‹ Les mémoires de JudasChapitre 4 sur 11 · SOI · texte numérisé non relu

SOI

— Me permettras- tu, jeune homme, dit Pilate avec un air de dédain sarcastique, de présenter un cadeau de noce à la jeune dame que j’ai eu le plaisir de voir, il n’y a pas longtemps encore?

— Merci, répondis-je froidement : je ne connais rien d’aussi cher que les cadeaux, et je suis trop pauvre pour les payer, trop fier pour les recevoir.

— Fier! fit Pilate en souriant, en effet. Je crois que Ida est très riche ; est-il vrai ?

— On ment. La femme que je prends a pour toute parure ses cheveux, pour toute richesse sa beauté. Elle n’en portera pas d’autre dans ma maison.

Pilate sourit et ne répondit pas.

— Caius Crispus serait-il donc si ladre et si ignoble, dit Claudia, de reprendre à la femme qu’il a renvoyée, ce qu’il lui avait donné ?

— A propos, dit Pilate, il y a trois ou quatre jours, Ida m’envoya un homme pour me prier d’obtenir de Crispus l’acte de divorce. J’ai reçu ce matin cette pièce et je me disposais à la lui porter. Mais puisque son fiancé est ici...

Je fis un mouvement de joie et ma figure rougit.

— Veux-tu te charger de cette petite mission, jeune homme? fit Pilate en souriant sardoniquement.

— Je le veux.

— Tu diras à Ida que ce retard n’a pas été de ma faute. Il doit lui tarder, à cette jeune femme, après une séparation d’environ deux mois de Crispus, de passer en d’autres bras, plus jeunes et plus caressants.

Il y avait dans toutes les paroles de Pilate une moquerie et une amertume qui me donnaient un frisson de colère et de soupçon. Je répondis :

— Nous autres rudes Juifs ne sommes pas experts à répéter de si exquis compliments hibériens; je laisse donc tomber tes paroles ici, et j’y passe dessus.

— A ton aise. Ce compliment, rendu à son adresse et bégayé par toi ou par des esclaves, a toujours la meme valeur pour moi. Je parle au nom de Caius Crispus.

— Caius Crispus est à Antioche, je crois. -

— En Samarie.

— J’ai lu dans un livre égyptien, que quelquefois les montagnes se rencontrent. Y crois-tu, Pilate?

— Plus facilement que les hommes, quand l’un est si haut et l’autre si bas.

— Pardon! il y a un trait d’union d’acier qui rapproche les distances.

— Il peut les supprimer, mon petit, mais non pas les rapprocher. Du reste, Caius Crispus est passé maître en ces connaissances des montagnes qui marchent et peut le donner de meilleures explications que moi.

— Je ne comprends rien à ce bavardage, dit Claudia. Je sais seulement que Crispus a été très indigne, en répudiant cette jeune fille juive qui est obscure, pauvre et modeste à ce que vous dites, et conservant sa femme de Rome qui est riche, infâme et dans la bouche de tous les jeunes efféminés et de tous les vieillards impurs de la Voie sacrée.

— Hélas! fit Pilate, les hommes n’ont pas toujours le courage de se tuer, quand ils attrapent la lèpre de certains amours, qui devient comme la robe de Nessus. J’ai appris à pardonner.

— C’est qu’ils ont à lame une lèpre plus sordide encore que celle du cœur qui les rend lâches, riposta Claudia, attachant sur son mari un tel regard de mépris, qu’il aurait enfoncé à cent coudées sous terre la statue de Jupiter Capitolin.

Pilate vit que la conversation prenait un tour doublement dangereux; mais il voulut me lancer une nouvelle flèche avant de partir. Je ne compris le venin de cette scène que plus tard, quand je sus qu’Ida avait été sa maîtresse. Pilate me haïssait comme amant de sa femme, comme celui qui lui volait les derniers souvenirs de cette maîtresse, et se réjouissait en même temps de cette fatalité réparatoire qui me jetait entre les bras, comme femme, celle qu’il avait possédée comme favorite. -

— Jeune homme, dit-il, tu as eu hâte d’entrer dans ce paradis où les livres sacrés de ton pays nichent le serpent. Si tu l’y trouves encore, s’il te mord, souviens-toi qu’Ida, qui connaît si bien la valeur du temps, sait aussi quelle conserve, même après le divorce, ce droit de citoyenne romaine que lui avait conféré son mari, et qu’il y a un procurateur de Rome à Jérusalem pour lui rendre justice.

Il n’attendit pas ma réponse et partit. Je brûlais d’envoyer à Ida les documents et le message qui devaient décider de mon sort. Le sagan se rendit à Berachah le jour même.

Une grande consternation régnait dans la maison à cause de la disparition de Moab. On se livrait à toute espèce de conjectures également éloignées de la vérité. Tout ce que Moab avait fait, c’était par une induction et une détermination personnelles. Ida ne savait rien.

Le sagan ne pouvait que peu lui apprendre.

L’arrivée de ce personnage, le plus considérable après Pilate et le gouverneur de la Syrie, redoubla lemoi. Noah l’introduisit immédiatement au tablinum et alla l’annoncer à sa maîtresse.

Ida sortit sur-le-champ pour recevoir Hannah. Celui-ci fut frappé au cœur, comme Pilate, comme Moab, comme moi, par la beauté fatale de la jeune fille. Il trouva à peine quelques mots à lui dire, et lui présenta le paquet de lettres de Pilate. Elle trembla de toute sa personne à ce nom et l’ouvrit précipitamment.

Le paquet contenait un acte de divorce de Caius Crispus, que Pilate avait fait rédiger, et une lettre qu’il écrivait à Ida. La jeune fille tomba d’abord sur l’acte de divorce, quelle lut, se montrant tout étonnée, et n’y comprenant rien. Puis elle lut la lettre. J’ai su tout cela après. Voici ce que Pilate lui mandait.

« Ponce Pilate à Ida, salut.

« Ida, le retard de cette lettre est involontaire. Il a été

« occasionné par une blessure que j’ai reçue à l’épaule par « ton messager, et par la lenteur de celui que j’ai en- « voyé à mon ami Caius Crispus, revenu seulement ce « matin.

« Voici la réponse de Crispus.

« Ainsi, tu peux te marier maintenant. Je t’ai dit adieu « pour toujours. Je te le répète encore une fois :j’aime ma « femme. Je t’ai regrettée le jour où je t’ai quittée. Il me « parut que ton deuil avait l’aspect du désespoir. Il me « sembla que tu m’aimais encore. Je ne te regrette plus « à présent.

« Ta douleur n’a pas eu de lendemain.

« Ton amour, qui setait évanoui dans les larmes, s’est “ réveillé quelques heures après dans les bras d’un mari. « Tu as bien fait. Merci. Tu me guéris du remords. Tu « soulages mes souvenirs du passé des soucis de l’avenir. « La déception est un grand bienfait après tout; elle « brûle les vieilles plaies pour les guérir. Je n’avais « aucun droit à une affection dont tu avais formé le capi- « tal toute seule. Je n’ai donc aucun reproche à t’adres- « ser, et je ne t’en adresserais pas, lors môme que j’en « aurais le droit. Sois heureuse, si tu le peux, s’il peut « y avoir du bonheur en ces affections apoplectiques qui « éclatent vite et meurent aussitôt. Cependant, si un jour « le malheur te visitait, souviens-toi de moi, qui n’oublie- « rai jamais de quel baume tu as parfumé maintes heures « de mon effrayant chagrin. Adieu. »

Ida lut cette lettre les yeux aveuglés par les larmes, le sanglot dans la gorge, le hocquet dans la poitrine. Au mot adieu, elle tomba par terre évanouie. Le sagan, qui ne savait rien, ni de l’histoire de Pilate, ni du contenu de cette lettre, courut appeler Noah, qui prit sa maîtresse dans ses bras et la transporta inanimée dans sa chambre à coucher.

Hannah attendit plus d’une heure, seul, dans le tablinum , avant d’avoir des nouvelles de la malade. Une foule de

pensées l'assaillaient. Il fut sur le point de partir pour revenir un autre jour; mais la curiosité, l’intérêt qu’il prenait à cette belle créature, le retinrent. Il attendit. A la fin, Noah revint lui dire que sa maîtresse pouvait le recevoir.

Il entra, en effet, dans un petit cabinet à côté du tablinum, où il retrouva Ida, étendue sur un lit de coussins, un peu calmée, mais effroyablement pâle.

— Pardonne-moi, prince, dit-elle. Je me suis senti mourir, malgré les efforts que j’ai faits pour ne pas te manquer de respect.

— Es-tu en état de m’écouter? J’ai un grave message à te faire. Si tu es encore faible, je reviendrai demain.

— Oh! non; parle; je puis tout entendre maintenant. J’ai subi la grande épreuve.

— Alors, je serai bref et précis.

— Faut-il renvoyer Noah? Elle connaît toute ma vie, toute mon âme.

— Quelle reste alors, dit le sagan. Voici de quoi il s’agit. Tu as vu deux fois ici un jeune homme de mes amis, Judas de Kariot.

— Je crois que oui.

— Il t’aime.

— Le malheureux !

— Je viens en son nom te demander en mariage.

Ida resta comme ébahie.

— En mariage?

— Je viens te supplier en son nom de ne pas le refuser.

— Cette moquerie est cruelle, murmura Ida, fondant en larmes.

— Ce n’est pas moquerie, Ida ; je ne suis pas un homme à donner la main à de tels actes.

— Mais il ne me connaît point.

— Il t’aime. Et il te connaît assez pour t’emmener comme sa femme sous le toit où sou père est mort, où dort sa mère et vit sa sœur.

Ida éclata de nouveau en sanglots.

LES MÉMOIRES DE Jl'DAS.

— Mon Dieu! Pourquoi suis-je indigne du bonheur qui est réservé aux autres jeunes filles de mon âge !

— Console-toi, Ida; tu n’es pas la première femme répudiée qui passe du lit désolé d’un mari qui la repousse à celui d’un mari qui l’attend comme une bénédiction.

— Je ne suis pas une femme répudiée, moi.

— Qu'importe, si le monde le croit, si l’homme qui t’appelle à lui oublie ce que tu es?

— Mais j’aime, j’aime encore, je ne puis pas oublier, moi. J’ai l’âme, le cœur, la bouche, les yeux, toute mon existence, le jour comme la nuit, dans la veille comme dans le rêve, pleins, imprégnés de cet homme qui m’a pris le premier baiser, qui a soufflé sur le nuage blanc de mon enfance.

— Judas t’aimera pour deux.

— Oh! non; c’est impossible. N’ajoutons pas le remords à la douleur. N’ajoutons pas aux souvenirs d’un cœur flétri la répugnance de caresses qui sont saintes devant Dieu et qui me honniraient. Je ne puis pas accepter l’offre que tu portes. Vous me mépriseriez, si je le faisais.

— Si, pour ma part, je devais te mépriser, je ne t’aurais pas apporté la parole suppliante de mon ami. Tu peux accepter sans crainte.

— Mais je ne l’aime pas. Peut-on se donner sans aimer?

— Crois-tu qu’il soit plus difficile de se donner à un homme qu’on n’aime pas, que de prendre une femme qui en aime un autre ?

Ida resta un moment en silence.

— C’est impossible, objecta-t-elle à la fin. Je ne puis me faire à cette idée; laissez moi respirer. Si vous saviez sur quelle ruine vous marchez ! Il y a un instant, j’ai pensé mourir. On me soupçonne; on me dit : Marie-toi! on doute du passé; on me méprise peut-être... Marie-toi! Mais il croirait tout cela; il serait sûr que je ne l’ai jamais aimé, que je ne l’aime plus : je serais infâme à ses yeux! Non, non. Que m’importe qu’il aime sa femme et

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qu’il me soufflette de cet amour? Que suis-je pour être fière? Comprends-tu, prince? Il dirait : Elle se marie, la voilà ! Elle disait hier encore : Reviens ! hier encore elle espérait, elle se morfondait dans la désolation ; aujourd’hui, au premier jeune homme qui lui sourit elle sourit, et le suit. Elle mentait. Qu’importe que cet homme s’appelle mari ou amant? elle le suit. Le cœur ne connaît pas de noces. Eh bien, prince, veux-tu que je sois déshonorée aux yeux de l’un, et une pécheresse aux yeux de l’autre, indigne pour tous les deux? Mais ne sens-tu pas que cet air palpite encore des derniers baisers d’un autre?

— Calme-toi. Tu entreras dans un autre monde.

— Il n’y en a qu’un de possible pour moi : celui du tombeau. Partout ailleurs, c’est le reproche et l’opprobre.

— Ecoute-moi, ma fille, dit le sagan, prenant ses mains glacées entre les siennes; avant de te voir et de t’entendre, je condamnais mon ami dans mon cœur. Je me disais : pourquoi faire violence à une jeune femme qui en aime un autre? pourquoi aller se heurter à une passion qui a brûlé de feux si sombres? Maintenant je comprends mon ami. Je ne le blâme plus, je l’excuse. Je le plaindrais, au contraire, si mon message échouait. Je pèse toutes tes raisons; je les apprécie; et je t’estime. Mais, d’autre part, réfléchis, mon enfant, à ton avenir. Je dis plus, réfléchis à ta situation actuelle. Qui es-tu? qu’es-tu ici? Tout ce qui t’entoure est une création de ta honte. Chaque bouffée d’air que tu respires est imprégnée de mépris. Tu trouves un homme dont l’amour puissant t’attire dans une atmosphère plus pure. Tu ne veux pas le suivre, parce que tu aimes ailleurs, parce que tu ne l’aimes pas. Est-ce que celui qui te repousse t’aime encore? Est-ce qu’il comprend ton sacrifice? Que te conseille-t-il?

— Il me nargue, il me méprise, il me croit déjà infidèle à son souvenir. Il me presse de me marier. Il me fouette toujours et toujours de son aveu : J’aime ma femme.

— Tu le vois donc ; tu n’es plus une femme pour cet

î!)8 LES MÉMOIRES DE JUDAS.

homme. Tu es une usufruitière de ses bienfaits, et il t’accuse déjà d’ingratitude. L’autre, d’ailleurs

— Mais c’est justement parce que j’estime ton ami, et que j’en ai pitié, prince, que je recule. Je fuirai dés que Moab sera arrivé. Je ne sais pas ce que je deviendrai, mais je ne resterai plus ici, où j’étouffe au milieu de tant de témoins de mon bonheur éteint.

— Cesse alors de résister. L’amour qui oublie la faute saura encore adoucir le remords, consoler le chagrin, et pardonner l’indifférence-.

Ida lutta encore, répétant ce quelle avait dit, trouvant de nouvelles raisons. Hannah triompha de tout. Enfin, elle s’exclama :

— Tu le veux, prince? Il le veut? Soit. Je me livre telle que je suis; prenez-moi comme vous ramasseriez un cadavre qui demande une tombe et un abri contre les vautours et les hyènes. Je ne m’appartiens plus; je ne puis donc rien donner en échange de cette grande générosité. Je n’ai que de la reconnaissance.

— Cela suffit, répondit le sagan, coupant court, et soulagé du doute s’il aurait ou non vaincu la résistance de cette noble créature.

Le lendemain je vins voir Ida. Elle pleura en m’apercevant. J’évitai de faire la moindre allusion à son passé ; je détournai toujours la conversation de ce sujet, si elle y entrait. Elle me répéta encore quelle aimait un autre et ne m’aimait pas. Je répondis que je saurais me faire aimer un jour. Je la laissai non pas plus calme, mais plus résignée.

Il avait été convenu entre Hannah et Ida, après ma visite, que nous prêterions le serment du mariage, et que je présenterais le mohar (cadeau de noce) le soir de la fête du purim. Il avait été convenu aussi que l’année de la vierge, qui devait se passer entre la prestation du ser-

ment et ce soir heureux où je déchirerai son voile, la baiserai sur la bouche, et l’emmènerai chez moi, que cette année d'attente, dis-je, serait abrégée, — l’état d’Ida de femme divorcée le permettait — et que la dernière cérémonie aurait lieu le soir de la fête du paschah. Hélas! comme l’homme qui est fait, dit-on, à l’image de Dieu est le jouet des événements roulés par le hasard!

La fête de purim est chez nous une orgie, à la plus grande gloire de Dieu.

Cette fête fut instituée à Babylone pour perpétuer la commémoration de la mort de Haman et l’exaltation d’Esther. Quatre-vingt-cinq anciens s’opposèrent à l'adoption de cette fête persane, lorsque Mordecaï la proposa pour la première fois; mais son adoption fut néanmoins décidée. Le peuple juif la célébrait partout. A Jérusalem, elle devenait un délire, après avoir été le rêve de toute l’année. J’avais l’esprit débordant de joie maintenant, je suivis l’exemple des autres.

Dés l’aube, Bar Abbas frappait à ma porte. Il revenait pour la fête. Plus tard arriva Justus, et nous nous rendîmes à la synagogue.

La synagogue était comble, une foule immense y avait fait irruption, hommes, femmes, enfants, vieillards, aveugles et boiteux, sans exception, même des sourds. Celui qui ne trouvait plus de place dedans, passait sa tête à travers les fenêtres, se pressait à la porte. Un Juif se serait cru déshonoré s’il n’avait lancé, ce jour-là, sa petite malédiction posthume à Haman, et sa bénédiction avinée à Mordecaï.

Le parascha du jour était l'histoire qui avait donné origine à la fête. Le sheliach alla à sa place et commença le récit suivant :

« Lorsque Artaxerxès Longimanus, dit le sheliach, succéda au trône de son père Xercès, il donna une grande fête à son peuple, sous des tentes de pourpre soutenues par des colonnes d’argent et d’or. Au milieu du banquet, échauffé un peu par le vin, le roi jura qu’il n’y avait pas

dans tout son empire une femme plus belle que la reine Vastiti. Un prince tributaire de son royaume montra quelque incrédulité. Le roi se fâcha, s’entêta dans son idée, et, voulant montrer au peuple qu’il avait dit la vérité, imagina de faire paraître devant les convives la reine toute nue. Vastiti fut mandée. Ayant appris la raison de son appel, elle refusa d’obéir. Artaxerxès la fit appeler de nouveau, puis de nouveau encore : sept fois. La reine refusa toujours. Le roi se crut offensé à cause de cette désobéissance. Un des grands de sa cour, Memunean, déclara au roi qu’il fallait un exemple de punition, sans quoi, encouragées par l’impunité de la reine, toutes les femmes de la Perse n’auraient plus obéi à leurs maris. Le roi comprit cette raison d’Etat. Vastiti fut condamnée à être expulsée et remplacée par une autre reine. Mais Artaxerxès l’aimait. Il devint triste. Ses amis lui conseillèrent de mater cet amour par un nouvel amour, et d’élever à son lit la plus belle vierge de toute la terre habitée. Le roi se résigna au remède en le trouvant doux.

— Le pauvre homme! s'exclama Bar Abbas.

— Une battue de vierges fut exécutée, continua le sheliach. Les différents officiers qui parcoururent l’Asie pour cet objet en réunirent quatre cents.

— Seulement! fit Bar Abbas.

— Hélas! oui, poursuivit le sheliach. Les vierges étaient rares, et les belles surtout, fort rares. Parmi celles-ci, se trouva Esther, la nièce unique d’un Juif de Babylone. Elle était la plus belle de toutes les autres. Lorsque les eunuques eurent préparé ces vierges pendant six mois, avec des ablutions, des onctions et des parfums, le roi en prit une tous les jours dans son lit, pour choisir à l’essai et non pas sur le rapport d’un eunuque. Quand le tour d’Esther arriva, le roi l’aima et l’épousa. Elle n’avait pas dit de quelle nation elle était. Alors Mordecaï quitta Babylone et alla à Shushan. Une conspiration d’eunuques ayant été ourdie contre le roi, Mordecaï la découvrit à Esther, et celle-ci sauva le roi. Mordecaï fut autorisé à

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habiter la cour. Or, le roi avait un ami, un Amalécite nommé Haman...

— Damné Haman ! s’écria tout le monde de tous les côtés.

— Le roi avait ordonné qu’on l’adorât comme lui-même. Les Persans, les Mèdes obéirent. Mordecaï, non.

— Bravo, Mordecaï! s’écria encore le peuple, nous allons boire à ta santé!

— Boire et manger, s’il vous plaît, fit Bar Abbas, et autre chose encore. On ne fait jamais trop pour un grand homme.

— Notre loi ordonnait à Mordecaï de n’adorer que Dieu, continua le sheliach. Haman se crut offensé; d’autant plus que l’audacieux réfractaire était un Juif, un captif, un esclave presque. Il se plaignit au roi. Il peignit notre nation comme perverse, insociable, ennemie de tous les autres peuples et de tous les autres cultes; et il persuada au roi de l’exterminer, pour le plus grand bonheur de ses sujets.

— Mais ils paient un tribut, objecta le roi.

— Eh bien, répondit Haman, je paierai à votre divinité quarante mille talents.

— Leroi refusa l’argent et livra les hommes. Haman décréta, au nom d’Artaxerxès, souverain de cent vingt-sept provinces depuis l’Inde jusqu a l’Ethiopie, qu’au quatorzième jour du douzième mois de cette année, tous les Juifs de ses Etats, hommes, femmes, enfants fussent détruits.

— Oh! l’infâme goujat de roi! hurla le peuple.

— Ohé ! fit Bar Abbas, respect au roi donc. Sans cela qui est-ce qui vous massacrerait un peu, hein !

— Le peuple juif tout entier déchira ses habits, se vêtit de sacs, et se couvrit de cendres, poursuivit le sheliach. Mordecaï sortit de la cour et se conforma à la douleur de ses compatriotes. Esther en fut instruite. Elle ordonna à tous les Juifs trois jours de prière. Les Juifs obéirent (ellemême donnant l’exemple), et lui envoyèrent une supplique pour le roi. Or, Artaxerxès avait fait une loi, que quicon-

que se présenterait à lui sans être appelé serait tué. Esther aborda le danger. Elle s’habilla splendidement de pourpre et de pierreries : une esclave soulevait le derrière de sa longue robe du bout des doigts, une autre la soutenait sur son bras. Eblouissante de vêtements et de beauté, toute rouge d’émotion, Esther se rendit ainsi chez le roi sans être appelée. Artaxerxès, assis sur son trône, la couronne sur la tête, le sceptre d’or dans les mains, tout ruisselant de joyaux, de toile d’or et de pourpre, la regarda en courroux. Esther trembla et tomba évanouie aux pieds du trône. Le roi, la voyant si belle, plein d’amour, descendit de son siège, la prit dans ses bras et la rappela à la vie par ses baisers. Puis, il s’enquit de ce quelle voulait, lui garantissant de l’exaucer. Esther l’invita chez elle*, ainsi que son ami Haman, à un souper préparé de ses propres mains. Le roi et Haman acceptèrent le banquet, se plurent beaucoup à la fête et burent énormément. Le roi demanda quelle grâce elle sollicitait.

— Je te le dirai demain, car je vous invite de nouveau à souper, répondit Esther.

— Oh ! le joli brin de fille ! s’écria Bar Abbas. Que ne trouve-t-on tous les jours dans les rues de tels bijoux, comme on trouve des chiens et des lévites !

— Haman rentra chez lui joyeux. Sa femme lui conseilla de faire dresser dans sa cour un échafaud de cinquante cubits pour y pendre Mordecaï.

— Les femmes donnent toujours de bons conseils, réfléchit Bar Abbas.

— Le roi, exalté par la beauté de sa reine, ne dormit pas la nuit, mais il se fit lire les chroniques de son règne. On lut jusqu a l’aube. Arrivé à l’histoire de la conspiration découverte par Mordecaï , le grand sire demanda : Quelle récompense lui a-t-on donnée?

— Ça, c’est une bourde, observa Bar Abbas : les rois ne se. rappellent jamais les services reçus, et moins encore les récompenses à donner.

— On ne lui a rien donné, répondit le scribe au roi.

— C’est bien, fit Artaxerxès. Vofci le jour. S’il y a quelques-uns de mes amis d’arrivés dans mes antichambres, faites-les entrer.

— Haman était déjà là. Il s était levé de bonne heure, afin d’aller obtenir du roi la permission de pendre Mordecaï.

— Pendre? bigre! cela ne se retarde jamais, s’exclama Bar Abbas.

— Tu arrives à propos, répondit le roi. Conseille-moi, comment pourrais-je honorer d’une manière digne de moi quelqu’un que j’aime beaucoup.

— En l’autorisant, mon Dieu, à marcher à cheval avec les mêmes ornements que ta Divinité, une chaîne d’or au cou, en donnant ordre à tout ton peuple de l’honorer, ainsi que tu l’honores.

— C’est bien, fit le roi, cherche alors Mordecaï et fais toi-même ce que tu as conseillé.

— C’est très bien, c’est très bien, vive le roi! cria le peuple.

— Haman, qui attendait cet honneur pour lui-même, sembla confus, atterré. Cependant, il obéit. Mordecaï revint à la cour. Haman retourna chez lui se plaindre avec sa femme. Il fut appelé à souper, par ordre de la reine. Au banquet, le roi demanda de nouveau à Esther la grâce quelle désirait. Esther commença alors à exposer en pleurant les misères de son peuple, et supplia qu’on révoquât l’ordre de sa destruction.

— Qui donc a causé cette douleur à ma reine? dit le roi.

— Haman, répondit Esther.

— Artaxerxès se leva du banquet et sortit dans ses jardins grandement troublé. Haman commença alors à intercéder sa grâce auprès de la reine et tomba sur son lit. Le roi entra sur ces entrefaites, et le voyant en cette position, s’écria : — Misérable créature, la plus vile de la terre, tu oses faire encore violence à ma reine?

Un eunuque raconta alors au roi l’affaire du gibet des-

tiné par Haman à Mordecaï. Le roi ordonna que Haman fût pendu au gibet qu’il avait dressé (1).

— Vive le roi, vive le roi; damnation à Haman, beugla le peuple.

— Bijou d’Esther, bijou d'Esther! s’exclamait Bar Abbas plus haut que tous les autres; je te nomme ma reine à vie, après l’amphore.

— Et voilà comment Dieu délivra son peuple, et comment Mordecaï écrivit à tous les Juifs de célébrer par une fête perpétuelle ce jour de la délivrance. Allez donc, mes enfants et glorifiez le Seigneur. »

— Ah! pourquoi ce peuple n’a-t-il été délivré tous les jours de l’année? remarqua Bar Abbas.

Le peuple se précipita hors de la synagogue.

Le bacchanal dans la ville commença.

Jérusalem était un mélange d’individus de toutes les nations, où le Juif se trouvait peut-être en minorité. Le peuple de Dieu avait été de tout temps le foyer de vices honteux et bestiaux. Les étrangers, qui l’avaient successivement conquis, lui en avaient inoculé d’infâmes et d’impies. La greffe s’était opérée avec entraînement. Aux débauches que nous avaient enseigné l’Égypte, l’Assyrie, la Perse, la Phénicie, Alexandre ajouta celles de la Grèce, Pompée celles de Rome, Hérode celles du monde entier. Le jour du purim était le jour de la royauté de tout cela.

Oe jour-là on aurait cru se promener à Rome, dans la Voie sacrée, vers la neuvième heure. Rien ne manquait. Rien ne se déguisait, excepté la vertu pour happer les épaves de la douceur du vice. Les hommes s’habillaient en femmes, les femmes en hommes, les jeunes filles en courtisanes, le courtisanes en matrones. Qui avait quelque ehose à montrer, l’étalait ; qui n'avait rien à mettre, se déshabillait. Jérusalem se vidait dans les rues : pas mémo les honnêtes mères et les pures jeunes filles ne restaient chez elles. La pudeur devenait une impertinence,

(1) Joseph e, Antiq. XI, chap. VI.

une offense à Dieu. Le Temple chômait; car prêtres et lévites, membres du grand Collège et du sanhédrin, Simeon, Gamaliel, Caïphas, eux-mêmes, Hannah lui-même, pouvaient se déguiser, sans infamie, en bateleurs, en histrions, en mages, en pontifes idolâtres, en boucs ou en bœufs, à volonté.

Les bains publics, les étuves, les cabarets, les hôtelleries, les boutiques de boulangers, de bouchers, de rôtisseurs, de barbiers, de parfumeurs, résidence ordinaire de la prostitution, à partir de la neuvième heure, hissèrent l’enseigne d’horribles Priapes, mirent des lanternes ayant la forme de monstrueux phallus. Les filles de joie n’étaient pas obligées ce jour-là de se montrer en perruque blonde, en cuculle, ou avec un morceau d’étoffe d'or sur le sein — selon ledit des édiles romains importé choz nous par les procurateurs. Elles pouvaient prendre, si bon leur semblait, la stole, les bandelettes blanches et les brodequins rouges de la matrone romaine. Elles s’en gardaient bien cependant.

Les rues ruisselaient de filles venues de tous les coins de la Syrie, de l’Assyrie, de la Grèce, de Rome, de la Gaule même. Elles se pavanaient. Celles-ci attifées de leurs tuniques jaunes ou vertes, les sandales jaunes attachées sur le cou du pied avec des courroies dorées, montraient des pieds nus, blancs et provoquants, portaient la tête enveloppée d’un petit mantelet d’etoffe à couleur vive, les cheveux teints en jaune avec du safran, ou en rouge avec le jus de la betterave, ou en bleu avec du pastel, ou simplement saupoudrés de poudre d’or, de lapis, de gaude, ou frottés de cendre parfumée. Celles-là, en vestes babyloniennes, ou en robe de soie, traînaient des dalmatiques agrafées devant, faites d'étoffes peintes, bariolées de fleurs et de broderies, et avaient sur la tête une mitre en couleur, ou une tiare écarlate, ou un nimbe d’or. Les précieuses, les merveilleuses, les fameuses, qui nous arrivaient, du trop plein de Rome, à la suite des légions, étaient habillées de cette étoffe de soie dite tyrienne, qu’un poète latin

(Pétrone) appelle du vent tissé y ou de cette gaze dite indienne qui était transparente comme un nuage d’été et rendait la nudité plus agaçante. Les hétaires grecques avec leur charmant canezou de lin, ouvert sous les bras et descendant jusqu’à la taille, en cothurnes dorés, se promenaient en litière ouverte portée par des Abyssiniens. Quelques-unes couchées sur des coussins de pourpre, ayant à la main un miroir d’argent poli, des boules de cristal ou d’ambre, un éventail ou un parasol, avançaient un visage légèrement fardé, constellé de petites mouches pour en relever l’éclat, tandis qu’une belle esclave à côté les éventait avec des plumes de paon, précédées et suivis d’eunuques, d’enfants, dejoueurs de flûte et de nains bouffonnants. D’autres, en toge verte, conduisaient ellesmêmes un char léger. Puis, celle-ci à cheval; celle-là sur une mule d’Espagne qu’un nègre guidait par la bride.

Après ce cortège, courait cet appendice indispensable : le libertin, le mignon, habillés d’une chlamyde écarlate, bleue, ou verte ; les joueurs de harpes, de flûtes et de tambours, venus de la Syrie; l’aulétride ionienne, — cette chanteuse qu’on louait pour les festins; les fellatrices de Lesbos ; les efféminés, les délicats de la Phrygie, — jeunes esclaves aux cheveux longs et flottants, aux grandes boucles d’oreilles, aux tuniques à larges manches, aux brodequins verts. Puis les beaux garçons de Sybaris et de Tarente, à la peau parfumée, aux membres épilés, au corps couvert comme des nymphes d’étoffes transparentes. Puis les gitons et les tribades de Sparte, qui pylismate fabricant orbem (Juvenal) et excellent pour les luttes féminines. Puis encore les Marseillais au doigt velouté, et le transfuge de Capoue et d’Opicus qui se dévouaient aux plaisirs monstrueux. Autour et au milieu de ce nuage parfumé, chatoyant d’or, de pierreries, de soie, de couleurs vives, papillonnait cette jeunesse d’Alcinoüs, dont j 'étais le chef, absent ce jour là, parée, frisée, parfumée, en chiridata — la tunique syrienne à manches longues et larges, couleur cerise.

Au milieu de ce monde qui absorbait, enchantait, éblouissait le monde honnête de tous les jours, se distinguait mon hypocrite ami Justus, déguisé en saga, qui vendait des instruments infâmes, étalés sur des corbeilles portées par des esclaves. Il présentait, le drôle, à un grave membre du Collège un phallus à l’usage de la famille ; à une mère de famille un subliaculum, ou corset de la maternité pour ne pas trop surcharger d'enfants la famille; à une jeune mariée une cadenas de chasteté; à une jeune fille une [ibula; aux vieilles femmes un énorme fascinum (phallus factice en cuir, linge, ou soie).

Bar Abbas, à cheval sur un âne, était couvert d’un gigantesque priape en carton qui se dressait sur lui comme un étui. Il portait devant lui un panier rempli de ces gâteaux de froment à formes impudiques que les Romains appellent coliphia ou cunni siliginei, et il en offrait aux femmes qui les acceptaient sans paraître choquées. Puis, il dispensait des fards d'excrément de crocodille, de céruse ou de craie, des fioles remplies de je ne sais quoi, qu’il indiquait aux hommes sous le nom de ces terribles philtres que les parfumeuses vendaient comme venant de Rome, dits coupe du désir, eau d'amant, satyricon, bulbus ou hippomane.

Hélas ! nous avions envoyé à Rome, il y avait environ deux siècles (187 av. Jésus), par Lucius Montius le vainqueur d'Antiochus le Grand, tout ce monde de danseuses, de joueuses de flûte , de courtisanes, d’eunuques, d'efféminés, de gitons, et avec eux la lèpre, la terrible éléphantiasis, le mal de Vénus de nos femmes et le morbus indecens sous toutes ses hideuses formes. Rome avait élevé tout cela à sa grandeur, en y ajoutant les infamies glanéesdansle reste du monde, et nous le renvoyait triomphant, orgueilleux, resplendissant.

Nos Juifs se contentaient de boire : les pauvres, nos bons vins de la Syrie ; les riches, les vins de la Grèce ou de Rome, le cécube, le falerne, le methymnes, avec ou sans aromates, et boire jusqu’au point, toujours en maudissant, de ne plus savoir s’ils maudissaient Ilaman ou Mordecaï.

Quelques années auparavant , deux pieux anciens , Rabba et Zira avaient bu ensemble et s étaient querellés, tombant sous la table, en sorte que Rabba avait tué Zira. Le lendemain, le vin digéré, Rabba désespéré d avoir tué son ami, avait prié Dieu de le ressusciter, et Dieu lavait complaisamment exaucé. L’année suivante, Rabba proposa à Zira de boire de nouveau ensemble; mais Zira refusa, sous le ridicule prétexte que Dieu pourrait bien ne pas vouloir se déranger pour faire un miracle tous les ans.

Tandis que l’orgie s’abattait sur la ville, à la neuvième heure, mes amis et moi, nous nous préparions à nous rendre à Berachah. J’avais invité à partager ma fête et à être témoins de ma joie, Hannah, qui avait été mon messager, ses fils, Gamaliel, son vieux père Siméon directeur du grand Collège, J ustus qui s’amusait en attendant l’heure du départ, Lazare, quelques autres amis, et le rabbi de Nazareth que j’avais été déloger du Temple où il prêchait et enseignait dès le matin.

Nous traversâmes la ville au moment où sa joie fermentait le plus. Dans chaque rue, des ivrognes ; sur chaque place, de la musique et des danseurs; dans chaque lieu public, de la débauche; les maisons pavoisées de fleurs ou de branches d’arbres ; à chaque fenêtre, des spectateurs ; sur chaque toit, des drapeaux, des préparatifs de fanaux pour la nuit. Des cris partout ; des chants de tous les coins; des mots joyeux ou lubriques dans toutes les bouches; des désirs dans tous les regards; mais aussi, l’aumône dans toutes les mains. Nous nous croisâmes avec BarAbbas, qui au milieu d’une foule immense haranguait.

— Ne vous effarouchez pas, jeunes filles, je suis modeste ; venez à moi, graves mamans, je suis discret; approchez, les vieilles, si votre bourse est enceinte, je suis un gai compère; et vous autres, tas de canaille, vieux libertins, prêtres modestes, graves pharisiens, débauchés tarés, filles aux éléphants, avancez donc, je ne fronce pas mon sourcil, je suis bon père : flamberge au vent, mais

1ES MEMOIRES DE Jl’DAS.

silencieux et persévérant. Que vous faut-il? là, adorezmoi, je suis le créateur et le défaiseur.

En nous voyant passer, Bar Abbas interrompit son allocution que j’ai rendue modeste. On lui jetait des oranges, des pommes, des trognons de choux. Les enfants mettaient de l’amadou allumé sous la queue de son âne et le faisaient gambader comme cinquante histrions.

— Fils de la prostitution, s’écriait-il, laissez-moi donc approcher de cette compagnie de vauriens qui va je ne sais où, à une fête sans moi. Sans moi! pet d’un archange! et il y aurait une fête à Jérusalem sans Jésus Bar Abbas? Là là, je vois aussi mon neveu! Oui dà, ta3 de gueux, laissez-moi passer.

Mais on s'accrochait à ses jambes, aux oreilles et à la queue de son âne.

— Donne-moi un gâteau, barbier de la reine Saba, l’apostrophait une jeune fille à la mitre persane jaune.

— Va te faire pendre, confiseuse de fiente de vache à la crème, ripostait Bar Abbas.

— Laisse-moi donc te baiser, chéri mignon des dromadaires d’Abraham, lui disait une vieille en minaudant et en lui tendant les bras.

— Embrasse mon âne sur sa bouche sans dents, vestale de crocodile , hurlait Bar Abbas, la frappant de son fouet sur les mains.

— Si tu as de l’argent, viens chez moi, savetier des renards de Samson, chuchotait une donzelle, passant sur son chameau.

— De l’argent ! fardeuse de jeunes baleines, répliqua Bar Abbas, m’as-tu pris pour un voleur?

— Professeur de langue de l’âne de Balaam, as-tu soupé? lui demanda une précieuse de sa litière.

— Soupes-tu d’un marchand de Tyr désossé, ou d’un prêtre au miel, sage-femme des chiennes de Jézabel?

— Pouah ! s’écria une voix dans la foule, vendeur de jeunes filles, je crache sur toi.

— Ma foi, si l’on me fait des compliments, je n’y suis

plus, et que le diable vous possède tous, répliqua Bar Abbas.

Et en même temps, jetant l’infâme étui qui faisait de lui un monstrueux phallus, il s’élança hors de la foule dans la direction où nous avions disparu et commença à courir après nous.

Quand nous arrivâmes à Berachah, le jour baissait. Le ciel était tigré de nuages rouges, un vent plaintif agaçait les branches des arbres et rendait l’air poignant. Des vautours s’élançaient des creux des rochers au bruit de nos pas, et la hyène glapissait au loin. Nous marchions silencieux et préoccupés : personne n’aurait dit que nous allions à une noce. Le plus serein d’entre nous était le rabbi galiléen, qui ne savait rien sur la fiancée, lui ayant dit simplement que j’allais me marier et désirais l’avoir parmi mes amis. Le plus soucieux était le sagan. Les serfs, qui portaient les cadeaux de la fiancée, suivaient.

La porte de la maison de Berachah était fermée. Le plus complet silence régnait dans cette habitation qu’on aurait dite déserte. Thorix nous ouvrit, et mes serfs l’aidèrent à faire ranger nos bêtes sous le hangar. Cette cour si bien en ordre, cette fontaine, dont le jet d’eau tintait dans la vasque de marbre, ces pots de fleurs, soignés comme si nous eussions été* dans le mois de mai, ces arbustes verts, contrastaient avec cette maison silencieuse dont Phébée nous ouvrait la porte. Évidemment, on ne nous attendait pas. On avait oublié la cérémonie qui devait avoir lieu et qui fixe cependant l’ère de la vie d'une femme.

— Y a-t-il quelque chose de nouveau? demandai-je à Phébée.

— Rien, me répondit la vieille Gauloise; Moab n'a pas paru.

Ainsi, l’événement le plus considérable pour cette maison, c’était l’absence mystérieuse du fidèle gardien.

— Et Ida? dis-je avec anxiété.

— Ah! répliqua la vieille, je ne sais. Je crois quelle pleure.

Nous entrâmes dans le tablinum, et comme la nuit avançait, Phébée l’éclaira. Noah avait fait préparer plusieurs lampes. Cette jeune, belle et dévouée esclave était la seule qui s’intéressât à moi et qui comprît mon amour. Le tablinum fut donc vivement éclairé. Thorix l’avait embaumé avec des vases de fleurs, auxquelles il faisait dans ses chambres une température tropicale. Réunis dans cette pièce, plus rapprochés, la conversation s’anima un peu. Mes serfs vinrent déposer sur les tables les cadeaux que j’allais présenter à la fiancée. C’étaient des pièces de toile de lin d’Égypte, des étoffes tissées de pourpre et d’or dans l’île de Cos, des tapis de Mésopotamie, des gazes de l’Inde, des étoffes de soie de Tyr et de Babylone, de belles tuniques syriennes, deux magnifiques insista ornés de pourpre , des étoffes brodées , des nimbes blancs rayés d’or et de violet, des brodequins de peau rouge relevés d’or, une veste galbanate pour les festins, des chlamydes bleues et or ; quelques amicola de lin fin comme un rayon de soleil. Puis des bijoux, boucles d’oreille, collier, bracelet, aiguilles, fibula, agrafes. Puis des parfums exquis de toute espèce : la nicerontina, cette odeur stupéfiante inventée par l’eunuque Nicerontas; le nard de Perse préparé par la saga Folia dit foliatum ; le baume de Mendes, les onguents de Chypre, du nard d’Achaemenium, des huiles d’Arabie et de Syrie, du malobathrum de Sidon, l’huile arabique pour les cheveux et celle du myrobolan pour le corps, l’opobalsamum de Jéricho, l’amone d’Assyrie, la myrrhe de l’Oronte, la maijolaine de Chypre, le cynnamome de l’Inde, les pastilles diapasmata, inventées par Cosmos pour parfumer et rafraîchir l’haleine aux heures de l’amour, l’onguent royal de la Parthie... Enfin, tout ce que l’art du parfumeur de tous les climats et de tous les pays avait inventé de plus suave de plus enivrant.

Tout cela, dans des corbeilles , fut rangé sur les

31 i LBS MÉMOIRES DE Jl'DAS.

tables, resplendissant à la lumière, délicieux à l’œil et à l’odorat.

Le sagan et moi entrâmes dans une pièce latérale où Noah vint nous rejoindre et nous dire qu’Ida serait prête en quelques minutes. En attendant, mes serfs, Thorix et Phébée, portaient sur des plateaux des fruits confits, des boissons glacées, des vins de tous les pays, parfumés et purs, de l’hydromel, et une foule de douceurs que j’avais envoyées quelques heures auparavant.

Je n’eus pas le courage de voir Ida seule. J’eus peur de quelque explosion de chagrin, de quelque nouvel accès de repentir. Je laissai le sagan l’attendre, car n’ayant pas de parents, il prenait la place de père ou de frère.

Ida avait pleuré toute la journée. Vingt fois elle avait ordonné à Noah de m’envoyer dire qu’il fallait décidément renoncer à elle. Dix fois elle avait éloigné cette jeune esclave, qui voulait entamer l’œuvre de la coiffure et de l'habillement. Puis, elle s’était résignée, les membres et le cœur brisés.

Noah l’avait consolée, avait séché ses larmes, rafraîchi ses joues et ses yeux avec de l’eau de rose ; mais elle n’avait pu faire disparaître la pâleur, ni obtenir de la corriger par quelques cosmétiques. Enfin, la toilette s’était terminée comme Noah avait voulu, car Ida n’avait pas consenti à se regarder une seule fois dans une glace, à donner un conseil, à exprimer un avis ou un désir, à s’aider en rien. Elle se laissait faire comme si l’on avait habillé le cadavre d’une jeune fille que l’on allait déposer dans le tombeau. Elle employait toute l’énergie de son âme à contenir ses larmes, età se maintenir dans la résolution qu’on lui avait arrachée. Lorsqu’elle fut prête, Noah la remit à Hannah qui devait l’introduire dans le lablinuro, et se plaça derrière sa maîtresse, pour lui répéter sans cesse un mot fantastique, forgé d'avance et convenu, qui signifiait : courage, fais attention !

En ce moment, nous entendîmes dans l 'atrium la voix de Jésus Bar Abbas.

— Comment, comment? par les cornes de Moïse! on se marie ici et l’on ne m’en informe pas! Ah, ah, c’est joli, cela; on se marie sans moi.

Bar Abbas fît ainsi irruption dans le tablinum et se trouva face à face avec le rabbi de Nazareth.

— Tiens, s’écria-t-il, mon neveu! Oh! c’est délicieux! Tu nous feras quelque petit miracle comme à Cana, n’est-ce pas, gentil neveu ? Vous ne vous douteriez jamais de ce que ce drôle de petit bonhomme sut faire croire à un tas d’ivrognes, à la fin d’un repas de noce? Qu’ils buvaient du vin, rien que ça! tandis qu’on leur servait de l’eau rougie avec de la betterave ! Ne vas donc pas nous escamoter la fiancée, neveu, vois-tu! Parole de César! il serait bien capable de la changer en nuage, comme l’ange qui précédait les Israélites, ou en bulle de savon.

Tandis que Bar Abbas débitait ce discours, tenant le rabbi par la tunique pourpre, celui-ci reculait en grommelant à voix basse son terrible mot : Infâme! Infâme! Enfin, acculé à la porte, toujours poussé par l’impudent Bar Abbas, Jésus s’écria très haut : En arrière, infime!

— Tiens, il paraît qu’il me reconnaît à la fin, riposta Bar Abbas sans se troubler.

En ce même moment, la porte du tablinum, où le rabbi avait été poussé, s’ouvrit à deux battants, et le sagan et Ida parurent. Le rabbi de Nazareth se retourna et tout le monde fit cercle. Je m’avançai et pris la main gauohe d’Ida qui tremblait comme un roseau.

Elle était habillée d’une longue stola pourpre, — les vierges seules la portaient blanche en cette circonstance. — Sa tête était couverte d’un voile blanc et argent. Ses cheveux, relevés par un nimbe d’or, retombaient en boucles sur les épaules avec les bandelettes. Son cou s’entrevoyait à peine et sa blancheur humiliait celle du lin.

Un silence profond suivit cette apparition, dont la tournure du corps, l’élévation de la taille, la finesse, la pose molle et suave excitaient une curiosité anxieuse. Je me sentais étouffer. Enfin, après quelques paroles de présen-

tation prononcées par le sagan, il me fit signe que je pouvais soulever le voile de la fiancée, avant de prêter notre serment réciproque.

Hélas! quarante ans sont passés depuis ce jour fatal et je tremble encore, en écrivant ces phrases.

Sans quitter la main d’Ida, je soulevai le voile de ma main gauche. Deux cris éclatèrent en même temps dans la salle, dont l’un étouffa l’autre.

Un cri émerveillé s’échappa de toutes les bouches à la vue de cette beauté céleste, dont l’air enfantin veloutait l’éclat de la femme. Cette peau diaphane qui semblait imbibée de rayons du jour ; ces lèvres rouges comme la graine de la grenade, à demi ouvertes pour laisser entrevoir des dents blanches comme le marbre de Paros, pour laisser passer un soufïlo comme la respiration de la violette; ces grands yeux bleus cachés sous des paupières de lait et surmontés de deux arcs de sourcils châtain; ce nez droit, fin, nacré, aux narines roses qui trahissaient l'émotion ; tout l’ensemble en un mot de cette harmonie vivante arracha une exclamation de surprise et d’admiration. Mais, en même temps, un autre cri retentit au dessus de toutes les voix, celui du rabbi de Nazareth qui recula comme effrayé jusqu’au fond du tablinum en disant :

— Quoi ! nous sommes ici chez la maîtresse de Pilate ! On épouse la maîtresse de Pilate !

Le sagan et moi seulement savions qu’Ida avait été la maîtresse de Caius Crispus, qui consentait à la fin à la reconnaître comme femme pour la répudier. Personne ne soupçonnait qu’Ida fût pire que tout cela : la maîtresse de Pilate!

Qu’on se figure donc l’effet de ce cri du rabbi, la portée de cette accusation !

Tous ces Juifs, qui par leur position devaient se montrer Juifs renforcés, se trouvaient dans une maison considérée comme impure , et par le caractère de la femme et par la fréquentation de l’étranger. Impur! c’est la foudre sur la tête du Juif.

Le mot du Nazaréen fut en effet comme la foudre.

Les mains étendues dans l’attitude de la malédiction, lesyeux dilatés, tous ces gens commencèrent à rétrograder, à reculons, ne pouvant en même temps détacher le regard de cette figure magique.

A la voix de Jésus, Ida leva lesyeux, et, reconnaissant le rabbi, tomba à genoux, fixa le regard grand ouvert et brûlant sur lui, tendit les bras et murmura :

— Frère! frère! aie pitié de moi.

— Tremblement du Sinaï! s’écria Bar Abbas, il ne manquait que cela : voilà ma nièce! Je suis en famille, à la fin.

La main d’Ida était tombée de la mienne et je me couvrais le visage. L’anathème s’était abattu sur ma tête.

Après un pareil éclat, toute union avec Ida devenait impossible. Gamaliel et Siméon me prirent par les bras et m’entraînèrent avec eux. J’étais hébété : je ne me sentais plus vivre. Noah s’agenouilla derrière sa maîtresse et la reçut dans ses bras.

Le sagan seul resta comme pétrifié, impassible, abîmé dans un tourbillon de pensées. Noah avait déjà transporté dehors Ida, brisée en deux et évanouie, que Hannah était encoreàsa place. Dans cette salle tantôt pleine, il ne restait plus que lui et Bar Abbas, lui à une extrémité et l’autre à l’autre. Le sagan courut à Bar Abbas, également flottant entre le désir de suivre les autres et celui de rester, pour parler à sa nièce. Hannah le prit par le bras et le secoua.

— Je m’en doutais bien, ragotait Bar Abbas, que ce rageur de mon neveu irait nous jouer un tour.

— Tu as dit « ma nièce? » grommela Hannah.

— Oui, ma nièce.

— Celle que tu vendis à Caius Crispus?

— Malheureusement, je n’ai qu’une seule nièce à vendre.

— J’ai à te parler.

— Parle.

— Viens chez moi ce soir, pas ici.

Cinq minutes après, Thorix refermait la porte de la

cour et la maison de Berachah retombait dans les larmes, le désespoir et le silence.

Qui a dit que la douleur tue?

Insensé !

Et cependant la coupe était à peine effleurée !

Bar Abbas s’en alla souper chez le sagan.

— Puisque cet honorable fonctionnaire, se dit-il, veut jouir de ma conversation, comme je ne m’amuse guère à la sienne, il me doit une compensation. Je me résigne à celle de sa table, qui n’est pas fameuse. On vous sert des ragoûts au safran ! si c’était à l’ail au moins ! Et puis du vinaigre avec un faux air de vin, ou une piquette qui ne vous reste pas trois minutes dans le corps. Mais c’est égal ; cela vaut encore mieux que les fricassées de chez la vieille Phlogis , qui commence par déposer ses dents sur une assiette de peur de les avaler. Puis on cause bien quand l’estomac est confortablement meublé. On peut se permettre de bâiller agréablement, si la causerie déplaît. L’esprit vient tout seul si le discours vous séduit. Enfin, c’est toujours bon d’empiéter sur l’incertitude du lendemain.

D’ordinaire, Hannah faisait dîner Bar Abbas avec ses gens. Ce soir, il l’admit à sa propre table ; seulement, on le relégua à la place des parasites, qui happaient ce qui restait des mets servis aux autres convives. En effet, Bar Abbas grogna tout le long du souper et se chamailla avec le serf qui versait à boire, parce qu’il ne remplissait jamais sa coupe. Le repas fini, le sagan lui fit signe de le suivre et le conduisit dans un cabinet écarté, où il se retirait quand il avait besoin de se recueillir. Bar Abbas, qui était mécontent de la part qui lui était échue à table, se promit de jouer serré, puisque Hannah avait besoin de lui, et de se refaire. Hannah, de son côté, sachant à quel homme il avait affaire, ne gaspilla pas son

temps en préliminaires. D'ailleurs, il paraissait vivement excité.

— Ida, dit-il, est bien cette nièce que tu vendis jadis à Caius Crispus ou à Pilate?

— Exactement la môme, sauf les changements occasionnés par l’usage et le temps, répondit le cynique.

— Combien Pilate te donna-t-il, lorsque tu la lui livras ?

— D’abord, il la prit, je ne la lui livrai pas, car cela aurait augmenté le prix. Mais le ladre ne se montra point dans l’affaire, car cela aurait encore renchéri le marché. Il fit paraître un officier de je ne sais quelle légion , ce qui me rendit plus coulant. Je sais que ces sacripants-là ne sont jamais riches, même après un pillage.

— Enfin?

— Enfin... Faut-il te dire la vérité, hein!

— Sans doute, nous ne sommes pas au marché ici.

— Ni au Temple. Eh bien, il me donna trente mille sesterces. Et encore, cette ganache de Cneus Priscus, j’en suis sûr, m’en vola au moins dix ou quinze mille

— Je t’en donne autant : amène-moi ta nièce ici.

— Publiquement?

— Idiot!

— Nous n’y sommes pas alors, mon prince.

— A quoi !

— Au prix, par Dieu !

— C’est toi qui l'as fait.

— Alors, oui : mais maintenant, c’est différent. D’abord, tu ne comptes pour rien les améliorations : deux ans d’éducation et d’expérience que la petite a eus par un des raffinés de la cour de Tibère, dont un poète chantait : tergo foemina, pube vir est? Ça se paie. Tu es un prince, l’autre était un soudard. A cette époque, Ida demeurait chez moi, maintenant elle est chez elle, libre. Elle peut me fermer la porte au nez, si cela lui plaît.

— Combien veux-tu, alors?

— Ida maintenant s’est développée et elle est plus belle

que jamais. As-tu vu ses lèvres, hein? Si Dieu les voyait, il ferait pleuvoir des baisers.

— Combien alors?

— Depuis deux ans, l’article est cher sur la place. On est obligé d’en tirer de la Campanie, de l’Etrurie, de la Gaule ; Sparte donne peu ; Athènes est épuisée ; Tyr expédie de la pacotille ; Babylone des mufles...

— Combien alors?

— Puis, si tu voyais quel pied a cette petite ! Elle pourrait le fourrer dans le trou de ton nez sans te faire éternuer. Et quelle taille, tonnerre d’un tonnerre! elle glisserait dans la bague de ton auriculaire. Je ne parle pas de sa go...

— Combien, combien?

— Oh! cet efféminé de Judas a le goût fin, va! Il avait flairé un morceau d’empereur. Ça donnerait vingt-cinq ans à Metusalem.

— Combien, combien?

— Dame! puisque je dîne souvent chez toi, vois-tu, je puis être plus coulant et travailler à cette affaire pour quarante mille sesterces.

— Canaille! tu m’exploites donc?

• — Eh bien, essaie si tu peux à moins avec un autre. — Ah ! j’oubliais le rabbi qui, maintenant, pourrait mettre le nez dans la négociation de sa sœur. Et c’est un fier compère, le rabbi, je te l’assure ! C’est le seul homme dont j’aie peur à Jérusalem. Ensuite j’ai des frais de vo} r age pour aller là-bas. Je dois donner des pourboires aux gens qui l’entourent; peut-être me mettre même en frais de gentillesse avec sa jeune esclave, ce qui occasionnerait une tunique neuve au moins... C’est égal, elle est jolie cette servante... j’y ajouterai le manteau.

— Ton dernier mot alors?

— Tu le vois... Ah! il faut ensuite te l’amener ici, et en cachette par dessus le marché. Que d’éloquence me faudra-t-il pour la persuader; que de mensonges je dois tisser! Cela m’humilie! me manquer ainsi? Il faut que je

lui fasse croire... quoi? que tu as épousé sa mère et son père peut-être ! On ne vend pas aisément son sang, diable, quand on a de la conscience.

— Soit : quarante mille sesterces (10,000 francs), quand l’amènes-tu?

— Ah ! voilà encore une difficulté ! Je ne prends aucun engagement que je ne l’ai vue demain. Heureusement que je sais comment on prend les places : car si je n’ai pas été général, à l’armée, ce n’est pas ma faute, sagan. Il me faudra acheter l'éloquence de toutes les entremetteuses et de tous les poètes de Jérusalem.

— Assez, va- t’en et viens demain me rapporter ce que tu auras fait.

— Ne te flatte pas cependant d’arriver sans briser ton char. Tu vois que je ne te demande pas même des arrhes. Si toutefois tu voulais...

— Va- t’en et à demain.

Le lendemain, le jour ne paraissait pas encore que Bar Abbas se frottait à la porte de sa nièce, en attendant qu’on ouvrît. 11 sentait qu’il fallait se présenter avec un prétexte convenable, et ne le trouvait pas. Il ne savait pas à quelle corde le cœur meurtri d’Ida répondait maintenant, en quel nom parler, quelle espérance faire briller. Il ruminait encore cela, lorsque Thorix ouvrit. Bar Abbas fit semblant d’arriver.

— Ta maltresse est-elle levée? dit-il.

— Je ne sais pas si elle reçoit. Qui es-tu?

— Je suis un messager du sagan Hannah et j’apporte des nouvelles graves.

— De la part de qui?

— Ohé ! est-ce que tu es chargé d’entendre ce que l’on doit dire à ta maîtresse? Si cela est, au revoir.

— As-tu un nom dans ta vie? Qui dois-je annoncer? Car, à ta mine, tu peux bien être un roi déguisé, rien ne trahit ton incognito. Est-ce donc le roi de Perse, ou un serf du sagan qui demande à voir ma maîtresse, ou tout simplement un voleur?

— Drôle! tu serais bien attrapé. si j’étais roi, car je te ferais pendre au seuil de cette porte comme un hibou. Va, dis à ta maîtresse qu’un ami du sagan doit lui parler pour le compte du rabbi de Nazareth.

Bar Abbas avait trouvé son eurêka. Avec ces deux noms, il était sûr d’enfoncer la porte, bien que le vieux Gaulois ne lui parût pas ensorcelé. Il fallut cependant attendre qu’Ida, fort épuisée, fût levée.

Quand Noah vit la figure de ce messager, elle fit une moue qui donna à réfléchir à Bar Abbas.

— Mes quarante mille sesterces courent du danger avec cette mignonne éveillée, pensa-t-il.

Ida néanmoins le fit entrer.

Bar Abbas se composa un air d’assurance, presque comme de parent qui a droit de s’occuper du sort de son parent mineur. Ida jeta un cri en le voyant et en le reconnaissant. Elle ordonna à Noah de rester auprès d’elle.

— Que viens-tu faire ici? s’exclama-t-elle.

— Après la scène d’hier soir, tu devrais t' 'étonner plutôt si je n’étais pas là, moi, le mari veuf et inconsolable de la sœur de ta mère.

— N’invoquez pas ces noms, lui ordonna Ida : toi, tu n'es que l’infâme vendeur de ta nièce. Viens-tu pour me vendre de nouveau?

— Tu débutes mal, ma fille, et ce n’est pas en m’injuriant que tu m’encourages au service que je viens te rendre.

— Tu n’as qu’un seul service à me rendre, répéta Ida avec mépris : celui de sortir d’ici.

— Je pourrais m’installer ici, tant que tu y restes, ou t’emmener chez moi, jusqu'au moment où tes frères ou ta mère te réclameront. Mais je ne veux pas te contrarier. Ce n’est pas de ma volonté que je viens ici, et ce n’est ni pour moi, ni pour toi.

— Pour qui donc ? Pourquoi donc?

— C’est pour ton frère le rabbi.

— Que Dieu lui pardonne, murmura Ida.

— Il se livre toujours à des violences. Mais, cette fois, paraît-il, il court de redoutables dangers.

— Quel danger? Quel mensonge viens-tu débiter ici?

— Tu es bien la digne sœur de ce frère, va ! Sache donc que Jésus attaque à Jérusalem tout le monde. Il accable d'injures les pharisiens ; il comble de reproches les saducéens ; il n’épargne pas les esséniens, ni les hérodiens ; il harcèle les riches, les prêtres, les scribes, les publicains... je ne sais pas ce qu'il ménage enfin. Je ne parle pas de moi qu’il persécute plus que tout autre, comme si j’avais mis le feu au Temple, ou si je lui avais volé Dieu son père.

— Tu as fait pis encore que cela, observa Ida avec dégoût; tu as accepté le prix du sang de ta nièce.

— Mélancolies que tout cela! Rappelle-toi le bouge sombre, sale, froid où nous étions. Moïse n’eût pas eu la peine, chez moi, de gratter la terre pour accomplir son miracle de l’éclosion des poux. Eh bien, regarde autour de toi, où tu es maintenant. Est-ce ton père, le charpentier, qui t’a fourni ces coussins de pourpre où tu reposes, ces chaises d’ivoire, ces tables de nacre et d’écaille, ces vases d'argent pleins de fleurs, ces riches tuniques qui te font si belles ? Ce n’eût pas été un mari artisan, auquel seul tu pouvais prétendre, qui t’aurait donné cette maison, ce jardin, ces serfs, cette belle jeune fille d’esclave qui aurait le droit d’être reine... Tu ne comprends pas cela à présent; tu es jeune, folle, satisfaite. Le jour où tu auras faim, où, couverte de guenilles tu iras mendier un morceau de pain pour n’importe quoi, par n’importe qui, tu comprendras le bien que ton oncle, qui connaît le monde, t’avait voulu. A présent, insulte-le, méprise-le, soupçonne-le. fee monde est méchant.

— Tu parlais de mon frère, dit Ida, achève.

— Il a donc mis le feu aux quatre coins de Jérusalem. Or, cela ne se fait point sans provoquer une redoutable réaction. Il l’a provoquée; et tous ceux qui ont été attaqués, attaquent à leur tour. Ils se sont adressés au sagan,

l’homme le plus haut placé, le plus vertueux et le plus généreux de la Judée. Ils ont accusé Jésus. Le sagan a causé avec Jésus ici, et il s est pris de sympathie pour lui. Il t’a vue, il a été témoin du désastre où ton frère t’a plongée, et il a eu pitié de toi. 11 sait que ton dernier appui, désormais, est ce rabbi fanatique. Il voudrait écarter de vos têtes la foudre qui les menace. Mais il ne peut pas s’adresser directement au rabbi : d’abord parce que celui-ci ne l’écouterait peut-être pas, ensuite, parce que le sagan ne peut pas froisser la susceptibilité de ses propres partisans.

— Qu’il laisse alors la volonté de Dieu s’accomplir.

— C’est précisément ce que je lui ai chanté, moi qui aime mieux accomplir ma volonté. Je connais l’humeur de la famille, et je trouve la sœur calquée sur le frère. Mais le sagan n’a pas voulu me croire. Il m’a même maltraité, en disant, que je ne vous aimais guère, que je déteste Jésus. Alors j’ai accepté de faire telle œuvre de sauvetage de neveu et nièce, pour laquelle je suis si peu taillé. Je n’ai pas voulu, cependant, voir Jésus, qui me manque absolument de respect. J’ai promis de te voir, mais à une condition...

— Laquelle, s’il te plaît, affectueux oncle?

— Que ce soit lui, lui directement, le sagan qui te dise ce qu’il m’a dit ; car tu le croiras peut-être mieux que tu ne me crois.

— En effet, je ne suis pas payée pour te croire sans garantie, et encore !

— Encore quoi?

— J’ai à te dire que tu ments en ce moment même, et

qu’avec cette histoire que tu me racontes tu me tends un piège. *

— Tues une sotte fille, va, ma chère nièce. Ne t’ai-je pas dit que je suis on ne peut plus indifférent aux malheurs qui tomberont sur la tête de ton frère, que je déteste? Ne t’ai-je pas dit que tu peux aller toi-même, quand tu voudras, te renseigner auprès du sagan, qui

LES MEMOIRES DE Jl'DAS.

est l’homme le plus sage, le plus probe, le plus estimé de toute la Syrie? J’ajoute même ceci : le sagan m'a confié que, dans quelques jours, il y aura chez lui une réunion des ennemis de ton frère. Eh bien, va lui demander, si tu ne me crois pas, d’assister en cachette à cette réunion. Cette demande, je t’en préviens , serait une insulte à l’homme qui m’a donné l’avis du danger de ton frère, et qui t’en avertit pour que tu le mettes sur ses gardes. Mais tu peux dire au sagan, que son message t’arrivant par un gueux comme ton oncle, qui t’a déjà mal servie, tu te méfies, et que tu veux voir et ouïr. Cet homme si bon, qui n’a pas reculé d’aller porter une offre à la maîtresse de Pilate que son ami voulait épouser, sera touché de tes raisons et te satisfera ; quoique, après tout, il ne prenne pas le deuil si ton frère s’enfonce dans l’abîme qu’on creuse sous les pieds des ennemis de la nation.

11 y avait dans le discours de Bar Abbas un tel mélange abominable de sentiments, de haine, d’indifférence, de franchise, de probabilité, d’évidence possible, de preuves, d’invraisemblance, que Ida en resta abasourdie et perplexe. Qu’y avait-il d’impossible que le noble caractère de son frère eût frappé le sagan et que celui-ci se fût intéressé au sort du rabbi. Le sagan n’avait-il pas montré pour elle un touchant intérêt? Bar Abbas ne parlait pas en son propre nom, car il avouait qu’il abhorrait Jésus. Ida ne pouvait-elle aller interroger le sagan directement? Quel soupçon pouvait éveiller un homme qui était le plus grand, après Pilate, dans toute la Galilée et la Judée? Qu’y avait-il d’impossible que le sagan eût décliné d’agir directement envers Jésus qui l’attaquait, qui attaquait son parti, son beau-fils Caïphas ? Ida resta donc en silence. Bar Abbas continua :

— J’ai fait la commission, contre mon gré, j’en .conviens; car je serais charmé qu’on donnât à ton frère une petite leçon de convenance et d’humilité. Il pose, ni plus ni moins, qu’en fils de Dieu! Ta pauvre mère est donc je ne sais quoi, et toi, tu ne lui es rien : ce qu’il t’a prouvé,

du reste, par sa stupide sortie d’hier soir. Après cela, je n’ai rien à me reprocher ; car toutes les fois que j’ai voulu vous faire du bien, — admettons que je me sois trompé sur le moyen, — mais, enfin, mon intention était bonne ; et vous m’avez abreuvé d’insultes et de calomnies. Je ne veux plus me mêler de votre sort. Ce serait ridicule, à

mon âge, moi vieux soldat, d’être injurié toujours

même par toi, mioche, qui n'est pas encore sortie de ta coquille. Ainsi, je me résume : voici de quoi il s’agit. Ton frère court un péril grave. Le sagan t’en prévient. Va te renseigner mieux auprès de lui; va lui demander, si tu veux, de t’assurer toi-même de la conspiration que l’on ourdit contre le rabbi ; fais ce que tu veux ; ne me crois pas ; tais-toi avec ton frère, avec le sagan : je me tire de là.

Ida était ébranlée. En ce moment arriva J ustus, qui, selon son habitude, chassait sur ma piste. Il avait été frappé, comme les autres, de la beauté-foudre d'Ida; plus que les autres peut-être, fatalement pour lui, comme nous verrons. Il venait maintenant, en qualité de mon ami, demander à la jeune femme que je devais épouser, si elle avait besoin de quelque service. Justus fut contrarié de la présence de Bar Abbas en cet endroit; celui-ci, de l’arrivée de Justus qu’il croyait inopportune. Mais avec son alerte d’esprit ordinaire, il voulut profiter de l’interruption de cet importun. Il s’adressa donc à lui et l’interpella :

— A propos, Ida ne veut pas croire que son frère, qui a blessé tous les partis à Jérusalem, soulève contre lui une vive et dangereuse réaction.

— C’est très vrai, Ida, fit Justus, interrogeant des yeux Bar Abbas pour comprendre ce que signifiait la demande qu’il lui dirigeait. C’est très vrai, le rabbi, hier encore, a fait esclandre dans le Temple, où il n'a aucun droit de se lever en maître, et il a suscité une grande colère chez le capitaine.

Ida ne connaissait nullement cet intrus. Elle commençait à croire Bar Abbas ; mais le témoignage que celui-ci

demandait à un inconnu lui fit l’effet d’un jeu de compère et de charlatan. Elle soupçonna l’un et l’autre. C’est ce que voulait Bar Abbas pour la décider à s’adresser au sagan afin d’en avoir le cœur net. En effet, Ifla lui dit :

— Merci de l’intérêt que vous prenez à mon frère. Je suis une pauvre femme isolée et je ne puis rien faire pour lui. Dieu le protégera s’il marche dans son chemin. Adieu.

Et en disant cela, Ida se leva et sortit. Noah indiqua la porte à Justus et à Bar Abbas, qui ne se le firent pas répéter. Mais quand ils furent sur la route, Justus s’arrêta, regarda fixement Bar Abbas dans les yeux et lui demanda :

— Pour qui" donc agis-tu?

— Et toi? répliqua Bar Abbas.

— Dame! j’agis pour le mieux de mon ami Judas.

— Noble cœur! s’exclama Bar Abbas; et moi j’agis pour ton oncle Hannah.

Justus se tut et laissa Bar Abbas détailler tout seul les singularités du paysage le long de la route.

Ida, de son côté, aussitôt rentrée dans sa chambre à coucher, rejointe par Noah, ne s’arrêta pas longtemps à réfléchir. Elle s’enveloppa dans une longue stola, qui la couvrit de la tête aux pieds, et, faisant signe à Noah de la suivre, sortit. Mais avant de partir, elle donna l’ordre à Thorix de reporter chez moi les cadeaux que je lui avais présentés la veille, puis de l’attendre sur la route, aux pieds du mont des Olives.

Précédons-la.

Le rabbi de Nazareth était revenu à Jérusalem dans une disposition d’esprit absolument contraire à celle où je l’avais laissé à Capharnaüm. Le tour rapide qu’il avait fait dans les provinces non juives lui avait ouvert les yeux à propos de cette horreur pour les Romains, dont je croyais animé le peuple israélite. Sa mission perdait donc

la base politique sur laquelle il n’aurait pas dédaigné de l’élever.

Il reconnaissait bien l’existence du sentiment juif qui souhaitait un libérateur, un messie qui l’affranchît de l’étranger. AÎais il venait de voir que ce sentiment n était pas assez intense pour s’en faire un levier de subversion politique et d’élévation personnelle. Il fallait donc renoncer au moyen d’attirer le peuple à sa suite. Il attribuait la tiédeur de la plèbe àla satisfaction des saducéens, à la résignation intéressée des pharisiens. En réalité, pour les uns, la domination romaine était la paix ; pour les autres, une trêve, pendant laquelle ils travailleraient à déchausser la suprématie de leurs rivaux. Le rabbi détestait les uns et les autres comme traîtres envers Dieu, dont il s’était proclamé le fils, et traîtres envers le peuple, dont il se faisait un escabeau. Sa 'grande parole ayant été prononcée, sa mission posée, ses doctrines exposées, ses disciples inquiets mais aux aguets, que pouvait-il faire, ce rabbi? Le ciel même de sa province roulait des tonnerres contre lui. De mes insinuations il n’avait accepté que le conseil, appuyé par l’évidence de tous les jours, de changer le théâtre de sa prédication et de venir déployer son activité à Jérusalem. La tête frappée, le corps s’affaisserait tout seul. Il était donc arrivé à Béthanie, la veille de la fête du purim, avec ce plan de conduite arrêté : confondre ses ennemis, triompher ou succomber.

Le rabbi ne me dit rien cependant de son changement intérieur, de ses dispositions agressives. Je ne le sus quo trop tard, hélas! quand une suite d’imprudences avait rendu le mal irréparable et le remède impossible. Puis d’autres complications vinrent précipiter la catastrophe.

Ainsi, dès le lendemain de son arrivée, le jour même du purim, tandis que Jérusalem se plongeait dans les orgies de ses saturnales, le rabbi de Galilée entamait sa grande bataille sous le portique de Salomon dans le Temple. Quand j’arrivai pour le voir et l’inviter à mes fiançailles, je le trouvai, entouré de peuples, de lévites, de

LES MÉMOIRES DE JUDAS. 3i7

scribes, ergotant avec un fin rabin qui lui avait demandé :

— Que dois-je faire pour avoir une parcelle dans l’héritage de la vie éternelle ?

— Ce qui est écrit dans la loi, répondit Jésus : l’as-tu lue?

— C’est mon métier.

— Et qu’y as- tu lu ?

— Aime Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de tout ton esprit, et ton prochain comme toi-même.

— Eh bien, répliqua le rabbi, fais cela et tu vivras.

— C’est facile à dire et à ordonner, reprit le rabin; mais en pratique la chose s’embrouille. Qui est mon prochain?

— Ecoute, répondit le rabbi. Un certain homme, descendant de Jérusalem à Jéricho, tomba au milieu des voleurs qui le dépouillèrent de tous ses vêtements, le blessèrent, et, en partant, le laissèrent à moitié mort.

— Cela arrive très souvent, interrompit le rabin. La faute en est à nos maîtres qui nous prennent de lourds impôts pour nous défendre et nous livrent aux assassins.

— Cela ne me regarde pas, reprit le rabbi. Or, il advint par hasard qu’un certain prêtre passa par cette même route.

— Tant mieux pour le blessé, s’exclama le rabin.

— Tu crois? eh bien, non, reprit le rabbi. Le prêtre regarda, vit l’homme mourant, et se tira de l’autre côté de la route.

— Il eut peur, répondit la rabin.

— Soit, continua le rabbi, mais un lévite passa par là aussi, quelques minutes après. Le lévite s’arrêta, regarda à son tour, s’assura bien de l’état du blessé, et, à l’instar du prêtre, haussâtes épaules et suivit son chemin.

— Il redouta le même sort, dit le rabin, et peut-être aussi d’être pris pour le meurtrier.

— C’est peut-être cela. Mais un autre n’eut pas la même crainte et ne s’effraya pas d’être confondu avec les voleurs. Or, sais- tu qui était cet autre?

— Un scribe, un homme de loi, sans doute, s’exclama le rabin.

— Tu te trompes : un Samaritain — un de ces hommes que vous méprisez, les considérant comme impurs, et que vous vouez à toutes les calamités, accablez de toutes les malédictions. Oui, un bon Samaritain voyageait aussi de ce côté. Comme il arriva auprès du blessé et le vit dans cet état, il descendit de son âne. Puis, touché de compassion, il s’approcha, pansa les blessures du mourant, y versa du vin et de l’huile, l’arrangea sur sa monture, l’amèna dans une auberge voisine et le soigna. Le lendemain, il partit; mais avant, il prit deux monnaies et les donnant à l’hôte lui dit : Aie soin de ce malheureux, et tout ce que tu dépenseras en plus, je te le paierai quand je repasserai par ici.

— Un Samaritain? fit le rabin.

— Oui, affirma Jésus, un Samaritain. Je te demande, maintenant, à toi homme de loi, lequel de ces trois voyageurs fut le prochain de la victime des voleurs?

— Hum ! grommela le rabin : celui qui eut pitié de lui.

— Alors, remarqua le rabbi, va et fais en autant (1).

— Comme le Samaritain, non pas comme les voleurs, s’écria une voix du cercle des spectateurs. Manassès serait capable de se méprendre !

Cette saillie n’amoindrit pas l’impression de cette belle parabole, qui offensait mortellement les seigneurs du Temple.

Abaisser la prêtre et le lévite au dessous de cet excommunié, de ce honni Samaritain que les Juifs détestaient pire que les païens, au point de dire que le pain des Samaritains était comme la viande du porc ; glorifier ce lépreux de l’âme au dépens des ministres de Dieu, parut le comble de l’audace, de l’impertinence, de l’insulte : un blasphème, une violation de la loi. Mais Jésus ne s’arrêta pas à mi-chemin ; et puisqu’il avait autour de lui un si bel

(1) Luc, chap. x.

auditoire, il dégaina toute sa colère contre les pharisiens les appellant : race de vipères, hypocrites, sépulcres blanchis, menteurs, impurs de l’âme, esprits bornés et faux, vases d’immondices aveugles. Un murmure sourd circulait au milieu de la foule, les uns applaudissant, les autres se courrouçant. Alors le rabbi vit à la porte un mendiant aveugle qui entrait. Il courut à cet homme et le prit par la main.

— Maître, dirent alors les disciples du rabbi, qui, de cet homme ou de ses parents, a péché pour qu’il soit aveugle ?

— Ni lui ni les autres, répondit le rabbi. Cet homme est dans cet état pour que je puisse manifester mon pouvoir.

Alors le rabbi cracha par terre, et pétrit une espèce de pâte, en mêlant sa salive et de la poussière. Je le vis ensuite détendre les paupières de l’aveugle, avec une pointe brillante d’acier toucher l’œil infirme et en tirer comme un petit cailloux. L’homme jeta un cri de douleur qui se changea en joie, car il s’exclama :

— Mon Dieu, je vois la lumière!

Le rabbi toucha de la même manière l’autre œil et en tira aussi un gravier. Le mendiant jetant un cri pareil s’exclama :

— Mon Dieu, je vois les hommes et les choses!

Le rabbi appliqua alors sa craie sur les deux yeux, de façon à les empêcher de voir, et dit à l’aveugle :

— Va. Dans trois ou quatre jours, lave-toi aux sources de Siloam, et crois dans l’envoyé du Seigneur (1).

Cette guérison avait été opérée par le rabbi d’une façon si prompte, si rapide, si habile, que ses disciples crièrent au miracle ! ainsi que la plèbe. Mais les pharisiens, les scribes et les autres gens instruits s’en moquèrent comme d’un tour de charlatan. Les plus consciencieux d’entre eux l’appelèrent fou et diable , et commencèrent à inter-

(1) Màkc, chap. VIII. Jean, chap. îx.

roger le mendiant qu’ils soupçonnaient fort d’étre un disciple apprivoisé ou un compère.

Je vis que l’orage grossissait et m’approchant du rabbi, je l’entraînai.

L'heure de notre départ pour Berachah approchait.

Après avoir lancé la terrible apostrophe qui anéantit sa sœur, Jésus se sauva de Berachah comme d’une fournaise qui l'eût brûlé.

Des passions, des pensées de toute nature le bouleversaient. Les événements l’éprouvaient de toute part; aux angoisses de la vie publique s’ajoutaient les spasmes du cœur. Quand il arriva à Béthanie , la nuit était fort avancée, le froid intense, le ciel pur et profond. Il s’assit sur un banc de pierre dans la cour et se plongea dans le gouffre de ses pensées. Tout le monde dormait sous ce toit tranquille, même les deux sœurs affectueuses qui veillaient au sort du rabbi avec une inquiétude d’amour qui changeait leur laideur en beauté. Le rabbi ne réveilla personne, s’enveloppa dans son manteau et épia le jour.

Dès que l’aube pointa, il se remit en route pour Jérusalem, pour le Temple. Désormais toute hésitation en lui avait cessé : la destinée le roulait au milieu de ses flots. Talonné par le souvenir du succès du jour précédent, plus fougueux et plus âpre à l’œuvre que jamais, il entra dans le Temple de bonne heure et s’installa sous le portique de Salomon.

Aussitôt qu’on l'aperçut, les oisifs, qui venaient dans cet endroit pour voir du monde et glaner des nouvelles, les dévots, qui y venaient pour le sacrifice, les gens du culte, l’entourèrent. Ils savaient tous combien l’enseignement du rabbi était original, piquant et élevé. Ce jour, le lendemain de ma catastrophe, le rabbi se laissa aller à son humeur mystique, c’est à dire à cette partie de sa doctrine qui choquait le plus à cause de son obscurité qui lui imprimait le cachet de l’absurde. En effet, le rabbi assura qu’il était la porte de la bergerie , qu’il était le bon bétail, le bon berger, qu’il entrait seul en maître dans l’endroit, tan-

dis que les autres s’y glissaient comme des voleurs , pour tuer et détruire. Il affirma « que son Père le connaissait et qu’il connaissait le Père, lui, et était prêt à donner sa vie pour son troupeau, raison pour laquelle son Père l’aimait ; qu’il avait le pouvoir de livrer et de reprendre sa vie; qu’il s’était donné cette mission, mais aussi que son Père le lui avait commandé... » et autres choses de la sorte.

— Est-il fou ou est-il possédé? se demandait la foule.

Mais d’autres, qui s’ennuyaient de ce gâchis de mots,

lui posèrent la question carrément :

— Pour combien de temps encore nous laisseras-tu traîner dans le doute? Si tu es le Christ, déclare-le sans détours.

— Je vous l’ai dit, répondit le rabbi d’une voix ferme et non sans emportement; je vous l’ai dit et vous n’avez pas voulu me croire. Les œuvres cependant que je fais au nom de mon Père ne suffisent-elles pas pour porter témoignage de mon pouvoir? Mais vous ne croyez point, parce que vous n’étes pas de mes ouailles, auxquelles seules je donne la vie éternelle, parce quelles m’ont été données par mon Père, et mon Père et moi ne faisons qu’un (1).

Un cri d’horreur éclata au milieu de la foule. Quelquesuns voulurent le lapider, d’autres l’accusèrent de blasphémer. Les pharisiens, injuriés, s’enfuirent vers le Lishcath ha-Gazith (chambre pavée) où le sanhédrin siégeait depuis le matin, précisément pour juger le rabbi.

Le rabbi de Nazareth avait intimé la guerre au dogme juif et à tous les partis de la Judée, sans formuler encore sa doctrine, ou l’enveloppant dans une phraséologie qui blessait le goût et n’éclairait pas les intelligences. Les saducéens, qui se souciaient plus de conserver la paix, s’ils ne pouvaient améliorer leur situation politique, que des doctrines juives, s’étaient montrés plus tolérants en face des

(1) Jean, cbap. x.

attaques du rabbi. Les esséniens, qui voyaient dans l’enseignement de Jésus une première étape vers la réalisation de leurs idées, se résignaient aux blessures que le rabbi leur faisait. Mais les pharisiens ne pouvaient se tenir impassibles sous cette douche incessante de moqueries, de reproches, de censures, de vilainies, dont ils se sentaient accablés de plus en plus. Ils auraient accepté de transiger avec le rabbi, si celui-ci consentait à se poser comme un prince de leur maison royale machabéenne, soutien de la politique séparatiste, admirateur de la loi révélée, restaurateur du règlement indépendant et de l’indépendance : en un mot, roi des Juifs. Le rabbi me l’avait fait espérer. J’avais porté cet espoir à Jérusalem. Maintenant, il m'éclatait entre les mains, insistant, avec une persistance pleine de colère, sur la nécessité d'adopter une nouvelle loi, un nouveau commandement, une nouvelle forme de prière, une nouvelle vie religieuse. Il profanait le sabbat; il faisait bon marché de ce que les pharisiens croyaient impur ; il abolissait leurs rites et attaquait leur rectitude. Le jour précédent, le rabbi avait touché au comble de ses invectives. Les pharisiens avaient porté contre lui, devant le sanhédrin, cette accusation dont Bar Abbas avait entendu parler à table chez le sagan et qu’il avait racontée à Ida.

Le sanhédrin s’était assemblé le matin dans sa salle de discussion, dite Lishcath ha-Gazith, sur le grand boulevard du côté occidental, en face du Sion, près de l’entrée principale du Temple, donnant sur la cour des Israélites et sur la cour des païens afin d’en permettre l’entrée aux Juifs et aux Grecs.

Le sanhédrin se composait de soixante et dix à soixantedouze membres, choisis, au vote, parmi les plus considérables, les plus âgés et les plus riches Juifs, non seulement de Jérusalem, mais de l’Égypte, de la Grèce, de Babylone. Avant Hérode, ce conseil avait un pouvoir royal, temporel et spirituel, étant en même temps cour d’appel et cour juridictionnelle, civile et criminelle, pouvant

nommer et déposer les rois, nommer les conseils provinciaux, décider des questions de paix ou de guerre, juger les tribus, le grand-prêtre, les faux prophètes, mettre en mouvement les armées. Bref, ce conseil avait droit absolu sur la fortune, la vie, la mort, la conscience des citoyens, élisait ses membres, publiait les décrets de mort, interprétait la loi et les livres sacrés : Dieu et le sanhédrin no faisaient qu’un (1). Hérode condamna à mort tous les membres de ce corps, — deux exceptés, Hillel et Shammaï, — et diminua de beaucoup les pouvoirs du sanhédrin qu’il réunit autour de ces deux illustres membres. Pilate écourta encore les pouvoirs qu’Hérode leur avait conservés; mais, malgré cela, les pouvoirs de ce conseil restaient toujours considérables. Le gouvernement romain, cependant, se réservait la légalisation des arrêts du sanhédrin avant l’exécution, excepté ceux qui regardaient l’éducation, la liturgie, la foi, le culte. Après les fautes de Gratus, Pilate avait compris que ce corps pouvait être un excellent allié ou un redoutable ennemi.

Le sanhédrin se recrutait parmi les prêtres, les lévites, et la classe laïque des Juifs. L’élément prêtre y prédominait. Le grand-prêtre le présidait, ou, à sa place, le recteur du grand Collège, assisté par deux secrétaires.

Un acte d’accusation contre le rabbi de Nazareth ayant été porté la veille, Caïphas avait rassemblé le sanhédrin qui siégeait en forme de croissant autour de lui. Après que l’acte fut lu, comme il fallait l’unanimité des membres présents du conseil pour prononcer l’arrêt de culpabilité et ensuite la peine, Caïphas demanda s’il y avait quelqu’un

(1) Un sanhédrin qui prononçait la peine de mort une fois en sept ans, méritait de passer pour sanguinaire. Rabbi Eliezer ajoute : • Il mériterait cette qualification en condamnant une fois en 70 ans. » Rabbi Tarphon et rabbi Akiba disent : * Si nous eussions été membres du sénat, nous n’aurions jamais condamné personne à mort. • Mais Simon, fils de Gamaliel, répliqua : » Ne serait-ce pas un abus , n’auriez- vous pas craint de multiplier les crimes en Israël? » Mischna, Traité des peines , ch. I.

qui voulût présenter des observations. Nicodémus, un prêtre de la famille d’Hillel, se leva et dit :

— Pères de la chambre du jugement, notre loi nous ordonne de ne condamner personne avant de l'avoir entendu. Or, on nous adresse une accusation contre ce rabbi, mais les preuves manquent. Pouvons-nous procéder sur ce cahier de griefs? Pouvons-nous envoyer devant le juge romain un arrêt qui n’a pas de base?

Les autres membres du sanhédrin, prêts à lancer un mandat d’arrestation contre le rabbi, tinrent compte de cette remarque, et l’assemblée allait se dissoudre, lorsque un grand nombre de scribes, de lévites, de pharisiens firent irruption dans la salle du conseil, en criant : au scandale, au blasphème ! Ils racontèrent alors avoir entendu le rabbi se proclamer fils de Dieu, et qu’il était encore là, sous le portique de Salomon, pour le répéter àqui voudrait l’interroger. Cette fois, les témoignages étaient concluants, irréfragables. L’ordre d’arrêter le rabbi fut expédié sur place, en quelques minutes. Les officiers du Temple reçurent l'ordre de le mettre en exécution.

Jésus prêchait encore et insistait, avec sa ténacité ordinaire, sur son attestation.

— Vous dites que je blasphème parce que j’ai annoneé que je suis le fils de Dieu? Si je ne fais point les oeuvres de mon Père, ne me croyez point. Mais si je les fais, si vous ne voulez croire en moi, croyez aux œuvres; car alors vous pourrez connaître et vous convaincre que mon Père est en moi et moi en lui (1).

A ces mots, les officiers du Temple s’avancèrent pour se saisir de lui; mais, au même moment, entra sous le portique Cneus Priscus qui, s’adressant à Jésus,. lui demanda :

— N’es-tu pas le rabbi de Nazareth?

— Je le suis.

— Viens avec moi alors; Claudia, la femme du procurateur, t’invite à sa présence.

(1) Jean, cbap. x.

LES MEMOIRES DE Jl’DAS.

Les officiers du Temple se retirèrent, suivis d’un regard ironique du rabbi, tandis que Cneus Priscus l’empoignait par le bras sans trop de cérémonie et l’emmenait avec lui.

C’était la cinquième heure.

Claudia s’était éveillée à la quatrième heure (à dix heures du matin), le visage semblable à un masque terreux, à cause de la mie de pain détrempée dans le lait d anesse qu’elle y appliquait la nuit pour conserver le teint frais et blanc, et qui se desséchait la nuit et se lézardait. Elle frappa à un timbre d’or placé sur le guéridon devant son lit et Nomas, qui se tenait à sa porte, l’oreille tendue, entra. Claudia ordonna son lever, et Nomas, > ayant entrouvert les croisées, cinq ou six esclaves se précipitèrent dans la chambre pour aider leur maîtresse à descendre du lit et à se rendre dans le cabinet voisin, où la grande œuvre de la toilette s’entamait (1) .

Le cabinet où Claudia entra était le même qu’Hérode avait fait construire pour la reine Mariamne. C’était un octogone assez large pour contenir cette armée de jeunes et belles esclaves, nues jusqu’à la taille, qui devaient accomplir les savants mystères de la transformation, de la création quelquefois, du culte de la beauté. Des murs de ce cabinet pendaient des étoffés de soie couleur de hyacinthe, relevées de pourpre (2) et brodées en or et perse. Deux trumeaux étaient couverts de glaces de haut en bas. Le plafond, en cèdre d’Afrique sculpté, semblait un treillage aux feuilles d’or et aux grappes d’argent et de pierreries. Un magnifique tapis de Smyrne couvrait la mosaïque du parquet, mosaïque en lapis lazuli, agates et émeraudes, car la saison était froide, bien que le soleil entrât à flot par deux croisées qui s’ouvraient sur les jardins. Quelques peintures peu modestes ornaient les panneaux des fenêtres, et quelques tableaux, également peu

(1) Voir Bottigee, la Toilette d’une dame romaine.

(2) Parietes tyriis et hyacintinis et illis regiis velis quac vos operose reaoluta transfiguratis, pro pictura abutuntur. Tebtcll., de Uab. mtil., cap. v.

décents, ornaient les murs; enfin, quelques sièges couverts de coussins brodés.

L’esclave attachée à la porte demanda à Claudia, qui il fallait introduire pendant le temps de sa toilette.

— Seulement le rabbi de Nazareth, répondit Claudia, s’il se présente. Je l’ai fait cependant demander depuis hier soir.

L’œuvre des esclaves dites cosmètes ne se prolongeait pas longtemps avec Claudia, qui ne mettait que rarement un peu de rouge aux lèvres. On se souvient quelle fonction elle exerçait à Caprée auprès de Tibère. Un poète avait chanté d’elle, sous le nom de Thaïs : Tam casta est rogo Thaïs? Immo fellat : Pourquoi donc Thaïs est si chaste? C’est que sa bouche ne l’est pas.

Du reste, pas de ces cheveux faux, coupés à une jeune fille d’outre-Rhin et tressés par un artiste du Vélabre; pas de cheveux teints en blond, après les avoir lavés à la chaux, avec la pommade du Gaulois du cirque Maxime; pas de fausses dents, de faux sourcils.

Cynthie apporta une coupe d’or pleine de lait d’ânesse, tiré à l’instant, et imbiba avec ce lait la croûte de mie de pain de la nuit qui tomba. Puis, Quintia lava la peau avec de l’eau tiède d’abord, ensuite avec de l’eau froide où du nard d’Éthiopie était resté la nuit en infusion. Chloé se présenta avec une coquille d’or, et, après avoir respiré sur une glace, afin de montrer à sa maîtresse que son haleine était pure et dûment parfumée des pastilles de Cosmos, détrempa avec la salive une pincée de rouge fort délayé quelle étendit légèrement sur les lèvres. Délie avait déjà, avec une douce éponge de Bretagne, lavé les dents de Claudia.

L’escouade des cosmètes renvoyée , les coiffeuses arrivèrent.

Claudia avait une richesse gênante de cheveux noirs, souples, longs jusqu’aux jarrets. Cette partie de sa toilette était donc la plus agaçante; et il lui arrivait souvent, d’impatience, de mordre, de piquer de sa broche, de pin-

cer les seins de ses esclaves. Nééra tenait la glace mobile quelle présentait à sa maîtresse en toutes les positions. Cette glace était une lame d’argent dépolie, entourée d’une moulure en or richement ciselée et ornée de perles. Pliiale défit la coiffure de la nuit et donna de l’air à ces tresses splendides. Hostilia les parfuma de pommades précieuses. Napé roula avec un fer chaud les petites boucles des tempes et du front. Cypassis, une belle négresse, tressa, noua, et enroula en forme de tour les nattes derrière. Galla les traversa de cette terrible épingle dont Claudia faisait dans sa colère un usage si meurtrier.

La fleuriste égyptienne Némésis entra ensuite, suivie de deux enfants éthiopiens avec deux corbeilles remplies de fleurs et de branches d’herbe cueillies dans les serres. Claudia choisit une branche de verveine et quelques narcisses que Phlogis lui planta dans les nattes. Claudia ne portait pas de bijoux, je l’ai déjà dit.

La tête arrangée, vint le tour des mains.

Fabulla les lava avec du lait tiède. Lilla les passa à l’eau de rose. Vetustilla les essuya avec une pâte d’amande parfumée, puis avec un lin d’Egypte fin comme une toile d’araignée. Sabine, qui avait ôté la fameuse bague de Tibère, la remit à l’annulaire. Polla coupa les oncles et les lustra avec un cosmétique huileux et parfumé. En ce moment, tandis que Chioné, Clio, Calamide et Eunoé soignaient les pieds de Claudia d’une blancheur éblouissante, — ces pieds qui , lorsqu’elle passait par la Voie sacrée, rémuaient les entrailles de la jeunesse d’Alcynoüs de Rome — tandis que Glycère la chaussait de brodequins rouges aux talons dorés, et que Marcella les liait avec des cordons de soie et d’or à ces chevilles et à ces jambes tant chantées par les poètes, deux adolescents Gaulois , aux cheveux châtains bouclés et à la courte tunique blanche, portèrent le déjeuner de Claudia.

L'un d’eux tenait sur un plateau une coupe de murrhine, qui valait le prix d’une province, l’autre un plateau d’or

avec des fruits. Dans la coupe fumait ce consommé exquis

de jus de gibier, allongé avec de la crème, du miel et quelques gouttes de vieux Pollio de Syracuse, inventé parEumolpe, le cuisinier ou plutôt le médecin de Claudia. Cléopâtre présenta à Claudia un morceau de pourpre pour essuyer ses mains ; Claudia les passa de préférence entre les cheveux de ses deux jeunes esclaves.

En ce moment vint le tour des ornatrices. Mais, en même temps, Drusilla, l’esclave de la porte, annonça Philocthète, Curculio et le rabbi de Nazareth.

Claudia renvoya Curculio, l’esclave qui lui racontait tous les matins les nouvelles de la ville, et ordonna de laisser passer le rabbi et Philocthète.

Celui-ci était le philosophe de Claudia , dont le métier consistait à lui réciter des vers grecs ou latins, — les plus lestes étaient les mieux accueillis. Philocthète avait aussi à soigner les petites chiennes, à apprendre à caquetter aux perroquets, à chercher de nouvelles pommades, à laver les petits chiens quand ils avaient chaud, à les peigner et à tuer leurs insectes. Ce philosophe était chauve. Il avait une barbe qui lui descendait jusqu’à la taille, un manteau râpé et sordide, une tunique de rude laine fauve qui ne lui couvrait pas les jambes nues et velues, et des sandales grossières. Il était gourmand à en remontrer à une précieuse ; et comme Claudia nourrissait de foies d’oie et de pâtes de sesame ses chiennes accouchées, le philosophe faisait accoucher très souvent, trop souvent même, ces petites bêtes qu’il condamnait à une diète salutaire, et dont il dévorait les repas. Philocthète venait présenter à Claudia sa favorite Phébée, la petite maltaise qui aboyait avec le plus d’acharnement contre Pilate, accouchée de six petits que le philosophe portait dans un pan de son manteau. Claudia fit quelques caresses à la chienne et la renvoya avec son gouverneur. Puis se tournant vers Jésus lui demanda en grec :

— Rabbi, quelle langue faut-il te parler? je ne sais pas l’hébreu ; sais- tu le grec ou le latin?

— Parle la langue qui traduit le mieux la voix de ton cœur, répondit le rabbi.

Claudia avait tout le buste nu. La blancheur, la beauté, l’élégance de ce corps donnaient le frisson. Tibère l’avait redouté, et, par jalousie d’empire, il avait été heureux d’éloigner Claudia dont il craignait l’influence irrésistible quelle prenait sur lui. Le rabbi la regarda comme si ses yeux eussent été de cristal. Marcia, la maîtresse de garde-robe, vint demander à Claudia quelle tunique elle mettrait.

— Une tunique à franges bleues, ordonna Claudia; la damassée.

Tandis que Marcia traversait une suite de chambres remplies d’esclaves : dans la première, celles qui filaient et tissaient les étoffes; dans la seconde, les couturières; dans la troisième , les brodeuses ; dans d’autres , les plieuses, les presseuses, celles qui faisaient les ornements ; tandis que Marcia demandait aux esclaves de la garde-robe la tunique désignée, Claudia disait au rabbi :

— Il est bien longtemps que j’ai donné ordre de te faire venir. On ne t’a donc pas averti de mon désir? On ne t’a pas trouvé? Cependant, si j’avais demandé à Rome qu’on m’amenât l’histrion Pylade, on l'aurait trouvé à l’instant.

— Je suis arrivé à Jérusalem seulement avant-hier au soir, répondit Jésus.

Le regard du rabbi devenait sévère. Il ne savait pas que les dames romaines, même les matrones les plus austères, n’avaient pas la chasteté des yeux. Elles se baignaient nues dans les Thermes avec des hommes. Claudia cependant remarqua la pudeur du Nazaréen, et comme si ce regard fixe, aigu comme la lame d’un poignard l’eût blessée ou brûlée, elle rougit et pressa Paula de lui passer sa chemise de coton à manches courtes. Pyrallis lui soutint les seins, soin inutile, avec une ceinture.

— Quel temps fait-il, rabbi? lui demanda Claudia pour détourner son regard.

— Quand on voit tes yeux, Claudia, répondit le rabbi

avec simplicité, on ne se soucie pas de savoir si le soleil brille ou s’il se cache.

Claudia sourit. Elle ne savait pas que cet homme, naguère si dur, si brutal, si amer contre les pharisiens, dès qu’il voyait une fleur, un enfant, ou une femme, se transfigurait. Jésus méprisait l’homme. L’homme blessait son exquise sensibilité, le tact voluptueux de ses nerfs. Par contre, la fleur le charmait, l’enfant l’attendrissait, la femme remplissait son âme d’une suavité ineffable. Le prophète se changeait alors en poète ; la voix se changeait en chant; l’homme qui rampait sur la terre naviguait dans le ciel. Le rabbi, par la force de sa volonté, avait brisé sa rude enveloppe de Juif, et, en polissant son âme, lui avait donné un éclat doux et exquis.

— Es-tu marié, rabbi?

— Non, répondit Jésus. La femme est trop haut pour moi, pour que je puisse arriver jusqu a elle.

— Rabbi, reprit Claudia, ne la place pas si haut cependant, quelle se trouve reléguée dans la solitude.

Marcia arriva avec la tunique et la donna à Polla. Celle-ci prit ce vêtement de laine de Milet, tissue de coton, aux manches fermées en haut, ouvertes du coude au poignet où un bracelet ou un cordon de soie les arrête , et aux broderies bleues au- cou, à la poitrine et en bas.

— As-tu jamais assisté à une toilette de femme, rabbi ? demanda Claudia en riant.

— Souvent.

— Souvent, rabbi?

— Oui : à celle des tigresses dans le désert. Et je t’assure, belle maîtresse, quelles ne sont pas moins lentes, pas moins recherchées, pas moins difficiles, quoique moins coquettes, que la femme d’un procurateur de la Judée.

— Ont-elles des glaces et des onguents ?

— Comment donc? elles ont le ruisseau et la salive, et ces pattes terribles comme vos épingles, qui peuvent être à la fois un objet d’ornement et une arme.

En ce moment Drosa présentait la palla , ou manteau qui

LES MÉMOIRES DE Jl'DAS. .141

achevait l'habillement. L'arrangement de ce vêtement est la partie la plus difficile de la toilette d'une femme. C’est toute une science, qui exige la connaissance de l’architecture, de la peinture, du jeu des ombres et de la lumière, devant arrondir, harmoniser, relever, révéler tous les membres de la femme, ne cacher aucun mouvement du corps et les adoucir tous. Claudia prit la palla des mains de l’esclave et la présentant au rabbi, lui dit en souriant :

— Puisque tu es si expert de la coquetterie des tigresses, moi qui suis coquette aussi, je serais heureuse de voir comment elles t’ont appris à ajuster cela.

Le rabbi, avec une complaisance exquise et charmante, prit le manteau, le posa sur l’épaule droite de Claudia, en fit passer un pan sous le bras gauche, laissant à nu l’épaule et le bras, et tandis que les deux extrémités descendaient aux chevilles, il donna au corps du manteau, par derrière, un tour de plis qui provoqua un cri de surprise de Claudia qui se regardait dans les miroirs. On l’aurait dit nue, tellement le bas de ses reins, ses hanches, son buste, étaient accusés.

— Décidément, rabbi, dit Claudia en riant, tu m’achèteras une tigresse pour m’arranger la stola. Je suis devenue difficile.

Elle fit ensuite un signe de la main à ses esclaves, et resta seule avec le rabbi.

Alors la scène changea. Ni Claudia, ni Jésus, n’étaient plus les mêmes.

Claudia indiqua un siège au rabbi et elle commença à se promener dans la chambre d’un pas agité.

— Sais-tu pourquoi je t’ai fait appeller? s’écria-t-elle.

— Quand on demande le médecin, répondit tranquillement le rabbi, c’est qu’on est malade.

— Tu pourrais bien avoir raison. Mais où ai-je mal?

— Où toutes les femmes ont mal : au cœur.

— Quand cœur il y a! Oui, toutes les femmes sont prises par là, tantôt parce qu’on ne les aime pas, tantôt parce qu’on les aime peu ou trop, tantôt parce quelles aiment. Est-ce maladie d’amour, la mienne? dans quelle catégorie me classes-tu!

— Quand on est belle comme toi, jeune, riche, puissante comme toi , rarement une femme se plaint de l’amour des autres. Qu’on l’aime ou non, on s’empresse de l’entourer d’une atmosphère d’amour à la température quelle désire. Alors, Claudia, tu aimes.

— J’aime. Que veux-tu donc que fasse une femme à vingt-quatre ans?

— Tu aimes et tu es jalouse.

Claudia s’arrêta, et prenant les mains du rabbi, elle

s’écria :

— Oui, je suis jalouse, jalouse à en mourir.

Le rabbi saisit les mains que Claudia lui présentait, et les étreignit, quoique celle-ci, à ce contact brûlant eût voulu les retirer. En même temps, le rabbi cloua sur elle ses prunelles larges, chaudes, pénétrantes, pareilles à deux rayons de flammes, et Claudia, s’affaissant sur ellemême, tomba sur un siège. Le rabbi s’approcha de son front, et se penchant sur elle, la regarda avec plus d’intensité encore. Claudia ferma les yeux. Au bout d’un instant le rabbi s’éloigna. Claudia se redressa. Cette scène ne dura que quelques minutes.

— Qu’ai-je donc? fit Claudia allongeant ses bras : je suis brisée, j’ai pensé mourir.

— L’air de cette chambre est trop chaud, observa le rabbi ouvrant la croisée; ton émotion t’a domptée.

— Que te disais-je tantôt ? ah! On m’a parlé de

ta puissance. On te croit un messie ; tu te donnes pour le fils de Dieu.

- — Tu ne me crois pas?

— Fils de Dieu? pourquoi pas. Enée l’était, Alexandre l’était, César l’était; je ne sais combien d’autres rois, conquérants, magiciens l’ont été. Sois-le toi aussi. L’œuvre

LES MEMOIRES DE Jl’DAS.

que tu viens accomplir l’exige. T’a-t-on dit que je vous donne la main?

— L’œuvre à laquelle je travaille, Claudia, m’est ordonnée par mon Père.

— Je ne m'inquiète pas de celui qui ordonne, mais do celui qui doit obéir. Tu viens pour renverser Rome. Au nom de qui viens-tu entamer un exploit où Alexandre et César succomberaient? Quelles sont tes forces? par quoi et par qui la remplaces-tu?

— Claudia, on t’a mal renseignée sur mon compte. Mon royaume n’est pas de ce monde. Je ne viens pas renverser Rome. Je viens donner au monde et à Rome meme ce que quelques Romains lui refusent : légalité devant Dieu (1). Alexandre, César, Auguste, Tibère échoueraient dans cette entreprise, parce qu’ils voudraient l’imposer, tandis qu’il faut l’indiquer et la laisser s’accomplir toute seule. Ma force, est la vérité; c’est ce peuple, dont on a fait jusqu’ici une chose, et dont je désire faire un homme. Je remplace Rome par Dieu.

— Si c’est tout ce que tu te proposes, tu peux retourner en Galilée : Pilate n’a pas besoin d’appeler des légions. Rabbi, sais-tu que tu es ici avec une complice?

— Je ne connais pas de complices; je connais des messagers de ma parole, des croyants dans ma mission.

— Rabbi, tu parles déjà en maître. Cela ne suffit point. Qu’as-tu fait, que peux-tu faire? On m’a dit que tu as guéri des malades et donné du pain à des affamés. Rabbi, pour soulever le peuple juif comme une marée effrayante, et submerger cette poignée de Romains qui l’écrasent, Esculape lui-même serait impuissant. Il faut un Gra-

(1) * Quelle vie serait assez longue pour raconter tous les bienfaits de l’égalité?... Dans l’univers, elle produit l’ensemble; dans les villes, la démocratie bien réglée, si differente de l’ochloeratie où la multitude ignorante et passionnée veut commander ; dans le corps, elle est la santé ; dans les âmes, l’honnêteté et la vertu. L’inégalité, au contraire, est la cause première du mal qui se fait ici bas. » PnrLON : De la création du prince, etc. Le précepte de l’égalité n’avait donc pas été évoqué et prêché par Jésus le premier.

chus, un Marius, un Sylla, un César ou un Dieu : même un Catilina!

— Femme, ne t’empresse pas déjuger l’ouvrier avant de voir l’œuvre. Tu n’as pas la foi.

— La foi se prouve, rabbi : car je ne connais rien de si incrédule que la croyance. Manifeste ta puissance, et alors...

— Alors le fils de Dieu sera descendu au niveau de Simon, le magicien de Sychem. Est-ce pour me demander des miracles comme la plèbe que tu m’as appelé?

— N’as-tu pas dit toi-même que j’étais malade? Eh bien, toutes les actions de ma vie ne visent qu’à un but. Si je te demande des miracles, c’est que je ne te considère pas comme mon esclave, le philosophe Philocthète.

— Tu as besoin d’une explication, Claudia, et non pas d’un miracle. Tu caches un secret dans le fond de ton âme. Tu aimes ton mari, mais tu le méprises; et tu te fais violence et te tortures pour ne pas te laisser deviner. Tu crois que Pilate t’épousa par ambition et non par amour. Tu ne peux comprendre qu’il ait pu t’aimer, sachant quelles étaient tes pratiques dans la cour de Tibère, mais ne sachant pas que tu te déshonorais pour obtenir la liberté de ta mère.

— Rabbi, rabbi, s’écria Claudia, qui t’a dit tout cela?

— Toi-même.

— Jamais je ne t’ai confié un mot de cela.

— La parole n’apprend rien à ceux qui lisent dans le cœur.

— Si tu as ce pouvoir effrayant, rabbi, tu es plus que Dieu.

— Mon Père, qui m’a envoyé, m’éclaire. Tu es donc jalouse.

— Alors, dis-le moi, mon mari m’aime-t-il?

— As-tu un amant, Claudia?

— Non.

— Si tu te donnais un amant, aimerais-tu ton mari?

— Certes, non.

— Eh bien...

— Eh bien?

— Pilate a une maîtresse.

— Tu mens, s’écria Claudia, sautant sur lerabbi comme une tigresse et le secouant par le bras.

— Sais-tu qui est sa maîtresse, Claudia?

— Je le saurai et je la tuerai. ,

— Je te la dénonce : c’est ma sœur.

— Quoi? 1

— Pilate l’acheta d’un misérable parent, la fit enlever, et la déroba au regard du monde. Elle l’a aimé.

— Ah! malheur à eux! Est-elle belle?

— Je ne sais. Mais il n’y a pas de femmes belles où tu es.

— Alors elle s’est servie d’un philtre. Connais-tu des philtres, rabbi?

— Un, qui est irrésistible : la candeur.

— Rabbi, s’exclama Claudia avec anxiété, tu lis dans mon âme; tu me dénonces Pilate; tu me dénonces ta sœur: qui es-tu, que veux-tu?

— Je suis l’envoyé de mon Pe^, celui qui apporte la lumière. Je veux t’apprendre à pardonner. Car, si ton mari t’aimait, que ferait-il? il pardonnerait tes fautes. Où étais-tu? que faisais-tu , quand ton mari trouvait son lit veuf et rêvait de sa femme installée dans une couche adultère?

— C’est pourtant vrai cela !

— Eh bien, voilà ce que je viens enseigner au monde. Rome te dit : Tue le mari, tue la maîtresse; je dis : Pardonne, comme tu désires qu’on te pardonne.

— Je ne pardonnerai jamais.

— Ah ! tu me demandais quelle est la force qui submergera Rome? La voilà : le refus de pardon. Les peuples la mesureront à l’aune à laquelle elle les a mesurés.

— Que m’importe Rome à moi ? Ne viens-tu donc pas pour dire à ce peuple lâche : Lève-toi et écrase ces insolents étrangers qui t’écrasent? Ne te les livré-je pas?

Renonces-tu déjà au mandat que tu as accepté, d’appeler les Juifs aux armes? Je ne vois qu’une chose, moi, je ne veux qu’une chose : cette femme. L’homme, je le tiens.

— Je ne renonce à rien, répondit le rabbi; j’attends mon heure.

— Rabbi, où est ta sœur? Je veux la voir.

— Claudia, je ne t’ai pas révélé un crime; je t’ai indiqué un malheur. Étouffe ta soif de sang. Si tu tues ton mari, .ton amour pour lui se changera en une robe de feu qui te consumera toute ta vie. Si tu fais périr la pauvre victime, l’amour de ton mari pour elle devient immortel. Veux-tu les punir? Oublie et pardonne.

— Rabbi, je suis Romaine, moi; je me venge des outrages qu’on me fait. Cette religion du pardon est la religion des esclaves, qui n’ont pas le droit d’avoir de l’honneur. Rabbi, toi qui lis dans les esprits, tu dois lire dans la nature : indique-moi donc un' philtre. Je veux qu’il m’aime. Jusqu’ici, j’ai souffert en silence, pensant qu’il souffrirait de mon mépris, de sa solitude, du veuvage auquel je le condamnais. Puis j’espérais, je travaillais à satisfaire son ambition, et à le voir alors à mes pieds. Tu as mis un aspic dans mon cœur. Il aime ailleurs. Il se refait ailleurs de mon dédain. La victime, c’est donc moi ; la condamnée à la solitude, c’est moi ; il me nargue peutêtre. Il se réjouit dans les bras d'une autre. Impossible! il faut qu’il m’aime; il faut que cette fille disparaisse du monde.

— Il s’en donnera une autre ; il en a peut-être déjà une autre.

— Tais-toi; tu veux donc me rendre folle? Que veut-il? 11 veut être préfet de Syrie, ou des Gaules, ou de l’Espagne, empereur peut-être, que sais-je? Eh bien, rabbi, à l’œuvre. Mets le feu aux quatre coins de Jérusalem; embrase la Judée; sois roi des Juifs... et donne-moi de quoi lui acheter César lui-même qui se vend. Va, prêche, tonne, foudroie; l’heure est propice : Pilate est absent. Je te livre tout, commandement, palais, forteresses, tours, légions; livre-moi ta sœur. Tu hésites?

— Je te plains.

— Tu refuses? alors je saurai bien la trouver toute seule. Cneus Priscus en fait de plus difficiles que cela. Indique -moi au moins un charme pour endormir mon cœur. Quel messie es-tu donc? Canidie, la saga du mont Esquilin, m'aurait déjà satisfaite. Veux-tu de l’or?

— La paix n’est pas dans le crime, Claudia, mais dans la vérité. As-tu jamais demandé à ton mari s’il t’aimait?

— Ce misérable serait capable de me dire qu’il m’adore. Ne m’a-t-il pas épousée en me prenant dans le bain de Tibère? Je rougirais de lui adresser une telle demande.

— Lui as-tu jamais dit que tu l’aimais?

--Je voudrais couper plutôt ma langue avec mes dents.

— Comment veux-tu donc savoir, si tu fais les ténèbres autour de toi?

— Rabbi, va, tu es un pauvre hère! Je te demande un philtre et tu me donnes des conseils; je te demande un charme, et tu me lâches des paroles; je te dis : soulève ton pays , et tu réponds que tu attends ton heure ; je te demande à voir ta sœur, et tu me conseilles de m’assurer si Pilate m’aime... I)’où viens-tu, rêveur? Il ne suffit point d’avoir découvert, Dieu sait comment, un de mes secrets. Il ne suffit point de te proclamer fils de Dieu : il faut le prouver.

— Claudia, Dieu ne fait pas les miracles pour satisfaire la curiosité des oisifs, comme ton cuisinier fait des friandises pour chatouiller ton palais, mais pour manifester ses élus et indiquer aux peuples la justice et la vérité. Tu me voudrais complice d’une atrocité; moi je voudrais t’élever à la lumière de la charité. Tu m’as appelé; je sui3 venu : mais pour te consoler, pour t’éclairer, pour te rappeler ton devoir de femme qui peut seul te ramener ton mari et le tirer de l’infâmie. Tu es sourde, et demandes des miracles, et me pousses à la rébellion. Je n’agis pas pour les uns ou pour les autres, Claudia : je me dévoue et me sacrifie pour tous. Ni ton aide, ni ton opposition, ne peuvent influer sur la marche du fils de l’homme : je suis

l’appelé, je suis la volonté de mon Père. Tu brûles de voir Jérusalem dans le sang : hélas! tu la verras.

— Rabbi, tu rabâches. Un dernier mot alors, car jusqu’ici nous avons divagué. Voici la situation. J’aime mon mari. Je suis jalouse et je doute. Je conspire contre mon propre pays pour rassasier l'ambition de Pilate. Je t’ai appelé pour te connaître, après que tu as accepté de devenir le chef de l’insurrection de la Judée; pour voir celui qui se dit le fils de Dieu et fait des miracles; pour apprendre de toi si ma jalousie et mes doutes sont fondés ; pour avoir de toi, homme aux prodiges, un quelque chose, afin de me faire aimer ou de cesser d’aimer. Tu ne m’as satisfaite en rien.

— Je le regrette.

— Cela m’importe peu. J’ai été mûrie par le malheur au milieu des fêtes et des plaisirs, à la cour de l’empereur du monde. Je ne me repais donc pas de phrases que mon lorarium (1) ferait rentrer à coups de verges dans le gossier de mon philosophe, s’il s’en permettait une par hasard. Je veux des réponses catégoriques à des demandes précises. Pilate m’aime-t-il?

— Je ne lui ai jamais parlé : je ne le sais pas.

— Pourquoi m’as-tu révélé alors que ta sœur était sa maîtresse?

— Parce que, à l’heure qu’il est, tout Jérusalem le sait peut-être ; parce que j’ai dénoncé cela, hier soir, devant un grand nombre de personnes; et parce que je ne mens jamais.

— Pourquoi me refuses-tu, en ce cas, ton œuvre pour assouvir mon amour?

— Parce que j’enseigne la parole de Dieu et ne suis pas une infâme parfumeuse, une saga, ou un bateleur.

— Pourquoi me caches -tu ta sœur, puisque tant de monde la connaît?

— Parce que tu tuerais une victime et non pas une cou-

(1) Esclave qui infligeait les châtiments du maître aux autres esclaves.

pable, et parce que mon Père ma ordonné de flétrir le péché et de pardonner au pécheur.

— C est bien. Maintenant, acceptes-tu le rôle de messie qui t’a été offert?

— Je n’accepte pas de rôle comme un histrion ; j’accomplis la volonté de mon Père. Si les autres coopèrent avec moi, tant mieux; je ne suis l’homme-outil d’aucun parti. Je suis ce que je veux, et je ne sais pas ce qu’ils veulent.

— Suffit, riposta Claudia après quelques instants de silence. Je saurai ce que tu me tais. Tu sauras ce que l’on veut de toi, et tu diras ce que je veux. Mais, réfléchis bien à ceci : au bout de tout cela il y a un abîme.

— Je l’ai su dès la première heure.

— Tu sais alors aussi que tu t’es glissé dans un complot dont les griffes t’ont étreint, dont les -engrenages t’ont saisi. Il faut maintenant marcher, ou être broyé. Tu sais trop de choses. Tu as promis. Tu as commencé. On t’a aplani une partie du chemin ; tu ne t’appartiens plus : tu es à nous, ou tu dois périr. Laisse-là ce Père dont tu affirmes d’accomplir la mission, d’écouter la voix. La voix que tu dois écouter, c’est la nôtre : c’est la mienne. Tu es une porte-voix’ et non pas une voix. Tu as commencé à poser en messie et en fils de Dieu pour ton propre compte; il faut finir pour le nôtre. Si des miracles sont nécessaires, on t’en préparera à point, et tu les feras. Si l’on croit convenable de te déclarer fils de David ou de Jupiter, tu trouveras ta généalogie toute dressée. Ilannah te fera descendre du ciel sur un char de foudres, s’il lui paraît opportun. Ne te soucie de rien. Si tu as du messie de ton cru; uses-en : sinon, nous t’en donnerons du nôtre. Mais, gare aux velléités intempestives. Regimber, c’est périr. Adieu.

— Claudia, mon Père te pardonnera, parce que tu ne sais pas ce que tu dis, ce que tu abaisses. Mais tu as tout touché, excepté ton secret.

— Lequel?

— Le voici : Tu trahis les traîtres.

— Qu entends-tu?

— Tu pousses à la révolte pour l’écraser. Tu as tout préparé dans ce but; et dès quelle sera domptée, tu diras à César : Pilate t’a sauvé une grande province de l’empire, il lui faut une récompense ; donne-lui le gouvernement de la Syrie. Séjan t’a donné ce conseil, pour prix de je ne veux pas dire quoi, la veille de ton départ de Rome.

— Tu sais tout cela, s’écria Claudia en pâlissant.

— Plus encore, continua le rabbi. Tu convoites les trésors du Temple et du tombeau de David, dont la révolte t’offre l’occasion de t’emparer, pour acheter l’acquiescement de Tibère s’il résiste; corrompre les légions, si tu peux, et, en ta qualité de petite fille d’Auguste, renverser l’infâme de Caprée.

— Rabbi, dit Claudia froidement, après un instant de réflexion, tu en sais trop, trop. J’en suis cependant charmée; car tu dois comprendre aussi que qui a percé de pareils mystères doit, de gré ou de force, être complice et participer aux bénéfices, ou mourir. Tantôt, je te croyais un charlatan; je te crois un magicien, maintenant. Tu m’as tenue un instant sous ton pouvoir, naguère, quand tu m’as anéantie sous ton regard. J’ai senti que tu m’arrachais quelque chose de l’âme (1). Soit. Si tu as osé cela, c’est que tu pensais devoir me servir, et que je pouvais t’aider. Le pacte est consommé : silence, et marche. Tu me diras ton prix après : il est déjà accordé. As-tu compris?

— Mon prix est dans le ciel, Claudia; la terre n’a pour moi qu’une croix. Adieu.

(1) Herder : Du Rédempteur des hommes cT après nos* trois premiers Êrang Ht s ; Du Fils de Dieu , sauveur du monde , d'après l'Évangile de saint Jean ; Paulüs : Commentaire des Évangiles ; Vie de Jésus; SciiLEIRMACHER : Dog' matique ; Leçons sur la vie de Jésus — citées par Strauss ; — Hase : La Vie de Jésus , et maints autres savants théologiens allemands expliquent la partie thaumaturgique de la vie du Nazaréen parles moyens naturels, Paulus surtout. Hase invoque aussi le magnétisme « cette force mystérieuse qui se dégage des entrailles de la nature pour agir sur la vie malade. » Judas n’en savait pas tant; il raconte sans expliquer.

En disant cela, Jésus sortit.

Il prit le chemin de Béthanie.

Une foule de pensées de toute nature l’accablait. On aurait pu le dire imprudent dans sa conversation avec Claudia. Cependant toutes ses paroles avaient une portée et une raison.

Le rabbi avait remarqué que l’officier de Claudia avait empêché les officiers du Temple de l’arrêter. Il savait qu’avec les prêtres, les pharisiens, le sanhédrin, toute réconciliation était impossible, et qu’il n’y avait plus de merci pour lui. Il ne lui restait désormais qu’une chance de salut et de résistance : faire son bouclier de la femme du procurateur. Il le tenta. Il frappa l’esprit de Claudia en lui arrachant et puis en révélant son secret. Mais il ne dompta pas ce caractère trempé dans les intrigues de la cour de Tibère. Le rabbi se trouva donc plus que jamais pris dans le bitume de la conspiration, et plus que jamais menacé. Cette surcharge de poids l’écrasait. Il avait fermé toutes les portes derrière lui, et devant lui : le gouffre l’absorbait.

Le jour était déjà très avancé lorsqu'il arriva à Béthanie. Il marchait le dos courbé, la tête baissée, l’esprit distrait, lorsque, au seuil de la maison de Lazare, il sentit ses genoux enlacés de deux bras et vit à ses pieds une femme qui criait :

— Pitié, frère! pitié!

Il reconnut Ida.

Cette vue l’acheva, car il savait le danger terrible qui planait sur cette jeune tête malheureuse.

— Que me veux-tu? s’exclama le rabbi : fuis, disparais de la terre, malheureuse, si elle a encore un coin pour t’abriter.

Ida se méprit sur le sens des paroles de son frère qui pensait aux menaces de Claudia.

— Frère, répondit-elle, je ne viens pas te demander une miséricorde que tu ne peux pas avoir pour moi. Je viens te dire à mon tour : fuis, frère, quitte cette ville maudite où l’on conspire ta mort.

— Je le sais, et je reste, répliqua le rabbi. Que veux-tu alors?

— Qu’est-ce que je veux? mais je suis donc pire qu’une étrangère pour toi? Toi qui as eu un mot de grâce pour la femme adultère, un mot de tendresse pour la femme de Samarie, un mot de pardon pour la pécheresse de Magdala, un mot de pitié pour la fille païenne de Tyr, tu n’as donc rien pour la fille de ta mère qui pécha parce quelle aima? Frère, si je suis dans l’abîme, à qui revient la tâche de m’en tirer? Frère, dans ma retraite, j’ai suivi tous tes pas, je me suis fait redire toutes tes paroles; je crois en toi : sauve-moi. Tous m’ont abandonnée.

— Que puis-je faire pour toi, fille de la douleur? Le vautour a son aire, le renard son gîte, le chacal son trou, le tigre sa caverne ; le fils de l’homme n’a pas où reposer sa tête. Puis-je demander l’hospitalité dans la maison de l’honneur pour une fille de la faute?

— Dois-je donc me perdre ou me tuer?

— 11 n’y a dans le monde qu’une place de refuge pour toi : les bras de ta mère. Quelle te pardonne, et je t’absous. Mais le danger presse.

— Qu’il vienne alors, qu’il tombe sur mok; mais sauvetoi, frère.

Le rabbi releva sa sœur, toujours à ses genoux, et la baisant sur le front, lui dit d’une voie fort émue :

— Va, pauvre enfant, va et ne pèche plus. Dieu comptera tes larmes, si tu pleures ; et il te sera beaucoup pardonné, car tu as beaucoup aimé.

Ida jeta ses bras au cou du rabbi et couvrit sa face de larmes et de baisers. Une grosse larme roula dans les yeux de cet homme sévère, que le malheur éprouvait, et il la laissa tomber sur cette jeune et belle tête condamnée comme la perle d’une couronne.

— Cache-toi, enfant, ajouta le rabbi ; demain je te chercherai un abri, et que Dieu te donne la paix. Dans deux semaines, ta mère arrive pour le paschah.

Ida embrassa de nouveau son frère et revint à Berachah où je l’attendais depuis le matin.

Je n’essaierai pas de décrire mon état. Si je ne devins pas fou, c’est que peut-être la destinée savait que ma rai- > son devait être encore utile à quelqu’un. Après que le rabbi eut frappé sa sœur de la flétrissure ineffaçable de maîtresse de Pilate, Gamaliel m’entraîna de Berachah, et je suivis les autres comme emporté par une trombe. Je me trouvai chez moi, dans mon lit, sans que j’eusse conscience de rien, et, chose étrange, je m’endormis d’un sommeil lourd et stupide, comme si j’eusse été brisé de fatigue. Mais le lendemain, les premiers rayons de l’aube versèrent dans ma chambre tous les spasmes qui peuvent déchirer un cœur bouleversé par cent passions diverses. La honte, le remords, l’amour, le désir, le repentir, le regret, l’orgueil, un enfer, le chaos, me mordaient de tous les côtés où je me tournais. Je pris et rejetai vingt résolutions dans un instant : je voulus tuer Ida, me tuer, braver le monde, lepouser , assassiner Pilate, violer Claudia pour vilipender l’honneur du mari, mejeter aux pieds d’Ida et la supplier de me pardonner, d’accepter ma main. Je lui pardonnais tout, oubliais tout.

Roulé dans ce tourbillon d’idées, sans le vouloir, sans le savoir, je me trouvai à Berachah. Mon trouble augmenta quand Phébée me dit qu’Ida venait de sortir avec Noah, et que son mari était allé porter chez moi mes cadeaux. Ils étaient peut-être passés à côté de moi, je les avais peutêtre coudoyés sans les voir. Je me laissai tomber sur le bord de la vasque de la fontaine dans la cour, et j’attendis. J’attendis jusqu’à la nuit, et toute cette journée ne me parut qu’une heure. Phébée m’offrit à boire, m’offrit à manger; je ne lui demandai autre chose que : Ida est-elle rentrée? Mais la huitième heure passa, la neuvième passa.

Phébée commença elle-même à s’inquiéter. A la dixième heure, elle monta sur la tour. Personne sur la route, ni de près, ni de loin. A la onzième heure, elle y monta de nouveau; elle m’entraîna avec elle doutant de la sérénité de sa vue. Personne. Elle s’informait à moi de ce que sa maîtresse, son mari, Noah, pouvaient être devenus toute cette longue, longue journée après l’orage de la veille. J’étais comme hébété. J’ignore même si je ne souris pas. Enfin, à la douzième heure, le soleil était couché déjà, lorsque Phébée me cria, du haut de la tour, qu’ils arrivaient. Elle les apercevait à peine loin, loin : mais son cœur les devinait. Et le mien la sentait approcher; car il marchait par soubresauts comme un cheval vicieux. La nuit était close quand Ida entra dans la cour. Noah la suivait, Phébd la précédait avec une lanterne, Thorix fermait la porte.

Ida passa à côté de moi. La lumière de la lanterne m’éclairait en plein. Elle me regarda, pâlit même et trembla, mais ne voulut pas me voir. Je restai cloué à ma place. Pas un son ne put s’articuler dans mon gosier. Je la suivis des yeux, la vis disparaître dans la maison et restai dans les ténèbres. Je crus rêver. Je me demandai : est-ce une vision qui a traversé mon esprit? Je pus rester ainsi pendant un quart d’heure. Enfin, je sentis une main de femme qui me guidait sous le portique. C’était Noah. Dans le vestibule il y avait une lumière, je vis dans le fond Ida traverser pour passer dans sa chambre à coucher.

— Judas, me dit Noah, tu dois le comprendre : il est impossible de revoir Ida. Chacune de tes démarches a maintenant un air blessant. Tu nepeuxlui dire rien qu’elle puisse entendre ; elle ne peut te dire rien qui ne dût l’humilier.

— C’est vrai ce que tu dis, Noah! fis-je. C’est singulier que je n’y aie pas réfléchi.

— Retire-toi donc, Judas, et cesse de penser à Ida.

— Cependant, lui dis-je, je venais pour lui annoncer que je réponse malgré tout.

— Judas! s’exclama Noah, puisses-tu dire vrai! Mais si

ce que tu assures maintenant est réel, attends pour l’apprendre à Ida que tu te sois bien remis de l’ouragan d’hier soir... Quelle fête, hier soir! une fiancée, des invités, des lumières, des dons dignes d’une reine! Quel silence, quel froid, quelles ténèbres maintenant! C’est égal, Judas, écoute-moi : il n’y a que deux routes sûres pour arriver au cœur de Ida. J'en écarte une, celle de Pilate

— Oh ! je me vengerai.

— Je t’indique l’autre : celle de son frère. Que le rabbi dise à sa sœur : Accepte Judas, et elle... j’en suis sûre. Judas, elle t’aimera même. Mais Ida est en danger.

— De quoi, m’écriai-je?

— Je ne sais; c’est le rabbi qui le lui a dit ; et il cherche même un abri pour elle.

— Tant que je vis, Ida ne courra aucun péril.

— Qu a Dieu plaise. Mais enfin. Judas, en cas de danger me permettras-tu de m’adresser à toi? Nous sommes seules. Moab nous a abandonnées.

— Non : cette noble créature a tenté de tuer Pilate, je ne sais pourquoi, quoique je m’en doute, et, avant de partir pour Sichem, Pilate l’a condamné à mourir.

— Oh! cachons cela à Ida. Elle est déjà trop accablée : ne l'achevons point. Donc je compte sur toi.

— Plus que sur son frère même ; mais je veillerai à mon tour.

Je ne savais pas ce qui setait passé entre le rabbi et Claudia. La nuit était avancée. Les portes de la ville avaient été fermées. Je me dirigeai sur Béthanie pour interroger Jésus et passer la nuit dans ce village hors de Jérusalem. J'arrivai à la maison de Lazare au même moment que Jonathan, le fils de Ilannah, la quittait. Il avait porté un message de son père au rabbi. Je trouvai celui-ci fort agité. Le cercle so rétrécissait de plus en plus. Il me raconta ce qui avait eu lieu dans le Temple le matin; puis la scène entre lui et Claudia, sauf quelques détails qu’il devait me dire plus tard, et que je viens de rapporter.

Quand le rabbi fut parti, Claudia avait appelé Hannah

et lui avait enjoint de hâter les événements. Hannah lui avait appris ce que le rabbi avait dit et fait dans le Temple le matin, et la décision du sanhédrin. Les affiliés à la conspiration ne s’étaient pas opposés à l’ordre d’arrestation; car ils désiraient, au contraire, avoir le rabbi sous leur pouvoir absolu pour l’assouplir, le fléchir à leur volonté, le décider à accepter leurs doctrines et à agir en leur sens. Claudia avait conseillé, alors, d’avoir avec le rabbi une entrevue décisive, de poser bien la question, de lui apprendre sans détour ce qu’on voulait, ce qu’on lui demandait, et de l’obliger à une profession de foi finale et nette. Hannah envoya son fils porter cette invitation au rabbi .

Je connaissais mes hommes. Je savais que cela ne pouvait aboutir qu’à une rupture éclatante, dans laquelle le rabbi aurait été brisé sans merci et accablé de tous les torts. Jusque-là, j’avais agi pour la conspiration, me souciant vraiment peu qu’un rabbi ou deux dussent être écrasés. Maintenant que le sort de mon amour pour Ida s’appuyait sur la tête de son frère, le rabbi me devenait précieux sous tous les points. Jésus avait accepté l’invitation de Hannah, mais en l’ajournant d’une semaine ou deux.

Jésus voulait attendre que ses compatriotes de la Galilée fussent venus à Jérusalem pour la fête du paschah, quoiqu’il eût peu à espérer de leur protection. Mais les provinciaux, dans une capitale où ils sont presque étrangers, s’entendent mieux que chez eux. Puis, d’autres provinciaux arrivaient en même temps, et, en ces temps de fête, les partis de Jérusalem se sentaient moins maîtres. Ils n’auraient peut-être pas osé une brutalité contre le rabbi à cette époque, s’ils l’avaient en vue en ce moment. Je partageai l’avis du rabbi, et pour être plus sûr, je l’engageai à quitter Jérusalem la nuit même et à se retirer chez un de mes amis à Éphraïm, un gros village du côté du désert de la Judée, à quelques heures — (huit ou neuf milles) — au nord de Jérusalem, près de Salem, à la

source où il setait séparé du Baptiste. Je lui promis de savoir tout, de sonder les âmes, d’apprendre ou de deviner les projets et d’aller le retrouver.

Le rabbi accepta mon conseil. Nous soupâmes fort bien, soignés par ces excellentes soeurs de Lazare et par Lazare lui-même quoique malade, ayant eu le jour auparavant un accès de son implacable maladie : le mal caduc. A deux heures avant le jour, le rabbi quitta Béthanie, et je l’accompagnai jusqu’au moment où l’aube blanchit le ciel. Alors je le quittai et je retournai à Jérusalem. Je venais de me coucher, lorsqu’un esclave de Claudia vint m’annoncer que sa maîtresse m’appelait, à l'instant même, au palais d’Hérode.

Je me doutai de la cause de cet appel si pressant et si matinal. Je ne me hâtai donc pas. En sorte qu’en arrivant chez elle, à la quatrième heure, je la trouvai tout habillée, et vis dans la cour une litière pour elle, attelée de huit géants cappadociens, et un cheval pour moi.

— Judas, me dit-elle, je vais faire une visite à ta fiancée ; tu vas m’accompagner ou plutôt me précéder pour m’annoncer à elle.

Ces paroles, dites avec le sourire à la bouche, l’air calme et charmant, me jetèrent dans une effrayante consternation. Le rabbi m’avait renseigné à cet égard. Que faire? Claudia me vit, certainement, pâlir. Je composai cependant ma figure d’un sourire plein de reconnaissance, et entrevoyant d’un coup d’œil le danger des différentes résolutions que je pouvais prendre, je me décidai à l’accompagner, ou plutôt à la conduire à Berachah. Au pis aller, j’étais déterminé à la tuer, si elle essayait n’importe quelle violence contre Ida. Puis, s’il faut le dire, j’étais content dans le fond que Claudia sût l’infâmie de son mari et qu’il la trahissait.

Pilate était allé rejoindre Pomponius Flaccus à Sichem; car le gouverneur de la Syrie, ayant été instruit par son procurateur de la Judée que les Juifs s’apprêtaient à un éclat, avait pris des mesures pour les écraser immédiate-

ment. Après avoir envoyé à Pilate quelques renforts, il en emmenait d’autres. Il voulut consulter le procurateur sur la nature et l’étendue de la conspiration. Pilate avait donc quitté Jérusalem deux jours auparavant, bien que blessé. Et ce fut bien heureux pour lui; car s’il se fût. trouvé à Jérusalem, Claudia l’aurait tué sans crier gare. N’ayant pas cette victime sous sa main, Claudia visait à se défaire de l’autre, que Cneus Priscus avait découverte ; et avec le raffinement ou plutôt le délire de la vengeance, elle désirait m'avoir avec elle. Nous partîmes.

Une demi-cohorte de cavaliers nous suivait.

Une heure après, nous étions à Berachah.

Notre présence causa dans l’endroit une profonde frayeur. On le conçoit. Que venait faire la femme de Pilate chez la maîtresse de Pilate ? Le nom de Claudia était, en outre, entouré de ces bruits mystérieux et terribles qui pesaient sur la retraite infâme de Caprée.

Claudia alla droit au tablinura, comme si elle fût entrée chez elle. Je pouvais à peine la suivre, tellement elle marchait vite. Pas un mot n’avait été échangé entre nous en route. Son regard distillait la haine.

Quand Noah alla prévenir sa maîtresse de cette visite, Ida trembla de la tête aux pieds.' Peut-être, si elle eût été chez elle, Ida auraiLmontré plus d’assurance. Chez Pilate, elle se sentait sous le poids d’une accusation qui l’écra- * sait. Aussi elle s’arrêta à la porte du fond du tablinum et la force d’avancer lui manqua. Ida restait là, immobile,

. sans haleine, le cœur tressaillant, la figure blanche comme la chaux, lorsque Claudia, entrant par la porte de l’atrium, la vit. Ces deux femmes échangèrent un regard, prompt comme l’éclair, prodigieux, lumineux, puissant comme lui. Ida porta les mains à ses yeux, puis elle les joignit sur sa poitrine, en s’écriant involontairement, vaincue, entraînée par une impulsion invincible :

— Mon Dieu ! quelle est belle !

Claudia entendit ce cri et ralentit son pas. Elle s’approcha toutefois et considéra Ida de près. •

LES MÉMOIRES DE Jl'DAS.

Le contraste entre ces deux femmes était absolu. Claudia emportait les sens comme un ouragan et passait : Ida pénétrait dans l’âme comme un rayon de lumière et s’y cristallisait. L’une était la beauté qui vous arrache les baisers du fond de la vie : l’autre était la beauté qui vous initie dans une vie nouvelle pleine d’enivrements inconnus : l’amour par le cerveau. Quand Claudia eut examiné Ida avec cette curiosité terrible, au bout de laquelle il y a une question de vie ou de mort, elle demanda d’une voix sourde et lente :

— Avoue ce que tu as fait pour te faire aimer par Pilate.

Je ne sais quelle réponse attendait cette Romaine qui avait été mêlée à toutes ces oeuvres ténébreuses des sagas, des magiciennes, des mignons, des courtisanes, des gitons, qui plaçaient l’amour dans la puissance infernale des philtres et des poisons. Ida, qui ne connaissait rien à ces infâmies, répondit naïvement :

— J’ai aimé; mais je n’ai pas été aimée.

— Quoi! tu n’as pas été aimée? s’écria Claudia.

— Hélas! non. Je n’ai été pour lui que le cœur où il venait se reposer de ses chagrins, et non pas le cœur où il venait chercher sa consolation et sa joie.

Claudia dégagea de sa poitrine un soupir qui retentit dans toute la salle. La tigresse était désarmée et rentrait ses griffes.

— Tu ne mens pas, enfant?

— Oh! que je voudrais bien mentir! répliqua Ida. Si je mentais, tu ne serais pas là, je ne mourrais pas de douleur.

Claudia s’assit et attirant Ida auprès d’elle, continua :

— Dis-moi qui tu es. Raconte-moi comment tu l’as connu, ce qui s’est passé entre vous. Dis-moi pourquoi il t’a quittée : dis-moi tout, tout, les moindres détails, le plus petit mot, tout ce qui te concerne, tout ce qui le concerne.

— J’ai peu de choses à te dire, répondit Ida. Je ne sais, mais la vie, quand on aime, est si variée, si orageuse et si simple à la fois !

— D’où viens-tu?

— Je suis née dans un village de ma belle Galilée, dont je rêve toujours. Y as-tu été? Des fleurs partout, la vigne aux grappes violettes, le citronnier aux fruits d'or, le figuier, le grenadier, là le palmier, ici lolive, et tout autour les montagnes bleues, le ciel azuré, la terre souriante. Mon Dieu ! qu’il me soit permis de revoir de nouveau ce coin de terre de mon enfance et d’y mourir!

— Y mourir?

— Oh! oui, y mourir. Je m’appelle Mirjam; Ida est mon nom de douleur. Les parents de ma mère, descendants pauvres de la race de David, avaient émigré, comme tant d’autres, aux temps de famine, de la pauvre Bethléhem à la riche Galilée, où les Grecs et les Romains font vivre le peuple, lui donnant à travailler. Ma mère avait une sœur mariée, avec laquelle elle devait partager le pauvre héritage que laissait son vieux père décédé. Elle n’avait que seize ans lorsqu’elle se maria, selon nos lois, à son oncle, plus âgé quelle, pas aimé et pauvre aussi. Car notre père nous nourrissait de son travail de charpentier. La naissance de mon frère aîné, connu à présent sous le nom de rabbi de la Galilée, occasionna entre mon père et ma mère des récriminations de jalousie et des soupçons injurieux (1); et ce fut à cause de cela que mes autres

(1) Les Evangiles et les auteurs de la vie de Jésus ont raconté les causes et les raisons de ces soupçons. Mirjam répétait naïvement : Nonne repetita est in me hisloria Adami ? ... M unda sum , nullum virum cognovi. Dixit autem Joseph : Et undenam est ergo quod habesxn utero ? Et respondit Maria : Vieil dominas meus quod non scio unde mihi est. Proto-évangile de J acqües. Fabric. I, pag. 23. Inspirée par ce non scio, l’opinion mondaine acquit de bonne heure beaucoup d’extension, car la trace s’en est conservée dans un écrit judaïque assez en renom, quoique rempli de puérilités et de bavardages tout pamphlétaires, je veux dire le Sepher Toledo Jeschri ou Livre des actes de Jésus, traduit en latin et réfuté par Wagenseil dans le recueil intitulé : Tela ignea Satani. (Voir, à la fin de ce volume, la note A.) Origène parle aussi de ce fait et dit : Videamus an non coeci Juerint auclores hujus fabula de virgine deprehensa cum jucene Panthera in adulterio et àfabro repudiata — Contre Celse, liv. i. Dans l’Evangile de Nicomède ( Fabric . ApocripA ., t. i).

frères n’aimèrent jamais Jésus, qui cependant aima mieux mon père que ma mère.

— Je comprends cela, fit Claudia.

— Je vins la dernière, continua Ida la plus aimée de tous, la seule aimée de Jésus. Mon père, obligé par son ouvrage, s’absentait souvent du village et courait les bourgs et les fermes des environs et môme plus loin, à Séphoris, sur le lac de Gennésareth. Mais il travaillait beaucoup et gagnait peu. Et la famille était nombreuse, car ma mère, fort belle, lui avait donné plusieurs enfants. Mon père espérait d’être aidé par son fils aîné, qu’il envoya apprendre son propre métier à Séphoris, ne faisant lui que le gros ouvrage. Il fut cependant trompé dans son attente. Jésus n’aima pas son état. Il demeurait des heures entières sous les arbres, devant son établi à la porte de la maison dans notre petit jardin, les bras croisés, les yeux dans le ciel ; et quand mon père rentrait le soir, pas de planches rabotées, pas de caisses ou de bancs construits. Alors il se passait des scènes entre mes frères qui travaillaient beaucoup, mon père qui ne savait pas gronder Jésus, et ma mère qui voulait mettre la paix. Il résultait de ces querelles, que Jésus disparaissait de la maison le lendemain et restait loin des semaines, des mois, une année entière. La dernière fois, il y a une huitaine d’années de cela, il fut absent environ trois ans.

— Mais où allait-il? demandai-je.

— Qui le sait? Partout, car j’ai entendu ma mère dire qu’il avait été à Babylone, à Rome, en Grèce, dans les Indes, à Memphis, de tous les côtés. Mais, quand il revenait, il ne portait que quelques rouleaux de papiers, qui le lendemain disparaissaient aussi de la maison. Ces voyages, la fréquentation continuelle des partisans du

les anciens des Juifs disaient : Nous te savons né d’un commerce illicite. D’antres répondaient : Nos non dicimm nalna esse ex fornicatione . II ic sermo tester non est vertu, quoniam desponsatio facta est. Et respondersmt : Omnis multitude audienda est qtue clamai fornications nains est. •

messie galiléen, Judas de Gamala, l’éloignèrent de plus en plus de son métier de charpentier, augmentèrent la discorde dans la famille, quand il était à Nazareth. Cependant Jésus, soit seul, soit avec mon père, courait avec ses outils les vallées de Zébulon, Issachar et Nephthali, cherchant de l’ouvrage ; tandis que moi je conduisais paître sur la colline les chèvres et les brebis, et que ma mère, se levant le matin avec le soleil , allait au marché acheter des légumes et des fruits, rentrait pour réciter son shema à la troisième heure, préparait nos aliments — une soupe de lentilles ou un morceau de viande — filait ou tissait pour nous vêtir, chantait son psaume à la neuvième heure, se rendait à la fontaine avec les autres femmes du village, l’urnesur l’épaule, et revenait pour balayer la petite cour, étendre sur le sol nos matelas , et nous attendait pour souper.

— Et pourquoi as-tu quitté cette vie si simple et si douce, dont ta mère te montrait l’exemple? demanda Claudia.

— Je vais vous le dire. Il y a cinq ans, mon père mourut. J’avais alors treize ans. Jésus était absent depuis quelques mois. Par la raison que Jésus m’aimait, mes autres frères me détestaient et me battaient. Ma mère ne suffisait pas à me protéger ; ma sœur me maltraitait plus encore que mes frères, m’appelant désœuvrée, fainéante. Cependant, je ne pouvais, en même temps, aller garder le troupeau et filer et coudre à la maison. Ils trouvaient que je mangeais plus de pain que je n’en gagnais. Enfin, Jésus reparut un soir à la maison, plus sombre, plus silencieux, plus étrange que jamais. La mort de mon père l'élevait au rang de chef de la famille. Il ne se soucia guère de ce droit. Il resta quelques mois à Nazareth. Mais le paschah arriva et ma mère manifesta le désir d'aller à Jérusalem, d'autant plus que sa sœur, mariée dans cette ville à un légionnaire, la sollicitait de s’y rendre. Mes frères et sœur l’accompagnèrent. Je restai avec Jésus à la maison. Il m’avait appris à lire et à comprendre le

grec qu’on parlait tout autour de nous. Il m’accompagnait très souvent dans les montagnes à la suite de nos chèvres et nos brebis. Au champ, il n’était plus le même homme. Il entendait le langage des fleurs, ce que les oiseaux se disaient, ce que le ciel et les étoiles chantaient. Il m’attirait alors sur ses genoux , me passait ses mains dans les cheveux, et je sentais une flamme circuler dans mes veines, et puis m’endormais sur sa poitrine.

— Ah! fit Claudia, se souvenant peut-être.

— Quand je me reveillais, continuait Ida, je trouvais son regard velouté et maternel enveloppant ma figure, comme une couche de nuages; mais je me trouvais aussi fatiguée que si j’eusse fait un long chemin et beaucoup travaillé. Une affection profonde m’attachait à mon frère. Je n’avais d’autre volonté que la sienne. Il lisait dans mon âme. Je comprenais sa pensée. Il me semblait que je me nourrissais de lumière. J’apprenais tout ce qu’il voulait. Il me paraissait que je devenais de plus en plus lui. J’avais quatorze ans. Mon âme était pure comme nos nuits du printemps. Cependant je commençais à éprouver un saisissement inconnu : je me sentais attirée par Jésus comme la feuille sèche par la flamme. Je lui racontai l’étrange sensation qui me troublait : je l’avouai même à ma mère. Le lendemain, Jésus n’était plus à Nazareth.

— Tu l’aimais donc, ton frère? s’écria Claudia.

— Oui et non. J’ai aimé depuis. Le sentiment que m’inspirait le rabbi était autre chose : c’était plus que l’amour que l’on ressent pour sa mère, moins âpre que celui dont nous brûle un amant. Celui-ci jette du feu dans les veines : alors, je sentais y couler les rayons de l’aurore. Mais cela cessa bientôt. Ma tante m’appela à Jérusalem et ma mère fut bien aise de m’éloigner. Je me joignis à la caravane qui se rendait au paschah. Ce fut pour moi une joie que ce mouvement nouveau. Les vieilles femmes et les vieillards sur des ânes et des chameaux; les jeunes gens marchant à leurs côtés; les petits enfants courant de groupe en groupe, jouant avec les chiens,

cueillant des fruits sauvages, se querellant, attrapant ici une taloche, là une friandise. Pour ne pas passer par l’impure Samarie, pays de païens, nous prîmes la route du bas Jourdain, à l’est, à travers le Gilead et l’Ammo, faisant halte près d’un puits au coucher du soleil, allumant un petit feu de branches pour cuire un repas de légumes bouillis, de froment grillé frit dans un peu d’huile, et quelques tranches de melons et de concombres. Nous repassâmes le Jourdain à Bathabara où le Baptiste baptisait, au dessous de Jéricho, et marchâmes sous les verts dattiers de la plaine à la ville, et de là, escaladant une colline après une autre, le plateau supérieur après l’inférieur, le passage rocheux du désert et les montagnes nues, nous arrivâmes à Sion, des branches de myrthe et d’oliviers dans les mains, le chant des shemas dans la bouche.

— Heureux souvenirs! m’exclamai-je.

— Près de Béthanie, continua Ida, la compagnie se sépara. Ceux qui avaient des amis à Jérusalem, descendirent le mont des Oliviers et passèrent le Cédron, les autres s’abritèrent dans les hameaux des environs, sous les tentes, dans des cabanes de feuillages dites succoth, comme Jacob dans le pays de Canaan, couvrant ainsi l’Olivier, le Mizpeh, le Gibéon, le Rephaïm, pêle-mêle, ânes, chèvres, chameaux, brebis, hommes, femmes, enfants, courant du matin au soir aux fontaines de Siloam et d’En-rogel. Les Galiléens s’arrêtèrent comme de coutume au mont des Oliviers. C’est là qu’un envoyé de ma tante vint me chercher. Elle était malade.

— Quel âge avais-tu? lui demanda Claudia.

— Je te l’ai dit, quatorze ans. J’abrège sur la vie que je passai avec ma tante, femme quinteuse, inquiète, pleine de bile, toujours mécontente. Au bout de dix-huit mois, elle mourut. Six mois après, ma catastrophe s’accomplit.

— De quelle façon? s’écria Claudia; ne cache rien.

— Pourquoi cacher? J’allais tous les jours quérir de l’eau à la fontaine du Dragon, l’urne sur mes épaules

comme les autres jeunes filles. Il paraît que j'avais rencontré Pontius trois ou quatre fois; et je me rappelle, en effet, qu’un Romain, à cheval, m’avait suivi quelquefois de la fontaine jusque chez moi. Mais il y a tant de Romains à Jérusalem qui vont et qui viennent, que je m’en étais à peine aperçue. Une nuit, je dormais d’un profond sommeil, rêvant des montagnes de Nazareth, lorsque je me sentis envelopper dans une couverture, au point d’y étouffer. On m’enleva ainsi, et je fus placée dans une litière qui partit au pas de course. Je me débattis, criai. Je mourais : l’air me manquait. Enfin, j’entendis ouvrir une porte de la ville, puis la refermer. Alors la couverture qui m’enlaçait se déroula, et je me trouvai dans les bras de Noah. Une heure après, on nous déposait ici, à Berachah.

— Pilate t’attendait? demanda Claudia.

— Oh ! non. Il n’y vint pour la première fois que quatre ou cinq jours après. Je ne comprenais rien à tout ce qui m’était arrivé. Je croyais rêver, en me voyant entourée de tant de richesse et de luxe. Noah se gardait bien de me donner aucune explication. Que veut-on de moi, me demandai-je? qui est l’enchanteur qui me berce dans ces splendeurs? Un soir le magicien se présenta.

Claudia tressaillit et pâlit. Ida continua sans s’en apercevoir; car, absorbée dans sa vie passée, elle racontait, ou plutôt peignait, oubliant même que nous étions là à l’écouter.

— On avait éclairé vivement cette pièce. Noah m’avait forcée de mettre certains habits très riches que je dédaignais comme immodestes. Elle m’avait arrangé les cheveux avec des fleurs. Je ne me reconnaissais plus. J’avais honte de moi-même. J’étais donc dans cette pièce, admirant les fleurs dans les beaux vases que voilà, lorsque la porte s’ouvrit, et je vis entrer un inconnu qui me dit s’appeler Caius.

— C’était Pontius?

— Oui. Il était fort triste. Je crois qu’il ne me regarda

môme pas. Il me demanda si je trouvais cette demeure assez convenable pour moi, si j’avais à me plaindre de quelque chose et de quelqu’un. Je lui racontai mon enlèvement, et je lui demandai detre rendue à mes parents. Car, encore une fois, je ne comprenais pas pourquoi on m’avait jetée au milieu de ces richesses. Il ne me répondit rien et me quitta. Il revint deux ou trois jours après.

— Le soir aussi?

— Oui, je ne l’ai vu toujours que le soir. Il arrivait la nuit et partait avant le jour. Quelquefois seulement il est sorti d’ici vers la sixième heure. Cette fois encore il semblait très accablé. On aurait dit qu’il se reprochait ce qu’il avait fait ; qu’il avait du remords de ce qu’il allait faire. Notre entretien ne fut pas plus long. Noah était là. Je me demandais : qui est-il? que veut-il? Bref, pendant deux mois, ce système de réserve et de silence ne s’altéra point, mais les rôles allaient s’intervertir. Je commençais à éprouver pour cet homme, qui me paraissait si bon et si malheureux, un intérêt inquiet, une sympathie insinuante, une compassion qui me troublait. Je me résignais à un sort que je ne pénétrais pas encore, mais je me proposais de connaître la douleur mystérieuse qui torturait ce malheureux et de la soulager.

— Et l’as-tu connue cette douleur mystérieuse?

— Jamais. Il a reculé devant toute explication ; et même, quand je lui faisais des questions à ce sujet, il abrégeait sa visite et mettait un plus long intervalle à la prochaine. Or, il n’y a rien de plus traître pour une femme que la compassion. Elle couve, elle se transforme, elle creuse, elle ronge ; puis, un beau jour , elle éclate en amour. C’est ce qui m’arriva. Au bout de six mois, j’étais folle de passion.

— Et lui?

— Le même : triste, froid, rêveur, quelquefois emporté, quelquefois tendre par courtoisie ; mais son abord calme, sa figure morne, son air morose, son découragement de la vie, son accablement sinistre et ténébreux

reprenaient le dessus. Dans un de ces accès de passions terribles et inconnues, qui avaient toutes les formes depuis le désespoir jusqu’à l’étourdissement de l’ivresse, je succombai.

Claudia sauta debout et se lança sur Ida. Je la pris par les mains et la fis s’asseoir de nouveau. Ida se leva aussi et recula.

— Continue, balbutia Claudia en passant ses mains sur sa figure blême, défaite en un instant comme s’il ne lui avançât plus une goutte de sang dans les veines.

— Pontius...

— Dit Caius, s’écria la Romaine.

— Il resta huit jours sans venir me voir. Mais...

— Mais?

— Il était mon amant.

— Et il t’aimait?

— Ilne m’a jamais aimée, je te l’ai dit. On aurait cru, à la colère qu’il y mettait, que chacun de ses baisers était une vengeance contre quelqu’un. Moi, je l’adorais. J'aurais donné ma vie pour le voir sourire. Son emportement amoureux marcha ainsi par bonds pendant un an. Il passait d’une frénésie de passion à une frénésie de repentir, de mélancolie. Souvent, il ouvrait les bras pour m’embrasser, pui§ il me rejetait, me foulait sous ses pieds, me battait. Enfin, ou il fondait en larmes, ou il fondait en baisers, ou il se sauvait, honteux, se méprisant, me méprisant, haïssant le ciel et le monde.

— Claudia, dis-je alors, tu ne comprends donc pas ces paroxismes de folie de ton mari !

— Je vais les lui expliquer, répliqua Ida en interrompant. Depuis que tu es arrivée ici, Claudia, je n’ai vu ton mari que trois fois. La première, le soir même de ton arrivée à Jérusalem, il a pleuré sur mon sein à fendre des pierres, il s’est tordu sur ce pavé de marbre comme un serpent blessé. La seconde fois, il m’a dévorée dans une explosion frénétique de lascivité ; mais je sentais que ces étreintes, ces morsures, ces baisers, ces caresses, tombant

sur moi, s’inspiraient ailleurs. La dernière fois, enfin, il est venu me dire : Adieu Ida, je te quitte : j’aime ma femme.

— Quoi ! s’écria Claudia serrant dans ses bras Ida. Il t’a dit ?

— Cent fois dans la soirée : J’aime ma femme. Il m’a laissée évanouie, mourante sur le parquet de ma chambre, et ne l’ai plus revu.

— Jamais?

— Jamais. Je n’ai reçu d’autre nouvelle de lui que la lettre que m’a portée Judas et que voici.

Ida tira d’un meuble la lettre dont j’ai déjà parlé et la donna à Claudia. Celle-ci la dévora des yeux, puis la serrant contre sa poitrine, s’exclama :

— Je te pardonne tout. Mais, écoute, mon enfant, malheur à toi si tu le revois jamais. Marie-toi, fuis, cachetoi. Je t’enrichis, si tu veux de l’argent; je te donne une trirème, si tu veux passer la mer ; mais rappelle-toi ceci : malheur à toi, malheur à toi, si tu le revois jamais!

Et, en disant cela, Claudia se sauvait de Berachah, sans nullement se soucier de moi. Arrivée au palais Hérode, elle fit monter une cohorte à cheval, sauta à cheval ellemême et sur-le-champ partit au galop pour Sebaste, à la rencontre de Pilate.

Je regardai Ida. Elle semblait pétrifiée de l’explosion de la Romaine, se trouvait anéantie dans son cœur, d’où elle sentait arracher cet amour quelle s’efforçait d’y renfermer. Je n’osai rien dire. Je lui pris la main brûlante de fièvre, et y laissai tomber une larme, Puis je partis à mon tour, pour aller rejoindre le rabbi de Nazareth.

J’avais accompagné le rabbi de Nazareth jusqu a la fontaine En-Schemesh, dans ce sauvage vallon à quelques heures au dessous de Béthanie. Il avait continué sa route vers Jéricho, tant d’autres fois parcourue par lui en des

conditions d’esprit plus souriantes. Il avait dormi la nuit dans l'hôtellerie qui se trouve à mi-chemin, dont j’ai déjà parlé (elle s’appelle aujourd’hui Khan Houdjar) et le lendemain, de bonne heure, traversant la ville des Palmiers, il avait continué sa route, passé le gué du Jourdain à Bathabara, et cherché un refuge relatif dans la Pérée, Etat d’Antipas.

Le Jourdain, dans son cours inférieur, partage la province romaine de la Judée de la province demi indépendante de la Pérée, comme dans son cours supérieur, il partage la Galilée de la Trachonitide. Hérodiade n’aimait guère mieux le rabbi de Nazareth que le Baptiste; mais Antipas gardait rancune à Pilate, à cause de la boucherie de Galiléens que celui-ci avait faite lors de la révolte pour l’offrande, considérant son autorité méconnue par le supplice de ses sujets. Le rabbi, poursuivi dans une province romaine, pouvait donc espérer une certaine protection sur le domaine de ce prince à cause de ce ressentiment. Jésus ne s’arrêta cependant pas dans la Pérée et fit une course rapide à travers la Galilée et la Samarie.

Au fur et à mesure que les événements s’accumulaient en s’assombrissant, le rabbi voulait se former une idée de plus en plus claire de sa position. Il avait jeté son bouclier, comme le rétiaire devant le mirmillon. Il se savait maintenant désigné, traqué, condamné. La seule chance qui lui restait était la protection du peuple de ces provinces ;

. lequel, haïssant les Romains et l’aristocratie de Jérusalem, pouvait prendre une attitude telle, quelle devait conseiller à ses ennemis ou une soumission ou une trêve. Dans le voyage entrepris par le rabbi, avant la fête du purim, dans le même but d’exploration, il n’avait aperçu aucun symptôme qui pût l’encourager ou lui donner de 1 espoir. Il voulut toutefois visiter de nouveau ces pays, car l’heure de jouer son va-tout lui semblait arrivée.

Il avait soif d’espérance et d’encouragements.

Quand je vins le rejoindre à Bathabara, il n’était pas encore de retour; mais ses disciples l’attendaient sous les

huttes près de la rivière. Je l'attendis aussi, mais à Jéricho, allant tous les matins m’informer s’il était arrivé.

Un matin je le trouvai là. Il me parut profondément abattu. Cependant il ne manifesta aucune envie de reculer ni de se raviser. Je le conjurai encore une fois de laisser, pour le moment, ce rôle de moraliste et d’humanitaire qu’il avait choisi, et de suivre l’instinct de la nation qui demandait un chef politique. Il me répondit, que les messies qui l’avaient précédé « étaient des voleurs et des brigands, » et qu’il ne connaissait d’autre salut et d'autre possibilité de réussite que dans l’absorption du peuple en Dieu.

Le voyant éloigné de Jérusalem, pour éviter l’explication à laquelle on l’invitait, la gent du Temple et les pharisiens ne le tinrent pas pour quitte, malgré sa fuite. Us lui firent donner la chasse par leurs limiers, lesquels le dénichèrent près du Gué, à cheval entre deux États, pouvant, en quelques instants, chercher un abri de ce côté ou de l’autre du fleuve. Ils le tenaient du côté du pays romain. Il fallait donc le compromettre dans la tétrarchie. Antipas, ou plutôt Ilérodiade, n’était sensible qu’à une touche — à celle où le malhabile Baptiste avait voulu porter la main et avait péri.

Les agents du Temple demandèrent, par conséquent, au rabbi : si un homme pouvait expulser sa femme pour n’importe quelle cause.

Les écoles de Hillel et de Shammaï avaient déjà posé cette question ; mais le Tétrarque de la Galilée l'avait résolue, et gare à qui s’avisait de le contredire.

Le rabbi devina le piège, et avec ce tact admirable qu’il avait pour détourner une interpellation importune, avec la finesse exquise qu’il savait mettre dans ses réponses, quand il ne brutalisait point ou ne répondait pas par une raillerie, il dit :

— Le mari et la femme ne forment qu’une chair.

Une circonstance vint alors accélérer la catastrophe.

L’ami du rabbi, Lazare de Béthanie, gisait au fond

d’un lit gravement malade, et les sœurs de celui-ci l’envoyaient quérir pour le relever. Lazare était épileptique. Mais, cette fois, la maladie s’était compliquée de signes dangereux, car, l’accès passé, Lazare était resté raide et froid comme une barre de fer. (La catalepsie suivait l’accès épileptique). Ces symptômes avaient alarmé les deux femmes. Quand le messager eut raconté au rabbi la situation du malade, le rabbi ne s’en montra pas inquiet. Au contraire, il vit dans ce fait une occasion heureuse pour sa glorification.

— Ce n’est pas une maladie mortelle que celle de Lazare, observa-t-il; mais pour la gloire de Dieu, le fils de Dieu peut aussi puiser en elle sa gloire.

Le messager s’en retourna avec cette réponse.

Or, le rabbi, qui dans la périlleuse position où il était s’accrochait au moindre brin d’espoir, réfléchit sur l’étrangeté de la maladie de son ami. Une idée lui traversa l'esprit. Car, deux jours après le départ du courrier, il annonça à ses disciples qu’il allait « réveiller son ami qui dormait. »

Le rabbi avait une influence dominante sur la complexion cassée et nerveuse de son malade. Il suffisait de le caresser de sa main amie ou simplement de l’envelopper de son regard profond et joyeux pour que Lazare ressentit un soulagement à ses souffrances et s’endormît dans le calme. Aussi, dans cette maison de Béthanie, le rabbi était tout-puissant. Lorsque le messager des deux sœurs fut de retour avec sa réponse de consolation, Lazare empirait. Puis, le jour même que nous quittions le Jourdain pour remonter à Jérusalem, Lazare eut une crise foudroyante, après laquelle ses membres se raidirent, sa respiration s’éteignit, sa peau se glaça, ses yeux devinrent vitreux.

Les deux sœurs le tinrent pour mort.

Le Juif est le seul peuple du monde peut-être qui n’ait pas le culte de la mort. La mort, pour le Juif, est une souillure. Abraham, qui devait à Sara des complaisances qui avaient atteint l’infamie, aussitôt qu’il la vit décédée,

s’écria : « Ensevelissez ma morte loin de mes regards. » Jacob se donna à peine le temps de poser une pierre sur le tombeau de Rachel et continua son voyage avec ses troupeaux. Tibériade est une ville impure pour les Juifs, parce quelle est bâtie en partie sur des sépulcres de générations disparues de la mémoire des hommes. Le Juif expulse le mort de la demeure des vivants, loin, dans des ravins sinistres, à la merci des ébats des hyènes et des chiens. Point defleurs, point d’arbres, ni de riches monuments comme auprès des Romains : rien n’embellit une tombe juive. Un trou dans le roc est le tombeau d’un roi. Le rabbi appelait ses ennemis des sépulcres.

Les deux sœurs de Lazare donc, se voyant seules en face de ce cadavre, elles qui étaient peut-être déjà fatiguées de ce vivant morose, quinteux, irritable, égoïste comme tous les malades, se hâtèrent d’en débarrasser la maison.

Lazare avait près de chez lui une cave, qui pouvait être au besoin un cellier, une étable ou une tombe, protégée par une pierre appliquée à l’entrée contre les entreprises des chiens et des bêtes fauves. Martha et Marie enveloppèrent leur frère dans un suaire, l’entourèrent de couvertures et le déposèrent dans cette hutte.

— Si Lazare est mort définitivement, se disaient-elles, il restera dans son tombeau ; s’il n’est que simplement tombé en léthargie, comme cent autres fois, il n’aura qu’à pousser la pierre de l’entrée et qu’à sortir.

L’opération de la séquestration du corps de Lazare accomplie, les voisins, les amis commencèrent à venir visiter les deux sœurs pour les consoler. Marie, la rêveuse, les entretenait, tandis que la ménagère Martha prenait soin, dans le jardin devant la maison, des chiens, des brebis, des pigeons, des poulets.

Vers le soir de la deuxième journée où nous avions quitté Bathabara, Martha s’occupait dans le jardin de cette besogne, lorsqu’elle nous aperçut de loin et reconnut le rabbi. Elle se précipita immédiatement à sa rencontre

et détailla au rabbi tous les incidents de la mort de son frère. Le rabbi se troubla et soupira. Martha le quitta et alla annoncer secrètement à sa sœur que le rabbi arrivait. Marie ne sut pas cacher sa joie. Elle poussa un cri, et elle et les visiteurs qui se trouvaient chez elle s’avancèrent vers le rabbi, qui me parut terriblement soucieux. Marie lui raconta alors d’autres détails de la maladie, d’autres symptômes de la mort. Jésus voulut voir et se dirigea vers la cave. Il entrevoyait dans cette aventure — je l’ai dit, il l’avaitdit — uneoccasionde s’attester d’une façon éclatante comme fils de Dieu « à cause du peuple qui l’entourait et qui pouvait le croire envoyé de Dieu (1). » La pierre de la porte écartée, Lazare s’offrit à nos regards, couché, la tête vers l’ouverture. Le rabbi allongea la main sur lui, la posa longuement sur cette tête et sur la poitrine, puis il pria, les yeux tournés vers le ciel. Ensuite il dit :

— Merci, père ! tu m’as écouté.

Alors, s'adressant à Lazare, il lui cria d’une voix puissante :

— Lazare, leve-toi et viens dehors.

Lazare se leva comme de son lit, sans donner aucun signe d'étonnement ni de reconnaissance, et rentra chez lui tranquillement. Ses amis, qui l’avaient cru mort, portèrent la nouvelle à Jérusalem que le rabbi de Nazareth l'avait ressuscité.

Cette nouvelle ne pouvait pas manquer d’arriver aux oreilles de Hannah et de Caïphas. Ils apprirent par là que le rabbi était de retour à Jérusalem, et qu’il revenait avec l’intention la plus déterminée à les provoquer. Ilannah pensa que le rabbi venait aussi pour avoir avec nous cette conférence, qu’il avait évitée naguère en partant précipitamment. Le lendemain, quoique jour de sabbath, Jonathan, le fils de Ilannah, monta à Béthanie pour rappeler au rabbi l’engagement qu'il avait pris de se rencontrer avec les délégués des partis.

(1) Jean, chap. xi, vers. 42.

Lazare ayant encore besoin de repos, le rabbi avait accepté à dîner chez Simon le lépreux, en invitant ses disciples. Ses disciples, toujours poltrons, n’eussent pas voulu laisser partir le rabbi de la Pérée, lui disant : Ils vont te lapider. Mais un de ces disciples, et moi-même, les ayant fait rougir de cette lâcheté, ils avaient accompagné le maître, anticipant ainsi d’une semaine leur arrivée pour la fête. Ils suivirent donc le rabbi chez le lépreux.

Cette audace frisait la démence du défi que le Nazaréen portait aux pharisiens.

La lèpre était chez les Juifs, et dans toute la Syrie, une maladie hideuse, produite souvent par des vices infâmes, et considérée, par conséquent, comme un châtiment de Dieu. Elle était cependant plus souvent le produit du manque de soin, de la saleté, de l’étrangeté d’un climat ardent et sec. Un lépreux passait donc comme un homme frappé de la colère de Dieu ; et les livres sacrés et la loi orale avaient été relativement indulgents en ne le classant que parmi les morts : mort devant la loi, les droits civils et les consolations du Temple. Un lépreux ne pouvait entrer ni dans une synagogue, ni chez un ami, ni chez un officier public, ni dans un endroit où d’autres hommes se rassemblaient. Il était obligé d’avoir la tête nue, les vêtements coupés d’une façon particulière et de couleur jaune comme les prostituées, et de crier, quand il marchait dans les rues : gare! un impur! Ainsi qu’un cadavre, il ne pouvait passer une seule nuit dans les murs de Jérusalem : on l’expulsait hors les portes de la ville dans l’IIinnon et Jehoshaphat, dans la vallée de la Gehenna et des cadavres, le réduisant à disputer un trou aux chiens et aux bêtes féroces. Voilà pourquoi le riche Simon avait son logement dans le bourg de Béthanie.

Or, un lépreux n’était pas seulement une créature maudite, mais sa vue faisait horreur.

Le rabbi accepta à dîner chez ce contaminé; d'abord parce que le rabbi n’en ressentait nullement le dégoût.

ensuite parce qu'il bravait la loi de Moïse et n’en partageait pas les vues sur le chapitre de l’impureté. Les disciples accompagnaient le maître, parce qu'ils n’avaient pas de volonté, parce qu’ils avaient l’habitude de s’asseoir à toute table qui leur offrait à dîner pour rien, et parce que le dîner de ce riche malheureux promettait detre somptueux : bonne fortune qui ne leur arrivait pas souvent.

Le rabbi, lui, ne savait jamais ce qu’il mangeait. Pour lui, une racine d’herbe ou un esturgeon avaient le même prix. Mais ses disciples goûtaient la bonne chère, surtout le petit Jean, que l’on appellait le fils du tonnerre, et que l’on aurait dû appeler le fils de la marmite. Le rabbi ne connaissait ni la valeur de l’argent ni la distinction de la propriété. Il ne regardait pas à ce qu’il avait, mais il ne se gênait pas non plus pour s’imposer aux autres par une hospitalité souvent incommode et coûteuse. Il nous entraîna donc avec lui à la table de Simon.

Quand je vis cet homme, je reculai effrayé. Je crus me trouver en présence d’un lion déformé. Sa face était luisante comme un miroir. Son haleine infectait l’atmosphère. Son corps, couvert de tubérosités épaisses et raboteuses, se crevassait en gerçures comme le cuir des éléphants. La grosseur des veines rendait la peau calleuse. Plus de poils sur la figure. Les quelques rares cheveux qui bourgeonnaient sur sa tête avaient blanchi. Le cuir chevelu se découpait aussi en fentes rigides et multipliées. La face se hérissait de poireaux durs et pointus, blancs à leur sommet, verdâtres à la base. Quand il respirait, il montrait une langue hérissée de tubercules en forme de grains d’orge. Des dartres envahissaient les doigts, les genoux et le menton. Les pommettes des joues, rouges et enflées; les yeux obscurcis, d’une couleur cuivreuse, voilés sous les rides profondes produites par les sourcils contractés ; les lèvres tuméfiées ; le nez charge d’excroissances noirâtres; les dents noires; les oreilles mollasses, allongées comme celles de l’éléphant; par tout

LES MÉMOIRES DE Jl'DAS.

le corps des ulcères suintant une humeur noire et fétide, la nouvelle rongeant l’ancienne... tel était Simon...

Quand j'aperçus ce monstre épouvantable, je prétextai de n’avoir pas faim, detre malade, d’avoir besoin d’air, et me tins dans le jardin. Je m’y promenais, lorsque je vis entrer, l’une après l’autre, Marie de Magdala et Jonathan.

Marie, ne pouvant tolérer l’absence si longue et si répétée du rabbi, avait pris une résolution singulière, suivant, du reste, le précepte du rabbi. Elle avait vendu sa petite maison de Magdala. Du prix quelle en avait tiré elle avait acheté à un parfumeur de Tibériade un flacon d’essence denard, et précédant la compagnie des Galiléens, elle s était rendue au paschah. Marie savait où le rabbi logeait et était venue le rejoindre. Soit que l’horrible puanteur de l’endroit lui eût inspiré cette idée, soit quelle eût un dessein préconçu, en voyant le rabbi allongé près du lépreux, elle s’approcha de lui et lui versa son flacon de parfum sur les cheveux.

Le rabbi chérissait ces actes de déférence et de délicatesse. Il chérissait aussi les odeurs et les parfums, aimait beaucoup les fleurs; mais, surtout, il se montrait fort sensible aux profusions qu’on faisait pour le soin de sa personne. Cela avait du royal, et il se donnait pour le dis de David. L’acte luxueux de Marie l’enivra. Et, d'autant plus, quelle se mit en train de lui essuyer avec sa splendide chevelure les pieds, quelle parfuma à la façon romaine. Or, ce gaspillage de parfums ne rencontra pas chez les disciples la même satisfaction que chez le maître. Simon, qui connaissait la valeur de l’argent et qui savait que depuis une semaine je remplissais une bourse qu'on m’avait confiée vide, grogna sans se gêner; car ce rustre était franc dans sa brutalité. Les observations sur cette perte d'odeurs se multipliaient, lorsque Jonathan s’avança- Il avait assisté, le sourire sur les lèvres, à la scène de Marie, et le rabbi l’avait remarqué.

Jonathan exposa le message de son père. Les disciples

du rabbi parurent enchantés de cette démarche du sagan, car ils la crurent un acte de déférence, peut-être même de soumission, et ils se virent presque sur les premières marches de ce trône dans les tribus d’Israël que le rabbi avait promis à chacun d’eux. Si la mère de Jacques et de Jean, cette petite et pétulante intrigante qui avait demandé au rabbi une place plus considérable pour ses deux fils, eût été là, elle aurait pleuré de joie. Le rabbi, par contre, se troubla : je pâlis. Nous devinions quelle serait la conclusion de la conférence. Mais l’air choqué que montra Jonathan de se trouver en un pareil lieu, quoiqu’il s’arrêtât au seuil de la cour intérieure, la contenance pressante que manifestèrent les disciples, le manque de raisons pour éviter une exposition de principes, qu’on avait le droit de lui demander puisqu’il enseignait dans le Temple, empêchèrent le rabbi de refuser ou de reculer l’entretien. Il accepta donc, et la réunion fut fixée pour le lendemain chez le sagan, à la huitième heure.

L'heure étant avancée, et craignant de trouver les portes de la villefermées, je descendis à J érusalem avec Jonathan.

Le lendemain, de bon matin, le rabbi se présenta au Temple ; Bar Abbas se rendit chez Ida.

Le rabbi, depuis plusieurs années, enseignait sous les portiques de Salomon et jamais la police du Temple ou les docteurs du grand Collégenelui avaient opposé lamoindre difficulté; bien que de tout temps les préceptes du rabbi eussent contrarié les lois de Moïse et l’enseignement des successeurs d’Hillel. Le sanhédrin cependant était le seul juge des doctrines qu’on professait, et il avait seul le droit d’accorder la permission de les prêcher. Cette fois, comme la lutte entre les partis et le rabbi avait commencé, quelques-uns des anciens l’ayant trouvé parlant au public lui demandèrent, en vertu de quelle autorisation il exposait ses principes.

Une longue expérience ne les avait pas corrigés de questionner le rabbi, qui avait la suprême adresse de les confondre par une raison, ou de leur échapper par une

moquerie ou par une autre question. Comme toujours, le rabbi les railla. Il leur demanda :

— Que croyez-vous de Johanan le Baptiste? Était-il un homme ou un envoyé du ciel?

Un grand nombrede disciples du Baptiste entouraient en ce moment le rabbi. A cette question, les anciens se turent d’abord, puis, pressés par le rabbi, répondirent qu’ils n’en savaient rien. Ils avaient deviné l’embûche. S’ils répondaient que le Baptiste était un homme, ses disciples là présents pouvaient les brutaliser etleurjeter des pierres : s’ils répondaient que le Baptiste venait du ciel, le rabbi se serait écrié : Alors pourquoi ne lavez-vous pas reçu?

Avec un casuiste si achevé, la discussion devenait redoutable. Malgré cela, les saducéens vinrent l’agacer avec la doctrine de la résurrection, à laquelle ils ne croyaient pas, cette doctrine n’étant pas dans les livres de Moïse. Les saducéens demandèrent donc, en se gaussant, au rabbi :

— Une femme a eu sept maris ; auquel d’entre eux appartiendra-t-elle le jour de la résurrection?

Le rabbi leur répondit finement :

— Le jour de la résurrection il n’y aura plus ni maris ni femmes, mais vous serez tous des anges de Dieu dans leciel.

Les saducéens, comme les anciens, s’en allèrent tout penauds et plus haineux que jamais.

Les zélotes, ou pour mieux dire les disciples de Judas de Gamala, voulurent le sonder à leur tour. La question qu'ils lui posèrent était capitale.

Le Juif a deux sortes de tributs à payer : la taxe de Dieu et la taxe de César. La taxe du Temple, — un demi sicle, — avait été discutée pendant un grand nombre d’années entre les saducéens et les séparatistes. Ceux-ci avaient à la fin fait décider par le sanhédrin, quelle était forcée et payable au premier du mois do nizam. Ce fonds servait à acheter du bois à brûler, de l’encens, du pain azyme, et à payer la gent du Temple. Le peuple avait emporté le paiement de cette taxe sur l’aristocratie réni-

tente. La taxe de César, au contraire, était consentie par les saducéens, contestée parles séparatistes. L’aristocratie savait que le gouvernement coûte; que si le peuple ne paie pas, les classes riches sont responsables devant la loi. Le grand prêtre Joazar, secondé par Hillel et les pharisiens modérés, avait persuadé au peuple de payer ce denier par tête (SO centimes), et le peuple avait payé *- excepté les Galiléens.qui considéraient cette taxe comme un signe d’esclavage, et comme une offense à Dieu, mettant Dieu et César au même niveau.

A ce point de vue, les zélotes posaient au rabbi une question captieuse en lui demandant s’il fallait payer la taxe de César. Répondait-il : non? il avait à compter avec Pilate. Répondait-il : oui? il rabaissait Dieu au niveau de Tibère.

Le rabbi, quoique en apparence simple et naïf démêla le piège. Il se fit montrer une monnaie où était l’effigie de César et répondit, sans répondre à la question :

— Rendez donc à César ce qui est à César.

Et il quitta le Temple.

En ce même moment, Bar Abbas se présentait chez Ida.

— Ah! ah! s’écria-t-il en entrant dans le tablinum, c’est moi, moi ton cher oncle, moi Jésus Bar Abbas, exlégionnaire romain, tonnerre et bombance! Tu as dû être bien alarmée de ma longue absence, chère enfant ; mais que veux-tu? je suis dans la vie publique qui m’absorbe, me dévore, me consume : je me dévoue à la patrie. Jérusalem n’a que deux nécessités et deux merveilles : le Temple et moi. Console-toi donc, chère Mirjam, me voilà.

— J’étais déjà toute consolée, répondit Ida.

— J’en suis enchanté, charmé, ébloui. Nous n’avons donc plus nos petites folies dans la tête, hein ! Nous avons fait une belle lessive de nos grosses passions, de nos désespoirs? Ah ! tant mieux, chère enfant, tant mieux. J’en perdais la paix, le sommeil et l’appétit.

— Tiens! et moi qui allais t’offrir à manger?

— Manger ! c’est le plus joli verbe qu’il y ait dans toutes

les langues humaines. Offre donc; je te le permets. Manger c’est toujours à propos, soit que cela arrive comme une compensation du passé, soit qu’on le prenne comme une prévoyance pour l’avenir, soit qu’il se présente comme une politesse du moment; et cela d’autant plus, ma mie, que je ne me rappelle pas bien si, hier, j’ai conjugué ce verbe au présent. Seulement je suis désolé de ne pouvoir te récompenser par de bonnes nouvelles.

— Qu’y a-t-il donc? s’écria Ida, pas bien émue cependant, car elle connaissait son oncle à fond.

— Mais, c’est toujours lui. Est-ce que j’ai d’autres sujets de souci dans ce monde ! c’est ton frère. Ce garçon est mon rongeur. Il me tuera par le chagrin.

— Qu’a-t-il fait? Est-ce qu'il court de nouveaux dangers? est-il donc revenu à Jérusalem?

— Parbleu ! hier; et il a déjà fait encore une des siennes. Fugure-toi qu’il s’en est allé dîner avec un lépreux de village, accompagné de ces goujats qui le suivent partout, avec un tas de femmes équivoques.

— Ce n’est pas vrai.

— Tu vas voir ; ce n’est pas tout. Du reste, le propre fils du sagan et Judas de Kariot qui étaient là, qui l’ont vu, m’ont raconté la chose. D’abord, comme ces rustres ont proscrit l’usage de se laver les mains avant de dîner, pour narguer les pharisiens, tu peux t’imaginer quel fond de gamelle devait rester d’un lépreux et d’une quinzaine de provinciaux plongeant les mains dans le même plat! Ils en étaient là à patauger dans la sauce, et le rabbi suçait un aile d’oie aux lentilles au beurre pimenté — c’est excellent cela, sais-tu, Mirjam! Je t’en ferai manger lapremière fois que tu me donneras à dîner. Le rabbi suçait tranquillement son aile rêvant au royaume du ciel, lorsque une certaine peronnelle de ma connaissance particulière fit irruption dans la salle. Elle arrivait tout droit de son pays — de Magdala, tu sais, — portant sa maison et son jardin dans une fiole d’albâtre et, dedans, je ne sais quel saindoux. Elle ne dit ni bonjour ni bonne nuit; tire son

pot de dessous sa tunique, et, crac ! elle le casse sur la tête du rabbi. Ah! mon petit choux, tu ne peux t’imaginer quelle odeur délicieuse — que dirais-je? de côtelette rôtie, ou de potage à l’oignon, ou de romarin, je ne sais enfin, — remplit la maison. Mais voilà aussitôt le rabbi inondé de cette graisse qui lui coule partout... Tiens, il lui en coulait tellement par les pieds, que Marie — c’est ainsi qu’elle se nomme, la petite — commence à les lui essuyer avec ses cheveux qui sont magnifiques.

— Tu mens, s’écria Ida; lerabbi n’aurait paspermiscela.

— C’est justement ce que se disaient ces marouflles de disciples entre eux ; car ils auraient préféré vendre cela et le manger dans un bon festin au paschah. Le rabbi les entendit murmurer et leur dit : Taisez-vous donc, tas de fainéants! Il y a eu des paschah jusqu’ici, il y en aura après, vous en avez fait et vous en ferez, tant que vous ne serez pas pendus; pour moi, c’est le dernier... Frotte, Marie; frotte, ma fille! Tes cheveux sont doux comme le plus fin lin d’Égypte et je m’en réjouis...

— Tu mens : mon frère n’aurait jamais dit cela.

— Cela ou autre chose, qu’importe? Je partage l’opinion des savants à propos des traductions libres. Le fait est que le fils du sagan s’en vint de Béthanie tout scandalisé, et qu’il y eut hier soir chez Hannah une réunion pour appeler le rabbi à rendre compte de sa conduite. Tu comprends que je défendis la liberté des repas, des lépreux, des mains sales, des odeurs et des parfumeuses; mais je fus de la minorité. La décision fut adoptée, malgré mon éloquence très nourrie — la seule chose que j’ai toujours bien nourrie — d’adresser la sommation au rabbi. Cela fut fait, et le rabbi paraîtra aujourd’hui même devant les délégués du parti, réunis chez le sagan.

— Mais on veut donc le perdre à tout prix?

— A tout prix? Dis donc pour rien, car ils ne mettent aucun prix pour le perdre. Il se perd tout seul, cet enragé. Ce matin, en effet, il s’est présenté au Temple et a commencé... Je l’ai rencontré sur les marches du Mo-

riah. Je me suis approché poliment de lui, car j’ai appris les bonnes manières à la cour, dans les légions et par le contact quotidien de grands personnages. Mais lui, qui arrive toujours de sa province, m’a reçu avec le compliment ordinaire : Infâme, gueux, misérable, que sais-je? Il a un langage fleuri, le rabbi. Les pharisiens et les scribes en savent quelque chose, car les noms les plus tendres qu’il leur donne sont ceux de : « Brigands, voleurs, race corrompue, race adultère, race de vipères, sépulcres blanchis, aveugles, conducteurs d’aveugles, ignorants , hypocrites , enfants du démon , insensés , fous... (1) » Mais je ne me fâche pas; je travaille à l’élever mieux. Je réponds : Mais écoute, neveu; mais réfléchis, rabbi; mais fais attention, prophète; mais vois donc, messie; mais daigne m’entendre, fils de Dieu; mais je te supplie. Dieu d’Israël... A cela il s’assouplit et nous causons de toi.

— De moi?

— Et de qui donc veux-tu que nous causions? Je ne demande aucune place dans le royaume de ton frère. Il est trop haut dans le ciel! Peste! qu’il doit y faire chaud ou froid : je ne sais trop quoi. Alors, il me dit : Homme... Oui, homme; du reste, il dit femme à ta mère. Il me dit donc : Homme, va chez Mirjam et annonce lui que j ai besoin de lui parler. Je sais que dans l’entrevue d’aujourd’hui ma destinée va être décidée. J’ai quelques mots à faire communiquer à notre mère, que Mirjam seule peut lui rapporter. Qu’elle vienne chez Hannah ; je la verrai avant ou après ma rencontre avec les princes du Temple.

— Ce n’est pas vrai ce que tu me rapportes, observa Ida.

— Petite sotte ! Crois-tu donc que si c’était vrai je te ' le rapporterais? Eh bien, oui : je suis bien payé pour cela. Aussi, je parle pour gagner de l’appétit, et tu peux aller ou rester, venir avec moi ou te présenter seule, me

(1)Salva:)0ü -.Jésus- Christel sa doctrine. TomeH, pag. 146, édit, de Paria de ]864.

croire ou non... Je t’aurai toujours distraite de tes sombres pensées. J’ai été trop bien payé pour que tu ne me croies plus. Mangeons alors.

Cependant Ida se rappelait que la dernière fois Bar Abbas lui avait annoncé que le rabbi courait de grands dangers, et celui-ci le lui avait confirmé. Elle se rappelait que le rabbi lui avait dit, la dernière fois qu elle l’avait vu, que c’était sur la poitrine de sa mère seulement quelle pouvait trouver son pardon. Si le rabbi l’appelait pour lui confier des paroles pour cette mère ! Quel intérêt pouvait avoir Bar Abbas à la faire aller chez Hannah, un grand personnage, qui jouissait d’une réputation excellente (1).

— Tu ne me tends pas un nouveau traquenard? lui dit-elle. Ce que tu me rapportes là serait donc la vérité?

— La vérité? nenni ! On ne m’y prend plus à cette gaucherie. Une seule fois de ma vie j’ai voulu dire la vérité, et j’en boite. J’avais vu, de mes propres yeux vu, le tribun de ma légion fuir. Je le réprimande : il me décoche un coup de sa galoche ferrée et me brise un tibia. De ça, je boîte pour vous autres insolents de ma famille, mais je marche avec grâce pour tout le monde. Depuis lors, plus de vérité. Aussi, n’y va pas. Je ne tiens déjà pas tant à rendre service au rabbi.

— C’est impossible : mon frère ne t’aurait jamais envoyé à moi.

— Vois-tu! C’est juste : la sœur du roi du ciel! Peste! Excuse, princesse. Qui suis-je, moi? Un vieux légionnaire, un compagnon d’armes de Tibère, un joyeux compère que tous les guerriers et les cinædes de Jérusalem

(1) Ananus était l’homme le plus juste et le plus vénérable; sa haute naissance et sa dignité recevaient un nouvel éclat de son affabilité et de soin qu’il apportait à se faire l’égal des plus inférieurs. Il aimait passionnément la liberté et le régime populaire. Le bien public l’emportait chez lui sur les intérêts privés. Il faisait grande estime de la paix et ne doutait pas que la Judée ne dût périr à moins d’en venir avec les dominateurs à quelque arrangement honorable... Josephe, Querre judaïque, liv. ix, chap. v.

pleureront, lorsque je serai mort, en se couvrant de cendres — s’ils ont de quoi se donner du feu; — que tous les délicats de la ville regretteront, quand j’aurai cessé de les amuser, en déchirant leurs vêtements — s’ils sont nus... — Bah! tout cela n’est pas assez pour faire une commission auprès de la fille du charpentier de Nazareth. N’en parlons plus et merci. Je crois que tu m’avais offert à manger, si je ne me trompe en «eci.

— Tu auras tout ce que tu voudras, si Noah a par là quelque chose, mais dis-moi si vraiment mon frère m’appelle.

— Il t’appelle, mais ce n’est pas une raison pour que tu y ailles. Le sagan a pu venir chez toi sans danger, mais tu ne peux pas allerchez lui. Quoi ! dans un palais de prince, au milieu de la ville, en plein jour, tu irais, toi, jeune fille pure et innocente, t’exposer aux guet-apens de ton oncle, ce sacripant qui t’a déjà vendue une fois? Non, chère petite, reste, reste, ton frère est un rêveur; il aura bien assez à penser pour lui-même, je te l’assure. Moi je serai dans le conseil et le défendrai, parce que moi, je suis un lâche sans dignité. Ainsi, compte que je ne t’ai rien dit, et mangeons.

— Pourrais-je au moins amener Noah avec moi?

— Amène Noé, son arche et toutes ses bêtes — Thorix et Phebée compris qui sont plus vieux que les pyramides. Je te préviens cependant qu’ils resteront dans la cour, car un homme comme le sagan n’a pas l’habitude de se trouver avec des esclaves. Viens donc avec moi, ou va seule avec tes esclaves et je vous attendrai à la porte; ne viens pas du tout, et crois que je veux te tromper... fais ce que tu voudras. Je ne vois qu’une chose dans ce monde : ma noble personne.

— A quelle heure le rabbi se rendra-t-il chez Hannah?

— A la septième, je crois.

— J'y irai. Tu m’attendras à la grande porte. Il y a des situations qui nous absorbent comme l’abîme.

— Quelle famille tragique j’ai, moi, qui le suis si peu!

Je l’utilise comme je puis, ma foi ; mais il faut me mettre en frais d’éloquence à faire suer un rabbi du grand Collège.

— Mais où est mon frère? Pourquoi ne le verrai-je pas dans le Temple?

— Parce que ton frère n’est pas dans le Temple, où les officiers l’arrêteraient, mais chez le sagan qui lui donne un asile jusqu’au moment où il se sera expliqué.

— Qui dois-je demander à la porte du palais du sagan?

— Puisque jô t’attends?

— Mais si je voulais me présenter seule ?

— Alors demande le roi Salomon ou le prophète Elijah, et que la peste t’extermine.

A la sixième heure, Bar Abbas se trouvait à la porte d'IIannah rêvant de ses quarante mille sesterces.

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