Les mémoires de M. Goron, ancien chef de la Sûreté
On ne fait pas toujours sa destinée, on ne remplit pas toujours sa vocation, et l'histoire des individus, comme l'histoire des nations, est fertile en surprises.
Je nous revois encore, par les yeux de la mémoire, Goron et moi, aux temps lointains — oh! combien! — de notre commune adolescence. Nous ne nous quittions guère, car nous nourrissions déjà l'un pour l'autre cette sympathie inaltérable, quoique coupée de fréquents et furieux orages, que te temps La depuis si fortement cimentée. Mais quel I drôle de couple nous faisions ! Rien, assu- I rôment, sauf la mystérieuse loi des con- I Irasles, ne semblait devoir apparier deui êtres aussi contradictoires I
Tout d'abord, au physique, t'antithèi éclatait. Grand, dégingandé, alangui, mini et svelte {ma parole d'honneur que je n'avais pas encore de ventre, à cette époque préhistorique, et l'on m'eût joliment estomaqut^ en m'annoncant qu'un jour viendrait oii il me manquerait à peine quelques livres pour être admissible au banquet des 100 kilos), j'avais l'air d'une asperge — couronnée d'une invraisemblable toison de cheveux bouclés, d'un noir d'ébène. Ce qu'il a neigé là-dessus, ce n'est rien de le dire! Goron, lui, était de petite "taille, trapu, tondu ras; avec le poil fauve, et dans l'œil, d'un gi changeant, l'éclair aigu de ce regard eai vrille, pénétrant, inquisitorial, « rœntgêneur », souslequel plus tard les vers devaient sortir tout seuls des nez coupables. Tous deux solides au poste, du reste, et d'une endurance rare, sous des apparences plutôt chétives, nous professions une commune passion pour les sports les plus variés, parmi lesquels le billard, la natation et
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felocipédie tenaient cependant une place Phonneur. Oh 1 ces courses folles en vélonpède ! On ne connaissait pas encore l'éléfente et légère bicyclette d'aujourd'hui, et "Torce était aux velocemen de chevaucher d'horribles « bécanes », grinçantes ^^^ourdtis à faire frémir, et fécondes en ^^k pelles » dont je prenais mon parti avec ^^fcésiguation et sérénité, mais qui mettaient ^^Hïoron en fureur.
^^P Car, au moral, la différence entre les l deux types s'accusait encore davantage.
Exalté, casse-cou, subversif, indiscipliné, impatient du joug, enragé d'aventures extraordinaires, toujours prêt à s'asseoir sur Kes traditions, les préjugés et même les lois. Don « rouquin * d'ami figurait la turbuencti incarnée. J'avais, tout au contraire, les apparences de la sagesse réfléchie, et, dans cet attelage à deux, dont les allures da Ichevaux échappés scandalisaient un brin Iles paisibles populations malouinesest ren- P naises, je représentais plutôt la pondéra-
tioD, l'ordre, la patience, la régularité, respect (relatif) des choses établies : \o^cpiement, je semblaia devoir finir dans ]; peau d'un parfait notaire, d'un professeuÊJ correct, ou d'un fonctionnaire modèle.
Malheureusement — ou heureusement il y avait, tout au fond de mon ârae (comme au fond de l'âme de Goron, du reste), tout petit grain de sentimentalisme romantique dont aucune âme celte, éclose dj l'arôme subtil des ajoncs, n'est exempte il n'en a pas fallu davantage, avec je m sais quelle occulte frénésie de justice abi lue, pour bouleverser les plus probabli pronostics.
11 y avait dans notre association bicéphale l'étoffe à la fois d'un anarchiste et d'un chef de la Sûreté. Personne, il y a trente ans, parmi ceux qui nous connaissaient le mieux, n'eût hésité seulement une minute sur la distribution des rôles. Et pourtant, les prophètes se seraient mis le doigt dans l'œil, car le chef de la Sûreté...
ce ne iut pas votre serviteur soussigné. Si
■oron et moi nous pouTons nous vanter
i'avoir également peuplé les prisons d'État,
! n'est pas tout à fait de la même façon.
Tout arrive !
Qui sait, cependant, si le pins révolutionnaire des deux, en dépit des fallacieux caprices du sort, est positivement celui qu'on ' pense? A-t-il jamais, en effet, je vous le demande, été publié nn réquisitoire plus subversif — au point de vue philosophique, s'entend — contre nos traditionsadministratives et juridiques, contre l'appareil de protection -et de défense sociales, contre les cruautés obligées et les machinales iniqmtés de la Lod, que oes pittoresques et vibrants Mémoires d'un policier légendaire, auxquels l'ironie des circonstances devait coudre la préface d'un repris de justice î Pour qui sait, en effet, -lire entre les lignes, l'impression maîtresse qui se dégage du livre de Gorun, derrière la blague voulue par cil coule de source l'esprit papillotant,
frondeur et sceptique de Gavroche, c'est une note profondément humaine, vibrante d'un intense souci d'uni; justice plus exacte et moins revêclie, et d'une indulgence s compréhensive et assez souple pour tendre aux pires pécheurs.
Pour faire le procès à l'esprit suranné, tatillon, hargneux, aigre et brutal, qui inspire encore — ataviquement, pour ainsi dire — en dépit du progressif adoucissement des moeurs et de la bonne volonté des hommes, les institutions de jugerie, pour dénoncer ta sécheresse d'un Code qui ne connaît que des « espèces », les plus véhéments cris de révolte, les revendications les plus incendiaires ne vaudront jamais la suggestion de ces menues réminiscences au jour le jour, sans prétention , si courtoises et si gaies, où l'on sent frémir plutôt le coeur désabusé d'un médecin débordant de sollicitude pour ses malades que l'âme amère d'un redresseur de torts.
Il faudrait que la justice, dont les œuvres
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contiennent fatalement tant de hasard, s'efforçât d'être plus juste, encore plus juste, toujours (lins juste, et se fit par conséquent un perpétuel devoir do mêler l'eau d'une mansuétude raisonnée au vin pur de son orgueilleuse el automatique implacabilité.
'elle est la haute morale do ce roman vécu, }ix passe d'un bout à l'autre comme un lOffle de pitié, et oii les philosophes les plus rafiînés comme les simples dilettanti et les collectionneurs d'anecdotes trouveront également leur pdture.
Néanmoins, les Mémoirex de Goron ne mt pas seulement une tUèse critique, à (lances réformatrices, et je connais trop 'homme pour croire que Tidée de faire la içon à ses contemporains ait pu un seul istant effleurer son cerveau. I! dit ce qu'il inse et ce qu'il sait, voilà tout. Mais les lits qu'il raconte, avec une verve si capliante, parlent haut à sa place, avec d'aumt plus d'éloquence que c'est la vie ellelôme, saignante et palpitante, avec ses
dessous^iaystérieux et ses ressorts cachés, qu'ils étalent au grand jour, sous les yeux eflarés des professionnels de la psychologie. Voulez-vous pénétrer les intimités compliquées de la bête humaine, comprendre à quoi riment exactement les grands mots avec lesquels se gargarise notre snobisme, ce que valent, dans le détail quotidien de l'existence courante, la vertu, l'honneur, le patriotisme, l'amitié, l'amour, etc., combien peu de chose il faut parfois pour faire un monstre d'un héros et un criminel d'un honnête homme, combien, en conséquence, nos fiertés les plus légitimes en apparence sont vaines, précaires et fallacieuses, lisez ces souvenirs d'un homme qui a mis ta main à la pâte, surpris tant de secrets, forcé tant de portes^ reçu ou capté tant de confidences, démonté tant de rouages insoupçonnés. Vous en apprendrez plus long que dans les esthétiques élucubrations des plus subtils spécialistes de la littérature imaginative.
Voilà pourquoi les MéTmires de Goron, dont chaque page est uue tranche de vie, ont eu, dans les milieux les plus divers, chez les concierges comme chez les étudiants, chez les épiciers comme chez les dynamitards, dans les classes libérales ''(^mrae dans le monde ouvrier, auprès de '.■i magistrature, de l'armée, du clergé, et ';iême — pour ne pas dire surtout — auprès des (emmes, un succès si universel, si franc et si mérité.
Rien ne passionne comme l'histoire, parce que c'est l'humanité elle-même, dont BUil ne saurait s'abstraire ni s'isoler, qu'on Hpet en scène, qui parle et qui agit. Non ^Jtlns que les plus raffinés, les plus frustes n'échappent pas à son sortilège. Et les Mémoires de Goron sont mieux que de X)ire : ils sont l'incomparable dossier, i réalisme supérieur, où viendront fornent se documenter ceux qui, plus tard, ircheront à connaître l'état d'âme et les "inœnrs de celte fin de siècle, avec les mo-
EMÔÎRBS DB M. OOllOK
Od se battait en Cochincbine, je demari qu'on m'y envoyât... On me et partir poHl Martinique, la plus tranquille des coloO oii je restai deux ans.
Je ne veux rappeler de cette caœp^ qu'un souvenir.
Aujourd'hui, on s'apitoie beaucoup SOI sort de nos soldats partant pour le ToEt] ou pour Madagascar sur des tranSQllantim rapides où ils ont tous un hamac e verture.
En 1867, on était encore bien loin ( luxe. Nous parlimes sur l'Allier, grand tw port qui marchait à ta voile la plupart du ti pour économiser le charbon et mit Irej quatre jours pour aller de Lorient à la B nique. Nous étions 6'JO passagers sur ce 1 ment, où 300 auraient été mal à l'aiae.
avait à peu près 150 hamacs et 200 ooir tures.
De Ij, des batailles qui se terminèrent^ soir, par la chute de deux combattants j dessus les bastingages. On se volait les {| vertures mutuellement ia nuit. Quand^ ■ soldat dormait dans la couverture (