‹ Les mémoires de M. Goron, ancien chef de la SûretéChapitre 27 sur 28 · L AFFAIRE DITE DES DËCOAA.TIONS · texte numérisé non relu

L AFFAIRE DITE DES DËCOAA.TIONS

È!l est certain que celui qui les a supprimées feu un trac tel, qu'il en a fait une sottise. On a dit, dans un grand nombre de journaux, 3 préfet lie police, sur l'ordre de son mifttre, avait communiqué le dossier à [ Grévy, Président de la République. Je ne ■s pas du tout si le fait est vrai, mais s'il l'est, 1 Gragnon, eu obéissant à son chef, a fait Baplemenl ce qu'iL devait faire.

Le Président a toujours le droit de connaitre les détails d'une enquête admiuislra-

lEt, s'il est une chose véritablement monspeuae, c'est de penser que ce fonctionnaire bdèle attend toujours, dopuis 1S87, la répaftion qui lui est due.

D'une grande fermeté, mais aussi d'une ^nde bienveillance qui lui assurait l'affec- Én et le dévouement de tous ceux qui ser- Kent sous ses ordres, M. Gragnon était un Jirit très fin et en même temps très droit, î avait donné à la préfecture de police une ftection très correcte. Nul, peut-être, ne fut nilleur administrateur. Pourtant 11 fut le temier sacrifié dans cette débâcle de l'affaire

LKS MEMOIRES DE M. GOl

Wilson, et depuis, ou n'a. pas su lui trouver la compensation à laquelle il a droit.

Mauvaise leçon pour les fonctionnaires dévoués!

Eu m'annonçant mil nomination, et pendaut que je le remerciais, mon préfet ne voulut pas me laisser une illusion que, d'ailleurs, je n'avais point.

— Je crains bien, mon cher Goron, que votre dignité ne dure ce que durent les roses...

Elle ne durii même pas un matin, elle nfi dura qu'unenuit!

Le lendemain, M. Bourgeois m'avertissait qu'il était obligé de me metiré en disponibililé, attendu que j'étais compris dans les poursuites dirigées par le parquet contre M. Wilson et M. Gragnon, sous l'inculpation de détournement de pièces. M. Bourgeois, que je voyais pour la première fois, fut avec moi d'une courtoisie parfaite.

— Comme je n'ai aucun doute survotre innocence, me dit-il, je tiens à ce que vous conserviez vos appointements pendant voire suspension et je vous autorise à désigner voufemême voire successeur intérimaire!

l'aFFAIHE dite des DÉCORiTIÛNS 323

M. Bourgeois, qui passe pour radical, avait ; à mon suj'ît une décision qui ne l'èlait bïnl, el don I- je lui devais d'autanL plus de reonnaissaoce, que beaucoup d'appéLÎU étaîeut ^eiilés autour de celle place de chef de la

irelô. Les candidats ne manquaient pas. ^ Comme, après tout, cbarilé bien ordonnée Biùmence par soi-même, je ne choisis pas ^rmi mes collègues celui qui me semblait le e à remplir les fouctioiis de chef de la ïretb I I Le diable d'homme, pourlanl! lis'ytrouvait I bien que, lorsqu'un mois après, son intérim Ht Qu, on aurait dit qu'il ne voulait pas fiUer la place I

■l'eus tout de suite un désagrément plus Dd encore, s'il est possible, que ma mise lî diaponibililé.

)fe fus .appelé chez M. Horteloup, conseiller i cour, chargé d'instruire notre affaire.

[Il est une chose assez curieuse, mais absolu- Dt vraie : ceux qui rendent la justice, ou K gui en sont les auxiliaires, sont certaine- Qt ceux qui en ont le plus peur !

I dit que les augures ne peuvent se re-

garder saos rire. Quand deux augures de la justice ou de la police se regardent dans un cabinet do juge d'inslructiou, il y en a toujours un qui fait la grimace !

Est-ce parce que la longue habitude des choses judiciaires vous permet de savoir qu'il ne suffît pas quelquefois d'être innocent pour être acquitté? Est-ce parce que l'abus qu'on a vu faire ou qu'on a fait soi-même de l'autorité dans l'entraînement forcé des choses, vous fait craindre de voir cet abus se retourner contre vous-même?

Toujours est-il que moi, qui étais aussi iuuoceiil du détournement des pièces que M. Horleloup lui-même, je faisais une assez vilaine figure dans le cabinet de ce coq* seiller.

M. Horteloup employa, vis-à-vîs de moi, un procédé assez fréquemment en usage chez les juges d'instruction, et que je trouve, quanta moi... fort regrettable... Ji: u'hésite pas à le dénoncer au moment où il est question de la réforme du Code d'instruction criminelle.

M. Horteloup ma ût comparaître connue

■ I.'Ai'FAIBE DITE DES DÉCORATIONS 325

lômoiQ, puis, quaad j'eus déposé, il me dit:

— Maînlenant, ce n'est plus au témoin que je m'adresse, c'est à l'inculpé.

Il est évident que pour moi, qui n'avais rien avouer, ni même rien à révéler, cela ne chaufiait pas graud'cbose' à mon cas. Mais comjeu de fois en est-il aulrenient, quand il !agit de pauvres diables, qui se laissent inli- Jider et qui, tout en étant innocents, arrivent 'dire des sottises qui peuvent les faire prendre tour des coupables?

Et, si calme que fût raa conscience, j'érouvai uu certain malaise quand cet exceltnt M. Horteloup me lut l'article du Code 6nal me concernant, lequel dit : a Tout bge, administrateur, fonctionnaire ou oIQcier lUblic qui aura détruit, supprimé, soustrait lU détourné les actes et les titres dont il était .épositaire, en cette qualité, ou qui lui auront ié remis en communiqué en raison de ses ODCtions, sera puni des travaux forcés à fimps. M

— On verra bien, monsieur Goron, iijouta . Horteloup d'une voix très douce, si les

VUBI

3'^0 LES MÉMOIRJiS DE M. GORON

autres se décideront à lout (lire quai^d ils n ronl (ju'on peut vous envoyer pour vingt ad au bagne 1

Je ne pus ui'empêcher de lui répondre e souriant :

— Vous oubliez, monsieur le conseilla que le tniniinuai est de cinq ans. ^M

M. tlorteloup me convoquait assez fréquôH ment dans son cabinet et ce t'ul daus son a4f| chambre que je Os la coanaissauce de M, ' son. Car, chose assez curieuse, il ne i jamais été donné de voir cet homme au pr^ duquel j'iilaîs accusé d'avoir détourné ' pièces judiciaires.

Donc, une après-midi, j'attendais mon toQi', pour pénétrer dans le cabinet de M. le conseiller. J'étais d'assez mauvaise humeur et battais la charge avec mes doigts sur les vitres de la fenêtre quand un léger bruit me fit tourner la et j'aperçus, venant d'entrer, et eu con- [emplation très attentive devant le tableau des conseillers à la cour, un homme un peu voûté.

Je reconnus facilement M. Wilson à longue barbe blonde, car, à ce moment,

au

l'afïaire dite des décqratioms -Î iortrait était à la devanture de tous les ibra,ires et dans tous les journaux.

mblait étudier ce tableau des conseillers ivec beaucoup d'attention et faire un eifort de lémoire pour bien se rappeler ceux auxquels avait rendu service,

Étrange aberralîou,. d'ailleurs! car les magislrals sont des hommes comme les autres, plus inflexibles, même, que les autres, et la tradition ne veut pas qu'ils tirent leurs amis du pétrin.

Wilson se retourna et tout à coup vint à loi, souriant.

— C'est vous, sans doute, M. Goron? me dil'il.

■ — Parfailemenl, répondis-je, et j'admire Vbtre calme.

Bastt fit-il souriant toujours. Voulez-vous ;ccepter un cigare?

Et il tirait de sa poche un porte-cigares llein de havanes.

Pardon, repris-je d'un ton un peu bourru, li vous ia trouvez drôle, moi, je la trouve 'mauvaise I

M. Oragnon entra à ce moment et il se mit

il rire en voyant M. Wilson me tendre r obatiniitioQ son porte-cigares, sans que] parusse m'en apercevoir,

— Allons, Goron, rae dil-ii, vous poif accepter un cigare, voui ne serez point < rompu pour celai

Je pris le havane... et au niéme moment jfr* fus appelé au cabinet de M. Horteloup qui voulait gentiment me rappeler encore que le maximum ^de la peine était vingt ans de travaux forcés !

C'est la seule fois de ma vie que j'ai parle à M. Wilson, cet homme étrange qui a su triompher, par son calme et son silence, de toutes les attaques dont il fut l'objet.

Dans les dispositions d'esprit où je me trou* vais, j'assistai, spectateur presque indifférent, à toute la tourmente politique d'alors, à la chule de M. Gi'èvy, aux émeutes place de la Concorde, à l'élection de M. Carnet.

Les émeutes seulement m'enuuyaienl quand j'étais appelé â la Chambre, devant cette commission d'enquête ofi l'on faisait règuUôrement un nouveau feuilleton du roman chez la portière...

l'affaire; dite des décorations 329 Malgré tout le respect que j'ai de la magis- Trature et le sincère désir que j'ai toujours eu de croire en l'infaillibilité des magistrats, je ne respirai bien que le 13 décembre, quand la chambre des mises en accusation me mit absolument hors de cause.

En terminant le résumé de cette triste afTaire, je veux rappeler la dernière confron- ' tation qui eut lieu entre mou chef et moi dans le cabinet de M. Horteloup, et ce n'est pas s-ms une certaine émotion et sans un sentiment de reconnaissance qu'il m'est permis de dire avec quelle loyauté et quelle franchise M. Gragnon tint à me dégager complètement.

— M. Goron, dit-il, n'a fait absolument que son devoir et n'a agi qu'en vertu des instructions que je lui ai données; ii ne peut avoir aucune responsabilité de ce qui s'est passé... responsabilité,, du reste, que je revendique tout entière, n'ayant agi moi-môme que d'après les ordres de mes supérieurs. En ce qui concerne les lettres, j'aiErtne sur l'honneur n'avoir ni brûlé, ni détruit d'aucune façon une seule pièce du dossier. Je n'ai pas à dire autre chose.

LES UEHOIRSS DE H. OOROl

Le tendemaîa malin, je fus appelé par M. Bourgeois, préfet de police.

— L'enquôle, qui a été faite par la Juâlice, me dit-il, vient d'établir que vous n'aviez fait que 7olre devoir. Je considère donc que le mien est de maintenir la nomination faite par mon prédécesseur. Reprenez votre service comme chef de la 8ùreté.

C'est ici que Suit mon râle dans l'affaire dite des décorations qui fut la porte ouverte sur tous les scandales... porte qu'on n'est point parvenu encore à fermer !

Les petites causes engendrent de grands effets. Parce que madame Limouzin avait refusé de rendre une robe qu'elle avait empruntée à la maîtresse de M. X..., celuî-â était venu la dénoncer à M. Gragnon I

Le fait fut établi par les déclarations de»

deux femmes.

Mais le hasard ne suffît point pour amener les grands événements qui modifient parfois le sort des nations ; il faut la complicité des passions humaines.

Combien, et des plus vilaines, se soot heurtées dans le premier drame polltiqu»

L'APrÀTHR DITE DBS DÉCORATIONS -

I qui ait inauguré la Terreur moderne, celle où l'on se contente de déshonorer ses adversaires au lieu de les guillotiner, comine ' jadis.

Ils furent nombreux, les complices de ce i I scandale I

Il y avait ceux qui voulaient, à tout prix, flétrir le général C , parce qu'ils espéraient frapper ainsi le général Boulaugar | qui l'avait choisi comme sous-chef U'étatmajor.

Il y avait ceux qui voulaient perdre M. Wilson, parce qu'ils voulaient que la place de M. Grêvy lût libre, 11 y avait ceux qui avaient à troubler l'eau J

tde leur mieux pour pouvoir y pécher plus à i leur aise...

Ah! certes oui, cette auarchie-là est plus | dangereuse que celle de Duval 1 C'est l'anarchie dans le gouvernement eti aussi l'anarchie dans les consciences!

N'est-ce pas elle qui, depuis dix ans, paralysé tous les efforts de relèvement moral '^ de ce pays? Qui oserait dire, aujourd'hui, C[u'on retrouverait l'enthousiasme, l'héroïsme

fireat la France aire Schnœbele?

Et, ce qui est curieux, c'est d'examiner, après dix ans, ce que sont devenus les principiiux acteurs de ce drame.

Morts : Grévy, Ferry, Boulanger, Ferron, Tuibaudin-

Mort : le conseiller Horleloup.

M. Rouvîer, lui aussi, a connu, d'autres campagnes scandaleuses; M. Gragnon attend toujours la réparation qu'on lui doit.

Moi, j'ét^i'is mes Méaioires

Seul, M. Wilson semlle bien Iranquilli dans son siège de député, dont personue lyi parviendra à le diiloger, attendu que — simpll retour des choses d'ici-bas — il n'y a pas uj député de France qui soit plus populaire dai son arrondissement.

Que de scandales depuis cette époque que de boue on a remuée 1

De « l'invasion à l'anarchie u, quel bei flujet pour un philosophe qui saurait faire psychologie des hommes, et tirer des événi ments les leçons qu'ils comportent

l'affaire dite des décorations 333*

Mais je ne suis point un politicien et n'ai jamais eu la patience d'étudier la j^ilosophie.

Je ne suis qu'un homme d'action qui peut raconter avec simplicité ce qu'il a fait et ce qu'il a vu faire.

FIN DE LA première PARTIE *

* La deuxième partie des Mémoires de M. Goron a pour titre : A travers le Crime,

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