CHAPITRE XIII
D'ung mauvais fait que feit messire Loys de la Viefville , et comment il mourut ^ et aultrès incidens.
En 1461 mourut en la ville de Saint-Omer, messire Loys de la Viefville, chevalier, sieur de Sains , en l'âge de quarante ans , ou environ, assez soudainement ; car assez tost après qu'il |
fust descendu de son cheval s'alla coucher en son hostel, et y mourut sans faire aulcune ordonnance : il estoit capitaine de Gravelines , très beau chevalier , mais très luxurieulx , et par especial en ce cas avoit fait ung merveilleux faict ; car deulx ou trois ans devant avoit ravi une damoiselle en plains champs, très belle, laquelle estoit niepce de l'abbesse de Bourbourg et noble femme , et l'une des plus belles que lors on veit. Il l'amena avecque sa femme : or sa femme estoit de noble lieu , belle et bonne, et en avoit-il plusieurs enfans. Quoiqu'elle fut belle, bonne et preude femme , si faisoit-il seoir ladite fille ^ qu'il avoit ravie , à sa table, et lui au milieu d'elles deulx, et devant sa femme alloit coucher avecque ladite fille, et bouttoit sa femme hors de sa chambre, pour qu'elle allât où bon luy sembloit. La noble dame souffroit ce patiemment , et plus fit elle : car après que ledit chevalier eut ravi la damoiselle, le duc de Bourgongne le manda luy et ladite damoiselle en intention d'en faire justice ; mais la tres-noble dame , qui du chevalier avoit plusieurs enfans, doubtant en soi-même que si ladite fille se plaignoit de violence, et disoit la vérité de ce que luy avoit fait son mary, le duc en feroit justice telle qu'il appartenoit, cedontllmourroit, parquoy lui et ses enfans en seroient au temps advenir reprochiez. Par plusieurs* fois , et par plusieurs jours elle se jettoit à genoulx devant la fille, et lui prioit très instamment qu'elle eût pitié de son mary, et qu'elle ne se voulut plaindre de violence; tant elle fit par doulces et humbles prières, avecque mil florins d'or qu'elle lui feit avoir, que ladite fille venue devers le duc ne se plaignit pas; et par ainsy avecque l'aide de Dieu et de ses parents, et encore mieux de la dame sa femme, icelluy chevalier ne fut point mis à mort, car le faict estoit tropcler ; cela arriva en plain jour, et montra ladite fille telle rébellion qu'une femme doibt et peult faire, et sans doubte pour sy horrible cas. Plu-sieurs eussent bien voullu que justice euist esté faite du chevalier ; sa femme mourut ung Jour auparavant luy, de l'ennuy et du déplaisir qu'elle avoit de la vie de son mary ; le chevalier estoit grand parleur, et ne tenoit chose qu'il promettoit. J'escrips ce, par manière d'exemple,, pour montrer que souvent belle vie amaine bello^ fin.