CHAPITRE XV
De la mort de Jehan Constainy premier varlet de chambre du duc de Bourgongne^ que le comte de Charollois feit decappitery pourtant qu'il Vavoit cuidé faire mourir par poison; et aultres choses.
Rn Tan suivant 1462, ung dimanche, jour de
Saint-Jaoques et de Saint-Cristophe, Ait prins en la ville de Bruxelles , par le sieur Daussy, et messire Philippes de Crievecœur, chevalier, Jehan Constain , par le commandement du duc de Bourgongne , à la requeste de son fils , le comte de Chacollois ; et fut prestement mené à Ryppelmonde; et la cause pourquoy Jehan Constain avoit esté au pais de Bourgongne dont il estoit, et là avoit traisté avec un pauvre gentil-homme, nommé Jehan Osmy, pour une cer* taiue somme d'argent, d'aller quérir poisons au pays de Lombardie, pour empoisonner le comte de Charollois. Jehan Osmy y alla, et rapporta les poisons audit Jehan Constain. Constain oe lui tint pas convenance, et sy ne luy bailla point tant deniers qu'il lui avoit promis, dont Jehan Osmy fut mal content ; il se plaignit de Constain à un gentil-homme nommé Archembault , natif de Bourgongne, qui estoit de Thostel dudit comte de Charollois, en disant que Gonstaiu estoit ung mauvais homme, et que s'il voulloit tenir secret, il luy raconteroit merveilles ; ce que ledit Archembault lui promist; et lors dit, comment Constain avoit marchandé avec luy d'apporter poison , et sy ne luy voulloit pa} er : ledit Archembault ce ouy, lui dit que sMl ne voulloit le dire au comte de Charollois, lui mesme le diroit. Jehan qui doupta que son faict ne fust descouvert, s'en alla prestement au comte de Charollois, luy cria mercy, et raconta toute l'œuvre, et dit qu'il se faisoit partie contre Constain ; afin qu'il fut plus certain de l'œuvre, il luy bailla plusieurs lettres escriptes de la main dudit Constain , touchant le poison ; le comte lui ordonna de s'aller rendre prisonnier à Ryppelmonde, comme il feit. Le comte scachant ces choses, alla devers son père, se jetta à ses genoulx , et le pria de lui faire justice, comme il la feroit au plus pauvre homme de ses pays; le duc lui demanda de qui : le comte res* pondit que c'estoit de Jehan Constain, lequel avoit envoyé quérir poisons pour l'empoisonner; il luy monstra les lettres escriptes de sa main. Le duc qui congnut les lettres de Constain, luy dit qu'il luy en feroit raison; icelluy Jehan Constain estoit le premier varlet de chambre, et le plus privé de ceulx qu'il eut, et si privé qu'il n'y avoit offices es pays dudit duc, que ledit duc donna, qui ne passassent par les mains de Constain, et qu'il n'en eust quelque chose. Constain estoit tenu riche de cent mil florins de rentes d'or, ou plus, avec dix mil florins chacun an : quand il vint à l'hostel du duc<» il estoit vestu d'une pauvre juppel de toile; il servit son oncle Imbert, garde des joyaulx dudit duc, lequel Imbert le feit varlet de chambre
HÉMOHiES DE DU CLEBCQ.
dudit duc. Or, le jour que ledit comte se plaignit, fut la nuit devant la prinse dudit Gonstain; et le lendemain, comme le duc s'appuyoit à une fenestre avec sa femme, la duchesse, et avec son dit fils, pour conclure du fait de Gonstain, ledit Gonstain, comme il avoit accoustumé chassoit au parc de Bruxelles, présent ledit duc, et de rien ne se doubtoit; après laquelle chasse ledit Gonstain vint devefs ledit duc, auquel celuy-cy dit telles parolles , ou en substance ',11 y a ung homme à Ryppelmonde, lequel te charge fort de ton honneur^je te commande que tu voies à Ryppelmonde avecque le sieur Daussy^ lequel y va pour cette cause; vas y prestement. Gonstain lui respondit qu'il iroit volontiers, et qu'il ne doubtoit homme qui le chargeast, que bien ne s'en excusast, sy s'en alla monter à cheval , et richement monté de cinq chevaulx, et bien habillé de son corps, s*en alla à Thostel du sieur Daussy, ancien et sage chevalier, premier chambellan dudit comte , et qui l^avoit noury dés qu'il fut né. Il trouva le sieur Daussy tout prest, et à cheval avecque luy seize archiers de corps dudit duc, et ledit messire Philippes de Grevecœur ; quand ledit Gonstain veit les archiers, il demanda ce qu'ils faisoient là; lors respondit le sieur Daussy qu'ils y avoient à faire, et qu'ils iroient avecque luy. Lors partirent ledit sieur Daussy, et messire Phy lippes, et ledit Jehan Gonstain, au miiieu d'eulx, touts trois en rang, et passèrent par la ville de Bruxelles, sans aultre chose dire à Gonstain. Quand furent hors de ladite ville , ledit sieur Daussy dit à Gonstain qu'il falloit qu'il descendit de son cheval , lequel estqit un beau destrier, et qu'il montast sur une petite haquenée : quand Gonstain veit ce, il obéit, et devint moult pasle ; lors le noble et sage chevalier le feit prisonnier du duc, puis le mena au chastel de Ryppelmonde, et les suivit le comte de Gharollois , de prés, qu'il fût aussitost audit chastel que ledit Gonstain ; il prist les clefs de la tour où Gonstain fut mis. Après lui allèrent le bastard de Bourgongne, l'evesque de Tournay, le sieur de Groy, et ne parloit nul audit Gonstain, que les susdits sieurs , encore le comte estant présent. On fit venir devant Gonstain, Jehan Osmy, lequel lui dit ce qu'il avoit fait et marchandé avec lui : il y eust entre eulx deulx de moult grosses parolles ; Jehan Osmy luy feit monstrer les lettres escriptes de sa main ; tant fut parlé audit Gonstain, que sans géhenne il confessa son fait; c'est assavoir qu'il avoit esté lui mesme par deulx fois au pays de Piedmont en Lombardie, pour avoir lesdits poisons, et ne les avoit peu avoir, et pour ce avoit marchandé
avec Jehan d'Osmy, et que la cause pourquoy il le faisoit, ce n'estoit pas comme il dit de prime face pour faire mourir le comte de Gharollois; enfin il avoua que après ledit poison prins, il n'euist vescu qu'ung an ; il le lui debvoit donner à la my aoust prochain , lors d'aulcuns banquets qui se debvoient faire à l'hostel dudit duc ; il dit que la cause qui le menoit à ce faire estoit qu'il se doubtoit n'estre pas bien &i la grâce du comte, et que si le duc son père fut mort, il avoit doubte qu'il ne luy eult osté le sien, ou par avanture la vie ; des aultres choses qu'il confessa. Je ne le peux sçavoir, car trop fût tenu secret. Après cette confession, le comte demanda à Jehan Osmy, si Gonstain luy eut tenu sa promesse, s'il l'auroit accusé, auquel il respondit que non : et on le fit mourir ; car il ne ï'avoit accusé que par convoitise ; ces choses faites , le vendredy en suivant , Gonstain fut mené sur une haulte tour à Ryppelmonde pour le décapiter, présent ceulx du conseil du duc. Mais avant Gonstain pria qu'il peut ung peu parler au comte, ce qu'on luy octroya. Il parla audit comte seul àseul, et ne sceut-on ce qu'il lui dit, combien que ceulx qui estoient loing d'eulx veircfibt bien qu'à chacun propos que ledit Gonstain disoit, voir à peu près à chacun mot, ledit comte faisoit le signe de la croix ; pourquoy on doubtoit qu'il n'euist accusé plus grande chose qui fut plaine de mal , de luy ou d'aulthruy ; après qu'il eut parlé audit comte, il le pria que son corps ne fut point escartelè, et qu'il ftit mis en terre sainte; ce fait il fut décapité, et assez tost après luy, ledit Jehan Osmy, audit lieu.
Les biens et héritages dudit Gonstain furent touts confisqués , mais le duc , assez tost après les redonna à la femme de Gonstain et à ses enfans, laquelle femme estoit bien en la grâce du duc. On disoit encoires que ledit Gonstain avoit fait morir par poison la dame de Raves- 'tain, femme d'Adolphe de Gleves, nepveu du duc.
OCO
MÉMOIAES DE DU CLEBCQ,