L AFFAIHE DITE DES DECORATION
ur l'ordre que je lui transmis de la part
Gragnon, mon ageut écrivit au géué-
... pour lui dire qu'oblige de quitter
le jour mâme, il lui demandait un ren-
Erous au ministère de la guerre, quoiqu'il
{ïmaDcbe.
i jour-là, i" septembre, à dix heures du
le faux Lauglois trouva dans son ca-
ftt, au ministère de la guerre, le gêné-
, sous-cbef d'état-majot', et il recon-
jBn lui la personueque lui avait présentée
Bime Limouziu.
favais, de plus, fait accompaguer mon ni par un de mes secrétaires, aSn d'avoir BOUtrôle de plus. Aucun doute cette fois put possible.
I général C... était le complice ou la d'uue intrigante, dans des conditions Séreuses pour la sécurité nationale. Mais fcavait commis aucun délit caractérisé.
Hnon, on aurait eu le droit de dire que bDt qui lui avait été envoyé était un ugent wocateur.
pat constituer un fait passible des peines 3 [>ar le Code pénal contre la tentative
300 LKS MÉMOIRES DK M. 00
d'escroquerie — en adraeltaut toutefois qu'il y eût promesse fallacieuse et que le général ne fût pas à même défaire donner la Légion d'honneut" à un de ses protégés, — il aurait fallu que les promesses de madame Limouzin et du général eussent été faites à un coqtractant de bonne foi, et susceptible d'élre trompé.
Car il n'existait dans le Code aucun article punissant le fait d'avoir vendu la décoration de la Légion d'honneur.
Il fallait, en quelque sorle, tourner la loi, admettre que le vendeur de décoratioQSse parait d'un crédit imaginaire et l'accuser d'escroquerie.
M. Gragnoa a expliqué très nettement qu'il n'avait alors aucune raison pour prévenir le Parquet, le saisir d'une information qui, dans sa pensée, devait rester d'ordre purement administratif et que certainement il aurait conduite de toute autre façon s'il avait pensé, qu'à un moment donné, elle pût dfl* venir d'ordre judiciaire.
Moi-même je lui aurais fait observer, daat ce cas, à quel point il était grave d'emplûytf
,FFMRE DITE DBS DÉCORATIONS
1 agent provocateur, et j'aurais décliné toute îsponsabilité dans un fait de ce genre. J'ai toujours été implacable pour l'indicateur qui me semblait avoir eu dans un crioae ou un délit un rôle provocateur.
A plus forte.raison, dans une affaire d'une espèce aussi délicate, je n'aurais pu admettre qu'un de mes agents remplit ce rûle,
M. Gragnon porta les rapports de mon service et peut-être le dossier au président du conseil et au général Ferron, mioistre de la guerre. Je ne sais rien à cet égard. Je sais seulement que mon chef, devant la commission d'enquête, ne voulut rien dire et demanda à être relevé par le miaistre du secret professionnel.
M. Gragnon exposa au président du conseil et au ministre de la guerre que les faits constatés ne pouvaient servir de base à une poursuite judiciaire et émit l'avis que, pour l'honneur du pays, pour la dignitéde l'armée, pour ue pas affaiblir la confiance du soldat dans son chef, pour ue pas laisser dire dans le pays que celui qui offre de livrer une décoration à prîx d'argent est capable de faire pis encore, il ue
au* LES MEMOIRES TIF, M, GOROIf ^^^H
fallait donner à celle affaire d'autre j^^H qu'une expulsion de l'iirmée. ^^^
M. Rouvier se rangea à ceUe opinion, mais demanda qu'une seconde perquisiLion fût faite cLez madame Limouzio.
Je retournai avenue de Wagram et ne trouvai, s'il m'en soavient bien, aucun papier important.
Le 5 octobre, M. Gragnon fut appelé au ministère de la guerre. Là, le général Ferron, après lui avoir demandé quelques détails complémentaires, le fit passer dans une pîècfl voisine, pendant qu'il interrogeait le géuô- ] rai C...
— Monsieur le préfet, dit lé ministre quaad il vint retrouver mon chef, la chose n'est pas " douteuse. II n'est plus besoin d'enquête snpplémentaira. Vous pouvez partir ce soir pour Turin, où vous devez visiter l'exposilioa inleruatiouale du matériel contre l'incenJie. Dans les vin^t-quatre heures, le général G... sera frappé aJmiuistralivement, comme 11 doit l'être...
Le lendemain, le général C... u'élaitpasj encore frappé. Le surlendemain parut toi
1 nies DÉCORATION.
meuz article du XIX' Siècle qui mit ie feu c poudres.
^On s'est livré à bien des fantaisies sur cet nicle, et M. Porlalia lui-même, le directeur bdit journal, en donna une explication peutpe plus fantaisiste que les autres.
iQui était coupable de l'indiscrétion? Je qu'il est bien difficile de lé dire, le il est impossible, maintenant, avec la ï8se et l'organisation de renseignements i grands journaux parisiens, de se livrer à be opération de police importante et suivie, i qu'une feuille, au moins par hasard, soit Revenue.
|Lo dénonciateur, après avoir déclaré qu'il, i faisait sa dénonciation que dans l'intérêt du kys, en avait réclamé le prix et était allé le (BDgôr ou le boire dans les brasseries, disant ^'il était (I dépositaire d'un secret d'État ». ETous les ministres connaissaient l'affaire.
I Plusieurs de mes agents y avaient été télés, ainsi que l'etat-major du ministère de y guerre.
Dans ces conditions, il est impossible à bris qu'un mot n'écUappe pas, mettant un
304 LES MÉMOIBEâ DE M. UÛR0N
journaliste sur la pisle de la grosse ^itfairi
C'est d'autant plus vrji que je reçus I visite de plusieurs reporters, cherchant à savoir de moi quel êlait le scandale dont oo.
parlait déjà dans le monde politique,
J'avoue que je n'ai jamais voulu mentfl donnaot ou eu refusant uu renseignement^
Ai-je moi-même laissé échapper une dénéa gatîon maladroite?
Ai-je moi-même ainsi, sans le vouloir, ia jg un journaliste sur la piste ?
Les voisins de madame Limouziu l'ont- "i^^ji ensuite complètement éclaire ?
Toutes les hypothèses sont possibles.
Ce qui estcertain, c'est que voici cefartiole, qui mit, comme on le dit alors, le feu aux poudres :
a La Légion d'honneur à l'encan.
Voici ce dont il s'agît :
Un des plus gros bonnets du rainis^ de la guerre, un officier général porteur i*a nom historique, tiendrait boutique de dèi
'AFFAIRE DITE DES DECOflATlONS 305
Bons de la Légion d'honneur dans les
peaux mêmes de la rue S^iinl-Dominîqae.
I U y aurait une cote de rubans rouges,
tarae pour les valeurs de la Bourse, les
laines ensuile, ou les pétroles de Chicago,
variant suivant les saisons, les demandes et
urtûut les ressources des récipiendaires,
1(25,000 à 50,000 franco.
Toute une ba.nde
• Le géueral, dont on m'a dit le nom, n'a- Prail pas seul, naturellement. U aurait de Qumbreux complices, des rabatteurs chargés de lui amener des clients... Oncitenolamineut un baron prussien et une dame qui habite non loin de l'Arc de Triomphe.
■nll y auridt au surplus un certain nombre de gens compromis ! dans ces tripotages :
officiers, -sônaleurs, aventuriers cosmopolites, etc.
» Ou frémit quand on songe que les plans de mobilisation sont dans de pareilles mains. Qui trafique des décorations peut aussi bien
trafiquer des secretsde la défense nalionale... Peut-être, hélas ! le forfait suprême e3t-ii accompli,
B II faut que justice soit faite.
I) Nous le répétons, le sang-froid et la -»
cité du signataire de cette lettre offreol l sortes de ganiities.
» Mais n'est-il pas étonnant que pour i affaire aussi grave, qui intéresse l'honneu] l'armée et la sécurité uallonale, le minïa de la guerre et la préfecture de poli»
laissent ainsi devancer?
u Voudrait-oa faire encore l6 8Îlep(s| Toublisurce nouveau scandale?
1) Mais l'opinion publique est déson saisie ; elle exigera que la lumière soit l jusqu'au bout, pleine et entière.
» Parce qu'il y aurait un séualeur ( l'affaire, ce n'est pas une raison pour la laJ tomber dans de l'eau! »
Le soir même, .'i quatre heures et denc commandant Belanne, attaché à rétat>ll!
général, se présentait à la préfectart police et transmettait verbalement à M. ] alors secrétaire général, et remplaçant :(
l'affaire dite des décorations 307 menlanétnenL M. Gragnon, alors à Turin, l'ordre du général Ferron d'arrêter le général Caffarel.
Malgré ]a demande instante de M. Lépine,
le commandant ne put lui laisser aucun ordre
écrit, aucun mandat, aucune pièce officielle.
Le commandant se contenta d'affirmer que
l'ordre d'écrou avait été signé par le gouver-
Pflur général de Paris.
|.M. Lépine voulut se couvrir, naturellement,
, en l'absence de son chef, il téléphona au
Mnistére de l'intérieur.
t II était surtout préoccupé de la difficulté
lalérielle d'arrêter le général Caffarel, crai-
laot que l'arlicle du XIX" Siècle ne l'eût
heiti et qu'il eût déjà quitté Paris.
lu demanda l'autorisation d'envoyer une
ttpéche circulaire aux préfets, en vue de
^arrestation du général soit dans un déparle-
Ijenl, soit à la frontière.
t En même lempp, il faisait appeler M. Tay-
* qui venait de reprendre son^ervice, et lui
Klonnail de metlre ses hommes en campagne,
de procéder à l'arrestation du général,
tlB le trouvaient à Paris.
LES MÉMOIHES DE M. GORON ^™
M. Lépine enjoignît dans ce cas de coaduire M. C... à la Place et de le remetlrè entre les mains de l'ofScIer commaudaut le poste.
Le secrétaire général, si mes souvenirs.sonl bien exacts, envoya vainement chercher au miiiislère de la guerre le mandat d'arresta- Uon. Tout ce qu'on lui remit fut un sigualement du général C... à l'âge de vingt-quatre ans, pris sur son livret militaire.
Le général G... fut donc arrêté sans mandat.
J'étais absent de la Sûreté au moment où JL Taylor exécuta l'ordre qu'il avait reçu.
En rentrant, lorsque j'appris ce qui se passait, je fus terrifié des conséquences que pouvait avoir nue semblable arrestation opérée par de simples agents, auxquels il est impossible de demander le tact que doit avoir un commissaire de police.
Mon respect de tout ce qui louche à l'armée s'était réveillé ; je pensais qu'il sufflsait de la maladresse d'un agent pour permettre au général de se suicider.
Je sautai dans un flacre et me fis conduire
l'apfaire dite des décorations 309 rue de La Trêmoïlle, à l'apparLement qu'occupait M. C...
Je ne respirai que lorsque je sus que le général était parti pour la Place avec les deiix agents qui l'avaient arrêté, sans qu'aucun incident se fût produit.
Le lendemain j'accompagoai M. AUhalin, juge d'instruction, dans la perquisition qui fut faite au domicile de M. C... Nous saisîmes a gros ballot de papiers. Il n'y en avait pas ftseul qui fût compromellant.
fil ressortait clairement et nettement que nalheureux général était avant tout la me d'audacieux aventuriers.
Comment s'élait-on résolu à l'arrêter brus- Etement, à perdre sa vie, avant d'avoir contre i ta preuve d'un délit véritable, d'un délit iractérisé parla loi?
■J'ai encore dans la mémoire les accents bus de son défenseur, M* Démange, quand, rvant la Cour d'appel, il rappela le passé liouneur et de bravoure de cet homme kvenu victime expiatoire des vengeances et s ambitions politiques.
■En réalité, il ne me déplaît pai d'avoir k
310 LH3 HÉUOIHBS de M. CORON ^^
faire cette constatation dans ces pages : le général C... fui une victime du hasard et de la politique.
Son seul crime avait élé d'avoirdes lesoiuî d'argent, et d'ôlve tombé dans les mains d'escrocs qui l'avaSent dévalisé, au Ueu de lui fournir les sommes qu'ils lui avaient promises.
Il avait faiL des billets à la Limouzin, le malheureux I
EL dans sa naïveté de .soldat, ignorant des canailleries parisiennes, il se considérait comme lié â cette femme parce qu'elle avait fait semblant de vouloir l'obliger !
M. le général C..., à qui on est venu enlever la croix de la Légion d'honneur dans une cellule delà Conciergerie, est certainement celui qui, dans cette triste affaire, fut le plus cruellement frappé. .
Ce qui est certain, c'est que noblement, silencieusement, il a su refaire sa vie par le travail...
Jt! ne veux point m'atiarder à raconter par le détail ce jjremier scandale qui eut pour l'avenir de si tristes conséquences et qui fut
TAIilE DITE DES DÉCORATIONS
[luur moi l'époque la plus écœuraule de mon p:issage à raiJmiuistratioD.
Du reste, cette Uistoîre est demeurée dans toutes les mérauires, et je ne noterai que les petits incideuts personnels dont le souvenir m'est resté.
Ainsi, ce ne fut pas moi qui arrêtai madame Limouzin. ' J'avais convoqué cette femme à deux jires, dans mon cabinet, lorsque M. Altha- )p juge d'inslrucLion, me pria de venir avec i avenue de Wagram, procéder li l'arresta- 1 de l'inculpée et à une dernière perquisi-
Ijoninie nous entrions dans l'appartemenl,
;iboDne nous dit :
■ Madame vient d'être arrêtée par trois feuls de la Sûreté.
■e tus fort étonné de cet incidenl inat- Btlu, et j'envoyai immédiatement un agent Brcher madame Limouzin, quai de i'Hor-
Ûuand elle revint avenue de Wagram, elle k raconta qu'en efTet, trois messieurs étaient ttès chez elle et lui avaient dit :
LBS lUÉMOIRËS DE SI.
— Vous savez, madame, que vous êtes àllendue au service de la Sûreté?
— Laissée-moi, messieurs, avait-elle répondu, je tue rends de bonne volonté cbez M. Goron I
■ — Justement, madame, avaient repris les trois personnages mystérieux, la voiture est en bas.
Madame Limouzîn avait été ainsi arrêtée par trois journalistes 1
11 paraît qu'en route, leur fiacre croisa celui dans lequel je venais avenue de Wagpam avec M. Atthalin.
Ils sn uoraoïôreut alors, dirent qu'ils ^talent journalisl.es et l'un d'eux, M. Eric IJesnard, déjà nommé, olfrit à madame Limouzin de la cacher dans une maison de campagne qu'il possétlait. 11 voulait ainsi obLeuir d'elle, petit à petit, jour par jour, tous les détails de l'affaire qu'il auriiit servie aux lecteurs de son journal, par feuilletons, avec la suite au lendemain, comme une œuvre de Ponson du Terrai] ou de Gaboriau.
Il est facile de comprendre que madame Limouzin, qui était extraordinairemeuL ba-
■ l'affaihe dite des décorations 313 varde, tout en refusant cette offre alléchante, se laissa aller à raconter une foule de choses sensationnelles.
— Ou a saisi chez moi, dit-elle, des lettres de MM. Wilson, Boulanger, Thibaudin.
Elle donua ensuite complaisamment la liste des personnes qui avaient été en relations d'affaires avec elle.
Le soir même, tous ceux qui furent mêlés au procès qui suivit étaient interviewés.
Dans cette affaire et pour la première fois, je fus en lutte constante avec les journalistes. A la fin, cela devenait agaçant de ne pouvoir faire un pas sans rencontrer un reporter !
■ Quand j'arrivais chez madame X... ou ^F Z... pour faire une perquisition, j'en trou- 3 une demi-douzaine, le crayon à ia main, f train d'interroger « mes clients ».
Quand je dus procédera une perquisition [-domicile du général A..., j'aperçus des Bètrea une bande de journalistes attablés nn café voisin.
[ C'est dans celle perquisition qu'au milieu
i papiers sans grande importance, établis-
fant pourtant que le gênerai avait des be-
:ous
314 LKS MËMOinES BK M. QORO?#
sûîDS d'argent el qu'il se livrait à toutes les opérations les plue bizarres pour s'en procurer, je découvris tout à coup ud très joli coffret, fermé à clef- Un de mes agents, Herbain, parvint à l'ouvrir, et voyant réunies toutes les croix, tous les cordons de M. A..., s'écria avec accent de, gavroche parisien :
— Patron ! la boite aux échantillons !
Un autre détail amusaut.
Déjà, ik cette époque, un se préoccupait, quand les gens appartenaient à une certaine classe de la société, de savoir si leur état de santé les rendait transportables ou non au Dépiltl
On disait que M. A... était très malade.
Le Parquet se fit accompagner du docteur Brouardel; le célèbre praticien ne put constater qu'une cliose, c'est que le malade avait eu la force de prendre la poudre d'escampette I Cornélius Herz a donné, depuis, beaucoup plus de mal à M. Brouardel !
Je n'ai point ce qu'on appelle une mauvaise tôte. Tuut au contraire, dans ma carrière administrative, j'ai accepté avec philosophie les
l'affaire dite des décohations 315 leçons de mes supérieurs, et me suis toujours appliqué à obèîr.
Dans celte affaire A..., je fus appelé à fuira une perquisition, rue ilu Cirque, chez une demoiselle de l'Hippodrome qui passait pour être l'amie intime du général ,en fuite. Je saisis tout un ballot de lettres et de papiers el, cette fois, je n'oubliai pas les scellés ! Je poussai le scrupule si loin que j'exigeai que la dame apposât elle-même son cachet sur les paquets.
' Or, quelques jours après, elle partait pour Amérique. Comme on ne pouvait briser les feellés hors de sa présence, il fallut bieu les pisser fermés : le procès eut lieu sans qu'on i ouvrir, et ils doivent dormir encore, isevelis sous la poussière, dans quelque coin l greffe.
[ Ce qui suffit à démontrer que, eu rasitière i police, il n'est pas toujours facile de mettre paccord la loi et le bon sens.
f Chaque journée apportait alors pour moi la barge nouvelle d'utie arrestation ou d'une ferquisilion, et j'avoue que je ne comprenais BB gr'and'cbose à ta façon dont était dirigée
cette araire. Je voyais, saas bien me r« compte des raisuns qui les poussaient, * gens envenimer secrètement un procès dont puLlicjuement ils déploraient les conséquences.
EnGn, le 33 octobre, 11 me tomba une véritable tuile sur la léLe. J'assistais au dépouillement des scellés fait cbezmadams Limouzin, quand je l'entendis s'écrier:
— Il me manque toutes les lettres du général Tbibaudin et deux lettres signées Wilson!
M, Gragnou avait reçu de moi tout le dossier ; j'allai le Irouver pour lui faire part des réclamations de madame Limouzin,
Le lendemain, je me retrouvai chez M. At« tbaiin avec la même madame Limouzin, et encore une fois elle réclama ses lettres avec acrimonie. Nouvelle démarche de ma part cbez M. Gragnon, qui alla porter lui-même les lettres réclamées à M. Bouchez, procureur général, Bernard, procureur de la Répu-,j blique, et Atlbalin, juge d'instruction.
Hélas I ce n'était point Bnil
A l'audience du procès G..., il fut dél vert que les lettres rendues par M. Gragi
L AFFAIUE DITE DE
i DÉCORATIONS 3l7
IaienL élé récrites par M. WitsoQ... par conqueut, soustraites du dossier, dèLruiles et reconsLlLuées seulement le jour où madame Limouzin les avail réclamées.
Aucun cloute n'était possible. En 1884, date des lettres, le papier de la Chambre portait, à droite et en haut de la feuille, la marque des fabricants ainsi disposée :
B. F. K. — Rives.
[Taudis que l'année suivante, la mai'que Bit élë changée, placée au milieu de la feuille BBC celle disposition:
Rives. B. F. K.
Les lettres de M. Wilson, soi-disant écrites 1 1884, l'avaient été sur du papier qui n'avait I fabriqué qu'en 1885.
Personne n'a oublié le scandale qui suivit bte révélation, bien que dix années soient Kà passées depuis tous ces événements.
Mais ce que je n'ai pas oublié, moi, c'est
bnnui que j'éprouvai lorsque j'appris que
Biais convoqué devanl la commission d'en-
SS MÊMOlItES DE M. GOBÏT
quéle DomiDée pnr la Chambre. Je me tnnt bien que mal des entrevues succès que j'eus avec MM. les députés.
Les évènemenls se succédèrent avec i rapidité telle qu'elle dépassait toutes visions.
M. Gragnoii, appelé devant la commission d'i'uquéte, se renferma dans le secret professionnel. Il raconta qu'il avait communiqué au ministre de la guerre deux lettres, l'une signée Alexis et l'autre Berger, deux employés qui avaient été immédiatement révoqués. Les lettres de Thihaudin avaient été retrouvées dans un scellé oublié. Il ne restait donc en jeu que les lettres signées Wilson. Voici la déposition que fit M. Gragnon devant la con mission:
— Je ne puis vous donner une explica!
quand je fais une déclaration au prèsiden conseil, je ne dois pas la répéter; il faut* je sois dégagé du secrel professionnel quia lie. J'ai paflé des deux lettres remises au ministre de la guerre parce que le général Perron m'y avait autorisé. Si le gouvernemeill m'y autorise, je parlerai pour le reste.
[ L'atlitude de mon chef avait été loyale et Signe. Le gouvernement, au lieu de donner au préfet de police l'autorisation de parler, lui demanda sa démission. M. Gragnon refusa de I. donner, et il fallut que M. Fallières le répquâi.
I Hais, avant de quitter la préfecture, M. GrataoQ accomplit un acte de crinerie dont... je
i garde encore une grande reconnaissance.
s journaux du soir publièrent la petite note livante :
( Par arrêté du préfet de police, M. Goron,
us-chef de la Sûreté, est nommé chef de ta tÛreté, en remplacement de M. Tayior. u I Le lendemain, les journaux du malin enre-
islraient la révocation du préfet de police.
[ Quand il remit le service à son successeur,
. Bourgeois, M. Gragnon lui dit :
H Eù conÛanl à Goron ce poste, qu'il a si lien mérité, je le couvre entièrement. »
; journaux reproduisirent ce mot trop latteur pour moi, mais qui précisait bien tout
I que M. Giiignon voulait dire.
\ Dans toute celte aiTaire des décorations, detaia le premier jour, je n'avais fait qu'uLéir
LES MÉMOIHES DE SI. GOHO:
scrupuleusement â mon chef, comme je le devais. J'avais fait mon devoir; il faisait noblement et loyalement le sien en me couvrant, et it donnait, en même temps, une sanglante leçon a ses chefs â lui, à ceux qui l'avaient révoqué.
II y avait entre l'attitude du préfet et celle du gouvernement un contraste si frappant, que l'opinion publique fut émue.
On ne peut attendre de moi, au sujet de la disparition et de la réapparition des lettres Wilson, aucune révélation nouvelle, attendu que je n'ai jamais su exactement ce qui s'est passé, et que M. tiragnon, gardant jusqu'au bout le secret professionnel, ne m'a fait aucune .conlidence.
Tout ce que je puis dire, par exemple, parce que je le sais et parce que cela résulte du témoignage même de madame Limouzin, c'est que les lettres refaites étaient absolument semblables aux lettres supprimées.
Ce qui prouve qu'il eût été plus simple de les laisser dans le dossier, d'autant plus qu'elles n'avaient en réalité aucune importance.