CHAPITRE PREMIER
Comment le duc de Bourgongne de rechef rassembla les trois Estais de ses pays à Bruges, et comment son fils les feit venir en dedans le jour en Anvers en Bradant , par devers luy^ dont le duc fut mal content; item, des criémes que sonditfils dit que le sieur de Croy avoit commis , et comment | enfin le duc pardonna à sonditfils ce qu'il luy pouvoit avoir meffait.
Environ ce temps le duc de Bourgongne convoqua les trois Estats de ses pays à ce qu'ils fussent en nombre complet le neuviemejour de janvier à Bruges ; ce que sçachaut son (lis le comte de CharoUois , lequel estoit en l'indignation de son père , comme je dirai cy après ^ il escrivit par tous les pays dudit duc aulx trois Estats d'estre devers luy en la ville d'Anvers en Brabant le troisième jour de janvier ; il manda auxdits trois Estats comment il estoit desplaisant du courroulx que son père tenoit contre luy sans cause ; car il n'avoit fait , ny ne voulloit faire chose dont il se deubt troubler vei*s luy ^ mais aulcuns des gouverneui^ de son père , et qui ne Taimoient point, le tenoient en indignation , et pour ce, desiroit de parler à eulx, avant que le jour vint où ils dévoient estre pardevers son père , afin qu'ils peussent prier à son dit père qu'il fut content de luy , et qu'il estoit prest de faire tout ce que bon fils doit faire. Gomme plusieurs prélats, nobles et députés des villes estoient partis pour se rendre prés le comte de Gharollois, le duc son père en fut advei'ty ; et très ti'oublé de ce , il ordonna auxdits estats qu'on n'y allât point , et mesmement feit faire commandement à plusieurs qui jà estoient au-delà de Gand , de retourner sur leurs pas : ceux-cy obéirent ; mais ainsy que ledit duc eut envoyé lesdites lettres , aulcuns desdits trois Estats estoient jà devers ledit comté , ce qu'ils y feirent, je ne le scay.
Le neuvième jour de janvier touts les dessusdits qui avoient esté devers le comte , arrivèrent à Bruges auprès du duc.
Touts estant assemblés , le duc vint, avecque lui ceulx qui s'ensuivent , Adolphe de Gleves son nepveu , le seigneur de Groy, le bailly de Haynault , nepveu dudit sieur de Groy , et aultres seigneurs; et devant touts, l'evesque de Tournay remercia , pour et au nom dudit duc ,
lesdits trois Estats de leur bonne diligence ; il i\jouta que le duc estoit si troublé de certaines nouvelles qu'il avoit euesde son fils le comte dr Gharollois, que pour lors il n'estoit pas en poinct de dire ce qu'il avoit à proposer; à ces mots le duc prist la parolle et dit, que ce dont il estoit troublé estoit que son fils se laissoit goavemer par des gens qu'il n'aimoit pas , et qu'il ne voulloit faire sa Tolunté ; et lors prist ung papier et le bailla à ung secrétaire pour le lire, en disant : ce que mon fils a escrit, entendez y, auquel papier ledit eomte entr'aultres choses lui marquoitque la chose qui le plus luy de^aisoit au monde estoit de ce qu'il estoit trcNible envers luy , parce qu'il n'avoit voullu venir a son commandement , qu'il le prioit le tenir pour excusé; car son intention n'estoit pas d'y aller tant que ceulx qui estoient autour de luy y seroient , lesquels l'avoient cuidé faire mourir par poisons , et touts les jours pourchassoient si mort, s'ils pouvoient ; que c'estoit chose vraye, et que trois choses l'en empéchoient. La première , parce qu'il n'aimoit pas le sieur de Groy, et n'avoit cause de l'aimer ; car ledictde Groy avoit tant foit avecque ses alliés , que U' Roy avoit obtenu les terres engagées , ce qui estoit à son préjudice.
La seconde cause estoit que ledit comte avoit retenu de son hostel l'archidiacre d'Avalon, après qu'il eut quitté le comte d'Estampes son cousin , qu'il ne debvoit pas estre malcontent de luy pour certaines causes qu'il lui diroit, mais qu'il luy pleut de parlera luy.
La troisième cause estoit parce qu'il avoit envoyé quérir en Hollande par lesarchiers, maistre Anthoine IMichel , par le conseil duquel et aultres , ledit comte de Gharollois s*est<Mt com me il disoit , voullu faire sans son gré et con<;i( comte de Hollande , et qu'après q[u'll fbt prius. les arcbiers dudit comte vindrent rescourre ledit maistre Michel : desquelles choses ledit comte s'excusoit , disante que onques ne Tavoît voullu faire , ny estre comte de Hollande : ainsy s'il sçavoitoù ledit maistre Michel estoit , il le renverroit devers ledit duc son père ; ces choses ainsy dites le duc remercia les trois Es- Uts, et leur donna congié jusques à ce qull les manda; sy partirent aulcuns des trois Estats , non pas tous ; car de chacune bonne ville di*^ pays dudit duc en demoura deulx ou trois , et conclurent de demoorer touts à Bruges jaaqncs à ce que la paix et union dudit duc el deson ûh fut Mte , et avecque eulx demoura ung tre»notable clercq et prend'homme comme on disoit, lequel estoit abbé de Ctteâux en Boor- I gongne.
UÉMOtRES DE DDCLERCQ.
Pendant que les députés desdits trois Estats estoieot à Bruges, le comte de Gharollois partit d^Anyers et vint à Gand, auquel lieu de Gand lesdits députés se retrouyerent aveoque Téves^ de Toumay, le sieur de Gouy et metoire Simon de Lallaing chevalier, et allèrent touts devers le comte , pour lui dire leur volunté , et proposa pour eulx ledit abbé de Citeaux en telle mft'niere ; c'est à sçaVoir, qu'après plusieurs nobles remontrances en alléguant la sainte Escripture, et l'obéissance que fils doibt faire à père, ils le requeroient de condescendre en toute humilité, et estre content de faire au plaisir de monseigneur le duc, qu'ils le requeroient de se dépor*ter d'aulcuns siens serviteurs ; et après que ledit abbé de Gfteaux eut conclu, l'évesque de Tournay se Jetta à genoulx devant lui, et feit pareil* lement des belles remonstrances : mais le laissa ledit comte long-temps à genoulx, car il n'estoit pas bien en sa grâce , et entr'aultres choses dit qu'il n'estoit point venu vers luy comme servi»» teur de son père, mais comme evesque ; et à cette cause est tenu toute paix nourrir , pour éteindre tout meschîefs ; à ces mots le comte de Gharollois le reprint bien court, disant que s'il n'eut oncques esté serviteur de monseigneur son père, il n'y eut guerres gaîgné ; après ce, dit ledit comte aux députés, qu'il estoit très-joyeulx de leur venue, il osta son bonnet de dessus son chief, et les remercia comme ses loyaulx amis, de la peine et travail qu'ils nvoient prins, et de l'amour qu'ils lui monstroient, en disant que Jamais il ne Toubliroit, et que pour le grand amour qu'ils lui témoignoient il ne leur voulloit plus celer son couraige, ainsi leur allolt déclarer une partie des déllcts et maléfices que le sieur de Croy et ses alliés avoient faits. Ensuite il leur dit : « Messieurs et mes amis, n'entendez mie i> que je me defBe de vous, si je ne vous nomme » touts les complices de ceulx qui aînsy ont « pourchassiez mrx mort, vous avez ouy touts > mon cas ; vous sçavez comment dernièrement « je conclus; pourquoy je vous prie que voeuil- » liez parler ensemble, et me bailliez conseil de » ce que J'ai à faire, attendu ce que j'ai dît, car '» en vérité je sçay que vous seroit déplaisant s*il » m'advenoit de me mettre és-mains de mes en^ » nemis ; par eulx ne voeulx estre gouverné, « mais par mes bons et loyaulx serviteurs. Don- » nez moi advis, je vous supplie, car de tftette « place ne partiray jusques à ce que j'aye votre » response : Dieu me la donne bonne comme en » vous j'ai parfaite confiance. «