‹ Les mémoires de JudasChapitre 2 sur 11 · SIS · texte numérisé non relu

SIS

LES MEMOIRES DE Jl’DAS.

Tout le monde renchérissait sur ces bouffonneries. Mais une interrogation planait sur toutes :

— Comment peut-il donner sa chair à manger!

Jésus, s’entêtant dans son singulier paradoxe, répondit :

— Oui, oui, si vous ne mangez la chair du Fils de l’homme, et si vous ne buvez son sang, vous n’avez pas la vie en vous. Celui qui mange ma chair et qui boit mon sang est en possession de la vie éternelle, et je le ressusciterai au dernier jour. Car ma chair est véritablement une nourriture, et mon sang est véritablement un breuvage. Celui qui mange ma chair et qui boit mon sang, demeure en moi, et moi en lui. Or, comme je vis par le Père qui m’a envoyé, ainsi celui qui me mange vit par moi. C’est ici le pain qui est descendu du ciel. Ce pain n'est pas comme la manne que vos pères ont mangée et qui ne les a pas empêchés de mourir. Celui qui mangera de ce pain vivra éternellement (1).

— Traduis cela maintenant à la portée du sens commun, ajouta Bar Abbas.

Le rabbi, fatigué de tant d’objections, d’avoir tant parlé, lui qui avait le verbe court, d’avoir fait un si affreux grabuge de paroles, lui qui, d’ordinaire, était clair et pratique, descendit de la plate-forme et vint s’asseoir au milieu de ses disciples. Un d’entre eux, un pécheur à la figure dérocher, fortement accentuée, profondémenthalée, murmurait en lui-même à haute voix :

— C’est trop fort cela, c’est trop fort ! qui peut entendre tranquillement de telles balivernes (2) !

Jésus l’entendit chuchoter et répondit :

— Cela te choque, toi, cœur de basalte ? Que serait-ce donc si je vous disais que le fils de l’homme montera dans le ciel où il était auparavant?

(1) Jean, ch&p. vi, vers. 53 et suiv.

(2) Idem, ch&p. vi, vers. 60, 61. Jean dit même : plusieurs de ses disci-

Je souris. Jésus le remarqua; et le petit jeune homme me dit :

— Tu es un pharisien, toi, qui ris et ne crois point.

— C’est l’esprit qui vivifie, ajouta Jésus en me regardant : la chair est obtuse. Or les paroles que j’ai dites sont de l’esprit, et elles sont la vie. Mais il en est qui ne croient point.

— Tu es le Christ, fils de Dieu, s’écria le rude matelot.

En attendant, la réunion se séparait et tous sortaient irrités, le visage rouge de colère ou composé à la moquerie. Le rabbi sortit aussi, accompagné de ses disciples, au milieu de regards furieux, hébétés, sévères, goguenards. Je m’approchai de Bar Abbas et lui ordonnai :

— Suis ce rabbi ; j’ai besoin de le voir demain.

— Il ne t’échappera pas, va !

Puis, me plaçant à un coin de la porte , j’assistai au défilé des femmes. La dernière arrêta mon regard. Elle se mit à suivre le rabbi de loin ; je la suivis.

Jésus marchait lentement, en silence, profondément contrarié, même fâché. Au bas de la ville, il tourna à gauche avec ses disciples, la jeune femme à droite, suivant la route romaine qui conduit à Magdala. Je ne m’approchai pas. Elle ne se retourna point. Cependant elle m’avait remarqué, car je l’avais vu baisser le voile qui couvrait sa tête et trembler dans toute sa personne.

Je ne m’étais pas trompé. C’était Marie.

A Magdala, elle pénétra dans le village et par une petite rue monta au sommet de la côte, à la dernière maison qui s’ouvrait sur les jardins de la colline.

Quel changement!

Cette petite maison avait la forme oblongue, l’aspect d’une tente, les murs nus percés de trous carrés, sans corniche ni cheminées, la fenêtre de la chambre, au second étage, cachée d’un treillage qui arrêtait le regard curieux. Au sommet, une terrasse, entourée d’un balustre à merles de tuiles rapprochées, sur laquelle, les femmes juives, le voile levé, les chaussures laissées eu bas,

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les habits retroussés, étendent et sèchent le maïs, nourrissent les colombes et les pigeons, et le soir se lavent et filent. Ce fut sur une terrasse pareille que Bethsabée montra son sein à David, qui l’épiait du haut de son palais.

Une servante, qui nous avait précédés ou était restée à la maison, nous ouvrit la petite porte, pratiquée dans le mur de pierres brutes qui entoure le jardin au milieu duquel était la maison. La partie de devant de ce jardin était presque envahie par un figuier ; la partie postérieure à l’habitation montait le haut de la côte et regardait sur le lac. Des deux côtés, il y avait des légumes. En traversant la porte de la maison, nous passâmes par un corridor voâté, qui conduisait à une petite cour intérieure ouverte (le patio des Espagnols). Deux portes, donnant dans deux chambres, s’ouvraient des deux côtés de la petite cour. L’hiver netant pas encore arrivé, Marie vivait toute la journée dans cette pièce à ciel ouvert. Peut-être elle y traînait aussi la nuit son matelas et sa couverture et y dormait sous le regard des étoiles.

Les familles juives couchent dans cet endroit, tout ensemble, mère, père, frères, filles, garçons, femmes et maris, et leurs enfants, heureux lorsque les ténèbres cachent les mystères de la nuit. Quand le froid commence, tout cela s’enfuit dans une des chambres latérales fermées par un tapis baissé.

Les murs étaient blanchis à la chaux et nus, le pavé était en chaux et sable battus. Une banquette, qui servait de siège le jour et peut-être de lit la nuit, occupait un coin de mur; une lampe de terre rouge, deux ou trois chaises de bois, un petit moulin à blé, un broc de terre cuite pour aller chercher et conserver l’eau; voilà tout le mobilier de cette femme qui, à Jérusalem, vivait comme une courtisane de Corinthe, sur le tapis et la plume, entourée deluxe et de délicatesse.

Pas un mot ne fut échangé entre nous en chemin. Arrivée.chez elle, Marie me reçut comme si j’avais été son

frère. Pas une allusion au passé. Elle me parut si profondément changée, si tranquille, si heureuse, que je n’osai reveiller aucun des souvenirs qui m’étaient si chers cependant. C était midi : c’était un jour de sabbath. Marie servit une poignée de légumes cuits la veille, un morceau de viande froide, du pain, et approcha le broc à l’eau.

— Je ne respecte pas scrupuleusement le sabbath, me dit-elle; si j’eusse prévu ta visite, je t’aurais mieux reçu. Mais, si tu dînes mal, j’espère que tu souperas mieux.

— Un bon dîner, un bon souper sont deux excellentes choses, répondis-je; mais ils ne sont pas tout. Je suis heureux de te voir.

— Eh bien, tu me verras de même que je reste assise là ou que je roule un peu partout pour te préparer quelque chose à mettre sous les dents à la brune. Où loges-tu?

— A la Maison dorée, à Tibériade.

— Cela doit être un peu plus commode qu ici, je pense.

— Pas aussi bien, Marie.

— Tant mieux. Si tu savais que de charmes a la simplicité !

— Tu crois donc si simple une masure que tu remplis de tes regards et de ta personne?

Marie ne releva aucun de mes compliments pour me mettre sur les brisées du passé. Tout au plus si elle sourit. Nous passâmes la journée, entre la cour découverte et le jardin, à deviser. Je la suivais partout. Je la vis cueillir les légumes, les laver, les cuire ; je la vis préparer et rôtir un poulet ; je la vis pétrir le pain, pétrir la pâte pour en faire des petits pâtés frits bourrés d’amandes, de lait caillé et de miel ; je la vis cueillir les figues et les raisins, encore frais dans son jardin, et préparer des flacons de vin du pays. Puis quand le soleil commençait à baisser, je la vis poser sur son épaule un broc et aller chercher l’eau à la fontaine, au bas du village. Je me demandais : Est- ce la même femme? qui a pu occasionner ce changement?

Elle portait une tunique blanche, croisée sous les aisselles, et une autre tunique bleue superposée, descen-

dant jusqu’au dessus des genoux, serrée à la taille avec une ceinture de laine noire.

La journée s’écoula comme une heure. Le soleil se couchait déjà tout rouge, toutes les friandises préparées par Marie encombraient déjà la table et nous allions nous asseoir dans la cour découverte, lorsque j’entendis un bruit de pas dans le jardin.

— Tiens, dit Marie sans paraître aucunement surprise quoique émue, c’est peut-être le rabbi de Nazareth que tu as vu à la synagogue ce matin.

— Je serais charmé de le rencontrer, dis-je, mais non pas en ce moment : je suis si heureux seul avec toi?

Cependant, c’était bien lui, le rabbi, et il n’était pas seul. Jean, le fils de Zébédée, le jeune homme qui était assis à côté de moi dans la synagogue, l’accompagnait; et trois minutes après se présenta aussi Bar Abbas. Jésus me gênait; mais, après tout, j’aurais exploité le hasard qui me l’amenait si opportunément. Les deux autres m’ennuvaient. Jean, voyant de si bonnes choses apprêtées sur la table, enflait ses jeunes narines et humait le dîner comme un chien de chasse, le garçon se promettait un petit festin. Or, telle n’était point mon intention. Je voulais être seul, entre cette femme que je connaissais si muette, fidèle, prudente, et le rabbi à qui je voulais parler. Je fis donc un signe des yeux à Bar Abbas, lui indiquant le petit Jean, et j’élargis ma ceinture. Bar Abbas comprit, se rappelant notre conversation. Il prit donc Jean par le bras et l’emmenant dehors dans le jardin :

— Viens, lui dit-il, je vais te traiter au cabaret. As-tu de l’argent, petit?

Hélas! Jean avait compris mon signe; il s’était vu enlevé de ce friand souper, lui qui était si gourmand et si susceptible! Il ne me pardonna jamais cela. Rien, dans nos relations postérieures, ne put adoucir notre réciproque antipathie (1).

(1) Cela, ou quelque incident pareil, nous explique l’inepte calomnie de

LES MÉMOIRES DE Jl T DAS.

Le souper fut fraternel et doucement gai. Quand nous eûmes fini, je pris le bras du rabbi et le conduisis dans cette partie du jardin qui était derrière la maison.

La nuit était belle. La pleine lune, se mirant dans le lac, lui donnait ces reflets étincelants et vivants que l’aurore donne au toit du Temple, hérissé de lames d’or. Des millions d’étoiles voltigeaient dans le bleu silencieux du firmament. Pas une voix humaine n’arrivait à nous : les voix mêmes de la nuit n’avaient pas encore commencé leurs harmonies. Marie, qui avait remarqué le signe que j’avais fait à Bar Abbas de nous débarrasser de Jean, nous avait laissé seuls. Le rabbi et moi, nous nous promenions sous une tonnelle de vigne chargée encore de pampres violets et de raisins dorés , contemplant en silence le spectacle grandiose du lac, les montagnes vaporeuses de la Galilée et de la Pérée, et les petites villas et villages qui reposaient sur les bords de l’eau, au milieu des jardins parfumés.

Le rabbi semblait absorbé. Évidemment, l’échec du matin, le scandale, les murmures, les risées, les mots plaisants qu’il avait suscités dans la synagogue, l’avaient frappé, même blessé. Lui, si grave, si positif, avait été mis au pilori sur un bon mot — qui lui était échappé pour répondre à une demande importune — y avait été retenu impitoyablement et ramené à sa parole s’il s’en écartait, avec une cruelle obstination. Il lui avait fallu dérouler un collier de non-sens comme une parole prophétique, élever un galimatias au degré d’une promesse messianique. J’avais été pénétré de sa persistance, de son sang-froid, de son

la trahison de Judas de Kariot, que cet apôtre inventa et raconta, que les autre3 répétèrent, et qui s’est perpétuée dans le monde. C’est toujours à de petites causes que tiennent les grandes fortunes et les grands malheurs!

ta

entêtement, de sa présence d’esprit. Lui qui d’ordinaire parlait peu avait longuement disserté; rien ne l’avait ébranlé. Son assurance, même dans le paradoxe, m’avait captivé. La puissance de sa volonté, pour ne pas se mettre , en colère, l’élasticité de son esprit, pour trouver et pré- ! senter toujours une nouvelle facette de son absurdité pris- / matique, m’avaient séduit. Je metais dit : voilà mon homme, s’il veut être un homme ! La hardiesse, le calme, la ténacité, l’aplomb, la finesse, la phrase mystérieuse,

' l’accent séduisant, le regard fascinateur, la poésie... rien ne lui manquait pour donner à la plèbe une âme et un bras.

Comme le rabbi, abimé dans ses pensées, se taisait; je lui dis :

— Rabbi, j’étais à la synagogue ce matin. Ils ont été impitoyables.

— Il faut les excuser ; ils ne m'ont pas compris, répondit Jésus avec douceur.

— Ils ne t’ont pas compris, et il n’était pas bien aisé de te comprendre. Mais c’est fâcheux : il y a des malentendus qui peuvent quelquefois devenir fatals. Un homme à moi a tourné la chose en plaisanterie. Ses bouffonneries ont étouffé et détourné la colère qui s’allumait dans les yeux de ces bigots bornés. Sans cela, je ne sais pas comment ton parascha aurait fini.

— Le peuple commence toujours par murmurer, et finit presque toujours par adorer. Mais qui es- tu qui t’intéresses ainsi à moi?

— Depuis ce matin, je suis ton disciple.

— Mon disciple? Sais-tu donc ce qu’il faut pour être mon disciple? La règle est dure : je suis absorbant comme la femme.

— Dis-moi les épreuves que tu exiges.

— Tu quitteras ton père.

— Il est mort.

— Tu quitteras ta mère.

— Hélas ! la pauvre femme me voit si peu et me désire si tièdement !

LES MÉMOIRES DE Jl'DAS. 2»

— Tu quitteras ta femme.

— Je n'en n’ai pas.

— Tu quitteras tes frères et tes sœurs.

— Je n’ai pas de frères ; mes sœurs songent plutôt à leurs enfants, à leurs maris.

— Tu vendras tout ce que tu possèdes et le donneras aux pauvres.

— Je n’ai besoin de rien vendre, et je ferai mieux que de donner mon bien aux pauvres. Je le mets dans la bourse commune, rabbi, et l’on y trouvera toujours quelque chose, quand d’autres n’y apportent rien (1).

— D’où viens-tu? \

— D’où je viens? J'arrive de Makaur, rabbi, et j’ai vu la tête du Baptiste servie dans un plateau à la fête anniversaire de la naissance d’Antipas.

— Il l'ont tué? s’écria Jésus fort saisi. 1

— Pour plaire à une jeune tille, qui a dansé un pas voluptueux.

Jésus se tut et resta concentré quelques instants, puis il s’exclama :

— Qu’il ait la paix dans le ciel! Johanan était un juste.

— Ce matin, rabbi, j’ai quitté la Maison dorée de Tibériade. Tu y seras invité demain peut-être.

Jésus fit quelques pas vers la sortie du jardin d’un mouvement très brusque. Puis il s’arrêta, comme honteux de son instinct de fuite, et affirma :

— Je n’y irai pas.

— Il y a des invitations, rabbi, qui ressemblent à des sommations. Si tu n’y vas point, ils te feront prendre.

— Alors, que la volonté de mon père se fasse.

Un moment de silence suivit. Je repris :

— Rabbi, Marie m’a assuré que tu es peu sorti du rayon

(1) Ou sait que Judas {tait le caissier dea apôtres, qui prenaient plutôt qu’ils ne mettaient quelque chose dans la caisse. Ils flânaient à la suite du maître et n’avaient pas le temps de travailler. Cependant ils mangeaient et ils étaient même friands de la bonne obère. Voj. Strauss, Renan et Salvador. Vie de Jésus.

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de ce beau lac; que tu es allé, tout au plus, jusqu a Tyr et à Sidon; que tu n’as jamais mis le pied dans une ville grecque ou romaine. Je ne l’ai pas cru. Mais je me sens disposé à le croire en voyant ta résignation.

— Et pourquoi?

— Tu ne connais pas le monde. Est-ce bien ici, rabbi, que tu veux restreindre et ensevelir ta mission? Ton théâtre est mal choisi. Il y a peu de mois, tu as failli, à Nazareth, être précipité du haut d’un rocher, parce que tu t’étais déclaré l'oint du Seigneur ; aujourd’hui, on t’aurait lapidé si 1 on n’avait pas ri, parce que tu t’es donné comme le pain de la vie. Tu es au milieu d’un peuple qui attend des faits; tu lui annonces des vérités. Ils te demandent à voir, tu leur imposes de croire.

— Croire, c’est voir par lame.

— Le peuple n’a pas d’âme. Lame se fait; et il n’a pas ce loisir. Tout au plus si le peuple a du cœur, par accès.

— Voilà ma mission : j’apporte une âme à ce peuple.

— C’est fort bien ; mais tu n’as pas encore déballé ta marchandise, et je crois qu’ici le marché n’est pas opportun pour la livrer. La Galilée n’est pas ton forum, ta synagogue, ton temple, tout ce que tu voudras. La Galilée est le jardin de la Syrie, un morceau de l'Italie sous le ciel de l’Asie. Au murmure de ses douces eaux; à l’ombre des cèdres de son Hermon, des chênes de son Carmel, des palmiers de ses plateaux couverts de myrtes, de vignes, d’orangers; au charme de cette nature qui rappelle les bords du Nil et de Damas, on aime, rabbi, on ne croit point. Ici, les Romains ont tracé leurs routes de la Campanie; les Grecs et les Égyptiens les larges sentiers à chameaux de Memphis. Ce coin du sol renferme les plus beaux paysages que l’est et l’ouest déroulent avec enchantement. Quand les hommes de la mer abattirent Tyr et Sidon, vagues sur vagues de Cypriotes, d’Égyptiens, de Macédoniens, d’Italiens, d’Arabes, de ces plages domptées, se répandirent sur cette province, parlant des idiomes divers, portant des costumes spéciaux, adorant des dieux particu-

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liers, entraînant avec eux dans les villes qu’ils avaient tirées du sol, leurs richesses, leurs croyances, leurs arts, leur savoir. La maison eut une famille que le Juif considère impure, le temple eut un dieu que le Juif considère un démon.

— Oui, on se confondit, mais ou ne se mêla point.

— Qu'importe, rabbi? Le cultivateur chananéen, le vigneron juif, ont-ils pu se défendre de hanter à tout prix l’artisan, le commerçant qui descendaient peut-être de ces princes de Tyr et de Sidon qu’Alexandre et Pompée rejetèrent de la mer au milieu de ces montagnes, ou qui vinrent d'Antioche, d’Alexandrie ou de Rome? Dans les villes de la côte, Ptolémaïs et Tyr, dans les fortes villes de l’intérieur, Sephoris et Gadara, s'accumulèrent les artistes, les ouvriers d’or et de marbre, les rhétoriciens, les peintres, les orateurs, les danseuses, les poètes lubriques, les professeurs de tous les arts, les propagateurs de tous les vices venus de la Grèce, les légionnaires, les avocats, les gladiateurs, les courtisanes, les cochers, les procureurs, la police... tout un monde distillé par les égouts de la Gaule, de l’Espagne et de l’Italie. Mais les enfants d'Esaïi, qui vivent sous leurs tentes noires dans le désert, et sur les montagnes rudes et nues au sud du Jourdain, peuvent-ils se passer de se rencontrer, de s’entrevoir, de se haïr, si tu le veux bien ? Les rivaux de ce sol ne se marient guère ensemble, ne vivent point dans les mêmes villes, s’évitent tant qu’ils le peuvent ; mais il y a un courant qui va des uns aux autres; il y a un sentiment qui ne connaît pas de barrière, qui s’échappe de la tente de l’Arabe, qui passe sur les cités murées du Grec, qui envahit les villes ouvertes du Juif et la cabane du Syrien — la haine, — et ce lien de communauté est indissoluble.

— Oui, parce qu’ils n’ont pas encore entendu la grande parole que je leur porte : la fraternité !

— La fraternité entre le tigre et le lièvre? Rabbi, ce que la magie de l’art grec n’a pas fait, ce que la puissance de Rome n’a pas obtenu, là où cette grande individualité du

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Sîe

roi Hérode a échoué, personne ne réussira. Personne, ni un Samuel, ni un Élie, ni toi, ni Dieu lui-même. La craie dont l’homme est pétri est éternelle et invariable. Le Juif et ces étrangers sont séparés par une malédiction irrévocable : l’impureté. Le Juif est une anomalie dans la société humaine. Il ne peut avoir rien de commun avec l’étranger; il ne peut rien toucher de ce que l’étranger a touché; il ne peut boire à la même coupe, s’asseoir à la même table, dormir dans la même ville, passer le seuil de la même maison, que le Grec et le Latin. Le sombre et insociable esprit du Juif ne s’éclaire pas à l’attraction radieuse des peuples de l'Europe. La loi juive est inexorable.

— Je viens changer cette loi, répondit Jésus d’un ton inspiré. Je viens commencer une autre histoire du peuple de Dieu. Nous n’imiterons plus des ancêtres dont nous ne devons que rougir. Nous ne reconnaîtrons plus comme père cet infâme Abraham, qui oblige Sara, sa femme, à lui glisser des concubines dans le lit et qui la prostitue par cupidité aux rois Abimelech et Pharaon, eu la faisant passer pour sa sœur. Nous renions cet infâme Loth qui couche avec ses filles, à la lueur de Sodome qui brûle encore; cet infâme Isaac, qui trafiqua de sa femme Rebecca et vécut de l'argent de cette prostitution ; ce débauché Jacob, qui passe de Rachel à Lia, et de ces deux soeurs à leurs esclaves, le même jour, la même nuit, salissant la religion du mariage. Le père de Judas qui eut un commerce honteux avec la veuve de ses deux fils, Tamar, qui se déguisait sous le costume des prostituées que le patriarche fréquentait, nous fait horreur. Nous avons honte de David, qui fit tuer son officier Urie pour lui enlever sa femme, en ayant déjà un grand nombre d'autres; de Salomon qui épouse trois cents femmes, ayant déjà sept cents concubines et des filles de roi sans nombre ; de ce premier des prophètes, Osée, qui fit des enfants à une femme publique et la renia; de ce traître Jérémie qui prophétisait en faveur de Nebuchaduezzar; d’Isaïe qui marcha tout nu

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au milieu de Jérusalem ; de cet Ezéchiel à qui dieu ordonna des choses si immondes et qui le fit parler d'une façon si impudique. Nous venons renverser les lois de ce Moïse, qui commit un meurtre et vola en Egypte, qui eut plusieurs femmes et commit des actions iniques. Je porte un nouveau code, qui n’a qu’un précepte : les hommes sont frères.

•— Il ne s’agit pas de ta doctrine, rabbi. Qu’importe que lu aie du blé d'Egypte, si tu le sèmes sur les rochers du Moab? Sur un sol où douze générations ont passé côie à côte, sans se donner la main, sans échanger le mot du voyageur, la fraternité est une moquerie, si toutefois on arrivait à te comprendre. La Galilée est la terre des messies, parce que ce peuple attend un vengeur. Le messie est un général qui vient du ciel pour les conduire avec moins d'effort à la victoire ; et la victoire c’est l’expulsion de l’étranger. Voilà le messie qu’on saluera en Galilée avec enthousiasme, et qu'on suivra avec foi. Mais, d’autre part, quel est le sort que les menacés préparent à ces porteurs de la colère de Dieu?

— Hélas! terrible.

— Oui, les Messies ne nous ont pas manqué, rabbi. Cakya-Mouni, Hillel de Babylone eurent la doctrine. Hérode, Judas le fils d’Ezechias, Simon l'esclave, Athrougeus le prêtre et ses quatre frères, Theudas, Judas de Gamala et ses enfants Simon et Jacques eurent l’épée. Mais ils ont apparu et sont passés. Les Juifs ne comprirent pas Hérode et sa mission de fusion que tu appelles fraternité. Là, au delà du désert, près de Jéricho, Gratus écrasa et tua Simon qui brûla les palais d’Hérode à Jéricho et ses environs, Theudas qui brûla les palais du roi à Amathus et à Betharemphta près du Jourdain, Athrongeus, qui s'était couronné (1). Là, en face de nous, se leva ce noble Judas de Gamala. Dévoué à la loi

(1) Voy. Josbphe, Antùj. XVII, chap. x, et la note de l’édition anglaise sur ce Theudas, antre que celui du même nom qui apparut pins tard.

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orale, il prêcha la liberté nationale, l’égalité des hommes, qu’il n’y a ni roi, ni maître du monde, autre que Dieu. On le crut comme un prophète, on le suivit comme les frères Machabées. Il enseigna le mépris de la mort, et sanctionna ses paroles par un héroïsme sublime en combattant. Judas tonna contre la levée des impôts ordonnée par les Romains, il ordonna au peuple de refuser la taxe et de résister. Le pauvre peuple l’environna. Un noble pharisien, Sadok, se réunit à lui dans sa mission. De tous les côtés, le peuple se leva. Cirénius alla à leur rencontre, les battit, les écrasa, mit sur la croix Judas et Sadok. Cirénius crut avoir tromphé : Pilate devait apprendre si ce triomphe était complet, car Jacques et Simon, fils du martyr, ne renoncèrent pas à l’œuvre du père. Judas laissa derrière lui une secte : les zélotes; un testament: jamais de trêve aux romains ! Le peuple, rabbi, attend encore son libérateur.

— Il est arrivé.

— S’il est arrivé, qu'il comprenne que sa tâche est terrible, et que sa place n’est pas la Galilée. Ce sol est fatal. Hier périssait le Baptiste ; demain peut-être tu périras , rabbi. L’ennemi est puissant ici; et quand même on arriverait à le vaincre, rien n’est fait tant que reste Jérusalem. Le coup doit venir de là : c’est là qu’il faut le porter.

— Jérusalem dévore les prophètes.

— Oui, les prophètes qui pleurnichent, mais non pas ceux qui agissent. Certes, à Jérusalem le succès est plus difficile, le danger est plus grand ; car là c’est moins avec les soldats qu’il faut compter qu’avec les partis. Or, les partis sont retranchés derrière des palissades de bronze. Il faut s’entendre avec eux ; il faut chercher le point où tous se touchent. Existe-t-il ce point? Les Machabées brisèrent le vieux monde juif; mais ils trouvèrent la brèche ouverte. La brèche avait été faite à Babylone. Le pauvre, inculte, primitif Juif avait été ébloui dans une ville où l’art, la richesse, le luxe, l’activité, le plaisir prenaient les allures de la^ merveille. Leur doctrine mosaïque fut

atteinte par celle de Zoroastre. Deux générations, qui vécurent à Babylone, considéraient désormais la pauvre Judée comme une terre de condamnation — les classes riches, nobles et instruites surtout ; car elles étaient mieux à même de comprendre ces arts et cette science, de jouir de ces splendeurs. On oublia les vieux livres, la vieille langue de Moïse. Un parti se forma dans le vieux bloc : les saducéens restèrent fidèles, à leur façon, à l’hébraïsme; les pharisiens proclamèrent la nécessité de la réforme. Tous revinrent de l’exil avec Babylone dans le cœur.

— Voilà la faute.

— Voilà le progrès, je pense. En tout cas, les saducéens, pluséprisquelesautresdecettecivilisation luxueuse, tâchaient de se faire pardonner leurs goûts par un semblant d’attachement plus étroit au vieux pacte de Moïse ; les pharisiens, qui voyaient la brèche pratiquée dans les anciennes lois par le contact des Chaldéens, essayèrent de la légaliser et de la restreindre en proclamant, comme également sacrée, la tradition des anciens dite loi orale (1). La civilisation chaldéenne, que ceux qui revenaient de Babylone importaient, se rencontrait cependant avec la civilisation que la Grèce avait soufflée sur les côtes de Tyr, de Sidon, de Gaza, de Joppa, et qui venait de Chypre et d’Antioche. Celle-ci triompha.

— Voilà le malheur.

— Non : voilà encore le progrès, rabbi.

Il était naturel toutefois que, lorsque les Machabéens brisèrent la puissance macédonienne, une réaction se fît.

(1) Cette loi n’est pas comme les Décrétales d’Isidore, ou la donation de Constantin aux papes, et se trouve rude et mâle, dans la Mischna. » Moses accepit legem (oralem seu traditionalcm) de Sinai et tradidil eam Ichoschuae; Ichoschua vero senioribus ; senior es prophétie. Prophetac tradiderunt eam synagogae magnae. Isti dixerunt très sententias : Estote moram trahentes in judicio; constiluite multos discipulos ; et facile sepam pro lege. » Mischna, t. IV. Capila patr. chap. I. Quant aux partis et à leurs doctrines, voy. JosEPHE : Antiq. liv. vin, chap. I. Guerre Judaiq. liv. il, chap. VIII.

Ils avaient été aidés dans la guerre par les séparatistes qui s'appelaient pharisiens; ceux-ci prirent le pouvoir et dictèrent la loi. Les saducéens, qui acceptaient toutes les formes extérieures de la vie, toutes les transformations de la conscience, mais laissaient intacte la loi dans le tabernacle, se trouvèrent écartés, considérés comme des gens égarés dans les mœurs, arriérés par l’esprit.

— A quelle secte appartiens-tu donc?

— A la saducéenne... et à aucune. Le grand collège décida que la loi orale était égale au pacte de Moïse. Dès lors, cette loi devint formidable. Mais tandis quelle était obligatoire, tandis quelle descendait à réglementer les moindres actions de l'homme, jusqu’à la façon dont il devait tenir ses mains et à quelle température il pouvait chauffer l’eau, l’enseignement en était défendu, la lecture permise à un fort petit nombre de privilégiés. Les Juifs, après ce nouveau code, devinrent un peuple de machines : l'initiative, la liberté, l’esprit furent inutiles, furent même un crime : les plus sottes momeries passèrent à devoir et furent sacrées. La loi de Moïse faisait du peuple juif l’aîné des peuples; la loi orale en fit un idiot outrecuidant et barbare, repoussant toute lumière, tout savoir, toute sociabilité, la fraternité des hommes.

— Je sais tout cela; voilà pourquoi je condamne les pharisiens et les saducéens.

— Et les esséniens?

— Ce sont des fanatiques, qui en l’exagérant, changent le bien eu mal. Je les condamne aussi (1).

(1) Jésus cependant ne fit qu’incarner les doctrines de cette secte. Quelle était cette doctrine? » La triple base de l’essénisme, a dit Pbilon, est l’amour de Dieu, l’amour de la vertu, l’amour des hommes. Chez eux, l’amour de Dieu comprend la chasteté, l’aversion du mariage, l’exclusion du serment, la certitude que Dieu fait tout pour le bien, rien pour le mal. L’amour de la vertu produit la patience, le courage à souffrir, la simplicité, la frugalité, la facilité dans le commerce de la vie, l’honneur et le respect des lois. L’amour des hommes se manifeste par l’amitié, par l’égalité, — ce bienfait supérieur à tous, — et la communauté des biens. • l’hilon : Que (oui homme juste tut libre.

— Eh bien, rabbi, tu as tort de les condamner. Ton rôle à toi, c'est de concilier. La séparation tue la nation juive.

Il faut trouver le point de contact, le terrain neutre où tous les partis puissent se donner la main, laissant à chacun son libre mouvement dans son propre cercle.

— Ce terrain existe-t-il?

— Il existe. C’est la haine de tous et de chacun contre l’étranger.

— La haine, toujours la haine! s’écria Jésus avec un

sentiment de douleur. Et moi qui rêvais de faire do l’amour le code du monde ! t

— Rabbi, tu as bien dit : tu rêvais. L’amour tue, rabbi. C'est ce rocher de la haine, c’est cet amour en révolte qui donne au monde la variété et l’énergie. Dieu chassa Adam de l’Eden, parce qu’il vit sa création en danger de fondre, comme une perle de neige au soleil, dans cet interminable assoupissement de l’amour. Ne cherche pas à nous rendre tolérables nos oppresseurs. Toutes nos discordances se mettent à l’unisson dans ce cri d’exécration. Ce qu’il nous faut, rabbi, c’est que Dieu aussi entre dans la partie, et que l’homme qui se dit son prophète, son messie, ou son fils, pousse le même cri au nom de Dieu.

— Dieu aussi se mettrait de la partie de la destruction ! s’écria Jésus d’une voix pénétrée.

— Rabbi, entends-moi bien, puisque le hasard m’a mis sur tes pas et que nous avons abordé un sujet si grave.

Tu t’es donné, à Nazareth, comme le messie que chaque Juif choie dans son cœur; ici, ce matin, comme le fils de Dieu. A Nazareth, tu as soulevé la colère; ici l’hilarité. Ce coin du monde que tu avais désigné pour tes exploits de divinité a été d’abord mal choisi, et, à l’essai, il a repoussé tes avances. Il est impossible de continuer ta mission eu Galilée. Tu succomberais, ou tu tomberais au niveau de ces charmeurs de serpents et vendeurs d’emplêtres qui égaient nos rues. La Galilée attend autre chose, et les étrangers dans la Galilée, fort nombreux et fort puissants, ne plaisantent pas avec les messies. Le sort du Baptiste te

dit assez ce que la Maison dorée te réserve et ce que cache cette invitation que tu vas recevoir. Il faut donc quitter la Galilée, ou retourner tout modestement, après avoir posé en fils de Dieu et en je ne sais quoi, à faire des caisses et des bateaux. Te convient-il ce recul qui jetterait tous les gamins de la rue à tes trousses? Après avoir rêvé à quelque chose de plus grand que le grand-prêtre, déplus puissant que le roi Hérode; après avoir plané par l’aspiration sur tous le pays d’Israël, attaqué les pharisiens, les saducéens , les riches , les princes, les prêtres; après avoir établi ta succession aux prophètes du peuple de Dieu; après avoir vu dans l’extase de tes nuits d’insomnie les peuples prosternés à tes pieds, dis, rabbi, dis, te convient-il de retourner à ta boutique, à tes planches, à ton rabot? Et les miracles que tu as faits? et la parole que tu as annoncée comme la vérité? et les disciples qui t’ont suivi comme la lumière de leur esprit? et ces puissants du monde qui t’ont craint comme un réparateur? et ces petits qui avaient mis leur foi en toi, voix d’amour, d’égalité et de charité? Tout cela n’aurait été qu’une espièglerie de charlatan? Rabbi, cela est impossible. Tue-toi, tue-toi, mais ne tombe pas. Je te l’ordonne au nom de la dignité humaine.

— Tu n’a pas besoin de me sommer.

— Tant mieux, maître, tant mieux; car personne plus que toi n’a d’éléments aussi choisis, aussi complets, pour un grand rôle dans le monde, Le monde, maître, appartient aux rêveurs persévérants. Eh bien, en quittant la Galilée, tu ne peux te rendre qu’à Jérusalem. Si Jérusalem t’adopte, comme elle adopta Judas Machabée, il n’y aura pas de gloire au dessus de ta gloire. Tu passes à fils de Dieu qui délivre son peuple pour la troisième fois. A Jérusalem, tes ennemis sont les partis. Us seront tous contre toi, si tu te proclames un parti. 11 faut t elever sur eux tous : exploiter leur passion commune. Si tu prends cette place, tous s’accorderont à t’admettre comme fils de Dieu; car à Dieu seul ces orgueils se résignent à se sou-

mettre. Le sagan, le grand-prêtre, le grand college, le sanhédrin, les synagogues, les saducéens, les pharisiens, les esséniens, les boëthusiens, les hérodiens, les zélotes, tous croiront ne pas abdiquer en se pliant à la parole, qui, au nom de Dieu, vient leur dire : votre patrie est à vous! Alors les miracles se feront tout seuls, sous ta main. Le Temple s’ouvrira à toi comme devant l’arche du Seigneur. Toutes tes voies seront pavées de roses; tes jours seront un hymne; tes nuits une danse d’astres, qui résonneront de ton nom comme du nom de Dieu. Dis, rabbi, dis, veux-tu venir à Jérusalem? <

— J’y irai, répondit Jésus d’un accent profond et ému; oui, j’y irai.

— J’en suis heureux, rabbi. Mais rappelle-toi que dans Jérusalem il n’y a d’autre place pour toi que le palais de David ou le Calvaire...

Que la volonté de Dieu s’accomplisse !

Je sortis.

Toute autre parole eût été inutile, inopportune ou imprudente. En traversant la partie antérieure du jardin, je rencontrai Marie. Elle ne nous avait pas dérangés, mais elle avait compris la portée de ma longue conversation. Elle savait quel était le but de ma vie. Marie m’arrêta, et jetant ses bras autour de mon cou, s’écriad’un accent plein de désespoir :

— Oh! Judas, ne me l’enlève pas; je l’aime.

Je fus touché de ce mot qui s’échappait d’un cœur bouleversé. Je lui répondis en lui baisant le front :

— Chère Marie, tu as bien raison. Un cœur comme le tien est digne de cet amour.

Le lendemain, comblé de présents pour mes sœurs, je quittai Tibériade. Antipas, convaincu que j’agissais pour lui, m’ouvrit les caisses de son trésor, et promit de se rendre au paschah. Hérodiade me dit :

— Judas, tout ce qu’une femme a, tout ce qu’une princesse peut... dispose de tout et relevons cette grande maison d’IIérode que le destin démolit.

J’avais quitté Tibériade avec l’intention de me rendre à Séphoris, pour voir les trois fils de Judas de Gamala. Un incident me fit changer de plan. Je vins me heurter à ce petit rien qui décide toujours des grands événements et qui devait avoir une si grande importance dans l’insurrection du peuple juif que j’ourdissais.

J’avais remarqué l’invincible répulsion, l’horreur que la voix, la vue de Jésus Bar Abbas éveillaient en Jésus de Nazareth. En marchant sur les bords du lac, le lendemain, je lui demandai :

— A propos, pourrais-tu me dire pour quelle raison ] tu causes un si profond dégoût au rabbi de Nazareth ?

— Tu es curieux, par exemple!

— Non pas. Seulement, maintenant, j’ai le devoir de connaître tout ce que je peux de cet homme pour en saisir la physionomie complète, sous tous les rapports. Pénétrer directement ces natures mystiques qui visent à la consubstantialité avec Dieu, est aussi difficile que de pénétrer les secrets de l’Etna. Il faut alors les déshabiller en détail, à leur insu.

— Tu as décidément fixé tes vues sur ce rabbi?

— Décidément? Non. Mais il a des aptitudes, des traits qui, bien dirigés, pourraient nous donner un porte-voix et un porte-drapeau assez convenable.

— Pour moi, j’ai contre cet homme les mêmes préventions que j’avais contre le Baptiste, dont, par bonheur, nous sommes débarrassés.

— Lesquelles donc? •

— Le rabbi de Nazareth jouera la partie pour lui-même, en se servant de nos dés pipés — s’il joue dans notre jeu. Mais il ne donnera pas dans le panneau. C’est si doux

d’être adoré comme fils de Dieu, en se grattant les

ongles, en contant des historiettes morales, et, dans le

désœuvrement, en donnant des pilules aux femmes hystériques et en leur faisant cracher le diable. Ces rabâcheurs de phrases creuses, que personne ne comprend, pas même celui qui les débite, ne risquent pas leur cuir bien graissé en se mettant à démolir des Césars. Démolir des Césars! Peste! il faut avoir de la barbe au cœur, plus que sur les lèvres et au menton. Nous voulons autre chose, nous : un messie cuirassé.

— Mais cela a été dit; et, en le redisant, tu t’esquives de la question que je t’ai adressée.

— Je ne m'esquive jamais quand il y a des coups à recevoir et à se vanter d’une honte. J’étale mes plaies avec volupté — pour donner la nausée à ceux qui les ont faites.

— Sapristi ! tu deviens attendrissant. Serais-tu converti au royaume de Dieu de ton neveu? T’aurait-il promis une place dans ce royaume?

— J’aurais préféré qu’il m’eût donné une place à 'son écuelle, s’il en avait une bien garnie. Mais voici la raison de notre brouille, au moins, je pense, car je ne suis pas bien sûr pourquoi il me glorifie toujours du nom d’infâme, toutes les fois qu’il me trouve sur ses pas. Infâme! Qu’est-ce que cela signifie donc? Je crois que cela vient du latin in fama , ou de quelque chose qui signifie avoir toujours faim. Eh bien, ma foi, petit, tu as doublement raison : j’ai toujours faim, moi.

— Tu es aussi savant que Gamaliel, le fils de Siméoo. Ton explication de l’infâme est admirable. Mais commence ton histoire.

— La voici en deux mots. J’avais rendu service au commandant de la quatrième légion dans la Germanie; un de ces services que l’on oublie rarement. Revenu de la guerre gueux comme un lépreux, devenant de jour en jour plus chenapan à Jérusalem, j’avais entendu dire que ce Claude Pellas, le commandant de la quatrième, s’étant brouillé avec Auguste, avait été exilé dans la Gaulonitide et avait obtenu de vivre dans la Galilée. C’est celui même qui a fait cadeau aux matelots du Capharnaüm de leur

ÎS6

belle synagogue. Je me décidai à aller le voir. J’y fus, eu effet, et je le trouvai dans ce beau village de Nazareth, entouré des soins d’une excellente femme, mariée à un charpentier nommé Joseph. Mon Romain me reçut comme un Parthe. “ Qui es-tu? Je ne te connais pas. Va à l’enfer et laisse-moi la paix. » Je lui laissai sa paix, et la mienne par dessus le marché, car je me mariai. En visitant mon Pallas, je rencontrai une veuve, sœur du charpentier, qui avait un morceau de bien du côté de Bethléem. J’épousai le morceau de bien et la veuve, et sa mauvaise humeur avec.

— Les veuves ont toujours tort; cela ne se discute plus.

— Et cependant, la mienne, possédée de cinq ou six douzaines de légions de démons, voulait toujours avoir raison. “ Jésus, ne bois pas Jésus, ne joues pas. Jésus, ne te querelles pas toujours avec le monde. Jésus, ne dis pas des mots gentils aux femmes des coins de rues. Jésus, travaille. «Travaille surtout! C’était son dada! Travaille! travaille! Comme si c’eût été une fête que de coudre des savates du matin au soir, et puis le lendemain encore, et le surlendemain, et toujours pendant des semaines et des mois! Tonnerre des tonnerres ! Manier l'alène après avoir manié la lance et l'épée! se couvrir la poitrine d’un tablier de peau de bouc après l’avoir eu couverte d’une cuirasse d’acier! se couper les doigts avec un tranchet après avoir reçu des balafres et des coups de dague à la guerre! Ah! vieille charogne ! va, tu ne me diras plus travaille, travaille...

— Est-elle morte, donc?

— Dieu merci, oui. Enfin, comme tu vois, la femme chagrine et moi nous vivions fort mal ensemble. Elle m’avait cependant attrapé un marmot dans mon ivrçsse, une de ces nuits froides de l’hiver, où, au pis aller, on se fait de sa femme un poêle. Le marmot était gentil : il ne me rassemblait pas du tout. A deux ans, il buvait du vin, croquait des piments, et mordait sa mère. Ma femme avait toujours été maladive. Mais voilà quelle s’avise

ES MEMOIRES UE Jl'DAS.

maintenant d’être malade tout à fait. De son métier, elle cardait. Obligée de se mettre au lit définitivement, elle envoya quérir à son frère une de ses filles pour l’assister et soigner son mioche. Un jour, en effet, ou plutôt un soir, en rentrant chez moi, je trouve une jeune fille grande à porter un mari, et un amant par dessus, qui m'aborde timidement et me prodigue du « mon oncle » à toutes les questions. Je ne remarquai pas cette fillette. J’ai su depuis qu’on la trouvait belle.

— Tu ne la vis donc jamais?

— Je la vis, au contraire, pendant un an ou deux, mais ne la regardai pas. Cet objet délicat, blanc, diaphane, se dérobait à mon regard qui était habitué aux grosses prises de mon gibier de la nuit. En définitive, ma femme mourut et me laissa sur les bras un marmot et cet appendice de jeune fille, dont je ne savais que faire. Une circonstance vint me tirer d'embarras et me présenta un moyen de l’utiliser.

— Es-tu donc si peu inventif pour trouver un moyen d’utiliser une demoiselle?

— Ne ris pas, Judas; j’y répugnai. Il y a des préjugés qui s’implantent dans l’âme comme dos crochets de fer, et on a beau faire, on ne les déracine jamais. Ma petite, qui s’appellait comme sa mère, Mirjam, allait, tous les soirs, chercher de l’eau à la fontaine du Dragon dans une jarre qu’elle portait sur sou épaule droite. Il paraît quelle fut rencontrée par quelqu’un qui, la trouvant de son goût, la suivit jusqu’à ma demeure, et prit des renseignements sur elle et sur moi.

— Je suis persuadé que l’on donna sur toi des renseignements rassurants et flatteurs.

— Si rassurants et si flatteurs, te dis-je, qu’un jour... tu connais Cneus Priscus, je crois.

— Si je le connais!

— Eh bien , cet ours mal léché , m’aborda un jour comme par hasard, et, me faisant l’honneur de me considérer comme un vieux légionnaire romain, m’invita — à

propos d’un anniversaire de bataille, perdue par Tibère, que l’on fêtait comme gagnée — à aller à un banquet de sa centurie.

— On ne refuse pas de boire à l’honneur de César, que diable!

— C’est précisément ce que je me dis. Je vais. Je cause : on s’échauffe ; on se querelle ; on se dit des mots gros comme la tour de David ; on se donne des coups de dague, et ceux qui en reviennent, deviennent après des amis. Ce fut l’histoire de mon banquet. Je me résume.

— Ne te gênes pas : va toujours.

— Après des détours très gauches, Cneus Priscus me dit que le commandant de je ne sais quelle légion était amoureux fou de ma nièce. J’étais déjà bien avant dans une belle ivresse de vieux Chios; cependant l’idée de faire une bonne spéculation de ce morceau de chair sans sang, flamboya devant mes yeux. — Ma nièce se vend et ne se donne pas, répondis-je d’un ton sentencieux comme le vieil Iïillel. — Et qui t’a dit, grand drôle, qu’on la voulait gratis, ta nièce? A combien la livre la vends-tu? — Je l'estime en gros. — Alors? — Mais, j’en demande dix mille sesterces... — Je t’en accorde quinze mille. Veux-tu les jouer maintenant et en gagner trois ou quatre fois autant, t’acheter une échoppe de manches de couteaux, et vivre tes vieux jours au milieu des cornes de bœuf et de bélier?

— Je te joue l’âme, si tu veux la mettre en enjeu, si tu en as une d’abord, et j’en ferai des semelles à sandale de prêtre. — En avant donc : mais aux dés. — Les voici : regarde-les. — C’est bon, mais de l’argent? — Est-ce que tu ne me dois pas quinze mille sesterces ? — Est-ce que tu ne me dois pas ta nièce? — Mais prends-la donc: ou veux-tu que je te l’emballe dans de la paille? — C’est bien alors. J’irai la chercher. Seulement, il nous faut convenir de certaines précautions. — Desquelles ? — J'irai demain soir, à minuit , et j’aurai une litière où la poser convenablement. — Aie tout ce que tu voudras. — Criera-t-elle?

— Cela te regarde. Je t’ouvre la porte; je t’amène dans

sa chambre; tu me donnes l’argent,.... et le diable t’emporte. Nous jouons. Je gagne cinq mille sesterces. — Je t’en dois vingt mille, camarade, dit Cneus Priscus; à demain soir.

— Et vint-il?

— S’il vint ! exact comme le gnome du monument d’Hircanus. A minuit, une litière portée par quatre esclaves noirs s’arrêta à ma porte. Cneus me remit une bourse avec l’argent : vingt mille sesterces! Tandis que je les comptais, il entra dans la chambre où Mirjam dormait, ayant dans ses bras mon marmot. On jeta le marmot de côté, on enveloppa la tête de la jeune fille dans je ne sais quoi, une couverture, on l’enleva comme une plume, et deux minutes après elle avait disparu. Si le marmot n’eût pas crié, rien n’aurait interrompu l’imposant silence de la nuit.

— Et tu ne sais ce que ta nièce est devenue depuis?

— Voilà bientôt deux ans que je n’entends plus parler

d’elle. Elle s’est éclipsée, si toutefois elle est encore de ce monde.

— Et c’est le commandant d’une légion romaine qui te l’a payée?

— Cela, c’est une autre affaire. J’ai cru reconnaître les esclaves noirs...

— Les noirs se ressemblent tous.

— Voilà précisément ce que je me suis dit depuis.

— En vérité, Jésus, tu as fait là une bien belle infâme chose, puisque l’infâme te chatouille.

— Tu parles comme les sots. Vo} ? ons. Un homme qui paie quinze mille sesterces — et Cneus m’en a volé au moins autant — un homme qui achète cette friandise au prix auquel il aurait acheté un esturgeon de la Tyrrhénienne, ce n’est pas pour la tuer. C’est qu’il en est stupidement amoureux. Or, que fait-on des femmes que l’on aime? On se met à leur service. Eh bien, niais, que pouvait espérer cette petite mendiante, de ma nièce? Tout au plus, d’épouser un vigneron de son pays. La belle affaire!

J’ai fait d’elle une petite reine. J’aime ma famille, moi ; et je travaille à sa grandeur, à sa splendeur.

— Il paraît cependant que les autres ne prennent pas la chose avec la môme magnanimité de vue.

— Mais oui, ce rustre petit charpentier de mon neveu aurait peut-être préféré, lui, de voir sa sœur la servante d’un chamelier. Car je suppose que la petite a dû écrire, ou renseigner sa mère sut* sa position, et que le petit Jésus en sait là-dessus plus long que moi. La première fois qu’il me vit, il me prit au cou, en criant : « Infâme, qu’as-tu fait de ma sœur! » Et, depuis, toutes les fois que je me croise avec lui, il m’assomme toujours de cette injure : « Qu’astu fait de ma sœur! » Imbécile, est-ce que je le sais, moi?

Ce récit me jeta dans un ordre d’idée inattendu. La vue de Bar Abbas m étant devenue insupportable, je l’envoyai seul à Séphoris et je pris le chemin de Jéricho et de Bethléhem.

— Est-ce que je le sais, moi? avait dit Bar Abbas.

— Je suis sur les traces, me dis-je en moi-même.

Trois jours après, à midi, je me présentai à la porte de

la maison solitaire de Berachah, la vallée de la Bénédiction, résolu, cette fois, d’entrer à tout prix et de voir la veuve de Caius Crispus, qui devait probablement savoir quelque chose de Mirjam, la maîtresse d’un camarade de son mari, la sœur du rabbi de Nazareth.

Mon à tout prix devint inutile. Je trouvai Moab à la porte entrouverte, se rissolant les jambes au soleil. La vue de Moab rejeta ma pensée sur la femme du cirque, et le chaos se fit pour un moment dans mon esprit.

Moab était encore un peu convalescent de ses blessures. Néanmoins, il me sembla moins affecté de ses blessures que d’une profonde tristesse. Il avait l’air abattu, découragé, suant les larmes de partout.

— Oh! que je suis heureux de te voir, Moab, m’écriai-je en arrêtant mon cheval et sautant à bas pour lui exprimer de plus près ma joie. Tu ressuscites, mon garçon. Oh! que tu es brave, brave, brave! Cent comme toi, et Pilate

LES MÉMOIRES DE JUDAS. îll

irait ramer sur une barque du Tibre. Comment vas-tu? Où as-tu été jusqu’ici? Tu ne sais pas? ton chef, le Baptiste, a été servi à table chez Antipas à Makaur comme l’agneau du paschah.

— Il s’agit bien de lui, il s’agit... s’écria Moab en soupirant.

— Mais qu’as-tu donc, mon ami? puis-je faire quelque chose pour toi? Tu sais, ne te gêne pas. A propos, Moab, puisque je suis là, il faut que je remercie le maître de cette maison qui, une nuit, il y a une douzaine de jours de cela, m’accorda un abri contre l’orage.

— Il n’y a pas de maître ici, dit Moab d'un ton rogue.

— Enfin, il y a quelqu’un.

— Il y a une maîtresse : mais tu ne peux pas la voir.

— Pourquoi cela? Est-ce que je dévore les femmes, moi? ou bien suis-je un si affreux épouvantail à les faire accoucher si elles sont enceintes, ou un gredin à les enlever si elles sont vierges?

— Non : mais elle ne reçoit pas en ce moment.

— J’attendrai en me reposant, car j'arrive de loin, mon ami.

— Ce n’est pas une question d’heure. Ma maîtresse a été frappée d’un malheur, et elle se meurt de tristesse.

— Dame! raison de plus pour me présenter à elle. Un peu de distraction, la soulagera peut-être de sa douleur.

— Tiens! Au fait, tu pourrais bien avoir raison. Mais je ne sais pas si cette distraction ne la choquera point.

— Est-elle jeune, ta maîtresse? D’abord, qu’entends-tu par maîtresse? car tu sais...

— Je suis son chien, son pauvre chien, à cette belle et noble jeune femme.

— A la bonne heure ! Eh bien, Moab, tu peux me laisser passer. Une vieille femme te gronderait peut-être ; une jeune femme t’aurait grondé aussi, si jetais un vieux sage, morose, donneur de conseils. Je te promets de rire, moi.

— Oh! si tu pouvais l’égayer, Judas !

Si2

— Essayons, Moab, essayons.

J’entrai. Et de peur que Moab ne se repentît, je lui laissai les brides de mon cheval dans les mains, et en deux enjambées, je me trouvai sous le petit portique, devant la porte de la maison. Il n’y avait personne. J’avance, je fais du bruit. Enfin, j’aperçois une jeune esclave qui vient à ma rencontre tout étonnée de me voir là.

— Introduis-moi chez ta maîtresse.

— Mais, qui es-tu, étranger?

— Ta maîtresse le sait. Précède-moi chez elle.

Noah ne répondit plus un mot, elle traversa une cour découverte à l’intérieur que les Romains appellent cavœdium ; elle entra dans le tablinum , où l’on reçoit les hôtes, ouvrit une porte à vitres dans le fond de cette pièce sous un petit portique qui donnait sur la partie postérieure du jardin, et me montra sa maîtresse.

J’avais suivi Noah sans dire un mot.

— Maîtresse, dit la jeune fille, un étranger qui dit être connu de toi, demande à te voir.

— Je n’ai pas dit connu, jeune fille. J’ai dit : Ta maîtresse le sait — en supposant que cette noble dame eût été instruite par ses esclaves, qu’une nuit, il y a environ une douzaine de jours, un voyageur demanda un abri pendant l’orage et que la porte de cette maison s’ouvrit à sa prière. Ce voyageur, noble dame, c’est moi, qui maintenant vient te présenter ses remercîments.

Ces phrases, que je trace ici couramment, eurent bien de la peine à se former dans mon cerveau alors, et à sortir de ma bouche. Jetais interdit. J’avais devant moi cette femme du cirque, qui, depuis un mois, dominait ma pensée, remplissant mes rêves, et fouettant le mouvement de mon cœur. Ma stupéfaction redoubla, lorsqu’en me répondant, elle m’adressa la parole en langue juive.

— Je ne sais quel abri tu as trouvé ici. Ma porte s’ouvre toujours à ceux qui y frappent. Les remercîments sont de trop pour un devoir accompli.

— C’est précisément parce que cela pourrait ressembler

à un devoir que je te remercie. Le devoir est la plus lourde de toutes les corvées.

— On ne m’a pas appris cela.

— Mais permets-moi, noble dame, d’exprimer ma satisfaction de trouver une compatriote où je pensais trouver une étrangère.

Ida ne répondit rien. Elle reprit une nimbe quelle avait cessé de coudre lorsque j’entrai, et continua son travail de l’air d’une personne qui désire finir l’entretien. Mais ce n’était point mon avis.

— La vue de cette maison du haut de la colline, continuai-je, est ravissante. On croit plonger le regard dans une corbeille de fleurs et de verdure. C’est une surprise au milieu de ces montagnes désolées.

Même silence de la part d’Ida. Je commençais à m’inquiéter.

— J'ai cru voir des roses dans tes beaux vases de faïence d’Italie. C’est un prodige à cette époque de l’année. J’arrive de Tibériade; eh bien, à la Maison dorée, il n’y en avait plus.

Ida ne m’écoutait pas. Elle était absorbée ailleurs, et me paraissait abattue et découragée. J’insistai.

— As-tu entendu parler de ce beau pays de la Galilée, noble dame?

— Peu.

— Oh! c’est l’Eden des Indes sous le ciel de la Syrie. Rien n’y manque. Les messies eux-mêmes y poussent en plein air.

— En as-tu vu des messies?

— Si j’en ai vu! J’en ai fait une emplette.

— Pour quel usage ?

— Dame! à tout faire. C’est mon commerce.

— Tu les revends alors ?

— Non : je les loue.

Mais à quoi peut-on employer un messie?

— A quoi? A cent petits rien et à mille grandes choses. D’abord, ils font des miracles.

— Peuvent-ils adoucir la mort à ceux qui la désirent et ont peur de se la donner?

— Ils font mieux que cela : ils ressuscitent ce qui est mort.

— Même un cœur desséché?

— Cela passe la limite de leur pouvoir.

— Je m’en doutais bien, fit Ida en soupirant.

— Et tu avais raison. Mais il y a un magicien qui accomplit ce que Dieu lui-même n’essaierait point.

— Comment l’appeles-tu ce mage?

— Amour.

Ida plia la tête sans répondre, et un instant après je vis une larme tomber sur sa main.

— Veux-tu voir le messie que j’ai engagé à venir jouer des miracles à Jérusalem, noble dame?

— L’as-tu donc dans tes bagages?

— Je l’attends dans quelques semaines. Je t’assure qu’il est très fort. Je l’ai vu, ce sabbath dernier, dans la synagogue de Capharnaüm inviter le peuple à le manger et à le boire, sans sourciller.

— Et on l’a mangé?

— Plus souvent. On a eu peur de se casser les dents : les femmes surtout se sont sauvées en pressant leur voile sur leur bouche. Connais-tu Capharnaüm?

— Non.

— Eh bien, ces belles femmes et ce tas de pêcheurs, de tanneurs, de matelots, ont commencé à crier : Quoi ! qui l’aurait jamais cru que le fils du charpentier de Nazareth voudrait nous tendre un piège pareil?

— Comment se nomme-t-il ton messie?

— Jésus le Nazaréen, fils du charpentier Joseph.

Ida tressaillit et se tut.

— On allait le lapider. Alors moi, et l’oncle de ce messie, Jésus Bar Abbas, nous nous sommes interposés ; nous l’avons sauvé, et enrôlé dans notre troupe sacrée, pour le paschah prochain.

Ida, déjà bien pâle, devint comme une morte. Je ne

doutais plus que Ida ne fûtMirjara, la sœur du Nazaréen ; mais je voulus avoir une conviction plus complète.

— Veux-tu donc, belle dame, que je t’amène un jour mon messie ici? Je passe souvent devant ta porte : je vais voir ma mère à Bethléhem.

— Merci, dit-elle, je ne suis pas curieuse.

— De miracles, je le crois bien. Il est plus facile de faire des miracles que de nobles actions. Mais le rabbi de Nazareth ne rend pas seulement la vue aux aveugles et les jambes aux perclus; il guérit les cœurs malades.

— J’en doute.

— Cependant, j’ai été témoin d’un tel miracle. Je connaissais une jeune fille de Magdala qui avait quitté son amant à Jérusalem et s’était enfuie le cœur saignant d’amour. Je l’ai trouvée à Magdala, j’ai soupe avec elle et avec mon rabbi, qui l’avait radicalement guerie.

— Elle n’était pas malade alors, riposta Ida en soupirant.

— Tu es bien triste, jeune femme, repris-je. Pardonnemoi mon indiscrétion. Mais j’ai vu une larme tomber sur ta main, et il en roule encore dans tes yeux. Je suis un étranger : mais je suis jeune, mon cœur n’est pas endurci aux malheureux, j’ai la joie tout le long de mon chemin; pardonne-moi si j’ose te dire : la douleur d’une femme est la négation de Dieu. Puis-je faire quelque chose pour la soulager ?

— Merci. Tu te trompes ; je n’ai pas de douleur.

— Il m’avait semblé cependant...

— Tu t’es trompé. Noah, offre à cet étranger des raffraichissements, s’il en désire.

Ida se leva. Elle me donnait congé.

— Je ne pensais pas t’offenser, noble dame, répliquai-je. Mes yeux ont été indiscrets, mon cœur est un sot. Je me souviendrai de cette leçon, et peut-être d’autres en souffriront. Mais tu es la femme d’un étranger, à ce que l’on m’a dit. Tu es Juive; toi seule as un air de deuil au milieu des splendeurs qui t’environnent. J’ai souf-

fert sur le sol étranger des chagrins que personne n’a consolés.... Si je t’ai offensée en disant: puis-je te rendre quelques services, en ayant reçu un de toi, pardonne-le moi. J’aurais cru manquer au devoir d’homme en agissant différemment.

Je m’étais levé aussi et j’avais dans la voix une telle émotion, et un air à la fois si fier et si pénétré, que Ida s’arrêta, et m’inonda de son regard, plein comme le soleil à midi. Mon Dieu! quelle était belle cette jeune femme!

Elle portait une longue robe violette très montante, serrée à la taille par une ceinture de soie noire, et les boucles de ses cheveux d’or, rejetés en arrière, tombaient sur ses épaules et sur son sein. En me regardant, sa figure si triste s’anima un moment ; le sang courut à ses levres, qui auraient fait pleurer d’envie les feuilles d’une rose de Pestum, ses petites narines s’enfièrent.

— Je t’ai dit merci, répliqua- 1- elle, je te le répète. Tu n’as aucun service à me rendre. Si j’avais une douleur, ce serait de celles qui durent toujours, même alors qu’on les croit éteintes, qui déchirent et ne tuent point. Mais je n’ai pas de chagrin; surtout je n’ai aucune indélicatesse à te pardonner.

— Merci, noble jeune dame; je ne me serais jamais pardonné ma gaucherie.

— Je te dis même plus, ajouta Ida : si une autre fois l’orage, la fatigue, le soleil, enfin, si une raison quelconque t’oblige à demander un abri, n’wiblie pas de frapper à ma porte, tant que je reste ici.

C’était tout ce que je voulais savoir ; c’était cette conclusion que je souhaitais le plus dans ma vie. Je saluai et sortis, ivre d’amour, fou de désirs, ayant le vertige dans les yeux et dans le cerveau.

— Eh bien, a-t-elle ri? me demanda Moab en venant à ma rencontre.

— A peu près. Ne pense pas qu’il soit aussi facile de faire rire une femme, en cet état, que d’édifier le Temple, quand on possède les richesses de Salomon. Rire ! bigre! J’aurais

voulu quelle m’eût demandé... Oh! l’étourdi que je suis! J’avais porté ce beau collier qu’Hérodiade m’a donné pour en faire cadeau à ta maîtresse, et je l’ai oublié. C’est quelle m’a frappé, Moab, m’a frappé au cœur. Je le lui présenterai la prochaine fois. J’ai besoin de te parier, Moab. Je suis fou de ta maîtresse : je l’aime.

— Quoi ! s’écria Moab.

— Eh bien! oui, je l’aime ; je l’aime à en mourir.

— Tu peux mourir alors, répondit Moab froidement. Tu ne passeras plus ce seuil, ou je te tue, ou tu me tues.

— Es-tu fou ?

— Écoute Judas. J’ai quitté ma femme et mes enfants le jour où j’ai embrassé la doctrine des esséniens. J’ai adopté cette jeune et noble fille dont tu vois la splendeur du visage et ne peux pas voir la splendeur de lame. Je me suis dévoué à Ida, comme ma main s’est dévouée à ma vie. Si elle me demandait à démolir le Temple avec mes dents, je commencerais à le dévorer dès demain. J’ai donc le devoir de veiller à sa paix, à son honneur, à son âme. Tu aimes Ida? dis-tu. Tu l’aimes? Eh bien, on n’aime des femmes comme celle-là que lorsqu’on les a épousées. Hache-moi en morceaux, je te pardonne comme si tu étais maniaque; mais ne t’avise pas de salir cette femme de ton amour, même en rêve, car je t’arrache le cœur comme à une bête féroce et t’écrase comme une bête immonde.

Et en disant cela, il me jeta à la porte et la ferma.

J’étais confus. La brutale apostrophe de Moab me plongeait dans un désordre d’esprit qui frisait l’hébétement. Une seule chose n’admettait plus de doute : que cette Ida était la sœur du rabbi de Nazareth. J’ajoute encore. Il y avait bien eu un Caius Crispus commandant la cavalerie de la 12° légion, qui habitait Jérusalem lorsque Pilate habitait Antioche; mais ce Crispus avait-il jamais épousé la

jeune fille qu’il avait achetée et fait enlever? Était-il mort? Avait-il divorcé sa femme? Avait-il quitté sa maîtresse? le cavalier que j’avais vu chez Ida, la nuit de l’orage, était-il Pilate, ou quelqu’un de sa maison? Qu’était-il allé faire, à cette heure, par un temps pareil, dans cette maison? Je pouvais creuser tout cela, aller au fond de cette intrigue; et j’avais peur de connaître la vérité. Le mot « épouser une telle femme, un tel ange, » me crispait la figure d’un sourire de forcené, et me mettait le délire dans le cœur.

J’avais été frappé de la figure d’Ida au cirque. J’en avais caressé l’image en l’enfonçant de plus en plus dans mon cœur pendant un mois, et je la trouvais plus belle encore, plus diaboliquement saisissante. Mon amour avait éclaté comme un vase qui enferme une liqueur fermentée. Fallaitil résister à ma folie? Fallait-il y céder, l'épouser, sauf, la passion assouvie, à la répudier, la tuer, me tuer? Mais d’abord, consentirait-elle à ce mariage, si j’osais le lui proposer? Quel piège me tendait-on? y avait-il un piège encore? J’étais idiot, ridicule.

Je méditais tout cela et mille autres extravagances en avançant lentement sur la route de Jérusalem. J’essayai de me distraire.

Je me rendis le soir chez Hannah et lui rendit compte de mon voyage. Il fut enchanté de l’acquisition du N;izaréen. Jésus avait déjà fait ses premières armes à Jérusalem, et non sans succès. Hannah l’avait entrevu, en avait entendu parler; et il était maintenant plus ardent que moi-môme. Il avait vu Claudia qui l’avait ensorcelé.

Avec lui, Claudia avait tenu un langage plus précis. Il s’agissait, en outre, d’expliquer pourquoi Pilate, qui paraissait dormir et veillait de tous ses yeux, avait fait venir une légion de plus dans la Samarie, une autre en Galilée, une troisième à Bethléhem et augmenté de plusieurs cohortes la garnison de Jérusalem môme. Claudia fut explicite, nette, sans réticence. Elle dit au sagan :

— Pilate veut être proconsul en Espagne, son pays.

A Rome, on achète tout. Nous n avons pas d’argent. Votre Temple, votre tombeau de David, sont riches. Vous voulez vous débarrasser des Romains : nous voulons nous débarrasser de vous. Vous gagnez l’indépendance et tout ce qui vous plaira. Que gagnerons-nous, nous? Eh bien, faites votre insurrection. Nous vous laisserons agir, mais étant en force de pouvoir vous écraser à notre gré. Nous tiendrons nos soldats dans les trois tours, dans le palais d’Hérode, dans la forteresse Antonia. Vous pouvez acheter une capitulation au prix des trésors que je vous ai indiqués. Avec cet argent, nous achetons les soldats qui, pouvant vaincre, pourraient avoir de la répugnance à se rendre, les officiers qui pourraient résister, le légat de Syrie qui pourrait exécuter, lui, ce que nous ne ferions pas, l’impunité de la reddition, et le gouvernement d’Espagne. Il faut pour cela des millions et des millions. Êtes- vous disposé à acheter votre rédemption?

Claudia avait résolu toutes les difficultés soulevées par le sagan, dissipé tous ses doutes. Hannah était séduit, convaincu, empressé. Seulement, il fallait que le soulèvement du peuple fût tellement imposant, que Pilate pût sembler avoir cédé, ne voulant pas qu’on lui demandât comme à Varrus : Qu’as-tu fait de nos légions? Or, pour emporter ainsi le peuple, pour réunir en un seul élan tous les partis et toutes les classes, il était* nécessaire que quelque prophète, ou messie bien autorisé, eût fait cet appel aux armes au nomdeDieuetde la patrie. Tout autre, outoutautrenom, quelle que fût sa position sociale, eût échoué. Le sagan parut donc ivre de joie en entendant le portrait que je lui j détaillai du rabbi de Nazareth; et nous convînmes de hâter les apprêts et de disposer les âmes, pour frapper le grand coup au prochain paschah.

En quittant le sagan je me rendis chez Claudia. Elle m’accueillit à bras ouverts, comme un vieil ami. Je lui donnai, à elle, des détails plus complets, et évaluai les chances de l’entreprise avec plus de calme. Mes questions l’embarrassèrent peut-être un peu plus que celle du

LES MÉMOIRES DE Jl’DAS.

sagan. Mais, en réalité, je prêtais fort peu d’attention à ses réponses. Une chose cependant me frappa parce qu elle-même en était pénétrée. Elle me dit, après m’avoir raconté la scène qui avait suivi mon départ, entre elle et son mari, que celui-ci, depuis cette soirée, était devenu invisible et semblait horriblement triste. Il venait au prétoire à l’heure de la justice, puis s’enfoncait dans sa tour solitaire et n’en bougeait plus. Claudia ne l’avait entrevu, depuis bientôt un mois, que deux fois, pour lui donner deux lettres de Tibère. Claudia commençait à soupçonner que son mari l’aimait.

J’eus peur de mettre cette louve sur les traces d’Ida et d’approfondir cette coïncidence de mélancolie. Je lui dis toutefois :

— Claudia, connais-tu Caius Crispus ?

— Je l’ai vu à Joppa lors de mon arrivée en Syrie.

— Est-il mort maintenant?

— Il yahuitjours, il vivait, jesuppose, en ayant entendu parler. Je ne sache pas qu’il soit mort depuis.

— Connais-tu sa femme?

— On me l’a montrée à Rome maintes fois. C’est une des Lesbiennes le plus à la mode, la plus connue dans les thermes, ayant pour amant le gladiateur Lydius, et pour fellateur l’affranchi Cerinthus.

— A Rome! sa femme n’est donc pas en Asie?

— Que je sache au moins.

— Mais aurait-il répudié sa femme de Rome et se serait-il marié de nouveau en Syrie?

— J’en doute. Terentille est riche. Elle est fille d’un sénateur; et Caius Crispus est un gueux, un légionnaire qui eut du bonheur. Quant à une femme qu’il pût avoir pris en Syrie, il n’y aurait rien d’extraordinaire. Tous nos légionnaires se marient dans les provinces où ils sont en garnison; puis, quand ils vont ailleurs, écrivent à leurs veuves désolées : « Ma chère amie, je suis mort le vingtcinq du mois dernier, ne m’oublie pas trop, console-toi comme tu pourras, ne t’enlaidis pas pendant ton veuvage

et adieu. » Nos légionnaires, soldats et officiers, répètent ces mariages pour une saison ou deux, partout où ils vont, en Germanie, en Espagne, dans la Gaule, en Judée, sous tous les climats.

J’en savais assez. La destinée de cette pauvre jeune fille galiléenne venait de m’être expliquée. Je méditai dessus toute la nuit : ma conviction fut complète. Ida était une victime et aimait son bourreau, ne se doutant guère de son sort.

A l’aube, le lendemain, je montai à cheval et me rendis au galop a Berachah. Moab veillait du haut de sa tourelle. La porte était fermée.

— Ah ! Judas! me cria-t-il de sa place sans se déranger; c’est toi? Est-ce que tu as réfléchi à mon conseil.

— Il s’agit bien de ton conseil, Moab. Je viens révéler à ta maîtresse le plus infâme guet-apens qu’on ait pu tendre à une femme et qu’on lui a tendu.

— Vraiment! s’exclama Moab étonné : parle donc.

— Mais ce n’est pas à toi que je dois le raconter, ce n’est pas toi que je puis prendre pour confident dans une affaire si délicate.

— C’est bien. Va alors la conter ton histoire, au Monument du grand-prêtre.

— Moab, finissons cette plaisanterie qui commence à me choquer.

— Tant pis. Mais si tu commences seulement à te choquer de ce que tu appelles ma plaisanterie, je suis choqué tout à fait de ce que j’appelle moi ton impudence. De quel droit viens-tu te faufiler ici pour attenter à l’honneur d’une noble dame qui cherche la paix et la solitude?

— Mais je viens, au contraire, pour l’éclairer..,

Sur quoi?

— Mais, brute que tu es, son mari Caius Crispus n’est pas mort.

— Et que nous importe , à nous, que ton Crispus soit mort ou non ?

— Ta maîtresse n’est pas veuve.

LES MÉMOIRES DE Jl'DAS.

— Elle veut letre.

— Elle pleure comme un amour éteint ce qui n'a été qu’un infâme marché.

— Tous les marchés sont infâmes; celui que tu fais en ce moment, compris.

— Moab! Moab! ma patience est à bout.

— Après?

— Mais je t'en supplie, Moab, laisse-moi voir ta maîtresse. Je viens lui porter la joie. C’est ainsi que tu l’aimes donc?

— Ne t’inquiète pas comment je l’aime. Ne t’inquiète pas de ce qui nous regarde. Ne t’inquiète pas du passé de ma maîtresse et d’en pénétrer les angoisses. Ma conclusion est celle-ci : je connais la pudeur, la pureté, le parfum de cette violette que je garde depuis environ deux ans, et quelles que soient les apparences et les ombres qui ont voilée, peut-être terni sa candeur, il n’y a pas une fille de Sion qui puisse se comparer à elle. Je la vois malheureuse et seule. Seule, car je suis pour elle tout, moi étranger; je suis pour elle père, frère, protecteur, gardien. Je l’ai adoptée, moi, à qui ma foi défend d'aimer la femme que j’avais choisie, l’enfant qu’elle m’avait donnée. Je ne comprends pas ma foi; je ne la discute pas. Je la trouve cruelle, insensée, immorale; mais ne l’ayant pas inventée moi, l'ayant acceptée, je la respecte en déchirant mon cœur la nuit, en étouffant mes larmes le jour. Eh bien, cette pauvre créature sur laquelle je veille, frappée par une suite de malheurs dont Dieu seul peut comprendre et justifier la dureté, cette pauvre victime a besoin d’un protecteur qui la défende, d’un cœur qui l’aime noblement et purement. Ta flamme, Judas, me paraît une de ces lueurs que l’on voit la nuit dans les cimetières, un étincellement de la putréfaction.

— Tu te trompes, Moab.

— Laisse-moi me tromper; il n’y a pas du mal. De tous les hommes que j’ai connus, Judas, tu es celui que j’aime le mieux après le Baptiste; que j’estime le mieux, malgré

ton impiété, tes vices. Tu es l’homme à qui je confierais avec le moins de crainte la destinée et l’avenir d’Ida; car je suis convaincu, quelle t’aimerait un jour, et que ta concupiscence d’aujourd’hui se changerait en un noble amour demain. Si tu continues à voir Ida, ta flamme se répandra de plus en plus, et je ne sais ce qui pourra arriver. Je ne voudrais pas te tuer cependant. Je t’empêche de la voir. Tu la verras, lorsque tu auras demandé à l’épouser.

— Mais, Moab, mon ami, comment veux-tu que j’épouse une femme qui ne m’aime pas, que je connais imparfaitement...

— Voilà pourquoi je t’engage à continuer ton chemin et à nous laisser tranquilles.

— Mais consentirait-elle à ce mariage, lors même que je me déciderais à l’aborder.

— Maintenant non. Mais dès que tu paraîtras résolu, je sais le moyen de la déterminer à tout.

— Mais m’aimerait-elle?

— L’amour ne se cueille pas comme une rose toute éclose par le printemps. Il se prépare, se cultive, se soigne, s’appelle; et sois sûr qu’un jour, quand elle t’aura connu, l’amour viendra.

— Mais laisse-moi essayer encore une visite, laisse-moi lui parler encore une fois, ne fût-ce que pour me décider complètement.

— Que veux-tu lui dire?

— Est-ce que je le sais, moi? Moab, tu n’as jamais aimé

toi.

— Je ne sais pas. Il me paraît cependant que quand je pense à cette infortunée que l’on voulait lapider comme adultère, et que le rabbi de Nazareth a sauvée...

JMoab s’arrêta. Il semblait étranglé par le sanglot.

— Moab, je t’en supplie par le souvenir de ta femme et de ton enfant, que je te promets désormais de ne laisser plus manquer de rien, Moab, je t’en conjure, laisse-moi voir Ida encore une fois : je meurs d’amour pour elle.

— Soit, dit Moab. Mais ce sera la dernière fois. Je me suis explique du reste.

J'allais essayer mon coup suprême et je n’avais pas une idée dans l’esprit, pas un mot dans la bouche. Je ne savais même pas pourquoi je me trouvais là. Mon cœur m 'étouffait.

Ida venait de se lever. Elle était dans une petite pièce à côté de son tablinum (salon de nos jours), une espèce de cabinet (boudoir) où elle rêvait, étendue sur des coussins de soie. Elle était enveloppée dans une stola de laine blanche à grands plis, qui la couvrait depuis la tête, ne laissant voir que des petits pieds, chaussés de brodequins rouges, des pieds si mignons qu’ils paraissaient invraisemblables. Noah avait fini de l’arranger, et lui tendait une coupe de lait tout chaud, pour ce premier repas que les Romains appellent jentaculum. Elle se montra fort surprise, et désagréablement surprise, en me voyant. Moab me précédait.

En réalité, j’avais l’air d’un importun. Cela redoubla mon embarras. Quand on aime, on devient stupide. J’aimais pour la première fois de ma vie. J’abordai donc Ida par une inconvenante gaucherie.

— Hier, lui dis-je, j'ai oublié, noble dame, l'objet principal qui m’avait amené en ta présence. J’avais à te remettre ce collier, qu’Hérodiade, la femme du tétrarque de Galilée, me donna, en disant : Tu le présenteras à la femme que tu aimes le plus. Ida, daigne l’accepter.

— Tu te trompes d’adresse, jeune homme. Il n’est pas pour moi ton bijou; remets-le dans ton écrin.

Et elle ne le regarda même pas.

— Je te demande pardon, Ida, repris-je après un moment d’hésitation. Je n’ai à qui l'offrir, suivant la destination qu’Hérodiade lui donne. Je n’ai pas de femme, pas d’amie, pas de maîtresse, ma mère est vieille, mes sœurs sont riches et mariées. Je suis seul.

— Conserve-le alors pour le temps où tu ne pourras plus répéter ce que tu dis maintenant. Il n’y a pas do motif à ton cadeau pour que je l’accepte.

— Cela m’aurait fait cependant tant de plaisir! Autour d’un autre cou ce collier sera déprécié.

— Cesse, et si tu n’as pas autre chose à me dire, adieu ! Je jetai mon bijou à Noah, en lui disant :

— Rachète ta liberté, quand tu n’auras plus une pareille maîtresse.

Noah rougit, trembla et s’enfuit avec son trésor.

— Eh bien, Ida, puisque tu me condamnes à ne plus te voir, avant de te quitter, laisse-moi te parler.

Ida se leva sur son coude d’un air sévère et offensé, et ne répondit pas.

— Ne fronce pas ton sourcil, Ida : je ne te parlerai pas de moi. Je n’ai pas cherché à te connaître. Quelques épaves de ton histoire sont arrivées à moi toutes seules, inattendues. J’en sais peut-être plus que toi-même, car tu ne te doutes, certes, pas d’avoir été vendue pour 15,000 sesterces. Je connais ton frère et ton vendeur. Je soupçonne qui a été l’homme qui t’a achetée.

— Tu délires, sors d’ici! s’écria Ida.

— Je ne délire point, mais je ne poursuis point. Ton mari n’est pas mort. Il a une autre femme à Rome.

Je croyais frapper Ida à mort : elle se recoucha lentement sur ses coussins. Elle savait donc tout cela. Je continuai :

— Tu as été victime d'une infâme mystification : je te porte ta vengeance.

— Merci, répondit Ida froidement, remporte-la avec toi.

Je m’étais fourvoyé de nouveau. J’essayai d’une autre corde.

— Ida, tu es seule et riche, continuai-je.

— Tu te trompes, interrompit Ida avec un sourire de mépris : je suis pauvre. Tu peux t’en aller maintenant, il me semble, après cette explication.

— Tant mieux, répondis-je. Il y a une richesse qui tache. Mais où est ton père? Où est ta mère? Où est ton mari? Ils sont tous morts pour toi, ou je me trompe sur leur

caractère. A qui donc m’adresser pour lui dire des mots que tu refuses d’entendre?

— Mais, enfin, s’écria Ida avec colère, qui es-tu? Que veux-tu?

— Qui je suis, Moab peut te l’apprendre; tout Jérusalem te le répétera. Ce que je veux, je n’ose pas te le dire.

— Et tu fais bien, car je ne veux rien savoir et rien entendre.

— Es-tu libre, Ida?

— Que t’importe?

— Je dois donc étouffer dans mon cœur le cri qui me dit : Cette jeune fille si rudement éprouvée par le malheur c’est ta destinée !

Ida haussa les épaules avec dédain et se recoucha. Je continuai :

— Je t’ai vue, Ida, la première fois dans le cirque.

— Cinquante mille personnes m’ont vue ainsi que toi.

— Aucune avec mes yeux. Car, depuis ce moment, tu remplis mon âme comme l’âme remplit la vie.

— Fi! dit Ida avec dégoût. Ces passions soudaines et bavardes s’achètent toutes faites chez les poètes et les histrions. Combien te coûte-t-elle, jeune homme?

— As-tu jamais aimé, Ida?

— Que t’importe?

— Oh! si tu as jamais aimé, grâce pour moi!

— Mais, décidément, tu délires, jeune homme. De quel droit t’introduis-tu chez moi, sous un prétexte ridicule, pour venir m’offrir un amour dont je n’ai pas besoin, que je n’ai d’aucune façon autorisé, ni encouragé, que je ne veux pas, que je repousse avec dédain? Chez qui penses-tu te trouver? Quelle ignoble impertinence t’a conseillé cette démarche qui m’offense? Ah! s’écria-t-elle ensuite fondant en larmes, ah ! si je n’avais pas été seule !

Je me levai. Après cela il était impossible de continuer.

— Adieu, Ida, lui dis-je. Tu as mal jugé mes paroles; mais tu as raison. Je me suis mal conduit. Que veux-tu? on n’est pas toujours maître de ses instincts. Je venais

uniquement te prévenir d’un danger, t’éclairer. Tu as mal accueilli mes avances; je me retire. Mais, Ida, rappelletoi ceci : je t’aime. Si un jour, la douleur qui t'égare en ce moment se calme, si le brouillard qui t’enveloppe se dissipe, et si tu as besoin d’un ami qui te console, dis à Moab de m’appeler : je serai toujours prêt, sans rancune, sans tiédeur. Il fallait bien que j’éprouvasse à la fin cette affreuse douleur qui s’appelle le premier amour.

Ida n’entendit peut-être pas un mot de ce que je dis, car la tête plongée dans ses oreillers elle sanglotait. Je me sentais mourir. Le sang envahissait mon cerveau. J’avais envie de me jeter à ses pieds, de la tuer, de la couvrir de baisers et de larmes. J’osai lui prendre la main — belle et glacée comme celle d’une statue de Vénus. A ce contact, Ida bondit et se dressa devant moi. Ses yeux se séchèrent en un éclair.

— Que veux-tu, s’écria-t-elle. Noah! Noah!

La jeune esclave entra.

— Indique à cet étranger son chemin, reprit Ida redevenue calme, et en me tournant le dos.

— Ida, m’écriai-je à mon tour, tu as donc été bien éprouvée par le sort pour devenir si cruelle? J’ai été indiscret peut-être, mais je ne méritais pas d’être traité comme un goujat.

Ida parut touchée.

— Jeune homme, dit-elle, tu ne sais donc pas qu’il ne faut jamais demander l’aumône au riche qui ne comprend pas ce qu’est la misère? Tu me demandes de l'amour, je crois : tu le demandes à une femme qui étouffe sous ce poids. Eh bien, je n’ai rien à te donner. Ma richesse est peut-être menacée en ce moment; qu’importe? Toujours est-il, que je n’ai rien pour toi, rien pour personne. Quand la ruine sera certaine, oh ! alors, ce qu’on fera des débris de mon cœur me sera indifférent. Si la mort les repousse, les prenne qui voudra; je ne serai plus de la partie. Une carcasse sans âme est à la première hyène qui s’y abat.

— Ida, me promets-tu de te souvenir alors de moi?

— On se souvient des morts, jeune homme, eux ne se souviennent plus.

Ida quitta la chambre. En passant par la cour, je dis à Moab :

— Tu aurais mieux fait de me tuer à ta porte.

— Je t’avais prévenu, répondit-il d’un ton accablé.

Les quinze jours qui suivirent cette scène ne marquent pas dans mon existence.

Je m’enfuis à Jéricho. Ma sœur qui m’aimait tant, qui m’avait fait jouer sur ses genoux quand j’étais enfant, qui avait presque été ma mère, ma pauvre sœur fut effrayée de mon état. Elle me crut fou parfois, parfois hébété. Puis, j’eus la fièvre et le délire. Qui n'a pas eu cette crise dans sa vie? Tant pis pour ceux qui ne l’eurent point. Enfin, ma sœur entra dans ma chambre, un matin, tout effrayée et me dit d’une haleine saccadée :

— Judas, un courrier de Jérusalem.

— Que me veut-il?

— Il porte une lettre.

— Qu’il la donne.

— Il estvenu achevai etaété envoyé du palais d'Hérode.

— Du palais d’Hérode ou de l’enfer, c’est égal pour moi. Où est la lettre?

— La voici.

Je l’ouvris nonchalemment. Elle était de Claudia et portait ceci :

« Judas, je suis mordue au cœur d’un soupçon. Amènemoi de suite ton messie, dusses-tu le faire transporter par les soldats. J’ai besoin de le consulter, à tout prix; vite, vite, vite.

« Claudia. »

Le rabbi de Nazareth quitta la Galilée la nuit même, après notre conversation chez Marie.

En moins de douze heures, il avait traversé la crise fatale de sa vie. L’attitude du peuple dans la synagogue le matin l’avait ébranlé; la perspective de l’horizon immense que j’avais déployé devant ses yeux le soir l avait décidé. Son âme était atteinte. Au milieu d’une amère déception, une vision fulgurante l’avait consolée et exaltée. Mais il avait peur de l'orage qu’il avait déchaîné, peutêtre prématurément et avec plus de précipitation que lui-même n’aurait désiré. Il ne pouvait plus rester désormais sous le beau ciel de son pays, où il avait tissé tant d’idyles dans la première phase de sa mission. Après avoir jeté son effrayante parole, qui le posait en fils de Dieu, il ne pouvait plus se laisser aller à ces douces amours de l’enfance, des fleurs, de la femme, des parfums, à une morale enjouée, à une fine raillerie contre les pratiques bizarres des pharisiens. Il fallait à présent trôner dans les régions de la foudre. Mais personne ne le comprenait plus. Ses disciples eux-mêmes le trouvaient étrange, parfois le croyaient en démence, et se refroidissaient ou s’éloignaient. Il sentait qu’il devait brusquer un coup décisif; et je lui otfrais un grand rôle, un grand théâtre. Cependant ne me croyant pas sur parole, il voulut s’assurer de letat des esprits, eu le tâtant lui-même.

Le rabbi était un mauvais Juif. Il acceptait nos lois, nos traditions, nos patriarches, nos prophètes, nos doctrines sous bénéfice d’un strict inventaire ; et il en laissait peu debout.

Un abîme séparait son âme de lame nationale.

Le Juif est matériel, formaliste, rude, pointilleux, orgueilleux, cruel, superstitieux, tout passions vives et palpables. Le rabbi était doux, simple, tolérant, populaire;

il élevait l’esprit et l’idéal sur tout et laissait à la matière une grande liberté de développement. Il avait effleuré les doctrines de Cakya-Mouni, de Jésus fils de Sirach, de Gamaliel, d’Hillel, d’Antigone de Soco, en leur prenant les principes d’égalité sociale, de charité, de simplicité dans le culte et dans l’idée de Dieu, de fraternité humaine. Mais il faisait bon marché du reste des principes, puisés soit dans les livres de Moïse et des prophètes, soit dans les masores ou traditions qui formaient le corps de la loi orale. Il repoussait, en se moquant, la masse des doctrines des pharisiens, aussi bien que des saducéens et des esséniens. Il se levait seul contre tous : était-ce plus haut que tous? Au royaume du peuple juif, il opposait le royaume de Dieu ; à l’attente d’un messie plus grand qu’Hérode ou Judas de Gamala, il offrait un messie paradoxal, habillé d’hyperboles incompréhensibles, débordant de promesses qui, si elles n’étaient pas de non-sens, frisaient la démence. Salomon, Jonas, n’arrivaient pas à sa cheville, disait-il (1). Cependant son œuvre se résumait en un tissu de phrases obscures, et quelques guérisons de malades, que les charlatans accomplissaient aussi bien sur les places publiques, et que les magiciens égyptiens dépassaient. On ne le comprenait pas, disait-il, en s’irritant de plus en plus. C’était peut-être vrai ; mais toujours est-il, qu’ayant profondément choqué les habitants des villages du lac, alarmé les pharisiens, jeté la méfiance dans la Maison dorée, il ne pouvait plus rester en Galilée. On l’aurait traqué et pris dans quelque piège.

Aiguillonné donc par la peur, conseillé par la prudence de contrôler mes paroles, il partit la nuit même, suivi seulement par deux de ses disciples, l’ambitieux et turbulant Simon, le flâneur Jean, aussi ambitieux mais plus poltron que le vieux matelot. Ceux-ci attendaient également, du maître, dans son royaume, des places de généraux, d’intendants, de grand-prêtres, une grosse situation enfin,

(1) Mathieu, cbap. xn. Luc, chap. xi.

une riche suite, des femmes, des esclaves, des provinces à gouverner, des palais, des jardins, la pourpre, les lambris d’or, et poussaient le rabbi aux coups décisifs (1).

Ils traversèrent la région des collines de la Galilée et pénétrèrent dans la plaine de Tyr. Ils parcoururent le pays, depuis la plaine de Sidon jusqu’aux montagnes de Gilead, à pied, s’arrêtant peu, flairant l’opinion publique, ne prêchant pas, n’enseignant pas; car les espions des pharisiens, croyaient-ils, les suivaient. La chose qui froissait le plus les pharisiens c’était ce revirement de Jésus à propos des païens. Lui, qui jusque-là avait respecté la loi de la séparation de l’étranger, comme étant impur, causait maintenant avec une Samaritaine au puits de Jacob; dormait sous le toit de l’homme de Sychar; entrait dans les villes grecques, romaines, phéniciennes; se mêlait aux croyants de Baal et d’Astaroth. Pour lui, le Juif n était plus le peuple élu, pour la réjouissance duquel Dieu avait créé cette terre habillée de fleurs et de fruits, ce ciel ruisselant d’astres. Il croyait à l’homme, ce messie du peuple de Dieu. Le voyage s’accomplissait à la hâte ; car dès le premier pas sur ce sol où l’activité humaine se développait avec âpreté, Jésus comprit la situation des âmes. Ces peuples qui couraient le monde, qui exploitaient les mers, qui exportaient et importaient des richesses de différents climats, qui jouissaient de ces richesses dans des orgies qui se prolongeaient entre deux soleils, qui s’enivraient de la femme, du vin, des arts, des ornements, qui habitaient des palais ouatés de soie et resplendissants de marbres et d’or, ces peuples qui dévoraient les voluptés de la vie et la vie même des deux bouts, ne pouvaient pas haïr les Romains qui leur laissaient une liberté complète de développement, l’encourageaient, le favorisaient. Ces peuples ne pouvaient d’aucune façon préférer une domination juive, mesquine, ladre, barbare, dure, bornée daiisl’esprit

(1) La mère de Jean et les frères de Jésus étaient les plus âpres à la curée d’après les Évangiles .

et dans l’activité individuelle, qui voyaient en tout homme non circoncis un impur à lapider ou à fuir.

Jésus sentait anéanti, dans ce pays, son sens de l’idéal. L’air voluptueux qu’il respirait dans ces villes lui donnait le vertige. Il se trouvait petit, désorienté. Lui qui venait prêcher la suprématie de Dieu sur l’homme, l’etfacement de l’homme devant l’esprit , trouvait qu’ici l’homme était Dieu et créait ainsi que lui. Ses deux disciples qui ne comprenaient rien à la révélation et à la révolution qui s’accomplissait dans l’esprit du rabbi , qui n’avaient pas, comme lui, une âpre énergie morale pour les soutenir, succombaient sous la fatigue de cette course orageuse qui emportait Jésus.

Le rabbi voyait le monde se clore sur lui pour l’étouffer. La Galilée lui dérobait le monde idéal ; ici, le monde matériel l’absorbait dans son exubérance.

Ne pouvant se fixer dans cette plaine de Tyr et de Sidon, dans ces deux villes étinêelantes de palais, où le peuple travaillait pour jouir, ne pouvant sans danger, croyait-il, retourner en Galilée, Jésus et ses deux disciples vinrent chercher un abri dans la Décapolis, ce groupe de villes grecques alliées qui se déroule au bout méridional du lac de Gennésareth, et sur les deux rives du bas Jourdain. Au milieu des Grecs et des étrangers de tous pays, qui peuplaient Hippo, Gadara, Pella, Scytopolis, le rabbi de Nazareth se crut en sûreté.

Mais, là aussi, son âme n’éveillait pas d’écho, ne trouvait pas non plus cette haine contre la domination étrangère dont je lui avais parlé, et ce désir de la domination juive que j’attribuai à ces pays. Ici, également, le luxe, l’art, le mouvement pour embellir la vie d’aisance et de plaisir, la science, la poésie, l’existence facile, les relations enjouées, se déployaient vivement. Les dieux étaient humains et bons enfants, et non pas des tyrans refrognés comme le Dieu des Juifs. Homère, Platon, Thucydide, Hérodote, Anacréon ne faisaient nullement désirer le Pentateuque, les livres de Salomon et des prophètes, de Job et de Daniel. Ici,

cet idéal du peuple juif paraissait un fantôme sombre et mal taillé qui repoussait de partout et blessait le regard. L’idéal même de Jésus, si naïf, si éthéré, s’anéantissait \ dans cet air fiévreux, imprégné des émanations humaines, de l’éréthisme des sens. Le Père, qu’il prêchait dans le pays juif, était ici une création fantastique déjà esquissée par Platon dans les régions des rêves. Les miracles se trou- / vaient classés dans les aphorismes d’Hippocrate. Ces joyeux compères de l’Olympe avaient fait mieux que cela.

Jésus ne put se tenir non plus sur ce coin du sol, d’où il découvrait cependant les sommets du Carmel au pied duquel surgissaient Nazareth, sa patrie, les rocs brûlés au sommet desquels campait Capharnaüm où demeurait sa mère, la berge fleurie où Magdala lavait ses pieds et que Marie parcourait, les yeux altérés de revoir son rabbi.

C’est dans cet endroit que le trouva le messager que je lui envoyai de Jéricho, après la lettre de Claudia, pour hâter son voyage à Jérusalem.

Si Jésus avait pour un moment mordu à l’avenir splendide que je lui avais fait entrevoir, il se guérissait de jour en jour de ses espérances. Sur les bords du Jourdain, comme dans la plaine et sur les rivages de Tyr et de Sidon, il comprenait les terribles difficultés de la mission que je lui proposais, la répugnance que soulevait un messie politique. Magdala, d’ailleurs, l’attirait. Il était comme le Tantale de cette maison petite et proprette où Marie l’entourait de soins, de caresses, de foi. La tentation le vainquit. Il prit le bateau et y vint.

Le bruit de son arrivée se répandit immédiatement. La joie folle et communicative de Marie le trahissait. Peu à peu, en deux jours, les cinq villages de la côte orientale de Gennésareth furent en émoi. Les croyants au rabbi attendaient de lui, à la fin, une manifestation qui leur donnât confiance et les mît à même de rabattre le ridicule dont leurs ennemis les accablaient. Ces ennemis se mirent en mesure de lui tendre de nouveaux pièges pour le faire déborder dans sa prédication et le perdre. Car

ces ennemis ne l’avaient pas oublié, ne l’avaient même pas perdu de vue peut-être, dans ses pérégrinations.

La lutte commençait à se faire implacable, et le terrain sous les pieds du rabbi à se circonscrire. Il aurait voulu rester caché quelque temps dans cette retraite pour méditer, pour préciser plus nettement la situation, et puis se décider sous la pression des événements. Il ne le put point. Il n’alla pas à la synagogue ; le peuple vint à lui. Sa position était critique : s’éclipser et se montrer, était également dangereux. Du reste, on ne lui laissa pas le choix.

Jésus était descendu sur la grève, vers la huitième heure, pour se rendre à Capharnaiim, chez la femme de Zébédée qui était malade. Quelques pharisiens et quelques hérodiens qui se trouvaient là l’environnèrent, et le cercle commençait à s’épaissir. Les agents provocateurs ne montraient aucune disposition hostile. Ils fêtèrent d’abord le retour du rabbi, car le bruit setait répandu qu’il avait quitté le pays ; puis, ils commencèrent à l’interroger, comme des gens qui ont envie de s’éclairer. Jésus comprit.

— Tu nous as dit que tu es le Messie, lui dit-on, nous sommes heureux de te croire. Mais montre-nous, au moins, par un signe, que tu es cet envoyé de Dieu que nous attendons.

Jésus soupira profondément. Il comprit la perfidie de celte question. Qu’allait-il répondre? qu’il était le Messie, en le prouvant par des œuvres étonnantes, en appelant le peuple à l’insurrection l A quelques pas de là, les soldats d’ Antipas le guettaient. Refuserait-il de donner le signe demandé? On l’aurait raillé, banni comme imposteur, mis au pilori ; heureux, si l’on se fût borné à le noyer dans le lac. Jésus, dont le don principal était la présence d’esprit et le sang-froid, répondit :

— Quand le soir vous voyez que le ciel est rouge, vous vous dites : demain, il fera beau. Quand vous voyez le ciel rouge le matin, vous vous exclamez : aujourd’hui il fera mauvais. Eh bien, hypocrites, si vous pouvez deviner les signes de la face du ciel, pourquoi ne devinez-vous

aussi les signes du temps? Une génération misérable et adultère demande les signes du ciel? Je n’ai aucun signe à lui donner, si ce n’est celui du prophète Jonas.

— Insulter, rabbi, n’est pas répondre, s’écria-t-on de tous les côtés. Si nous te demandons le cachet de ta mission messianique, c’est que tu te poses en Messie et tranches du fils de Dieu. Si tu ne te montres pas tel, tu es un impie, et nous te traiterons comme les blasphémateurs.

Les disciples du rabbi, qui se trouvaient présents, intervinrent. Jésus protégé par eux, recula de deux pas et se jeta dans la barque de Simon, qui se balançait sur le rivage. Ses disciples le suivirent et forcèrent les rames. Il était temps : déjà on les lapidait du bord de l’eau.

Cette scène imprévue dérangea le plan de l’excursion de Jésus. Au lieu de voguer vers Capharnaiim, à quelques minutes de là, où la scène allait se renouveler sans nul doute, Jésus fit mettre le cap sur la plage grecque, où il pouvait trouver un abri.

Il paraissait découragé, profondément abattu. Il voyait qu’il fallait renoncer pour toujours à cette contrée qui lui parlait de sa jeunesse, de la première époque de sa mission, embaumée du souvenir de tant de foi qui l’avait accueilli, de tant de belles œuvres qu’il y avait pratiquées, et des belles paroles qu’il y avait dites. Un destin le poussait et le mettait dans l’impossibilité de résister, de regimber.

Quand il dit à Simon de gouverner vers Bethsaïda- Julias, Simon lui fit observer que l’heure était avancée, que la nuit approchait, et qu’ayant quitté Magdala précipitamment, ils n’y avaient pas pris du pain.

— Qu’importe le pain? répliqua Jésus.

— Bon, observa Jean avec humeur, nous allons être obligés de pétrir et de manger du pain sans levain.

Jésus l’entendit et lui répondit d’un ton sec :

— Quoi ! vous en êtes encore au souci des pharisiens et des saducéens, le levain dans le pain ?

SCO

— Tais-toi donc, répondit Simon à voix basse, en poussant Jean du bras : ne vois-tu pas qu'il est colère parce que nous n'avons pas pris du pain ?

— Gens de peu de foi! interrompit le rabbi assis à la poupe, que grommelez-vous entre vous de n’avoir pas acheté du pain ? Depuis quand le pain vous a-t-il manqué? Lorsque je vous parlais du levain du pain des pharisiens, c’est de leurs doctrines que j’entendais parler.

Le rabbi ne s’arrêta pas longtemps à Bethsaïda-Julias, à la source du Jourdain. Il était, là aussi, trop près; les échos de Capharnaiim le poursuivaient. Il se sentait excité, par une force invincible qui le poussait en avant, à franchir, à la façon de César, son Rubicon. Il grimpa la colline et alla à Panéas, devenue depuis peu Caesarea- Philippi.

Dominé par sa préoccupation, se croyant assailli encore en cette retraite dans les Etats du Tétrarque de la Gaulonotide — Philippe, un autre fils d’Hérode — il pensait à s’y cacher quelque temps. Il aurait voulu se soustraire à la fatalité qui le poussait vers Jérusalem où je l’attirais. Il demanda donc à ses disciples :

— Est-ce que les hommes d’ici disent aussi que je suis le fils de l’homme?

— Les uns disent, répondit Jean, que tu es Jean le Baptiste; les autres que tu es Jérémiah, et quelques-uns que tu es Elija, ou tout autre des prophètes.

— Et vous, qui dites-vous que je suis ?

— Que tu es le Christ, fils du Dieu vivant, répondit Simon brusquement.

Jésus, qui se plaisait beaucoup à ce titre, lequel répondait le mieux, par son vague, à ses aspirations encore indécises et fort complexes, loua Simon de sa flatterie et l’encouragea par des promesses. Se croyant cependant traqué aussi à Caesarea Philippi par ses ennemis, il renvoya une partie de ses disciples, et avec deux ou trois d’entre eux seulement, s’avança dans les vallées du mont Hermon pour se recueillir pendant quelques

jours. Se recueillir seulement; car, désormais, il avait pris une résolution.

Le rabbi de Nazareth renonçait définitivement au rôle de messie politique, qu’il avait caressé quelque temps, après le tableau que je lui avais dessiné delà situation des esprits dans l’ancien royaume d’Hérode. Je n’avais rien exagéré cependant, comme les événements le prouvèrent plus tard. MaisJésus, ayant dans ses pérégrinations touché uniquement les pays phénicien, grec et romain, avait cru que le pays juif partageait avec eux le sentiment de tolérance du joug romain. Ayant abdiqué le titre de fils de David, qu’il avait caressé quelques mois auparavant, il s’était fixé sur le rôle de fils de Dieu qui vient annoncer le royaume de son père. Ce grimoire, qui ne signifiait rien, pouvait prendre toutes les formes que les circonstances lui auraient indiquées.

Le type du Recteur universel conçu par Jésus était celui d’un grand-prétre roi, qui, au nom de Dieu, gouvernât et menât en sens absolu les corps et les âmes — la monarchie théocratique qui ne connaît d’autre maître que Dieu auquel elle s’identifie, et d’autre borne que ses propres aspirations — (la papauté de nos jours telle quelle est comprise au Vatican).

Ce type n’était pas réalisable dans les pays mixtes, sous la domination des héritiers d’Hérode. Le mélange de races, de peuples, de croyances qui se croisaient dans 'les provinces sous la domination indirecte des Romains, s’opposait à cette farouche autocratie, lors même que ces susceptibles fils d’Hérode eussent été assez débonnaires pour la laisser s’implanter chez eux. Il fallait donc émigrer, et au plus vite ; car les dangers se pressaient, s’accumulaient sur les pas du rabbi. Où aller?

Je lui ouvrais les portes de Jérusalem, lui préparant un accueil chaleureux. Je m’étais bien expliqué à quelles conditions. Jésus voulait escamoter mes conditions et exploiter la faveur que je lui ménageais.

Les premiers coups de la contradiction l’avaientchangé.

Il était devenu irascible, absolu, emporté, exigeant plus quejamais, ne tolérant aucun retard, aucun conseil, aucun débat, aucune résistance : ni discussion, ni doute. Il était devenu effrayamment absorbant. Il sentait tout ce que sa position avait de terrible. Il ne voyait aucun moyen de s’y soustraire sans déchoir : rentrer dans l'ombre, s’anéantir et mourir de crève-cœur dans le ridicule. Il comprenait que, dans des situations pareilles, la hardiesse seule peut sauver. César s’était sauvé ainsi ; Pompée et Antoine avaient succombé faute de cette promptitude nécessaire pour écarter lecoupdudestin. Il n’avaitplus rien à attendre dutemps, sinon en le violant. L’occasion que je lui offrais ne s’offre pas deux fois dans la vie d’un homme qui provoque le sort. Maintenant, il fallait agir, rien qu’agir, surprendre, enlever ces décisions au bout desquelles se dresse l’autel ou le gibet. Ses ennemis l’avaient compris. Ils l’avaient marqué, mis leurs griffes sur lui, et ils paraissaient décidés à ne plusle lâcher, qu’en succombant eux-mêmes ou en l’anéantissant.

Les anciens partis et lui ne pouvaient plus vivre ensemble; il les avait provoqués ; ils auraient cru abdiquer s’ils n’eussent pas relevé le défi et écrasé l’audacieux qui les avait nargués. Jésus venait défaire cinq mille ans de judaïsme : fallait-il se croiser les bras? Le ton qu’il avait pris en outre ne pouvait se soutenir plus longtemps. La doctrine, telle qu’il l’avait posée, s’obscurcissait et s’amoindrissait en l’expliquant davantage; ce à quoi on le poussait tous les jours. Le fils de Dieu se tenait en équilibre sur un fil, entre le sublime et la bouffonnerie, entre le messie et le charlatan. Un souffle, et l’idole montait aux cieux ou s’affaissait dans la boue. Déjà ses disciples le croyaient fou, et ses ennemis possédé (1). Il se voyait obligé d’accélérer la progression de son enthousiasme pour ne pas descendre des faîtes où il avait gravi.

Jésus avait dit sa première parole : amour! Main-

(!) Makc, ohap. ni. Jïaj», chap. vii, vin, x.

tenant il s’écriait frénétiquement : Je suis l’épée, le désordre, le feu! Il reniait la patrie, la famille, l’amitié, la personnalité : le sang, le sien môme, l’enivrait. Il déclarait la guerre à la société et à la nature. Un homme lui dit :

Je te suis. Seigneur, mais laisse-moi d'abord ensevelir mon père. « Laisse les morts ensevelir les morts, lui répond le rabbi : marche. » Un pas encore, et cette foi, ) cette assurance, cette confiance en lui-même, cet idéalisme, cette vision, cette fixité engendraient la folie. C’est lui-même qui me le dit plus tard, en m’esquissant l’état de son esprit dans la hutte de cette vallée du mont Hermon.

Il brusqua ses réflexions; il coupa court à l’attente, aux nouveaux projets, au développement consécutif de sa doctrine et de ses plans, et annonça à ses disciples qu’il pariait pour Jérusalem, où il irait les attendre pour le paschah.

— Attends encore. Seigneur, lui suggéra Simon, ne va pas t’exposer si tôt.

— Arrière, Satan! s’écria Jésus avec colère. Tu me choques; car tu ne savoures pas les choses de Dieu et tu te grises de celles des hommes.

Jésus, en effet, partit de Galilée un mois avant la caravane. Il alla voir sa mère à Capharnaiim — il avait rompu avec ses frères qui le poussaient à se briser dans des coups messianiques aventureux. Il alla voir Marie à Magdala et leur ordonna de se joindre à la caravane et de se rendre à Jérusalem par la vallée du Jourdain. Il prit ensuite, seul et à pied, le chemin de la Samarie, traversant Sihcchem, Shiloh et Béthel, les trois villes sacrées qui précèdent Sion.

Le soir du 13 adar, jour du jeûne d’Esther, la veille de la grotesque fête du purim, le saturnalia des Hébreux (le carnaval de nos jours), le rabbi de Nazareth entra à Jérusalem par le faubourg et la porte de Benjamin, voyant à sa gauche Bezetha, avec ses maisons, ses synagogues et le nouveau palais d’Antipas, à sa droite le Gareb avec ses jardins, ses villas, sa place des exécutions publiques,

ses grottes et ses tombeaux. Traversant la grande rue de la vallée des formagers, et tournant à gauche à mi-chemin, dans la rue qui conduit à la porte des Bestiaux, il passa le lit sec du Cédron. Puis il côtoya la pente ouest du mont des Oliviers et, à travers une plantation de figues et d’oliviers, arriva à Bethany, village à deux milles de Jérusalem, à la maison de son ami Lazare. Cette maison était basse et nue; avait un toit ouvert, un pavé de chaux et de sable, une petite cour, et dominait la vallée du Cédron, la mer d’Asphalte, les montagnes de Moab et ce sentier de pierres glissantes et polies, sur lequelles ni cheval, ni chameau ne tiennent ferme, qui de Jérusalem conduit à Jéricho. C’est, assis entre les deux soeurs de Lazare, Marthe et Marie, que je trouvais à la fin le rabbi de Nazareth, après m’être rendu là dix fois pour le chercher.

Il en était temps, car voici ce qui était arrivé.

Je n’avais jamais compris, dans notre histoire, la violence de la passion d'Amnon pour sa sœur Tamar, et son indigne conduite. Je la comprenais maintenant.

L’amour est toujours une maladie. En certains moments, il est une destruction. Pendant quinze jours mon âme avait livré un terrible combat à mon cœur. Elle lui avait présenté une à une toutes les impossibilités, les inconvenances, les outrages de mon amour pour Ida. Le cœur avait toujours répondu : C’est vrai, mais je l’aime! L’âme était restée avec ses raisons victorieuses ; mais le cœur avait triomphé. Je partis donc de Jéricho, résolu d’épouser Ida, quoi qu’il advint. L'avenir était tout armé eu ma faveur, si je me repentais. Je pouvais chasser, faire tuer, tuer Ida, si le délire de ma passion s’apaisait. Cependant, quoique absolument déterminé à la démarche désespérée d’épouser la favorite abandonnée d’un officier romain, je voulus, pour me justifier à mes propres yeux, demander un conseil.

En arrivant à Jérusalem, j'allai voir Hannah.

Le sagan était homme à le donner, ce conseil.

Après la mort d’Hérode, le lendemain môme, deux partis s 'étaient levés en armes à Jérusalem l’un contre l’autre : le parti des nobles, déprimé par les Machabées ; le parti des séparatistes, écrasé par Hérode : les vieux légitimistes ( 1 ), qui, sur la base de la loi organique de Moïse, ambitionnaient une grande liberté oligarchique; le parti démocratique, qui visait à monopoliser et à exploiter le pouvoir, oligarchie aussi, mais par en bas. Les deux partis cependant étaient contraires à la dynastie, aux institutions, au partage qu’Hérode avait fait de ses Etats. Le parti noble avait pour but de renverser l’ethnarque Archelaüs, fils d’Hérode, et le grand-prêtre Joazar, de la maison Boëthusienne, et de s’emparer du gouvernement civil et religieux. Le parti populaire avait pour but de renverser à tout prix Archelaüs, fils d’une reine samaritaine, et, partant, impur et de traiter avec Joazar, moins haï à cause de ses manières dignes et faciles. Le chef du parti noble était ce Hannah, û\s de Seth ; un homme de grande naissance, de grande richesse, doué de courage, d’ambition, de persévérance sans limite, quoique d’intelligence bornée, de mœurs tarées.

Les deux partis avaient triomphé de la famille d’Hérode. Archelaüs avait été appelé à Rome pour rendre compte de sa conduite. Accusé par tous les partis et par ses propres frères, Auguste l’avait exilé à Vienne. Ensuite, l’ethnarchie avait été agrégée à la Syrie, comme province romaine, tandis que les deux tétrarchies restaient aux autres deux fils d’Hérode, qui ambitionnaient d’annexer la Judée et la Samarie à leurs Etats. L’accusation capitale portée contre Archelaüs avait été celle-ci : qu’il avait chassé sa femme Mariamne et épousé Glaphyra, fille du roi de Cappadoce, qui avait été auparavant la femme de

(1) » Les tories • comme les appelle M r W. H. Dixon dans son excellent livre intitulé The Uoly Land, que j’ai consulté si souvent, avec un très grand prolit.

son frère Alexandre. Quand Archelaiis fut exilé, la belle et jeune reine mourut de chagrin. Cyrenius, gouverneur de Syrie, fut chargé d’organiser les deux nouvelles provinces sous un gouverneur spécial, appellé procurateur. Caesarea, sur la côte, fut désignée comme capitale et comme résidence de ce fonctionnaire.

Cyrenius vint à Jérusalem. Après avoir tâté les partis, il destitua Joazar, le grand-prêtre populaire, et éleva à la grande-prêtrise Ilannah. Tandis que le premier procurateur, vCoponius, résidait à Caesarea, Hannah trônait à Jérusalem. Pendant quinze ans, quoique les Juifs fussent accablés d’impôts, meurtris de douleur pour la perte de leur nationalité et de leur gouvernement national, rien ne troubla l’empire d’PIannah et du parti noble, qui gouvernaient Jéruralem au nom de Rome. Mais Valerius Gratus, le gouverneur de Syrie envoyé par Tibère, s’avisa de donner une autre assiette à la domination romaine, peut-être, parce qu’il vit la marée du mécontentement grossir et qu’il espérait conjurer le danger en s’appuyant sur le parti populaire. Le fait est, que Hannah fut destitué et Ishmael élevé à sa place.

Gratus comprit bientôt la portée de la faute qu’il avait commise, par le mécontentement plus grave encore qui suivit la destitution de Hannah, fomenté par le parti noble. Ne voulant pas reculer, et voulant cependant calmer les esprits, il destitua Ishmael, et nomma grandprêtre Eleazar, tils de Hannah, laissant à celui-ci, avec le titre de sagan-député, les fonctions spirituelles et le règlement des rites attachés à la chargé du grand-prêtre.

Gratus ne pouvait pas néanmoins se consoler de s’être vu forcer la main par Hannah et les nobles. Aussi, dès qu’il le put impunément, il déposa Eléazar et élut à sa place Simon. Nouvelle faute de Gratus; car, en moins d’une année, il fut obligé de déposer son nouveau grandprêtre et de nommer Caïphas, gendre du sagan. Dès lors, le triomphe du parti noble fut définitif, au moins pour quelque temps.

Pilate s’appuya sur lui. Mais il ne réussit ni à neutraliser, ni à mater, par ce parti, le parti populaire. Celui-ci embrassa tous les principes d’une de ces factions, — lagaliléennne de J udas de Gamala, — la hai ne contre les Romains, et l'attente d’un messie, lequel devait les venger en brisant leur joug. Hannah vit ce parti monter, s’accroître, oser même. Se sentant placé entre deux dangers, il flatta Pilate et conspira avec moi.

Tel était le sagan — un bel homme d’une cinquantaine d’années, rompu à tous les vices et à toutes les astuces — que j’allais faire juge de ma conduite.

Je lui racontai tout, mes démarches auprès d'Ida, l'accueil quelles avaient rencontré, ma lutte intérieure, la résolution à laquelle je m’étais arrêté. Hannah m’écouta sérieusement, tranquillement, puis il me demanda :

— As-tu la force d’arracher cette passion de ton cœur ?

— Non. J’ai essayé; je n’ai pas réussi.

— Je le vois. Ta ligure porte les traces de ton combat. Alors, que viens-tu me demander ? Toute transaction pour masquer la honte de ton mariage serait une honte nouvelle. La passion n’a pas de logique et ne peut pas avoir de code. Agis franchement, ouvertement, hautement. Epouse cette femme et confie au temps le soin du remède.

— Elle n’a aucun parent à qui je puisse m’adresser. Je n’ose pas me présenter à elle de nouveau, de peur de tout briser. Veux-tu aller lui demander sa main pour moi?

— Je suis prêt.

— Tu n’en rougis pas ? Tu ne recules pas devant le reproche detre entré dans une maison impure?

— Aucunement. Seulement, nous arrangerons une histoire qui écarte le plus possible de tels reproches.

— Je te laisse une entière liberté d’action.

— Quand faut-il voir cette femme?

— Attends. Il faut que je parle d’abord à Moab pour la préparer à ta visite. J’ai peur d'échouer.

— Alors tu me donneras avis, quand je pourrai me présenter.

— De quelle façon, penses-tu amoindrir devant le monde ma folie et de montrer ma femme à nos amis?

— Tout simplement. Nous ne pouvons pas la présenter comme la veuve de Caius Crispus, que tout Jérusalem connaît, qui est vivant, à Sébaste en ce moment, mais qui peut tomber ici demain, à la tête de sa cavalerie. Il faut donc qu’Ida passe pour la femme de cet officier, répudiée par lui après l’avoir reconnue invinciblement attachée aux croyances de ses pères. Avec cela, tout est sauvé. La beauté d'Ida justifie la passion du Romain qui l’a épousée, en espérant la convertir ensuite. Cette persévérance dans le culte des lois de Moïse éloigne d’elle tout reproche d’avoir épousé un païen, et nous pouvons, sans nous souiller, entrer dans sa maison. Tout honnête homme peut épouser une femme divorcée sans reproche. Mais il faut une chose : qu’Ida ait un écrit de son mari constatant ce divorce. Elle n’en a point probablement. Il faut à tout prix quelle en ait un, dût-elle le forger. Je me charge, s’il le faut, de faire demander par Pilate cette attestation de séparation, si Caius Crispus la refuse. Dans la condition exceptionnelle de cette fille, nous pouvons altérer le rituel ordinaire du mariage, abréger les délais, simplifier les formalités. Bref, nous sommes maîtres d’agir un peu à notre avis, et préparer ainsi des motifs de nullité du mariage, en cas que tu te repentes et que tu reviennes de ta folie.

— Merci, Hannah, tu me sauves. Je cours à Berachah.

J’y courus, en effet, immédiatement et je vis Moab. Je

lui déclarai que je voulais épouser sa maîtresse et lui expliquai tout.

Moab comprit. 11 promit de faire tout ce qui était nécessaire, d’obtenir l'acte du divorce, et de venir chez moi, dans une couple de jours , m'annoncer le résultat de ses démarches. Je m’en revins plus soulagé et, faut-il l’avouer? m’excusant même de ma lâcheté.

Moab ne dit pas un mot a Ida de tous ces accords. A son insu, il alla, le jour même, voir Pilate dans sa tour do Mariamne.

J’ai su plus tard par Noah et par Moab les faits que je vais raconter; mais je les raconte ici pour mieux faire entendre les scènes douloureuses qui vont se passer.

L’homme que j’avais vu sortir de chez Ida, la nuit où je cherchai un abri dans sa maison, était bien Pilate. Caius Crispus n’avait jamais vu Ida. Celui qui l’avait achetée et fait enlever, c’était Pilate lui-même. Son amant était Pilate. Personne ne connaissait cet amour. Il allait la voir la nuit et presque toutes les nuits. L’amour d’Ida était la fraîcheur de cette vie brûlée par tant de convoitises et tant de passions. Après la terrible scène qu’il avait eu avec sa femme, cependant, il avait tremblé; peut-être avait-il eu du remords ; en tous cas, il voulait se ménager le droit d etre désormais sévère avec Claudia.

Ida l’attendait comme toujours. Quand elle entendit le bruit des chevaux, le bruit des pas dans l’atrium, elle courut, le sourire sur la figure, le baiser sur les lèvres, les bras ouverts. Vingt-deux heures de sa journée étaient un souhait et une préparation pour ces deux heures de béatitude quelle passait avec le sombre et triste Romain. Elle commençait à perdre l’espoir de le voir cette nuit : l’orage sans frein bouleversait le ciel ; l’heure ordinaire était passée. L’arrivée de Pilate sembla donc une double fête. Mais, aussitôt qu’il pénétra dans les rayons de cette chambre à coucher éclairée vivement, Ida recula saisie à son aspect. Il était effroyablement pâle, avait les yeux hagards, les les habits couverts de sang, le bras blessé. Ida jeta un cri. Pilate, cette nuit, ne lui rendit aucune caresse; il ne la calma point. Il s’assit, ou plutôt se laissa tomber tout brisé sur un tas d’oreillers, et plia le front dans ses mains, sur ses genoux. Ida accourut à lui.

— Mon Dieu, mon Dieu, qu’as-tu ? s’écria-t-elle.

Pilate se leva en soubresaut et, la baisant sur le front,

lui dit :

— Apaise-toi. Cette nuit tu as besoin de tout ton calme. Je viens t’annoncer un malheur.

— Que tu ne m’aimes plus ? exclama Ida en tremblant.

— Pire encore, Ida.

— Impossible. Parle donc, parle, mon Dieu.

— Ida, je n’ai que quelques instants à te donner, et je livrerais ma vie pour en amoindrir l’amertume. Mais je ne puis plus, sans déshonneur, te dérober la vérité.

Ida jeta les bras au cou de son amant et d’une voix étranglée balbutia :

— Parle.

— Ida, je te quitte.

— Quoi! tu me... quittes?

— Ida, j’aime ma femme.

Les bras d’Ida se ralentirent peu à peu , un gémissement étouffé se dégagea de sa poitrine, et elle tomba foudroyée sur le parquet. Pilate la prit dans ses bras, alla la poser doucement sur le lit et se mit à genoux à son chevet, épiant, les yeux noyés de larmes, le retour à la vie. Il se passa longtemps. Enfin, peu à peu, les joues pâles, les lèvres décolorées d’Ida s’animèrent, un souffle brûlant traversa sa bouche, les narines diaphanes palpitèrent, les paupières s’entrouvrirent doucement, s’ouvrirent démesurément, l’œil bleu- brilla comme l’étoile du berger, les longs cils tremblèrent; et puis se dressant d’un bond sur le lit, jetant les bras au cou de son amant et éclatant dans un sourire convulsif, elle s’écria :

. — Oh ! mon ami, quel infâme rêve je viens de faire!

Pilate poussa un long soupir et se tut.

— Devine donc ! continua Ida, j’ai rêvé que tu me quittais, en me disant d’une voix courte et mortelle : J’aime ma femme.

— Ida, tu n’as pas rêvé.

— Je n’ai pas rêvé, dis-tu? c’est donc vrai! est-il vrai que tu m’abandonnes et que tu aimes cette belle, belle femme que j’ai vue dans le cirque ?

— C’est vrai.

. — Et l’aimais-tu, quand tu m’as prise? L’aimais-tu pendant ces longues et heureuses nuits où tu m’as répété mille fois que j’étais la lumière de ta vie? L’aimais-tu, quand tu

me prenais sur tes genoux, et la tête pliée sur mes épaules, me brûlais de ton souffle, me pénétrais d’un feu qui nous faisait trembler ensemble comme deux feuilles sous le coup de l’orage? L’aimais-tu quand, à cette place, là, où tu es, où je suis, tu m'inondais de tes regards comme d’un bain de flammes, et que ton âme s’exhalait dans une cascade de baisers? Dis, dis, était-ce à elle que tu pensais, quand tu étais si accablé de tristesse, quand tu étais si morne, quand tu soupirais de si loin, de si loin que cela paraissait partir du tombeau de ton âme?

— Ida, ma femme ne sait pas encore que je l’aime, que je l’aime depuis six ans! Elle n’a pas encore reçu un seul baiser de moi.

Ida sauta de son lit et prenant la tête de Pilate sur sa poitrine la couvrit de baisers :

— Est-ce vrai ce que tu dis là? est-ce bien vrai, mon amour?

— Vrai, Ida. C’est ma terrible histoire. Mais il n’est pas moins vrai, mon enfant, que je dois te quitter pour toujours, et que j’aimai cette femme fatale dès le premier jour que je la vis.

— Tu ne m’as donc jamais aimée ?

— J’ai fait mieux que cela, Ida, je t’ai considérée comme le repos de mon âme. Les jours de mon bonheur dans ce monde sont comptés par ceux que j’ai passés avec toi.

— J’y pense, pourtant, maintenant : tu ne m’as jamais dit que tu m'aimais. Oui, tu ne m’as pas menti au moins. Ah! si tu savais, Ponce, comme je t’aime! Mais cherchemoi donc une comparaison pour t’exprimer combien je t’aime, car je suis si ignorante moi, pauvre fille du peuple. Oui, je te défie de trouver une comparaison qui ne soit point pâle et menteuse. Mais pourquoi ne m’aimestu pas? Est-ce que je suis laide? Est-ce que je suis méchante? Est-ce que je m’habille mal, et ne sais pas te dire mille douces choses? Il m’en passe tant par l’âme cependant; je t’en dis tant quand tu n’es pas là! Puis, je ne sais comment cela arrive, dès que tu es là, je ne sais plus que

te regarder, t’embrasser, et puis, voilà! Eh bien, invente donc quelque chose qui vaille un baiser tout imprégné de ce que l’existence a de plus ardent. Dis-moi mes défauts. Ponce, je me corrigerai. Ma tête, mon corps sont à toi; fais-en ce que tu veux, par le fer et par le feu.

— Tu es la créature la plus belle, la plus suave que j’ai vue de ma vie, Ida. Mais, j’aime ma femme qui m’abhorre.

— Mais je t’aime, moi, Ponce. Je ne suis pas aussi foudroyamment belle que ta femme; pourtantje t’aime, jen’aime que toi, je n’ai aimé que toi. Ce soir je suis sotte, vois-tu; j’ai reçu un rude coup de tes paroles. Mais tu verras, demain soir, comme je te dirai des choses gentilles, comme je me ferai belle. Je mettrai les beaux bijoux que tu m’as donnés. Le vieux Thorix me cueillera des fleurs que je placerai dans mes cheveux. Tu verras comme Noah me peignera bien. La pauvre fille volerait la beauté d’une reine pour m’en parer et te faire plaisir. Nous souperons ensemble demain soir. Je te chanterai ce bel air de ton pays que tu m’as appris... Vois-tu, Ponce, je te parlerai hibérien, ah!

— Ida, mon enfant, il n’y a plus de demain soir pour nous. Je te dis adieu pour toujours.

— Oh ! impossible, impossible, impossible, te dis-je, Ponce. On ne vient pas chez une pauvre fille qui t’aime, qui ne t’a pas fait de mal, et on ne lui dit pas avec cet accent féroce que tu as dans la voix ce soir : Adieu! Adieu, soit : mais dans le ciel. Tue-moi, tue-toi, et allons nous rencontrer dans le sein du Dieu d’Abraham. Qui est-ce donc qui t’a conseillé de venir me torturer ainsi ce soir, avec cette horrible plaisanterie? C’est ta femme peut-être. Mais de quoi serait-elle jalouse, si elle est si belle, plus belle que moi?

Pilate se leva. Cette espèce de divagation de la jeune fille le déchirait.

— Ida, dit-il, depuis quelques heures, une nouvelle vie est commencée pour nous. Ma femme a un amant que je n’ai pas le droit de tuer, parce quelle te tuerait, si elle sa-

vait que je t’ai, moi. Et pourtant, Dieu sait que de remords m’ont coûté ces gouttes de consolation dont tu as aspergé ma vie lugubre et déshonorée! Je me jette dans un avenir de ténèbres que je n’ose pas regarder en face, que je n’ose môme pas entrevoir. Je ne sais ce que je vais devenir. Je sais que je ne puis désormais continuer à te voir sans t’outrager, sans m’outrager, sans outrager la femme qui porte mon nom. Tu te consoleras un jour. Tu es pure, tu es restée pure même sous les tristes baisers que tu as arrachés à ma douleur. Tu es jeune; l’avenir est un éblouissant prometteur : aie confiance en lui. Si une ortie t’a piquée en cueillant des violettes, les fleurs qui s’épanouiront sous tes pas n’en seront pas moins belles dès que la brûlure sera calmée. Ah! si je pouvais en dire autant de moi! Les dieux m’ont mis au cœur un amour pour en faire mon bourreau...

— Cesse, Ponce, dit Ida; je vois que tu es malheureux et que tu es décidé. Oh! que je voudrais voir ta femme et lui dire combien tu es bon, et la supplier à genoux de t’aimer.

— Ida, Ida, s’exclama Pilate embrassant la jeune fille dans un accès de délire, pourquoi ne puis-je dire : Je t’aime! tu es la plus noble de toutes les créatures?

Puis, se déliant d’un coup de cette étreinte, il se précipita hors de la chambre en criant :

— Adieu mon bonheur évanoui, adieu ma consolation céleste : sois heureuse à toujours!

— Pilate! Pilate! s’écria Ida, comme en se réveillant en sursaut, encore un mot, un dernier baiser. Pilate, écoute, Pilate...

Pilate était déjà dans la cour et sortait hors de l’enceinte. Ida courut jusqu’à l’atrium et tomba évanouie dans les bras du vieux Thorix, son jardinier gaulois.

Depuis cette nuit, Pilate ne sortit presque plus de sa tour, consumé d’une mélancolie implacable.

Ida se désola dans les larmes, après deux jours de délire et huit de fièvre. Noah, la vieille Phébéela femme du jardi-

LES MÉMOIRES DE Jl'DAS.

nier, veillèrent sur elle jour et nuit. Enfin, elle se releva commedufond d’une tombe, où elle avait laissé sa joie, son espérance, sa jeunesse. Lejourméme où elle putdonner des ordres, elle rendit la liberté à tous les esclaves dont Pilate l’avait entourée comme une petite reine. Thorix, qui depuis trente ans habitait cette maison passant de maître à maiire, attaché à cette glèbe dont il avait fait un petit paradis, à ces plantes, à ces fleurs, à toute cette création qu’il avait imposée à des rochers nus, ne voulut pas de la liberté, pour ne pas quitter ce monde qui était né sous sa main. Phébée ne quitta pas son mari. Noah refusa de se séparer de sa maîtresse.

Cependant, Ida — je continue à l’appeler de ce nom — ayant perdu l’amant, n’en voulait pas conserver les épaves. Dans cette maison, tout lui rappelait un bonheur qui setait évanoui, un amour qui avait fait naufrage à sa première course. Mais où aller? que devenir? Alors, la pensée de sa mère, de la maison de son père brilla devant ses yeux comme un arc-en-ciel. Il fallait lui apprendre sa position. Qui lui envoyer? Elle n'avait personne à qui se confier. Moab était encore très malade, malgré les soins et les remèdes secrets de Phébée qui le veillait. Thorix ne comprenait pas ce monde de choses qu’une femme sait, devine, et qu’Ida voulait porter à la connaissance de sa mère pour la toucher. Elle prit une résolution, et un matin fit monter Noah sur un chameau, Thorix sur un âne pour l'accompagner, et les envoya à Nazareth.

Jésus connaissait, déslongtemps, toute l’histoire douloureuse de sa sœur, depuis sa vente jusqu a sa destinée finale. Il n’avait rien dit à sa mère, ni à ses frères ni à sa sœur. Noah trouva la famille déménagée à Capharnaüm. Ida était déjà renseignée sur la mort de son père. Jésus était absent.

Il est impossible de décrire le deuil qui s’abattit sur le cœur de la pauvre mère du rabbi, au récit plein de larmes que lui fit Noah. Elle eu parla à ses enfants. Un cri unanime de réprobation s’éleva dans cette famille.

Les frères, l'autre sœur du rabbi, étaient des gens bornés, rudes, sans cœur, plein d’avidité, d’ambition, d’envie, de jalousie. La mère aurait voulu retarder une réponse jusqu’à l’arrivée de Jésus, qui était maintenant le chef de la famille, étant l’aîné. Mais les autres enfants de la veuve du charpentier se prononcèrent d’une façon nette et énergique : « Mirjam est une étrangère chez nous : si elle met les pieds dans cette maison, nous la quittons tous, nous te quittons tous, mère, ou nous la noyons dans le lac. » Ce fut la réponse que la pauvre Noah entendit en tremblant, et elle ne put en porter d’autre à sa maîtresse.

Ida avait reçu cette communication depuis deux jours, lorsque je frappai à sa porte.

Dans cette situation, on comprend la proposition que Moab m’avait faite, Il fallait à cette pauvre jeune tille un coin de toit où mettre à l’abri sa tête, puisqu’elle était décidée à quitter la maison de marbre et le refuge délicieux que Pilate lui avait donné.

Ida cependant espérait encore le retour de son amant. Elle ne pouvait se rendre compte de ce qui s’était passé, et comment l’on pût briser en quelques minutes une liaison filée d’or et de rayons pendant deux ans. Pour la déterminer, il fallait un coup décisif...

Moab allait le lui porter.

Il se rendit chez Pilate.

Il le trouva dans un petit appartement de la toup Mariamne, très peu et fort simplement meublé. Il y avait partout des soldats romains, en sorte qu’on l’aurait dit logé dans un campement en temps de guerre. Aussitôt, toutefois, que Moab se fit annoncer par son nom et comme venant de Berachah, il fut introduit.

Une certaine émotion se peignit sur la figure de Pilate. L’aspect de cet homme le faisait se souvenir de tant de choses et de jours heureux, irrévocablement passés! Ôar Pilate était, en effet, sombrement triste, pâle plus que de coutume et comme miné d’une fièvre qui ne lui donnait

pas de trêve. On l’aurait dit convalescent. Il avait encore le bras enveloppé d’un morceau d’étoffe.

— Serait-il arrivé quelque malheur? lui demanda Pilate avec anxiété.

— Le malheur s’est installé chez nous, répondit Moab ; il ne peut donc pluB arriver.

— Alors, parle. C'est Ida qui t’envoie?

— Non. Elle ne sait rien de la démarche que je fais : j’agis de ma propre inspiration.

Pilate prit un air froid et ajouta.

• — Que me veux-tu donc?

— Le voici, en deux mots : il me faut une lettre de toi à Ida, qui lui déclare de la manière la plus décisive et définitive quelle n'ait plus à réver de toi, car tu es heureux avec ta femme...

— En effet! s’exclama Pilate.

— Quelle ait à se marier, si elle trouve un époux, et à oublier le passé.

— C’est tout?

— Pas encore. Puis tu me feras un écrit, au nom de Caius Crispus, comme quoi il l’a répudiée, et comme quoi Ida est libre de convoler à de nouvelles noces.

— Que de noces il y a dans ton discours ! Sont-elles seulement dans le discours?

— Non.

— Non ! comment, Ida se marierait-elle déjà?

— Ce n’est pas elle qui se marie, c’est moi qui la marie.

— Toi? mais parle donc clair et vite, tonnerre de Jupiter!

— Je procède par ordre; je ne peux pas commencer par la fin.

— Alors?

— Eh bien! Tu sais qu’Ida ne veut rien de toi, qu’elle a renvoyé déjà tes esclaves et quelle s’apprête à quitter la maison que tu lui as donnée. Elle a envoyé Noah chez sa mère à Capharnaüm. Noah a reporté pour toute réponse : qu’on ne la connaît plus, et que si elle ose mettre le pied

LES MEMOIRES DE Jl'DAS. Î8S

dans la maison, ses frères vont la plonger dans le lac de Gennézareth.

— Les brutes !

— Que veux-tu? il y a des brutes pareilles, qui considèrent que l’honneur est encore quelque chose en ce inonde. N'es-tu pas du même avis, mari de Claudia Plautilla?

Pilate foudroya d'un regard l’insulteur et ne répondit point. Moab continua :

— Tu sais, de plus, qu’Ida est pauvre, quelle est jeune et belle, que, malgré ton contact, elle est la plus pure des filles d’Israël. Que va-t-elle devenir quand elle sera sortie de cette maison, où tout lui rappelle une joie éteinte, un amour outragé, l’honneur perdu? Sa vie est dans les larmes ; si elle ne quitte pas cette demeure, elle y mourra.

— Que puis-je faire?

— Ce que je t’ai demandé.

— Mais dans quel but?

— Je vais te l’apprendre. Te rappelles-tu ce jeune homme, Judas bar Simon de Kariot, qui dans le cirque sauva la vie de ta femme, que tu fis arrêter et que ta noble femme fit mettre en liberté?

— Je m'en souviens.

— Eh bien, ce jeune homme vit Ida dans le cirque, et en fut frappé à mort. Il la chercha, il me chercha, mais il ne put nous retrouver alors. Par un hasard étrange, une nuit d’orage, la nuit môme où il sortait du palais d’Hérode et se rendait à Bethléhem pour voir sa mère,, il s’abrita un instant à Berachah.

— Je le rencontrai en route.

— Une quinzaine de jours après, il vint remercier Ida; la vit, la reconnut, et sa folie éclata. Je le mis à la porte, en lui déclarant que la veuve de Caius Crispus ne recevrait désormais que celui qui viendrait demander sa main.

— Et il est revenu ?

— 11 m’a demandé, quinze jours après, d’épouser Ida.

LES MEMOIRES DE Jl'DAS.

Il ne la pas revue. Il n’a rien demandé à Ida. Il veut envoyer le sagan lui porter ce message.

— Ida ne sait donc rien ?

— Absolument rien.

— Tu ne viens pas en son nom ?

— Je te l’ai dit.

— Eh bien, je rejette ta demande.

— Pourquoi la rejettes-tu ?

— D’abord, parce que cela me plaît; ensuite, parce que c’est toi qui me la fais; enfin, parce que je ne crois pas à ton histoire, et qu’il y a là-dessous quelque honteux marché.

— Pilate, nous n’avons pas l’habitude, nous, d’acheter des nièces aux oncles infâmes et de les faire enlever. Je t’ai dit la vérité. Tu peux t’en assurer de la manière que tu voudras.

— Je n’ai besoin de m’assurer de rien ; vos noms m’en disent assez.

— Je ne sais pas quelle objection tu as contre nos noms, et je ne viens pas pour t’éclairer sur ce propos. La question est toute autre.

— Laquelle donc?

— Laquelle? dit Moab commençant à se tordre les mains et à souffler fort, laquelle? Tu as déshonoré une pauvre fille qui n’avait rien fait pour provoquer ce malheur. Cette fille t’a aimé; elle est encore assez honnête'* pour refuser le prix de cet amour quelle t’a donné et ne t’a pas vendu. Maintenant, cette pauvre fille, qui t’aime encore, a quelqu’un qui s’intéresse à elle et quelqu’un qui l’aime, l’aime au point d’oublier qu’on l’a ternie...

— Il serait donc bien heureux, ce jeune homme, en obtenant Ida?

— La démarche qu’il fait le dit de reste.

— Il ne l’épouserait pas sans ces écrits que tu me demandes?

— L’un de ces écrits sert à décider Ida ; l’autre à rendre digne son malheur.

— Et il serait bien malheureux, ce Judas, s’il devait renoncer à Ida?

— Je le crois. Je m’entends peu en amour; mais il me paraît frappé de démence.

— Eh bien, je refuse net de coopérer à ces noces.

— Mais, réfléchis, Pilate, qu’ici il ne s’agit pas de Judas, mais d’Ida, continua Moab avec un grand calme dans la voix, tandis que les couleurs s’alternaient sur son visage. Oublie Judas et les griefs que tu peux avoir contre lui, si, toutefois, tu en as aucun. Mais, pourras-tu reposer tes nuits tranquille, quand tu auras jeté cette pauvre jeune fille sur le pavé, peut-être au milieu de ces malheureuses qui ont au coin des bornes la tête couverte et le corps nu? Si j’avais un gîte, moi, je ne serais pas ici, je ne te parlerais pas d’une voix suppliante. Mais mon gîte, à moi, est celui dont je chasse le tigre et le léopard dans le désert. Puis-je amener cette pauvre créature dans cet enfer? Je n’ai pas un morceau de pain; je vis de quelques racines, de quelques sauterelles, de quelques gouttes de miel sauvage que je dispute aux guêpes. Puis-je nourrir cette délicate créature de ces ordures? Je ne sais pas travailler. Mon métier est de prier, de faire du bien, de foudroyer le vice, d’aimer mon pays, de détester et de combattre l'étranger. Il vaudrait peut-être mieux cultiver la terre. Je ne sais : c’est trop tard pour revenir à cela. Mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit. Penses-y! que va devenir Ida une fois sortie de Berachah ?

Pilate n’écoutait plus Moab, ne le voyait même pas peutêtre. Il se promenait à pas saccadés et se parlait à lui-même.

— Voilà les amours éternels! L’éternité d’une femme, delà plus aimante, c’est donc quinzejours?Quoi! sa figure est encore rouge de mon haleine! mes baisers papillonnent encore sur ses lèvres, ses prunelles réfléchissent encore mon visage, et déjà, déjà! elle ouvre les bras à un autre homme! Pouah! Eh bien, non; je ne coopérerai pas à cette infamie. La prostitution de cette fille commencerait le jour de ces noces.

— Pilate, ne dis pas cela : c’est mal ce que tu penses et ce que tu veux faire. Tu n’as jamais aimé Ida; d’où te vient cette jalousie à présent?

— Ce n’est pas de la jalousie, c’est de la nausée. Je venge la morale.

— Mari de Claudia, je te défends de prononcer ce mot en parlant d’Ida.

— Quoi?

— Tu as été infâme, ne sois pas lâche.

— Sors, sors d’ici, misérable goujat.

— Oui, je sors, riposta Moab, mais quand j’aurai vengé cette morale, l’honneur, mon pays, et Ida.

Et en disant cela, Moab tira un poignard et se rua sur Pilate.

Pilate jeta un cri : cinq ou six soldats se précipitèrent dans la chambre.

J’attendis Moab trois jours. Je ne savais pas qu’il avait été arreté, après avoir blessé Pilate à l’épaule. Je n’osais pas aller à Berachah. Une inquiétude fiévreuse ne me laissait me décider sur aucune résolution. Je parcourais les rues de Jérusalem du matin à la nuit et de la nuit au matin. Justus, qui m’avait évité jusque-là me croyant renseigné sur ses vilainies, rassuré maintenant, me suivait partout.

J’avais déjà visité Lazare quatre ou cinq fois, depuis mon retour, pour savoir des nouvelles du rabbi de Nazareth. Je voulais l’envoyer chez sa sœur intercéder pour moi; car, certes, le rabbi ne pouvait espérer une meilleure issue à la position fatale où Ida se trouvait. Enfin, dans la course que je fis le matin à Béthanie, Martha, la sœur de Lazare, m’annonça que le Nazaréen allait arriver pour la fête du purim. Alors je me souvins de la lettre si pressée de Claudia, et je me rendis au palais d’Hérode, afin de lui apprendre cette nouvelle.

Je dois rappeler ici que je ne savais alors absolument rien de tout ce que je viens de raconter sur Pilate et Ida, et que je croyais fermement que celle-ci avait été la maîtresse de Crispus.

Claudia m'attendait avec impatience depuis plusieurs jours. Cent folies fermentaient dans sa tête.

— Et ton messie? me cria-t-elle, avant même que j'eusse franchi le seuil de sa porte, où l’as-tu laissé? pourquoi n’entre-t-il pas?

— Il est en route, Claudia; il arrive dans quelques jours, vers le 15 de ce mois.

— Aimerait-il les mascarades, par hasard?

— Je crois qu’il n’en sort jamais, répondis-je en riant. Tu es donc bien pressée de l’interroger?

— Est-il au moins de la force de Simon de Samarie?

— Je ne puis pas les comparer : ils n’exploitent point le même genre. Mais mon rabbi, Claudia, me paraît un gaillard peu commun. Il est sérieux; il est sévère; il est aussi difficile à manier qu’un jeune mulet; il n’a pas de passions par où le prendre ; il est obstiné ; il est désintéressé; il est rêveur comme dix prophètes.

— Mais c’est donc la perfection que tu es allé exhumer de cette province! observa Claudia. Tu me donnes la fièvre du désir de le voir.

— Est-ce que je ne pourrais pas le remplacer pour un moment?

— Tu es curieux? Eh bien, je ne te dirai rien. Quand une femme a une plaie, tout au plus si elle la montre au médecin.

— J’aime mieux voir tes belles épaules, Claudia, et tes yeux tumultueux que tes plaies. J’en ai déjà bien trop des miennes.

— Dis-moi d’abord, où en sommes-nous de nos affaires plus sérieuses?

— Elles ne pourraient marcher avec plus de prospérité. La Galilée et la Samarie n'attendent qu'un mot pour s’insurger. Dans ces pays, les hérodiens et les zélotes, qui

suivent les fils de Judas de Gamala, sont animés d’un esprit irrésistible. Antipas arrive pour la fête du paschah avec une suite nombreuse qui prendra les armes au moment de l’émeute. Un millier de jeunes gens de ses États le précèdent à l’occasion de la fête» et les caves du palais d’Antipas se remplissent déjà d’armes pour les armer. Le peuple de Jérusalem est très monté. Les pharisiens et les saducéens, se haïssant fort entre eux, conviennent en ceci : qu’il vaut mieux, après avoir chassé les Romains, que l’un des deux partis soit maître, après la destruction de l’autre, que de laisser dominer l’étranger qui les aplatit tous, même en favorisant les saducéens. Les esséniens, qui professent des principes contraires aux deux autres partis, s’accordent avec eux en ceci : qu’il faut purifier le sol d’Israël de la présence des infidèles. Nous, saducéens, voulons un gouvernement oligarchique qui subjugue le parti du Temple, une république avec des éphores comme en Grèce. Les pharisiens veulent une monarchie populaire, mais sacerdotale : le prêtre et le roi confondus en une seule personne. Les esséniens, veulent une monarchie ou plutôt une république théocratique, mais toute du peuple, toute pour le peuple et par le peuple. Les zélotes sont commui nistes comme les esséniens. Mais tout cela détestç Rome et veut briser sa puissance. Le rabbi, enfin, que j’amène, veut l’absorption du peuple et de la nation dans un homme, qui émane directement de Dieu , ayant puissance absolue sur les âmes et sur les individus, confondant le trône et l’autel, confondant les nations dans la même abdication en faveur de cet élu de Dieu, lieutenant de Dieu, toutpuissant comme Dieu, arbitraire comme Dieu, fils de Dieu et de la même essence que lui.

— Quel abominable gâchis!

— Ce gâchis, cependant, forme une masse contre Rome. On a des armes, du cœur, du désespoir, de la constance : ils sont irréfléchis et atroces.

— Ton rabbi donc entre aussi dans la politique ?

— Par la porte de derrière, mais il se carre dans la maison.

— Lit-il dans la pensée?

— Je ne lai vu lire que l’hébreux dans le torah et fort correctement.

— Devine-t-il l’avenir !

— Ce n’est pas cela qui est difficile : c’est de déchiffrer le passé.

— Compose-t-il des philtres, des poisons, des charmes?

— Que ne ferait-on pour toi, Claudia? Demande-moi de te servir une étoile détrempée dans une coupe d’eau , et je te l’apprête.

— Et si je te demandais de tuer un homme?

— Quel besoin as-tu de moi, puisque tu n’as qu’à le regarder ? Tes yeux sont comme ce petit poisson des mers de l’Inde, qui, d’un coup de nageoire, renverse un navire.

Je commençais à oublier ma sombre préoccupation dans le badinage ; mais notre conversation fut interrompue par l’arrivée de Pilate. Excepté sa pâleur, rien ne trahissait la blessure qu’il avait reçue de Moab. Il s’avança lentement dans la chambre, et ses yeux s’animèrent d’un éclat subit en me voyant et en me reconnaissant.

Il croyait toujours que j’étais l’amant de sa femme. Claudia ne fit pas plus d’attention à lui que s’il eût été un de ses esclaves. Pilate lui tendit une lettre en disant :

— C’est de César.

Claudia la prit, la regarda, la reconnut, et la jeta de côté, en me disant :

— Est-ce donc drôle votre fête du purim?

— Les bacchanalia valent mieux, répondis-je en me levant, et en saluant Pilate comme pour partir.

— A propos, Claudia, dit Pilate, il faut que tu fasses un cadeau de noce à la fiancée de ce jeune homme. Il se marie.

— Est-ce vrai ? me demanda Claudia d’un air enjoué.

— Pour le moment, répondis-je du même ton, ce n’est vrai qu’à moitié. J’épouse une femme qui ne le sait pas encore.

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