvres paysans à pied, ou un rabbi sur son âne. Un grand silence partout. A l’occident, en se tournant, on voyait encore la mer; en face, des hauteurs sur des hauteurs; à côté, des précipices glissants. Ils ne s’arrêtèrent point à Kirjath Jearim, où les Danites de Zorah et d’Eshtaol plantèrent leurs tentes, avant de monter à la maison de Micah, sur le mont Ephraïm et de voler l’ephod, le teraphim et les
images de métal. Là aussi l’arche du Seigneur resta pendant vingt ans chez Éléazar, après quelle eut été perdue par les Israélites, prise par les Philistins et placée dans le Temple de Dagon à Ashdod, puis Rendue.
A la onzième heure , ils voyaient le beau village d’Emniaüs — à deux milles de Jérusalem — au milieu des jardins verts, brillants, parfumés, où le pampre pourpré et le raisin doré aspirent à l’ombrage de l'olivier, grimpent autour des figuiers. Cette végétation, en cet endroit, est un baiser fuyant de la nature, qui devient de plus en plus âpre, nue, escarpée au fur et à mesure que l’on monte vers le plateau du mont des Oliviers et de Sion.
Ici Claudia et Flaccus, avec leur suite, rejoignirent cette partie de leur escorte qui les avait précédés, et passèrent outre, marchant par une route en zigzag, au milieu d’une roche blanche, étincelante, brûlée, broyée, aussi vite qu’ils pouvaient. Le soleil de midi les accablait.
Enfin , ils aperçurent la longue étendue des murs qui environnent Jérusalem, ses tours, son temple, ses palais, le bouquet de palmiers qui ombrage la porte des Poissons * et le mont des Oliviers, à droite.
En ce moment, des vedettes qui se tenaient à la porte Genath qui s’ouvre dans les jardins du palais dTIérode, rentrèrent pour annoncer à Pilate que les voyageurs étaient en vue et se dirigeaient vers la porte des Poissons.
Pilate attendait ces voyageurs, ou plutôt cette voyageuse, depuis sept ans.
Il avait fixé sa demeure dans la tour Mariamne ; mais, dès le lendemain de son arrivée à Jérusalem, les appartements dits de César et d’ Agrippa, dans le palais d’Hérode, étaient prêts à recevoir cet hôte si en retard. Pas un jour ne s’était passé dans tout ce temps que Pilate ne fût venu se promener longuement et seul dans cette demeure splendide, mais silencieuse et froide. Enfin, ce long désir allait être satisfait, cette soif inextinguible allait être apaisée.
Quand son affranchi espagnol vint lui annoncer que sa femme touchait les murs de Jérusalem, Pilate était terri-
blement occupé. Il avait écouté le rapport que lui avait fait le centurion Cneus Priscus — le frère de ce Césonius Priscus qui était l’intendant des voluptés de Tibère — sur la capture des conspirateurs de la nuit précédente et avait commencé à les interroger. Pilate interrompit son interrogatoire à l’instant même, sauta sur un cheval qu’on lui tenait prêt dans la cour, et se lança au galop, suivi par ces huit esclaves nubiens, dont la figure, les armes, les chevaux étaient couleur de nuit et dont le front était ceint d’une écharpe rouge couleur de l’aurore. Ils formaient sa garde unique et presque ses muets compagnons.
Pilate atteignit le cortège à la porte des Poissons.
Sa figure brune paraissait écarlate.
Il sauta à terre pour serrer sa femme dans ses bras.
Claudia, qui parlait en ce moment avec Pomponius Flaccus, continua sa conversation; puis elle se tourna et, sans même ôter la ricca dont elle s’était couvert le visage tout le long de la route, par crainte de hâler son teint, présenta son front à son mari. Pilate devint pale comme ' une nuit de pleine lune, remonta à cheval après avoir salué le gouverneur de Syrie, et l’on se remit en route.
Jérusalem paraissait une tombe. Pas un homme dans les rues, pas une figure aux fenêtres, pas un souffle humain dans l’air, sauf le bruit des gens du cortège, dont le défilé effraya les lézards, les rats et les serpents qui se promenaient au soleil. On aurait entendu le bourdonnement des insectes, le roucoulement des ramiers du temple.
— Est-ce une ville ou un cimetière, est-ce la capitale de la Judée ou la mer Morte que votre Jérusalem? demanda Claudia à Jonathan.
— Non, Claudia, c’est le sabbath, répondit Pilate, qui voulait attirer l’attention sur lui : c’est le sabbath qui se serre sur ce peuple comme une mer de bitume.
— Est-ce la brute qui digère? demanda Pomponius.
— Peut-être, c’est le tigre qui guette et rampe, répondit Pilate.
— Bah! fit le gouverneur de Syrie.
— Vous le verrez demain , riposta le procurateur de la Judée.
Et il avait raison.
On le verra demain, et puis encore, et puis encore « jusqu'au jour fatal où l’aigle s’abattra sur le serpent « selon la prophétie de nos voyants.
Pomponius Flaccus s’installa dans la partie du palais, dite d’Agrippa; Claudia dans la partie dite de César. Pilate retourna le soir dans son aire solitaire de la tour Mariamne.
Maintenant revenons sur nos pas.
Un traître s’était glissé au milieu de nous.
Nos soupçons s’arrêtèrent pendant quelque temps sur Jésus Bar Abbas. Mais la conduite postérieure de ce parasite éhonté nous prouva que, s’il avait tous les vices, il possédait encore la vertu du silence. Le fait est que Pilate connaissait, dès l’avant-veille, sinon le but, au moins l’endroit de la réunion de nos confrères dans la maison do la vallée de Josaphath. Il savait même plus que cela peutêtre, car il s’abstint d’aller à la rencontre de sa femme, lui faisant remettre une lettre, où il s’excusait et lui annonçait qu’il tenait dans sa oaain les fils d’une grande conspiration qui mettait en danger le gouvernement romain, et qu’il ne pouvait par conséquent s’éloigner.
La maison de la vallée était un large cube, à deux étages, partagée en deux chambres, précédée d’un petit jardin devant la porte. Deux fenêtres par devant, deux par derrière, maison suintant l’humidité l’hiver, infectée de scorpions, de lézards, de serpents et de rats l’été, inhabitée depuis plus d’un quart de siècle peut-être, le propriétaire résidant à Chypre.
Dès la veille, une trentaine de soldats des plus éprouvés, sous le commandement de ce démon de centurion appelé Cneu»Priscus, étaient sortis la nuit de la porte du jardin
du palais d’Hérode, pour ne pas passer par les portes de la ville, et, longeant les murs, étaient allés s’installer dans la maison. Ils avaient passé là leur journée, dans une demiobscurité. Excepté quelques chevriers qui avaient amené leurs bétes lécher quelques gouttes d’eau fétide coulant du vallon d’Hinnom, pas une âme ne s’était approchée des environs. Mais, dès que le soleil commença à décliner derrière le Moriah, ces soldats avaient remarqué vers le mont des Oliviers et le Scopas, venant du côté de Gareb, du côté de Bezetha, de Mizpeh, d’Akra, de petits groupes d’hommes, les uns qui descendaient le versant de la colline, les autres sortis des portes qui longeaient les murs, s’avançant à pas lents et mystérieux vers la maison. A une certaine distance, les groupes se séparaient : ceux-ci s’arrêtaient, tandis que ceux-là avançaient, faisant en sorte que jamais plus d’un d’entre eux à la fois ne franchît la haie percée du jardin, et n’entrât dans la maison. La porte n’avait pas de serrure et restait entrebâillée.
Les soldats de Priscus avaient fermé les croisées, et se tenaient des deux côtés de la porte. Il arrivait par conséquent qu’aussitôt qu’un des conjurés entrait et poussait la porte derrière lui, les soldats lui jetaient un manteau sur la tête et, le saisissant dans leurs bras, l’entraînaient dans la pièce intérieure, le bâillonnaient, le liaient, et le consignaient à la garde de leur compagnons. La souricière avala ainsi une vingtaine de conspirateurs, les plus empressés. Mais dès que le cor du Temple sonna, et que les ténèbres s’épaissirent, les conspirateurs s’avancèrent avec moins de précaution, se pressant pour ne pas être en retard.
Quand Menahem sauta la haie du jardin, une autre douzaine de ses amis le suivait de près. La besogne à l’intérieur ne se faisait plus avec précaution et silence : le gibier poussait le chasseur. Moab se débattait encore, quand Menahem se sentit saisir par les bras. Il comprit immédiatement. Il cria. Et comme il était très fort, il commença à se débattre. Ce bruit donna l’éveil aux der-
niers qui mettaient déjà le pied dans le jardin. Ils écoutèrent et comprirent à leur tour que leurs complices étaient tombés dans un piège, n’apercevant pas de lumière dans la maison, entendant des gémissements étouffés, un bruit d’armes et de lutte. Ils s’éloignèrent donc : Priscus les vit partir. Mais il n’avait pas assez d’hommes pour les poursuivre et pour veiller à la fois à la proie qu’il avait déjà sous la main.
— La torture fera le reste, dit-il : ceux-ci parleront et révéleront leurs complices.
Alors comprenant qu’il était désormais inutile d’attendre plus longtemps, craignant peut-être que ceux qui avaient échappé ne revinssent avec d’autres, en nombre suffisant pour délivrer leurs complices, Cneus Priscus prit la résolution de sortir de la maison et de rentrer dans Jérusalem avec ses victimes.
Pour plus de sûreté, il les avait conduites dans la tour Phasaelus. La prison de la ville pouvait être infidèle ou trop faible pour les garder.
Tel était le rapport que Priscus avait fait le soir même à Pilate, et répété le matin en présence des prisonniers. Après quoi, le procurateur avait commencé l’interrogatoire des prévenus.
Les instructions écrites, que l’on avait saisies sur Menahem, simplifiaient singulièrement la procédure. Pilate les interrogea l’un après l’autre, à part : pas un d’eux ne répondit un mot. A la demande : Pourquoi allais-tu en cette demeure solitaire et écartée ? ils n’eurent tous qu'une réponse : pour prier !
Moab répondit par cette variante : Pour prier Dieu qu’il me délivrât de mes scrupules de te tuer, Pilate !
EtMenahem dit : je vous hais tous, vautours romains; nous vous haïssons tous, et le jour viendra où nos frères vous écraseront comme des vipères.
Pilate aurait dû les soumettre à la question pour les faire parler, pour leur arracher les noms de leurs complices et le plan de la conspiration. Mais, soit qu’il crût
que cetait assez de vingt-deux victimes, soit qu’il dédaignât les autres, soit qu’il connût nos projets, soit pitié ou satiété, il n’ordonna point la torture. Il en était au dernier prisonnier , lorsque son affranchi lui annonça que Claudia arrivait.
Le reste dé la journée du sabbath, il ne s’occupa plus de ces gens. Les devoirs de l’hospitalité envers son chef, l’anxiété de se trouver avec sa femme, lui servirent de distraction.
La conversation qu'il eut avec sa femme ne fut pas longue. On le vit sortir de la chambre de Claudia, abattu, bouleversé. Son entretien avec Pomponius Flaccus fut long et plus satisfaisant.
Le lendemain, cependant, dès la pointe du jour, il descendit au prétoire, et après avoir donné certains ordres en secret aux chefs de troupes, il recommença l’interrogatoire des prisonniers, et la discussion de l’arrêt avec ses conseillers. Il en était là, lorsque ses émissaires vinrent lui parler en secret.
Le secret, du reste, était inutile. Ce qu’ils venaient annoncer, se dénonçait de lui-même.
La journée du sabbath avait été lugubre. L’arrestation de vingt-deux des chefs les plus considérables et les plus hardis dans tous les partis, avait retenti dans le cœur de toute la nation. Ceux qui avaient échappé, et nous autres commissaires supérieurs, n’avions pu prendre aucune résolution, soit que le jour du Seigneur nous paralysât, soit que nous craignissions d’être surveillés. Nous nous attendions même à être arrêtés d’un moment à l’autre. Le soir, les portes avaientété fermées, contre l’usage du temps des grandes fêtes du Purim, du Paschah et des Tabernacles, et les soldats romains avaient pris la place des indigènes. La garnison de la citadelle Antonia était restée sur pied toute la nuit. Tout indiquait, en somme, que Pilate suivait la trace de nos projets et veillait.
Je m’étais hasardé cependant à aller voir quelques-uns de nos chefs qui logeaient dans la ville. Je n’en trouvai
aucun. Du sagan et de Bar Abbas, je n’avais que faire. Justus vint me rejoindre chez Marie, suivant son usage; mais il tremblait et ne savait rien. J’attendais le jour avec une anxiété fiévreuse pour aller voir ceux de Galilée, de Perée et d’Idumée qui campaient sur les collines qui couronnent Jérusalem, sousdes tentes ou sous des huttes de feuillage.
Dès l’aube, j 'étais debout. Je sortis de ma maison du quartier d’Ophel et m’approchai de la porte des Tours des Femmes, qui conduit au faubourg de Bezetha-Gareb, attendant que le gardien eût ouvert.
J'avais considéré toute la nuit la situation du complot, après sa découverte et l’arrestation de vingt-deux chefs, et j’avais décidé qu’il fallait pousser la chose jusqu'au bout, arrive que pourra! Je savais, dés le commencement, que tout cela n’avancerait pas d’un pouce ce que l’on appelait la délivrance nationale, et je ne m’en souciais guère. Mon dessein était de compromettre les gens du Temple, de leur donner satisfaction pour les attacher à ma suite, de les brouiller de plus en plus avec Pilate. Le sagan, qui ne comprenait rien, qui ne pensait à rien, se laissait mener, pourvu que l’on crût qu’il était lame du mouvement, qu’il concevait, qu’il ordonnait, qu’il était le maître, le cœur, le cerveau du peuple juif. Il prenait parfois ce rôle, même avec moi. Une fois la rupture accomplie entre le palais d’Hérode et le Temple, tout aurait marché. Que m’importaient, dés lors, l’insuccès, les victimes, le recul d’un jour, l'ajournement de quelques mois, le sang des uns, le triomphe des autres? Je me proposais donc d’aller pousser les gens de Samaria et de Galilée, les plus entreprenants, et je guettais l’ouverture des portes. J’entendais de l’autre côté un bruit plus accentué que d’ordinaire. Je voyais sur le versant des collines un mouvement plus empressé. Un bourdonnement lointain , continu, venant des différents points de la ville et des environs, frappait mes oreilles. Bar Abbas me vit et s’approcha de moi.
Il était déjà à un degré confortable d'ivresse.
— Judas, me dit-il, tu sais donc?
— Tout.
— Et maintenant que les autres sont pris , que faut-il faire?
— Pousser toujours en avant. T’arrêtes-tu sur un champ de bataille, parce qu’un camarade tombe à ton côté?
— C’est ce que je me disais. Alors j’ai bien fait.
— Qu’as-tu fait?
— Dame! j’ai conseillé aux autres d’agir, comme si rien n’était arrivé.
— A merveille. Maintenant il faut presser les paresseux et relever les douteux.
—Je m’en vais du côté du marché et de la place au Bois, et je les ferai marcher comme de vieux légionnaires. Adieu; j’irai dîner avec toi, car hier, pour honorer le Seigneurie n’ai rien mis dans ma besace.
Les portes s’ouvraient. Un flot de peuple se précipitait dans la ville. En même temps, dans cette ruche de maisons qui s'adossent au Moriah et au Sion, depuis la vallée de Fromagers jusqu’au sommet, une fourmilière d’hommes se réveillait et s’animait. Je vis couler par ces immondes ruelles des centaines de jeunes gens et de vieillards qui se dirigeaient vers la place du Prétoire. Cette place devenait par nécessité le centre de l’action. Je m’y rendis. Je passai chez le sagan d’abord. Il m’attendait. Caïphas était avec lui, plus troublé, plus confus, plus peureux, plus indécis que Hannah lui-même. Je Axai leur attention et je les décidai par la considération que, ne pouvant plus reculer, il fallait laisser agir les événements qui s’engendrent les uns les autres.
Caïphas sortit pour aller mettre ses gens en campagne.
Hannah me recommanda d’exécuter ses instructions exactement.
En partant, je rencontrai Justus presque entraîné par une foule immense, qui le poussait en avant comme son chef. Le mot d’ordre restait le même : pas d’aqueducs! respect à l’offrande !
ÎI»
Les Romains ont une prédilection marquée pour l’eau et les fontaines dans les villes : ils en font un objet d’ornement et un moyen d’hygiène publique. Pilate voulait illustrer son gouvernement à Jérusalem, en lui laissant des fontaines, dont la ville avait, du reste, bien besoin. Il avait commencé un aqueduc de vingt-cinq milles pour amener l’eau de loin : un monument d’art et d’utilité publique qui aurait rivalisé et peut-être éclipsé l’Aqua- Julia. Ne voulant pas charger le peuple de taxes pour cette œuvre, il avait réclamé et obtenu, bon gré mal gré, par Caïphas, cet impôt de demi-shekel, que tout Juif est obligé de payer au Temple tous les ans, et le double, s’il paie le jour du sabbath. Ce tribut sacré s’appelait l’offrande.
Je m’approchai de Justus et je lui dis tout bas :
— Toujours en avant : rien n’est changé.
En attendant, de la porte Dorée, qui, par le pont sur le Cédron, conduit aux routes du Jourdain, et de la mer Morte, par la porte Judiciaire, qui s’ouvre sur la route de Gaza et d’Égypte, par la porte d’Éphraïm qui conduit à Samarie, et par celle de Benjamin, où aboutit la route d’Anathot et de Bethléhem, des üots de provinciaux s’engouffraient dans la ville, conduits par ceux des chefs qui avaient échappé au traquenard de Pilate dans la maison de Josaphath. Tous se dirigeaient vers le forum de Jérusalem , la place du Prétoire, qui se développe devant le palais d’IIérode. Je me dirigeai de ce côté, en longeant la place du marché. Là je vis Bar Abbas, au milieu d’une foule immense, qui criait :
— Damnation de mon âme ! de l’eau? Qu’avons-nous besoin d’eau? à quoi sert l’eau? c’est tout au plus bon pour se noyer, pour les gens sales qui ont besoin de se laver, et pour ces zélés qui ne toucheraient les lèvres de leurs femmes sans se croire impurs!
— Oui, oui, pas d’aqueducs! criait le peuple.
— S’il nous avait fait des fontaines de vin au moins ! on le comprendrait. Du vin! aimez-vous le vin, mes enfants?
— Vive le vin! s’écriaient les gamins, gloire au vin et à ceux qui en ont !
— Surtout! mes garçons, continuait Bar Abbas. Du vin ? Ça vaut bien la peine de construire des aqueducs de vingt-cinq milles pour fournir de vin le peuple du Dieu qui s’amusa à faire le déluge, le peuple qui but de l’eau pendant quarante ans dans le désert avec Moïse. Moïse aussi aimait l’eau. Voilà pourquoi sa femme le détestait. C’est donc décidé : pas d’eau , pas d’eau ! La pluie nous inonde déjà bien assez. Dieu merci, quand nos maisons sont percées.
— Pas d’eau, pas d’eau ! répondait la foule.
— Et respect à l'offrande, mes enfants. La monnaie sacrée ! Par les cornes de Moïse ! et que feront nos pauvres prêtres? On veut donc les laisser maigrir comme des sauterelles? Ils se plaignent déjà que l’impêt de Dieu est léger. Pensez un peu si on le leur enlève. Ils nous taxeront à un shekel par tête.
— Respect à l’offrande ! criait la plèbe.
— J’aime les prêtres gras, moi, continuait Bar Abbas. Ils sont satisfaits, et partant de bonne humeur et humains. Samuel était maigre et il troubla Israël. Jérémie était maigre, parce qu'il ne digérait pas, et il fit de Jérusalem une vallée de pleurs. On allait à la noce en larmoyant, on mangeait de bons repas en pleurant, on embrassait sa femme en geignant : on avait désappris à vivre. Prendre l’offrande? mais on veut donc réduire nos aimables prêtres à se nourrir de fiente comme, comme... dis-moi donc le nom de ce prophète pourceau?
— Vive le prêtre gras, respect à l’obole de Dieu ! criait toujours la plèbe.
— Et puis, mes garçons, est-ce que les Romains doivent nous donner à boire? N’est-ce pas assez qu’ils nous prennent ce que nous avons pour manger, sans qu’ils veuillent encore nous condamner au régime de l'eau, et nous enrhumer? S’ils aiment l’eau, qu’ils aillent la boire à Rome. Nous sommes les enfants de ceux qui se régalèrent dans
LF.S MEMOIRES DE JIDAS.
la terre promise de grappes de raisin, grosses comme la tour Phasaelus. Il ne suffit donc pas aux Romains do nous prendre tout : ils veulent faire place nette , place lavée. Nous voulons être sales, nous ! Nos prophètes étaient sales et ils causaient tout de même avec Dieu.
— Pas d’aqueducs, pas d’aqueducs! répétait la plèbe.
— Oui, mes brebis, et nous allons nous expliquer proprement avec le procurateur. Qu’il laisse nos prêtres tranquilles ! Quand les prêtres sont satisfaits, tout prospère : commençant par vos femmes. Notre Dieu est déjà assez pauvre : on le vole à qui mieux mieux. Voudrait-on à la fin qu’il se mît aux gages des Romains pour voir la face de l’or ? Il fait des miracles : s’il veut de l’eau, comme du temps de Moïse, il n'a pas besoin de l’acheter. v
— Non, non, qu’on ne touche pas à l’impôt de Jéhovah !
— Et bien , c’est cela que nous allons seriner gentiment au procurateur. Suivez -moi, et motus! Je vais prendre la parole pour vous : adjoignez -moi quelques autres de Galilée et de Samarie. Je sais comment on parle aux chefs. J’ai parlé à Tibère, quand je combattais sous ses ordres! crâne chef, va! Les vieillards en avant, les jeunes après, et les femmes et les mioches à la maison ou au Temple.
En un clin d’œil, cette multitude immense se mettait en ordre, et Justus et quatre autres commissaires se joignaient à Jésus Bar Abbas qui se constituait orateur de la plainte populaire. Alors, remontant vers le Moriah, en laissant le palais des Machabées à gauche, l’IIippodrome à droite, longeant le Temple depuis la porte occidentale jusqu’au palais des Archives, ils traversèrent la grande place et s’arrêtèrent au pied des dix-huit marches qui formaient l’escalier du Prétoire.
Pomponius Flaccus, qui avait été prévenu, dès la veille, de ce qui devait arriver le matin, ne s'étonna ni ne s’émut des cris du peuple. Il digérait, du reste, encore le souper et le vin de la nuit. Car, si Pilate buvait de l’eau, il n’avait pas moins une excellente cave. Claudia Procula,
restée dans l’ignorance de toutes choses, s’éveilla, ou plutôt fut éveillée par ses esclaves, toutes alarmées par l'émeute.
Pilate fit avertir sa femme de ne rien craindre ; mais Claudia, enveloppée encore des bandelettes de cette toilette de la nuit, dont usaient les jeunes dames romaines pour conserver plus frais leur teint, secouvrit d’une espèce de pallium nacarat qui la cachait de la tête aux pieds et se rendit sur une terrasse qui entourait le palais.
Elle dominait la ville.
Pilate, à l’approche de la foule, avait envoyé ses prisonniers à la tour Phasaelus , craignant qu’on ne les lui arrachât. Il venait de terminer la rédaction de l’arrêt de condamnation, lorsque le chef de la garde qui veillait aux portes du palais entra pour lui annoncer qu’une députation du peuple désirait lui parler. Pilate hésita un moment s’il devait la recevoir ou la faire repousser à coups de pieds. A la fin, il se décida à la laisser entrer.
Jésus Bar Abbas s’avança, à la tête de cinq autres parlementaires, marchant dans la salle d’un pas de roi. Ses haillons faisaient ressortir la dignité de son port. 11 s’était proposé d’être tout simplement sublime. Une main sur la poitrine, une autre sur la hanche, la tête haute et un peu en arrière, tout en fixant Pilate du regard, il paraissait admirer les moulures de bois de cèdre du plafond. Il sentait l’ail comme l’Ibérie entière. Et comme Justus le talonnait de trop près, il rejetait de temps en temps son pied en arrière afin de l’éloigner et de le tenir bien à sa suite et non pas à son côté ; de telle sorte qu’il paraissait boiter.
Les sourcils de Pilate se fronçaient, sa respiration s’accentuait.
— Seigneur procurateur, c’est moi, dit Bar Abbas, s’avançant devant la chaise curule de Pilate.
— Est-ce que cette vermine n’en avait pas de moins sale «à m’envoyer comme messager? demanda Pilate s’adressant aux autres légats.
— La vermine sait que je suis un orateur, répliqua Bar Abbas, interrompant Justus qui allait formuler une excuse : voilà pourquoi, Pilate, je franchis le seuil du palais de nos pères.
— Tes pères? Oui, dit Pilate en ricanant : parle donc.
— Le peuple d’Israël... commença Bar Abbas.
— La canaille ! interrompit Pilate, en fougueux espagnol.
— Si je parle mal le latin que j’ai parlé pendant vingt ans dans les légions de César, je haranguerai en grec. Je suis lettré, Pilate, vois-tu? J'ai enseigné aux Gaulois le pas que David dansait devant l’arche, et à tes compatriotes, la sauce de ces lentilles pour lesquelles Esaü vendit son droit d’aînesse.
Pilate se tordait sur sa chaise. Bar Abbas continua :
— Je n’ai pas eu le temps, Pilate, de composer mon oraison ; les événements m’ont surpris sur la place du Marché et l’amour de mon peuple m’a dit : Marche. J’ai marché à sa tête et je viens en son nom te dire : Quousque tandem abuteris , Pilate , patient iâ nostrâ?
— Est-ce qu’il n’y a pas au milieu de vous quelqu’un qui ait un peu de sens commun pour prendre la parole? s’écriait Pilate en frappant la table de son poing.
— Comment, du sens commun? je viens au nom du peuple juif pour parler d’eau et non pas de sens commun, moi qui eus jadis l’honneur de parler au divin Tibère, ton maître, et de lui dire : Bonjour, César!
— Jette-moi ce chenapan à la porte à coups de pied, ordonna Pilate à un décurion qui était de garde dans la salle.
Le décurion se mit à même d’obéir à la lettre; et tandis qu’il accomplissait l’ordre, Bar Abbas gambadait en s’écriant et en se grattant les parties offensées :
— Voyons, Lentulus, conduis-toi en vieux collègue; plus doucement, pas de la pointe, de côté... Ah! bon, ma tunique est percée et voilà ma face de dessous livrée aux regards du seigneur Pilate et des étoiles de la Syrie.
il LES MÉMOIRES DE JUDAS.
Justus s’avança alors et, demandant excuse pour les bouffonneries de Jésus Bar Abbas, exposa à Pilate les plaintes du peuple juif.
— C’est bien, répondit le procurateur : je n'ai pas de conseils à prendre du peuple juif, je n’ai de compte à rendre qu’à César. Je sais ce que je fais, et ce que je fais est bien. La ville a besoin de fontaines, et je les lui donnerai. Si le peuple juif trouve que j’agis mal en usant de l’offrande plutôt que de le grever d'un autre impôt, il fait comme l’âne qui, succombant sous le poids, lancerait des coups de pieds à son maître qui s'empresse de le décharger. Voilà ma réponse. Allez.
— Ainsi, dit Justus, l’aqueduc sera achevé, l’offrande continuera à être affectée à cette construction.
— Oui. Allez.
La députation salua et sortit.
La foule grondait déjà, au récit fantastique que Bar Abbas lui faisait de l’accueil qu’il avait reçu. Quand les autres commissaires vinrent lui annoncer que la volonté de Pilate était inébranlable, que les travaux de l’aqueduc ne seraient pas suspendus, la taxe du Temple pas respectée, un cri immense, partant de la place du Prétoire, circula de rue en rue, de file en file, du Sion au Moriah, de l'Akra au mont des Oliviers, retentit dans l’air, enveloppa la ville. Claudia en fut effrayée. Flaccus se réveilla. Pilate sourit. C’est que Pilate connaissait le peuple juif. Déjà il l’avait châtié, lorsque ce peuple ne voulut pas que l’on promenât dans la ville les enseignes à l’image de César, la loi juive s’opposant à ce que l’image de Dieu fût reproduite par la peinture ou la scupture : c’était de l'idolâtrie. Sans s’émouvoir donc, il fit appeler Décius Crispus, commandant de toutes les forces romaines qui occupaient Jérusalem et lui dit :
— Prends les deux cohortes qui sont dans la cour du centre et, arme au fourreau, fouet à la main, disperse-moi cette racaille. Pas de sang : mais frappez raide.
Décius Crispus, que Pilate choisissait parce qu’il le con-
naissait humain et doux, le salua, et cinq minutes après sortit du palais.
La foule n’avait pas bougé, criant toujours : Plus d'aqueduc ! ne touchez pas à l’offrande! Crispus lui adressa quelques mots bienveillants, lui conseillant de cesser son tapage et de rentrer. On l’insulta. Alors il ordonna aux siens de la repousser.
Aux premiers coups de fouet, les cris redoublèrent.
Mais ceux qui se sentaient sangler la figure reculaient et poussaient les autres en arrière. La retraite commença. Quelques coups de poing et de trique reçus par les soldats redoublèrent leur colère et la force de leur bras. Mais il arriva, par malheur, qu’un de ces soldats ensanglanta d’un coup de lanière la figure de Jésus 'Bar Abbas. La douleur lui arracha un cri terrible. En même temps, il tira de dessous son manteau un couteau et l'enfonça dans le ventre du soldat. Le Romain tomba en criant : On nous assassine !
C’en fut assez.
Les soldats qui jusque-là n’avaient fait usage que de verges, dégainèrent leurs dagues et commencèrent à frapper. Les Juifs étaient désarmés: le carnage ne rencontra plus d’obstacle. Les soldats de Pilate firent une trouée à travers cette multitude de vieillards et de jeunes gens qui s’étaient rendus là pour supplier plutôt que pour s’ameuter. Ils les abattaient à droite et à gauche comme des épis sous la main des faucheurs. Ceux qui fuyaient renversaient les plus faibles et les écrasaient. Malheur à ceux qui tombaient : ils ne se relevaient plus. Les boutiques, les portes des maisons s’ouvrirent pour offrir un abri à ces malheureux : mais le sang, le pire de tous les enivrants, donnait le vertige aux soldats. Le Temple même ne servit pas d’asile : la cour des prêtres comme , celle des païens, le lischcath ha^azith comme le marché 4, (v ( sacré, les cloîtres et les chambres sacrées, tout fut souillé de sang, jonché de cadavres. Trois mille victimes périrent, dont seulement deux soldats romains !
Le lendemain, les vallées de l’Hinnom, de Josaphath et le Cédron, étaient obstrués de cadavres, en très grande partie de Galiléens, sujets du tétrarque Antipas Ilérode.
Claudia, pendant tout le premier moment de cette protestation, était restée sur la terrasse à regarder le panorama spendide qui l’environnait. Elle contemplait le Temple , dont le fronton, couvert de lames d’or frappées du soleil, l’éblouissait; la vallée qui, s’abaissant toujours, aboutit à Bethléhem, à Jéricho, au Jourdain, au désert, à la mer Morte, vaste nappe d’azur et d’or, qui fermait un bout de l’horizon comme un saphir termine le fleuron d'une couronne. Elle admirait les jardins de Silohé, les groupes , argentés des arbres du mont des Oliviers , les splendides jardins de son palais, la chaîne des montagnes de Judée et de Benjamin, qui, par un plateau, s’attache aux deux éperons de Sion et d’Akra; et bien loin, au delà du Jourdain et du désert, les montagnes de Moab, qui ressemblaient à un nuage violet saupoudré d’or. Au terrible rugissement du massacre, Claudia porta les yeux du ciel à la terre, et suivit les traces du glaive romain au travers de la chair des enfants de David, sans reculer, sans pâlir. Puis, quand le soleil commença à l’incommoder, craignant pour l’éclat de son teint, elle rentra lentement en murmurant à Cypros, l’esclave gauloise qui avait pour consigne de soigner sa tête :
— J’arrive à temps !
Flaccus apprit dans son bain la nouvelle de la boucherie, tandis que ses esclaves lui grattaient la peau avec une pierre-ponce de Lesbos, douce comme les lèvres d’une jeune fille.
— Bah! murmura-t-il, ces goujats en seront quittes pour aiguiser de nouveau leurs dagues, demain !
Et il ordonna que l’on mît une autre pastille de myrrhe dans les cassolettes d’or qui parfumaient son cabinet.
Pilate, au contraire, s'arracha les cheveux de désespoir, à la vue de cette terrible catastrophe. Il se jeta d’un bond sur le premier cheval qu’il trouva dans la cour, et com-
mença à courir après les tueurs en criant : Arrêtez! arrêtez ! •
Mais, hélas! il avançait doucement.
Les cadavres, les blessés, les tombés empêchaient sa marche. Les cris de malédiction qui assombrissaient sa route l’oppressaient. Il réussit cependant, à la fin, à apaiser la fureur des soldats; il ordonna leur retraite et revint luimême au palais, le cœur saignant, l’âme navrée de douleur et de remords. Il entra dans la salle des jugements. Sa tâche de la journée n’était pas encore achevée. On lui présenta la sentence contre les vingt-deux prisonniers qu'il avait condamnés le matin. Il la relut, resta longtemps à réfléchir, demanda à ses conseillers si elle était juste et selon la loi. On lui répondit affirmativement.
— Alors, dit-il, amenez les prisonniers.
Devant les portes du palais — les Juifs séparatistes se croyant souillés en franchissant le seuil de la demeure de Pilate — s’étend une cour ouverte, au milieu de laquelle, depuis que le palais d’Hérode est devenu le Prétoire romain , est incrusté un carré de mosaïque qui marque le siège du jugement. Nous appelons cet endroit le Gabbatha. Au milieu du Gabbatha s’élevait un petit banc de pierre, marqueté de marbre de différentes couleurs, sur lequel on juchait la chaise curule du préteur, lorsqu’il devait annoncer la sentence des criminels. On pouvait, selon notre usage, prononcer l’arrêt dans la salle d’audience, mais on devait la publier en plein air devant le public, qui voulait l'entendre.
Lorsque Pilate vint s’asseoir sur son siège, les prisonniers, liés en deux chaînes, de onze chacune, l’attendaient allignés en deux rangs, à droite et à gauche. Les gardes du Prétoire s’étendaient en cercle autour d’eux : mais le peuple était absent. La cour était vide. Malgré cela, Pilate passa outre. Il demanda aux condamnés :
— Avez-vous quelque chose à ajouter à votre défense?
Personne ne répondit. Quelques-uns sourirent d’une
façon dédaigneuse et ironique.
— Lis la sentence, dit Pilate à son scribe.
Ce personnage'lut la sentence en latin. Un interprète la traduisit en notre langue. En substance, elle décrétait ceci : Les vingt-deux prisonniers seraient exposés le lendemain à la vue du peuple, qui ne les avait pas vus aujourd’hui, enchaînés, dans l’amphithéâtre, avant le commencement du spectacle, où ils seraient fouettés de dix coups de verge chacun. Dix de ces criminels, dont l’arrêt désignait les noms, seraient crucifiés le soir même. Six, dont les noms étaient également écrits, seraient exposés aux bêtes le second jour du spectacle. Les six autres, enfin, les plus valides et les plus jeunes, seraient admis à combattre contre les bêtes, le troisième jour, armés seulement d’une courte épée. Quand cet arrêt fut lu, Pilate demanda encore, en s’adressant au peuple qui était absent :
— Y a-t-il quelqu’un qui ait des observations à faire ?
Personne, naturellement, ne répondit. Alors il s’adressa
aux condamnés et ajouta :
— Et vous, avez-vous quelque objection à opposer? Avez-vous quelque chose à demander, qui ne porte pas atteinte à la sentence?
Les condamnés se turent. Seulement, après une minute de silence, pendant lequel on aurait pu entendre les battements de tous les cœurs, Menahem s'écria :
— Le Dieu qui allume les jours dans le ciel mûrira celui de la vengeance.
Pilate hocha la tête doucement et répondit avec calme :
— Si ce jour est dans une année, le temps ne l’a pas encore marqué dans son livre.
Une minute après, le rossignol gazouillait dans lesjardins du palais, étendus au pied de l’Ophel, arrosés des eaux délicieuses de Envogel, les tourtourelles gémissaient, la bise du midi jouait avec les fragrances de la vallée de Siloam, les papillons voltigeaient en déployant leur écrin de pierreries au milieu des arbustes des cours.
Le dîner de Pilate et de son hôte l’attendait.
L’amphithéâtre de Jérusalem avait été construit par le roi Hérode.
Le roi savait fort bien que la loi juive défend le genre de spectacles quon y donne. Mais il essayait de ce moyen de séduction, comme il avait essayé de tant d’autres moyens nobles, utiles, politiques, humains, pour briser le cercle d’airain qui retranchait les J uifs de la communion des autres peuples de l’Orient et de l’Occident. Il échoua en ceci comme dans toutes ses autres conceptions, trop grandes pour un peuple si borné et si inculte.
L’amphithéâtre, du temps d’IIérode, avait été toujours peuplé, comme aujourd’hui celui de Pilate, de spectateurs accourus même de la Grèce et de l’Egypte, — de Damas à Memphis, de Gaza à Tyr, — des villes grecques et romaines qui s’élevaient sur le sol des fils de Jacob, — Césarée, Gadara, Sephoris, Cella, Scythopolis, Hippos, Phasaelus, Tibériade. Puis les villes de Samarie s’étaient vidées, se rendant tous aux fêtes de Pilate, qui coïncidaient avec celles des Tabernacles des Juifs. Aussi, le vaste cirque regorgeait-il de peuple dès le matin.
Des Juifs, il y en avait aussi, mais des deux partis extrêmes : l’aristocratie saducéenne, et la plèbe infime qui ne se classe pas, mais s’entasse. Les vestales n’existant pas chez nous, le podium avait été destiné aux dames d’un rang élevé, auxquelles on livrait une sportule d’entrée spéciale. Les rangées supérieures étaient occupées par les femmes, presque toutes voilées; les premiers rangs, par les hommes d’une condition plus élevée, magistrats, princes, chefs des milices, prêtres, anciens officiers des synagogues. Une grille, pas bien haute cependant, les protégeait contre les fantaisies des bêtes, qui eussent cherché ailleurs que dans l’arène une place où jouer leur rôle.
A une extrémité de cet ovale, à neuf ou dix pieds au
dessus de l’arène, se trouvait la loge de Pilate — en face du podium — séparée des autres spectateurs uniquement par une corde de soie et d’or tendue des deux côtés, de la grille aux degrés supérieurs. Au devant de cet espace, sur deux chaises d’ivoire incrusté d’or et recouvertes de pourpre , siégeaient Claudia Procula , ayant à ses pieds des coussins de soie azurée, brochée d’argent, et Pomponius Flaccus, ayant à ses pieds un tapis de Perse. Derrière eux, la suite de leurs cours et leurs officiers. Pilate occupait un siège spécial , peu éloigné, comme maître du spectacle; car il n’y avait, à Jérusalem ainsi qu’à Rome, ni édiles, ni directeurs spéciaux pour cet objet. Un velarium tissu de blanche laine de Béthanie, à raies crémoisi de laine de Sidon, couvrait tant bien que mal la vaste enceinte.
La variété des costumes des spectateurs, caressait le regard. Mais ceux qui avaient, quelquefois dans leur vie, assisté aux cirques romains et aux hippodromes grecs, où le peuple est si gai, si bruyant, auraient cru voir dans cette foule si tranquille et si sérieuse, une assemblée qui assiste à un procès capital dans une cour de justice. D’ailleurs, ces combats aux cesta, ces retiaires , ces dimachères, ces andabates, que pouvaient-ils avoir d’émouvant pour des gens qui s’étaient, la veille, trouvés entraînés dans cette chasse étrange que les soldats romains avaient donnée au peuple juif, perçant poitrines, dos, flancs, coupant tètes et membres, et courant en avant, en avant, sur des cadavres, sur des blessés, sur des mourants? Pas une famille juive qui ne fût en deuil: d’où pouvait jaillir la joie? Aucun ne connaissait ces combattants, aucun ne pariait pour l’un ou pour l’autre : d’où pouvait naître l’intérêt? Le peuple juif a de la sensualité pour la beauté, comme toutes les races orientales , mais non pas le sentiment du beau, comme le Grec et le Romain. Le peûple juif craint la force, se méfie de l’adresse; il ne l’admire pas, ne la cultive pas, ne l’apprécie pas même, comme le Grec et le Romain. Comment se serait-il passionné pour les belles
formes de ces gladiateurs grecs; pour l’admirable adresse de ces dimachères italiens, qui, se combattant à 1’épée et au poignard, sans armes défensives, s’entretuaient; ou pour l’agilité de ce retiaire et de ce mirmillon , l’un tué, l’autre blessé à mort? A peine si l’on rit aux méprises de ces andabates , gaulois , dont l’un , — combattant avec un casque qui n’avait d’autres ouvertures qu’à la bouche et aux oreilles, — après maintes gaucheries, eut un bras emporté, et dont l’autre eut le ventre ouvert. Tout cela se passait froidement.
Mais une scène, d’un autre genre, vint bien tôt éveiller une douloureuse émotion.
La journée devait se clore par une pantomime de danse et de chant d’une fête de Sylène, interrompue par l’irruption au milieu d’elle d’un taureau, dérangé lui-même par la présence de certains chiens, qui le chassaient, et laissaient le temps aux chœurs et aux cymbalines de s’échapper par le sana vivaria et par les autres issues de l’arène. Mais, avant cette comédie, Pilate voulait présenter sa tragédie.
Les clairons sonnèrent. Le silence du désert se fit au milieu de cette fête. Alors, un héraut se leva derrière Pilate et, s’avançant, cria : Voici la sentence à l’égard des conspirateurs contre César.
Après que le héraut eut lu l’arrêt prononcé la veille par le procurateur, celui-ci fit un signe. Alors, le vomitoire qui était au dessous du podium, s’ouvrit et les condamnés parurent. Ils étaient partagés en trois bandes, liés avec des cordes, poing contre poing. Ceux qui devaient être crucifiés le soir, précédaient les autres. C 'étaient les plus vieux, les plus faibles : des soldats indigènes les suivaient. Le second groupe se composait des condamnés aux bêtes, en simple tunique, un poignard pour toute arme défensive. Moab tenait le bout de la file : des soldats romains marchaient derrière eux. Enfin, venaient les six condamnés également aux bêtes, mais armés de tout point, excepté la cuirasse et le bouclier. Menahem était parmi
ces derniers ; et des légionnaires gaulois les escortaient.
Quand ils apparurent dans le cirque, un cri immense éclata au milieu de la foule : Gloire aux fils d’Israël; courage, courage! Puis suivit un silence qui donnait le frisson. Les condamnés ne prononcèrent pas un mot. Ils avaient tous le pas sûr, l’air calme, le port digne, comme s’ils fussent allés accomplir un sacrifice religieux.
Menahem marchait la tête levée, le regard perdu dans le ciel, comme s’il eût voulu percer le velarium et rencontrer dans le firmament le regard, le soupir, le baiser peut-être qu’il y cherchait. Moab promenait ses yeux anxieux sur les rangs où étaient les femmes, visiblement inquiet, concentrant toute la puissance de sa vie dans son regard investigateur. Ils parcoururent ainsi l’arène de droite à gauche, ayant le dos tourné au podium pendant la moitié de leur trajet.
Jetais en face de cette partie de l’amphithéâtre. Quand les condamnés arrivèrent sous la loge de Claudia,
en vue par conséquent des femmes installées au podium, je remarquai une brusque secousse chez une de
ces femmes voilées, assises au premier rang, au niveau de la femme de Pilate. Au fur et à mesure que les condamnés avançaient vers cette partie de l’arène, l’agitation de cette femme augmentait. Elle se leva, elle tendit son corps si en avant, si en avant, qu’une autre femme, assise à côté d’elle, la saisit à la taille. Enfin, elle jeta un cri. Tous les yeux se tournèrent comme un éclair vers cet endroit. Moab entendit, lui aussi, ce cri, et un affreux tremblement, courant par tout son corps, le saisit. A peine s’il put marcher; mais, arrivé au bas de cette place, il s’écria aussi : Adieu, Mirjam !
— Moab! répondit l’inconnue, et elle tomba sur son coussin, la tête sur les épaules de sa voisine.
A ce mouvement, son voile se défit. Ce fut un éblouissement dans toute la salle. On aurait dit que le velarium se déchirait, et que le soleil inondait l’arène. Jamais on n’avait entrevu une beauté pareille au milieu des filles
d’Israël, depuis Esther, peut-être depuis Ève la fille de Dieu. Une exclamation de surprise éclata au milieu de toute l’assemblée. Pilate pâlit comme un cadavre. Moab était tombé abattu, et on l’avait entraîné évanoui. Claudia dit quelques mots à son voisin Flaccus, celui-ci à Pilate, qui ne répondit point. Ses yeux étaient collés à la place de Miijam. Celle-ci venait de se lever avec précipitation et disparaissait sous le vomitoire qui, de lagalerie intérieure, conduisait au podium. Je me précipitai au dehors pour voir de nouveau cette femme qui m était inconnue, à moi qui connaissais toutes les femmes de Jérusalem. Elle s’était envolée comme un souffle d’air, sans laisser de traces.
Cet incident jeta le froid sur le reste du spectacle.
En sortant du cirque, le peuple se rencontra avec les condamnés qui allaient au supplice.
Le peuple de Jérusalem, qui n’avait pas assisté au combat des gladiateurs, alla assister à la mort de ses compatriotes. Les abords du Golgotha étaient inabordables; mais on aurait dit que ces milliers de femmes et d’hommes étaient pétrifiés. Pas un cri, pas un geste : on respirait bas, et chaque soupir contenait une malédiction.
Pendant que les étrangers s’amusaient aux gladiateurs et aux mimes de Pilate, les bourreaux ordinaires de celui-ci dressaient les croix. L’opération était courte. Ils en avaient l’habitude. Une heure après, ils avaient hissé les condamnés sur les croix, liant les mains et les pieds ; puis, quand tous pendaient à leurs gibets, Jes bourreaux leur avaient brisé les jambes et les bras, les cuisses et les avant-bras avec une barre de fer.
Au cri déchirant des suppliciés avait répondu un cri immense du peuple ; cri inarticulé qui n’exprimait rien et disait tout. Ce fut le seul. Le peuple s’écoula des abords du Golgotha, comme l’eau s’échappe d’un vase percé.
La soirée était fraîche et belle. J’avais soupé avec Marie. Bar Abbas était venu glaner Jes restes. Justus était arrivé un peu plus tard ; car ce drôle aurait passé sa
vie aux pieds de ma maîtresse. Le souper fini, je les invitai à m’accompagner. Marie aussi voulut venir.
En sortant de la porte Judiciaire, qui s’ouvre sur le chemin de Silo et de Gabaon, nous laissâmes à gauche le tombeau d’Anania et commençâmes à monter à droite le petit mamelon duGolgotha. La lune l’éclairait en plein. Une brise plaintive et mordante chassait devant elle un duvet blanc, effilé en petits fioçons, qui voltigeait capricieusement et laissait balayé un firmament azuré comme la grotte de l’île de Caprée. La lune marchait vite.
Une rangée de formes blanches, découpées dans le vide bleu , se dressa à nos yeux. A mesure que nous approchions, ces formes prenaient une figure, et nous distinguions les corps nus des suppliciés.
L’endroit était désert. Les gardes, après avoir blessé à mort les condamnés, s’étaient peu soucié d’en essuyer la dernière malédiction ou d’en écouter la dernière supplication. La pitié était trop haut, la haine tr.op bas pour atteindre ces serviteurs de l’étranger. Des chiens vagabonds, qui venaient de faire leurs ébats dans le Goulfre des cadavres, aboyaient pour se distraire. La chouette ripostait. Un gémissement sourd, court, étranglé, troublait aussi le silence de la nuit.
— Ces malheureux n’avaient donc pas de soeurs, de mères, de femmes, de..., murmurait Marie se serrant à moi sans terminer la phrase : ils meurent seuls !
— Peut-être oui, lui répondis-je; mais la peur... D’ailleurs, est-ce plus triste de mourir sans fatiguer son regard de la figure humaine?
Nous étions aux pieds des croix. Les condamnés avaient les yeux fermés ou tournés vers le ciel. Aucun d’eux n’était encore mort. Leurs poitrines se soulevaient avec un effort qui faisait claquer leurs côtes. Les os des extrémités étant brisés, le corps contracté et raccourci se projetait en avant. L’agonie était horrible.
En entendant des pas sous eux, une seule voix se dégageade tous ces gosiers brûlés et suffoqués : Soif! soif!
Nous n’avions pas d’eau, pas d’échelle. Bar Abbas se précipita à bas du plateau pour aller chercher quelque chose. Ce bouffon aussi était triste ! Je me nommai. Mon nom était connu à tous les patriotes de l’ex-royaume d’Hérode. Alors un autre mot s’échappa de toutes ces lèvres ardentes cortime de la gueule d’un four : Vengeance!
— Oui, frères, répondis-je : mourez en paix; vous serez vengés !
Deux ou trois deces poitrines avaient cessé de se dilater.
Marie pleurait.
Justus, la tête baissée, paraissait désolé et regardait cette fille.
Je me tordais, ne pouvant prêter aucun secours, ne pouvant ni soulager, ni abréger aucune agonie.
Nous restâmes en silence, écoutant ce hoquet qui déchirait l’âme.
La lune continuait son galop échevelé au milieu des nuages chassés par la bise; le grillon se plaignait dans les fissures du rocher qui devenait froid ; le cri-cri appelait sa compagne; le coucou jetait sa note monotone au vent qui nous soufflait des bouffées empestées de la vallée étendue à nos pieds ; le chacal, plus loin, jappait d’aise. Tandis que les fenêtres du palais d’Hérode resplendissaient du festin de Claudia et du gouverneur de Syrie, les poitrines des suppliciés s’éteignaient peu à peu. Et Bar Abbas n’arrivait pas! Je ne pus plus tenir. — Adieu! m’écriai-je, en me précipitant vers le bas de la colline.
— Dans le ciel! me répondirent les deux dernières voix qui restaient encore distinctes.
Ces malheureux croyaient presque tous à la résurrection .
Peu après, Justus me ramenait Marie. Bar Abbas était arrivé trop tard : le sacrifice était consommé.
Les vagues de l’air répétaient encore le cri : Vengeance !
— Oh ! oui, vengeance ! Ah ! qui était donc cette
femme que j’avais vue dans le cirque? Quelle était belle, mon Dieu, quelle était belle !
Le lendemain, dès l’aube, ces mêmes Juifs qui la veille s’étaient abstenus d’aller voir les jeux des gladiateurs étrangers, occupaient cette partie de l'amphithéâtre qui environne des deux ailes la loge de Pilate, pour aller jouir du morituri te salutant de leurs martyrs. Ils étaient sombres, silencieux, recueillis; on les aurait dits en deuil.
Le spectacle de Pilate ne valait, certes, pas ceux de ses maîtres de Rome. Il n’offrait, certes, pas un combat de vingt éléphants contre une poignée de Gétules armés du javelot, comme Pompée à son second consulat, ni les soixante-trois panthères de Scipion Nasicaet de Lentulus, ni les cinq hippopotames opposés aux vingt-trois crocodiles de Ségurus, ni la chasse de cent lions à crinières organisée par Sylla, ni celle des trois cent quinze lions que donna Pompée, ou des quatre cents que donna César. Il n’y avait pas les trois mille cinq cents lions, tigres et panthères d’Auguste, ni enfin les trois cents ours contre autant de lions et de panthères de P. Servilius. Mais le pauvre spectacle de Pilate, tel qu’il était, suffisait de reste au goût nullement blasé de ces Asiatiques.
Pilate faisait tuer, dans cette seconde journée des fêtes, dix tigres, dix crocodiles, douze lions et une panthère, qui, disait-on, les valait tous; et, pour chatouiller l’appétit, douze condamnés pour crime de haute trahison envers César : quarante-cinq têtes !
Alléché par le sang de la veille, le peuple se montrait aujourd’hui plus en train. Le spectacle ne promettait-il pas d’être bien atroce? On entendait les femmes rire, les hommes perdaient leur gravité et se barbouillaient la figure de grappes de raisins, et là où se trouvait Bar Abbas, c’était un vacarme, un cliquetis de lazzis, une gesticulation équivoque, un parler haut, un tel débraillé enfin que l’on se serait cru au marché aux légumes. Je crus un instant que ce gueux allait entamer une conversation avec moi, ou avec Pilate, de l’autre bout du cirque, ou envoyer des baisers à Claudia et des trognons de maïs à Pomponius Flaccus. Bar Abbas avait apporté sous son
manteau un petit cochon, qu’il avait déniché, je ne sais où, ce quadrupède étant une chose fort rare et antipathique à Jérusalem et dans la Judée. Or, il le montrait de temps à autre, lui mordait l’oreille, et le faisait crier comme un possédé. C’est ainsi qu’il s’était procuré une place, et très large, ayant mis en fuite tous ses voisins; en sorte qu’il était assis aussi à l’aise que Pilate lui-même.
A une heure après midi, les habitants du palais d’Hérode arrivèrent, et prirent leurs places, comme la veille. Quelques minutes après, les clairons sonnèrent pour annoncer que le spectacle allait commencer. Ce fut le signal pour les bestiaires de soulever les grilles des bêtes féroces, pour le gardien du cirque d’amener les prisonniers, et pour le peuple juif de se lever, tous comme un seul corps, et de sortir de l'amphithéâtre. En sorte que le vide le plus absolu se fit alors autour de Pilate, de sa femme et du gouverneur de Syrie, des deux côtés.
Justas et moi restâmes seuls, tout à côté de Claudia. J'espérais voir encore l’enchanteresse du jour précédent.
Claudia, Pilate, Flaccus se regardèrent dans les yeux.
L’effet de cette protestation cependant ne dura pas longtemps. D’autres objets vinrent opérer une diversion.
Les gardiens du cirque placèrent à un bout de l’arène les six condamnés.
On les avait affublés d’une chemise rouge pour le décorum du spectacle, je pense, car leurs habits avaient été bien maltraités parles vicissitudes des jours précédents. Moab, cette fois, était tourné en face de Claudia. Les six c’étaient implantés à l’extremité de l’enceinte, dos contre dos, fort serrés, les bras croisés sur la poitrine, la droite en avant, armée du poignard. Ils formaient comme un pilier; et pas un muscle de leur corps ni de leur figure ne tremblait. Seulement, ils nous semblaient très pâles. Tête et pieds nus, — cette panoplie vivante, que l’on servait aux bêtes, avait encore l’air redoutable. Les yeux tournaient dans leurs orbites chargés de regards farouches. Ces dents serrées, ces bouches entrouvertes pour respirer
une haleine puissante, ces narines dilatées promettaient une lutte terrible : la chair allait peut-être mordre la bouche qui voulait la dévorer.
Mais ces bouches aussi étaient effrayantes.
Aussitôt que les bestiaires eurent soulevé les grilles, placées non pas aux deux extrémités de l’amphithéâtre, mais aux deux côtés, — d’une part, se lancèrent, comme en une peiotte, dix tigres énormes, d’autre part, rampa dehors un flot de dix crocodiles.
Un frisson de plaisir, plutôt que de terreur, courait dans tous les rangs.
Le silence était absolu.
Les tigres entrèrent les premiers. Leurregardfut frappé instantanément de la présence de la foule, établie tout autour, et de ce groupe rouge et immobile plus voisin. Leurs naseaux reniflèrent une odeur forte, âcre, pestilentielle. Les crocodiles, de leurs yeux petits et rougeâtres, aperçurent du premier coup les tigres en face d’eux; d’un regard de travers, à côté d’eux, à dix pas du bas de la loge de Claudia, les condamnés. Tigres et crocodiles comprirent immédiatement, d’instinct, que leur plus grand danger ne venait pas de l’homme. Aussi les deux bandes firent halte pour s’observer réciproquement. Les tigres se couchèrent ventre à terre, la tête allongée, le regard fixe et comme fasciné. Les crocodiles se serrèrent en ligne, l’un touchant l’autre, ne donnant signe de vie que par un clignement d’yeux inquiet. Un seul d’entre eux, le plus âgé peut-être, une bête énorme, recula jusqu’au parois de l’amphithéâtre et, le ventre collé contre le mur, commença à en faire fort lentement le tour à reculons.
— Hein! les tigres, princes mes seigneurs, s’écria Bar- Abbas, de sa place, gare, gare! voilà le sagan Hannah qui menace vos flancs en reculant.
Un grand éclat de rire accueillit cette saillie, et le nom de Hannah resta au crocodile de l’arrière-garde.
L’hésitation des deux armées ne fut pas longue. Les crocodiles se décidèrentles premiers. Ils avaient confiance
dans leurs cuirasses, comme arme défensive, et dans leurs rictus, — des gouffres hérissés de poignards, —comme arme offensive. Au besoin, leur queue de cochon aurait servi de massue.
Les tigres comprirent qu’ils n’avaient qu’à se bien tenir, et ils se tinrent bien. Un des crocodiles, le plus jeune, fit un pas en avant le premier, levant la tête et aplatissant le ventre dans le sable; car c’est au ventre et à la gorge que ces monstres sont seulement vulnérables. Le mouvement audacieux du premier entraîna les autres; la bande, comprenant la force de leur solidarité, avança. Les tigres ne quittèrent pas leur position ; seulement, de couchés qu’ils étaient, ils se ramassèrent sur leurs pattes comme pour faire un bond. Cette prudence parut probablement 'déshonorante à un des tigres qui, poussant un hurlement étouffé, fit un saut decôté, s’isolant deses collègues. Après ce premier saut, ce tigre audacieux en fit un second d’un autre côté, visant à opérer une diversion, et d’un troisième bond, il se jeta sur le crocodile de l’extrême gauche. Il calculait peut-être de lui tomber sur le dos et d’engager le combat sur ce terrain rocailleux. Il se trompa dans sa projection. Le crocodile menacé exécuta un petit écart de côté et reçut le tigre dans sa bouche. Ce fut l’affaire d’une seconde. On vit le tigre coupé en deux, et le crocodile se renverser sur le dos, le cou horriblement déchiré.
— Bravo! s’écria Bar Abbas : l’honneur est intact des deux côtés. Seulement s’ils avaient eu soin de parfumer un peu leur haleine !
En etl’et, l’air s’infectait.
Tandis que deux membres des deux camps engageaient ce duel inconsidéré, le reste des combattants ne cessait de se surveiller. Le résultat du combat cependant parut affecter les crocodiles, qui se croyaient invulnérables comme Achille. Ils firent un léger mouvement de recul. Par contre, les tigres, à la vue de ce premier sang, commençaient à se convulsionner.
Pas un tigre maintenant ne se tenait tranquille et si-
lencieux. On entendait un râlement qui ressemblait au roulement éloigné du tonnerre. Le groupe se rompit. Tandis que quatre ou cinq des tigres se livraient à des bonds fantastiques comme des baladins, les autres conservaient leur position.
Les crocodiles ne comprenaient-rien à cette danse pyrrhique de leurs ennemis et se desserraient pour les suivre des yeux, et les attraper peut-être au vol. Mais, au plus fort de l’évolution, ils sentirent que les tigres danseurs leur pleuvaient sur le dos comme des blocs de rocher, tandis que les autres faisaient un mouvement de flanc pour les saisir par derrière. La mêlée commençait . 1
Les tigres qui s étaient installés sur le dos de leurs ennemis, après avoir essayé les crocs et les griffes sur la carapace de dessus, les embrassaient et commençaient a leur labourer la peau plus tendre du ventre. Déchirés ainsi, les crocodiles se tournaient, et ceux qui ne pouvaient pas atteindre leur propre adversaire, hors de portée, dévoraient l’ennemi cramponné sur le dos de son voisin. En un instant, l’arène fut jonchée d’entrailles et de lambeaux de chair. Cinq crocodiles et quatre tigres avaient succombé.
Il restait encore six tigres, quatre crocodiles et le rôdeur que Bar Abbas appelait Hannah, qui continuait son tour d’observation, lentement, ne perdant jamais de vue le champ de bataille, ne détachant pas son ventre des murs du cirque. Toute prudence désormais avait cessé. Les combattants étaient en fureur. Les quatre crocodiles poursuivaient les tigres, rampant vivement, ensanglantés, présentant toujours leur rictus formidable, ricanant. Les tigres gambadaient avec une célérité vertigineuse, de tous les côtés,- si haut qu’ils pouvaient, en sorte que les crocodiles, obligés de tenir la tête levée, présentaient le cou et le flanc découverts. Les tigres attaquèrent par derrière. Et l’attaque eut lieu aux pieds des condamnés, forcés ainsi à entrer en bataille.
Ici ce fut quelque chose d’épouvantable, impossible à ra-
conter, parce que les yeux n’eurent pas le temps de suivre l’action.
Nous vîmes se succéder deux boules farouches, se roulant dans l’arène : la première, les tigres accrochés aux crocodiles, les écharpant et se retirant eux-mêmes déchirés; la seconde, les prisonniers, se jetant sur ce qui restait de ces bêtes féroces, tigres et crocodiles, se culbutant, se roulant dans le sable. Le sang jaillissait jusqu’à nous. Il y avait comme une pluie de lanières de chair qui voltigeaient dans l’air. Les crocodiles restèrent en route, achevés. Mais la pelotte des tigres cramponnés aux hommes, des hommes accrochés aux tigres, tantôt les uns dessus, tantôt les autres, ballotta jusqu’à l’autre extrémité du cirque, où elle s’arrêta comme une masse pétrie de sable, de sang, de peaux, de chair ét de haillons.
Pendant un instant l’on crut que tout était fini, et Bar Abbas demandait déjà les honneurs du triomphe pour le prudent Hannah, qui s’était tenu écarté de la mêlée. Mais, bientôt, nous vîmes la masse boueuse d’animer encore. Nous vîmes une tête se dégager des entrailles d’un tigre, et se soulever avec une précaution infinie; puis une main écarter le sang des yeux, et regarder d’abord le charnier où le possesseur de cette tête et de cette main se trouvait, ensuite autour de lui, comme quelqu’un qui se réveille d’un sommeil d’ivresse. Cette inspection ne fut pas longue. Immédiatement, un être qui avait les formes d’homme se tira de cette mare infecte et sauta au milieu de l’arène, ayant soin de s’emparer d’un poignard.
Personne ne put au premier abord reconnaître cet homme. Il était nu, blessé, et comme sorti d’un bain de sang et de pourriture. Il ramassa un lambeau de chlamyde et s’essuya la figure pour voir. Nous reconnûmes alors Moab. Il regardait autour de lui stupidement. Mais un cri de Bar Abbas le réveilla en sursaut.
— Moab, gare, gare, Hannah entre en bataille.
En effet, le vieux crocodile, voyant qu’il restait encore un danger pour lui en ce quelque chose de vivant qui
s’agitait à l’autre extrémité du cirque, se tourna rapidement et marcha droit à lui.
Il n’y avait pas de temps pour réfléchir. Le crocodile déployait maintenant autant d’activité, de colère, de décision, qu’il avait montré de calme jusque-là. Moab , blessé, ne pouvait pas courir à son aise. Le crocodile poussait et avançait. N’ayant plus la célérité pour moyen de défense, il ne restait à l’homme que la ruse. Moab saisit un bloc de chair et d’étoffe du fouilli sanglant qui était à son côté, se mit en position, et laissa venir.
Le crocodile marcha sur lui, l’abîme de sa gueule noire tout béant. Il se dressa pour happer l’homme. L’homme fourra dans ce goulfre sa pelotte. Il n’avait qu’une seconde de trêve. La pilule n’étranglait pas le crocodile, il l’avalait. Mais, dans cet éclair de trêve, Moab se jeta ventre à terre, sauta à la gorge du monstre, et avec son poignard, il l’ouvrit, du haut en bas, et se tint agraflé à son cou comme à un arbre. Le crocodile se débattit pendant quelques minutes, puis, dans le dernier soubresaut de l’agonie, il lança, à dix pas de lui, Moab évanoui de son effort autant que suffoqué par l’horrible puanteur de la bête.
Les gardiens du cirque accoururent alors, pour balayer ces carcasses, et ils trouvèrent Moab encore vivant.
— Grâce! grâce ! commença à crier la foule. Mais, avant que Pilate eût eu le temps de se décider, Claudia avait élevé sa main, le pouce haut comme les vestales romaines. La grâce était faite. On emportait Moab par le sanavivaria et on le laissa aux soins des médecins.
En quelques instants , les esclaves débarrassèrent l’arène, et ouvrirent quelques vomitoires, afin de désinfecter l’air au plus tôt; puis, avec des rateaux, ils couvrirent de sable les flaques de sang. La seconde partie du spectacle allait commencer.
Les clairons sonnèrent.
Le maître des jeux fit ouvrir alors une porte de côté, et six cavaliers entrèrent dans l’arène.
Ils étaient sujets d’Aretas, roi de Petra. Leurs tuniques
jaunes s’harmonisaient avec leurs figures brûlées par l’haleine du désert et avec leurs magnifiques chevaux noirs de Numidie. Ils portaient sur leur tête un superbe turban azuré, couleur de la tribu dont ils sortaient, et étaient armés d’épées, de javelots, de poignards et d’un épieu. Les chevaux n’avaient ni bride ni selle.
Du côté opposé du cirque, on introduisit les six condamnés habillés d’une légère tunique rouge, tête et pieds nus, et ayant pour toute arme une dague romaine.
Les cavaliers firent le tour du cirque et s’arrêtèrent en escadron sous le podium. Les six condamnés allèrent se placer devant eux, à la tête des chevaux.
Alors, la grille sous la loge de Claudia se leva et douze lions à crinière firent irruption dans l’arène.
En passant des ténèbres de leur antre à la lumière du jour, ils semblèrent comme éblouis. Les uns bâillèrent, les autres rugirent, quelques-uns se livrèrent à des ébats de gambades, quelques autres se roulèrent dans le sable avec un sentiment de vive volupté. Qu’était l’homme pour ces rois de l’espace libre, pour qu’ils eussent à se soucier ou à s’apercevoir de sa présence? Mais l’homme non plus ne paraissait guère fort impressionné de ce formidable danger. Les chevaux seuls tremblaient et se couvraient d’une sueur glacée. Ils allongeaient leurs têtes fines sur les épaules des condamnés rangés devant eux, comme pour implorer protection. Un hennissement imprudent, échappé au plus peureux, les dénonça aux lions.
En un éclair, ceux-ci furent tous debout, les oreilles tendues, les mufles au vent, l’œil errant : ils aperçurent en face d’eux l’ennemi et la proie qui les attendaient. Les lions ne se hâtèrent cependant pas. Quelques-uns, flairant l’air ou se frappant les flancs avec la queue, s’assirent même sur leurs derrières, tandis que d’autres firent un mouvement en avant avec lenteur.
Un des chevaux, le plus effrayé, voyant le danger s’approcher, s’élança et commença à courir, échevelé et
fou, par le cirque, entraînant son cavalier. Ce fut le signal de la chasse et du combat.
Tous les lions se mirentà courir après le fuyard, passant devant le groupe des cavaliers comme un tourbillon. Les cavaliers lancèrent leurs javelots au milieu de cette meute infernale pour l’attirer à eux et dégager ainsi leur malheureux compagnon. Quatre ou cinq lions, blessés, s'arrêtèrent en effet et voyant d’où la douleur et l’attaque leur venaient, ils firent face, jetant un rugissement qui fit trembler les spectateurs. Le fugitif fut atteint.
Il abattit un lion, qui s’était jeté au cou du cheval ; il enfonça son épieu dans la gueule d’un deuxième lion, qui avait cramponné ses griffes sur une cuisse. Mais deux autres lions s’étaient griffés par derrière au cheval qui s’affaissa de terreur sous son cavalier. Cheval, cavalier périrent. Cependant le terrible Syrien, en mourant, eut le courage d'enfoncer encore son poignard dans le flanc d'un troisième lion.
De l’autre côté, quatre lions fondaient sur la bande arrêtée sous le podium. Les condamnés les reçurent sur la pointe de la dague, les cavaliers sur leurs épieux. Il y eut un moment où l’on ne distingua plus rien. Soudain quatre cavaliers furent entraînés par leurs chevaux hennissant d’épouvante. Trois hommes à pied, un cheval avec son cavalier et les quatre lions ne se relevèrent plus. Un des cavaliers, blessé mortellement, tombait de sa monture et arrêtait, comme la pomme d’or d’Atalante, les bêtes fauves, qui le poursuivaient. Les javelots sillonnaient l’air du cirque. Manahem s’empara alors d’un épieu et sauta sur le cheval qui volait dans l’arène comme un aigle. Les hommes à pieds, tous blessés, accoururent à leur tour sur deux lions qui déchiraient le cavalier tombé. Là s’ouvrit un combat comme sur le corps de Patrocle dans l’Iliade. Les cavaliers, ne pouvant maîtriser leurs coursiers dont la frayeur semblait du délire, attiraient hors de la lutte les trois autres lions qui les poursuivaient, s’aidant des javelots et des épieux. Les deux hommes furent écharpés
et les lions grièvement blessés. Manahem en tua un autre, mais il vit deux cavaliers succomber encore.
Des condamnés il ne restait par conséquent plus que Manahem, légèrement blessé, et son cheval, l'un des deux chevaux survivants, intact. Des Syriens du roi Aretas, cinq avaient péri. Huit lions avaient été égorgés, et les quatre autres rôdaient blessés dans le cirque. Deux hommes donc contre quatre lions; la partie s’équilibrait.
Manahem assaillit. Un des lions lui sauta dessus, tandis qu'il en tuait un autre, lui enfonçant dans la poitrine puissante, sa dague, qu’il appuyait sur son cheval jusqu’à le renverser. Le dernier des Syriens le dégagea, en tuant par derrière ce monstre, le perçant d’outre en outre. Dans l’effort, cependant, ce malheureux Syrien perdit l’équilibre et tomba. Il se trouva entre les griffes des deux derniers lions qui, mortellement blessés, eurent encore assez de force pour le mettre en lambeaux. Lorsque Manahem, se relevant, accourut à son secours, il fut assez à temps pour achever les lions, mais non pas pour le sauver. En sorte que, de ce combat, il ne restait que Manahem blessé et un cheval qui allait s’abattre à quelques pas de lui, épuisé de fatigue et de terreur plus que de blessures.
La tâche de ce malheureux toutefois n’était pas encore achevée. Il devait avoir une rencontre avec cette terrible panthère, qu’on disait plus redoutable que tous les tigres et les lions déjà tués.
Sur un signe de Pilate, une grille se leve et on la lâche, avant que Manahem eût eu le temps de se remettre. Il avait un bras dévoré, le flanc déchiré, mais la droite intacte, ses jambes saines, et toute espèce d’armes à sa disposition. Les esclaves n’avaient pas traîné hors de l’arène les carcasses et les cadavres de la tuerie précédente.
En sortant de sa cellule et en se trouvant au milieu de ce charnier, la panthère parut saisie. Elle recula, s’accula au mur, s’accroupit, ou plutôt s'affaissa sous un frémissement vertigineux qui s’empara de tout son corps. Son instinct lui révélait la présence d’un ennemi, qui avait
causé cet abattis d’individus de sa terrible race. Passe pour le cheval, passe pour l’homme; mais qui avait tué tous ces lions? Tant de rouge l’éblouissait, ou plutôt la fascinait.
Elle allongea cependant le museau à une flaque de sang, qui était devant elle et le lécha. Cette boisson commença à l’enivrer. Un javelot, qui l’atteignit sur les naseaux, la fit bondir. Alors elle comprit le danger et dénicha l’enneni. Manahem s’avancait. Cette fois c’était l’homme qui commençait la chasse.
Manahem connaissait les panthères, les tigres, les léopards, les chacals, comme les chiens et les chats de la maison de son père. Il s’enfonçait dans les solitudes du désert des journées entières pour aller dépister ces terribles dévastateurs des troupeaux paternels.
La douleur redoubla le frisson de la panthère. Elle se lança sur Manahem, qui se tira de côté et la piqua de son épieu. Il jouait maintenant. La panthère commença à courir par le cirque : Manahem la suivit, lui décochant seulement des javelots. Il voulait aller la tuer sous la loge de Claudia. La panthère sautait, en jappant horriblement, elle se cramponnait aux barreaux des grilles des bêtes et à la grille qui servait de rempart aux spectateurs du premier étage. Ses bonds étaient prodigieux : mais, partout, ellesetrouvaiten face de spectateurs qui l’effrayaient. Manahem la traquait, emboitait ses sauts, la poussait, l’acculait de plus en plus vers l’endroit où il voulait l’abattre, lui barrant le chemin, et ne cessant de la harceler avec les javelots, La terreur de la panthère atteignit la démence. Le sol lui parut partout mortel.
Elle visa alors cette partie de l’amphithéâtre que les juifs avaient laissée vide, en partant, pour témoigner leur horreur à Pilate. Manahem la rejetait vers cet endroit. La panthère, réduite à cette extrémité, fit un bond prodigieux. Elle passa par dessus les barreaux qui protégeaient les spectateurs et vint tomber à dix pas de moi et de Justus, à côté de Claudia. Un cri de terreur éclata au
milieu de la foule et un mortel sauve-qui-peut commença. Claudia se leva tout debout et arracha de ses cheveux ce petit poignard long et affilé dont les Romaines faisaient usage pour maintenir sur leurs têtes cette tour de faux cheveux qui formait leur coiffure. Les centurions, le gouverneur de Syrie à son côté, son mari d’autre part, tous se disposaient à la couvrir de leur corps. Je me dressai aussi en dégainant mon poignard :
— C’est une Romaine, s’exclama Justus en me tirant par le manteau.
— C’est une femme, répondis-je, me rangeant de telle sorte que mon épaule touchait la personne de Claudia, séparés seulement par le cordon de soie qui faisait la démarcation entre la loge des Romains. Claudia entendit le mot de Justus et ma réponse.
Sur ces entrefaites, la panthère se relevait. Se trouvant en face d’un nouveau danger, quand elle se croyait peutêtre sauvée, elle se mit en fureur. Elle fit un bond pour se jeter sur moi ou, sur Claudia. Je la guettais et attendais, le bras allongé, le talon gauche solidement appuyé au mur du vomitoire, la jambe droite en avant. La panthère vint s’abattre sur moi. Je la reçus sur le poignard où elle s’embrocha. Le choc me plia sur mes jarrets et me repoussa si prè3 de la poitrine de Claudia, que l’haleine ardente de la panthère nous fouetta le visage. Le danger était immense. Je secouai la bête dans le cirque par un effort énorme, et Manahem qui, à son tour, l’attendait en bas, la reçut sur son épieu et l’acheva.
— Ton nom, me dit Claudia nullement effrayée de ce qui venait de se passer si près d’elle.
Je la regardai, puis la saluant en souriant, je répondis :
— Tu es bien belle, Romaine.
Et m’éloignai.
— Suis-le, l’entendis-je dire à Cneus Priscus qui se tenait derrière elle.
— Je le connais, répondit ce centurion.
Il me connaissait! Beau prodige! Qui étais-je l
Qui étais-je?
L’histoire de ma famille se mêle à celle de mon pays.
Deux jours après cet égorgement d’hommes, de femmes, d’enfants, de vieillards, fait par les soldats d’Antiochus dans les cavernes du désert qui s’étend des environs de Bethléhem au Jourdain, parce que les Juifs, le jour du sabbath, ne se défendirent point, un adolescent de seize ans se présenta à Mattathias, le père des Machabées, et demanda à se battre contre l’ennemi d’Israël. Cet adolescent, nommé Gad, venait de Kariot. Son père l’envoyait, mais il était trop pauvre pour lui donner des armes. Mattathias lui fit fournir une épée.
— Elle est trop laide, répondit le jeune homme au grand-prêtre, je n’en veux point.
— Mais alors, mon enfant, avec quoi te battras-tu?
— Avec ceci, répondit Gad, en tirant de dessous sa tunique une espèce de coutelas, un long poignard, jusqu a ce que j’aie conquis les armes qui sont de mon goût.
L’occasion ne se fit pas attendre.
Mattathias vint à mourir. Judas lui succéda, et sa première rencontre avec Apollonius, général des Samaritains, eut lieu. L’armée samaritaine fut battue. Apollonius et quelques-uns de ses lieutenants cherchèrent à arrêter l’ennemi : mais Judas Machabée et Gad se jetèrent sur eux comme des lions et les tuèrent. Judas prit l’épée d’Apollonius, qu’il porta ensuite toujours (1). Gad prit les armes fort belles d’un des chefs de l’armée d’Apollonius, qui ont ensuite été toujours les armes de mes ancêtres et qui sont les miennes.
Depuis ce moment, dans tous les champs de bataille, Gad se trouva à la droite de Judas. Il était* avec lui
(1) Josephus, AnliquUéu liv. XII, cbap. vu.
lorsque Saron et huit cents des siens furent tués à Bethhoron : lorsque Gorgias fut battu à Emmaüs et poursuivi jusqu’à Ashdod, à Jenina et dans les plaines de l'Idumée. Il était avec lui, lorsque Lisias fut battu à Bethsur et eut cinq mille hommes tués. Gad accompagna Judas à Jérusalem, qui fut restituée au culte de Jéhovah et au peuple juif. Gad partagea ensuite tous les exploits et toute la gloire des fils de Mattathias. Avec Judas il concourut à dompter la postérité d’Esai'i, les Iduméens, à Acrabattene, puis les Ammonites, dont il prit et détruisit la ville de Jazer, et amena prisonniers les enfants et les femmes. Avec Simon Machabée, Gad prit Tyr et Ptolémaïs. Il concourut avec Judas et son frère Jonathan à détruire le pays de Gilead, et parcourut le désert, rasant les villes de Bosar, Malle, Casphore, tuant tout, superposant l'horreur du désert de l’homme à la frayeur du désert de la nature (1).
Timothéus, le commandant des Ammonites et des Arabes, succomba comme les généraux des rois syriens; car Naïm et son temple furent rasés : tout fut tué. AEphon, les mâles seuls furent tués; après quoi, on revint à Jérusalem en chantant des psaumes! Si Dieu aime le massacre/il devait être satisfait.
Maintenant il s'agissait de prendre la citadelle de Jérusalem, toujours occupée par les partisans d’Antiochus, qui venait de mourir à l’âge de cent quarante-neuf ans, laissant sa couronne à Antiochus Eupator, son jeune fils. Les assiégés requirent le secours du roi. Antiochus partit d’Antioche avec une armée d’environ 100,000 fantassins, 20,000 chevaux et 32 éléphants. Judas alla à sa rencontre et s’arrêta à Bathzachaviah, où la bataille s’engagea.
Gad était avec Eléazar, frère de Judas, lorsque, voyant un magnifique éléphant qu’il crut porter le roi, il se glissa sous son ventre et le tua. Eléazar fut écrasé ; Gad échappa
(1) Joscphus, Antiquités, liv. XII, chap. vin.
à la mort et suivit Judas en sa retraite vers Jérusalem; car le nombre des ennemis l’effraya.
Antiochus assiégea Jérusalem. Judas soutint le siège avec vaillance et constance. La famine, tout le pays étant détruit et inculte à cause de l’année du sabbath, obligea bientôt après Antiochus à lever le siège et à se retirer, d’autant plus que les affaires de son royaume l’appelaient à Antioche. Antiochus fut vaincu et tué par Démétrius, fils de Séleucus, qui s’empara du royaume et envoya Bacchidès pour mater la puissance des Machabées.
Bacchidès retourna à Antioche sans avoir rien fait contre l’ennemi. Démétrius envoya Nicanor. Celui-ci tâcha de s’emparer de Judas par trahison, dans un rendezvous. Gad découvrit le piège à un signe fait par Nicanor, et Judas et lui réussirent à s’échapper. Nicanor fut écrasé et tué à Adassa, et son armée dispersée. En même temps Alcimus, le premier grand-prêtre choisi par le roi hors de la famille de Aron, fut empoisonné par les autres prêtres et mourut, et Judas fut nommé grand-prêtre par le peuple, réunissant ainsi dans sa personne le pouvoir politique et le pouvoir religieux.
Gad accompagna l’ambassade que Judas envoya à Rome, afin d’invoquer l’amitié et l’appui du peuple romain. Mais Judas n’eut pas le temps d’en goûter les bienfaits. Démétrius lâcha Bacchidès de nouveau sur notre pays pour venger Nicanor, et Judas fut à la fin vaincu et tué sur la montagne de Aza. Gad avait été grièvement blessé. En se relevant de sa longue maladie, il épousa Oldah, l’alnée des filles de Simon, troisième frère de Judas.
Judas avait délivré la nation de la servitude des Macé-
doniens. Mais son œuvre n’était pas encore assurée.
Jonathan, qui lui succéda dans [son double pouvoir, le vengea, en battant Bacchidès et en l’obligeant à lever le siège de Bethagla, après de longues vicissitudes. Bacchidès lui accorda enfin la paix; mais Jonathan dut se retirer à Michmash et renoncer à Jérusalem.
L’alliance de Jonathan fut plus tard sollicitée par les
deux rois rivaux, Alexandre Bêla et Démétrius, tous les deux lui faisant de grandes promesses. Gad, qui exerçait une grande influence sur Simon son beau-père, décida celui-ci, qui entraîna Jonathan à l’alliance avec Alexandre. Démétrius n’eut pas le temps de s’en venger : il fut tué dans une bataille, étant tombé avec son cheval dans un fossé. Alexandre permit à Jonathan de revêtir la pourpre comme les rois.
Apollonius Daus , gouverneur de la Célésyrie pour Alexandre, ne se résigna pas à voir Jonathan si honoré et si libre. Il lui chercha chicane. Jonathan ne recula pas devant la guerre et, après avoir maltraité l'armée d’Apollonius, prit et détruisit Ashdod, Askalon et autres villes. Alexandre lui envoya en cadeau le bouton d’or pour avoir battu son gouverneur, qui avait déclaré la guerre aux Juifs, contrairement à ses intentions.
La Judée était devenue une principauté théocratique sous la suprématie des rois de Syrie, auxquels on payait un tribut de trois cents talents, les trois toparchies de Samarie, Pérée et Galilée comprises. Jonathan louvoya avec adresse entre les deux concurrents au trône syrien. Après avoir aidé Alexandre Bêla, il aida Démétrius Nicanor, son adversaire, et quand Trypho, général d’Antiochus fils de Bêla, attaqua Démétrius, Jonathan l'assista.
Le but du gouverneur de la Judée était de débarrasser de la garnison étrangère la citadelle de Jérusalem, qui commandait le Temple et la ville inférieure. N'obtenant pas cela de l’un, il l’espérait de l’autre; et il essaya môme de l’alliance avec les Romains : la citadelle, c’était son indépendance. Il ne devait pas voir cela. Trypho avait conçu le dessein de tuer Antiochus son maître et de s’emparer du trône. Il vit en Jonathan un obstacle, le sachant attaché au roi. Il marcha, par conséquent, vers Jérusalem. Jonathan alla à sa rencontre avec une armée de 40,000 hommes. Trypho dissimula et trompa si bien le grandprêtre, qu’il renvoya son armée et accompagna T rypho à Ptolomaïs, seulement avec mille hommes. Une fois dans
la ville, Trypho en fait fermer les portes ; il tue les mille hommes de Jonathan et le retient prisonnier ainsi que Gad.
Le peuple juif nomme Simon grand-prêtre et successeur de Jonathan. Trypho, appelé par la garnison de Jérusalem assiégée, accourt ; mais la grande quantité de neige tombée l’oblige à retourner à Antioche. Arrivé à Gilead, il fait tuer Jonathan et Gad. Simon ordonna que le corps de son frère fût réuni à ceux de son père et de Judas à Modin, où il leur fit élever le magnifique tombeau que Claudia voulut visiter. Simon délivra à la fin la citadelle de Jérusalem de la présence des soldats étrangers, et affranchit le peuple juif, dont il devint l’ethnarque, du tribut aux Macédoniens, après cent soixante et dix ans de règne des Assyriens (1), depuis Séleucus Nicanor. La citadelle fut démolie. Le Temple fut réédifié plus élevé et domina la ville. Le caractère du gouvernement des Machabées se * précisait.
Le gouvernement de Simon, le dernier des cinq fils de Mattathias, fut moins troublé que celui de son père, mais la fin en fut aussi tragique. Surpris dans une fête par son beau-fils Ptolomée, Simon fut tué, et sa femme et deux de ses enfants furent faits prisonniers. Ptolomée envoya aussi deux assassins pour tuer Hircanus, le troisième fils de Simon; mais Jean Hircanus, averti par Nahum, le fils de Gad, put s’échapper et se réfugier à Jérusalem, qui, l’ayant reconnu comme successeur de son père, refusa l’entrée à Ptolomée.
Hircanus, comme ses ancêtres, eut de longues contestations avec les rois de Syrie, profita de leurs dissensions pour ravager Samarie et étendre et consolider ses provinces. Il se donna une garde de soldats étrangers, puisa dans le trésor du tombeau du roi David pour la payer, fortifia sa ligue avec les Romains pour se rassurer contre les rois syriens. Hircanus déserta enfin le parti des pha-
(1) Josepbus, liv. XIII, cliap. v et vi.
risiens qui l’avait appuyé jusque-là, et voici pour quelle raison.
Hircanus étant de bonne humeur dans une fête, dit aux pharisiens :
— Si jamais vous vous apercevez que je ne marche pas dans le chemin de la loi, avisez-m’en et je retournerai en arriére.
Un certain Éléazar qui était présent, répondit :
— Puisque tu veux savoir la vérité, la vérité la voici : Si tu veux être un homme juste, renonce au grand sacerdoce et contente-toi du gouvernement civil.
— Et pour quelle raison devrai-je renoncer au grand sacerdoce, mon enfant? fit Hircanus.
— Parce que, répondit Eléazar, nous avons entendu par nos anciens que ta mère avait été captive sous Antiochus Épiphanes.
Hircanus, blessé de cette révélation, était triste, car il aimait son héroïque mère, qui, du haut des tours de Dagon où Ptolomée la flagellait ainsi que les autres frères d’Hircanus, lui avait fait signe de ne pas ralentir le siège, de prendre la forteresse et de châtier Ptolomée, dût-il les écharper tous. Nahum (1) lui dit :
— Ce que Éléazar a dit, lui a été conseillé par les pharisiens.
— C’est impossible, répond Hircanus.
— Eh bien, demande à ces gens quel châtiment a mérité Éléazar pour l’insulte qu’il t’a faite.
Hircanus le demanda. On lui répondit : Les verges. Hircanus, otfensé, passa alors au parti des sadducéens, et, peu après, mourut.
Aristobulus, qui succéda à Hircanus son père, fit le premier essai de changer le gouvernement en royaume et ceignit la couronne, 481 ans après le retour des Juifs de la captivité de Babylone. Cet homme fut cruel. Il jeta en
(jl) Josephus attribue ce conseil à un certain Jonathan, liv. XIII, chap. x.
prison ses frères, fit mourir de faim sa mère, tua son frère Antigonus par jalousie politique.
A l’instigation d’Alexandra, femme d’Aristobulus, Nahum l’empoisonna. Alexandra avait été menacée du même sort.
Alexandre Inneus, frère d’Aristobulus, lui succéda.
Ce roi n'eut pas un jour de repos. Les intrigues des alliances nouées le matin, rompues le soir; les guerres continuelles avec les Parthes, les Arabes, les Syriens, les Égyptiens; les insurrections intérieures, le travaillèrent toujours. Il massacra plus de 30,000 de ses sujets, qui pendant six ans soutinrent la révolte. Ils avaient commencé à l’insulter à Jérusalem, à la fête des Tabernacles, en le lapidant avec des citrons (1).
Nahum fut une des victimes d’Alexandre Inneus. Les pharisiens poussaient le peuple. Dans une seule exécution, il en fit crucifier 800, et fit couper la gorge à leurs femmes et à leurs enfants aux pieds de leurs croix, tandis que dans le palais il se plongeait dans l’orgie avec ses concubines. Huit mille de ses soldats abandonnèrent le drapeau et se jetèrent dans les montagnes pour piller. Enfin après avoir ajouté plusieurs villes des États voisins aux siens, miné par une fièvre quarte obstinée et par l’excès de la boisson, il mourut, donnant à sa femme Alexandra le conseil, si elle voulait régner tranquille, de se rapprocher du parti des pharisiens.
Alexandra suivit le conseil, et avec le titre de régente, mais, en réalité laissant gouverner les pharisiens, elle tint le gouvernement pendant neuf ans. Elle avait investi son fils aîné, Hircanus, de la dignité de grand-prêtre, conservant la couronne pour son fils puîné Aristobulus. Elle mourut à temps, car Aristobulus , aidé par mon bisaïeul Amon, s’était échappé du palais la nuit et s’était emparé de la plus grande partie des forteresses du royaume. Il l’aurait déposée, si elle ne se fût avisée de mourir. Mon
(1) Josephus, liv. XIII, ctiap. xui et xiv.
bisaïeul, saducéen comme ses pères, avait abandonné Alexandra, dès quelle se fut jetée si aveuglément dans les bras des pharisiens.
Hircanus, qui avait été relégué dans le Temple par sa mère, ne se résigna pas à laisser le trône à son frère Aristobulus. Ils commencèrent par se faire la guerre, puis par s’accorder. Mais Hircanus, bientôt après, se sauva chez Aretas, le chef de l’Arabie. Ils levèrent ensemble une armée et vinrent assiéger Jérusalem. Or, ils comptaient sans les maîtres qui étaient déjà en Asie : les Romains.
Un lieutenant de Pompée, qui battait Tigrane en Arménie, fut envoyé en Judée. Scaurus reçut l’offre des deux frères — quatre cents talents; — mais comme il crut que Aristobulus, étant plus riche et plus généreux, était plus solvable, il rejeta les propositions d’Hircanus et obligea Aretas à lever le siège du Temple, où Aristobulus s’était retranché.
Il ne suffisait pas d’avoir acheté ces pirates romains, de s’être ensuite fait la guerre et qu’Aristobulus eût battu Aretas et Hircanus. Les deux frères portèrent leur cause devant Pompée lui-même. Pompée s’expliqua d’une façon ambiguë. Aristobulus marcha avec son armée sur la Judée. Pompée le suivit. A Jerico, il fit prisonnier Aristobulus et monta vers Jérusalem. Amon, mon bisaïeul et Absalon, oncle et grand-père d’Aristobulus, fermèrent les portes de la ville. Jérusalem et le Temple furent enlevés d’assaut et la Judée devint tributaire des Romains, province de la Syrie, et amoindrie de toutes les villes que nos ancêtres avaient conquises sur les États environnants.
Pompée se montra modéré. Il restaura toutes les villes qui avaient été endommagées par la guerre. Aristobulus et ses enfants furent envoyés à Rome. Gabinus, commandant des forces romaines en Syrie, abattit peu à peu tous les partisans des deux frères et partagea la Judée en cinq provinces, administrées chacune par un conseil.
Hircanus était resté grand-prêtre. Aristobulus s’échappa de Rome : mais Gabinus le reprit bientôt'etle renvoya en
captivité. Mon bisaïeul Amon partagea son sort ; tandis que Ozias, le père de mon père, restait à préparer la révolte qu’ Alexandre, le frère dAristobulus, vint hâter.
Alexandre se trouva bientôt à la tête d’une armée de trente mille Juifs. Mais Gabinus le rejoignit auprès du mont Thabor, le battit et lui tua dix mille hommes.
Crassus, qui succéda à Gabinus, saccagea les immenses richesses du Temple, bien que Eléazar, pour les sauver, lui eût découvert et donné le beaume d’or, qui les valait toutes.
César, qui avait triomphé de Pompée, délivra Aristobulus et l'envoya en Judée avec deux légions. Mais les partisans de Pompée l’empoisonnèrent et coupèrent aussi la tête à Alexandre son fils, à Antioche. La descendance des Machabées se trouvait ainsi sinon détruite, du moins abaissée; et cet Iduméen Antipater, qui avait été l'ami et le conseiller d’Hircanus et qui fut le père d’Hérode, s’insinuant dans l’amitié de César, devint l'arbitre des affaires de la Judée.
Antipater assista César par ordre d’Hircanus, dans la guerre contre l’Égypte. Aussi, à la fin de la guerre, Hircanus fut-il confirmé par César dans sa dignité de grandprêtre, et Antipater nommé procurateur de la Judée malgré les réclamations d’Antigonus, autre fils d’Aristobulus. Antipater, profitant de son empire sur le faible Hircanus, s’empressa d’éleverses enfants, etnomma Phaselus, l’aîné, gouverneur de Jérusalem, et le puîné Iiérode, âgé à peine de quinze ans, gouverneur de la Galilée.
Cet adolescent débuta en saisissant Hezékiah, un chef de brigands, et ses complices et en les faisant massacrer. Le sanhédrin s’émut de cette infraction à la loi; car, chez nous, aucun ne pouvait être mis à mort avant d’avoir été jugé par le sanhédrin. Hircanus, poussé par ce corps, cita Hérode à venir rendre compte de sa conduite. Hérode se présenta à ses juges entouré d’une forte garde qui les réduisit au silence. Cependant, à la fin, le sanhédrin aurait prononcé la sentence de mort d’Hérode, si Hircanus ne l’eût sauvé, en lui conseillant de sortir de Jérusalem. Le gou-
verneur de Syrie nomma Hérode général de l'armée de la Célésyrie. Et il s’avançait sur Jérusalem pour se venger, lorsque son père et son frère l’engagèrent à rebrousser chemin.
L’histoire de la Judée commence dès ce moment à être celle de cet homme , qui fut le plus grand d notre nation, à côté de Salomon et de Judas Macchabée. T .a Syrie devint le champ des disputes, des déprédations des partisans de César et de Pompée. Hérode ne s’attacha pas aux partisans de César tout d’abord. Cassius le protégea, Marc Antoine le grandit. Antipater ayant été empoisonné, Hérode le vengea en faisant tuer l’assassin. Mon grandpère Ozias resta fidèle à la descendance des Machabées; mon père Simon s’attacha à Hérode, séduit par son audace. Hérode avait été confirmé par Cassius dans son commandement de la Célésyrie.
Hérode se trouvait en face de trois dangers : la vengeance d’Antoine qui avait vaincu Cassius, protecteur d’Hérode; la jalousie d’Hircanus, qu'on tâchait toujours d’allumer; et les entreprises du fils d’Aristobulus, Antigonus. Hérode acheta Antoine, qui non seulement lui pardonna d’avoir favorisé le parti de Cassius, son bienfaiteur, mais le nomma, ainsi que son frère Phaselus, tétrarques, et leur livra les affaires de la Judée. Hérode épousa la fille d’Hircanus, ayant déjà une autre femme de l’Idumée, Davis, qui le fit père d’Antipater. Il s'apprêtait à apaiser les partisans d’Aristobulus, en épousant Mariamne la fille d’Alexandre, un des fils d’Aristobulus. Tout cela cependant ne détourna pas l’orage. Antigonus, aidé par les Parthes, s’empara de Jérusalem, prit par trahison Hircanus et Phaselus, et obligea Hérode à fuir au milieu des plus grands dangers, avec sa mère, ses femmes, sa sœur, ses amis, et à aller les renfermer dans la forteresse de Masada, afin de les soustraire à la vengeance d’Antigonus, qui avait coupé les oreilles du vieux grand-prêtre Hircanus et empoisonné les blessures que Phaselus s’était faites, en donnant de la tête contre les murs de sa prison
pour se suicider. Hérode se serait suicidé aussi de désespoir pendant sa fuite, si mon père ne l’eût fait rougir de cette lâcheté et n’eût relevé son courage (1).
Après avoir mis en sûreté sa famille, ses parents et huit cents de ses amis, dans la forteresse, ayant donné congé à huit mille autres qu’il ne pouvait protéger, Hérode songea à restaurer sa fortune. Mon père l’accompagna chez Malchus, roi d’Arabie, qui avait été comblé de bienfaits par son père. Malchus lui refusa son aide. Alors Hérode se sauva par la route d’Égypte, où Cléopâtre se prit d’amour pour lui. Mais mon père l’arracha à cette sirène qui avait perdu maints Romains. Hérode s’embarqua à Alexandrie pour aller à Rome, et vint à Pamphilica, d’où une tempête effrayante le jeta à Rhodes.
La ville était ruinée par la guerre contre Cassius. Hérode l’aida à se relever. Il se fit construire une trirème et aborda à Brundusium, d’où il se rendit à Rome. Hérode, accompagné toujours par mon père, resta à Rome sept jours : cela suffît. Il racheta de Marc Antoine le royaume de Judée, comme il avait acheté la dignité de tétrarque. Le sénat publia le décret. Octave et Antoine le comblèrent de fêtes. Hérode partit immédiatement. Sa famille était assiégée, ses amis persécutés. Il débarqua à Ptolomaïs, près Joppa, s’empara de toutes les villes de la Galilée, délivra sa famille de Masada, prés Jéricho, saccagea la place, et après trois ans de combats, d’aventures, de fortunes et de revers, il conduisit son armée sous les murs de Jérusalem.
Antigonus avait été déclaré ennemi des Romains, et Antoine, alors en Syrie, avait envoyé Sosius avec plusieurs légions pour assister Hérode. Jérusalem fut assiégée du même côté nord d’où Pompée l’avait prise. La résistance des assiégés fut obstinée, mais enfin les troupes d Hérode et les troupes romaines enlevèrent la ville d’assaut. Le massacre fut si énorme qu’IIérode intervint et demanda
(1) Joseph us, liv. XIV, chap. xii, xmet xiv.
à Sosius, s’il ne voulait le laisser roi que d’un désert. Enfin, il obtint des Romains que Jérusalem fût épargnée, payant la rançon du pillage et de l’extermination. Antigonus alla se jeter aux pieds de Sosius, qui l’appela Antigone, mais le traita en homme, le retenait prisonnier. Il le présenta à Antoine. Celui-ci le réservait pour son triomphe. Puis, acheté par Hérode, il lui fit couper la tête à Antioche. Et c’est ainsi que finit, après cent vingt-six ans, le règne des Asamonéens — famille de prêtres, illustrée par tant de faits de courage, laissant le royaume à un Iduméen — un demi-juif, de naissance vulgaire, mais de cœur haut.
Je parlerai ailleurs d’Hérode.
On a peint les Machabées comme un type de héros. Qu’ont-ils fait pour leur pays?
Ils délivrèrent les Juifs des Macédoniens et les livrèrent aux Romains. Ils s’affranchirent des rois de Syrie pour tomber sous la protection des proconsuls impériaux. Mais délivrèrent-il lame de la nation? Le Juif resta juif — c’est à dire, en dehors du mouvement du monde, un sujet de prêtre, quand on aurait dû l’élever à la hauteur de citoyen libre. Or le joug de la doctrine des pharisiens abrutissait le peuple bien plus que le joug delà domination grecque. Puisqu’on violait la loi de Moïse, il ne fallait pas la remplacer parla loi orale des synagogues et du grand-collège. Le pacte de Moïse était lourd : on l’aggrava par une surcharge d’ordonnances ridicules. Les Machabées avaient cumulé les fonctions de grand-prêtre avec celles de roi et avaient créé cette théocratie monarchique qui est une tyrannie superposée à une autre tyrannie. Moïse avait ébauché dans le grand-prêtre le surveillant du roi ; les Machabées en firent le complice et la doublure.
Avec les Machabées triompha la classe moyenne. Celle-ci était revenue de la captivité de Babylone, non pas éclairée par la civilisation fastueuse, Splendide, voluptueuse, active des Assyriens, mais choquée, mais effrayée de la perspective que le peuple, séduit de cet appat, pût
lui échapper, mais envieuse des classes aristocratiques qui visent à donner au peuple la liberté du bien-être et celle de la conscience. L’exil, pour cette partie des Juifs — l’aristocratie sadducéenne — qui jouissait et pensait, n était pasàBabylone, mais à Jérusalem. Le pharisien était le geôlier de l’âme de ce peuple, dont Moïse avait voulu faire non pas l’esclave de Dieu, mais le prêtre. Qu’avait-il gagné, ce peuple, à être délivré des Macédoniens? L’intolérance, la misère, la solitude. Le monde se fermait autour de lui; ce monde était le péché, l’ennemi, l’impureté même, pire encore que .sous les lois du grand législateur : la réserve imposée par celui-ci avait pris les proportions d’un crime sous les pharisiens. Les Machabées n’émancipèrent pas la nation juive : ils la firent changer de joug.
Voilà de quels ancêtres je descendais; voilà à quelle secte j’appartenais. Ma famille, sadducéenne et de gens de guerre, avait dans les veines une goutte de sang des Asamonéens, mon père lui infusa depuis une goutte de sang étranger.
Je pensais à tout cela, ou plutôt, tout cela se déroulait sous ma pensée, comme l’eau d’une rivière passe sous vos pieds, tandis que sur le pont vous contemplez au loin un paysage noyé dans l’ombre. Les trois mots de Cneus Priscus « je le copnais! » soulignés par un ton gracieux, qui dans la bouche de ce bourreau des Juifs acquérait une nuance sinistre, flamboyaient devant mon esprit et l’absorbaient.
Ma trempe n’est pas de celles qui plient sous la peur. Je créais le danger pour avoir lajoie de l’émotion. Je travaillais depuis deux ans à allumer la Judée comme les plateaux de Putéoli, pour donner la chasse à mon ennemi. Je ne m’étais nullement garé ni caché, sans jactance toutefois et sans étourderie ; en sorte que tout le monde
savait que j’inspirais et encourageais tout ce qui prenait forme de haine contre les Romains. La jeunesse de Jérusalem me saluait comme son chef, pour que je demandasse à letre. Ma naissance, le parti saducéen auquel j’appartenais, mon long séjour à Rome, mes voyages en Grèce, en Égypte, en Phénicie, en Syrie, dans toute l’Asie, en un mot, mes goûts, mes habitudes de la vie, lelégance de mes manières, mes relations, ma frivolité apparente, mes aventures, ma maîtresse Marie de Magdala, que j’avais constituée reine de Jérusalem, tout cela, ma figure comprise, me posait comme le point le plus saillant et le plus lumineux de la ville. Était-il étonnant que Cneus Priscus me connût? Cependant, il me parut qu’il y avait dans son intonation douce un grondement, dans son sourire une condamnation.
Justus m’avait suivi, sans que je m’en fusse aperçu. Je me trouvais devant la maison blanche de Marie, cachée derrière un vert rideau de tamariniers, sans y avoir pensé. En traversant le seuil de la petite cour découverte, qui précède la maison, je vis Justus.
— A propos, lui dis-je, viens souper avec nous ce soir. Tâche d’attraper cette ganache de Bar Abbas ; j’ai besoin de me distraire. Et si Manahem est en état de pouvoir se rendre ici, môme en. litière, amenez-le.
Je disais ces mots, lorsque Marie, qui n’était pas encore rentrée du cirque, se montra sous la porte. Justus qui partait, s’arrêta comme fasciné. Il avait peut-être raison.
Cette fille était resplendissante. On aurait dit un rayon d’aurore sculpté en femme. Un flot de jeunes gens l’avait accompagnée jusque chez elle, en lui contant mille sornettes, en la couvrant de fleurs, ne pouvant la dévorer de baisers. Je l’avais crue la plus belle créature de la Judée avant cet éclair de femme qui m’était apparu dans le cirque en appelant Moab, et qui dominait même le mystérieux brouillard dans lequel Cneus Priscus avait plongé mon esprit. Marie n’avait rien conservé du costume des filles de la Galilée. Elle setait arrangé une coupe de
tunique et de péplum de courtisane grecque, taillés dans une étoffe babylonienne. On aurait cru voir Esther sortie des mains de Laïs. Lorsqu'elle envahit la cour, il me sembla qu’un nuage parsemé d’étoiles d’argent fondait sur moi. Elle me sauta au cou. Elle avait été témoin de ma petite scène avec la panthère, et, tandis que tout Jérusalem pensait que je m’étais soustrait aux remercîments de Claudia par modestie ou par dédain, Marie setait dit : C’est pour moi qu’il ne regarde pas la fière nièce de César !
— Très bien, mon lion, s’écria-t-elle en me couvrant de caresses. Oh! que tu étais beau et que je t’aime.
Justus se précipita hors de la cour à la recherche de Bar Abbas. Nous rentrâmes, et je me laissai tomber sur une pile d’oreillers couverts de pourpre. Marie s’aperçut alors que j'étais pâle et que j’étais distrait.
— Qu’as-tu donc, mon amour? s’écria-t-elle. On dirait que tu as la fièvre.
Je racontai à Marie mes préoccupations. Elle éclata de rire.
— Mais, est-ce que ton Romain habite la lune?
— Pas habituellement, je pense.
— Alors, quel beau miracle qu’il te connaisse! Est-ce qu’il y en a deux à Jérusalem qui ont ces yeux bleus comme le lac de Genezareth ; cette peau fine et blanche comme les filles de la Grèce; ces cheveux blonds comme ceux de l’ange qui tenta Ève ; ce duvet comme une mousse d’or qui effleure tes lèvres et ton menton ; cette bouche où le baiser naît comme la Vénus des Grecs des écumes de la mer; ce front enfin, ce tout, qui donne l’insomnie à toutes les filles de Jérusalem et brûle le sang de toutes les femmes mariées.
Je note ici en passant que mon père, accompagnant le roi Hérode dans son dernier voyage à Rome, y avait rencontré un orateur breton, d’Eboracum (York), et avait épousé sa fille, que l’on appelait à la cour d’Auguste l’étoile de Bretagne. J’étais le portrait viril de ma mère.
— Oui, répondis-je à Marie; mais Cneus Priscus n’est ni une jeune fille ni une femme : il est le chacal de Pilate.
— Allons donc, continua Marie ! est-ce qu’il y en a un autre à Jérusalem qui fait de son manteau un pallium et le drape comme toi, qui dompte un cheval comme toi, qui séduise une femme comme toi, qui joue avec le péril comme toi, qui conte ses impressions de voyage comme toi, qui ait lepigramme et l’épée aussi promptes que toi, qui éblouisse, qui étourdisse par la bizarrerie, par le luxe, par l’imprévu, par la mollesse chez lui, par la souplesse dans le gymnase, par l’élégance en public, par l’éclat et la verve dans les cercles privés... comme toi, comme toi, mon bien-aimé, que toute la jeunesse imite ou envie, que tous les maris redoutent?
— Oui, répondis-je, mais Cneus Priscus n’est ni un jeune écervelé, ni un mari jaloux, mais le limier de Pilate.
— Oh! le fin limier, s’exclame Marie, pour découvrir un homme que les sages du pays consultent, auquel le sagan obéit, que les enfants de la Judée regardent comme leur souffle, les guerriers comme leur épée, les timides comme leur voix, les prudents comme leur audace, et qui ressuscite les cœurs éteints à l’espoir de la patrie.
— Oui, mon enthousiaste, lui dis-je; mais Cneus Priscus n’est pas une folle comme toi, ni rien de tout cela. Il est le gibet de Pilate.
— Qu’il se pende donc à son gibet, Pilate. Sais-tu que sa femme est bien belle?
— Vrai! Je ne m’en étais pas aperçu.
En ce moment Justus et Bar Abbas entrent. Marie saute de mes genoux. Ses femmes se montraient à la porte de sa chambre, afin de l’habiller pour le souper.
— J’ai faim, Marie, m ecriai-je, dépêche-toi.
— On parle de faim, ici, dit Bar Abbas. Présent! C’est la seule chose qui me soit restée fidèle en ce monde.
— Et Menahem ?
— Disparu. Les Galiléens l’ont enlevé du cirque.
— Et Moab ?
— Disparu aussi. Les Esséniens l’ont transporté au désert.
— Aucune trace de cette femme qui paraît si éprise de lui?
— Quel malheur que je ne l’aie pas vue, dit Bar Abbas. Je regardais ailleurs : à maître Pilate devenu blanc et vert comme une feuille d’olivier. Il y a des gens qui ont la couleur à ressort : moi, je n’ai pas altéré mon bronze corinthien, lorsque j’ai perdu un pari de cinq cents drachmes. Celte infâme panthère m’a volé. J’avais cru quelle allait gentiment croquer Menahem pour plaire à la Romaine, et pour l’honneur des bêtes de notre pays. Mais bah! elle s’est conduite aussi lâchement que les autres. Ah! jusqu’aux panthères qui deviennent des lapins dans notre patrie. Les tigres adoptent les mœurs romaines.
— Tu es donc désolé que Menahem ait échappé ?
— Non pour l’argent que je dois sur parole et que je paierai en paroles, mais pour l’honneur des habitants du désert de notre Judée. Il faudrait que nous donnassions la chasse aux Esséniens, désormais, pour avoir de l’émotion. Nous n’aurons plus de féroces, en fait d’indigènes, que les grands-prêtres.
— Et les créanciers, je crois.
— C’est vieux cela : ces carnassiers ont usé jusqu’aux bons mots qui les regardent. Mais il y a pire encore aujourd’hui, il y a ceux qui ne veulent pas vous faire crédit. Voilà les implacables !
— Qu’as-tu, Justus, à être sérieux comme un bœuf qui rumine?
— Il flaire, à travers cette porte, ta Marie qui s’habille, dit Bar Abbas en riant.
— Il ne serait pas un fameux chien, répondis-je, car nous flottons dans un air imprégné de baume.
— Moi je préfère le parfum de la cuisine, dit Bar Abbas. La plus belle femme du monde ne vaut pas un quartier de chevreuil aux épices fortes.... pour qui a faim.
Marie parait, et en même temps un esclave égyptien ouvre une porte du côté où le souper nous attendait. En même temps aussi, retentit, à l’entrée de l’habitation, un bruit de pas cadencés, comme celui de légionnaires qui passent. Le bruit cesse, et peu après nous entendons la porte de la cour s’ouvrir, quelqu’un marcher, et parler à l’esclave, de l’entrée de la maison. Je jette les yeux sur les fenêtres. La nuit était tombée, la pleine lune s’élevait majestueusement derrière le plateau de Sion et plongeait ses rayons dans le faubourg de Bezetha.
Cneus Priscus s’était arrêté sur le seuil de la chambre où nous étions. Il paraissait un peu désorienté.
Il se trouvait dans une salle vivement éclairée , où un groupe de personnes se disposait à assaillir un souper, qu’il aurait deviné à ses parfums , s’il n’avait pas vu à droite, par une porte ouverte, les tables dressées, les serfs à l’œuvre; par, une autre en face, sortir une essaim de jeunes esclaves portant les oreillers, les éventails, les fleurs de leur maîtresse; et debout au milieu de la salle, belle comme une journée de printemps, cette maîtresse entourée de ses convives. L’hésitation de Cneus Priscus ne dura cependant qu’un instant, il s’avança, un sourire sardonique contractant les muscles de son visage. Il se sentait heureux du contraste de cette joie avec ce qu’il allait dire et faire.
Si Cneus savait qui j’étais, il savait aussi où me trouver. Je le prévins. En lui lançant un regard significatif, pour lui indiquer cette pauvre femme dont il allait peutêtre briser, en tout cas meurtrir le cœur, je lui dis :
— Mon hôte, soyez le bienvenu. Il y a à table une place qui vous attend.
Cneus Priscus sembla comprendre, s'il ne se sentit pas touché.
— Judas, fils de Simon, dit-il, je viens au contraire t’inviter à souper, de la part du procurateur, fort reconnaissant du noble dévoûment dont tu as fait preuve aujourd’hui.
— Cette brute n’est pas tout à fait brute, dis-je en vieil
hébreu à Justus. Puis à voix haute, en grec, langue ordinaire de ceux qui ne savaient pas le latin en usage entre les Juifs et les Romains, j’ajoutai : J’avais ici des convives; mais ils me pardonneront si je les quitte pour obéir à l’invitation du généreux étranger, qui me l’envoie par celui qui, le plus souvent, est son génie de la mort.
Marie semblait ne rien comprendre; Justus, la dévorant des yeux, ne comprenait rien du tout; Bar Abbas répliqua :
— Je souhaite que ce souper ne te donne pas une indigestion romaine.
J’embrassai, sans répondre, Marie sur les yeux et sur la bouche et suivis Cneus Priscus, qui me précéda sans saluer personne.
A la porte de la rue, la scène changea. Les soldats qui attendaient, sur un ordre ou plutôt sur un signe de Cneus, m’entourèrent, et avant que j’eusse fait un mouvement, mes bras et mes poignets étaient liés.
— Où allons-nous? demandai-je, sans sortir du sangfroid que je m’étais imposé, que je n’avais jamais perdu et ne perdais jamais dans les circonstances dangereuses.
— A la tour Phasaelus, répond Cneus . Priscus avec un léger sourire. Tu y es attendu pour souper.
— C’est là que Pilate t’envoie les reliefs de la table de ses esclaves? demandai-je, avec une moue insolente.
Cneus ne m’entendit peut-être pas : il ne répondit rien.
La ville fourmillait de peuple, car les fêtes duraient toujours. Sous les tentes des grandes places, quelques-uns chantaient, quelques autres jouaient; d’autres se promenaient aux rayons de la lune. Les femmes préparaient le souper, venaient chercher de l’eau aux fontaines, les cruches sur leurs épaules, caquetant du spectacle du jour et du combat des éléphants du lendemain. Je rencontrai un des fils de Hannah qui me reconnut et fit un bond en arrière. Je m’exclamai en vieil hébreu : Du calme!
Dix minutes après, nous étions dans la cour de la tour
Phasaelus. En me livrant aux mains du geôlier, Cneus Priscus observa :
— Ce n’est pas, à proprement parler, à souper que le procurateur t’invite, mais il t’offre un repos sans trouble. Quant au souper, comme ici nous n’avons que des reliefs d’esclaves, je n’oserai pas t’humilier en te les faisant présenter. Bonne nuit, et que Vénus te donne en rêve ce que ta maîtresse donne à ton atni.
— Merci, compagnon. La tienne n’a plus rien à donner : elle a été dévalisée. Tu es plus heureux.
On m’amena sous la porte d’une cave qui s’enfoncait dans les entrailles de la colline. Je me sentis poussé, je roulai je ne sais combien de marches, et je me trouvai couché tout au long sur une espèce de corps fétide et mou, heurtant des pieds, dans les ténèbres, à quelque chose qui me parut une carcasse, donnant des mains sur je ne sais quoi de froid et de gluant qui sauta au contact et qui était probablement un crapaud ou un lézard. A ces sensations de répugnance, je rebondis et grimpai de nouveau jusqu’à la marche supérieure de l’escalier. Là je tâchai de rester debout le plus longtemps que je pus; puis comme je sentais le sang danser un ardent sabbat dans mes veines, et que le vertige m’entraînait malgré le calme le plus absolu de mon esprit, je m’assis. * .
Les rats, les crapauds, les lézards, que sais-je, se donnaient festin ou bataille dans le thorax du squelette. Ils criaient et s’entre-dévoraient. Des reptiles plus timides rampaient sur mes pieds. Les marches de l’escalier étaient glissantes d’humidité. Tous ces dégoûts cependant ne me faisaient pas oublier que j’avais faim, surtout soif. Mon gosier semblait en feu, ma bouche était sèche comme les feuilles du désert. L’âme s’efforça de dompter le corps; puis elle y renonça. Je pensai froidement, tandis que toute ma personne brûlait. Chose étrange! dans les situations difficiles, c’est le passé qui nous accable et l’avenir qui nous sourit. Je n’avais pourtant rien qui dût m’inquiéter beaucoup, aucun regret, aucun remords. A vingt-trois ans,
on n’a qu’à dénombrer ses plaisirs; tout au plus quelques chagrins de cœur. Je n’en avais pas.
J’avais quitté Rome, où des maîtres grecs avaientaccompli mon éducation, à l’âge de vingt ans. J’avais voyagé, revenant à Jérusalem, en Grèce, en Égypte, dans l’Arabie, dans la Phénicie, dans toute l’Asie enfin, à travers les courtisanes, les spectacles, les festins, les cours, les aventures les plus délicieuses, ayant un corps d’acier ciselé en forme de femme. A Tibériade, ma parente Hérodiade avait fait des folies pour me retenir. Marie, que j’avais rencontrée à Magdala, m’avait, je dirais presque, enlevé.
' Tout cela était gai, rose, lumineux; et cependant t;es souvenirs m’accablaient. Le plaisir avait tourné à l’aigre. Mon père était mort. Ma mère, toujours maladive et ennuyée du soleil de la Syrie, ne s’occupait que d’ellemême, un peu de mes sœurs. Mais elle fuyait le chagrin comme une menace de mort, songeait à sa propre personne, à sa vie, à sa santé, à son bien-être. Elle aurait tordu le cou au Saint-Esprit pour se préparer une tasse de bouillon laxatif. Ma mère aurait appris avec une résignation héroïque que jetais en prison... pour la cause de mon pays. Cette pauvre femme ne détestait que les Romains, ne comprenait que sa Bretagne.
Marie n’avait qu a choisir sa consolation, entre deux : oh! le pauvre Judas! Toute la jeunesse de Jérusalem lui offrait cet adoucissement à son chagrin, y compris les vieillards, le sagan en tête.
Pourquoi me tordais-je donc au souvenir de ma mère et de Marie? Les ténèbres, la faim, la soif, déteignent sur l’âme : l’étoffe reste la même ; la couleur se salit. Qu’avaisje à craindre de l’avenir? La mort sur la croix ou dans un cirque. C’était lugubre ce sort, à vingt-trois ans, quand la nature et la société ont tout fait pour parsemer votre route de bonheur. Et cependant, cela ne m’effrayait pas. A la place de la croix, je voyais cette Romaine dont j’avais sauvé la vie, qui dictait l’arrêt derrière la chaise curule de son mari; dans le cirque, je voyais cette fille mysté-
rieuse qui se mêlait à tous mes rêves et enveloppait tous mes souvenirs et mes espérances. Partout où mon âme se rouvrait, elle se heurtait à cette fascination. Par cette image commença ma course à travers le passé et l’avenir; sur cette image je m'endormis.
Combien de temps ce sommeil dura-t-il? Etait-ce encore nuit, ou le jour avait-il pointé? Je n’en savais rien. Une douleur aiguë me réveilla en sursaut. Un rat entamait mon talon, après avoir dévoré la sandale. Je me levai . La bataille dans le squelette continuait toujours. Et pas d’autre bruit n’arrivait jusqu a moi.
Plusieurs heures se passèrent encore ainsi. Cette fois, l’âme reposait: le corps se laissaitaller à tous les spasmes. Je dis tous les spasmes; en réalité un seul les absorbait tous : la soif! Je semais le sang bouillonner dans mes yeux. A la fin, il me sembla entendre un bruit dans les corridors du cachot ; puis un pas lourd s’approcher, une voix grommeler sourdement, un trousseau de clefs s’agiter, une clef entrer dans la serrure de la porte contre laquelle je m’appuyais, et je sentis cette porte s’ouvrir, mugir sur ses gonds, frapper sur mes épaules, me pousser avec force et me précipiter au bas de l’escalier.
Au maigre jour qui filtra par cette ouverture, je saisis d’un coup d’œil le tableau sans nom de ma geôle. .Tous les fils de la pourriture sautèrent, fuirent, grimpèrent, glissèrent en tous sens, et allèrent s’abîmer dans une espèce de gouffre noir et infect, qui s’ouvrait béant à un angle de la prison. C’était bien un squelette qui gisait sur cette terre humide et noire comme celle d’un marais. Les murs verdâtres étaient marqués de signes faits au clou : des souvenirs, peut-être des malédictions. Au haut de l’escalier, sur le seuil, dans le vide de la porte, dessiné en noir par le jour venant de derrière, se tenait debout le geôlier. C’était un vieillard. -
— As-tu bien dormi, mon enfant? me demanda-t-il d’une voix pateline qui me donna le frisson, — voix semblable à ce doux rauquement du tigre qui joue avec ses petits.
Sü
Je le regardai , en montant quelques marches , et m’arrêtai soudain en le voyant faire un mouvement de retraite.
— Parfaitement, répondis-je, et vous, mon père?
— Très mal : une puce m’a agacé. Mais tu dois avoir faim, mon pauvre enfant? continua-t-il avec le même ton de voix.
J’avais pris l’habitude, en me trouvant, dans les situations douteuses, en présence de quelque chose ou de quelqu’un que je ne comprenais pas, de me donner un rôle qui se prêtait à toutes les évolutions. Ce rôle était la fatuité. La fatuité est un terrain moyen et neutre, d’où l’on peut exécuter tous les mouvements. Un pas en arrière, et c’est la niaiserie, c’est Antoine ; un pas en avant, et c’est l’esprit, c’est Alcibiade ou César; un pas à côté, et c’est le sot, c’est Samson ou Goliath ; un pas de l’autre côté, et c’est la finesse prétentieuse, c’est Salomon. Bref, de ce point central de la fatuité, on peut entrer dans tous les autres rôles sans effort et avoir le temps de sonder, de comprendre, de se décider, sans rien compromettre étourdiment. Aussi, à la question si singulière du geôlier, je répondis :
— Faim? pas le moins du monde. Je viens de dîner.
— Comment donc? s’écria-t-il d’une voix rauque cette fois, et chevrotante de colère. Est-ce qu’on aurait volé la clef de ma ceinture?
— Nullement, mon cher père, répondis-je avec un accent calme.
— Mais alors?
— Alors, j’ai assommé d’un coup de poing un rat gros comme un lapin, qui s’amusait à essayer ses dents contre le soulier que voici, et je l’ai mangé. Il était délicieux, bien autre que les sauterelles des esséniens du Jourdain !
— Tonnerre d’un tonnerre! s’écria le vieillard, et dire que je n’avais pas pensé à utiliser ce gibier pour la nourriture de mes locataires ! Merci, mon enfant : tu me fais une rente. Je regrette cependant que tu aies si bien dîné.
Je me proposais de te servir un joli ramier, rôti entre deux tranches de pain imbibé d’huile et de vinaigre avec des feuilles de laurier...
— Excellent, mon père, excellent : je vous permets de servir cela à souper à un conducteur de chameaux ou de dromadaires qui doivent le goûter fort.
— Tiens, tiens ! le roi Hérode s’en régalait !
— Le roi Hérode était le petit - fils d’un chamelier d’Askalon.
— Et que dis-tu d’une poêlée de foie de chevreuil et de poulet au romarin et au vin, relevé avec des olives ou des champignons, ou bien encore d’une friture d’azyme au lait et au miel, assaisonnée d’une cruche de vieux Chypre?
— Oui, répondis-je d’un ton nonchalant, j’ai vu quelquefois servir cela aux serfs galiléens de mes étables.
— Mais pour toi, mon prince, fit le vieux drôle, que te faut-il alors pour te plaire?
— Mon ordinaire est simple, dis-je; un filet de tigre rissolé sur les charbons, au sel et au piment, et des ris de crocodille bouillis dans de la myrrhe. Cela ne coûte rien et est fort exquis.
— Tes ordres seront accomplis, mon seigneur, dit l’homme en ricanant et en partant.
Le geôlier romain est atroce : le Juif est hideux. Je commençai à m’effrayer des intentions sinistres que je croyais entrevoir. On envoyait ce misérable pour ajouter au supplice réel de la faim et de la soif, celui de l’attente, de la vision d’un repas que l’on se proposait peut-être de laisser toujours espérer, jamais arriver. Et je me confirmais dans cette crainte par la circonstance que l’heure ordinaire du repas juif devait être depuis longtemps passée; car, à la couleur du jour que j’avais entrevu, il m’avait paru que la moitié de la journée s’était déjà écoulée.
La causerie sur le dîner avait augmenté les spasmes de mon estomac. Je m’assis de nouveau sur le haut de l’escalier et j’écoutai pour me distraire.
La ronde infernale des reptiles et des rampants de ma geôle avait cessé. Maintenant il n’y avait que les artères de mon cou et de mes tempes qui battaient, et dont je sentais le bruit dans le vide. Je n’aurais jamais cru qu’il eût été si affreux pour l’homme, de se trouver face à face avec lui-même dans le silence, la solitude et les ténèbres. A force de fixer mon attention pour percevoir des sons, échos de la vie, je m’endormis, ou plutôt m’engourdis de nouveau.
Combien de temps se passa-t-il encore? Étais-je tombé de l’engourdissement dans l’évanouissement? Je n’en sais rien. Je revins à moi-même au contact d’une main qui se posait sur mon cou à travers la porte entre-bâillée, pour m’empêcher de rouler de nouveau au fond de mon puits, et à la lueur enfumée qui s’échappait de la lanterne de mon geôlier. Celui-ci avait l’air contrarié.
— Viens, me dit-il brutalement.
— Où? fis-je en allongeant mes bras et en bâillant comme quelqu’un qui se réveille.
— Où? riposta-t-il; où va-t-on en sortant d’ici? où peuton aller?
— Chez soi, par Dieu, répondis-je, bien que le frisson parcourût mes veines.
— Oui, répliqua la momie; chez son Père toujours.
On me lia les mains derrière le dos et on me poussa dans la cour. Là Cneus Prisais m’attendait avec quatre hommes seulement. Il fit un signe. Un de ses hommes m’attacha sur la figure un morceau de vieille étoffe si étroitement, que je pensai un moment qu’on allait metouffer.
— Je ne respire pas, m’écriai-je avec un effort.
— Ce n’est pas nécessaire, répondit Cneus : c’est un luxe dont une moitié de la création a trouvé le moyen de se sevrer.
On me poussa.
Je compris qu’il fallait se mettre en marche. L’air . frais du soir qui avait effleuré mon front m’avait un peu
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LES MÉMOIRES DE Jl’DAS.
rapimé. Lamarche me faisait du bien. Ma respiration hors delà puanteur horrible de la geôle, bien que gênée, m’insufflait de la vie. Tout le monde se taisait, excepté l’hirondelle laborieuse qui prenait les premières lueurs rouges de la pleine lune pour celles du soleil couchant. J’avais, dans la cour, jeté un regard soudain à un enclos de ciel vermiculé d’étoiles qui m’avait charmé. Je ne savais pas encore que le ciel fût si beau à voir! En sortant de la cour du château, nous commençâmes à descendre; mais on m’avait fait faire tant de tours et de détours et traverser tant de corridors et de portes avant de commencer cette descente, que je ne pus plus m’orienter ni comprendre où nous allions. Ce mystère m’effrayait par moments, puis il me consolait.
— Depuis quand Pilate est-il devenu si pudibond et si cauteleux dans ses exécutions? me disais-je. Depuis quand, ajoutais-je, exécute-t-il avant le jugement? Ce Romain est sombre et sévère, maisjuste, ou plutôt esclave de la légalité. L’homme qui a massacré un peuple désarmé, l’autre jour, aurait de la pudeur cette nuit et caquetterait avec le qu’en dira-t-on à Jérusalem? Hum, hum !
Une bouffée d’air parfumée, qui me caressa les’narines malgré le drap étendu sur ma figure, m'annonça que nous étions près d’un jardin. Cela fut encore une révélation. Pour me faire changer de prison ou m’amener au prétoire ou au sanhédrin, nous n’avions pas de jardin à traverser. Nous pénétrâmes dans une allée. Je sentais le sable fin des rivières bruire sous mes pieds. L’odeur qui m’enivrait ne pouvait venir que de quelque serre, l’automne n’ayant pas de ces fleurs dans notre climat. Enfin, nous nous arrêtâmes. J’entendis quelqu’un de l’escorte s’éloigner, pour aller probablement chercher des ordres, puis revenir peu après, et toujours en silence. Cependant, je comprenais parfaitement que nous étions prés d’une maison; car mon bandage n'empêchait pas le bruit des voix et du mouvement d’arriver jusqu’à mon ouïe. Nous attendîmes un quart d’heure peut-être. A lâ fin, il me sembla entendre
un pas léger, le frôlement d’une robe de femme. Je ne me trompais pas. J’entendis aussitôt le pas de mon escorte s’éloigner, puis une main de femme saisir la mienne en me disant tout doucement : Viens.
Je ne répondis rien. Mon cœur battait fort. Cette main était si douce et si tiède, cette voix était si veloutée, que je crus un instant toucher ces mains des courtisanes de Rome qui donnaient le frisson à Caton lui-même, entendre cette voix des hétaires de Corinthe, qui troublait jusqu’à la raison de Socrate.
Nous suivîmes maints corridors, passâmes quelques atrium , montâmes et descendîmes quelques escaliers, tandis qu’un bruit délicieux d’eau, tombant dans des vasques de porphyre flattait mes oreilles, exaspérait ma soif. Nous nous arrêtâmes encore. La personne qui m’accompagnait souffla à l’oreille d’une autre quelques mots que je ne pus pas saisir, bien qu’en grec. Cinq minutes après, la même personne revint, dit quelques mots de la même façon et nous nous remîmes en route, en descendant quelques marches et en suivant un portique; car l’air qui effleurait mon front était frais. Enfin nous pénétrâmes dans une chambré dont l’atmosphère épaisse et chaude étouffait.
— Nous voilà, dit-elle; que les dieux réalisent tes souhaits !
Elle disparut. Je restai un moment dans le silence. Puis une main se porta à mon bandeau, tandis qu’une autre coupait les cordes qui meurtrissaient mes mains. Les cordes se détachèrent, le bandeau tomba. Je vis. Je restai ébloui !
En ce même moment, mes amis, chez le sagan , me croyaient perdu.
C’était le dernier jour de la fête des Tabernacles, le dernier aussi des spectacles du cirque donnés par Pilate. Les Juifs des provinces venus à Jérusalem pour la so-
lennité nationale allaient retourner chez eux , la nuit même et le lendemain. Les Juifs de Jérusalem, qui avaient pris place sur les marches de l’amphithéâtre, avaient été moins nombreux encore que les jours précédents. Le niveau de la haine de la grande ville montait : le sang balayé avait laissé des traces ineffaçables. Les chefs des partis de la Galilée, de la Pérée, des deux tétrarchies voulaient savoir le dernier mot pour agir en conséquence. La nouvelle de mon arrestation n’était encore connue que des chefs; elle avait irrité leur colère. Hannah tremblait pour lui-même et se trouvait embarrassé. La hauteur où je l’avais remorqué lui donnait le vertige.
On avait su que j’étais englouti dans les entrailles de la tour Phasaelus. Les limiers du sagan avaient sondé le palais d’Hérode : il se taisait. Ce silence effrayait d’autant plus le sagan. Marie croyait qu’après le banquet de Pilate, j’avais poussé jusqu a Jéricho pour voir ma mère.
Hannah aurait voulu éviter de recevoir nos émissaires des provinces, se sachant surveillé par Pilate, sachant aussi qu’il y avait un espion au milieu de nous. Mais il ne le pouvait sans déchoir, sans soulever des soupçons chez les amis, comme il les avait éveillés chez l’ennemi.
L’ex-grand-prêtre venait de se lever de son somptueux dîner, lorsque les conspirateurs échappés au traquenard de Cneus Priscus dans la maison inhabitée de Josaphat, commencèrent à faire irruption dans son superbe palais. Ce fut d’abord Jésus Bar Abbas, qui, après avoir flairé autour de la résidence du procurateur toute lajournéepour happer des nouvelles, retournait maintenant de la tour Phasaelus, où, pour tout renseignement, on lui avait donné des coups de pied. Décidément, pour eux, Moab avait disparu ; moi, j’avais été enlevé. Bar Abbas entra en se grattant les parties luxueusement endommagées et en maugréant :
— Oh non ! on ne dira plus que Bar Abbas ne paie pas ses dettes : celle-là je la paierai. Je crois qu’il y a lésion d’os dans mes régions occidentales. Et puis, j’ai failli
être enlevé. Est-ce que le dîner quotidien me donnerait donc une bonne mine? Une drôlesse, à votre porte même, sagan, s’est accrochée à mon manteau, qui n’en pouvait mais, en me disant d’une bouche rose sentant délicieusement l’oignon, quelle avait paré son lit de sangle d’un tapis peint d’Égypte, quelle avait parfumé sa chambre de myrrhe, d’aloès et de cinnamome, et quelle m’invitait, comme si j’eusse été le roi Salomon (1). Ët elle tirait mon manteau d’un côté, tandis que moi, pressé d’arriver ici, je le tirais d’un autre, et voilà que la moitié de mon couvredos s’en va où j’aurais bien voulu aller moi-même. Est-ce que vous n’auriez pas un manteau de rechange à me prêter, sagan?
— Deviendrais-tu honnête homme par hasard?
— Jamais. Ça rapetisse. J’aspire à être grand-prêtre.
— Va souper, dit le sagan en riant. Une place à table te vaut mieux, je pense, que la place de grand-prêtre.
Menahem, appuyé sur quelques-uns de ses amis, entre en ce moment, et peu après les autres arrivèrent. »
L’endroit où le sagan recevait les conspirateurs était une chambre de retraite, dans un coin reculé de son palais, donnant sur une cour et dans la rue par une porte ménagée dans un panneau. Les murs étaient incrustés de marbre vert, le plafond de bois de cyprès fouillé de rosaces. Éclairée par un seul candélabre, cette chambre avait un aspect funèbre; cette assemblée avait l’air d’une réunion de bandits. Car les figures de ces jeunes gens, en grande partie, étaient fières et mornes. La lumière inondait de sa flamme rougeâtre la tête jaune à barbe grise du sagan; et ses yeux noirs, vifs, inquiets, perçants, brillaient d’un double éclat, relevés par une longue tunique blanche et par un caftan bleu entouçé d’un cercle d’or. Il avait l’air grave et se taisait, jouant avec sa longue barbe. Hannah était un homme d’un peu plus de cinquante ans. On attendait de lui des explications sur mon arrestation et sur ma
(1) Proverbes, VII.
situation, sur le massacre occasionné par le rappel de loffrande, sur l’attitude prise par les habitants de Jérusalem, sur la conduite à tenir. Voyant que Hannah s’apprêtait à écouter plutôt qu’à parler, Menahem dit :
— Sagan, nous partons cette nuit; qu’allons-nous dire à nos frères pour les consoler de la nouvelle funèbre qui nous a déjà précédés et qui a jeté le deuil dans tant de cœurs ?
— Qu’il faut espérer, répondit le sagan. Où la graine tombe, l’épie lève.
— Cela ne suffit pas, reprit Menahem. Il faut que nous sachions, quand cet épi poussera, qui le moissonnera, qui il nourrira. Nous n’avons pas tous les mêmes croyances, le même but.
— Nous avons tous la même haine, au moins, je l’espère.
— Oui, mais à qui profitera l’explosion de cette haine? Quand Judas est venu visiter nps villages et mettre la main sur nos cœurs meurtris; quand il s’est enfoncé dans le désert pour y aller réveiller des âmes qui abhorrent le sang et n’ont que la prunelle de Dieu pour patrie; quand il a lié à la même œuvre le sadducéen dédaigneux et le pharisien cupide, il avait trouvé un terrain neutre où des gens qui se battaient hier pouvaient se donner la main le lendemain.
— Il avait désigné le terrain que je lui avais indiqué, observa le sagan.
— Eh bien, c’est précisément cela dont nous doutons maintenant. Judas nous avait promis : plus déjugés, plus de rois, plus de prêtre-roi, plus de roi-préfet de l’étranger, plus de tétrarque ou d’ethnarque. Les juges ont abouti à Samuel, qui rendit le pouvoir héréditaire en sa famille, dans ses fils prévaricateurs, avares et cruels, Joël et A bfà. Les rois ont abouti à Roboam, qui occasionna le partage de la monarchie, et à Osée et Sédécias, qui occasionnèrent l’esclavage du peuple juif à Babylone. Les prêtresrois ont abouti au tyran Aristobulus, à l’imbécile Ilircanus et à l’intervention des Romains. Le roi, préfet de
Rome, a amené le partage de la nation en provinces étrangères. Il n’y a plus de peuple hébreu. Or c’est ce peuple qu’il s’agit de faire revivre !
— Est-ce que ce ne sont donc pas là mes idées ?
— Oui ; mais au profit de qui ce peuple revivra-t-il? Voilà où la question se complique et où les opinions se divisent. Vous, Hannah, voudriez vous faire déclarer roi et investir votre fils de la dignité de grand-prêtre. Et vous vous êtes déjà mis en chemin, en faisant occuper cette place par votre beau-fils Caïphas.
— Qui nous trahit gentiment , s’exclama Bar Abbas en entrant et en saisissant au vol ce nom suspect.
Hannah le foudroya d’un regard de mépris, et sans daigner lui répondre, affirma :
— Je n’ai pas cette idée.
— Si vous ne l’avez pas aujourd’hui, elle vous viendra demain, continua Menahem. Les pharisiens voudraient faire revivre les temps de la reine Alexandra, où ils étaient tout, régnant sur la reine et le peuple. Les sadducéens se disent : Si nous ne gouvernons pas le pays, mieux vaut d’avoir les Romains, qui nous donnent la paix et la sécurité. Les esséniens voudraient faire une communauté de tout, supprimant le mariage, et livrant ainsi en cinquante ans la Syrie à la curée des léopards et des loups. Nous, enfants de Judas le Gaulonite, nous voulons le règne du peuple, par le peuple, pour le peuple...
— Vous voyez donc que, tout cela étant absurde, interrompit Hannah, il faut effacer les partis dans une grande idée.
— Il faut les fondre dans un intérêt commun , nous
avait dit Judas, continua Menahem.
— Ecoutez, mes enfants, interrompit de nouveau Hannah, le général Lysius, qui allait s’abattre sur la petite armée de J udas Machabée, amenait avec lui des marchands d’esclaves romains pour leur vendre les prisonniers qu’il allait faire : il fut battu. N’imitons pas ce fou. Chassons d’abord les Romains, après nous verrons.
— Cet après se trouvera peut-être devant une résolution déjà arrêtée.
— La rédemption des peuples fut toujours une œuvre de foi. Si on la discute avant, elle échoue; si on la discute ensuite, on la perd. Est-ce que le peuple demanda à Moïse : Où nous conduis-tu?
— Voilà pourquoi Moïse le promena pendant si longtemps dans le désert, le nourrissant de sauterelles à la sauce de rosée, s’écria Bar Abbas. J’aime mieux les oignons, moi, qui, par parenthèse, en Egypte, sont excellents. On nous dit : Faites-vous tuer, pour avoir après l’honneur d’avoir un tombeau, ou de montrer vos balafres dans une patrie soumise à un maître indigne ! Merci , papa : c’est le maître lui-même dont je ne veux pas, s’appelât-il Pilate ou Hannah. Avec ça que l’on soupe bien chez toi, sagan!
— Voyons, mes enfants, ce n’est pas pour discuter ces questions que vous êtes venus chez moi, à cette heure, quelques instants avant votre départ. Abrégeons. Qu’est-ce que vous avez à me dire ? qu’est-ce que vous voulez savoir?
Hannah paraissait ennuyé. Tout ce qu’on lui racontait était pour lui nouveau. Il figurait comme le chef d’une conspiration dont le programme lui arrivait comme une révélation. Il ne se reconnaissait pas en tout cela. Je ne l’avais jamais initié au but final de cette œuvre dont il paraissait le créateur. Il n’était autre chose qu’un nom : pourquoi aurai-je fait de lui un corps, une pensée, un être? Il avait fallu m’expliquer avec les frères de Judas de Gamala, parce que ces gens étaient les seuls hommes, au milieu de ces enfants qui se donnaient l'air d’hommes parce qu’ils avaient de la barbe. Voilà donc le sagan embarrassé et les autres déroutés. Menahem, qui était le plus jeune des frères de Judas de Gamala, et qui joua depuis un grand rôle dans l’essai de délivrance de notre pays, répondit :
— Nous avons à te dire une chose, sagan, et nous voulons en savoir beaucoup. Judas est tombé dans les mains de nos ennemis : il faut empêcher à tout prix qu’on le tue.
Si les habitants de Jérusalem ne sont pas assez forts pour s’opposer à cet attentat, nous ne partirons pas et nous résisterons.
— Si J udas n’a pas succombé, si Pilate ne l’étouffe pas dans le fond de ses cachots, Judas sera sauvé, affirma le sagan.
— Le promettez- vous ?
— Je le jure, dit le sagan.
— Oui, répliqua Bar Abbas, maisne répète pas, Hannah, le serment que tu fais à ton vicaire Caïphas. Celui-ci t’en ferait relever par Pilate, en réalisant toute cette palissade de si, dont tu as entouré ta promesse. Ce grand-prêtre-là ne m’inspire aucune confiance. Cette figure pointue sur un corps cassé, cette figure jaune comme un citron sur un corps chamarré de bleu, d’or et de pierreries, m’a l’air d’un serpent blotti dans la peau d’un renard. Il vend des moutons juifs aux bouchers romains, qui, à leur tour, lui apprêtent des côtelettes pour son repas.
— C’est infâme, ce que l’on dit là, hurla le sagan. Y a-t-il quelque autre qui ose le répéter?
— Personne ne l’osera, remarqua Bar Abbas, car l’infamie a un privilège de souverain : elle peut tout dire! Mais beaucoup pensent comme moi.
— Brisons là, s’écria le sagan. Oui, Judas sera sauvé, si Pilate en ordonne le supplice en public. Nous ne sommes pas assez forts pour démolir ses donjons. Après?
— Voici maintenant ce que nous voulons savoir, sagan, reprit Menahem. Que devons-nous dire à nos frères des provinces pour justifier la conduite de Jérusalem dans le massacre des jours derniers?
— Que ne voulant pas engager une bataille, mais seulement sonder l’esprit public, nous compter, nous reconnaître, nous n’avions pas préparé et distribué des armes; que Jérusalem a été surprise, assaillie à l’improviste et vaincue, avant quelle eût eu connaissance de l’attaque de l’ennemi ; que Jérusalem a eu sa large part de victimes, et que vous l’avez vue dans le deuil protester par sa fuite et par son absence des spectacles contre un maître étranger.
— Que devons-nous dire à nos frères des provinces pour les éclairer sur l’avenir ?
— Que l’avenir est souvent dans les mains de Dieu, mais que l’homme audacieux le lui arrache toujours : qu’il faut vouloir, puis vouloir, vouloir toujours. Qui veut, peut.
— Nous voulons tous, dit Menahem; mais que faut-il faire pour pouvoir?
— Avoir des armes; savoir s’en servir; avoir du cœur, de la confiance, de la discipline; ne se fatiguer jamais; ne pas désespérer dans les revers ; ne pas s’enivrer dans le succès; croire à sa force et à son droit; ne reculer devant rien, lorsqu’il s’agit de perdre l’ennemi; rester unis; se garer des flatteries de l’étranger, en refuser même le bien, même la justice, même les bienfaits, même l’amour; jamais de quartier; devenir une idée moulée dans un homme et faire de cette idée une obstination.
— Nous le ferons, dit Menahem.
— Alors, la victoire est certaine.
— C’est beaucoup trop de choses, grommela Bar Abbas. Or j’ai vu les Espagnols, les Bretons, les Gaulois, les Germains vouloir tout cela, et, malgré cela, succomber. Les Romains ne savent qu’une chose.
— Laquelle donc?
— L’heure. Tout est là. Ces gens passent leur vie à regarder la méridienne dans les places des Peuples. Varus, qui était borgne, fut coupé en morceaux. Voulezvous écraser les Romains? Faites-vous Romains. Depuis que je suis Juif, je ne reçois que des coups de pied : dans les légions je pourfendais.
— Continuez, dit le sagan à Menahem.
— Que fera Jérusalem?
— Elle donnera le signal.
— Hum ! fit Bar Abbas. Je ne vis jamais les trompettes se battre, excepté dans les déroutes où chacun s’en tire comme il peut. J’aimerais mieux que Jérusalem fit sa besogne ici, tandis que les autres la font ailleurs, tous au même temps.
Le sagan se démenait, car le sacripant n’avait pas entièrement tort.
— Et puis? demanda Hannah.
— Quand sonnera l’heure de l’action? En quel lieu? A quel mot d’ordre faut-il commencer? demanda Menahem.
— Toute heure est bonne quand on est prêt : nous veillons. Pas de lieu désigné d’avance ; pas de mot d’ordre qui peut être mal compris. Cependant, venez au paschah prochain comme vous iriez à la bataille : dites adieu à vos femmes, à vos enfants, à vos vieux parents et... regardez au Temple. Dieu est la force et la vérité.
— Bah! bah! bah! s’écria Bar Abbas. Tout cela n’est que le galimatias de ceux qui voient les choses toujours de loin. Cette force et cette vérité nous ont joué les plus ineptes tours. Le peuple juif a regardé toujours le Temple, et cela n’a pas empêché que les Egyptiens et les Assyriens, et ceux-ci, et ceux-là, et quiconque a voulu ne l’aient amené captif comme du bétail. Le Temple a été pris, repris, brûlé, refait, profané tant de fois; et la force et la vérité ne se sont pas dérangées pour décocher la plus petite et ridicule foudre qu’un Jupiter de village aurait trouvée dans son être. Ecoutez-moi, mes frères, moi qui ai vécu vingt ans avec ces gredins-là. L’heure et le lieu pour extirper les Romains de votre sol sont quand ils s’y attendent le moins, et où ils s’y attendent le moins, si toutefois vous ne pouvez pas les attaquer partout. Quant au mot d’ordre, il n’y en a qu’un : pas de grâce! destruction, dispersion des cendres mêmes de ce que l’on détruit. Les Romains sont comme une punaise épargnée à l’automne, qui se relève légion au printemps.
Le sagan regarda Bar Abbas avec un foudroyant froncement de sourcils, choqué, irrité de se voir contredit par un tel homme, d’une telle façon. Bar Abbas, faisant semblant de bâiller, lui répondit par un clignement dyeux significatif. Menahem demanda :
— Faut-il du silence?
— Notre lutte est celle du droit contre la force, répondit le sagan ; nous n’avons donc pas besoin de parler pour nous justifier : nous avons besoin d'agir pour réussir. Le silence est la moitié du succès.
— Ab! encore des lieux communs, s’exclama Bar Abbas en haussant les épaules. Le silence indique la peur. Pourquoi changer en conspiration ce qui peut, ce qui doit être guerre? Pour renverser les Romains, nous avons besoin du nombre; toute la nation doit tremper la main dans l’écuelle. Or, si vous vous cachez, si vous parlez bas, si vous n'appelez que les élus et les initiés, vous serez en petit nombre et écrasés comme des lézards. Si aucun ne l’ose, je me charge d'aller présenter à Ponce Pilate — l’homme à la figure pâle et au cœur de sang — son congé de Jérusalem pour le 15 du nisari, jour du pàschah des fils de Jacob. Drôle de vieillard! Fut-il heureux d’avoir une femme qui lui glissait dans le lit des jeunes maîtresses! Ah! non, c’était son père... enfin, n’importe.
— Alors, quelle attitude devons-nous prendre en face des deux tétrarques, surtout d’Antipas ?
— La réserve, dit Hannah. Les observer; car ils ne sont pas les amis du peuple juif, mais les geôliers de Rome.
— Par exemple! s’écria Bar Abbas. Comment! vous voulez donc augmenter le nombre de vos ennemis ! N’avezvous pas assez des Romains? Il faut compromettre, au contraire, ces tétrarques; il faut les séduire par l’appât de la reconstruction du royaume d’Hérode, qu’ils souhaitent déjà. Plus vous auriez de chasseurs à cette chasse maudite, plus vous seriez sûrs de tuer la bcte. Nous verrons ensuite qui doit en obtenir la peau. Certes, ce ne sera pas moi. Je me contenterai d’en avoir la curée, comme les chiens.
— Mais alors qui sera le chef qui conduira toute cette œuvre? demanda Menahem. Les tétrarques, le sagan, le grand-prêtre, la synagogue, le sanhédrin, le grand collège, les fils de Judas de Gamala, les saducéens... tous se
loi
LES MÉMOIRES DE Jl'DAS.
croient le droit du commandement et de la direction. A qui devoDS-nous obéir?
— La direction, dit Hannah visiblement embarrassé à cette question , est à ce conseil composé des délégués des partis. Pendant le combat, lorsque l’heure du combat sera indiquée, chaque parti choisira son chef. Après le triomphe, tous concourront au choix du chef, ou, chefs et manœuvres, nous serons tous réunis dans le même supplice.
— Voilà un beau chaos! objecta Bar Abbas. Cependant, cela ne se décide pas d’avance. Le chef sera le plus hardi, le plus heureux, peut-être le plus riche, le plus rusé ou le plus intrigant. Mais il surgira à coup sûr des événements, il ne s’imposera pas à eux. Supposez que c’est moi qui aie le bonheur de chasser Pilate de Jérusalem; croyezvous que je vous laisserais, puissant sagan, faire la pluie et le soleil dans la ville, comme vous le faites maintenant? Rappelez-vous Hérode. Mais ne touchons pas cette question à présent. Il s’agit de chasser les Romains : nous nous égorgerons après pour élever un maître qui égorgera ceux qui resteront. Que voulez-vous que fasse un maître arrivé ainsi, s’il n’égorge pas un peu? Vous ne voudriez, certes, pas que votre seigneur mourût d’ennui. C'est si doux de massacrer ses amis de la veille qui deviendraient exigeants le lendemain! On s’affranchit.
Un vieillard, tout vêtu de blanc, bronzé comme un chamelier du désert, resté jusque-là silencieux et en arrière, s’avança au milieu de la salle et, interrompant et écartant de la main Bar Abbas, s’écria :
— Je vous le dis : tout cela, c’est de l’ineptie : il nous faut un prophète ou un messie (1).
Cet essénien avait touché d’un mot au cœur de la situa-
(1) » Une autre raison explique l’incrédulité de la Judée. L’abandon avec lequel ce pays se prêtait au merveilleux avait été assujetti, dès l’origine, à une règle qui autorise à ne voir dans les miracles les [dus sacrés qu’une pore question de nécessité et de mœurs. • Salvador, pag. 399. — Josephs, ■dnhq., XX, chap. U, vi, vu. — Guerre, II, cliap. xxm — xm.
tion. Cette proposition résumait tout, résolvait toutes les difficultés, répondait aux circonstances et aux traditions du peuple juif. Un prophète, c’est Dieu. Dieu primait tout, avait droit de prétendre à tout, à l’humain et au surhumain. Un chef pouvait imposer à ses subordonnés de l’héroïsme; un prophète exigeait d’eux des miracles.
Le long silence qui accueillit cette proposition prouvait que l’essénien avait frappé juste. Toutes les consciences lui répondaient : « Oui, il faut un prophète. »
Hannah dit à la fin :
— Eh bien, soit : vous aurez un prophète.
— Quand ? quand ? demandèrent-ils tous d’une seule voix.
— Je ne sais, répliqua Hannah. Nous avons bien dans le Temple de quoi produire un messie; mais nous ne pouvons pas supprimer le temps et l’espace. Or la Grèce, l’Égypte, l’Inde, la Perse, sont loin : Apollonius deTyanes, j Jarchas, les Mythra, les Orphée, les Hermès, ne sont pas à Jéricho. Puis il iàut préparer un théâtre et des spectateurs à ce messie : des femmes possédées qui crachent le diable à propos, des cataleptiques qui se dérident à heure! fixe, des épileptiques à la baguette... que sais-je, moi£ La science s’achète, la foi se construit ; mais il faut du temps. Cependant, je pense que lorsque vous reviendrez pour le paschah, je vous présenterai un prophète bien dressé, bien cossu, qui, à sa parole, soulève le peuplé comme le vent soulève la poussière.
— Accepté, répliquèrent tous les conspirateurs : au paschah !
— En attendant, ajouta le sagan, préparez le peuple, et lorsque vous viendrez, dites adieu à vos femmes, à vos enfants, à vos vieillards, et ayez des armes. On viendra ici pour mourir, peut-être,
— Nous aurons des armes, répliquèrent-ils tous en chœur, et nous viendrons pour vaincre.
— Alors que Dieu soit avec son peuple , s’exclama Hannah d’un ton qui signifiait que tout était dit, et que l’assemblée était dissoute.
Les délégués sortirent peu à peu, quelques-uns en silence, quelques autres disant un mot au sagan. Bar Abbas resta le dernier.
— Allons drôle, s’écria le sagan furibond, tu m’expliqueras à la fin ce que signifie l’attitude impudente que tu as prise ce soir.
— Tu ne l’as donc pas devinée?
— Je ne devine pas, j’interroge, répliqua le sagan d’un ton sévère.
— Eh bien, j’ai voulu jeter la confusion dans ces esprits qui auraient pu commencer à voir clair. Comme tu y allais sagan, toi, à répondre, à préciser, à détailler, à expliquer, brin à brin, tous les secrets de nos opérations, à dérouler la marche de notre entreprise! Diable! et ne te doutais-tu pas que ce même honnête homme, qui avait livré nos frères de la maison inhabitée de Josaphat, pouvait se trouver au milieu de nous?
— C’est juste, dit Hannah en réfléchissant.
— Je t’ai parlé de Caïphas ; je te le dénonce de nouveau. Il faut ramper pour voir dans les fonds ténébreux. Je crois l’avoir deviné. Garde-t-en bien. Tu es le premier menacé par cette ambition lymphatique, mais persistante et sournoise.
Hannah sourit et ne répondit point. Bar Abbas continua :
— Après ce que j’ai dit, ces gens ne savent plus où donner de la tête, ce que nous faisons, ce que nous ferons, ce qu’ils doivent faire. L’ami de Pilate, s’il veut nous dénoncer, a perdu le fil du vent. Est-ce que ces gens doivent savoir et penser? Est-ce qu’ils doivent connaître par quelle route nous les menons à l’abattoir? Tenez, dans tout ce que l’on a débité ce soir, il n’y a eu qu’un mot de sensé.
— Le prophète?
— Le prophète. Oui, il faut que nous fabriquions un prophète. Il sera ton bouclier, sagan. Il te couvrira dans la lutte, et tu t’élèveras sur lui après le combat. Succom-
bons-nous? Pilate le sacrifie : triomphons-nous? tu l’empoisonnes et prends sa place. Tu n’as pas besoin que je t’apprenne comment ces choses se font. Un messie! on le trouve aux coins des bornes, et c’est très utile. Nos provinces ne produisent que cela, et la canaille ne croit qu a eux, parce qu’ils parlent au nom de Dieu. La canaille n’a pas d’horizon moyen. Dans son bas-fond, elle ne voit que la fange, ou, en levant les yeux, Dieu dans le ciel. Tu n’as aucune signification pour eux et, partant, aucune prise sur eux, aucun pouvoir.
— C’est vrai, dit le sagan.
— Alors vite, baillons le prophète. Ah! que ne sommesnous dans les Gaules ! j’en ai tant vu de drôlesses ou druidesses, je ne sais.
— J’y songerai, fit le sagan en réfléchissant.
— Alors je n’ai plus rien à te dire. Donne-moi un manteau, et je te permets, sans m’ofïenser, d’y ajouter une tunique. Ton fils a la môme taille que moi.
— Oui, fit Hannah : Tu l’as mérité, et ceci en plus.
Et en disant cela, le sagan donnait à Bar Abbas une
poignée de monnaies d’argent.
— Diable, diable, hurla Bar Abbas en empochant l’argent. J’espère que je trouverai encore au coin de la rue la gueuse qui m’a volé la moitié de mon manteau.
— N’oublie pas Judas, s’écria Hannah.
Bar Abbas fit un signe de la tête.
Justus n’avait pas assisté à la réunion.
Ils me plaignaient, ils me croyaient perdu! Ah! s’ils avaient su!
Le bandeau tombant de mes yeux, je me trouvais dans un cabinet ovale, dont le parquet était en mosaïque, les murs incrustés de marbre jaune d’Egypte, et le plafond de bois de cèdre sculpté à feuillages. Des chaises d’ivoire
garnies de bronze de Corinthe s’alignaient autour du cabinet vivement illuminé .par un lustre d’or. C était Yapodyterium — salle du palais Ilérode, où l’on se déshabillait avant d’entrer dans le bain — que je connaissais. Au delà, une porte cachée à demi par une tapisserie de Mésopotamie. Je voyais devant moi le tepidarium , grande pièce carrée, au milieu de laquelle s’étendait un bassin d’eau tiède, pareil à un lac, qui réfléchissait la flamme des nombreux candélabres d’argent qui l’environnaient comme une rangée de colonnes.
Deux jeunes esclaves gauloises, attachées à mon service, s’emparèrent de mes habits, qui tombèrent en un instant à mes pieds. La vue de l’eau avait réveillé ma soif. Je demandai à boire. On me présenta immédiatement une coupe d’or avec deux flacons de vin couleur d’ambre et une amphore pleine d’eau. Je bus de l’eau jaunie de quelques gouttes de vin,* et sentis mes forces se relever. En me voyant tout nu au milieu de deux belles esclaves, je me sentis rougir. Une d’elle me prit par la main et me conduisit dans le tepidarium. Au même instant, une musique douce se fit entendre, et un essaim de jeunes filles, toutes nues, couronnées de narcisses et de nymphéas, firent irruption d’une salle latérale, se précipitèrent dans la vasque, et commencèrent à nager vers moi, m’appelant au milieu d’elles.
J’avais vingt-trois ans. La vue de toutes ces beautés, d’autant plus dangereuses que le cristal de l’eau et le reflet de la lumière en augmentaient leclat, me fit frissonner. — Les couleurs s’alternaient sur mon visage. Tout à coup j’aperçus à un angle de cette pièce, presque blottie sous la tapisserie d’une porte, une figure de femme, masquée de sa rica et enveloppée d’une stole qui lui descendait de la tête aux pieds. Un éclair traversa mon esprit. Je me dis : Que veut-elle cette femme qui se cache et qui me jette au milieu de tentations si séduisantes ? Le changement qui s’était opéré dans ma position me donnait à réfléchir. Par un effort de volonté, je feignai l’indifférence, et
descendant dans la vasque d’eau parfumée , je me mis à nager et à jouer avec les jeunes filles, absolument comme si j’eusse été avec mes jeunes amis dans le Jourdain ou dans les eaux bleues de Génésareth. On ne m’arracha pas même un baiser : et Dieu sait quel écrin de beauté et de jeunesse s’étalait devant mes yeux! Joseph aurait succombé. Tout le temps que je restai à sautiller, à rire, à chanter même, à jouer avec ces naïades arrachées au Caucase, à la Gaule, à l’Espagne, à la Syrie, la femme à la rica ne bougea pas de sa place d’observation. Quand ^ je sortis de l’eau, deux esclaves égyptiens s’emparèrent de moi et me conduisirent au caldarium.
Si je n’étais pas allé à Rome, j’aurais cru que l’on me menait dans une salle de torture. Les murs étaient couverts d’une résille de tubes rougis par un fourneau extérieur, qui chauffaient encore la vapeur qui se dégageait d’un réservoir d’eau bouillante au milieu de la pièce circulaire. Je me sentis m’évanouir et me laissai tomber dans un des sièges qui occupaient les niches pratiquées tout à l’entour. Aussitôt, un des esclaves tira une chaîne, et un bouclier d’or qui couronnait le plafond, s’ouvrant, m’inonda d’un souffle d’air frais et d’un bonheur délicieux. La température devenant incandescente, l’opération de l’ouverture de la soupape se renouvela, et une langueur suave s’empara de moi. En cet état, on m’enveloppa d’un manteau de laine écarlate et on me transporta dans une autre chambre chauffée à un degré inférieur, où les esclaves commencèrent l’opération du massage. Mes membres pétris, mes jointures désarticulées, les esclaves me frottèrent avec une huile parfumée. Je me sentis revivre. On m'essuya enfin avec une douce mousseline d’Egypte, et on me laissa jouir de quelques minutes de repos.
Je fus presque réveillé par deux esclaves italiennes, qui me présentèrent une tunique blanche ornée de franges bleues, et qui, après avoir peigné et parfumé mes beaux cheveux blonds, les enroulèrent dans une couronne de rose, comme les victimes destinées au supplice.
Tout le temps que l’ablution et l’habillement avaient duré, je n’adressai jamais un mot à personne : je regardai faire comme un témoin ou comme un maître.
Quand tout fut près, mes ongles coupés, mes pieds parfumés, une autre esclave, habillée tout de blanc et de bleu avec une ceinture de pourpre , vint me chercher. Quatre joueurs de harpe la précédaient. Je connaissais l’endroit. Nous traversâmes deux ou trois salles embaumées par les exhalations des arbres et des fleurs du jardin, et enfin nous arrivâmes au triclinium réservé , que le roi Hérode avait fait construire pour ses soupers voluptueux avec Mariamne, la plus belle et la plus aimée de ses neuf femmes et de ses nombreuses favorites.
La salle, de forme ovale, n’était pas très vaste. Le plafond était mobile et s’alternait selon les heures et les phases du dîner, montrant tantôt l’empyrée gemmé d’étoiles, tantôt un immense bouquet de fleurs, tantôt des tableaux de déesses et de dieux nus, dont les voluptés exaltaient le cerveau des spectateurs ; tantôt il se changeait en une nuée blanche et rose qui aspergeait les convives d’une rosée d’essences odorantes. Cette fois, c'était le firmament qui le couvrait : on se serait cru souper sous les rayons des étoiles. De fines colonnes de malachite aux chapiteaux fouillés et ciselés comme un bijou de la reine Cléopâtre soutenaient cette voûte. Ces colonnes rehaussaient l’éclat des murs couverts d’étoffe de soie de Perse blanche , brochée de fleurs et d’or, attachée à des cadres d’or ornés de pierreries. Dix petits tableaux, exquisement voluptueux, pendaient du haut des murs au moyen de cordons de pourpre et d'or. La mosaïque du sol représentait la table de Jupiter au milieu des dieux. Les deux croisées latérales, ouvertes sur les jardins, étaient à demi masquées par des platanes vigoureux arrosés de vin. Entre les panneaux, dans le bas, se trouvaient des tables de bois différents incrustés d'argent, de bronze, d'or, de pierreries, ici de rubis, là d’émeraudes, ou d’amétystes, ou d’agates, semées de médaillons peints. Sur ces tables les
esclaves déposaient les vases, les plats riches — lancula — les mets.
Il n’y avait qu’un seul lit, pour deux personnes. Ce lit était d écaillé indienne, qui jouait l’ambre liquide, transparente comme le verre, à petites veines bleues. Des filets d’or et des plaques d’émeraudes et de saphir l’incrustaient. Ce lit était bourré de duvet de cygne et couvert d’une étoffe de soie et d’or couleur de pourpre. Un monopodium ovale en nacre, entouré d’un cercle d’or sculpté et orné de pierreries, s’évasait devant le lit, dont le dossier était légèrement recourbé, les bras capitonnés de coussins d’étofife blanc et or. Du reste, on peut évaluer la richesse de cette table d’un roi asiatique, si l’on considère qu’un simple avocat de Rome, Cicéron, avait payé la sienne, me dit-on à Rome, un million de sesterces (204,500 fr.), et un autre citoyen, Caethegus, un million et demi. Tout autour de la salle , des statues nues d’albâtre soutenaient des candélabres qui l’éclairaient comme si le soleil de midi l’eût inondé. Des vases de fleurs embaumaient l’air et caressaient les yeux.
Avant de passer le seuil, deux esclaves nubiennes, l’une avec une aiguière d’or et l’autre avec un lambeau de pourpre m’offrirent de laver mes mains. A la porte, le maître du banquet me reçut et m’introduisit auprès de mon hôte.
Mes prévisions ne m’avaient pas trompé. C’était bien Claudia, et Claudia seule, qui m’invitait à souper.
Le soir de l’aventure de la panthère, Claudia, distraite par le festin que Pilate donnait à Pomponius Flaccus, aux chefs des légions et à plusieurs personnages de Jérusalem, ne s’était pas souvenue de moi. Le lendemain, avant de se rendre à l’amphithéâtre, elle fit appeler Cneus Priscus et lui demanda compte de ma personne. Priscus lui apprit que, par ordre de Pilate , il m’avait arrêté le jour même et jeté dans les souterrains de la tour Phasaelus.
Pilate, dans l’interrogatoire des prisonniers n’avait pas recueilli des éléments suffisants pour me condamner aux bêtes ou à la croix, mais il en avait appris assez sur ma
conduite et mes sentiments pour se méfier. Il avait alors envoyé Priscus aux informations chez Caïphas, qui lui avait répondu :
— Je n’en connais pas de plus dangereux à Jérusalem. On dirait une femme à la figure, à l’élégance, à la mollesse, à la frivolité, à l’insouciance, aux goûts; malheur à qui s’y trompe. Sa beauté est comme les feuilles qui cachent l’abîme; son élégance est une amorce; sa mollesse a la souplesse de l’acier; sa frivolité masque l’œuvre d’un Catilina; son insouciance est le repos d’une activité fiévreuse; ses goûts sont des expédients de succès. Pas de principes, pas de foi, pas de cœur; des sens à volonté, la parole qui perd, le sourire qui tue; le sang, les larmes, les caresses, sont pour lui des moyens. S’il s’ennuie, il déchire le cœur d’une femme ou met en feu une province.
Ce portrait haineux, en partie exagéré, en partie ridicule, frappa Pilate, qui ordonna qu’on me surveillât. Priscus, pour me surveiller plus à son aise, m’arrêta. Le même portrait, répété à Claudia, hâta sa curiosité de me voir. Par son ordre, Priscus m’amena chez elle, prenant sur elle de donner à Pilate des explications convenables.
Claudia voulut me mettre de suite à l'épreuve. Masquée, elle assista à mon singulier bain; et, en se retirant, elle changea les dispositions du souper, qui devait être simple et intime.
Je la trouvai donc déjà couchée sur son lit, belle comme l’Hébé des Grecs. Ses cheveux noirs comme la nuit s’enroulaient dans une couronne de boutons de roses, et se déroulaient en boucles sur des épaules et une poitrine' nues, qu’on aurait dit l’Éden de la volupté. Elle était habillée de gaze rose, tout juste ce qu’il fallait pour rendre l’immodestie appétissante. On l’aurait crue une statue grecque, qu’un dieu animait pour ses heures d’ivresse folle. On voyait sa chair palpiter sous toutes les émotions. Son sein donnait le vertige, plus encore que ses yeux , s'il eût été possible. L’éclat de ses yeux noirs, profonds, grands, veloutés, éteignait toutes ces lueurs répercutées
par tant d’or et de pierres précieuses. Les femmes n’ôtaient pas leurs sandales au souper; elle avait fait retirer les siennes pour montrer un pied petit, blanc, souple, cambre', et des jambes fines, et le reste, sous des flots de gaze, à donner le frisson à tous les sens. Sa bouche était un peu grande, mais ses dents chatoyaient entre ses lèvres roses et charnues, qui appelaient les baisers. Claudia était une de ces femmes qui tuent , et qu’en mourant on salue avec extase : Cœsar, morituri te salutant.
En la voyant j’eus comme un étourdissement, et je me crus un moment perdu; car il fallait être Tibère pour dompter, pour retenir, pour fixer ces bêtes fauves de l’amour. Un éclair traversa mon esprit. “ Qui suis-je, me dis-je, pour provoquer tout ce faste? que veut-elle? »
Oui, je jouais le fat, quand cela m’accommodait; mais je ne l’étais pas jusqu’au point de me faire l’illusion d’avoir apprivoisé d’un regard cette lionne qui, à elle seule, aurait incendié une orgie. Cette femme avait donc un but. Sa conduite la dénonçait. Eussé-je fait mille fois plus que je n’avais fait pour elle, eussé-je été mille fois plus beau que je n’étais, elle aurait pu me récompenser par un sourire. Pourquoi ces apprêts d’un festin frénétique ?
Ne le comprenant pas, je me retranchai dans mon rôle de fat et j’attendis.
En me voyant entrer, Claudia me fit signe de la main d’aller prendre place à côté d’elle, et me dit avec le plus gracieux sourire.
— Sois le bienvenu, mon hôte, quoique ce soit la garde du prétoire qui t’amène.
— Si je pouvais l’avoir empaillée cette garde du prétoire, je lui élèverais une cave et je l’adorerais, répondisje. Orphée traversa l’enfer et ne trouva au bout du compte que sa femme!
Claudia sourit. Je m’assis auprès d’elle : sa tête effleurait ma poitrine.
— J’ai un pauvre cuisinier, dit Claudia. Mon Labdacus est l’élève cependant de ce fameux Mosquion, dit le Phi-
dias des cuisiniers, qui des reliefs des repas d’Atticus, en deux ans, acheta deux villages.
— J’ai entendu parler de ce pauvre homme qui eut besoin de deux ans pour ramasser cette misère de trois millions. Un homme comme celui-là, qui donnait au porc le goût de l’esturgeon, aux murènes celui du sanglier, et servait des petits radis pour des anchois, qui savait la géométrie, l’astronomie, la médecine, qui connaissait la peinture et la sculpture... mettre deux ans pour acheter quelques centaines d’hommes et quelques lieues de pays ? Il était bien ladre, cet Atticus !
Les esclaves qui devaient nous verser du vin, nous présenter des coupes, nous asperger de feuilles de roses et nous éventer avec des plumes d’autruche, occupaient déjà leur poste. A un signe de l’eunuque surintendant du banquet, un essaim d’esclaves de toutes les couleurs, nues à demi comme la maîtresse, fit irruption dans la salle, les unes portant des vases ou des assiettes, les autres soutenant un immense plateau d’argent chargé du premier service.
— J’ai supprimé toutes les ostentations, les jeux, les facéties, dit Claudia ; j’ai supprimé même les deux nains que Tibère a fait élever pour moi dans des tubes, et qui sont plus petits encore que Conopa, le nain d’Auguste qui avait deux pieds et demi. Je te donne à manger, je ne t’invite pas à un festin romain. Tu dois avoir faim, à ce qu’on m’a raconté.
— Faim ! Hélas ! la faim est un plaisir que Dieu n’a réservé qu’à la plèbe, qui ne l’en remercie même pas. Moi, je ne commence à avoir faim qu’à dater du sixième jour de mon dernier repas.
— C’est dommage que je n’aie pas su cela plus tôt, répondit Claudia; je t’aurais ménagé ce plaisir en te faisant jouir quelques jours de plus de l’hospitalité de la tour Phasaelus.
Le premier service se composait d’œufs, d’olives blanches et noires d’Athènes, de coings du Liban assaisonnés
LES MÉMOIRES DE Jl'DAS.
lia
de miel et de pavot, de boudins grillés, posés sur une couche de prunes de Syrie, et de petits pâtés de grenadiers, de laitues et de garum (le caviar de nos jours), dont chaque livre coûtait un prix qui aurait suffi à l’entretien d’une légion.
— Aimes-tu les œufs? me demanda Claudia, tandis qu’une esclave égyptienne en tirait d’un petit panier en argent et nous les offrait sur une assiette du même métal.
— Oui, répondis-je, mais tournés en poulet.
— C’est, dommage, répliqua Claudia, car les voilà tournés en serin.
En effet, en cassant nos œufs de paon, un petit oiseau jaune s’en échappait, en même temps qu’une volière s’ouvrait d’un autre côté et remplissait la salle d’un nuage de petits oiseaux des couleurs les plus vives. On aurait dit une pluie de pierreries précieuses. Ils voltigèrent un instant et s'échappèrent par les croisées qui donnaient sur le jardin.
Depuis deux jours, je n’avais dans mon estomac que deux œufs; Claudia le savait. Cependant je me bornais à effleurer ces mets que j’aurais dévorés.
— Il paraît que hier soir Cneus Priscus a eu la maladresse d’arriver chez toi à l’heure du souper et qu’il a obscurci de tristesse un bien joli visage.
— Oui, ce pauvre Bar Abbas, dont le côté droit de sa figure se sauve à toutes jambes du côté gauche.
— Et puis encore?
— Ah! cet hypocrite de Justus peut-être, qui emboîte toujours mes pas, se glisse toujours sous moi, arrive toujours avant moi, et jouit des délices que je me prépare.
— Même de la jolie figure de laiton?
— Du laiton? De l’or purifié et bruni aux rayons du soleil. Une femme blanche? Fi donc! La noire, c’est l’écume de la grande cuve de la création ; la blanche, c’est la dilution finale, épuisée; la femme au teint de bronze poli, c’est le métal en ébullition, purifié, vigoureux, riche
lie
de toute sa puissance, de toute sa valeur. La femme blanche, c’est la convalescente de l’espèce.
— Tiens ! je ne me savais pas si malade que cela, riposta Claudia en riant, mais un peu émue. Une femme au teint de casserole doit plaire aux marmitons.
On nous versa du vin fait avec du miel et du cinnamome. Puis, à un signe de l’intendant de la table, les esclaves se jetèrent sur les mets du premier service et tout disparut en un clin d’œil. Une esclave gaditane nous présenta du pain sur un tambourin en argent. Une autre équipe d’esclaves, moins habillées encore que les précédentes, entrèrent alors dans la salle, et à leur tète un homme à longue barbe noire, vêtu en magicien, une baguette d’ébène à la main. Elles portaient sur leurs épaules un immense plateau recouvert d’une cloche en vermeil. Suivait le cuisinier Labdacus en personne, tout en blanc, précédé de deux magiciens et suivi d’une esclave nubienne, qui tenait dans ses bras une petite barque en or. Quand la cargaison fut déposée sur les buffets et que les plateaux furent découverts, nous vîmes servir sur notre table tour à tour, des faisans, du gibier, une hure de sanglier environnée de grives, de pâtés, de coquillages, un lièvre ailé comme le cheval Pégase. Dans la petite barque, un esturgeon .nageait dans une mer de sauce, au milieu de petits rougets et de petites dorades ; et sur une petite conque à quatre bassins en or, quatre satyres assis dont le ventre, pressé, versait une liqueur piquante et aromatique, à odeurs différentes, qui servait de sauce à l’esturgeon. Puis des huîtres de Bretagne engraissées dans le lac Lucrin, un canard aux dattes de la Thébaïde, un gigot de jeune ours, des foies de bécasses au tamarin, des langues de chevreuil au cumin, une murène à la moutarde, des escargots sur un gril en argent et toute espèce de légumes. Claudia ne but que quelques gouttes de vieux Chypre, qui paraissait de l’or liquide, et du secas, ou jus de palmier. Je touchai à peine à ces vins si capiteux, vieux d’un siècle, dont les Romains étaient aussi gourmets que vains.
— Si la danse et la musique peuvent égayer ce souper, j’ai des esclaves qui chantent et qui jouent, que Tibère payerait une province la pièce.
— Je ne connais rien de plus vulgaire que le plaisir de la musique, répondis-je en haussant les épaules. La musique est comme le pain : tout le monde y mord. Mais qu’est-ce après tout le chant?
— Dame! le chant...
— Pardieu! c’est l’épilepsie du soupir, le soubresaut du cri ; tandis que le son est la contorsion d’un boyau dont on a fait un Prométhée sur un morceau de bois.
— Cependant la Judée a eu un roi, je crois, qui jouait de la harpe.
— Précisément, parce qu’il avait été un gardeur de chèvres avant detre roi. Quant à moi, je ne comprends qu’une musique : le baiser; en attendant que je puisse me régaler de ces chansons qu’un roi de Syracuse se faisait chanter par des musiciens enfermés dans le ventre d’un taureau d’airain, qu’il chauffait à rouge.
— Je ne conteste pas le goût du tyran de Syracuse, répliqua Claudia en riant, ça pouvait avoir du bon ; mais je n’admets pas la musique du baiser. Un baiser, c’est un quouac.
— Je serais tenté de te prouver le contraire! m’écriai-je.
— Comment donc ! Et la femme à la figure de chaudière?
— Ce n’est pas de là que me vient le danger, fis-je en soupirant.
— Il y aurait donc une arrière-garde? demanda Claudia.
— Je crois que bientôt elle formera toute l’armée.
— Vrai ! Racontez-moi cela.
— On ne conte pas les rêves : en les contant on les dédore et ils restent de cuivre.
— Va toujours : je te promets de t’échanger ce cuivre contre de lor.
— Ah ! si je te prenais au mot ! répondis-je en appuyant les lèvres contre une boucle de ses cheveux qu’un de ses mouvements jeta contre mes lèvres.
Je la sentis frissonner : elle pâlit ; mais elle fit semblant de ne s’apercevoir de rien.
Je n’avais commis qu’une imprudence; j’avais jeté une sonde. Hélas! ce devait être une catastrophe!
A un signe de l’eunuque qui veillait au souper, le deuxième service fut enlevé comme le premier. Puis on entendit une musique tapageuse de flûtes, de crotales, de castagnettes, de timbales, de tambourins, de cithares, exécutée par des négrillons, qui précédaient une troisième équipe d’esclaves grecques et itales, presque nues, ou mieux encore, voilées d’une vapeur d’argent et d’azur. Ces esclaves portaient le troisième service et les bellaria y ou gâteaux et confitures. Sur des plateaux de vermeil et de faïence des Indes, transparents comme le cristal, et peints de fleurs et d’animaux, s’entassaient des pâtés de petits oiseaux, becs-figues, grives, ortolans, des raisins de Corinthe et de Sicile, des noix glacées, des coings hérissés de doux de girofle, au point de ressembler à des porcs-épics, des tartes au miel de l’Hymette, des figues, des pêches, des fraises, mille fruits, enfin, et un Priape en pâte d’amandes, le sein chargé de petites fleurs et de pierreries en sucre parfumées comme une courtisane et parfaitement imitées. Les esclaves nous versèrent en même temps des vins de Cadix et de Sicile, fluides comme l’huile, doux comme le miel, et qui coulaient dans les veines la fièvre et le vertige. Ces beautés si parfaites, qui s’étalaient devant mes yeux, - ces trésors de volupté divine qui effleuraient mes lèvres, se posaient sur mon sein, éblouissaient mon regard, que je sentais frémir; cette Claudia, dont l’haleine me brûlait le visage lorsqu’elle se tournait vers moi : tout cela me plongeait dans un tel enivrement, me roulait dans un tel tourbillon de passions, me donnait de tels étourdissements, de tels spasmes, que je me sentais défaillir. Les couleurs se succédaient sur ma figure comme les éclairs dans une nuit d’orage.
Un moment je me crus perdu. J’avais déjà commis la
faute mortelle de caresser de mes lèvres une boucle des cheveux de Claudia.
On servit toutes ces friandises sur notre table, taqdis que les esclaves exécutaient une danse échevelée. Puis on nous aspergea de parfums et de feuilles de roses, dont la fraîcheur me soulagea. Ensuite, à un signe probablement de Claudia, que je ne vis point, tout ce monde disparut, sauf une esclave noire, que l’on aurait dit une statue de marbre égyptien, tellement elle était belle, et qui se tint raide, immobile aux pieds de sa maîtresse.
Claudia, après que j’eus touché ses cheveux de mes lèvres, ne m’avait plus adressé la parole, ne s’était plus même tournée de mon côté. Je voyais que je l’avais blessée. Mais la confusion de mes inductions s’enchevêtrait d’autant plus dans mon esprit. « Pourquoi cette orgie et tant de pruderie? me disais-je. Que veut-elle ? »
Je changeai de ton.
— Cette esclave comprend-elle le grec, Claudia?
— Non.
— Nous sommes donc seuls?
— Oui.
— Alors me permets-tu de t’adresser une question?
— C’est selon. Mais, enfin, parle.
— Que suis-je ici?
— Mais, mon hôte, je pense, répondit Claudia fièrement,
— Et après le souper?
— Un homme qui m’a rendu un service, et à qui je le paie.
— Merci, fis-je : je prête toujours à fonds perdu. Les trésors mêmes de ta beauté, Claudia, s’ils pouvaient être un prix, je les laisserais à mes esclaves.
Claudia me foudroya d’un regard qui me parut m’abîmer dans les entrailles de la terre. Elle se tut un moment, puis elle dit :
— On te peint comme un homme dangereux, on t’accuse de conspirer contre Tibère et le peuple romain.
— On ne se trompe pas. Oui, je conspire. Oui, je suis
le plus mortel ennemi de ton peuple, Claudia, de ton mari; et j’en ai juré la perte.
Claudia sourit et ajouta :
— Je t’ai tiré de la prison de la tour Phasaelus ; je dois alors te garder prisonnier ici.
— Je préfère la tour Phasaelus.
— Je préfère la mienne.
— Celle-ci me déshonore comme un lâche, me fait passer peut-être comme un traître; celle-là m’élève à la grandeur du Brutus de mon pays.
— Tu as raison, dit Claudia d’une voix émue; oui, tu as raison. Je n’avais pas réfléchi à cela. Nous autres femmes, nous sommes frivoles. Va donc, tu es libre. Cependant, crois-moi, quitte cette nuit même Jérusalem. Peut-être, je ne pourrais pas te sauver deux fois.
— Je ne quitterai pas Jérusalem, dis-je, touché de ce changement qui me révélait une autre face du caractère de cette femme.
Elle avait du cœur. Mais je ne la comprenais pas encore.
— Alors, tu resteras ici, répliqua Claudia avec fermeté. Si c’est pour braver des dangers que tu veux partir, sois tranquille, tu en auras encore ici, et de plus mortels. Si c’est pour visiter tes amis, ta maîtresse...
— Que m’importe tout cela? fis-je avec un sentiment du plus haut dédain : tout cela s’achète, se paie, s’use, et se méprise.
— Serait-ce pour cet être mystérieux?
Je me tus. L’image de ces deux femmes se choquèrent dans mon esprit comme la foudre. Claudia aussi avait remarqué et avait été éblouie de la beauté de la femme mystérieuse de Moab. Elle fronça son sourcil chargé d’étincelles.
— Je reste, dis-je à la fin; mais puis-je un jour espérer...
— Rien, jamais, s'écria Claudia bondissant sur son lit. Tu conspires contre Tibère, dis-tu, Judas, tu es impla-
cable, dis-tu,... eh bien, les passions vraies sont des tyrans : elles régnent seules. Reste, reste.
— Serait-il possible? murmurai-je en moi-même, frappéd’un éclair.
— Reste, reste, s’écria-t-elle. Dans ce monde il n’y a d’impossible que ce que l’on ne veut pas, et le.... bien.
Elle fit un signe. La négresse sortit et revint un instant après avec une autre esclave.
— Cypros, dit Claudia, ce jeune homme est ton prisonnier.
Justus n’avait pas assisté à la réunion chez le sagan, parce qu’il était allé chez Marie.
Il lui portait la nouvelle de mon arrestation dans la tour Phasaelus.
Ce coup, qui avait réjoui Justus, n’ébranlait pas Marie. Elle n’était pas femme à se plaindre comme une femme, à se désoler en demandant secours au ciel.
Justus n’était pas un ami à ne pas spéculer sur le malheur d’un ami.
En revenant de Rome, j’avais rencontré cette jeune fille sur les bords du lac de Génésareth, au moment où elle venait de perdre son dernier parent et restait seule dans le monde. Il ne me fallut pas un luxe de séductions pour la décider à me suivre à Jérusalem. Se sachant belle, elle ne désespérait pas qu’un jour ou l’autre, je ne me décidasse à l’épouser. Se sachant d’un caractère déterminé, prompt aux résolutions, doué de ressources, elle comptait faire luire ce jour le plus vite possible. Huit jours après quelle eut été installée chez moi, Marie avait déjà compris que les desseins de Magdala ne se réaliseraient jamais. Elle n’hésita, pas longtemps à se décider à tirer de sa situation le meilleur parti quelle pourrait. Elle me donna congé, entre deux baisers les plus doux de la lune de miel de l’amour.
C’était trop tard et trop tôt. Trop tard, parce que je commençais à éprouver pour elle de violents désirs ; trop tôt, parce que je n étais pas encore rassasié. Bref, après des débats qui durèrent toute une nuit et une partie de la matinée, nous signâmes un accord : Marie consentait à continuer à m’aimer, mais chez elle, maîtresse de son domicile, de son cœur et de ses actions, renonçant à tous les avantages que la loi juive lui avait accordés contre moi. Je l’établis, en revanche, dans une jolie petite maison entre deux jardins, aux portes de la ville, dans le faubourg de Bezetha. Or, comme je vivais presque avec elle, j’y portai tout le luxe, l’aisance, les plaisirs, que j’avais remarqués chez les dames grecques et romaines^ et j’appris à les goûter.
Marie n’avait pas le teint, en partie vrai en partie emprunté aux cosmétiques, des courtisanes romaines ; mais elle avait dans sa couleur de rayon d’or en fusion une fraîcheur, un éclat, un mordant, une vigueur, une jeunesse qui la rendaient mille fois plus séduisante. Marie n’avait pas l’esprit, la culture, le goût, la grâce, la fascination morale de la courtisane grecque ; mais elle en avait toute la coquetterie, tout l’imprévu, tous les caprices, toutes les voluptés, toute la beauté des formes sculpturales. Elle était Cléopâtre : cette sombre reine qui avait deux fois étreint le monde dans ses bras de bronze et l’avait étouffé sous ses baisers. Marie était l’idéal de cette femme syrienne qui possède la taille du palmier, la couleur de l’aurore, les yeux du serpent, la souplesse du tigre, la bouche qui contient un Eden de passion, quelle morde ou quelle rie. Elle prit vite, cette reine de Saba, dès quelle se vit libre, des allures fantastiques. Marie dédaigna la mise des femmes juives, si gracieuses et si naïves cependant, et elle se composa un costume assyrien, qui lui donnait l’éclat que la nuit et le ciel bleu donnent à l’étoile.
Il n’en fallait pas tant pour jeter le trouble au milieu de lajeunesse riche et élégante de Jérusalem. Marie l’eut bientôt toute à ses pieds, jamais dans ses bras. Jamais femme
ne fut plus fidèle à son amant aimé, que Marie le fut à moi qu’elle aimait si peu. Partout où elle paraissait, trahie par ses parfums, par sa suite, par son éblouissante beauté, par ses parures, par son insolence, par son rire qu’on aurait dit une cascade de perles sur un plateau d’or, un folâtrement de rayons; partout où elle se montrait, l’émoi la suivait. Les autres femmes pâlissaient; les hommes se pressaient autour d'elle. Les sourires, les offres, les mots charmants, la gaîté, l’impertinence, les querelles, que sais-je? tout pétillait autour d'elle et tourbillonnait comme le délire.
Justus n’avait pas résisté à cette séduction spontanée; d’autant plus qu’il avait vu Marie de plus prés, avec moi, dans les heures où elle était elle-même et ne posait pas pour les autres; et elle était alors cent fois plus séduisante! Cette Grecque de contrebande était en somme une Juive délicieuse. Elle avait, ainsi que moi-même, remarqué l'amour silencieux de Justus, mais elle ne fit jamais rien pour en provoquer l’aveu, et jamais Justus ne l’osa.
Après mon arrestation — et l’on savait que les arrestations par ordre de Pilate, qui ne s’effrayait de rien, étaient presque toujours mortelles — -Justus espéra; il prit courage. Marie, par contre, qui m’avait jusqu’alors fait une part si modeste de son amour, lui donna issue par toutes les expansions de son âme.
— Et bien, dit-elle, si J udas est arrêté, il faut le délivrer.
— C’est que..., reprit Justus.
— Il n’y a pas de c'est que : il le faut dussé-je me livrer à son geôlier, comme J udith , et lui arracher les clefs ; dussé-je mettre le feu aux quatre coins de Jérusalem. Tout ce que j’ai jusqu’aux tresses de mes cheveux prenez tout, et achetez sa liberté.
— Marie, répliqua Justus en tremblant, t’es-tu jamais aperçue que je t’aimais?
— Oui.
— Alors, tu peux comprendre que je ferai tout pour te plaire.
— Va donc et reviens demain, lorque tu auras les nouvelles les plus précises sur la situation de Judas.
Il n’y avait que trois hommes qui pouvaient fournir des renseignements sur mon compte : Pilate, Cneus Priscus et le vieux geôlier de la tour Phasaelus. Il n'y avait par conséquent que deux hommes qui pussent aller les chercher : Hannah et Bar Abbas. Justus s’adressa au premier, qui Refusa, de peur d’attirer l'attention sur lui-même. Bar Abbas accepta, sans sollicitation, car il avait déjà fait les premières démarches, couronnées par les coups de pied que le vieux geôlier lui avait prodigués,
— Je ne suis pas homme à m’effrayer ni des coups de pied, ni des coups de poing, ni des coups de dague, répondit-il à la proposition de Justus; mais quand on agit, il faut entrevoir un espoir de succès, sans cela, l’action est de la folie.
— Certes.
— Eh bien, pour agir avec efficacité, j’ai besoin d’argent.
— Tu te vends donc toujours. Bar Abbas?
— Imbécile! s’écria le sacripant. Cette monnaie ne sera pas pour moi, ni une compensation de mes efforts : je dois corrompre. Je connais le vieux Ruben. J’ai été son locataire plus d’une fois. Il est paillard, ivrogne, gourmand, paresseux, il aime les catins ; il aime à se gausser. Tout cela s’achète et se paie, gros idiot. Si jetais riche, je ne demanderais rien àpersonne. Et je ne veux aller rien demander à Marie, parce quelle donnerait tout, elle.
Justus prit une poignée de shekels et la mit dans les mains de Bar Abbas en disant :
— Ne vois jamais Marie. Quand cet argent sera dépensé, tu en auras d’autre, puis d’autre, et toujours.
— A la bonne heure! jeune hypocrite. Tu veux monopoliser le service auprès de la fillette. Va, va ton train; mais prends garde! l’on ne tombe jamais que lorsqu’on regarde le ciel. On dirait que le ciel porte malheur.
— Tu vas te mettre à l’œuvre de suite, n’est-ce pas ?
— Ta as un empressement suspect, mon garçon. Je serais presque tenté de te demander ma part.
— De quoi? de l’empressement?
— De ce qui le provoque.
— Tu sais que Judas est mon ami.
— Et voilà pourquoi je m’étonne de ta magnanimité. On ne se dévoue jamais tant pour un ami, que lorsqu’on veut le perdre.
Au bout de trois jours, Bar Abbas savait tout. ‘
Il s’était présenté au vieux Ruben pour escompter les coups de pied du soir précédent. Il avait entamé l’opération de l’échange par des coups de poing, à la taverne où le geôlier allait faire ses ébats du soir, après avoir couché ses pupilles. La partie soldée, Bar Abbas, en vieux soldat en face d’un vieux soldat — Ruben avait combattu' contre Pompée à la prise de Jérusalem — lui avait offert une réconciliation.
— Je ne veux pas t’exterminer, dit-il; j’aime mieux te soûler, vieux brutal.
La proposition n’admettait pas une longue réflexion même par anomalie de goût. Ruben accepta, avec réserve, de boire mais de ne pas s’enivrer. Promesse d’ivrogne. Ruben but, se grisa, parla. Bar Abbas, pour solder les comptes, le fit rouler, d’un coup de poing, sous la table du cabaret et sortit en réfléchissant :
— Que la foudre étouffe le sagan et Caïphe avec lui! Qu’est-ce que cela signifie! Tiré de son cachot la nuit, un bandeau sur les yeux, et conduit au palais d’Hérode par la porte du jardin! Quoi donc! Messire Pilate se donnerait-il la gaîté d’étrangler ses prisonniers pour son propre usage, en particulier, sans les juger, la nuit, et de ménager à ses victimes la surprise de se voir tordre le cou sans savoir où? Ça se peut! Les idées saugrenues et mélancoliques viennent, quand on se voit tomber sur la tête une femme qu’on avait laissée dans un autre coin du monde. Cependant il est si doux de contempler ses ennemis grimacer sur une croix, du haut du mont Sion! Pilate est
HG
voluptueux. Non, il n’aurait pas escamoté Judas aux délicieux panoramas de ses soirées d’automne, au clair de lune. Il y a là autre chose. Voyons : c’est ce diable de bandeau qui me déroute. Pourquoi a-t-on coiffé Judas d’un morceau de drap ? Ce mystère-là n’indique pas une pensée d’homme, à moins que cet ogre de Priscus n’ait exécuté un ordre irrégulier. Quel ordre, Bar Abbas? Par exemple, celui d’une personne qui aurait intérêt à voir le prisonnier sans être connue, dans un endroit inconnu, et à le faire ensuite ramener à son cachot. Hum ! Bar Abbas, mon ami, tu divagues. Le vin de Jéricho t’enrhume le cerveau. Ma foi ! le plus court, c’est d’aller aux informations.
Sur cette sage détermination, Bar Abbas s’était rendu au palais Hérode. Judas n’avait pas paru au prétoire. Pilate était donc à peu près hors de cause. Cet homme de guerre, d’autre part, avait pu souvent être rude; il n’avait jamais été sournois. Pilate écarté, il ne restait que Pomponius Flaccus et Claudia qui eussent eu le droit de tirer le prisonnier .de son cachot. Le gouverneur de la Syrie, perdu dans ses débauches, passant ses journées dans son lit et dans son bain, et ses nuits à table, ou ailleurs, aurait bien donné l’ordre d’enlever une jeune fille ou un Ganimède pour couronner ses festins ; mais il ne se mêlait pas de soustraire les victimes au bourreau. Pomponius Flaccus avait tout l’air detre innocent. Donc?
Les appartements de César, habités par Claudia, donnaient sur les jardins. Judas était un fort beau jeune homme. Les dames romaines affolaient d’orgies mystérieuses et monstrueuses. Claudia arrivait précédée d’une renommée noire, assombrie par la haine des serfs contre les maîtres. Elle avait remarqué Judas dans cette belle scène qui avait ému tout le cirque... En fallait-il davantage? Bar Abbas porta ses investigations dans les parages de la jeune Romaine. Il* attaqua le secret du côté du jardin et du côté de la cour, par les esclaves mâles et femelles. Il ne pénétra rien. Mais cela même renforça ses inductions. Ruben m’avait vu passer par le jardin et pé-
LES MÉMOIRES DE Jl'DAS.
nétrer dans le palais ; les soldats qui avaient accompagné Cneus le confirmaient. A moins donc que l’on ne m'eût tiré de là, quelque nuit, vivant ou cadavre, je devais me trouver dans cette partie du palais, vivant ou cadavre.
Cela fixé dans la tête de Bar Abbas, il retourna cbe? Justus et lui communiqua ses observations. Justus les goûta; car il y avait intérêt, lors même qu’il ne les eût pas trouvées vraisemblables, ayant en vue de les exploiter.
Il alla voir Marie.
— J’ai découvert la retraite de Judas, dit-il.
— La retraite? Il n’est donc plus dans les oubliettes de la tour Phasaelus? demanda Marie.
— Il aurait mieux valu pour toi qu’il y fût toujours.
— Pourquoi donc?
— Pourquoi? Aimes-tu Judas, Marie?
— Réponds donc à ma question.
— Eh bien, parce que Judas a été transféré au palais d’Hérode, la nuit, les yeux bandés, par les jardins, dans les appartements de César occupés par Claudia.
Marie pâlit.
— Alors ! s’écria-t-elle.
— Tu ne comprends donc pas?
— J’ai peur de comprendre.
— Cependant c’est clair. Plus de traces de'Judas. Pilate ne sait rien de tout cela. La femme des orgies de Caprée avait reçu un service de Judas. Tu sais si Judas est beau, infiniment séduisant. Si donc on ne l’a pas tué, il est entre les bras de la Romaine qui le récompense de son dévoûment.
— C’est infâme, à cette honnête femme, de voler ainsi l’amant d’une favorite, par ordre de justice.
— Tu n’as plus rien à ajouter ?
— C’est infâme, c’est infâme, et j’irai le proclamer suaf toutes les places de Jérusalem.
— Cela ne te rendra pas Judas. Claudia d’ailleurs est si belle! Marie, dans tout Jérusalem, dans toute la Judée,
dans toute la Syrie, il n’y a que toi qui sois plus belle — en tous cas, à mes yeux.
Marie resta à réfléchir quelques minutes, changeant de couleur à chaque instant, les yeux brûlants, fixes, lumineux comme une lame de poignard, les mains crispée. Puis se dressant avec résolution :
— Justus, dit-elje, l’autre jour, tu m’as avoué que tu m’aimais.
— Je meurs de cette passion, Marie.
— Je ne te demande pas tant. Veux-tu, peux-tu sauver Judas?
— Marie, mais je t’aime. Tu ne comprends donc pas que je t’aime et que si Judas revient...
— Il faut que je l’arrache à cette femme, à tout prix, il le faut. Comprends-tu qu’il le faut?
— S’il était dans une cage de lion, sous les griffes d’acier d’un tigre, je n’hésiterais pas une seconde. Je n’y verrais aucun danger.
— On te le paiera, par Dieu, ton danger, usurier, poltron !
— Marie, je t’aime : je me tuerai après, si tu veux.
— Que te faut-il donc? parle, lâche, confesse tes désirs. Tu veux que je te crache mon amour au visage?
— Un jour, Marie, une heure, et je risque tout; je remuerai le ciel, je brûlerai le palais d’Hérode pour arriver jusqu’à lui, et le tirer des bras, comprends-tu? des bras de Claudia.
Tout, tout : j e te donne tout, pourvu que tu réussisses à délivrer Judas. As-tu entendu? tout.
Justus était tombé aux pieds de Marie et les embrassait avec enivrement en s’écriant :
— C’est que je t’aime tant, Marie! c’est que je traverserais le désert sur mes genoux pour arriver jusqu’à toi, Marie! Un an, mon Dieu, un an entier, j’ai enduré le supplice de te voir dans les bras d’un autre, d’entendre le bruit de tes baisers, d’effleurer le souffle de tes caresses. Je me suis traîné sous tes fenêtres la nuit, comme un être qui rampe, pour humer un parfum qui sortait de ta
chambre, et j’ai entendu.... Dieu! et je ne suis pas encore fou !
— Mais que te faut-il donc encore, que te faut-il? N’aije pas dit tout? La promesse ne te suffit pas? Veux-tu un engagement? Veux-tu un serment? Veux-tu que je t’embrasse pour te faire partir, que je me roule à tes pieds pour que tu te hâtes? Que te faut-il encore? dis, mais dis donc! Et tu restes encore là à lécher mes sandales.
Justus se leva et s’écria :
— Marie, tu sauras ce que j’aurai fait et tu jugeras. Je ne veux pas de serment; tu auras pitié de moi, n’est-ce pas, Marie ? tu soulageras cet amour qui me tue.
Le soir, Justus retourna chez Marie. Bar Abbas avait eu d’autres renseignements. Bar Abbas avait fait des projets de délivrance que Justus s’attribua, aux yeux de la jeune femme. Il chauffait la jalousie de Marie, et il arrachait à la jalousie ce que l’amour avait refusé.
Quel était ce projet de Bar Abbas?
Bar Abbas était un rôdeur de nuit. Il lui restait encore probablement un taudis qu’il appelait son chez lui; mais, d’ordinaire, il passait sa vie chez les autres ou chez tout le monde : sur les places publiques, au coin d’une borne, dans la maison d’une de ces pauvres malheureuses qui la nuit sollicitaient les passants dans les ruelles sombres, ou au violon, ramassé ivre par le guet, ou tapageant aux portes des cabarets. Il lui advenait souvent aussi de s’attarder hors des portes et de rôder hors des murs de la ville, au risque d’etre dévoré par les chacals et les loups, se battant avec les chiens qu’il réveillait.
Dans ces pérégrinations de nuit, il lui était arrivé deux fois d’être témoin d’une scène qui l’avait surpris. Il avait découvert à un détour de rue, à cinq cents pas des jardins du palais d’Hérode, du côté d’Ophel, cinq ou six individus drapés dans leur manteaux, blottis dans une cour de la maison près de leurs chevaux, tous prêts à partir. Puis plus loin, il avait vu un individu sortir par une porte secrète des jardins royaux, ouvrant par derrière, fermer
cette porte et s’éloigner. Cette découverte lui avait suggéré une idée, une bizarrerie. Il l’avait communiquée à Justus, qui l’avait approuvée sans discussion, car il avait besoin de reporter à Marie un projet quelconque. Peut-être aussi, ne calcula-t-il pas la portée du projet. Justus était de ces hommes qui ont du courage dans une mêlée, et sont des poltrons en face d’un danger isolé. Bar Abbas cependant ne lui avait présenté que l’ébauche de son dessein. Il voulait, la nuit prochaine, vérifier la position et s’assurer si la sortie de l’homme qu’il avait vu se renouvellerait.
En effet, la nuit suivante, tandis que Justus activait la jalousie de Marie et poursuivait son propre attentat; tandis que moi, je filais avec Claudia toute autre passion que l’amour, Bar Abbas guettait le visiteur de nuit des jardins du palais. Il resta à son poste, de la troisième heure à la huitième (deux heures après minuit).
Les six hommes à l’abri dans la cour de la maison de la rue voisine furent à leur poste. L’acteur principal manqua. Bar Abbas n’était pas homme à se décourager pour un échec, surtout lorsque son estomac était confortablement ouaté d’un bon souper et d’une large cruche des coteaux d’Emmaiis. La seconde nuit, il fut plus heureux. Il vit entrer l’homme à la quatrième heure et sortir à la sixième.
Le lendemain, le projet fut arrêté avec Justus, qu’un premier baiser volé à Marie rendait audacieux. Justus reporta à la jeune femme que la nuit suivante ils allaient essayer mon sauvetage. Un second baiser rendit probablement Justus téméraire. De quoi s’agissait-il, enfin? Oh! c’était simple comme un mariage manqué faute d’une dot. Mais cette nuit aussi la bonne étoile de Justus, qui favorisait sa maraude de baisers sur mes domaines, lui ménagea un échec. Les mauvaises actions ont presque toujours de leur côté l’encouragement de la providence. Il faut être héroique de toutes les façons pour faire le bien. La nuit suivante, cependant, mes deux amis furent dédommagés de leur peine et de leur dévoûment à mon malheur. Quand j’y pense.
je me surprends à rêver : ce misérable Bar Abbas était admirable! Il risquait sa vie, pourquoi? Certes, non pas pour des baisers, pas même pour se distraire.
A cinq heures de la nuit, un homme enveloppé dans un manteau noir glissa le long des murs du jardin, sans regarder autour de lui, sans se soucier detre vu ou non, tête baissée, à pas lents. Arrivé à la petite porte, il tira de sa poche une clef, ouvrit, entra, et repoussa la porte qui se ferma avec bruit. On l’aurait dit le maître. Justus et Bar Abbas, qui se trouvaient loin derrière un renfoncement du mur, virent tout cela sans souffler mot. Puis, lorsque la porte fut fermée, Bar Abbas saisit la main de Justus, qui lui parut glacée, et lui dit : — Allons!
Il se postèrent chacun d’un côté de la porte où l’autre était entré et attendirent.
La nuit était fraîche. Un petit vent malencontreux se plaignait aux feuillages des arbres, aux terrasses des maisons, d’un air piteux, strident, peureux comme si quelque démon l’eût menacé, et il chassait devant lui d’immenses nuages noirs, au port majestueux, qui naviguaient avec peine comme des navires blessés par la tempête. Ces nuages venaient du sud, du fond de la mer Morte et du Jourdain, et par conséquent tout chargés d’orage. Du côté du nord, venant des montagnes de Samarie, s’en retournait en toute hâte un essaim de nuages blancs, tout effrayés. Quelque étoile assez hardie pour se montrer rentrait lestement. Des centaines de chiens se plaignaient au loin, n’ayant probablement pas trouvé une seule charogne dans la vallée de l’Hinnom. Le Cédron bougonnait ; car son filet d’eau et ses cailloux se rencontraient bruyamment, après six mois d’un été sec comme le désert. Tout faisait prévoir une nuit tapageuse. On entendait déjà quelques mouvements sourds dans l’air, comme un jeune tonnerre qui essaierait son premier roulement.
— Heureux qui a une maison et un lit, murmurait Justus.
— Et une maîtresse dedans, ajoutait Bar Abbas.
— Crois-tu que ce faquin nous fera grelotter ici longtemps, hein?
— Dame! si ce faquin trouve là-dedans ce que nous souhaitions tantôt, un lit et une maîtresse, j’en ai bien peur.
— J’aimerais mieux d’en finir vite.
— C’est héroïque cela ! Si jamais nous avons une république juive, je te propose pour général de notre armée.
— J’ai un grand penchant pour l’eau ; j’aimerais mieux être amiral.
Une couple d’heures s’étaient écoulées. L’obscurité était complète. Aucun bruit humain n’annonçait que quelque créature fût éveillée, les chiens et les carnassiers exceptés, qui venaient demander aux ordures de la ville leur . repas aventureux. Comme l’heure de la sortie de l’homme du dedans approchait, Justus et Bar Abbas se taisaient, l’oreille tendue, le nez au vent. Enfin, ils entendirent dans le jardin comme le bruit d’une porte qui se ferme avec précaution, puis le craquement du sable qui crie sous le pas, puis ce même pas lent, rêveur, à mesure irrégulière, à zigzag, je dirais presque soucieux, tant il était lourd, intermittent. L’homme s’arrêta à la porte.
Il resta un moment, puis il tourna sur ses talons, regardant probablement de nouveau le palais qu’il venait de quitter. On entendit un gros soupir se précipiter hors de sa poitrine comme s’il eût craint de l’étouffer. Cette pause dura deux minutes. Il semblait indécis s’il retournerait sur ses pas ou s’il partirait. Cette dernière résolution l’emporta. Il se retourna, fouilla dans ses poches, prit une clef, ouvrit et sortit. Il refermait la porte, lorsqu’une main puissante saisit son poignet, tandis que deux bras vigoureux letreignaient. Enveloppé à demi dans son manteau, le visiteur de nuit n’aurait pu opposer qu’une faible résistance. Il n’en opposa pas du tout. Il se retourna comme un homme surpris, mais nullement effrayé, comme
un homme émerveillé de l’audace, plutôt que redoutant un attentat et s’exclama :
— Quoi donc?
Le ton dont il dit cela fit frissonner Justus. Bar Abbas . ne se laissa pas imposer par cette contenance, qu’il jugea bien jouée.
— Rien du tout, ou une toute petite chose, répondit Bar Abbas avec le même ton dégagé. Nous te demandons simplement cette clef.
— Pourquoi faire, s’il te plaît?
— Mais, une clef, je pense, est faite pour ouvrir ou pour fermer, pour laisser entrer ou pour laisser sortir.
— Et pour renfermer aussi.
— C’est précis : mais je croyais, dans mon ignorance des finesses du langage, que fermer suffisait.
— Alors!
— Tu n’as donc pas compris?
— Parfaitement, quoique tu fisses mieux de parler ta langue, si tu en as une, plutôt que d’écorcher le grec.
— Ah ! par exemple ! moi qui ai donné des leçons de prononciation à des Bretons!
— Ainsi, tu dis?
— Donne-moi ta clef, ou je la prends.
— C’est convenu. Mais tu ne m’as pas encore expliqué pour quelle raison tu veux te glisser dans ce jardin.
— Pourquoi y es-tu allé, toi !
— Moi ! c’est différent. Je suis médecin, et le maître de la maison a un chien qui a la goutte aux pattes de devant, et ne pourrait pas signer son testament.
— Tu r as guéri, j’espère.
— A la minute. Il te lègue même quelque chose dans son testament, je crois. Entre frères, du reste!
— Quoi donc? quoi donc? Un chien! nous sommes de la famille. Oui, c’est le seul parent qui puisse me laisser quelque chose en mourant.
Aussi, il te laisse sa corde, que demain je te ferai
attacher au cou.
— Demain, mon brave médecin, c'est encore loin. Nous sommes à minuit.
— Et demi. C’est bien, je te donne la clef Mais me diras-tu ce que tu vas faire dans cet endroit? Je pense que c’est, c’est..., je ne voudrais cependant que dire le mot poli,... Ah! le voilà : voler.
— Tonnerre du Sinaï! pour qui nous prends-tu donc, manant?
— Mais pour des esprits délicats qui vont la nuit soulager les riches de leur superflu.
— Eh bien, maroufle, tu te trompes.
— Je te demande pardon en ce cas, vertueux citoyen. Aurais-tu donc en cette place une intrigue amoureuse?
— Ah ! et si c’était?
— Alors, je t’offrirais mes services.
— Tu m’as l’air d’un fichu compère. Après tout, voyons. Es-tu de la maison?
— Un peu.
— Veux-tu gagner?... As-tu de l’argent, Justus?
— Oui, une vingtaine de shekels.
— Entends-tu! veux-tu gagner une vingtaine de shekels, en me laissant, bien entendu, le dix pour cent?
— Et pourquoi non, si le service que vous me demandez n’est pas bien lourd ?
— 11 est léger comme mon dîner ordinaire. Il ne s'agit que de nous guider.
— Où donc, si la demande n’est pas indiscrète ?
— Là-dedans.
— Vous êtes donc curieux de visiter le palais après minuit?
— Nous sommes curieux de trouver un ami qui s’est égaré dans ces appartements.
— C’est philanthropique cela! Voyous, contez-moi cela. Qui est cet ami? comment s’est-il égaré? qu’y cherchait-il?
— Je te dirai tout cela en marchant.
— Je n’aime pas à causer en marchant, moi : expliquetoi, d’abord.
— J’aurais dû commencer par te tuer et prendre ta clef, dit Bar Abbas. C’est une idée qui m’arrive en ce moment, un quart d’heure en retard, la sotte. N’importe. Que tu saches ou non nos affaires, il faut que je pénètre dans cette infâme maison, où l’on arrache les prisonniers aux cachots pour allumer ses orgies.
— Tu as la colère de la vertu, bigre! mon beau prophète. Va donc. Explique-toi un peu plus clairement et je t’assure, sur ma parole, aide, protection et impunité.
— Hum! c’est trop généreux cela pour te croire en fonds de solvabilité. Enfin, je te l’ai dit, un de nos amis a été enlevé de la tour Phasaelus, il y a une dizaine de jours, une nuit, les yeux bandés. Il a été amené ici, il est entré par la porte à côté, et il est là, dans les appartements de la femme du procurateur, probablement, avec elle-même, peut-être.
— Ecoute, dit l’homme à la clef, tu vas me suivre dans cette maison ; et si tu as menti, ou si tu t’es trompé, il n’y a pas une croix assez longue, il n’y a pas de tortures assez atroces pour te faire périr.
— Que je sois damné ! s’écria Bar Abbas, tu es donc Pilate, toi? Et que viens-tu voler ici, la nuit, toi?
Pilate ne répondit point. D’une main, il ouvrit la porte, et de l’autre, il poussa dedans les deux aventuriers.
Oui, c'était Pilate lui-même, l'homme qui à cette heure sortait des appartements de sa femme, sans la voir, sans lui parler. 11 ne se soucia pas de refermer la porte. Saisissant les deux accusateurs de Claudia par les poignets comme dans un étau, ils les entraîna avec lui au bout du jardin, poussa du pied la porte de la serre, y entra; et prenant dans sa poche une autre clef, ouvrit la porte qui donnait dans la maison. Quelques faibles lumières éclairaient les portiques, et les corridors, et les escaliers, et les chambres qu’il parcourut avec l’impétuosité de l’ouragan, ayant toujours les bras de Justus et de Bar Abbas serrés dans ses griffes de fer, sans qu’il eût besoin d’eux après tout. Arrivé enfin à une porte, au bout d’un couloir,
il frappa. La porte souvrit et la lumière éclaira en même temps une jeune femme, Pilate et ses deux acolytes.
— Cypros, s’écria Pilate, tu m’as menti.
Justus tremblait. Bar Abbas, malgré son impudence, sentait un frisson parcourir sa colonne vertébrale, à la voix sombre et damnée de Pilate.
— Je suis perdue! secria Cypros. Oh! ma pauvre mère, tu mourras esclave !
Dix jours s’étaient écoulés depuis mon arrivée au palais Hérode.
Je n’avais pas compris pourquoi Claudia m’y avait attiré : je comprenais moins encore pourquoi elle m’y retenait. Toutes les conjectures que j’avais formées sur cette femme m’avaient fait banqueroute. Je trouvais stupide ma conduite ; et plus j’approfondissais le caractère de Claudia, plus elle devenait mystérieuse pour moi.
Je n’avais, de ma vie, rencontré une femme plus prude que cette impure, qui exhalait la luxure comme une rose de Sharon. Je ne connus jamais de femme plus froide que celle qui était emboîtée dans cette organisation orageuse. Cette coquette était une matrone. Elle vivait séparée de son mari; mais je me demandais maintes fois : Aimeraitelle donc cet homme qui la fuit ? A l’impertinence du premier jour, avait succédé une familiarité, qui mettait cependant entre elle et moi tout un monde. La courtisane du gala était fille de César dans l’intimité. On l’avait dit frivole ; et son esprit était orné de toutes les pierreries et de tous les parfums de la poésie grecque et romaine. A Caprée, elle avait figuré dans la meute de Césonius Priscus, l’intendant des voluptés de Tibère, et y avait appris la politique du monde, en la manipulant avec Séjan, qui lui faisait horreur. Claudia avait assurément un but; je m’égarais dans un dédale de suppositions et ne découvrais, en défi-
nitive, la vérité dans aucune. Je n avais plus hâte de la quitter; et je suis encore aujourd’hui, après tant d’années et tant d’événements, à chercher dans mon cœur pourquoi je n’aimais pas Claudia? J’étais, certes, en cet état d’esprit, à cette heure de la vie, où j’aurais dû devenir fou de cette femme. Marie passait à l’état de crépuscule du soir de mon amour. L’inconnue du cirque enveloppait d’une vapeur lumineuse mes rêveries; mais toutes les deux ne comblaient pas le vide que la vie à vingt-trois ans creuse avidement dans lame. Claudia avait tout ce qu’un homme élevé pouvait désirer : elle enivrait les sens par sa beauté, donnait la fièvre à l’imagination par sa conduite, par la distinction élégante de son esprit. Il y a des phénomènes psychologiques qu’on s’explique, mais que l’on n’entend point.
Nous avions passé une partie de la soirée sur la terrasse du sud, devant laquelle se déroule la chaîne des monts de Scopas et des Oliviers et d’où, par une dépression de cette chaîne, on entrevoit la mer Morte, comme une lame d’or, le jour, comme un nuage violet, le soir et le matin. En marchant lentement, l’un à côté de l’autre ; en arrachant ici une fleur, là une feuille aux vases de faïence bleue, aux arbustes fragrants, rangés sur le parapet, je lui avais modulé cette sauvage et splendide chose : le Cantique des cantiques de Salomon. Elle l’avait écouté d’un air distrait, puis elle avait dit :
— Oui, c’est beau comme les harmonies du désert; mais je préfère l’Odyssée.
Elle m’avait ensuite murmuré quelques élégies, qu’Ovide avait écrites à sa mère Julie, du fond de l’exil où son amour avait fait naufrage. Une mélancolie grave nous enveloppait. Le ciel était sombre et l’orage s’y formait.
— J’ai à te parler, Judas, me dit enfin Claudia. Attends ici : je vais renvoyer mes esclaves et te faire appeler.
La nuit était tombée tout à fait. Un engourdissement graduel avait gagné la ville. Je circulai dans les ténèbres comme une ombre qui cherche son gite. Une heure après,
Cypros vint m’annoncer que Claudia m’attendait. Elle ouvrit, en effet, une porte qui donnait sur la terrasse, m’introduisit dans la chambre à coucher de sa maîtresse, et se retira. Claudia lui dit :
— Je t’appelerai peut-être : veille.
C était la chambre qu’Hérode avait fait construire pour Mariamne. Il n’y avait donc peut-être pas dans le monde quelque chose de plus riche et de plus somptueux. Le plafond était de cèdre d’Afrique qui coûtait plus cher que l’or, sculpté comme un espalier de fleurs et de feuilles, avec des grappes en relief. Sur les murs se drapait une étoffe qu’on aurait dit des perles filées et tissées, parfumée de violette, de boutons de rose et d’iris, et égayée par une nuée de petits oiseaux indiens, véritable écrin de pierreries renversé. De sveltes colonnes d’or divisaient les murs en panneaux et soutenaient le plafond. Un tapis épais de Bactriane couvrait le parquet, dont il faisait un parterre de fleurs. Le lit était bas, large, en écaille de tortue des bouches du Gange à la couleur d’or. Il avait la forme d’une conque marine posée sur un socle d’ivoire de Troglodyte et d’or qui simulait des vagues. Du duvet d’oiseaux d’Afrique, engouffré dans une splendide étoffe de soie de Perse, remplissait la conque. Un pavillon d’étoffe brodée de perles du golfe Persique et de la Taprobana, de diamants et de toute espèce de pierres précieuses, recouvrait ce lit comme une tente. Une couverture de pourpre, du prix d’un million de sesterces, s’étalait sur des draps de toile d’Égyptè et des oreillers de toile des Indes. Le long des murs courait une rangée d’oreillers de soie blanche brochée de fleurs; quelques chaises d’ivoire ; une immense glace cerclée d’un cadre d’or ciselé, avec deux esclaves en bronze de Corinthe agenouillés pour supports, se dressait devant la croisée, et, au milieu de la chambre, un petit lit d’ébène couvert d’oreillers- blancs et rouges, sur lequel Claudia se reposait, tandis que ses esclaves achevaient sa toilette du matin et du soir. A côté de la glace, sur un socle de lazulite, s’élevaient deux vases murrins de la Ca-
ramine, qui n’avaient pas de prix, cadeau de Tibère, remplis de fleurs exotiques nées et écloses dans les serres du palais.
La chambre était illuminée par quelques candélabres d’or placés aux quatre coins. Un parfum enivrant imprégnait l’air. La porte à verres coloriés qui donnait sur la terrasse fut fermée; mais lorsqu’un éclair embrasait le ciel, on voyait cette porte se changer en une rosace de mille couleurs.
Claudia était seule, mollement couchée sur son lit de repos, en vêtement de nuit. Une large tunique de laine blanche, fine comme la vapeur des soirées d’été, enveloppait toute sa personne, excepté les bras. Un cordon de soie azurée serrait sa taille. Une résille rouge emprisonnait ses cheveux noirs nuancés de bleu, traversés par un poignard fin comme une aiguille, à tête d’or. Il n’y avait rien de plus voluptueux et de plus chaste : cette richesse était modeste. On aurait cru entrer dans une serre de fleurs. Sur un guéridon, à la portée de sa main, brillaient une carafe de cristal de roche et deux coupes d’or. Claudia remplit ces coupes d’une boisson glacée délicieuse, composée de jus de grenades et d’oranges, avec du lait et du miel, et m’en offrit une.
— Judas, me dit-elle alors, je démolis Capoue : il faut que tu partes.
— Je suis prêt, répondis-je en soupirant, après un moment de silence. Mais, me diras-tu, au moins, pourquoi tu m’as appelé, pourquoi tu m’as introduit dans cet Éden sans le serpent.
— Le serpent s’y glisse, Judas; il est donc temps que tu t’en ailles et reprennes le chemin que ta destinée t’a tracé.
— Ce n’est pas ma destinée qui me l’a tracé, Claudia, c’est moi, ou plutôt mon ennui. Tu sais la tâche que je me suis imposée.
— Je crois l’avoir comprise.
— Entrevue, peut-être.
— Comprise. Tu veux arracher la Judée à Rome, mas-
sacrer les Romains qui l’occupent, faire de ton pays une république aristocratique, sous l’oligarchie des sadducéens, anéantissant lapuissance dangereuse et changeante du Temple, et l’ingérence vénale de la plèbe.
— Oui : voilà mon but, tu l'as déviné.
— Peux-tu me révéler quels sont tes moyens?
— Très simples peut-être, peut-être impossibles : faire converger, dans un moment de trêve de Dieu, les efforts de tous les partis qui divisent la nation juive, dans l’accomplissement de cette résurrection nationale, les égalisant tous en les constituant séparément; donner à ce mouvement un chef qui suive mon impulsion, auquel tous obéissent et que, l’œuvre accomplie, je supprimerai, en rentrant moi-même dans l’orbite de cette oligarchie dirigeante, à laquelle j’appartiens.
— Ce plan est insensé ou grandiose, répondit Claudia après quelques instants de réflexion. Le succès décidera lequel des deux. Or le succès n’est pas dans vos mains.
— C’est ce que je ne sais pas encore, et que je veux savoir.
— Alors, essaye.
— C’est toi, femme de Pilate, nièce des Césars, citoyenne de Rome, qui me dis : Essaye !
— Moi.
— Mais alors, tu ne m’as pas compris.
— J’ai fait plus que te comprendre, je suis convaincue, et ie t’apporte mon concours.
— Tu dis?
— Je te donne mon appui.
Je souris, et je m’exclamai :
— Quel malheur que je ne puisse pas te transformer en messie, Claudia; toute la race de Judas tomberait à tes pieds comme devant Dieu.
— Est-il nécessaire d’être messie pour concourir à cette délivrance, Judas?
— Pas absolument. Mais en Asie, où l’on a vu des Romains détruire des Romains pour s’emparer du pouvoir à
Rome et de l’empire du monde, on n’a pas encore vu le spectacle des Romains détruire des Romains pour délivrer une nation.
— En Asie on n’a pas vu cela; mais en Europe on a vu un chef de légions heureux, un conquérant, marcher sur Rome et se proclamer dictateur. Pourquoi donc ne feraiton pas, partant de la Syrie, ce qu’on a fait partant de la Gaule ?
Je fixai mes yeux ébahis sur Claudia et me levai. Elle ne bougea point.
— Judas, dit-elle, puisque l’ondulation de la conversation nous a jetés sur ce terrain, il faut s’expliquer.
— Puisque nous jouons aux paradoxes, observai-je, permets-moi, Claudia, d’ajouter : Pourquoi se fatiguer et aller jusqu’à Rome, troubler les loisirs du mari de ta mère, puisque nous avons devant nous toute l’Asie à ressusciter: l’empire de Cyrus, d’Alexandre, de Darius, de Salomon lui-même? Restons de ce côté de la Méditerranée, où le climat est si beau, la nature si riche, l’homme si lâche, la femme toute-puissante; où l’esclave obéit, le maître jouit, l’or naît ; où la création eut son aurore et y déploie son opulence étourdissante?
— Judas, répliqua Claudia en pâlissant, tu as rappelé ma mère et Tibère. Tu as habité Rome. Tu sais donc une partie de mon histoire, la partie infâme, celle qui débordait de Caprée et se répandait en ondées fétides sur la ville aux sept collines. Tu as peut-être entendu raconter des monstruosités que la plèbe lâche a besoin de croire pour ne pas s’avouer seule vautrée dans la boue. Je l’ai entendu moi-même, ce récit, souiller mes oreilles, quand je me rendais à Rome et voyais le peuple qui mène le monde se prosternant devant ma litière comme devant l’autel de Venus impudique. Je ne me souciai pas de relever l’exagération de ce récit. Ce qu’il en restait de vrai était déjà trop pour l’infamie de toute une génération d’hommes. A la fin, tout cela a saigné dans mon cœur.
— Claudia, prends garde, le souvenir t’entraîne à parler
de choses que demain tu voudrais n’avoir jamais révélées aux oreilles d’un mortel.
— Peu importe ce que je voudrai demain. Crois-tu que je t’ai fait arracher de la tour de Phasaelus, que je t’ai éprouvé par des tentations auxquelles un jeune homme de vingt ans aurait dû trébucher, succomber mille fois, que je t’ai gardé ici pendant dix jours pour te connaître, pour te comprendre, que je t’ai dit un mot, tantôt, qui a éveillé ton incrédulité, crois-tu, dis-je, que j’ai fait tout cela par caprice, par désœuvrement, pour te récompenser du coup de poignard donné à la panthère? .
— Pas tout à fait.
— Eh bien, il n’y a rien de plus trompeur que de connaître les choses à moitié.
— Il est vrai : l’ignorance complète vaut mieux.
— As-tu remarqué, Judas, que je ne porte sur moi que deux bijoux, cette bague et cette épingle à cheveux!
— En effet, cela m’avait frappé.
— Un jour, il y a de cela six mois, Cypros arrive d’une lie de la mer Therryenne et me présente ces deux objets. Sur l’améthyste de cette bague il y a un profil de Tibère entouré de lierre, avec l’exergue : si vivet> vivam. Sur cette épingle est gravé le mot grec : vengeance. Une femme, mourant presque dans le dénûment et dans la solitude — elle, fille d’Auguste, n’ayant que cette seule esclave gauloise pour compagnon de malheur; elle, jeune encore, tuée par le poison de son mari; elle, mère, sachant son unique fille, fille de l’amour cent fois plus chère que la fille d’un mari imposé par les convenances, condamnée aux plus infâmes métiers — cette femme m’envoyait ce triste cadeau, son dernier souvenir, par sa dernière esclave. La femme était ma mère. L’esclave était Cypros, laquelle au nom de sa maîtresse, par dernière volonté de sa maîtresse, doit me répéter tous les matins en m’éveillant, tous les soirs en me couchant, ce mot : vengeance !
— Je commence à comprendre.
— Attends. J’avais douze ans... Judas, je te fais des révélations que mon mari lui-même, lui surtout, ne connaît pas.
— Pourquoi?
— Que t’importe. J’avais douze ou treize ans, j’étais le seul soulagement qu’on consentît à laisser à ma mère sur son rocher de Pantelaria. Notre vie était sombre, pauvre, effrayée; chaque homme qui arrivait de Rome pouvait être un assassin ou porter un poison, avec ordre de César de l’avaler. Notre sommeil dans les bras l’une de l’autre résumait toutes nos terreurs et tous nos bonheurs : nous étions unies, on pouvait nous séparer. A cette pauvre mère ne restait plus que mes caresses. Ma voix lui faisait oublier tout. Un jour cependant elle prit une résolution désespérée. Elle me dit : Demain, tu partiras pour Rome. Je ne la vis plus de toute la journée. Elle écrivit. Elle écrivit une longue lettre à Tibère, que je devais lui remettre. Julie se confessait à lui. Elle lui révélait le nom de mon père déjà mort, les circonstances de ma naissance, et demandait grâce pour moi. Je partis. Je vis Tibère; je remis la lettre de ma mère. Tibère la lut d’un bout à l’autre sans que sa figure trahît la moindre émotion. Puis il la jeta tranquillement dans un brasier qui chauffait sa chambre. Il me regarda avec fixité, longuement, et caressa mon menton. Que t’a-t-elle dit ta mère? me demanda-t-il à la fin. — Ses mots ont été ceux-ci, répliquai-je : Tu feras tout, mon enfant, tout, entends bien, tout pour obtenir ma grâce. — Hum ! grommela Tibère : tout! — Tu demanderas cette grâce tous les jours, continuai-je, en répétant les paroles de ma mère; tu ne verras jamais César sans lui rappeler ma grâce; tu resteras tant que tu ne l’auras pas obtenue. — C’estbien, répliqua Tibère: reste et demande cette grâce tous les jours!
Claudia s’arrêta. Il me sembla que l’émotion la gagnait. Cela dura un instant, puis elle reprit :
— Je fis tout : je demandai la grâce. Je ne l’obtins point. Je ne vendis pas mon infamie, on me la prit pour rien : ce César me vola. Il savait bien cependant que si je me
résignais à ces opprobres, c’était pour obtenir le pardon de l’exilée. Il escamotait ma honte. Ce que je souffris, personne ne le saura jamais. Je devais sourire au milieu des ordures de Caprée, dont je pensais faire la rédemption de ma mère. Elle mourut. Je restai infâme pour rien.
— C’est horrible, cette histoire, dis-je en m’agenouillant devant Claudia et lui baisant le bout de la tunique.
— Quelques années plus tard , Cypros arriva avec le message de la morte, continua Claudia. Alors, je me décidai à partir. Tibère y consentit. Désormais il ne pouvait plus humer la volupté de tuer la mère par le déshonneur de la fille : il ne pouvait plus se venger de ma mère en me plongeant dans la fange. Mais ce n’était pas mon seul supplice. J’étais mariée. Qui savait la sainte parole que je portais dans l’antre de la débauche? Qui savait que je m’agenouillais à l’autel de Priape pour implorer miséricorde pour ma mère? Eh bien, on me salit d’insulte, et la honte tomba aussi sur le front de l’homme que l’on avait associé à mon opprobre.
— Pauvre femme, fis-je, c'est donc pour cela que ta chambre nuptiale est veuve !
Claudia ne répondit pas à mon interruption et continua:
— Tibère lâchait sa proie. Séjan s’y opposait. Ce misérable m’aimait avec frénésie. Ce qu’il fallut de lutte, ma haine le sait et s’en souvient. J’eus beau le foudroyer de mon mépris ce Séjan : il se cramponna à moi comme les âmes à la barque de Caron. Il fallut lui raconter ce que je te raconte. Cette boue eut la pitié que me refusa Tibère. Il me respecta. Il me laissa partir. Il me donna un conseil! Oh! je ne suis pas la seule à haïr ce César de cloaques.
— Puis-je te demander quel conseil te donna le terrible favori du maître du monde?
— Je te l’ai dit : prendre l’Empire à revers et culbuter César. Rome le raille. L’Italie le hait. Les légions le méprisent. Les provinces guettent au premier qui ose... Eh bien, j’oserai, moi, moi femme insultée, moi qui entends à tous les instants du jour et de la nuit retentir à mes
oreilles la parole de ma mère : vengeance ! moi qui porte sur ma tête son poignard et qui voit chaque matin, en m’éveillant, chaque soir, avant de fermer les yeux, l’esclave dévouée qui recueillit son dernier soupir. Entends-tu maintenant. Judas? Comprends-tu pourquoi tu es ici? Je t’ai éprouvé: Tu es fort, tu as de la volonté et de la persévérance, tu détestes les Romains, tu conspires contre César : je m’associe à toi. En avant donc. Si les dieux sont aveugles, les hommes doivent ouvrir les yeux et corriger la destinée.
— Claudia, cette franchise me touche, mais elle ne m’éclaire pas entièrement. Veux-tu me permettre quelques questions?
— Parle.
— Pilate connaît-il tes desseins?
— Aucunement. S’il les connaissait, il me livrerait à Tibère comme une criminelle. Il ne sait rien, il ne doit rien savoir. Il doit être emporté par les événements.
— Pomponius Flaccus sait-il ce que tu médites ?
— Pomponius Flaccus m’aime. Un mot de moi, et il fait tout : il trahira César, sa femme, son père, sa conscience : ce pot à crapules, pour une nuit de débauches, mettrait le feu au monde. Pomponius Flaccus est l’homme dans tout l’Empire qui m’embarrasse le moins.
— Pilate alors résistera.
— Mais dans vos plans, à vous, n’avez-vous pas calculé cette résistance ?
— Si fait : et je compte en triompher.
— D'ailleurs, je tâcherai d’amoindrir le choc, en diminuant les forces qu’il pourrait vous opposer.
— Enfin, que pensès-tu faire? quel rôle nous laisses-tu en cette tragédie qui peut échouer, mais qui vaut bien la peine d’être essayée.
— En deux mots le voici : et réfléchis que c’est Séjan qui a conçu ce dessein. La Judée se rebelle. Les Romains laissent faire ou résistent faiblement et la laissent triompher. Les légions de la Judée et les Juifs font alliance et
obligent les légions de la Syrie à défectionner. Cette défection sera achetée, d’ailleurs. Il y a dans votre temple, dans le tombeau de David, encore des trésors immenses, bien que pillés en partie. Nous comptons sur ces ressources. Avec cet argent on achète les légions de la Gaule, de l’Espagne, de la Bretagne. De tous les coins, ces légions marchent sur Rome et renversent Tibère, qui se tuera ou sera tué par les prétoriens, avant que les légions s’ébranlent. Pour prix du secours que la Judée nous a prêté, on la détache de l’Empire, on l’émancipe : elle acquiert son indépendance du temps de Salomon. Le prix que la Judée paierait te parait-il exorbitant ?
— Nullement.
— A l’œuvre alors. Les événements corrigeront les fautes de cette ébauche, si faute il y a.
— Claudia, dis-je à la (in, j’ai besoin do te croire. Il y a dans ce complot tant de choses mystérieuses, coupables, vraies, terribles, grandioses, impossibles, suspectes, que je le croirais, lors même que je serais sûr que tout cela est faux, que tout cela est un piège. Tu as bien choisi ton instrument. Le fantasque, c’est mon vrai ; l’absurde est mon idéal. Démentir la raison, c’est le suprême des délices. Je suis à toi. Mais confiance pour confiance. Si tu m’as indiqué le but, laisse-moi choisir le chemin, le temps, les hommes. Notre peuple u’est pas comme tous les peuples. Nous faisons une révolution pour le changer, mais nous ne le changerons pas pour faire une révolution. Dés demain, j’entre en scène de nouveau. Mais tu sais que ton mari me surveille et que son bourreau m’a arrêté pour se soustraire à l’ennui de me surveiller.
— Je te demanderai à Pilate, et tu seras plus en sûreté que l’empereur.
— C'est bien, ajoutai-je d’un ton ému : je quitte ce paradis cette nuit même. Je suis heureux. Je ne m’ennuyerai plus, et je ferai du bien peut-être, en tout cas, je te plairai. J’aurai pu vivre avec la Claudia de ce matin longtemps peut-être sans l'aimer et la désirer; je ne pourrai vivre
peut-être deux jours encore avec la Claudia de ce soir sans l'aimer follement et l’adorer comme un dieu, J’ai le pressentiment, je dirai la certitude que nous échouerons : qu’importe? Tu as été malheureuse, Claudia, ta vie n’est pas remplie de souvenirs souriants; tu te souviendras de moi. Ce doit être si doux d’avoir pour tombeau le cœur ou la pensée d’une femme!
— Tu es un noble enfant, J udas, dit Claudia les yeux brillants d’une larme qui les dilatait.
— Pardonne-moi si je t’ai mal jugée.
— Tout le monde me juge de même. Pourquoi serais-je inexorable avec toi puisque je n’en veux à personne?
— Adieu alors, lui dis-je, en lui prenant la main et en la portant à mes lèvres.
Je restai un moment les lèvres collées sur cette main. En levant la tête, je vis dans le vide de la porte Pilate debout, les yeux fixes, terriblement pâle, immobile. Je laissai tomber la main de Claudia qui avait le dos tourné à son mari. Alors, Pilate fit un effort sur lui-même et s’avança.
L’orage dans le ciel annonçait ses premières convulsions. Un, coup de tonnerre ébranla l’appartement, un éclair l’embrasa.
Pilate prit un aspect souriant. Il vint devant le lit de sa femme, qui le regarda du bout des yeux sans donner le moindre signe d’émotion.
— C’est toi, dit-elle en se tournant de l’autre côté, à cette heure !
— Pardonne-moi, mon amie, répond Pilate. J’ai rencontré deux personnes qui cherchaient ce jeune homme, et je me suis attardé un peu en causant.
Je levai les yeux, en effet, et je vis dans l’autre chambre en face de la porte, Justus et Bar Abbas.
Pilate, après les mots violents qu’il avait lancés à Cypros, s’était subitement contenu et avait demandé des explications. 11 parait que le solitaire de la tour Mariamne entretenait avec la jeune esclave une rélation intime. Tous les soirs, ou presque tous les jours, il se rendait
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dans sa chambre, à cette heure avancée de la nuit, et allait causer avec la Gauloise. De quoi causait Pilate avec cette fille? Qu’avait-il à lui dire avec des airs si mystérieux? mon Dieu ! Pilate allait causer avec l’esclave de sa femme, uniquement de sa femme. Il lui demandait les moindres détails de sa journée, de ses pensées, de ses désirs, de ses caprices, que sais-je! de l’habit, du bijou, de la fleur, de la boucle de cheveux mal domptée, des vapeurs, des colères, de rien de tout et d’autre chose encore. « Cet Argus espionne sa femme, pensait Cypros ; donc il ne faut rien lui dire d’elle. »
Et Cypros ne lui disait rien.
Surtout, Pilate était meurtri du silence absolu que Claudia gardait sur sa personne. Cypros n’eut jamais à lui raconter que sa femme se fût occupée de lui, eût pense à lui, l’eût nommé.
Cypros était maintenant surprise daus une faute, qu’elle-même croyait capitale.
Cypros avait de beaux yeux et elle ne les épargnait pas. Ma geôlière n’aurait peut-être désiré rien de mieux que de soulager mon veuvage. Pouvait-elle penser que Claudia et moi vivions comme frère et sœur? Elle trembla devant Pilate : et avoua que j’étais dans la chambre à coucher de sa maîtresse. Pilate eut comme un vertige. Puis, il se remit et vint.
— Ces amis ont trop de hâte, dit Claudia sans se tourner.
Judas allait partir. Mais je trouve impertinent qu’ils viennent le chercher ici, à minuit. •
— Pardon, mon amie, c’est moi qui les ai introduits ici pour leur procurer le plaisir de voir leur ami quelques minutes plus tôt.
— Alors fais-moi jeter ces gens à la porte à coups de lanière.
— Je vous demande grâce pour eux. Le dévoûment est si rare!
— En effet, fit Claudia. Allez donc et adieu, ou plutôt, au revoir.
Pilate se retira d’un pas pour me laisser passer.
— Procurateur, lui dis-je, as-tu ta mère?
— Après?
— J’ai été arrêté un soir sans raison, par une espèce de guet-apens, le jour même où un châtiment pareil, même mérité, aurait dû m’être épargné.
— Je ne l’ai pas ordonné.
— Je le crois. Ma mère cependant a été informée de mon arrestation. Je lui donnais tous les jours de mes nouvelles et j’en recevais des siennes, car la pauvre vieille est malade, gravement malade. Voilà douze jours quelle ignore mon sort.
— Eh bien?
— Eh bien, je voudrais me rendre à Jéricho cette nuit même, à l’instant même.
— Qui s’y oppose ?
— Vous.
Pilate fit un mouvement hautain d’impatience.
— Les portes de la ville sont fermées : je ne pourrais sortir que demain.
— En effet.
— Alors je te demande, si c’est possible, un mot d’ordre pour me faire ouvrir la porte de Bethléhem et partir.
— Mon amie, dit Pilate en réfléchissant, as-tu ici quelque chose pour écrire une ligne!
— Rien, répondit Claudia.
— Soit, fit Pilate, voici le mot d’ordre pour passer : Claudia!
Claudia se tourna avec un mouvement vif en entendant prononcer son nom. Elle ne se serait jamais attendue peut-être que ce nom fût donné par Pilate. Cette impression toutefois ne dura qu’un moment. Claudia se retourna lentement de nouveau de l’autre côté.
— Claudia! remarquai-je, c’est bien. Merci pour ma mère, procurateur.
Je dis de nouveau adieu à la belle Romaine et sortis.
Claudia et Pilate se trouvèrent seuls, en face l’un de l’autre.
J’ai su depuis les détails de cette scène horrible. Pouvait-iljamais se douter, Pilate, qu’un jeune homme de vingttrois ans et une jeune femme de vingt-quatre ans fussent restés dix jours ensemble pour se dire des billevesées pendant tout ce temps et aboutir à conspirer de conserve?
Pilate commença par se promener dans la chambre, regardant à chaque meuble, et aux accidents du lit et du lit de repos.
Hélas! tout était vierge dans cette chambre d’une impure !
Claudia comprit peut-être et le laissa faire ; peut-être était-elle absorbée par une autre pensée. En effet, tout à coup elle bondit, se leva, courut à sa glace devant laquelle il y avait une petite lame d’or suspendue entre deux petites colonnes d’agate , et la frappa à plusieurs reprises d’une main convulsive, avec un petit marteau d’acier. Puis elle retourna à sa place.
Au son de la plaque métallique, Cypros accourut. Elle paraissait éperdue de terreur, ayant deviné à ce bruit l’orage qui grondait dans l’âme de sa maîtresse. Cypros s’approcha en tremblant, pâle comme une lande de neige au clair de la lune.
— Raccommode ma résilié, dit Claudia d’une voix sourde, les yeux flamboyants.
Cypros tomba à genoux devant elle en s’écriant :
— Grâce, maîtresse, je suis innocente.
Claudia fixa dans les yeux de la jeune fille ses yeux chargés de colère, la fascinant, la clouant à ses pieds brisée en deux. Puis, sans ajouter un seul mot, elle porta lentement sa main à ses cheveux, en tira l’épingle meurtrière, leva son bras et l’abaissa. Pilate vit le mouvement et se précipita sur la main de sa femme. Il arriva trop tard. Le bijou de Julie avait poignardé l’esclave gauloise. La malheureuse Cypros s’affaissa et tomba étendue sur le tapis en murmurant :
— Ma pauvre mère, tu mourras esclave.
Un jet de sang sauta à la ligure de Claudia et souilla sa robe blanche. Elle contempla un instant ce cadavre, et levant ensuite le regard sur son mari resté pétrifié, ordonna :
— Pousse du pied cette charogne sur la terrasse. Et elle retomba sur son siège.
Pilate prit entre ses bras le cadavre de la jeune fille. Il comprenait maintenant pourquoi Cypros lui avait caché ma présence chez sa femme. Il se souvint alors des heures de joie que Cypros lui avait procurées, en lui parlant de Claudia. Il baisa chastement au front la pauvre victime et alla la déposer sur la terrasse où l’averse lava bientôt le sang. Un long soupir qui s’échappa du (cœur plutôt que de la poitrine de Pilate résuma toutes les plaintes que le monde réservait à la noble créature.
Pilate était terrassé.
Cet échappé de tant de combats se sentait étoufïer d'horreur et d’épouvante à la vue de ce sang tiré du cœur d’une femme, par une femme, avec un joyau.
Pilate était d’Hispalis (Séville), une des quatre villes de Betica dont les habitants jouissaient du droit de citoyen romain. Son père s’appelait Marcus Pontius. Dans cette guerre de destruction qu’Agrippa infligea aux Cantabres (Biscaye) Marcus se signala en forçant ses grands compatriotes à s’entre-tuer en partie, en tenant la main à la vente des autres. Il commandait cette poignée de renégats qui tournèrent les armes contre leurs confrères d’esclavage, les Astures. L’Espagne soumise à la fin à Rome — après deux siècles de résistance — Marcus Pontius obtint comme signe de distinction le pilum ou javelot dont la famille tira le nom de Pilatus (1).
Lucius Pontius Pilatus, son fils, s’attacha à Germanicus, avec lequel il fit les guerres de la Germanie et se
(1) Peut-être aussi ce surnom soldatesque venait de piluot, pilon, dont ou avait fait le dieu Pilumnus des chambres à coucher, qui, selon saint Augustin, personnifiait un Priape.
trouva à la bataille d’Idistavisus (Ilassenbeck). Après la paix. Ponce retourna en Espagne. Mais bientôt, fatigué du repos, il vint chercher à Rome le plaisir, puisque Tibère interdisait la gloire.
Germanicus avait péri en Syrie par ordre de Tibère. Pontius se présenta à celui-ci avec une lettre de son père, qui avait guerroyé avec lui, lorsqu’il était tribun des soldats en Cantabrie et ensuite en Germanie. Tibère l’accueillit bien, trop bien peut-être; car on désignait Ponce à Caprée parle sobriquet d’époux de Tibère (1). 11 faut dire cependant que rien dans la personne de Ponce ne justifiait l’office qu’il aurait rempli auprès du vieux empereur, et que ce fut peut-être Séjan qui répandit ce bruit pour le décrier auprès de Claudia, dont tous les deux se disputaient les faveurs.
Ponce* avait trente-cinq à trente-six ans; une taille moyenne, l’aspect sévère, la couleur brune, le corps maigre. Ses beaux yeux noirs, ainsi que sa barbe et ses cheveux, relevaient son air sombre, éclairaient sa physionomie, dont la gravité frisait la dureté. Sa belle bouche aux dents blanches adoucissait cet ensemble qui inspirait plus de respect que d’attachement. Il avait, en outre, des manières rudes et violentes, des mouvements subits, la colère prompte, le coup sans pitié. Ses goûts étaient vulgaires; son intelligence manquait de culture. Jamais de sa vie il n’avait lu un poète, ni une histoire, ni un philosophe; et cependant son esprit était poétique, son âme mélancolique et rêveuse. Il avait des passions à soubresauts, passant sans transition de l’orgie furieuse à l’ascétisme d’un essénien. C'était encore une nature sauvage, que la corruption avait effleurée en la contrariant, lui laissant l’instinct de la brute sans lui donner le poli de l'épicurien et de l'efféminé. Sa jalousie touchait à la folie. Le soin de son honneur s’élevait à l’idolâtrie. Généreux quand
(1) On lui appliquait le vers de Martial :
Tergu fœmina jmbe vir et.
LES MÉMOIRES DE Jl'DAS. 153
la passion ne grondait pas, cruel dans l’orage de son cœur et de ses pensées. Il aimait la lutte contre le difficile; celle contre l’impossible le séduisait. Le sentiment de la justice l'inspirait toujours : mais il avait un critérium de la justice selon sa conscieuce plutôt que selon le droitetla loi. Il brutalisait volontiers l’homme; la femme le trouvait respectueux, galant, déférant, tendre même et chevaleresque. Un regard de femme le transformait. Et pourtant, tout le temps qu’il resta à Jérusalem sans Claudia, on ne médit pas beaucoup de sa conduite. Il fut réservé sinon chaste. On ne lui connut aucune relation d’amour; vivant, au contraire, fort rigidement, dans une tour plutôt que dans le palais d’IIérode, au milieu des soldats plutôt que des esclaves des deux sexes qui encombraient sa résidence; se laissant aller à des goûts sombres, évitant le monde, le jour, et courant la campagne la nuit. Il n’était pas rare de le rencontrer après minuit, à cheval, suivi seulement de ses six esclaves nubiens, muets comme le fond d’un puits. Il donnait généreusement. Il respectait le peuple vaincu autant que possible, toutes les fois que César et Rome n'étaient pas en cause.
Pilate avait maintenant un peu plus de quarante ans ; mais son teint bilieux, ses rides précoces avaient fixé sur son front un âge immobile : il n’était pas jeune, il ne vieillissait point. Il parlait peu et ordinairement d’un ton sec et dur. Mais il s’abandonnait volontiers à l’ironie, lorsqu'il était moins triste, ou au lyrisme d’une imagination fiévreuse, lorsqu’une passion quelconque l’animait. Il portait un deuil perpétuel : néanmoins, personne ne sut jamais de qui, ou de quoi (1).
Le voilà maintenant en face de Claudia, lui juge d’une femme qui avait tout l’air d'être coupable, et cependant fort ému, presque tremblant. Les bras croisés sur sa poi-
(1) Pliilon appelle Pilate ( Ambassade à Caius) perrirari dnroque ingcuio, caractère tenace et dur, et lui attribue rendilas /intention, r opinas, elades, tormenta, entras caedes indemnatorum, erudehta/em saeciisimam... Ne croirait-on pas lire le portrait de liadctzki fait par les italiens ?
tri ne, debout sous la porte de la terrasse, excessivement pâle, son regard profond immobile sur elle, il attendait un mot pour sortir du cercle magique du silence que l'attitude froide et méprisante de Claudia traçait autour delui.
— Eh bien, cria-t-elle à la fin, ferme cette porte et va-t’en. Il est tard, je suis fatiguée et j’ai sommeil.
— Je te demande pardon, fille de Julie (1), d’avoir troublé la joie de ta nuit, répondit Pilate d’un ton calme. J’ai été poussé par ces hommes.
— Ne sois pas modeste, Pilate, reprit Claudia avec un sourire. Tu avais cherché une femme dans le bourbier de Caprée par ambition; tu as été bourreau dans le pays qu’on t’avait livré à devorer: tu es devenu espion. Tu es • parfait. Epoux de César, tu es désormais digne d’un des petits poissons de Tibère. Nous pouvons consommer notre mariage à présent.
Pilate bondit, et saisissant sa femme violemment au poignet, il s’écria :
— Que faisait cet homme ici?
Claudia regarda son mari en face, sans se troubler, puis, avec sa main gauche, elle arracha lentement sa terrible épingle de ses cheveux, et perça le bras de Pilate. Celui-ci retira sa main. Claudia répondit froidement :
— Il est mon amant.
Pilate contempla d’un air distrait son bras qui saignait, et l’enveloppa dans un pan de sa toge.
— C’est ton amant, dis-tu? continua-t-il. Je trouve un jeune homme dans la chambre à coucher de ma femme, à minuit, seuls, lui embrassant les mains; j’ai deux témoins qui l’attestent; elle-même avoue quelle est la maîtresse de cet homme. Je pourrais la tuer, je pourrais me divorcer, je pourrais la traîner devant les juges et l’infâmer... Infâmer!... Claudia, je te pardonne.
(1) Macrobc raconte que cette fille d’Auguste ne se livrait à la débauche que lorsqu’elle était enceinte et disait alors : « qu’elle n’acceptait des passagers à bord que quand le navire était chargé, navi ple/ui , toile vectorem. •
Claudia tira lentement sa bague de son doigt et la passant à son mari, lui demanda :
— Connais-tu cette bague?
Pilate l’examina et, la jetant au milieu de la chambre, observa avec mépris :
— La bague de Tibère!
Claudia avait donc menti en me disant que ce bijou lui venait de sa mère.
Elle répondit :
— Je pourrais t’envoyer l’ordre, sur un morceau de papier cacheté de cette bague, de te déshonorer, de t’exiler, de te tuer, d’abandonner ce poste de procurateur, à la veille d’une explosion terrible de ce peuple, et te faire condamner comme lâche et traître... Je te laisse vivre. Je travaille au couronnement de ton infamie.
Pilate ne l’avait peut-être pas entendue, car il reprit comme en se parlant à lui-même :
— Après tout, il est jeune, il est beau, il est efféminé, il a montré du courage.... Si elle l’aime.... ça s’explique. Elle est jeune, elle est belle, son sang l’entraîne, elle s’ennuie. „ Après ce que j’avais vu, après ce que je savais, après ce passé... un amant seul, dans le secret de la nuit... Oh! oui, c’est un progrès dans le bien. Claudia pardonne-moi : je suis absurde et fou.
— N’est-ce pas?
— Quel charme y avait-il en moi pour te séduire? Moi, étranger, morne, rude, sans aucune de ces élégances de la cour des Césars qui éblouissent les femmes, sans vices éclatants, pauvre, pénétré de la modestie de ma position et de mon grade, trop fier peut-être... oh! je comprends cela : un mari de cette espèce a besoin d’un complément. Il est le bloc, l’amant est la statue.
— Dis mieux : il est le vase, l’amant est le bouquet.
— Ce qui arrive, devait arriver, continua Pilate, en se promenant à pas lents dans la chambre, se parlant à luimême, ne voyant, ni écoutant plus sa femme. Je l’avais vue : c’était une ronce et elle donnait des épines. Pourquoi
m’étonné-je maintenant que cette ronce ne produise pas des violettes? Fou! Tu l’as voulu, misérable! Oh! que ne restai-je dans mon pays. Hispalis était si belle! Son beau fleuve clair comme le ciel; son ciel clair comme la prunelle de ses femmes; ses jardins, où le palmier flotte, l’aloès s’épanouit, la rose chante, l’orange chatoie ses
parfums dans les nuits embaumées elle était si belle
Hispalis, à l’air plein de sons, aux jours pleins de rêves, aux nuits pleines d’amour, amour chaste, pur, exclusif, jaloux, entier, infini... Que vins-je faire à Rome* Que vins-je chercher, malheureux...
— La faveur de César et une province à piller, interrompit Claudia avec mépris.
— Non : le meurtre de ma jeunesse, de mon repos, de mon cœur, de mon bonheur, de tout. Je ne suis à présent que l’ombre d’un homme, drapé dans le suaire de l’infamie. Ma mère me le disait pourtant. Elle aurait voulu que je n’eusse jamais mis le pied dans ce charnier de la vertu, du droit et de l’honneur, qu’on appelle Rome. Elle m’indiquait du doigt pour compagne une noble jeune fille, pure comme l’haleine de nos montagnes, belle comme les soirées de Gadès (Cadix). Je ne lecoutai point. Je l’ai voulu. De quoi me plains-je maintenant* Elle a un amant! Un seul amant, après Caprée? Tu es une vesiale, Claudia.
— Pourquoi n ecoutas-tu donc pas les conseils de ta mère, vertueux aventurier?
— C’est mon secret et ma honte.
— Je vais te le dire, moi, ton secret; je vais t’apprendre l’étendue de ta honte. Tu arrivas à Rome le cœur énivré d’ambition. Tu te présentas à la cour, que tout le monde qualifiait comme un repaire de sang et de boue. Ta fierté y fait tache le premier jour : Séjan s’étonne; Tibère bâille; Césonius Priscus fronce le sourcil; Thrasylle s ébahit; Caius Caligula frissonne. On n’ose pas s’approcher de cette inconnue en ces lieux, la fierté! Cependant le maître qui ose tout l’effleure du souffle de ses nuits; et le lion se change en pourceau.
— Toi aussi! hurla Pilate en s’arrêtant.
— Comme tout le monde. Les poètes t’ont chanté.
— Ils sont infâmes.
— Peut-être. Or, il y avait dans cet antre une jeune fille de dix-sept ans, dont la beauté éblouissait; dont l’influence passait pour toute-puissante sur le cœur du maître ; dont l’histoire était émouvante, et la haute naissance assaisonnée de mystère. Cela te frappe, cela t’exalte. La jeune fille avait dans ses veines du sang d’Auguste. Que t’importe, à toi, que cet empereur eût été traité d'efféminé par Sextus Pompée; que Antoine lui eût reproché d’avoir acheté l’adoption de Jules César au prix de son infamie; que Lucius, le frère d'Antoine, l’eût accusé de s etre prostitué à Aulus Hirtius, en Espagne, pour trois cent mille sesterces; qu’il fût adultère, débauché; qu’il se vautrât dans les orgies des douze divinités nues... Il était César (1).
— Je n’y pensais pas.
— Voyez donc! Cependant la jeune fille avait pour mère Julie : c’est tout dire; un peu pour père cet esclave Télèphe qui conspira contre Auguste, et ces autres esclaves Andasius et Epicade, qui voulurent l’enlever de Pandelaria (2). Que t’importait? La jeune fille était tout de même de la famille de César. Elle servait à Caprée aux rôles les plus honteux. Tu le savais; plus encore, tu le voyais. Qu’importe ! tu demandas à 1 epouser.
— Voilà ma faute.
— Tu crois? Mais Séjan la demandait aussi; le comédien Accius la demandait; le bouffon Trullus, l’esclave Parthenius, l’entremetteur Nisia la demandaient. Jusqu’au grammairien Séleucus, au parasite Pansa, alo/w^ Ortalus se mirent sur les rangs. Tibère te préfera, héros d’Hispalis. Ces gens lui parurent dangereux ayant pour femme une petite-fille d’Auguste. Tu le rassurais. Pour toi, une place de procurateur dans la plus ignoble des
(1) Suétone. — Vie d’Augutie, ltviii.
(2) Idem, ilid xix.
provinces romaines, suffisait. Cet étranger, qui venait de si loin frapper à la porte de la fortune, devait se trouver satisfait d’entrevoir la main de la petite-fille d’Auguste et d’aller gouverner une province de Syrie, sous l’ivrogne Pomponius Flaccus qui peut, à volonté, le renvoyer comme un serf. Tu restas satisfait. Ne restais-tu pas satisfait?
— C’est mon secret et ma honte, répéta de nouveau Pilate.
— Ton secret, je te l’ai dit. Tu venais mendier une place, que l’on te livra parmi les cadeaux de mes noces. Ta honte commençait de ce jour. Tibère n’était pas encore satisfait. Je lui plaisais encore; je l’amusais encore; jetais encore bien jeune, bien jolie, bien dressée, toujours disposée, captant ses grâces. Je faisais une diversion à ses plaisirs par la faveur que j’implorais, à genoux, la face contre terre, me tordant souvent de désespoir à cause du refus, et espérant toujours ! Ma mère vivait encore. Tibère redoutait un danger dans cette fille d’Auguste, de cette exilée qui avait été sa femme et dont les malheurs faisaient oublier les hontes. Tibère me garda. Je n’étais pas seulement un jouet pour l’ignoble vieillard, j’étais un otage! On te remit ledit de procurateur; on garda ta femme. Tibère était jaloux : il ne te permit même pas d’effleurer les lèvres de ta femme, de lui dire adieu, de lui donner un regard d’amour. D’amour! oh! qu’il eût été bien à sa place l’amour, ma foi, entre lepoux et l’Atalanta de Tibère! Réclamas-tu? Non : tu partis.
— Et toi, réclamas- tu, toi?
— Moi, je te méprisais avant même de te connaître. Mais je te haïs après ce jour. Tu parles de honte ! Tu as raison : elle s’épanouissait. Auparavant, on avait flétri l’orpheline, la fille de l’exilée, le rejeton désavoué de la débauchée : maintenant c’était la femme de Ponce-Pilate, c’était la femme du procurateur de la Judée que l’ondéshonnorait. La volupté était pimentée par l’insulte. L’insulte se levait haute, fulgurante. Elle n’atteignait plus seulement
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une pauvre jeune fille : elle foudroyait un représentant de César en face des peuples d’Asie. Je m’étonne que Tibère ne t’ait pas créé roi quelque part pour mieux savourer mes caresses ! Il faut qu’il te méprise fort, fort. En effet, il t’a donné à moi comme un esclave : ta tête est dans cette bague. T’es-tu rebellé contre les vitupères qu’on t’a infligés ? Dis, as-tu réclamé au moins ?
— Non : et c’est encore mon secret et ma honte.
— Veux-tu encore de la honte? Eh bien, sache que Séjan m’a aimée. Comprends-tu? Le valet réclamait les reliefs du maître.
— Assez, Claudia, s'écria à la fin Pilate s’arrêtant debout devant sa femme.
— J 'étais belle, cependant, continua Claudia; on aurait pu m’aimer, m’interroger. Qui sait? on m’aurait même estimée peut-être. Je valais bien la peine que l'homme qui avait convoité ma main sans rougir eût aspiré aussi à mon cœur, qui n’avait pas dit son mot dans tout ce maquignonnage fétide. Jetais jeune; j’aurais peut-être pu me relever, me réhabiliter, me justifier devant les lares saints de la famille; oublier le Styx de Caprée sur la tête pure, dans les yeux innocents de mes enfants. J’aurais pu pleurer une faute qui n’était pas la mienne ; expier une infamie qui était peut-être une clarté du ciel, une larme de mère... Dis, misérable, qu’as-tu fait, qu’as-tu essayé? Tibère me flétrissait; tu m’as infâmée. T’étonnes-tu à présent si je te hais ? Quel droit as-tu de me demander si j’ai un amant?
— Assez, assez, répliqua Pilate. Je pourrais dire un mot qui me justifierait peut-être : je dédaigne. Tu es libre. Je ne te réclame rien, ne te reprocherai plus rien. Que veux-tu de plus? J’ai essayé d’éclairer les ténèbres de mon enfer. Je n’ai pas réussi : j’eus tort d’essayer. Le rayon que j’invoquai m’a fait paraître mon enfer plus hideux; et j’ai tué mon droit de reproche. Maintenant, suis ton chemin, Claudia. Moi, je rebrousse. J’ai été complice jusqu’ici; il faut que je me
rende digne detre juge. Tu ne me trouveras plus sur ta route. Mes jours seront sombres, mes nuits orageuses d’insomnie , ma solitude peuplée d’une cour plus implacable : mais je me prépare le droit de pouvoir un jour te dire : Assez!
— Ce jour n’arrivera jamais.
— Je le crois : mais alors, Claudia, souviens-t-en, alors malheur, malheur! Ce n’est pas ta bague qui te sauve aujourd’hui : c’est ma conscience.
En disant cela, Pilate sortit.
Claudia le suivit du regard en se dressant sur son siège, • puis elle retomba en murmurant :
— Sa conscience! Quoi! sa conscience aurait-elle à la fin des yeux pour voir notre abîme? s’insurgerait-elle à la fin? aurait-elle éprouvé le choc de la mienne? Oh! tant mieux. Il saura alors combien je le méprise et je me méprise. Aimer un tel homme! aimer l’homme qui a fait de mon opprobre lechelle de sa grandeur? Quel crime ai-je donc commis, si jeune, pour mériter ce châtiment implacable? Aurais-je donc été choisie pour être lTphygénie de toutes les scélératesses de César et de sa postérité? Ou bien sa conscience lui reprocherait-elle... quoi? aim...
Claudia se leva d’un bond : elle était effrayante de pâleur.
— Oh! alors, vraiment, malheur! malheur! comme il Ta dit.
L’orage battait le ciel. Pilate traversa le jardin. Il sordt par la porte secrète, se dirigea vers le poste où ses Nubiens l’attendaient, se couvrit d’un manteau sombre qu’ils lui tenaient prêt, monta à cheval, et leur faisant signe ordonna :
— Allons.
C’était une heure après minuit. La ville de Jérusalem paraissait éteinte. Claudia, qui était sortie sur la terrasse pour se rafraîchir aux bouffées de la tempête, vit passer au galop sept cavaliers et disparaître comme des fantômes. En reculant, elle se heurta au cadavre de Cypros. Elle jeta un cri et se sauva.
En ce même moment, je franchissais la porte du Grand- Prétre et le pont sur le torrent de Gihon, contournais les murs de la ville et laissais à droite la route qui conduit à Gaza et celles d’Emmaüs et de Joppa.
J’avais trouvé chez moi une lettre de ma mère, lymphatiquement alarmée de mon arrestation. On la lui avait apprise avec ménagement. Je donnai ordre toutefois qu’on apprêtât mon cheval immédiatement, et partis seul, à l’heure même, malgré l’orage qui venait d’ouvrir les débats.
Ma mère m’annonçait quelle partait le jour même pour Bethléhem, où l’appelait ma sœur, mariée dans cette ville, en couche de son premier-né. Je suivais la route du midi, qui conduit en Egypte, et dont le premier relai de nuit est la ville de Dain. Je côtoyais le mont des Oliviers, par la route qui longe la vallée du Cédron. Le ruisseau était devenu torrent, tumultueux, querelleur, criard, cognant comme un aveugle tous les obstacles et entraînant avec lui tout ce qu’il rencontrait, arbres, ponts, charognes, rochers et voyageurs. A la lumière des éclairs je le voyais bondir sous mes pieds, blanc d’écume et rapide. Je commençai après à franchir une suite de côteaux et de petites vallées qui se succédaienttout en descendant et que je voyais se terminer devant la montagne d’Élie, qui me barrait l’horizon. Mon cheval effrayé par le tonnerre et l’éclair ne me permettait pas d’avancer promptement, lors même que les ténèbres de la nuit et le mauvais état des routes ne me l’eussent pas défendu. Les Romains n’avaient pas soigné la route d’Egypte comme celle de Damas à Tyr.
J’avais marché environ une demi-heure hors la ville, lorsque j’entendis un bruit de cavaliers derrière moi, et je les vis passer à mon côté comme des ombres noires. Je;
pensais, en les vo) r ant galoper avec cette vitesse, qu’ils connaissaient bien la route et avaient l’habitude de la parcourir.
En attendant, l’ouragan redoublait. Ce n était plus de l’eau qui tombait, c’était de la grêle, c était des morceaux de glace, large comme la main et durs comme le caillou. Le ciel paraissait un immense incendie bleu et rouge, éclairant l’univers qui s’écroulait. A cette funeste lumière, j’aperçus, dans une anfractuosité de colline, une maison dans une petite vallée dite Berachah, ou vallée de la bénédiction. Reconnaissant l’impossibilité de continuer mon chemin au milieu de cet horrible déchaînement des éléments, je me décidai à demander une heure d’abri dans cette maison. Je la voyais à quelques cents pas loin de moi, ou plutôt je voyais un grand carré de hauts murs blancs, flanqués d’une tourelle, au sommet de laquelle tournait une ombre blanche. Dans les régions écartées de notre pays, la vigie sur cette tourelle tient la place de Yhostiarium et du chien en mosaïque chez les Romains. En m’approchant, je distinguai parfaitement le gardien du haut de la tour. Lorsque je fus arrivé devant la porte, je descendis de cheval et frappai. L’homme de la tour me demanda ce que je voulais.
Cette voix ne me sembla pas nouvelle; mais je connaissais tant de monde qu’il m’était impossible de ne rien préciser. Je répondis que je désirais de me mettre quelques instants à couvert.
Tandis que la vigie donnait l’ordre de me laisser entrer, j’entrevis, sous un hangar à l’autre côté du carré de mur devant lequel je me trouvais, plusieurs cavaliers et chevaux. C’étaient probablement les mêmes qui m’avaient devancé tantôt, et qui avaient sans doute, ainsi que moi, cherché à se mettre à l’abri de cette démence du ciel. La porte s’ouvrit, et je me trouvai sous une grande voûte qui aboutissait à une cour.
La cour était découverte. Une fontaine en marbre blanc résonnait au milieu, entourée d’un parterre de myrte et
de fleurs, que je distinguais à peine. Un large portique se développait autour du mur du dehors, sur trois côtés, puis ce mur courait loin, tout nu, et couvrait la façade de derrière, enfermant ainsi un vaste jardin. Une petite maison toute blanche se prélassait au milieu, ayant sur le devant une belle terrasse au dessus du portique qui s’évasait devant la porte. Les fenêtres étaient éclairées. Mais le serf qui vint m’ouvrir m’arrêta en prenant mon cheval par la bride. En attendant, la tempête redoublait. Le serf m’offrit à manger et à boire. Je refusai. Je demandai à qui appartenait cette maison; il me répondit :
— A Caius Crispus, commandant de la cavalerie de la 12 e légion.
— Est-il ici?
— Il est à Antioche.
— La maison est cependant habitée.
— Oui, par sa femme : et voilà pourquoi, à cette heure, on ne laisse pénétrer personne au dedans.
— Comment appelles-tu ta maîtresse?
— Ida.
— Est-elle jeune?
Le serf ne répondit point, et ce fut la dernière question qu’il me permit de lui adresser. On veillait cependant dans la maison, car je voyais des ombres se dessiner et se mouvoir derrière les carreaux. Une longue heure s’écoula. L’orage s’apaisait. Je vis alors passer sur la terrasse une figure de femme qui vint probablement s’assurer si la pluie cessait. Elle rentra vite ; et un quart d’heure après, je vis sortir de la maison un homme enveloppé dans un manteau sombre, passer à droite dans le jardin, ouvrir une porte secréte et partir. Je voulais m’en aller en même temps. L’esclave me retint. Cinq minutes après, j’entendis un bruit do chevaux qui passaient au galop devant la maison, se dirigeant vers Jérusalem. Un quart d’heure plus tard, le serf se décida à m’ouvrirla porte et à me laisser partir à mon tour. L’ouragan avait cessé.
Toute espèce de fantaisies dansaient dans ma tête. Qui
était cette femme? qui était cet homme? qui m’avait parlé du haut de la tourelle?
L'air frais du matin qui commençait à blanchir calma ma rêverie. Je gravissais le mont d’Elie. Je grelottais : j’étais trempé. En arrivant au sommet de la montagne, le soleil se levait. Je fis halte pour regarder autour de moi. Une foule de souvenirs m’assaillirent, car j’avais sous mes yeux le théâtre des plus mémorables épisodes de notre histoire.
J’aime à me souvenir : c’est un refuge contre ses propres contemporains, qui ont toujours tort. Puis, c’est involontaire : l’esprit s’expatrie sans attendre aucun congé. D’ailleurs, j 'étais à la même place, à la même heure peut-être, où une multitude immense de soldats, de peuple, de nobles, de prêtres, avec leur bétail, leurs serfs, leurs esclaves, femmes, enfants, vieillards, à pied sur ces pierres brûlantes, sur des ânes ou sur des chameaux, regardaient pour la dernière fois le mont des Oliviers, derrière lequel Nebuchadnezzar prenait le Temple, brûlait la ville, pillait et démolissait les palais de Sion, chassant devant lui les sages et les prophètes, Johatan et Jérémiah. La maison de David avait cessé de régner. Israël était dispersé dans la Syrie, dans la Médie, au delà du Tigris, jeté dans Babylone. Ceux qui restaient, les invalides, les impuissants, ceux dont le maître étranger n’avait rien à craindre, avaient fixé leur siège sur le Mizpeh, cette hauteur au delà de Sion. Mais ceux-là encore, après le meurtre de Gedaliah par Ishmaël, virent de cette place, pour la dernière fois, le ciel de Jérusalem, car ni la voix de Jeremiah, ni celle de Baruch, ne purent les persuader de revenir sur leur pas. La voix du roi de Babylone tonnait plus forte que celle des prophètes; et prophètes, capitaines, filles du roi, tous allèrent fermer leurs yeux dans l’Égypte.
Les monts de Gedor et de Gibeah m’environnaient. A mes pieds était l’Éphrath de jadis, le Bethléhem d’aujourd’hui. Le torrent Cédron descendait de marche en
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marche, de petite cascade en petite cascade, et allait plonger dans la mer Morte, là, au fond, dans cette plaine bleue au delà de laquelle j’apercevais les montagnes violettes du Moab et la silouette blanche des tours de Makaur. D’un côté, la plaine de Sharon aux roses, vers Lod et la baie splendide de J oppa et d’Askalun. D’un autre, le désert, Jéricho, le Jourdain aux eaux limpides. Dans le bas Bethléhem — cette colline verte, pimpante encore, aux rayons du matin, des dernières figues vertes, de pampres violets, de citronniers et d’orangers, un bouquet de jardins, — dont un dédale de petits sentiers blancs fait une mosaïque parfumée délicieuse.
Au bout de ce pâté de cubes blancs et de quelques palais flanqués d’une rangée de chaînes, se dresse, sur une proéminence un peu loin des autres maisons, hors des portes, une maison comme un château aux gros murs, la résidence jadis de Booz et de Ruth, puis de David, puis de Chimham. Voilà la tombe de Rachel encore blanche. Voilà les grottes où se cacha David, où dormit Saül, ou quelquefois la hyène s’abrite, où une foule de pâtres et de bétail se dérobent aux morsures du soleil. Voilà les collines où David gardait le troupeau de son père , apprenait à tuer les géants, à rattraper les loups et les léopards à la course, à jouer de la harpe, et s’enivrait de la rosée de l’empirée qu’il distillait ensuite en psaumes et en cantiques.
On croit voir encore sur la marne rougeâtre des fentes et des sillons des rochers , l’empreinte des pieds de Rachel qui, venant de la maison de son père, fut surprise par les douleurs de l’enfantement et mourut avec son enfant. On croit .voir encore les traces de Saül qui allait interroger l’avenir chez la magicienne d’Engadi. Voilà le champ de Booz qui, suivant les moissonneurs, regardant aux jambes nues des glaneuses, lorgna sa petite-fille Ruth, que sa belle-mère lui glissa une nuit dans son lit de gerbes. « Va donc, lave-toi, parfume-toi, endimanchetoi et descends aux champs. » Ruth, la Moabite, était
comme ma Marie de Magdala, la Galiléenne. Booz la laissa glaner, la laissa approcher de l’ombre où il prenait ses repas au milieu de ses gens, la laissa boire de son eau, lui permit de tremper son pain dans son vinaigre... et sô réveilla un matin dans ses bras.
Les nuits de Bethléhem ont résonné de la chanson de David, du gémissement de la belle Moabite, du rugissement de Saiil : ses silences couvaient les terreurs de Samuel et de Jeremiah. C'est à cette tombe de Rachel où Saül s’agenouilla et se releva roi. C’est par cette vallée du Cédron que David se sauva devant la rébellion de son fils Absalom, le frère de cet Amon qui ai ma sa sœurTamar.
Tout cela roulait dans mon esprit et sous mes yeux, lorsque j’arrivai, à midi, dans la maison de ma sœur.
Ma mère, toute au bébé qui venait de naître, s’aperçut à peine de ma présence. Elle laissa échapper un oh! long comme la route des Indes, et continua à préparer je ne sais quel breuvage restauratif composé de vieux Chios, de miel et de lait. Je me hâtai, du reste, de la rassurer, en lui disant, du premier mot, que l’on m’avait arrêté par équivoque. Tous les parents et les amis de mon beaufrère vinrent le soir picorer quelques brins de nouvelles de la métropole, et bavarder des spectacles du cirque, de Claudia, de Pilate, de Flaccus, de Hannah, du massacre du jour des Tabernacles , de tout et de tous. Le lendemain, n’ayant plus personne à rassurer sur mon salut, ni de bruits à propager, je m’en retournai à Jérusalem.
La journée était fort belle et chaude, bien que nous fussions déjà au commencement de marchesvan (fin d’octobre). Les abeilles travaillaient encore. Les papillons perlaient encore le ciel de leurs ailes. Le ciel, balayé par l’orage de la veille, confondait son azur profond avec la pupille de Dieu. Le Cédron caquetait encore, avec son filet d’argent, cherchant querelle aux blancs cailloux arrondis et aux éperons de roches des montagnes qui l’encaissaient. L’aspect de ces mamelons échelonnés en escalier, de la plaine au haut plateau de Sion, était triste.
uniforme, nu : on les aurait dit chauves d’une végétation tombée. Du sommet d’une de ces hauteurs, vers midi, je plongeai à la fin le regard dans la petite Vallée-de-la Bénédiction, coquette comme une fille à marier.
Au milieu de toutes ces roches calcaires, grises et rougeâtres, cette bouchée de verdure et de fleurs, qu’on aurait dit servie là comme sur un plateau de marbre, réjouissait le regard mieux qu’une fête. Une haute muraille encadrait et cachait le jardin et la maison. Deux tourelles flanquaient la porte d’entrée : mais, cette fois, aucun garde n’y veillait. La maison en pierres blanches s’ouvrait sur un portique de marbre rouge, et ce qui était portique devant la porte, était terrasse au dessus. Legrand portique à colonnes de granit gris et noir, qui s’adossait intérieurement sur trois côtés au mur extérieur, me paraissait dallé de marbre blanc et rouge. La fontaine au milieu de la cour était en marbre blanc, entourée d’une petite lèvre de terrain chargée de plantes en fleurs blanches et rouges. Une statue de femme agenouillée portait la coupe de porphyre, du centré de laquelle un filet d’eau s’élancait très haut et retombait des bords de la coupe dans la vasque comme un voile d’argent. Des vases en faïence, avec des arbustes en fleurs, couronnaient le petit parterre. Le jardin était un bouquet d’orangers et de citronniers.
J’éprouvais toutes les tentations du monde qui me poussaient à me glisser de nouveau dans cette demeure, si peu conforme à nos mœurs et à l’architecture juive. J’avais rêvé toute la nuit, tout le jour, tout le long de la route à cette maison, à cette femme qui l’habitait; j’avais imaginé mille excuses pour pénétrer là-dedans. Arrivé près de la porte, je trouvai toutes mes raisons stupides, mon association d’idées absurde. Je passai outre, mais avec le projet arrêté, que, désormais, quel que fût le but de mes voyages au levant ou au couchant, au midi ou au nord, je passerais par cette route, devant cette maison, aux aguets des occasions.
J’oubliais d’ajouter que, du haut de mon observatoire,
j’avais vu, à l’ombre du bosquet d’orangers, se promener une forme blanche qui avait tout l’air d 'être celle d’une femme. Puis ces cavaliers de la nuit précédente m’avaient paru ressembler fort aux six nubiens de Pilate.
Je ruminais encore cela, lorsque je me trouvai, sans y avoir pensé, à Jérusalem, devant la porte de Marie. Dès qu’on m’aperçut, les portes s’ouvrirent et toutes les gens de .ma maîtresse se précipitèrent autour de moi. Ils avaient tous une figure consternée.
— Qu’est-ce donc? demandai-je ému à mon tour.
— C’est que la maîtresse, dit Sara, est sortie depuis deux jours et n’est plus rentrée.
— N’est plus rentrée ?
— Nous l’avons attendue jour et nuit.
— Depuis deux jours?
— Elle a laissé une lettre pour toi, maître, sur le guéridon de sa chambre à coucher.
J'entrai lentement dans la maison, presque aveuglé par un soupçon qui me traversa l’esprit.
— Elle aimait Justus, me dis-je.
Sara m’accompagnait en me racontant comment le jour précédent, à l’aube, Justus était venu annoncer à Marie que j'étais libre, qu’ils avaient causé quelque temps, que Justus avait embrassé Marie sur les joues, et qu'ils s’étaient dit, en se séparant : A ce soir! Puis, que Marie s’était habillée avec ce quelle avait de plus vieux et de plus simple, qu’elle avait pris quelques shekels, écrit la lettre et était sortie sans rien dire à personne, seule, couverte d’une guimpe noire qui la cachait entièrement, et n’était plus revenue.
Je pris la lettre d’un mouvement fort vif et je lus :
« Adieu Judas. Tu ne m’aimes plus. J’aurais eu le droit de te quitter et de tomber dans des bras qui s’ouvrent depuis longtemps pour me recevoir et m’étreindre avec délire. Je ne veux pas souiller ton souvenir; ce que j'aurais fait peut-être dans un moment de dépit et de jalousie
si j’étais restée. Tout ce qui est ici t’appartient. Je te laisse. Je ne veux emporter de toi que le rêve ardent et pur de l’amour que je t’ai donné, que j’aurais continué à te donner et que tu ne pouvais plus me rendre. Adieu. »
Cette lettre si sèche, si froide et si ardente à la fois, me tomba des mains et je me laissai choir sur le lit. Si cette lettre m’eût été écrite par une autre femme, je l’aurais peut-être crue un piège. Mais je connaissais le caractère franc, résolu, net de la jeune Galiléenne. Ces quelques lignes d'adieu me serrèrent le cœur. Je restai plusieurs heures absorbé, remuant dans ma mémoire l’histoire de cet amour brisé d’une façon si abrupte. Je n’avais aucun reproche à faire à Marie, pour me consoler de son abandon ; j’en avais force à me faire. Je perdais mon cœur de repos. Je perdais un sourire toujours prêt pour m 'égayer, une parole toujours vive pour me tirer d’un doute. Cet amour brave, désintéressé, loyal, m’avait bercé pendant un an -dans un bonheur sans étalage, mais sans parcimonie. La gentillesse naïve, le dévoument, que la coquetterie relevait comme une couleur vive fait ressortir une couleur douce, l’attachement si simple comme celui d’une sœur... j’avais perdu tout cela. Et pourquoi! et pour qui?
L’entrevue que j’eus dans la soirée avec le sagan me ramena à d’autres idées. Je ne lui dis pas un mot de ce qui s’était passé entre Claudia et moi, ni des accords pris ensemble. Je me donnai comme délivré d’une prison que la femme du procurateur avait rendue clémente pour récompenser mon dévoûment du cirque, et qui m’avait fait à la fin épargner par son mari. Il me raconta la discussion de l’assemblée qui avait eu lieu chez lui, le lendemain de mon arrestation, et les résolutions qu'on y avait prises.
— Le conseil est bon, lui dis-je. 11 vient de Jeu l’essénien. Je le connais, il faut l'écouter. Moi-même j’avais pensé de trouver un homme opportun et d’en faire un messie bien dressé et bien apprivoisé à notre œuvre.
— Judas, mon enfant, dit Hannah, vous ne savez pas
ce que vous proposez. Un prophète est l'animal le plus rétif après le mulet, si nous devons croire à l’expérience que nos pères en ont faite. Il n’est pas difficile d’en bâcler un convenablement doué. Mais il devient presque impossible de le débâcler quand on n’en a plus besoin. Us finissent tous par agir pour leur propre compte.
— Oh ! ne vous inquiétez pas de cela, lui répondis-je. Si, après nous avoir servi, notre prophète ne veut pas se défaire volontairement, de sa propre initiative, je me charge de le faire s'éclipser. Mais ce qui me paraît plus problématique c’est de trouver un messie convenable, qui joue son rôle fidèlement, et qui soit pour nous ce que la langue est à la pensée. Trouvez-vous l'étoffe d’un pareil homme à Jérusalem?
— Pas trop.
— Moi pas du tout. Et j’ajoute que, lors même qu’un homme à prophète serait dans notre ville, il faudrait nous en passer. On le connaîtrait du premier abord, et on le devinerait. Il n’aurait aucun ascendant sur le peuple. On lui dirait de tous les côtés : Mais je t’ai vu prêtre, tailleur, marchand, menuisier, tanneur de peau, que sais-je? (1) Il faut qu’un prophète tombe des nues, vienne de loin, se donne comme fils d’un ange ou de Dieu, parlant avec Dieu dans un tonneau ou sur une montagne. Bref, il faut l’inconnu qui s’amuse à pétrir de l'impossible.
— J’en conviens, dit le sagan, mais voilà une dizaine de jours que je rumine cette besogne, et je ne trouve pas le chemin pour m’en tirer. Veux-tu en faire descendre un de la lune, ou en faire arriver un des Indes, de l’Egypte, ou d’où tu voudras? Je ne puis que le payer.
— Je crois avoir trouvé le chemin que vous cherchez.
(1) • Lorsqu’il retourna dans son pays et prêcha dans la synagogue, le peuple, tout ahuri se disait : Mais d’où la science et la puissance sont-elles venues à cet homme? N’est-ce pas lui le fils du charpentier, dont la mère s’appelle Marie et les frères, Jacques, Joseph, Simon et Judas? Ses sœurs ne sont-elles pas avec nous? Où cct homme a-t-il puisé tout cela? • Mathieu, chap. xm, v. SI, 55, 56.
J’ai quelque chose en vue. Les prophètes et les messies ne manquent pas sur le sol de la Judée : ils y sont une production indigène, et, je crois, exclusive. Si je puis dàcider celui que je vise à devenir un écho et à cesser d 'être une voix, l'affaire sera bonne, ne coûtera rien du tout, et nous n’irons pas si loin en acheter la semence. Voulez- vous me laisser arranger cette besogne à ma volonté?
— Je ne demande pas mieux, mon enfant, que tu me
délivres de ce cauchemar de prophète qui, depuis quelque temps, trouble mes nuits. Je ne rêve que de Samuel qui poignarde Àbimelech, que d’Ézéchiel qui dîne malproprement, que de Balaam qui cause avec des bourriques
Oh! qui me débarrassera de cette mauvaise compagnie?
— Moi. C’est bien : je pars demain, et j’ai la confiance de réussir.
— Où vas-tu?
— Je ne sais pas trop encore. Peut-être je pousserai Jusqu’au Caire, jusqu’à Rhodes, jusqu’à Rome, jusque dans les Gaules ; enfin , je ne retournerai pas que je ne t’amène un prophète par les oreilles.
— As-tu besoin d’argent?
— Oui et non. Oui, si je passe la mer.
— C'est entendu, alors, dit Hannah en souriant. Tâche du moins, pour ménager la faveur des femmes, que ton messie ne soit pas trop laid. Si les femmes y donnent, ton messie aura un succès fou.
— Dame ! en tout cas , nous en apprêterons un de rechange.
En rentrant chez moi , je donnai les ordres pour partir le lendemain, dès que le soleil serait levé. Mais le soleil n’était pas encore levé, que déjà Bar Abbas arrivait chez moi tout attifé pour se mettre en voyage.
— Bon! lui dis-je, où vas-tu donc?
— Tu le vois : à la chasse avec toi.
— Avec moi! merci. Je n’aime pas les chiens qui aboient.
— Je me tairai.
— Je n’aime pas les chiens qui déchirent le gibier.
— Regarde : je n’ai plus de dents. A peine si je puis croquer les dîners qu’on me chicane et que j’emporte d’assaut.
— Alors, laisse-moi la paix : je vais à la pêche.
— Tu ne pouvais pas tomber mieux : je t’apprêterai les amorces.
— Sais-tu pêcher la baleine à la ligne ?
— Je n’ai fait que cela toute ma vie, parbleu!
— Tu aurais mieux fait de pêcher des rats et d’élever des grenouilles pour le Temple.
— Tiens ! c’est une idée : je créerai cette industrie à mon retour. Le Seigneur doit aimer la soupe aux grenouilles, surtout quand les grenouilles sont des crapeaux déshabillés.
— Bon voyage, alors. Nous ne faisons pas la même route.
— Exactement la même.
— Je vais sacrifier des lapins au temple de Girizim, en Samarie.
— J’adore -la gibelotte; mais je n’aime pas Jupiter. Il est brutal : il a de drôles de penchants.
— En somme?
— J’ai vu le sagan hier au soir. Il m’a raconté votre conversation. Je suis de la partie. Que diable veux-tu que je fasse à Jérusalem quand il y a à exploiter, autre part, la traite aux prophètes?
— Cet animal ne sait donc pas conserver un secret?
— Comment donc ? est-ce que tu te méfierais de moi? D’ailleurs, j’ai appuyé la proposition le soir quelle a été faite. Je me connais à la marchandise. J’en ai tant hanté dans la Gaule; je crois même avoir mangé un jour d’une prophétesse rôtie. Je te conterai cela en route. Tu t’ennuierais à périr tout seul dans cette expédition. Tu n’as pas le flair de la bête.
— Tu le veux?
— J’ai même promis une visite aux fils de Judas de Gamala.
— Soit : mais à une condition.
— Fais-la-moi douce, cette condition.
— Que quand je lâcherai ma ceinture, partout où je serai, n’importe avec qui je serai, sans dire mot, sans m’obliger à dire un mot, tu me laisseras seul.
— Même si tu lâches ta ceinture pourcause d’indigestion?
— Je n’admets pas de réplique. J’amenais un serf; j’en amène deux.
— Je te prends au mot. Judas. Dis alors qu’on m’apprête un mulet pour nous mettre en route dans une demi-heure.
— Hein!
— Qu’on mette, en outre, sur le chameau une tente et tous les ustensiles nécessaires pour préparer le dîner et le coucher. Nous traverserons peut-être le désert. Du bon vjn surtout. Puis des armes. Les hyènes, la nuit, ne sont pas comme les demoiselles du coin qui se laissent caresser. Ensuite une peau douce pour me coucher, et des couvertures contre la fraîcheur du matin. Qu’on me prépare encore un manteau plus chaud. Je ne sais combien de temps je resterai en route : le mois de tevet a des jours pluvieux et des nuits glacées.
— As-tu fini, drôle?
— Triple, si cela te plaît : mais écoute les conseils d'un homme qui a couru le monde pendant trente ans.
— M’as-tu compris?
— J’explique les hiéroglyphes des Pyramides : pense donc!
Une heure après, nous sortions de la porte Dorée, nous passions sur le pont du Cédron, laissions à droite la route qui conduit à Engadi et à la mer Morte, et prenions, à gauche, la route qui mène à Jéricho et au Jourdain.
Nous commençâmes une descente interminable de boursoufflures, échelonnées comme les marches d’un escalier, qui aboutit au désert. La vue est triste, le pays pierreux et sauvage. On y rencontre plus de panthères et de hyènes peureuses que d’herbe et d’arbrisseaux; quelques fougères et quelques plantes de genêt percent rarement la rude
LES MEMOIRES DE Jl’DAS.
couche de rochers gris. L’horizon immense , le soleil pimpant, le ciel chatoyant de rayons d’or. La désolation en bas, la splendeur en haut.
— Je voudrais bien savoir, disait Bar Abbas, pourquoi nos pères firent tant fi de Babylone et de l’Égypte, pour retourner dans cette lugubre et stérile solitude. Peux-tu me le dire, Judas?
— Probablement, répondis-je. parce qu’en Égypte il y avait trop d'Égyptiens à la couleur de safran, et qu’ils étaient fatigués d’en voir tant.
— Je ne trouve pas qu'il fût plus réjouissant de voir un nez crochu, surveillant une longue barbe sous la haute domination d’un caphtan sale, et un lambeau de cuir bilieux effrayé par deux prunelles avides — ce que l’on nomme un Juif. Nos pères eurent d’autres raisons pour abandonner la pâté d’Egypte.
— Alors, c’est parce que les femmes du pays sentaient trop l’oignon.
— Il fallait manger de l’ail et les confondre.
— N’auraient-ils pas eu peur des crocodiles?
— Le crocodile est l’exagération du lézard. On voit un crocodile : on ne voit pas toujours un lézard. Et dans notre pays il y en a tant, que, quand je dors chez moi, le matin, en me réveillant, j’en trouve plein ma barbe, où ils sont venu déposer leurs petits la nuit.
— Serait-ce donc parce que nos pères étaient choqués de voir Dieu en costume de simple chien?
— J’aurais mieux aimé, moi, d'avoir un chien dieu, que de l’avoir si près, ce chien, que, si je tourne les yeux, il happe mon dîner.
— En ce cas, je te charge de le deviner, car je ne comprends pas la préférence.
— Moi je ne trouve qu’une raison de justifiable.
— Laquelle?
— Que Zipporah, la quinteuse femme de Moïse, s'ennuya de contempler les trente-neuf siècles qui la guétaient du haut des pyramides....
LES MÉMOIRES DE Jl'DAS.
— Elle doit être hideusement vieille cette figure de trente-neuf siècles, juchée et accroupie là-haut, et qui contemple.
— Justement, et voilà pourquoi la femme coquette voulut se donner le plaisir de voyager.
— Et comme elle avait peur des tigres dans le désert, elle persuada son mari de prendre pour compagnons de voyage ses compatriotes.
— Cela n’est pas dans nos livres saints, en tous cas; mais comme c’est Moïse qui a écrit, il ne s’est pas soucié de révéler les secrets de son ménage.
Vers la sixième heure, nous arrivâmes à l’hospice du Samaritain, au sommet d’une colline nue et morne. C’était le relai pour la nuit, à mi-chemin, entre Jérusalem et Jéricho. De cet endroit à Jéricho il fallait une journée; car il n était pas sûr, même pour les voyageurs à cheval, de continuer la route après le coucher du soleil, à cause des bandes de bêtes fauves qui brétaillent dans le pays. Ces maisons de repos, où il y a un village, sont d’ordinaire une annexe de celle du chef de ce village, qui a le devoir de protéger l’hôte et l’étranger. A Bethléhem, par exemple, c’est l’ancienne maison de Booz, de David, de Chimham, hors de la ville, à l’endroit où les routes de Jéricho, Hérodion, Engadi et Tekoa se croisent, que les voyageurs trouvent le gîte de la nuit. A défaut de villages, à sept ou huit milles romains, la piété des bons hommes, la prévoyance des tribus ou la munificence des princes, ont construit ces auberges, qui ne ressemblent point à celles que l’on rencontre sur les grandes routes des Romains.
Une immense enceinte de murs solides, flanquée d’étables, ou de hangars de branches d’arbres, pour les bêles et pour les hommes, lorsqu’il y a foule, au temps des fêtes de Jérusalem; une grande cour, avec un jet d'eau au milieu, qui tombe dans une auge; une rangée d’arcades ouverte sur les quatre côtés (un peu comme les cours des couvents de nos jours); quelquefois une tour pour veiller à la sûreté de voyageurs ; un homme
qui veille toujours à la porte , voilà nos auberges juives.
Cet asile est sacré comme une synagogue. Il est ouvert à toutes gens, de tous sexes, de tous les pays. On ne paie rien, mais aussi on ne reçoit autre chose que l’ombre, l'abri, la sûreté contre les léopards et les tigres et plus souvent contre les maraudeurs. Sous les arcades, les marchands s'empressent de montrer leurs marchandises, l’ambre de la mer Baltique, les orfèvreries d’Alexandrie, les épices de l’Arabie et les essences précieuses des jardins de Moab. Là, des voyageurs qui lavent leurs mains; ici, d’autres qui tirent de leurs sacs les mets préparés ou les ustensiles pour les préparer. D’un autre côté, les gens fatigués qui ont étendu par terre une peau de mouton , une natte, un tapis, une poignée de feuilles ou de paille, ce qu’ils ont, et, enveloppés dans leurs manteaux ou dans leurs couvertures, s’apprêtent au repos. D'autres s’empressent de , charger sur les ânes et les chameaux leurs femmes, leurs enfants, leurs marchandises etpartent. On arrive et ons’en va comme si l’on était dans sa propre maison.
Nous trouvâmes de la place dans cet asile embelli et restauré par le roi Hérode, bien qu’encombré encore, à cause de ce reste de peuple qui avait été à la fête des Tabernacles à Jérusalem et y avait séjourné plus longtemps. Nous rencontrâmes un grand nombre de convalescents parmi ceux qui furent atteints le jour de lechauffourée pour l’offrande. Les piétons passent ici la nuit. Nous dînâmes, au milieu d’un tumulte causé par la pétulance, l’importance, l’effronterie de Bar Abbas. On l’aurait pris pour un empereur qui voyage incognito.
Le repas fini, nous continuâmes à descendre et à monter les mamelons qui aboutissent au Jourdain, côtoyâmes des collines pierreuses, et nous reposâmes pour boire à la fontaine Élisha, près de la vallée bordée par la route romaine qui conduit à Jéricho. Le soleil se couchait et nous avions sous les yeux les faubourgs de la ville — un essaim de petites maisons blanches au milieu des syco-
mores — et la superbe ville de palais endimanchée de plantes balsamiques et odorantes.
Jéricho est la ville que Cléopâtre aima — elle qui avait Memphis et Alexandrie; la ville qu’Hérode chérit — lui qui avait Jérusalem, Césarée, et Ptolomaïs, où il vécut et où il mourut. Les tours, les portes, les théâtres rappe- . laient une de ces belles villes de l’Italie, où l’on n’a d’autre but dans la vie que de s’amuser dans les cirques, de mendier du pain chez ses maîtres et d’aller piller le monde. Les jardins d’orangers, de dattiers, de grenadiers environnent les remparts de tous côtés : les rosiers l’embaument. Au delà des murs, l’amphithéâtre ; au dedans, des portiques, de synagogues, un temple à Zeus, des palais de rois. A Jéricho on ne sait pas si l’on est sur le Nil ou dans les îles de l’Archipel. Plus loin, cette splendide résidence d’Hérode, qu’il appela l’Hérodion ( le Versailles de ce Louis XIV).
A nuit close, traversant des rues pleines de peuple, nous descendîmes chez moi, ou plutôt chez ma mère. Ma sœur aînée, la veuve, me reçut dans ses bras.
Le lendemain j étais debout avec le soleil. J’allai réveiller Bar Abbas et lui dis :
— En route.
— Déjà.
— Quoi? tu voulais faire de Jéricho ta Capoue?
— Non : mon auge. J’y étais si bien. Ta sœur arrange le hachis de lapin aux olives et au romarin d’une façon si délicieuse !
— Tu auras mieux que cela.
— Quoi donc, quoi?
— Des fricassées de sauterelles, des sauterelles au sel, des sauterelles à l’huile et au vinaigre, des sauterelles au miel.
*— Où allons-nous donc, mon Dieu!
— Au désert : faire une visite au Baptiste.
— Je m’en doutais bien. Tu as le flair des drôles.
A quelques kibrat barat (milles) hors les portes de Jéricho, nous entrâmes dans la plaine qui est un prolon- •gement du désert de la Judée.
Ce désert, que nous fûmes obligés de traverser, commence aux portes de Jérusalem même et d’IIébron , s’étend au delà et au dessous de ces villes au sud et à l'ouest, et couvre les pentes montagneuses de la Judée depuis la crête du haut plateau de l’Olivier et de Ramah jusqu’à la fontaine Elisha, et aux bords de l’Asphaltite— la mer Morte. Bethléhem et Jéricho sont enclavés dans cette sauvage région comme deux éclats de sourire dans la tristesse, et l’Hérodion chatoie par ses colonnes, ses portiques , ses jardins, et par ses appartements voluptueux, au sommet d’une colline entre ces deux villes, comme une étoile au milieu des nuages. Nous allions à Bethabara, au gué du Jourdain, ou un peu plus loin, à Ænon près de Selim. La plaine que nous traversions est une mer de sable blanc et sulfureux, qui s’envolait en poussière sous nos pas et nous enveloppait, fatiguant les jeux par sa couleur implacable, et la respiration par son infiltration dans la poitrine. Des montagnes en face, des montagnes aux flancs. Les pluies heureuses de l’automne avaient rafraîchi l’air si lourd dans cette vallée étouffante. Aucun signe de végétation, pas un arbre, ni une bruyère, ni une touffe d’herbe ne réjouissaient la vue. Des vautours tournoyaient solennellement sur nos têtes. Le chacal se sauvait effrayé et geignant.
— Décidément nous allons voir ce Johanan le Baptiste, que ses disciples donnent comme un être ressuscité, s'exclama Bar Abbas.
— Décidément.
— Et que veux-tu faire de ce baigneur bourru et irascible?
— Rien du tout. J’aime à voir les bêtes curieuses.
— Vois, vois, mais ne te laisse pas prendre. Les bêtes curieuses sont toujours dangereuses. Le shiloh que nous chassons n est pas dans la peau du Baptiste. Réfléchis. Nous autres des sectes militaires , Gaulonites et hérodiens , 11e comprendrions pas ces faiseurs de galimatias. A nous, il bous faut un Judas Machabée, un Judas de Gamala, un Hérode qui tape dur et ne s’amuse pas à raconter des paraboles. A vous autres, sadducéens, il faudrait un David ou un Salomon, poli à l’école de Babylone, dégrossi à Rome et à Athènes, qui ait mis en chansonnettes les rudes livres de Moïse. Les pharisiens rêvent d’un soldat, d’un juge, d’un prince plus vaillant que Gédéon, plus heureux que Samson, assoupli à l’école d’Hillel et de Shammai. Tout cela, tous ceux-là, peuvent s’arranger, s’accorder. Mais que diable veux-tu que nous fassions d’un moricaud en chemise de poil de chameau qui s’appelle voix dans le désert et qui vient nous parler de fils de Dieu , et 'agneau de Dieu , de verbe de la vie? qui nous pousse à la pénitence, au repentir et au baptême ? Pénitence, de quoi? pourquoi ce baptême? sommes-nous des païens?
Bar Abbas avait complètement rason. Cependant comme je ne voulais pas lui reconnaîre l’importance d’un donneur de conseils, comme je ne pouvais pas lui dire que je cherchais non pas un shiloh ? Mais letotfe d’un prophète pour en faire un drapeau à notre couleur, un shiloh qui répétât notre leçon, un messie qui vînt prendre le mot d’ordre de sa parole de Dieu dans nos cabinets, je déliai ma ceinture. Bar Abbas comprit et se retira en arrière en maugréant.
Nous arrivâmes sur les bords du Jourdain. Mais comme son large lit est descendu de plusieurs pieds sous l’ancien niveau , ce ne fut qu’en nous approchant que nous vîmes la frange réjouissante de verdure, de roseaux, de figues énormes, de tamérisques, d’acacias et de ronces qui le longe. Le sol est semé de sel. Le Jourdain se déroule dans une fente de la plaine et réunit, comme un trait d’union, le lac deGénésareth à la mer Morte — ce plateau d emeraude
à cet Etna rentré et changé en une coupe de saphir. Au point où nous étions, à Bathabara, près de Gilgal, aux pieds d’une montagne, la plage ombragée était parsemée de cabanes de roseaux et de joncs couvertes de branches d’arbres; mais elles étaient vides. A ce point — le gué où Joshua, les douze tribus et ses quarante mille combattants passèrent du pays de Moab en Canaan — le courant a formé une barre de pierres et de marne, sur laquelle l’eau murmure et glisse dans une espèce de bassin. C’était là que Johanan baptisait. Mais l’automne étant avancée, il avait quitté la rivière. Jen fus désappointé. Il fallait maintenant traverser le désert, côtoyer la pointe horizontale de la mer Morte et aller le chercher dans sa caverne du Cédron au dessous de Bethléhem, et peut-être même à Jutta dans son hameau natal.
Tandis que je visitais les huttes laissées vides par les croyants au Baptiste — que Bar Abbas appelait des baigneurs — accourus de Jérusalem, de Bethléhem, de Jéricho, de tous les côtés, Bar Abbas préparait le repas, dans une de ces cabanes vides du camp de Jean. Bar Abbas n’avait pas le droit de garder rancune , et en eût-il conservé, un gras et gros poulet rôti, du raisin de Bethléhem, des tranches de miel du Liban, du poisson frit, des olives au sel l’auraient calmé. De longs embrassements à une petite outre de vin précipitèrent la mauvaise humeur dans l’estomac.
A midi, nous étions en marche de nouveau.
. Nous allions traverser le pays habité par les enfants basanés d’Ésaii, où les esséniens demeuraient dans des grottes, au milieu d’une contrée sauvage, rocailleuse, abrupte, de puits desséchés et de cavernes de bêtes fauves. Nous suivions une trace battue par les chameaux et les ânes, le long d’une espèce de terrasse superposée à une autre terrasse, qui en surplombait une troisième, formant ainsi toutes ensembles comme les degrés d’un amphithéâtre de géants à la vasque bleue de l’Asphaltite, qui s’abîme à quelques milliers d! pieds au dessous de la plage
de Joppa. Ces terrasses sont des lits laissés veufs par cette mer qui s’affaisse de siècle en siècle, comme si un démon dans l’abîme la buvait. Aux bords de l’eau, où le Jourdain se jette dans cette mer, une multitude de cônes aux flancs polis et ronds, comme les dents de la couronne de David, s’échappent du sol au même niveau, à l’instar de pyramides d’environ cinquante pieds de hauteur. Quels esprits renferment- elles, ces tombes? Là les montagnes d’ Abraham, les crêtes de Gilead; plus loin, les villes de Loth brûlées. Pas un nuage dans le ciel, pas un souffle dans l’air, pas une ride sur l’eau, pas une voix d’oiseau ou le bruissement d’un insecte : la vie était condensée comme la glace du sommet du Carmel. La lumière aveuglait. Un tigre, de bien loin, allongé sur ses pattes, nous contemplait, immobile, comme s’il eût été de marbre jaune d’Égypte.
Bientôt nous quittâmes la plaine, qui forme comme un rebord de verdure à cette splendide coupe, et tournant le dos à la mer de Loth, nous commençâmes à monter cette suite de mamelons qui se superposent les uns aux autres, jusqu’à Jérusalem. Le renard, le vautour, la hyène, le léopard peuplaient le pays ; mais l’homme qui s’y acclimate et y vit, s’il n’est pas une créature pieuse, y devient plus sauvage que ces bêtes fauves. Les puits sont secs, les arbres rares et bas, les ravins comblés de pierres et altérés ; des cavernes sombres, abri aujourd’hui de lions, jadis de rois fous et fugitifs. Nous suivons tantôt le lit sec d’un torrent, tantôt la crête d'une colline pierreuse, montant toujours et toujours.
Le paysage changeait à tout moment et était toujours le même. A un seul endroit, nous trouvâmes une femme presque nue, halée comme un vieux sycomore, qui abreuvait quelques maigres chèvres près d’un puit. Oh! ce n’était pas Rebekah qui donna à boire à Eleazar au puits de Haron, et fut choisie pour femme d’Isaac; ce n’était pas Rachel que Jacob embrassait auprès du même puits, après avoir abreuvé son bétail; ni Zippora et ses six
sœurs, à qui Moïse aida à tirer l’eau pour le bétail au puits de Médian.
— Voilà la servante d’un essénien, dis-je, trop rigoureux pour se donner une femme, trop passionné pour se passer d’une femelle.
— J’en doute , répliqua Bar Abbas , elle est la sœur aînée de ses chèvres que la gâle a dégarnie de son poil.
La nuit étincelait déjà de ses millions d'étoiles, lorsque nous arrivâmes à la lugubre ravine qui se précipite dans la vallée du Cédron entre Jérusalem et la mer Morte, à trois heures des collines de Bethléhem. Cette sauvage tranchée, ouverte dans le roc, aux lèvres blanches, au fond rougeâtre , est percée de cavernes , comme les collines de Bethléhem et de l’Hérodion, où les bêtes fauves et les hommes cherchent un abri aux coups de soleil. Du temps d’Hérode, une poignée de pharisiens et d’esséniens y venaient pour se dérober à la vue de la ville de palais, de théâtres, de thermes, de jardins qui jaillissaient aux ordres de ce roi, comme le monde sous le fiat de Dieu. Des hauteurs environnantes, ils pouvaient voir les coupoles du Temple et son fronton lamé d’or. Au pied d’un rocher s’élançait un jet d’eau douce et pure, la bénédiction de ces contrées où l’eau est un regard fluide de Dieu.
Le Baptiste avait ici sa résidence, lorsqu’il quittait les bords du Jourdain. Un certain nombre de ses disciples habitaient avec lui dans les grottes de la montagne, s’habillant de feuilles ou de peau de mouton, ne mangeant que des herbes et des racines du désert, ne buvant pas de vin, ni d’autre boisson fermentée, ne coupant ni leurs cheveux, ni leur barbe, |ne touchant à rien de mort, fût-ce le cadavre de leur mère; leur costume était le même qu’Élijah portait devant le roi Achab et sa reine sidonienne. Cette façon de vie, la même que plusieurs prophètes avaient adoptée pour se rendre aussi agréables à Dieu que choquants aux hommes, était suivie par Johanan et les csséniens et les sabiens, attendant leur trentième année exigée et ordonnée par Moïse avant de se livrer à l’enseignement.
Tandis que Bar Abbas faisait dresser notre tente au bas de ce ravin, dans le lit du Cédron, je montais le sillon et allai chercher Jean. Banou, le fils de Jeu, qui plus tard se donna aux pharisiens, m’informa que Jean avait été appelé à la maison Dorée, à Tibériade, par Antipas, que là il avait eu une vive discussion à propos de sa femme Hérodiade, et que celle-ci l’avait fait envoyer dans la forteresse de Makaur, où Jeu s’était rendu depuis quelques jours, apprenant que Jean courait quelque danger.
— Judas, mon fournisseur, écoute-moi, dit Bar Abbas. Laissons ces prophètes, qui ne sont meme pas bons à se faire trouver à leur place; — ils vont à la cour, ma foi ! allons voir les fils du Gaulonite. Notre affaire est là.
— Si tu es fatigué, retourne à Jérusalem.
— Ce n’est pas pour retourner à Jérusalem que je suis venu au désert. Mais j’espère, au moins, que nous n’allons pas attendre ici ce laveur de peaux tannées. S’il est à la cour, allons à la cour. Là je suis chez moi. Antipas me pince les oreilles , et Hérodiade m’appelle goujat. Nous sommes de la famille. Ils savent que je travaille pour eux, ces fils petits d’un père grand. Les hérodiens m’estiment. — Ah! tu me regardes? eh bien, oui, ils m’estiment, quoi? Tu estimes bien Hànnah, toi. Seulement, si je l’avais su là-haut, j’aurais demandé à Pilate de me prêter une toge. Aurais-je été beau, hein! dans une toge avec des franges rouges ou vertes au bas ?
— Tu connais donc assez Pilate, pour cela?
— Oh! oui. Nous avons fait marché ensemble. Un jour je lui ai vendu une colombe. Il doit s’en souvenir, le drôle.
— Hum! c’est bien. Demain nous partons pour Makaur.
Le surlendemain, en mettant le pied dans la forteresse de Makaur, je dis à Bar Abbas :
— Nous sommes ici au milieu de tes amis. Tu as deux
LES MEMOIRES DE Jl'DAS.
choses à leur dire : qu’ils se tiennent prêts au premier appel ; qu’ils viennent aux prochaines fêtes du paschah en grand nombre, laissant les vieillards, les femmes et les enfants dans le pays : tous en armes. Les événements peuvent nous conseiller des résolutions imprévues.
— Mais, pourquoi et pour qui faut-il se tenir prêt et sous les armes? Ils vont me demander cela.
— Et tu répondras que l’on dispose de la peau du lion quand on l’a tué. En tous cas, il n’y a que les fils d’Hérode qui aient droit à l’héritage de leur père. Le prix de la course est toujours à celui qui arrive le premier. Que les Hérodiens se hâtent.
— Qu’Antipas ITérode ne dorme pas, répliqua Bar Abbas.
Or Antipas dormait, ou à peu près, et il ne nous convenait pas de le trop réveiller.
Antipas était fils d'Hérode le Grand et de Cléopâtre de Jérusalem, une des neuf femmes de ce roi. A la mort de son père, il avait eu en partage la tétrarchie de Galilée, qu’il rêvait, entre deux bâillements, d’élargir jusqu’aux limites du royaume de son père, et se mettait en frais d’attentions, de flatteries et de cadeaux aux maîtres de Rome pour obtenir les provinces données à son frère ou annexées à l’Empire. Il bâtissait donc des villes et des monuments qu’il appelait du nom des seigneurs de Rome, et il était toujours sur la route d’Italie.
Le roi Hérode, harcelé continuellement à sa frontière du midi par le roi Aretas et ses Arabes, souvent battu, jamais tranquille , résolut un jour, selon sa politique, d’étouffer l’ambition entre deux baisers. Il maria donc Antipas, son héritier le plus chéri, avec Sara la fille d’Aretas et s’assura la paix, et un aide formidable pour réaliser un jour sa grande visée d’extirper les Romains de l’Asie et de soumettre cette partie du monde à son pouvoir, plus grand que celui de Salomon, plus grand que celui d’Alexandre, plus grand que celui d’Auguste, plus grand que celui de Cyrus. Tant qu’Hérode vécut, Antipas et Sara
furent heureux. Sara était fort belle, très prudente, de mœurs pures, pleine de dignité, de résolution, de courage, l’antithèse de son mari, mou, débauché, incertain, paresseux. Après la mort d’Hérode, Antipas secoua le joug moral de cette noble princesse moabite.
Dans un de ses voyages à Rome, il vit Hérodiade, la fille d’Aristobulus et de Mariamne la Machabéenne, mariée à son frère Hérode-Philippe, le fils de cette autre Mariamne, fille de Simon, fils de Boëthus le grand prêtre de la descendance d’Onias de la race d’Aaron qui était resté en Egypte. Entre les deux Mariamne n’avait jamais existé aucun accord. Elles étaient deux orgueils, rejetons de deux races, dont l’une, machabéenne avait exclu l’autre, l’aaronienne, de la succession de la grande prêtrise. La fille du grand-prêtre conspirait à assurer la puissance d’Hérode à son fils Hérode-Philippe, au détriment des enfants de la petite-fille d’Hircanus, le descendant des Machabées. Hérode, blessé de cette intrigue de palais, s’en souvint en rédigeant son testament, et Hérode-Philippe fut déshérité. Cependant Hérode avait essayé de rapprocher ces deux ambitions en donnant en mariage au fils de Mariamne, la boëthusienne Hérodiade, la fille d'Aristobulus, fils de Mariamne la Machabéenne. Hérodiade était jeune, ardente, belle, ambitieuse; Hérode- Philippe plus âgé, de caractère indolent, décidé à ne pas faire violence à la destinée, désespérant de vaincre l’antipathie de son père, résigné à un malheur qu’il ne pouvait pas conjurer.
Antipas vit sa nièce, femme de son frère, et se laissa éblouir par sa sombre et fatale beauté. Ils résolurent de se marier en dépit des mœurs, des lois et des convenances. Déjà Hérode avait appris à sa famille que les lois du mariage, pour les princes, ne sont pas les mêmes que pour le peuple, ayant épousé par amour ou par politique ses nièces, ses cousines, des juives, des étrangères. Placé à un coin écarté, au milieu de peuples que la loi de Moïse stigmatisait comme impurs, Hérode
et sa famille n’eurent pas beaucoup à choisir : ils se marièrent en famille. En attendant le mariage, Antipas prenait les arrhes de l’amour. Il invita Hérodiade dans son palais même de Tibériade, où ils complotaient comment l’un se débarrasserait de la fille d'Aretas, l’autre du fils dTIérode.
Sara, qui avait déjà eu connaissance de cet amour et qui se sentait outragée dans sa maison même, résolut de quitter le toit de son mari pour éviter au moins le poison qu’Hérodiade n’eût pas manqué de lui verser pour être affranchie de cette gêne. Sara fit semblant, au printemps, de vouloir aller jouir de l’air des montagnes dans la résidence de Makaur.
Makaur est une petite ville forte sur une colline, au milieu des landes arides de l’Arabie, un plateau rocheux, sur lequel Hérode le Grand avait bâti un immense édifice, moitié palais, moitié château, pour tenir en respect les tribus arabes. Car Makaur est aux frontières du pays de Moab, où les domaines d’Aretas commencent, et la Pérée, domaine d’Hérode, finit. La ville était perchée en haut comme une vedette du désert crénelée, solitaire, ayant de l’eau, des murs solides, et quelques touffes de verdure. L’Arabe venait se briser contre cet obstacle. C’était donc dans le beau palais qui se dressait au milieu de cette forteresse que Sara chercha un abri. Mais elle avait déjà donné avis à son père de l’outrage qu’on lui faisait et de son projet de fuite. Un essaim d'Arabes, mis aux aguets àl’endroit opportun, enlevèrent la fille d’Aretas aux officiers et aux soldats d’Antipas qui la conduisaient, et la rendirent à son père à Petra, l’aire de cet aigle.
L’aigle descendit dans la plaine et commença la guerre contre Antipas. Mais qu’importait la guerre? Il se trouvait libre à présent d’épouser Hérodiade, qui était son destin. Elle répudia son mari. Ce fait énorme, inconnu dans notre histoire, contraire à nos lois, qui cependant permettaient au mari de répudier sa femme, alarmait nos mœurs. Le mari vendit sa femme.
La guerre devenant ardue sur la frontière, le couple amoureux quitta la Maison d’or de Tibériade et se rendit à Makaur.
En traversant la Galilée et la Perée, Antipas entendit parler du Baptiste et de l’influence qu’il exerçait sur le peuple. Un prophète est un des éléments de la vie juive (1). Nous en usons en toute circonstance ; le mêlant à tous les événements, le trompant et nous laissant tromper par lui avec la même indifférence, mais l’écoutant avec intérêt, avec passion, comme un acteur de la tragédie sociale de la nation.
Hérodiade oubliant le rôle que Natan avait joué avec David dans une situation analogue, et Elijah avec Ahab,' se flatta de séduire le Nazir du Jourdain, et de s’en servir ensuite pour calmer l’aversion et blanchir le scandale occasionné par son mariage. Johanan fut invité ou plutôt sommé de se rendre à Tibériade. Johanan, qui se plaisait à imiter Elijah, avec lequel ses disciples l’identifiaient au point de le dire Élijah ressuscité, saisit l’occasion d’imiter ce prophète et au lieu de caresser la passion des deux maîtres, il tonna contre elle. Hérodiade eût peut-être étouffé immédiatement cette voix impertinente. Antipas se décida à attendre afin d’adoucir ce zélé prêcheur et de ne pas ameuter contre lui les bigots sur ses derrières, ayant les Arabes devant lui.
En cet état de choses, j’arrivai à Makaur.
J’y étais connu. Hérodiade savait que j’avais, ainsi quelle, du sang des Machabées dans mes veines. Antipas savait que je conspirais pour renverser la domination romaine dans notre contrée. Or, qui était le possesseur légitime de ce pays délivré sinon le successeur le mieux partagé du grand Hérode? Hérodiade, dont j’avais trompé d’autres attentes, ne nourrissait pas en ma faveur la même confiance. Plus astucieuse, plus clairvoyante que
(1) Il y était même prévu comme crime par les lois. Le sanhédrin condamnait : tribus, pseuio-prophetas, sacerdos magnus. Mischbna, t. IV, chap. I.
son mari, elle devinait que des hommes comme Ilannak et moi nous ne nous serions pas exposés à des dangers infinis, capitaux, pour placer la couronne d’un si grand prince sur une tête si peu digne de la porter. Malgré cela, je fus accueilli à merveille par le tétrarque et par sa femme. Antipas avait, en outre, en ce moment un grief de plus contre Pilate. Celui-ci avait fait massacrer, exposer au cirque et crucifier des sujets de la tétrarckie, sur lesquels il ne pouvait exercer aucun droit. Cet outrage exigeait une vengeance ou une réparation.
Je me gardai bien de révéler tous mes plans à Ilérodiade ou à Antipas. Je leur dis juste ce qu’il fallait pour les décider au concours que je leur demandais. Je touchai donc la question de me livrer Johanan, si ce sauvage rabbi voulait se mettre à notre service. Hérodiade se récria.
— Cet insulteur n’est pas l’homme de la situation , dit-elle . Il ne comprendra pas ce qu’on lui demande. Ces gens du désert ont la patrie de la bête fauve : l’espace. Ce Johanan pourrait peut-être ameuter quelques voix de la plèbe et vomir des malédictions; il ne soulèvera jamais un bras pour combattre. Or, ce sont des hommes d’armes qu’il nous faut, des gens qui sentent la dignité de la patrie, et non pas des crieurs.
— Je le sais, répondis-je, aussi je n’accepte pas ce shiloh tel qu’il est; mais je voudrais essayer si je puis l’apprivoiser à être ce que je veux.
— Je ne m’oppose pas à ton essai, répliqua Hérodiade, mais si tu réussis, il faut te méfier d’autant plus d’un instrument qui change de trempe pour un intérêt quelconque, et qui peut se briser au premier choc.
C’était l’anniversaire de la naissance d’Antipas. Il y avait donc fête au palais, et beaucoup de chefs militaires, de gouverneurs de villes , d’officiers de la tétrarchie avaient été invités. Le moment de l’entretien avec le Baptiste ne me paraissait pas opportun. Car, comme on lui laissait une très grande liberté, il avait lui aussi vu un grand nombre de ses disciples et pouvait ne pas sentir
le poids de la solitude, ou connaître plus qu'il n'en eût fallu des affaires du monde. J’aurais voulu, en tout cas, m’entretenir avec lui seul, en tête à tête, sans apparat, sans cette mise en scène qui pouvait le chatouiller de jouer un rôle, tandis que j’avais besoin de trouver l'homme. Hérodiade, qui se méfiait de moi, qui avait tant de passions ardentes et soudaines, voulut que cet interrogatoire eût lieu immédiatement, elle et son mari présent. Elle se rendit dans le cabinet où elle traitait les affaires et ordonna que le Baptiste y fût amené.
Hérodiade était assise devant une table de malachite chargée de papiers; car c’était elle qui administrait les provinces, recevait les rapports et donnait les ordres; tandis que son mari jouissait des voluptés de la vie inventées à Babylone, exagérées à Rome, embellies à Athènes. Je me tenais debout derrière sa chaise. Antipas, couché sur une pile d’oreillers, jouait avec des boules d’ambre, qu’il roulait, en bâillant, dans ses mains et agaçait un léopard apprivoisé, accroupi à ses pieds.
Johanan en entrant promena son regard sur la scène et sur les personnes, ce regard soupçonneux mais compréhensif des habitants du désert, qui flairent le sol, l'air, le ciel, l’eau et soupçonnent partout un danger ou un ennemi. Johanan pouvait avoir trente-quatre ou trentecinq ans. Une forêt de cheveux et de poils lui couvrait la figure, ne laissant voir qu’une petite bande du front, des pommettes cuivrées et deux yeux profonds et étincelants. Une vieille loque de poils de chameau, serrée à la taille par une courroie, lui descendait jusqu’au genoux, laissant nus le cou, la poitrine, les bras, les jambes, les pieds, que l’on aurait dit de granit rouge. Ses lèvres blêmes tremblaient sous une émotion qui, ,ie pouvant pas être la peur, ne devait être que la colère ou l’anxiété.
— Que me veut-on? dit-il en entrant, d’une voix rude comme un rugissement et haute par fierté.
Hérodiade pâlit et se tut. Je ne me croyais pas autorisé à prendre la parole quand ces maîtres pouvaient et avaient
l’air de vouloir en user. Antipas répondit d’une voix traînante et basse :
— Tes amis de Jérusalem t’envoient un message et un messager, tu vas l’entendre.
— Ah ! fit Johanan levant la tête et me clouant avec sou regard farouche. Ah! ce jeune homme vient de Jérusalem? Je sais donc ce qu’il a à me dire. Jeu me l’a déjà annoncé. Il peut retourner d’où il est venu. Je n’ai rien à répondre.
Hérodiade me regarda avec une ombre de sourire sur les lèvres, comme si elle eût voulu me dire : que dis-tu de cet être cocasse (1)?
Le ton abrupt et décidé du Baptiste abrégeait mais ne coupait pas l’entretien Je demandai donc à Hérodiade si elle voulait me permettre de continuer la conversation. Elle me fit un signe affirmatif de la tête, et je dis au colère rabbi :
— Rabbi, le dur message que tu m’imposes de rapporter à mes amis de Jérusalem me prouve que tu as été mal informé et que tu réponds sans savoir à quoi.
— Tes amis, d’abord, ne peuvent pas être les miens. J’arrive du désert; tu parais arriver de Rome ou de Babylone, efféminé dans ta mise, efféminé dans tes façons, efféminé dans tes paroles. Mais ne crains pas l’équivoque. Je sais fort bien à quoi je réponds. Tu viens demander ma complicité pour restaurer sur le trône de David les héritiers du chef arabe; et je te la refuse.
Si nous avions été seuls, j’aurais détrompé Johanan : en présence d’Hérodiade et d’Antipas, je dus déguiser ma pensée, et je répondis :
— Mais lorsque ce serait, rabbi, je te le demande : le peuple d'Israël a-t-il eu un plus grand roi, après Salomon, que ce fils de l’Arabe Anti pater, Hérode ?
(1) Jésus lui-même ne jugeait pas le Baptiste avec bienveillance. Il l’appelle inconstant et léger et lui fait d’autres reproches. Voy. Luc, vu ; Matthieu, xi.
— Alors tu né le connais pas, répliqua Johanan. Arabe
par naissance, Romain par ambition. Grec dans l’âme et les goûts, Juif par nécessité, Hérode a été la plus grande calamité qui ait affligé le peuple de Dieu. Aux grandsprêtres qui se succédaient par héritage, il substitua les grands-prêtres que l’on puise où l’on peut, comme un officier des armes, ou un collecteur des taxes. Aux grandsprêtres qui étendaient leur pouvoir sur Israël, il substitua des parasites qui arrêtent leur autorité au seuil du Temple. Le grand-prêtre, qui se dressait sur la tête du roi, n’est maintenant qu’un officier de sa cour. Il changea de grands-prêtres, en les tuant, selon les phases de sa politique. Il abattit, par une intrigue de son sérail, Ananelus, qu’il avait cherché à Babylone; il tua Aristobulus, de la race des Machabéens ; il envoya chercher en Egypte Simon. Il commença à édifier le Temple d’une main; des deux mains, il coopéra à élever le temple des Samaritains à Gerizim et édifia le temple d’Apollon à Rhodes. Il sacrifia à Jéhovah, et protégea Asthoret à Sidon, Molech pour les Syriens, Isis pour les Egyptiens, Dagon pour les Philistins, Manah pour les Ismaélites, Artémis pour les Grecs et Jupiter pour les Romains. Serviteur d’un Dieu, champion des dieux, son dieu véritable fut César, auquel il éleva un temple à la source du Jourdain. Nous étions un peuple grave ayant des lois sévères, séparé par répulsion d’âme des étrangers, qui nous entouraient des mœurs étrangères, qui faisaient pression sur nos frontières pour se glisser au milieu de nous et préparer la route aux dominateurs païens
— Mais, rabbi, est-ce à nous, l’interrompis-je, à juger un prince que tout un peuple a servi, a adoré pendant de si longues années, et auquel tous les rois de l'Asie et de l’Europe ont applaudi?
— Si ce n’est pas à toi de le juger, jeune Babylonien, répliqua le Baptiste d’un ton hautain, c’est à moi. Or, Hérode arracha la couronne à nos princes machabéens; tua soixante et dix membres du sanhédrin qui l’avaient ac-
cusé de meurtre auprès d’Hircanus; moissonna sur les familles princières et sacerdotales de la Judée; couvrit tous ses Etats de palais, de théâtres, de thermes, de gymnases, de cirques, de collèges, de résidences voluptueuses et de jardins. Il bâtit des villes à la grecque et à la romaine, avec une architecture païenne et des établissements païens. Il introduisit chez nous les jeux olympiques et les fêtes obscènes. Il dressa des forteresses partout, jusqu’à la porte même du Temple, dominant ainsi la ville : Sion devint un quartier de Rome. Il bâtit une capitale aux Samaritains, que nos pères avaient maudits comme impies; il sacrifia aux dieux païens. Nos lois nous interdisent d’approcher des étrangers ; Hérode en épousa leurs femmes. Il avait déjà son Arabe Doride, lorsqu’il épousa la Machabéenne Mariamne dont il avait massacré les parents ; puis l’Égyptienne Mariamne, fille du grand-prêtre Simon; puis la Samaritaine Malthacé de Sébaste. Il épousa la fille de son frère ; puis la fille de sa sœur; puis Cléopâtre de Jérusalem, Phédra de Rhodes, Elpis d’Antioche (1). Et qui compta ses favorites, dont la plus éhontée fut Cléopâtre, cette reine d’Egypte, chaude encore des embrassements d’Antoine, qui l’avait fait roi? Assyrien dans ses amours. Égyptien en épousant ses parentes, il fut Parthe en tuant femmes, parents et amis. Il conspira la mort de Cléopâtre; il tua Mariamne la Machabéenne et ses deux enfants qu’il avait fait élever à la cour d’Auguste; il tua son beau-frère Aristobulus ; il tua la femme de son grand-prêtre Hircanus; il tua son oncle Joseph et le mari de sa sœur, Cortobanus; il tua son fils aîné, Antipater; il tua sa grand’mère Alexandra qui, pour lui plaire, avait torturé sa fille Mariamne en lui arrachant mèche à mèche ses cheveux d’or; il tua ses amis et ses complices Dosetheus, Gadias, Lysimachus. Ses États furent rougis du sang de ses meurtres. Et il avait accumulé dans l’amphithéâtre de Jéricho « les hommes les plus éminents de la nation juive » pour les
(1) Josepue, liv. Antiq. XVII.
faire tuer à coup de flèche, avant sa mort, après avoir essayé de se suicider lui-même (1); mais ses ordres ne furent point exécutés. Or, ce sont les héritiers d’un tel monstre, monstrueux comme lui, que l’on veut asseoir sur le trône du peuple d’Israël, etl’on sollicite ma coopération?
— Rabbi, lui dis-je, je ne t’ai pas interrompu, parce que j 'étais curieux de savoir comment ou apprend l’histoire dans le désert. Eh bien, rabbi, celle que tu viens de tracer peut être une histoire très goûtée des boucs et des hyènes, des chameaux et des ânesses, mais n’est certes pas celle de ce grand prince. Si un homme qui se croit inspiré de Dieu pouvait apprendre quelque chose, je te dirais bien ce que fut Hérode, et t’éblouirais par le rayonnement de cette grande figure de notre pays. Mais, un apprenti prophète n’a rien à faire de la vérité historique.
— Dis toujours, hurla JohaDan : je suis curieux à mon tour d’apprendre comment on grime l’histoire devant les princes.
— Eh bien, poursuivis-je, sache donc que Hérode fut l’Auguste de la Judée. Il nous apporta les arts, la science, la tolérance, la fraternité des peuples, le respect des croyances des autres; il nous apprit à mépriser les menaces des pharisiens et des esséniens; il abattit cette puissance du prêtre qui troublait l’Etat à chaque instant et démolit les privilèges du Temple. Hérode nous insouffla un esprit viril, guerrier, industrieux, actif; il nous révéla les poètes et les philosophes de la Grèce, qui valent mieux que les cris denergumènes de nos prophètes, pleins de non-sens qui passent pour des beautés. Il fortifia nos villes et les éleva à la hauteur des villes des autres peuples par les établissements publics. Il haussa le peuple au dépens des princes et des prêtres; il visait à fondre ce ramassis de gens qui occupent notre sol pour en faire une seule nation, un seul peuple, et la fondit en sa famille en épousant, par amour ou par politique, des femmes de tous
(1) Josephs, Auliq., Ut. XVII, cbap, vi et vu.
les partis, de toutes les races. La splendeur du temps de Salomon était une nuit en comparaison de celle qu’Hérode répandit sur la Judée. Il abattit les partis des Machabéens, des Boëthusiens, du Temple, de la Synagogue, du Sanhédrin et fit la force une, la force pour tous, celle du roi : dans Sebaste et Sephoris, il était aussi puissant qu a Jéricho et à Jérusalem. César le traitait en frère. De Damas à Alexandrie son bras était redouté, son conseil écouté. Il eut une cour dont la splendeur offusquait celle de Tibère; une armée dont on redouta le choc. On l’invoque encore comme un dieu. Si les esprits bornés, et les bigots, et les momies de nos vieux usages, et les zélotes, et les pharisiens les plus stupides ne le comprirent point, lui firent la guerre, est-ce la faute de ce grand prince qui voulut ramener son peuple à son époque, et effacer cet anachronisme de l’Asie et de l’Europe? Hérode était la conciliation ; on voulut qu’il fût le restaurateur des vieux rites et des vieux ridicules des peuples d’Israël. Il se vit contrarié dans son dessein de faire de la Syrie une nation . avec les splendeurs de la civilisation grecque, et il s’irrita. On lui glissa la conspiration contre son œuvre dans sa famille même; et il fut obligé de la briser...
— Et où a abouti tant de genie, d’éloquence, de force, de courtoisie, de valeur, de goût? interrompit Johanan, où est le royaume fondé par ce prince? Deux débris en ont été laissés à ses enfants, afin de nous faire souvenir toujours de le maudire et de le mépriser : le reste est à Rome. Hérode abaissa le prince, le prêtre, le noble; où est le peuple qu’il créa? Il lui manqua une chose à ton grand roi, jeune Assyrien : le souffle qui vient de Dieu, la foi ; le souffle qui vient du peuple, le sentiment de cette* liberté qui fit si grandes Rome et la Grèce. Mais si ce grand roi était petit, que sont-ils ses enfants qui souillent notre sol de toutes les infamies de leur père, sans avoir aucune de ses vertus et de ses grandeurs ? La maison d’Hérode est une école d’incestes et d’adultères. Peut-on dire au peuple : Respecte ton roi, défend ton roi, quand ce roi serait cet Antipas
Hérode et la reine cette Hérodiade que j’ai suppliée, les larmes aux yeux, de sortir de son crime, de se laver de l’impudicité?
— Assez, Jean, dit Antipas mollement, continuant à donner des chiquenaudes sur le muffle de son léopard : tu rabâches, tu répètes toujours les mêmes choses. J’aime bien les prophètes. Après avoir écouté toute une matinée des bouffons, des nains, des parasytes, des comédiens; après avoir dîné d’un repas délicieux, se donner une heure de prophète peut encore amuser, par diversion, et pour se préparer doucement à ce repos post-méridien, si bien inventé par les Espagnols. Mais si ce prophète devient monotone et revomit toujours les mêmes impertinences, avec moins d’esprit que les bouffons, alors ça fait bâiller. Tu le vois, Jean, je bâille, et j'aurai mal aux mâchoires à dîner. Cela est impardonnable. Je mâcherai mal, je digérerai mal. Or, je te pardonne de m’appeler adultère et impudique ; mais me donner des indigestions ! halte-là, mon sire!
— Ce n’est pas moi qui suis venu , c’est toi qui m’as appelé.
— Moi? non, vraiment. Je t’ai laissé venir. Ce jeune homme, qui ne doute de rien, croyait que les prophètes peuvent quelquefois avoir du bon sens. J 'étais curieux de constater cela. Que veux-tu? On voit si peu de choses drôles, neuves et miraculeuses en ce monde ! Comment reculer d’ailleurs cette heure du dîner, qui arrive toujours quand je n’ai pas faim. Ah ! Jean, quelle bonne chose que d’avoir faim! Je passerais volontiers une couple de jours avec toi au désert, pour me donner cette volupté, si tu avais un bon cuisinier. Eh bien, je t’ai écouté. Tu as dit du mal de mon père, absolument comme s’il t’eût fait du bien de son vivant et laissé héritier après sa mort. Tu as cru me faire du chagrin. Tu t’es trompé. C’est la seule chose neuve que j’aie entendue à propos du grandHérode, depuis que je suis tétrarque. Tu sais qu’on ne croit pas aux dieux que l’on fabrique dans sa boutique. Ma pauvre Hérodiade
en est toute verte. Dame ! tu l’as appelée impudique, tout court (1)! Elle a entendu cela si souvent, quelle en aurait bâillé : mais elle avale ses bâillements, ce qui lui cause cette pâleur que tu lui vois. Or, Jean, ce qui contrarie le plus un prince, c’est l’ennuyeux. Peut-il tuer un homme parce qu’il l'a fait bâiller? L’ennuyeux lui prouve qu'il ne peut pas tout faire. C’est mal, Jean, c’est mal, ton procédé. Pour un apprenti messie, tu sais peu ce que l’on doit au représentant de Dieu sur le terre.
— Puis-je partir alors? s’écria Johanan brusquement.
— Un dernier mot, lui dis-je. Rabbi, tu vois le lever du soleil au nord. Tu regardes à la famille d'Hérode, et tu devrais regarder à Rome. Ce n’est pas ce qui se passe à la Maison dorée, ou dans le cœur d’une noble femme, qui affecte les destinées de notre pays : c’est ce qui se passe à la cour de César et dans le cœur de Pilate. Ni toi, ni personne n’a le droit de compter les baisers d’une femme et de sonder l'immensité de cet infini qu’on appelle l'amour. Mais nous avons tous le devoir de protester contre la domination étrangère et d’en flétrir l’opprobre et les misères.
— Je ne suis ni prophète, ni messie, répondit Johanan, ni homme de guerre, ni homme de cour : Rome donc ne me regarde point. Quand un peuple souffre ces outrages, il en est digne, ou il les expie. Je suis un homme juste, qui prêche contre le péché, qui engage à la pénitence et annonce le châtiment. Or, le péché est ici : le péché est cette femme, le péché est cet homme, si haut posés que le peuple les voit et pourrait les imiter. Je dois prévenir ce danger; voilà pourquoi je dis : Hérode cesse le scandale ; renvoie la femme de ton frère ; éteins les feux de ta lubricité. Hérodiade est ton crime ; elle sera la fatalité de la descendance d’Hérode. Voilà ce que je suis; voilà ce que je veux régler.
-F- Mais non, Jean, mais non, observa Antipas avec impa-
(1) * Jean-Baptiste n’était pas appelé, comme Jésus, à gagner le cœur des femmes, mais les natures robustes desanation. • Salvador, pag. 2S1.
tience, ce n’est pas ainsi que tu dois dire cela. Il faut que je te fasse donner quelques leçons par mon tragédien Ajax, que j'ai emmené à mon dernier voyage de Rome. Tu verras comme il débite ces choses dans YOreste de Sophocle. Au désert, on apprend mal à maudire; on glapit comme des renards. Puis, Jean, ne t’approche pas de si près, mon garçon. Tu sens l’oignon bien fort. Je ne savais pas qu’on nourrissait si mal les prophètes chez moi. C’est pour cela que tu fais de si mauvaise politique. Je l’ai toujours dit : la bonne politique s’élabore dans l’estomac et se formule dans la chambre à coucher. Mais, sois tranquille, Jean, je me charge désormais de ta nourriture. Si tu n’étais pas aussi sommairement vêtu, je t’engagerais à dîner à ma table, au milieu de ma cour et des chefs de mon État. Mais mes bouffons t’agaceraient trop, et les femmes trouveraient tes habits trop naturels. N’importe, je t’enverrai sur un beau plateau toute espèce de bonnes choses qui restent à ma table, et quand tu auras avalé ta pâtée, je suis sûr, qu’aux fruits et au bellaria, tu viendras boire à ma santé.
Hérodiade n’avait pas proféré un seul mot tout le temps de cet entretien. Elle avait affecté de feuilleter des rapports et des épîtres. Aux derniers propos d’Antipas, elle leva les yeux et un éclair sillonna sa figure sombre, la rendant puissamment radieuse. Une idée terrible venait peut-être de traverser cette âme.
— Tétrarque de la Galilée et de la Pérée, reprit Joharnan, en s’approchant jusqu a saisir Antipas par le bras, je t’adresse, au nom de Dieu, une dernière sommation : renvoie cette femme. Repens-toi, répudie le péché, efface le crime et le scandale. Ne fatigue plus la miséricorde de Dieu : renvoie cette femme, purifie-toi...
— Jean, Jean, va-t’en, répéta Antipas, empoignant son léopard à la nuque; ne t’approche pas; regarde Cacus qui se dresse. Sa peau frissonne. Ses yeux s’illuminent. Tu sens trop le désert. Il comprend ton langage... Va-t’en, ou je ne réponds plus de rien. Cacus pourrait oublier qu’il
est chez moi et se croire sur les plages de la mer Morte. Vous devriez vous connaître cependant ; il devrait t’estimer. Cacus, à bas les pattes, mon bijou. Tu ne croqueras pas mon prophète : ça t’empoisonnerait, vois-tu?
Johanan jeta sur nous un immense regard de mépris et s’éloigna lentement, en grommelant, les yeux levés vers le ciel :
— Seigneur, tu peux déchaîner ta foudre maintenant; tu le peux. Ta parole a été annoncée à ces impies et ils l’ont méprisée. Ta foudre, Seigneur, ta foudre!
Antipas, qui était gras, court, un peu goutteux, se leva doucement, comme s’il eût assisté à une comédie d’Aristophane, et prenant mon bras, il dit :
— Viens, Judas, allons faire un tour de promenade sur mes terrasses et y chercher pour le dîner un peu de ce gueux d’appétit qui ne vient jamais. Je veux te montrer mes deux poètes que j’ai fait pécher dernièrement dans je ne sais quels égouts de Rome. Je les garde dans deux cages séparées pour empêcher qu’ils ne.se dévorent et je les nourris aux herbes amères pour neutraliser leur bile. Dame ! ils écrivent un poème sur mon mariage avec ma chère Hérodiade. Ils m’ont pris en Jupiter qui tombe en pluie d’or sur Danaë. Maître, me dit l’un d’eux, pieux donc aussi un peu sur moi comme sur Danaë. — Sur toi? s’écrie l’autre; maître, il n’est même pas digne que tu p... sur lui! Tu vas me donner un conseil, Judas. 11 faut que j’établisse dans mon État un gymnase pour élever les prophètes. Vois comme ils s’éduquent mal au désert ! Les prophètes, les messies, les shilol| poussent dans mes États spontanément. Ils y sont plus communs que les lapins. On en rencontre dans tous les carrefours (1). Quand je les aurai mieux stylés, j’en ferai un objet d’exportation...
Et, en grasseyant cela, Antipas embrassait sur le front
(1) * Cette disposition à appliquer le nom de fils de DaYid et de Christ était passée en habitude. Les troupes du peuple se proposèrent plus tard u’enlcver aussi Jésus, aGu d’en faire un grand chef, un roi de l’antique race a opposer aux princes de races étrangères. « Salvador, pag. 28G.
Hérodiade, devenue soucieuse, et nous sortions par une porte au moment même où, par une autre, entrait une jeune fille d’une quinzaine d’années et allait se jeter dans les bras de sa mère, qui les ouvrait tout larges pour la recevoir.
La journée se passa gaîment, en attendant le souper et le festin officiel du soir.
Plus de cent convives entouraient l’amphitryon royal dans la splendide salle construite par le roi Hérode. Ilérodiade était couchée à côté d’Antipas, moi assis, ainsi que les autres, à côté d’elle. Tout ce que l’on peut s’imaginer de plus précieux en vaisselle et en pourpre, tout ce que l’on peut rêver de plus délicats en mets et en vins, chargeait la table de ce prince somptueux et voluptueux. On avait épuisé le désert, la mer, les rivières, les étables, les jardins, les caves, pour célébrer cette fête, qui devait séduire ceux qui faisaient la guerre pour le maître, et ceux qui répugnaient à favoriser ses amours. Les propos gais, les propos flatteurs , les propos vaillants, s’entrecroisaient au milieu d’un cliquetis étincelant d’un bout à l’autre de la salle. Les fleurs embaumaient, le vin enivrait, les effluves mêlées des mets et des parfums mettaient le feu au sang. Cette splendeur de vases d’or, de lumières, d’étoffes à couleurs vives, dont les convives s’étaient bariolés, le sourire des femmes, les chansons des histrions, les mots bizarres des bouffons, les grimaces des parasites... tout cela avait exalté les esprits au degré d’une température infernale. Tout d’un coup, une musique douce et invisible s’abattit sur le banquet, comme pour en calmer la fièvre, en préparer l’assoupissement. On humait cette fraîcheur de mélodie , on se berçait à cette ondulation de sons parfumés d’extase. Mais voilà qu’à un signe d’Hérodiade, une porte s’ouvre, cinquante esclaves nubiennes nues se disposent en rang avec des flambeaux d’or à la main, et une vision, comme un rayon de soleil, glisse dans la salle.
Ce fut un soubresaut général. Antipas, à demi nu, se dressa sur son coude comme ébloui.
C était Salomé, la fille d’IIérodiade et d’Hérode Philippe sou premier mari, qui faisait invasion dans la salle, belle comme un collier d’étoiles du matin, à peine couverte d’une large gaze qui descendait jusqu’à ses genoux, ses cheveux d’or bouclés flottant au vent, un cercle d’or sur le front surmonté d’une étoile de diamant qui paraissait Vesper. Au son d’une musique lente et voilée, elle commença à déployer une suite de poses, où son jeune corps, blanc comme la cime du Carmel en hiver, parut plus flexible qu’une panthère. Ensuite, la musique s’animant, Salomé commença à bondir, et le voile transparent qui la gazait, flottant avec elle, lui donnait l’air d’un papillon qui prend ses ébats dans les parterres d’un jardin au printemps. Enfin, la musique devint tourbillonnante. Ce fut alors un jet de flammes qui enveloppa le banquet. Salomé se dressant sur un pied, levant l’autre à la hauteur de son bras, tourna et tourna sur elle-même, dévoilant des trésors de beauté et de jeunesse qui donnaient le vertige. Hors de lui-même, comme nous tous. Antipas s’écria :
— Que je puisse devenir pauvre comme Job, si je n’accorde pas à cette jeune fille tout ce quelle me demandera, fût-ce la moitié de mes provinces.
Salomé s’arrêta, haletante, pantelante, les yeux doux et brillants, la bouche mi-close, respirant non pas l’air mais des baisers. Elle glissa sur la pointe des pieds et alla tomber sur le sein d’Antipas, qui, de sa bouche, en effleura les cheveux.
— Dis, Salomé, dis, ma joie, que veux-tu? Un palais?
— Non.
— Des bijoux?
— Non.
— Aimes-tu quelqu’un?
. — Non.
— Que veux-tu donc? Mon Etat pour une de tes caresses.
Salomé prend alors sur un buffet un grand plat en
■vermeil où l’on venait de servir des douceurs, s’approche d’Antipas, et lui dit un mot à l’oreille. Antipas semble saisi .
— Demande autre chose, enfant, dit-il.
— Non, reprend la jeune fille : j’attends.
— Veux-tu la ville de Tibériade?
— Non.
• — Veux-tu le lac de Gennézareth aux cents villages?
— Non. Je veux ce que je t’ai dit : et j’attends.
Antipas soupira. Un ‘cri unanime s’éleva de la table :
— Accordé, accordé. Tout ce quelle veut est accordé : tu l’as juré, tétrarque.
Antipas se pencha à l’oreille d’un de ses officiers, et lui dit quelques mots. L’officier, sans montrer aucune hésitation, prit le plat que Salomé tenait encore dans ses mains et sortit.
La douce musique recommença. Le silence était profond au milieu des convives : tous attendaient, anxieux et curieux, de voir le don demandé par la jeune aurore. On aurait dit que cette bouche, où l’amour avait déposé ses ivresses, avait prononcé quelque chose d’étrange et de terrible.
L’attente ne fut pas longue. Salomé était allée se placer à la porte, jetant un regard dans la salle du banquet, un autre dans les appartements où l'officier avait disparu. Enfin il arriva. Salomé lui arracha le plateau et, en le présentant à sa mère, le découvrit. Il contenait la tête du Baptiste. Un frisson courut sur tous les convives.
On raconte qu’une dame romaine perça de son aiguille à cheveux la langue d’un avocat qui avait fait condamner son mari. Hérodiade, elle, la figure illuminée d’une joie qui glaçait le sang, approcha sa coupe d’or des lèvres blêmes de cette tête coupée, lui versa dans la bouche une partie de son vin et dit :
— Le prophète boit à la santé du tétrarque Antipas et de sa femme Hérodiade; je bois à la sienne.
Un cri immense, qui ranima le festin, accueillit cette atroce facétie de la maîtresse d’Antipas. Les courtisans et
les soldats se levèrent tous et burent à la santé d’Hérodiade. Antipas seul et moi restâmes ternes et muets.
A la fin, Antipas reprit son humeur et me dit :
— Ne sois pas contrarié, Judas, si l’on t’a servi ton prophète dans un plat. Tu viendras avec nous à Tibériade après demain, et je te promets de te servir un messie dans une cage. J’ordonnerai une battue exprès pour loi.
Deux jours après nous quittions Makaur à la suite du tétrarque et d’Hérodiade.
Bar Abbas, que je n’avais pas vu depuis notre arrivée, s’approcha de moi et me dit à voix haute :
— Quelle bonne idée que de m’avoir conduit avec toi ! J’ai mangé comme dix, bu comme cinquante et parlé commecent. Eh bien, tousles soldats d'Antipassont à nous: les hérodiens n’attendent qu’un signal. Mille jeunes gens viendront au prochain paschah à Jérusalem, armés d’épées. Nous leur ferons trouver des boucliers. Au premier mot, ils égorgeront les Romains.
— Bar Abbas, m’écriai-je furieux, si tu continues à caqueter de la sorte, je te ferai enfermer dans un cachot jusqu’au moment où tu auras mangé par faim la moitié de ta langue.
— Ce serait la bouchée la plus délicate que j’aurais avalée de ma vie, répondit Jésus Bar Abbas. Mais n’écoute pas cette inspiration, Judas, je deviendrais trop difficile à nourrir après.
Nous quittâmes Makaur à l’aube, passant sous son merveilleux arbre de Rue, grand comme un figuier, et nous écartant un moment de notre chemin, pour aller vers le nord, à Baaras, dans le vallon qui environne la ville, chercher cette terrible racine, rouge comme une flamme, brillant le soir comme un éclair, qui s’éloigne de la main qui veut la cueillir, qui n’est saisissablo qu’en l’arrosant soit
avec l’urine d’une femme, soit avec le sang menstruel d’une demoiselle, qui même alors tue qui la touche, mais qui a le pouvoir de chasser le démon hors des possédés (1).
Nous passâmes près des fontaines d’eau chaude et froide qui opèrent des cures si miraculeuses. Nous suivîmes un chemin abrupt, longeant des crêtes élevées sur des abîmes, comme les angles d’un triangle, et entrâmes dans cette profonde et dangereuse ravine, qui, s’ouvrant à la base de la forteresse, se délabre affreusement et se précipite pendant soixante stades jusqu’aux bords du lac d’Asphalte. Nous côtoyâmes le bord méridional de cette mer, puis la rive gauche du Jourdain dans toute sa longueur, tantôt sur un banc de verdure ombragé de roseaux et de tamaris, tantôt sur un banc de sable blanc qui éblouissait la vue et gênait la respiration en se soulevant en poussière, tantôt le long des mamelons et des vieilles montagnes de Galaad, maintenant Pérée.
A l’endroit où le Jourdain sort du lac de Gennésareth, au bas de cette colline à bosse de chameau, sur laquelle est bâtie la ville de Gamala, surveillant le lac, nous trouvâmes la petite flotte du tétrarque qui nous attendait dans une petite crique. Hérodiade, Antipas, moi, les principaux officiers de la cour de ce prince, nous montâmes sur une birême, blanche comme un cygne, aux voiles de pourpre ; le reste de la suite envahit les trirèmes et les birémes de guerre. Bêtes et esclaves continuèrent la route le long de la côte. Le soleil se couchait du côté de la Judée. Le lac semblait un lambeau du ciel détrempé dans une coupe d’or. Le ciel était un dôme d’azur d’une profondeur infinie. La lumière éblouissait de son sourire toute la nature qui pas-
(1) Josepjie, Guerre Judaiq. VII, chap. vi. Josephe, qui raconte tout cela, indique cependant le moyen de l’extirper du sol impunément. On creuse un profond fossé pour isoler la racine jusqu’à ses plus faibles branches ; on attache un chien aux derniers liens qui la maintiennent au sol; le maître du chien part ; la bête fait un effort pour le suivre, brise les dernières branches, emporte la racine, et meurt. L’homme aussi mourrait s’il essayait d’en faire autant. On touche la plante impunément après, et on en use.
LES MÉMOIRES DE Jl’DAS.
sait sous notre regard. Le Halin, le Tabor, les montagnes de Safed, les ravins neigeux de l’Hermon châtoyaient au loin d’une lumière violette et or.
Au premier plan de cet amphithéâtre de basalte, — à la forme de figue, dont la base est à l’embouchure et le pédicule à la sortie du Jourdain — s’étalaient des villes et des villages que les derniers rayons du soleil doraient comme des oranges. Les hauts plateaux ondulés de la Gaulonitide et de la Pérée, s’évasant en terrasse jusqu’à Césarée de Philippe au nord, se dressant de loin en loin en pics déserts et inaccessibles, semblaient couverts d’uu tapis de velours bleu nuancé de violet. La vague douce et sonore baisait le rivage, jouant dans le petit estuaire, formé par la rivière salée de Tabiga, avec de jolis coquillages, se fourvoyant dans des parterres de fleurs et de gazon à Tarichée, à la sortie du Jourdain et au bord de la plaine de Gennésareth. De petits promontoires, habillés de lauriers roses, de tamaris et de câpriers épineux se dessinaient sur la grève. Une végétation éblouissante, depuis le noyer de la Caspienne jusqu’au figuier syrien, au palmier du Nil, au citronnier et à l’oranger de la Sicile, jusqu’au chêne et au cyprès du Nord, couvrait les jardins d’ombre et défiait les rayons torrides d’un soleil de l’Inde. Des hameaux, des villages, des villas s’adossaient aux collines qui environnent le lac, moins sur la côte plus aride du Midi dont les montagnes âpres et rocheuses échurent en héritage à la descendance de Manasseh, plus sur les bords occidentaux du nord et de l’ouest. Là, Gamala; à côté Tarichée, Hippos, Pella, Gadara, villes grecques; sur la côte de la Galilée, Magdala, Delmanutha, Capharnaüm, Chorazin et Tibériade au fronton d’or; sur la côte de Gaulonitis, Bethsaïde, unie par un pont à Julia et Gergésa; au nord, Césarée de Philippe, et cette grotte du Panium, aux sources salutaires, entourée des statues de Pan , de nymphes, d'Écho, et le Temple qu’Hérode fit élever à Auguste. Sur chaque point du roc volcanique, sur chaque fente de rocher, une hutte de pêcheur ou de batelier ; sur
chaque lopin de terre, un bouquet de blé, de vigne* d’arbres, de fleurs, de verdure. Les eaux des sources et des ruisseaux rivalisaient de clarté, de douceur, d’azur avec les eaux du lac, calmes comme la prunelle d’une jeune Bretonne. Des nuées d’oiseaux, blancs et gris, au plumage chàtoyant, suivaient, voltigeant en couronne sur notre birême qui volait comme un alcyon vers Tibériade.
Le soleil avait disparu, mais le ciel brûlait encore, rouge de ses derniers rayons, qui reculaient doucement devant une myriade d’étoiles, se dévoilant par degrés, lorsque la birême s’arrêta dans le port de Tibériade.
La capitale d’ Antipas se déroulait aux pieds d’une colline escarpée, près d’une source d’eau chaude, sur les ruines d’une ville et des tombes d’un peuple dont le souvenir est perdu. Tibériade était une ville romaine, une Naples, une Bahia, un Puteolis, une Syracuse de l’Asie, avec tous les édifices publics des villes romaines, temples, collèges, gymnases, stadium, palais, forum, théâtres et cirques et thermes. Un château couronnait la ville; et, sous la protection de cette forteresse, au dessus de la ville, surgissait la Maison dorée, résidence d’Antipas, au toit de lames d’or, comme le Temple. Un haut mur, descendant de la forteresse à la mer, environnait la ville. Un port, des quais, des portes donnant sur l’eau, des tours, des terrasses, rien ne manquait. Des centaines de barques, comme des baigneuses noires, aux fichus multicolores, se balançaient dans les eaux limpides. Voulant peupler vite les belles rues et les belles maisons de sa ville, Antipas en avait fait un asile pour les malfaiteurs, un marché libre pour les commerçants, un endroit de plaisir pour les riches, un refuge pour les impurs, une place à beaux bénéfices pour les artistes et les artisans, un trésor pour les pauvres qui cherchaient du travail, un terrain neutre pour tous les peuples. Aussi, Tibériade était peuplé de citoyens de toutes les nations : Italiens, Grecs, Asiatiques de tous les coins. L’esclave qui en touchait le sol devenait libre. Le malade qui venait à ses sources s’en retournait guéri.
Autipas acheta des esclaves et leur donna un coin de toit dans sa cité. Tout y abondait : les courtisanes, les amusements, les denrées, le travail, les dieux, les hommes d’armes, les fortunes à tenter, la science à acquérir, la paix de l'âme, l’ivresse de jeux. Antipas, quoiqu’il siégeât à la synanogue, allât au Temple, se joignit au shéma, était un Romain pour le vice, un Grec pour le goût, un Égyptien pour le plaisir. Il comprenait tout, admettait tout, amnistiait tout. Il donnait la main à Jéhovah, un sourire à Vénus, respectait Isis, et faisait bon ménage avec tous les dieux qu’on voulait importer dans ses États.
Mon intention n’était pas de jouir longtemps de la vie brûlante de la Maison dorée, qui m’avait tant plu quelques mois auparavant. Le but de mon excursion était de trouver un chef populaire au grand soulèvement que je complotais contre la domination romaine. Le Baptiste m’ayant éclaté dans les mains, il me fallait en chercher un autre. Antipas m’avait déjà parlé d’un de ses sujets, qu’il fit inviter le jour même à son palais. Mais je m’arrêtai au projet de retourner sur mes pas et d’aller à Gamala voir le fils de Judas le Gaulonite, dont le plus jeune, Menahem, a déjà figuré parmi les délégués des partis au conseil révolutionnaire de Jérusalem.
Aux thermes où je m’étais rendu, Bar Abbas m’avait raconté confusément je ne sais quels miracles d’un rabbi qui émerveillait les pêcheurs du côté de Capharnaüm. Or, comme j’avais vu tant de jongleurs de place publique dans mes voyages, je ne me souciais guère de la trouvaille de Bar Abbas. Cependant, comme le lendemain de notre arrivée àTibériade était sabbat, et que le temps était beau et le bord de l’eau ravissant, tout en jacassant avec Bar Abbas, je me promenai du côté oriental du lac. Je voulais d’abord voir de près, au sommet du roc où est bâti Capharnaüm, cette splendide synagogue de marbre blanc, qui de loin chatoie au soleil dans le lac ; ensuite, en revenant, fouiller un peu Magdala pour trouver quelques traces de Marie qui avait disparu sans en laisser aucune.
Je sortis de la Maison d’or à l’aube, suivis la route romaine qui court de Damas à Tibériade, passant devant Magdala, traversant la petite rivière d’eau salée qui jaillit de terre par plusieurs larges sources à quelques pas du lac et se jette au milieu d’un épais fourré de verdure, montant la pente taillée dans le roc, vers l’embouchure du Jourdain, et coupant la base de cette colline où estCapharnaiim.
La synagogue est une institution populaire, comme le sanhédrin est une institution aristocratique du peuple juif. Elle remonte un peu au delà des Machabées.
La synagogue est une maison de réunion pour prier, • pour chanter les psaumes de David, pour lire le Pentateuque, écouter des leçons morales, et discuter la doctrine : un temple, une école, un hôtel de ville au besoin.
Quand tout le monde comprenait l’hébreu, le temple lui-méme était inutile : chaque foyer était un autel. Moïse avait ordonné de faire la lecture publique des livres sacrés tous les sept ans. Mais après le retour de Babylone, l’hébreu était devenu une langue savante que l’on apprenait. Le peuple ne parlait usuellement que l’araméenne, dialecte syriaque mêlé d’hébreu. La lecture des livres de Moïse ne pouvait donc se faire que par une classe choisie. Un peu encore, et ces livres allaient être oubliés. Alors Ezra fonda une réunion hebdomadaire pour chanter les psaumes et lire les prophètes. Cette institution devint populaire : la synagogue naquit; dix personnes suffisant pour la constituer. L’architecture de la maison était très simple : on imitait la tente qui avait été imitée par le Temple luimême. Plus tard, on en a fait des monuments.
La synagogue construite par le citoyen romain au sommet de la colline deCapharnaiim, était splendide, en marbre blanc, qui tranchait vivement sur le basalte gris dont la ville était bâtie, le fronton orné de colonnes à chapiteaux corinthiens, un portique devant la porte, une magnifique corniche d’ordre composite.
C’était la huitième heure du matin. Des groupes de
tanneurs, de teinturiers, de fabricants de savon, de marchands d’huile, de débitants de fromage et de fruits, des pâtres, des matelots, des pécheurs, des jardiniers, se tenaient devant le petit parvis de la maison de réunion, attendant le moment d'entrer, et faisant du commerce en attendant de faire leur salut.
Capharnaüm est la première ville sur la route de Tibériade à Damas, ayant garnison de soldats romains.
La synagogue était baignée d’une lumière chaude qui faisait miroiter de nuances roses les murs de marbre blanc, sous un ciel bleu, sur un lac d’azur, entouré de verdure et de rocs volcaniques. Je passai, et, avant d’entrer , plongeai mes mains dans la vasque d’eau près du seuil, nettoyai mes pieds à la lame de fer, à côté, fis une révérence à l’arche et m’arrêtai à la porte tournée à l’occident. Peu après le peuple commença à entrer, imitant ce que je venais de faire. Les dix du batlanim (ou paresseux) avaient déjà pris leurs places sur la plate-forme élevée au milieu de la synagogue. Les riches allèrent s’asseoir sur leurs hauts sièges prés de l’arche; les pauvres se pressèrent sur les bancs de bois couverts de paillassons; les enfants, à moitié nus et entièrement bronzés au soleil, s’accroupirent sur le pavé de marbre nu, faisant la grimace et se pinçant sournoisement, plus envieux d'aller jouer sur la place que de minauder là-dedans. Les femmes occupaient déjà leur poste derrière une large grille dans la galerie supérieure, près du toit. Le hazzan, qui est le gardien de la synagogue, y maintient l’ordre et accomplit certaines fonctions, fit le tour de la salle pour voir si tout marchait convenablement. Les anciens se tenaient sur la plateforme, et leur chef attendait que le hazzan lui eût dit que tout était en ordre pour donner le signal du service. Le signal fut donné. Le chef du batlanim brûla de l’encens qui remplit de sa blanche fumée et de son fort parfum tout le vaisseau de la synagogue, et entonna un psaume de David que chanta l’assemblée entière. Le psaume fini, le
hazzan alla à l’extrémité orientale de la synagogue, écarta, en faisant une révérence, le voile qui cache l’arche, l’ouvrit, en tira le torah — le rouleau sur lequel sont écrits les cinq livres — le promena devant les bancs du peuple, en sorte que tout le monde pût le baiser ou le toucher de sa droite, et montant les degrés de la plate-forme, le présenta au sheliach.
Ce vieillard, prenant le rouleau dans ses mains, se leva et le montra à la congrégation qui, se levant à son tour, s’écria :
« Voilà la loi que Moïse dicta au peuple d’Israël, la loi que Moïse nous imposa, l’héritage des enfants de Jacob. La voie du Seigneur est parfaite; la voie du Seigneur est prouvée. Il est le bouclier de tous ceux qui croient en lui. »
Le sheliach ouvrit ensuite le rouleau sur le pupitre, lut à haute voix le chapitre pour le parascha, ou sermon du jour. Il lisait un verset, et le meturgen, qui était à côté de lui, le traduisait de l’hébreu de Moïse dans le langage courant. Le peuple suivait cette lecture des yeux, du cœur, les bras levés. Chaque syllabe, chaque pause étaient marquées. Quand la lecture du parascha fut finie et l’explication faite, le hazzan reprit le torah, et alla le remettre à sa place, en fermant le voile qui le cache. Le peuple cria de nouveau :
« Que le nom du Seigneur soit loué ; que son nom soit exalté, car sa gloire vole sur la terre et dans le ciel. »
Alors on chanta un autre psaume, puis le chef des anciens commença son midrasch, une espèce de commentaire sur le chapitre que le sheliach avait lu. Assitôt que l’ancien eut fini, un homme qui se tenait assis à côté de moi sur les bancs du peuple, se leva et demanda de nouveau le torah.
Je n’avais pas fait absolument attention à ce qui s’était passé dans la synagogue, distrait d’abord à regarder par les fenêtres ce peuple qui, n’ayant pas trouvé place dedans, happait du dehors ce qu’il pouvait de la lecture et du commentaire, absorbé ensuite par la grille des femmes.
Lorsque le chant avait commencé, j’avais cru entendre une voix que je connaissais, ayant souvent chanté et commenté avec elle le Cantique des cantiques. Cette voix m’avait frappé. Puis il m’avait semblé distinguer une forme, un regard qui se troublait sous mon regard, une personne qui se retirait en arrière.
Entièrement fixé à cette grille, je n’avais pas remarqué la personne assise comme moi sur les bancs des pauvres, mais entouré d’un certain nombre d’amis qui lui parlaient avec respect, l’écoutaient avec déférence et épiaient tous ses mouvements. Ayant demandé le torah, tandis que le hazzan allait le reprendre, il s’avança vers la plate-forme et monta au pupitre du lecteur. Le rabbi paraissait très connu, car le peuple l’accueillit avec un murmure bienveillant , et un mouvement d’attention courut sur tous les bancs. Ayant repris le rouleau, il l’ouvrit et lut de nouveau le parascha du jour, sur lequel il commença à donner des explications à sa façon. Il parlait, on l’ecoutait, je l’examinai. La figure de la grille, qui s’était retirée derrière, reparut sur le devant.
Le nouveau lecteur était un homme d’une trentaine d’année, de taille ordinaire, agile et maigre. Il avait le teint bilieux et basané, la barbe noire, coupée en pointe, les cheveux, noirs également, partagés sur le front à la façon des Galiléens et rejetés en arrière en longues boucles. Son front, un peu bas dans sa partie antérieure, s’élargissait vers les tempes. On ne voyait de sa figure que les pommettes un peu accentuées et le nez légèrement courbé. La moustache couvrait ses lèvres minces et décolorées, sa bouche large relevée aux coins et ses dents de la couleur de l’ivoire. Tout cela eût été vulgaire, si de grands yeux noirs, aux sourcils épais et presque joints sur le haut du nez, au regard puissant, velouté, voluptueux, doux ou chargé d’éclairs à sa volonté, n'eussent illuminé sa physionomie mobile , changeant selon la pensée ou la passion intérieure qui l’agitait. Sa voix était douce, singulièrement mélodieuse, surtout lorsqu’il ca-
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ressait. Ses manières étaient graves. Une grande dignité se dégageait de tout l’ensemble de sa figure, de son port, de ses paroles, de ses manières (1).
J’entrevis cela d’un coup d’œil, car la grille des femmes m’attirait. Je n’entendis pas par conséquent ce que le nouveau lecteur dit, pas plus que je n’avais entendu le parascha de l’ancien qui l’avait précédé. Une voix, partie des sièges des riches, me ramena à la leçon. Tout individu ayant le droit de présenter des questions, un riche marchand de blé avait demandé (2) :
— Rabbi, d’où nous viens-tu?
Je me tournai alors vers un jeune homme qui siégeait à côté de moi, se montrant fort content de ce que le rabbi disait, et fort mécontent de l’interruption, et je lui demandai :
— Quel est le nom du rabbi qui parle en ce moment?
— De quelle cave sors-tu donc que tu ne connaisses pas notre rabbi ?
— J’arrive d’une cave appelée Maison dorée à Tibériade, et d’un désert appellé Jérusalem; excuse donc mon ignorance.
— Eh bien, c’est le rabbi de Nazareth donc. Le connais-tu maintenant?
— Moins qu’auparavant. Mais n’importe. Qui est-il ton rabbi?
— Celui qui rassasie les multitudes avec quelques pains.
— Il m’aurait étonné s’il les eût rassasiées avec des cailloux ou des feuilles d’arbres comme des vaches. C’est donc un fils de Salomon ou d’IIérode, ton rabbi de Nazareth?
(1) Judas confirme l’opinion de Tertullien, de saint Clément d’Alexandrie, d’Origène et de saint Augustin, qui donnent à Jésus une figure plutôt laide que belle et un extérieur désagréable. J’cn suis fâché pour Pijart, qui dans son traité : De Singulari Christi Jesu D. N. Salcaloris pulchritudine, combat les saints Pères susdits ; et pour le fameux portrait qu’on attribae à Lentulus, qui ne fut jamais prédécesseur de Pilate, 3on préde'cesseur ayant été Valerius Gratus, de l’an 14 à l’an 25.
(2) Cette scène se rapproche de celle racontée par saint Jean, au chap. vi.
— Mieux que ça, étranger, répondit le jeune homme avec mépris : il est le fils de Dieu.
Ma bouche était close. Mon enthousiaste voisin, qui était disciple du rabbi et qui s’appellait Jean, faisait allusion à un fait arrivé quelques jours auparavant, où le rabbi, ayant emmené avec lui un certain nombre de disciples dans une excursion sur les montagnes, leur avait fait l’agréable surprise de leur faire distribuer du pain, préparé la veille, cadeau auquel ils ne s’attendaient guère en cet endroit. Cette attention les avait touchés au point qu’ils comparaient la générosité du maître à cette légende d’Elijah, qui multiplia l’huile et la farine de la pauvre veuve de Sarepta qui lui avait donné à boire ; et d’Élisée qui avait nourri les habitants de Guilgal pendant une famine avec vingt pains d’orge.
A la demande du marchand de blé : d’où viens-tu? le rabbi ne répondit pas catégoriquement ; mais faisant allusion au bruit que ses disciples colportaient, il dit :
— Oui, oui, vous me demandez cela, parce que vous avez entendu parler d’un miracle, et parce qu’il vous paraît beau de vous rassasier de pain qui ne vous coûte rien (1). Eh bien, ne vous travaillez pas pour un aliment qui se consomme, mais pour cet aliment qui dure toujours, et que le fils de l’homme peut vous donner. Dieu le Père vous le garantit pour lui.
— C’est très beau cela, s’exclama un pêcheur des bancs du peuple; mais que faut-il faire pour mériter de Dieu ce précieux aliment ?
— Peu de chose, répliqua le rabbi : pour plaire à Dieu, il faut croire à celui qu’il a envoyé.
— Dieu a envoyé des prophètes , dit alors un des anciens, et ils se sont manifestés par des paroles et des œuvres. Or, quel signe nous apportes-tu, que nous puissions voir et croire en toi? quelles sont tes œuvres? Nos pères mangèrent de la manne au désert, cela est écrit, et
(1) Jean, chap. vi, vers. 26.
ils crurent à Moïse qui leur distribuait ainsi du pain du ciel. Qu’as-tu fait toi? où est ta manne?
Poussé à donner cette explication, sommé de décliner ses titres à la parenté de Dieu, le rabbi riposta par une moquerie :
— Vous êtes des niais, et rien que cela, de croire à votre manne descendue du ciel pendant quarante ans, toujours à propos. Moïse ne donna pas à vos pères du pain du ciel(l) ; mais c’est mon père , au contraire , qui vous donnera le véritable pain céleste. Car c’est le pain de Dieu seulement qui pleut du ciel et insuffle la vie au monde (2).
— A merveille, observa en narguant le chef des anciens, fort piqué que le rabbi n’eût pas trouvé bon son parascha; à merveille, maître, mais donne-nous donc de ce pain miraculeux qui ne coûte rien, nourrit si bien et vient de si haut (3).
A une demande si impertinente, à une moquerie si fine, le rabbi répondit par une moquerie de même force.
— Quoi, mon ancien, tu veux de ce pain, toi ? Eh bien, rien de plus facile et de plus à ta portée. Me voilà. Je suis le pain de la vie. Qui mange de moi n’a jamais faim et qui me croit n’a jamais soif (4).
Une explosion de rire accueillit cette plaisanterie.
— Ah ! fit un boulanger des sièges des riches : à la bonne heure! ainsi je ne serai pas ruiné, moi.
— Je le mangerais eu deux repas, moi, ce maigrelet-là, hurla un énorme portefaix derrière moi ; mais après?
— Tu en parles à ton aise, toi, objecta un autre, tu le mangerais en deux repas; et nous autres, donc?
— Eh bien, vous mangerez du gigot de mouton, pardieu ! et taisez-vous, vous autres, beugla Bar Abbas, qui, de la rue, plongeait sa tête dedaus par la croisée.
(1) Jean, chap. vi, vers. 33, 33.
(2) Idem, cbap. vi, vers. 34.
(3) Idem, ebap. vi, vers. 35.
(4) Idem, cbap. vi. vers. 36 et suiv.
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Le rabbi se troubla un moment de ces moqueries et sa figure s’anima. Il allait riposter vivement, mais, se reprenant immédiatement, il affirma avec calme :
— Je ne vais ajouter que ceci : vous m’avez vu et vous ne m’avez pas cru. Mais sachez que tout ce que mon Père me donne viendra à moi, et quiconque viendra à moi, je ne le renverrai jamais, arrive que pourra; car je suis descendu du ciel non pas pour faire ma volonté, mais la volonté de celui qui m’a envoyé. Or, c’est la volonté de mon Père qui m’a envoyé que je n'aie rien à perdre de ce qu’ü m’a donné, mais que j’aie à le lui rendre de nouveau au dernier jour. C’est encore la volonté de celui qui m’a envoyé, que quiconque voit le Fils et croit en lui, puisse avoir une vie éternelle. Et je le ressusciterai au dernier jour.
Les anciens, le batlanim, le hazzan, se regardèrent en face l’un l’autre; au banc des pauvres, on resta ébahi, ne comprenant rien; aux sièges des riches, on murmura; derrière la grille des femmes, on entendit de longs soupirs. Bar Abbas glissa de nouveau sa tête dans la synagogue et remarqua :
— Mon neveu ! mon neveu ! tu bats la campagne.
— Mais n’est-il pas, lui, Jésus le fils de Joseph le charpentier et le fils de Marie? Ne connaissons-nous donc plus son père et sa mère? Pourquoi donc vient-il nous chanter qu’il est descendu du ciel? Pour qui donc nous prend-il (I)?
Jésus fit un mouvement dümpatience et s’écria :
— Ne murmurez donc pas entre vous (2). Vous résistez? Tant pis. Car aucun ne peut venir à moi, si le Père qui in’a envoyé ne le pousse. Cela est écrit dans les prophéties d’Isaïe, de Jérémie et de Micah; et c’est Dieu qui les inspira. Tout homme, par conséquent, qui a entendu et appris la volonté du Père vient à moi. Non pas qu’aucun
(1) Jean, chap. vi, vers. 41, 42.
(2) Idem. chap. vi, vers. 43 et suiv.
LES MEMOIRES DE Jl'DAS.
homme ait vu le Père; celui seulement qui est à Dieu à vu ce Père.
— L’as-tu donc vu toi, rabbi? lui demanda un jardinier.
— Est-il gris ou blond, ton père, neveu? interrogea Bar Abbas. Tu le renies donc ce pauvre gueux de charpentier de Nazareth ?
— Il est mort, dit un autre.
— Ne le détournez donc pas, vous autres ? s’écria le jeune homme mon voisin; ne l’interrompez pas. Oui, rabbi, tu as vu le Père, nous te croyons.
— Et vous faites bien, répondit Jésus. Oui, oui, je vous le répète et vous l’affirme, qui croit en moi aura une vie éternelle.
— Mais, sapristi, cria un mendiant, parlons du pain donc et laissons de côté le Père et le Fils. Je me moque bien moi de tout ça. As-tu du pain, rabbi?
— Je suis le pain de la vie, continua Jésus avec gravité et avec plus de force. Vos pères ont mangé la manne dans le désert et ils sont morts. C’est ici le pain qui est descendu du ciel, afin que celui qui en mange ne meure point. Je suis le pain vivant ; si quelqu’un mange de ce pain, il vivra éternellement ; et le pain que je donnerai, c’est ma chair que je donnerai pour la vie du monde (1).
Le scandale fut au comble. Les interruptions se croisèrent, partant de tous les coins, de toute nature, ineptes, moqueuses, graves, irritées (2).
— Mais dis-nous donc au moins, neveu, à quelle sauce faut-il te manger? chuchotta Bar Abbas, glissant sa tête au dedans. Tout est bon à connaître. Qui sait? un jour de détresse! Puis, comment te tuer sans te faire du mal? Tu devrais bien Finquiéter un peu de cela, ce semble. Tu es trop dur maintenant, à ton âge, pour qu’on te croque tout cru. Faudra-t-il te faire faisander une couple de jours?
(1) Jean, chap. vi, vers. 48 et sniv.
(2) Idem, chap. vi, vers. 52.