XXVI II
En sortant du Temple, le rabbi de la Galilée se rendit chez moi où il dîna. Nous eûmes encore une longue conversation ensemble, et je m’efforçai de lui tracer le tableau le plus vrai, le plus vivant de la situation, de ce que les partis voulaient, de ce que la nation attendait, de ce que nous, promoteurs de la révolte, espérions. Il me répondit par quelques vagues monosyllabes, se montrant même incrédule que ce fût nous qui lui eussions jusque-là rendu le peuple favorable et l'eussions mis en relief, en rehaussant ses actes et ses paroles. Il rentra en lui-même, s’enveloppa de silence et de tristesse, et réfléchit. Il sentait qu’il allait à la rencontre d’un duel, au bout duquel était sa mort; car son rival, Gamaliel, le fils du recteur du grand Collège, à qui l’on avait confié le soin de l’interroger et de lui répondre, n’était pas un homme que l’on confond avec une parabole ou qu’on éblouit par un trait spirituel. Je ne troublai pas le rabbi dans son recueillement jusqu'à la septième heure. A ce moment seulement, nous sortîmes ensemble pour nous rendre chez le sagan.
Nous rencontrâmes Ilannah à sa porte. Il sortait. Claudia l’avait fait appeler, le conjurant d’accourir chez elle immédiatement, ayant de grandes communications à lui faire. Elle et Pilate étaient revenus le matin même de leur \oy£ige . Ilannah nous pria de monter, car on nous attendait, et il avait permis d’entamer la conférence sans lui.
En l’absence du sagan, Caïphas, le grand sacrificateur, présidait la réunion. Elle n’était pas nombreuse. Outre Caïphas, il y avait le vieux Siméon, Gamaliel, Menahem qui était arrivé la veille, Elisée, gouverneur du palais d’Antipas, le vieux Jeu pour les esséniens, Jonathan le fils de Ilannah, Polus le thérapeute, un membre de la synagogue d’Alexandrie envoyé au grand Collège par Philon, et moi. En sorte que les partis y étaient tous représentés.
Hannah nous avait rassemblés dans le grand cabinet d’étude, dans la partie la plus reculée de son palais où il se retirait pour méditer, ou pour se déshabiller de la gravité de ses fonctions. Car ce cabinet était séparé par un couloir d’un petit appartement, dit tue-souci , meublé comme celui d’un souverain assyrien, où il célébrait d’autres mystères que ceux du sancta sanctorum. A un bout de ce couloir s’ouvrait une porte sur le coin le plus écarté du jardin, au mur duquel une autre porte donnait sortie dans une rue déserte de Jérusalem. On l’appelait la porte aux intrigues , par laquelle un serf muet laissait passer, mais ne laissait entrer personne que sur présentation d’un jeton reconnu. A l’autre bout du couloir était un petit cabinet sombre, ayant trois issues, l'une qui conduisait au petit appartement, l’autre au cabinet aux médi- ' tâtions, la troisième communiquait avec le couloir, en face de la porte du jardin.
Le rabbi n’amena avec lui aucun de ses disciples, pour avoir plus de franchise dans l’exposition de ses idées. Ces hommes ne le comprenaient jamais (1). Il m’avait paru,
(1) Les Evangiles en effet sont pleins de cette déclaration.
chez moi, dans un extrême malaise, à cause de cette mise en demeure de s’expliquer. Mais, en entrant dans le cabinet du comité, il retrouva la plus complète sérénité d’esprit, et sa figure si accentuée, son regard si puissamment changeant, prirent un air de douceur infinie.
— Vous m’avez appelé à cette réunion à huis clos, ditil. Je n’en comprends pas le but. J’ai parlé dans les rues, j’ai enseigné dans les synagogues et dans le Temple pendant des années, ici et dans toute la Palestine; vous devriez savoir ce que je veux et qui je suis.
— Oui, répondit Gamaliel, nous t’avons laissé la liberté la plus complète d’enseigner et d’agir pendant longtemps, quoique nous eussions eu le droit et le devoir de te fermer la bouche à la première heure, quoique tu nous eusses accablés d’injures, en condamnant nos doctrines. Cela doit te prouver que nous n’avons aucun ressentiment contre toi; que nous professons la tolérance de toutes les opinions. Mais toute chose a une limite : celle que la force majeure impose à la volonté. « Tiraillés entre l’impatience des nationaux et la vigilance de la domination étrangère, entre les séductions du paganisme et ce que nous croyons n’être dû qu a l’Eternel seul, nous sommes acculés au devoir d’exiger de chaque prétendant au titre de messie des déclarations formelles ; de nous dévouer à sa mission supérieure, si elle emporte à nos yeux les conditions voulues du succès; dans le cas contraire, de lui prodiguer les avertissements et les remontrances; et après cela, soit que ce prétendant se donnât pour chef, pour prophète, pour pontife, pour messie, pour fils de Dieu ou Dieu, s’il résiste à la loi et à notre autorité encore souveraines, de le punir (1). « Voilà le but de l’explication à laquelle nous t’invitons.
— Je pourrais décliner la compétence morale et peutêtre politique — je suis sujet d’Antipas — de votre juridiction d’examen ; mais je ne le fais pas et je m’y soumets
(1) Salvador : Jésus-Christ et sa doctrine, vol. II, chap. xxix.
sans résistance. Seulement je vous demande pourquoi, après une longanimité si prolongée, m’appelez-vous à cette heure pour vous rendre compte de mes paroles, de mes erreurs, de ma mission? Que voulez-vous, vous même, saducéens, pharisiens, thérapeutes, esséniens, hérodiens, partisans de Judas de Gamala, antiochiens? Vous êtes-vous donc mis d’accord sur une doctrine commune pour vous ériger en juge d’une dissidence? Je ne refuse pas de m’expliquer, au contraire; mais je désire à mon tour des explications.
— Nous sommes ici pour en demander, non pas pour en fournir. Nous avons nos titres pour interroger ; quels sont les tiens pour nous sommer de te dire ce que nous voulons? Nous n’avons pas étouffé ta voix dès la première heure ; c’est vrai : est-ce un crime? Tant que tu t’es donné comme fils d’une vierge, de la race de David, Messie; nous n’avons rien dit. Tu as voulu poser en Osiris, en Adonis, en Boudha, en Mythra, en Ormuzd, en je ne sais laquelle de ces divinités de l’Inde, de la Phénicie, de l’Égypte. Nous n’avons pas redouté cette importation d’idoles dans notre pays. C’est aux fils d’IIérode et aux Romains de s’inquiéter des descendants de David. Nous aussi nous attendons le libérateur de notre pays. Tu as fait des miracles : Athalide, fils de Mercure, Esculape, Hercules, Gabienus, Polycrates, Amphion, Hérès, Orphée, les filles du grand-prêtre Anius, les prêtresses de Diane, deFéronie, d’Hirpicus, Simon de Samarie, Apollonius de Thiane, Auguste, tous les médecins, tous les charlatans, tous les prêtres des religions étrangères, le cheval Pégase, le poison Oannès qui prêchait sur les rivages de l’Euphrate, en ont fait, en font autant et d’aussi miraculeux que les tiens (1). Nous t’avons laissé continuer tes prodiges.
— Vous les avez calomniés.
— Nous eu avons ri. Tu as prêché la résurrection qui
(1) Voir Voltaire : Extrait des sentiments de Jean Afeslier, ch. n, Dictionnaire philosophique, article Miracles.
LES MEMOIRES DE JlIDAS.
n’a pas de place dans les livres de Moïse; mais tu t’es attribué, tu as fait tienne la maxime d’Hillel : “ Fais aux autres ce que tu voudrais qu'on te fît à toi-même; «tuas embrassé la doctrine de l'égalité établie par Platon, et avant lui par Jésus le fils de Sirach, par Aristobule, par Pythagore; tu as aussi accepté « la loi orale transmise par Moïse à Jehoschua et par celui-ci aux anciens qui la communiquèrent aux prophètes, et ceux-ci aux docteurs des grandes synagogues, ainsi que les trois sentences émises par ceux-ci : « Soyez lents dans le jugement; multipliez les disciples ; et faites un rempart à la loi. « Alors, si tu as flétri le ridicule de nos bigots et de nos zélés, si tu as transgressé plusieurs de nos pratiques, si tu nous «^calomniés dans l’intérêt de ton prosélytisme, nous avons fermé les yeux ; car tu respectais le fond de la loi-
— L’ai-je violée depuis?
— Tu l’as déchirée; tu as blasphémé. Tu nous as demandé un jour : <* pour laquelle de tes bonnes œuvres nous te menacions? « Ce n’est pour aucune bonne œuvre, pour aucun précepte de bonne justice et de bonne morale; mais parce que, étant homme, tu oses te faire dieu(l). Or, notre loi est précise. Le Seigneur a dit : « Je suis Jéhovah, l'élu, l’éternel, le premier et le dernier; je ne transmets à d'autres ni mon nom, ni ma gloire... Il n’y a pas eu de Dieu avant moi... Il n’yenaura pas après moi... Il n’en existe pas avec moi... Je suis l’élu qui crée la lumière et les ténèbres, qui donne tour à tour la paix et répand l’adversité... C’est à moi seul que la vie éternelle appartient; seul je suis le Dieu fort, le Dieu juste, le Dieu libérateur, rédempteur, sauveur... (2). « N’est-ce pas celle-ci la loi?
— C’est la loi.
— Or, la loi ajoute : « Si donc il s’élève au milieu de
(1) Jean, chap. x, vers. 33. Sed cum homo >u, teipsum facis deitm.
(2) Deutéronome, chap. xxxn, vers. 39. Isaïe, chap. xliii, vers. 10-11, chap. xlv , vers. 5-22.
LES MEMOIRES DE Jl'DAS.
vous un prophète, ou songeur, qui fasse quelque signe ou miracle, et que le signe ou miracle dont il aura parlé s’accomplisse; s’il vous propose en même temps d’introduire quelque autre Dieu que vous n’avez point connu, et de le servir ; vous n 'écouterez point les paroles de ce prophète, ou songeur. Jéhovah, votre Dieu, qui vous a tiré de la maison d’esclavage, vous éprouve pour voir si vous l’aimez de tout votre cœur, de toutes vos forces... Mais ce prophète, ou songeur, mourra, et la main de tout le peuple sera sur lui (1). » Est-ce la loi?
— C'est la loi.
— Eh bien, tu ne t’es pas proclamé Dieu seulement en Galilée, seulement dans les synagogues, seulement sous les portiques et dans les cours du Temple, tu es venu nous le prêcher jusque dans les salles du trésor public(2). Est-ce vrai cela?
— Oui. Mais qu’avez- vous dit lorsque le roi Hérode a élevé des temples à Auguste ; lorsque Antipas Hérode a élevé des temples à Tibère ; lorsqu’on a élevé des temples à ce même roi Hérode à son tour, et quand on les a admis tous comme Dieu !
— Les villes où ces sacrilèges ont été perpétrés sont des villes grecques ou romaines : tu t'es proclamé Dieu dans le Temple même de Jéhovah. Comme Juifs, comme fidèles aux lois de Moïse, comme docteurs de la loi, comme prêtres du Temple, comme anciens, comme membres du sanhédrin, pouvons-nous permettre de pareilles profanations? Maintenant tu nous demandes ce que nous voulons et si nous sommes d’accord pour condamner ta doctrine.
— Je vous le demande encore.
— Je te réponds. Nous sommes croyants et citoyens. Comme croyants, quelques rares principes nous séparent, bien que nous ne soyons pas d’accord sur maints détails
(1) Deütêeonomb, cliap. xm.
(2) In gazophilario. Jean, cbap. vin, vers. 2-20.
LES MÉMOIRES DE JIDAS. :i9!
delà doctrine. Mais, ce sont des nuances de zèle; ce sont des pratiques du culte; ce sont des interprétations de la loi : c’est le progrès de cette loi en rapport avec le temps et les changements que nos malheurs et nos succès y ont apporté; c’est l’importation de quelques principes que nos frères de Babylone, d’Égypte et de Grèce ont exigée pour faire concorder la loi et la science ; c’est la rigueur des esséniens ou l’excès de tolérance des saducéens... Cependant, tout cela ne change pas le caractère du pacte et les lois organiques de notre foi. Tu es essénien dans le fond; mais fusses-tu saducéen comme Hannah, ou pharisien comme moi, nous vivrions toujours en paix dans la même ville, prierions au même autel, enseignerions à la même chaire. Le Temple et la synagogue sont assez larges pour embrasser ces gradations, et assez éclairés pour tolérer les différences. Nous sommes donc assez d’accord comme croyants pour te dire d’une voix unanime : Tu blasphèmes.
— L’êtes vous aussi comme citoyens?
— Mieux encore.
— Je croyais cependant que le saducéen voulait s’en tenir au texte de la loi de Moïse et à la justice, qu’il repoussait les formes extérieures du culte, les croyances rapportées de l’Orient et importées de l’Égypte et de la Grèce les anges, les esprits, la résurrection; — qu’il bornait à la tombe le pacte de Dieu avec son peuple; tandis que le pharisien admet la loi orale au même titre que le Pentateuque, développe la loi de Moïse selon le temps et l’adapte aux circonstances, laisse à l’esprit une extrême liberté pour l’interpréter, ordonne des pratiques extérieures pour sauver du naufrage la nation et la loi, parade de zèle, se pare de phylactères , met à ses habits une bande rouge plus large que les autres pour se distinguer des Grecs et des Arabes, croit à la résurrection, et à la justice après la mort selon les œuvres.
— Soit. Mais ce sont toujours des dissidences et non pas des blasphèmes,
— La loi qui admet des dissidences n’est plu» la loi.
Puis, je pensais que le saducéen reconnaissait la liberté absolue de l'homme, content de sa part sur la terre et ne demandant ni 'ne craignant rien au delà; tandis que le pharisien enseigne que Dieu agit à travers l’homme, que la liberté humaine a des limites naturelles. J’avais toujours vu le saducéen peu ambitieux, résigné à la domination romaine, aimant les sciences et les arts cultivés en Grèce et en Egypte, bien que peu soucieux de les voir adoptés dans son pays, sans zèle, méprisant la foule, aimant l’étranger, incliné aux plaisirs, et à se tenir bien avec Dieu et avec César, conservateur, tolérant, insouciant; tandis que Je pharisien use de tous les moyens pour rester parti dominant, attend un messie, louvoie entre les idées et les partis, satisfait les exigences étrangères, caresse l’opposition nationale, fait respecter la loi en meme temps qu’il entretient dans les cœurs l’espoir d’une délivrance prochaine, et n’étouffant pas les instincts populaires, ne se laissant pas déborder par les impatients, prépare les moyens de résistance et prévient une catastrophe par l’Occident, pareille à celle qui vint de l’Orient et perdit nos pères.
— Oui, c’est vrai. Mais après?
— Après? Vous êtes donc d’accord aussi avec les Antiochiens qui travaillent à réaliser un compromis entre le culte de Moïse et le culte grec (1); avec les hérodiens qui veulent se faire le trait d’union entre le Moriah et le Capitole, trouvant que le Messie est venu et que ce fut Hérode , s’opposant à l’insurrection nationale et vous conseillant de payer le tribut à César ?
— Cela n’est pas, mais fût il même, tout cela n’est pas un déni de la loi.
— Qui s’écarte de la loi la nie. Vous êtes d’accord alors avec le thérapeute qui adore peut-être encore cette regina cœli , qui joue un si grand rôle dans les mystères des temples égyptiens et phéniciens (2), qui se consi*
(1) Liv. des Machab., chap. iv, vers. 9, 10, 14, 15.
* (2) Jéeémie, chap. xliv.
dère un citoyen du ciel plus que du monde, qui quitte ses biens, qui personnifie l’œuvre de Dieu et la création, comme les Juifs orientaux, dans un Adam quelconque, qui travaille à incarner dans une manifestation réelle les préceptes des livres sacrés, qui vit dans l’isolement, sobre comme la cigale qui se nourrit de son chant monotone, conservant le silence, le plus estimé d’entre eux étant le plus humble; car il considère la servitude comme contraire à la loi de nature et à la volonté de Dieu.
— Mais qui, qui d’entre nous s’appelle fils de Dieu et Dieu? voilà la question.
— L’êtes-vous donc! Voilà encore la question. Mais dites, dites, saducéens, pharisiens, hérodiens, antiochiens, êtes-vous d’accord avec ces guérisseurs (thérapeute) et avec ces esséniens qui ont des livres, des doctrines, des dogmes, des mystères, une cabale propre qu’ils communiquent aux seuls adeptes selon les degrés d’initiation? Haïssez-vous aussi la guerre et la servitude? adorez-vous Dieu par l’âme et non pas par les sacrifices ; pratiquez-vous la communauté des biens, la chasteté, la retraite, le soin des affligés du corps et de l’esprit, étudiant la vertu des plantes, des terres, des minéraux, des forces de la création ? instruisez-vous , habillez-vous , nourrissez-vous les enfants? proclamez-vous l’immortalité de lame? envoyez-vous vos offrandes au Temple sans vous y rendre de vos personnes?
— Tout cela est dans nos doctrines.
— Oui, je sais que votre Hillel a dit : Aimez la paix, aimez les hommes, aimez l’étude de la loi; mais vos doctrines ont-elles, comme l’essénisme, la triple base de l’amour de Dieu, de l’amour de l’homme, de l’amour de la vertu? L’homme est-il aussi pour vous sous l’absolue domination de Dieu? Croyez -vous la prière plus nécessaire que le sacrifice, le combat et le serment inutiles? Dites, êtes-vous donc tous d’accord, comme croyants et comme citoyens? avez-vous abandonné ces principes qui constituaient jusqu’ici vos dissidences? formez-vous
3Si
LES SIÉMOIltES DE JUDAS.
un seul corps pour repousser de parmi vous une doctrine qui n'accepte pas toutes les vôtres, et juger l’homme qui l’enseigne, comme on jugerait un traître envers Dieu et envers la nature?
— Rabbi, encore une fois, ne déplace pas l'accusation que nous portons contre toi. Tu as professé, tu peui encore professer les doctrines que tu voudras ; personne n’y mettra d’entraves. Mais tout nous ordonne de faucher à la racine la pullulation de nouveaux dieux. Les différences qui nous partagent n’atteignent pas le cœur de la loi. Je te l’ai dit : quelques degrés de plus ou moins de zèle dans les pratiques du culte, quelque rigueur de principes, quelques changements de forme, une insufllation de vie nouvelle inspirée là par Zoroastre, ici par Pythagore, ailleurs par Zenon ; une résignation plus ou moins patiente à l’influence étrangère; la doctrine de la vie d’outre- tombe... tout cela ne change eu rien l’unité du peuple de Dieu, dont la mission a toujours été la reconstitution de l’unité humaine. Tu veux nous séparer.
— Je le veux.
— Tu l’avoues. En effet, nous savons que tu as dit à tes disciples : « Si quelqu’un ne vous reçoit pas ou n’écoute point vos paroles, secouez la poussière de vos pieds en partant de cette maison ou de cette ville, et je vous affirme quelles seront traitées avec beaucoup plus de sévérité que les habitants de Sodome et de Gomorrhe? Car ne croyez pas que je sois venu apporter la paix sur la terre. Je suis venu porter l’épée, mettre le feu sur la terre : et tout mon désir est quelle s’allume. J’apporte la séparation, la division entre le fils et le père, la fille et la mère; les propres serviteurs d’un homme seront ses ennemis ; quiconque aime son père ou sa mère plus que moi, son fils ou sa fille plus que moi, qui ne hait pas son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères, ses sœurs, sa propre vie, celui-là ne sera jamais mon disciple (l). »
(1) Mathieu, x, vers. 34-37. Luc, xn, vers. 49-53. Id. chap. xiv, vers. 31, 33. 25, 26.
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— J’ai dit cela.
— Tu as prêché cette sauvage doctrine, parce que tu tes levé en face de Jéhovah comme son égal pour donner à son peuple un nouveau pacte. Eh bien, en présence du bouleversement du monde politique que Rome accomplit, nous voulons conserver l’unité du monde moral, pour ne pas être entièrement absorbés.
— Oui, s’écria le rabbi avec force, je me proclame Dieu (1). Oui, je porte la séparation sur la terre. Oui, je porte un nouveau pacte. Si le genre humain se composait d’hommes d’élite comme vous, le rôle de Dieu dans le monde. Dieu lui-même serait superflu. Mais, je vise aux peuples. Or, quelle est la loi qui s’est imposée aux peuples et qui a créé des nations qui n’ait pas eu l’air d’une inspiration de Dieu? Moïse ne se faisait-il pas donner ses tables par Dieu luimême? Numa, qui forma Rome, ne se faisait-il pas souffler ses lois par une puissance surnaturelle? Comme Moïse et comme Numa, je dicte une nouvelle loi : il faut que Dieu intervienne et que Dieu parle. Je porte une séparation dans le monde, mais c’est le monde que je sépare de votre loi. Moïse vous avait commandé de reconnaître l'étranger comme frère; vous en avez fait un impur. Le païen et le Juif étaient pour Moïse des enfants du même Dieu ; vous avez rejeté ce frère comme le crime et la malédiction. Aujourd’hui, Rachel, Zipporah, Ruth seraient des maudites; Joseph qui avait épousé la fille d’un prêtre égyptien, et Salomon la fille d’un roi d’Egypte, seraient expulsés de yos synagogues. Votre loi a deux poids et deux mesures. Si le Syrien perd son chameau, il ne peut le réclamer au Juif qui l’a trouvé; et le Juif peut reprendre le sien par la force, s’il l’a perdu. Si le Juif tue un Grec, il peut chercher un asile à Kedesh, à Sechem, à Hébron ; si le Grec tue un Juif, il est considéré comme digne de mort. Une pareille
(1) Coïncidence étrange! Oumg-mang jouait dans la Chine le même rôle que le rabbi de Nazareth à Jérusalem, b ia meme époque. Voir le livre curieux de M. Joseph Ferrari : La Chine et V Europe. 3 e partie, chap. I er .
loi est inique : je m’en sépare. Je vous porte un nouveau pacte...
— Mais tu n'as pas enseigné un seul précepte qui n’eût pas été ordonné avant toi par nos pères de la sagesse. Moïse, Antigone de Soco, Jésus fils de Sidrah, les prophètes, Hillél, Schemaya, Abtalion, l'Ietzira, le Zohar, le Baptiste, les esséniens, Judah bar Béthyra, Jonathan bar Uziel... nos rabbis de Jérusalem et d’Alexandrie, et ailleurs Cakya-Mouni, Joé, Confucius... tous ont proclamé, avant toi, les lois de l’amour et de l’égalité. Quel est le pacte nouveau que tu portes? Que nous enseignes-tu de nouveau?
— Rien. Mais les autres ont enseigné, moi je veux pratiquer; les autres ont dit : C’est bon; moi je dis : C’est devoir; les autres ont dit : Croyez; moi je dis : Faites.
— Plutôt que dire : Faites, il faudrait faire. Tu as été élevé, dans ton enfance, dans les écoles esséniennes qui pratiquent et ne font pas parade d’enseignement. Tu as vu dans ton pays de Galilée, dans ton enfance, d’autres docteurs qui n’ont pas gaspillé leur voix à répéter des doctrines, à injurier les autres, mais ont agi : Judas de Gamala et ses adeptes, qui, pour l’amour de la patrie, ont péri par milliers et par milliers sur le champ de bataille et sur la croix! Voilà les docteurs que nous vénérons; voilà les messies que nous admettons. Le monde se régénère par l’action. Quand nous voyons dans la Germanie tomber les Arminius, dans les Gaules Sacrovir, en Afrique Tacfarinas, en Galilée Judas de Gamala, tous pour arracher leur pays à cet abominable Polyphème de Rome qui dévore et digère peuples et nations, nous n’avons pas un regard à perdre pour les rabâcheurs de vieilles sentences et de vieilles paraboles. Si tu n’avais fait que cela, tu n’aurais pas l’honneur d’occuper l’attention du grand Conseil et des partis de la J udée. Mais tu as une autre ambition ; nous avons un autre but.
— Mais ne m’avez-vous pas envoyé quérir en Galilée! Ne m’avez-vous pas invité à venir déployer mon œuvre à Jérusalem?
— Nous avons envoyé quérir un Judas de Gamala et non pas une piteuse parodie d’Osiris. Nous avions vu que la racaille t écoutait, comme elle écoute toujours ceux qui attaquent l’ordre établi de faits et d’idées; nous avons cru de notre devoir de légaliser cette force qui remuait le peuple et de la faire converger au salut de la nation. Mais tu as tâché de t’isoler; tu as méconnu les sentiments, les passions, le besoin du temps, l’instinct de la nation. Sur l’autel que nous avions dressé pour un nouveau Judas Machabéen, tu as essayé de te placer en Moïse posthume; et quand nous t’avons demandé : Qui es-tu, que veux-tu ? tu as répondu par des injures, par des équivoques, ou par des fins de non-recevoir. Il faut que cela finisse. Rome nous épie et se méfie de ces thaumaturges qui se donnent comme fils de David et fils de Dieu, qui excitent la tourbe et enveloppent leurs desseins dans les nuages du royaume de Dieu. Encore une fois, qui es-tu? que veux-tu?
Le rabbi de Nazareth allait répondre, lorsque Hannah entra dans la chambre, tout troublé et d’un air effaré. Il s’approcha de Caïphas et lui dit de se rendre chez lui, car il avait vu, à la porte de son palais, une grande fouie, et il soupçonnait que quelque malheur était arrivé.
Caïphas sortit immédiatement. Alors Hannah nous dit que Bar Abbas venait de tuer Justus, et qu’il ignorait pourquoi.
- Cette nouvelle produisit un moment de diversion dans les débats. Mais Hannah ayant pris la place de Caïphas, l’attention se reporta immédiatement sur le rabbi de la Galilée que Gamaliel avait acculé à une révélation définitive. En effet, le rabbi, après s’étre recueilli un instant, répondit.
— Je suis le fils de l’homme, dans le sens de vos prophètes. Je suis Juif. Mon père du monde, chargé d’enfants et pauvre, me confia, dès l’enfance, à la sollicitude essénienne (1). A l’âge de cinq ans, comme tout Juif, j’ap-
(1) Salvador, tome I, chap. ni, pag. 270.
partenais à la loi. A dix, on m'avait initié aux règlements et aux ordonnances. A treize, j'accomplissais les préceptes, comme les autres enfants du peuple de Moïse. J'aurais pu me marier à dix-huit ou à vingt ans. Je fus circoncis, présenté au Temple et reçu fils de la loi. Je portai mon offrande au Temple; observai les fêtes et mangeai l’agneau du paschah comme tout autre individu de la Judée. Je fréquentai la synagogue où je fus instruit, où je fus éclairé sur la loi; et comme tout autre, après l’âge de treize ans, je proposai mes doutes dans les discussions publiques du kaal (assemblée). Comme Daniel, mes observations à cet âge furent remarquées (1). A trente ans, je commençai, comme tout autre de mes concitoyens, à m’occuper de l’interprétation de la loi, de la tradition, de la kabbale (2). Dans mon enfance, j’entendis la voix de mes maîtres et de Menahem, qui disait : Aimez; et la voix de J udas le Gaulonite, qui disait : Pas de maître ; détruisez l’étranger. Et je vis par milliers de ces enfants de la Galilée pendus a la croix par les Romains. Quand à l’âge requis par la loi je commençai mon enseignement, le peuple qui ouït ma parole, ceux qui virent mes œuvres, m'appelèrent fils de David, messie, prophète, fils de Dieu, fils unique de Dieu Ils l’avaient dit.
— Et tu le répètes et le confirmes? dit Gamaliel.
— Le fait révéle l’homme, répliqua le rabbi. Vous trouvez que ma doctrine a été enseignée avant moi? La vérité est éternelle; les agents de Dieu ont donc pu l’entrevoir. Mais cette parole de mes devanciers a été comme la pluie tombée sur la pierre : elle n’a pas fécondé. Je suis au milieu de vous comme la pierre de touche. Le ciel me sépare des saducéens; la terre, des esséniens; la notion de la patrie, des gaulonites; la compréhension de la loi,
(1) Josepbc dit de lui- même, dans sa biographie • qu’à quatorze ans il était ai avancé dans l’étude des livres sacrés, que les sacrificateurs et les principaux personnages n’bésilaicnt pas à le consulter sur l’intelligence de nos lois. •
(2) Miscuka, Sentence s des Pires, chap. v. Salvadob, Histoire des instil. de Moïse, liv. vu, chap. v.
LES MEMOIRES DK Jl'DAS.
des pharisiens. Vous tous, vous jugez l’acte ; j’interroge l’âme. Votre Dieu n’est pas le mien. Votre Jéhovah est colère, jaloux, sévère et long dans les châtiments; il marche dans la tempête; il se manifeste par des tremblements; il chasse Adam; il noie le monde; il détruit des villes et des peuples. Le mien, est un père; il pardonne où le vôtre châtie.
— Rabbi, Dieu est le même partout, ou il n’est pas Dieu.
— Vous vous le faites. Moïse est votre législateur. Il a été législateur des actes : je suis le législateur des âmes. Vous défendez le meurtre ; je défends plus que cela : je défends la colère, la haine. Vous défendez l’adultère : je défends, en plus, le désir impur. Vous défendez le parjure; je défends même le serment. Vous posez comme base du droit le talion; je pose le pardon. Je viens vous ordonner la charité, la réhabilitation du déchu, la mansuétude. Vous avez des esclaves; je viens vous redire: les hommes sont frères. Je prêche la solidarité humaine; la glorification du faible et de l'abjet ; la suprématie du dedans sur le dehors; la récompense de l’œuvre après la vie. Je vous ordonne la communauté des biens par la charité. Je viens aplanir le chemin du ciel que vous avez semé de ronces et entravé d'abîmes. Je reconnais la perfectibilité de la loi, que vous cristallisez dans la dureté. Si Dieu voit le cœur, pourquoi des pratiques extérieures du culte? Dieu absorbe l'homme. Vous arrêtez la marche croissante de l’œuvre et de la doctrine de Moïse ; je lui donne l’impulsion de la vie, par l’amour, par la liberté du cœur et de l’âme. J’ajoute la foi au précepte; la passion à sa propagation. Je porte la liberté morale.
— Est-il besoin d’un Dieu pour cela?
— Oui : Dieu seul peut cela. Dieu, purifié par sa paternité, s’élargit, s’étend, pénètre tout. Je suis la conscience de Dieu, et je vous le révéle. Je prêche le royaume de Dieu, le règne de l’amour, de la paternité de Dieu, qui aspire le monde dans son souffle de bénédiction, de bonté, de pardon. Plus d’intermédiaire entre l’homme et Dieu.