NOTICE SUA JEANNE D AJ&C
feosears de Jargeaa. La prise de celle ville fut soif ie de la prise d*aQtres places des bords de la I/Mre, lelles qoe Meun et BangCDcy; puis vient cette bataille de Palay où se rnootre avec tant d*éclat le merveilleux génie de Jeanne d'Arc, cette bataille qui délroisil les restes de la formidable armée destinée par le comte de Salisbury à consommer Tinvasion. Ce ne fut point sans diffîcollé que la Pacelle entraîna les troupes françaises dans les plaines de Palay ; Ses guerriers fran* eais, efTrayés par le souvenir de tant de défaites en bataille rangée, n'osaient pas attaquer les Anglais en rase campagne ; pour vaincre leurs béaitatioiis, il fallut l'irrésistible ascendant de la jeaoe héroïne : « Qu'on aille hardyment contre » les Angloia* disoit-elle, sans faille ils seront » vaincus; s'ils esloient pendus aux nues, nous » les aurons; car Dieu nous a envoyés pour les » punir. Le gentil roy aura aujoard'huy la plus » grani victoire qu'il eut pierà; et m'a dit mon » conseil qu'ils sont tous nostres. »
Chose remarquable! malgré tant de succès inespérés, tant de promesses accomplies, le roi et la plupart des chefs n'avaient pas'ane entière et fernie confiance dans la mission de Jeanne d'Arc; après chaque triomphe, Jeanne était la vierge inspirée, mais on paraissait douter de son pouvoir toutes les fois qu'elle conseillait de nouvelles entreprises. Comme les hésitations se renouvelaient chaque Jour, il fallait que Jeanne répondit chaque jour par des prodiges; l'héroïne de Domremy se trouvait donc dans la nécessité d'opérer de con* tinuels miracles. Auprès la bataille de Palay, Jeanne ne manqua pas de contradicteurs pour le ▼oyage de Reims ; il est vrai qu'en la jugeant d'après les prévisions humaines, cette entreprise était fort imprudente, car la petite armée française avait quatre-vingts lieues de pays à traverser et devait rencontrer plusieurs places forâtes; mais les projets de Jeanne n'étaient pns de oenx qa'ont put apprécier avec des jugements ordinaires; la mission de Jeanne une fois accréditée par d'incroyables victoires, il fallait laisser faire Thérofoe, et suivre aveuglément son étendard : c'était la seule et la meilleure politique du moment. Grâce à la fermeté de Jeanne, l'armée fraocaîae se met en route pour Reims ; partie de Gien vers la fin de juin 1429, elle arrive d'abord devant Auxerre à qui on permet, moyennant une fourniture de vivres, de garder provisoirement la neutralité, et qui, pour faire obéissance au roi, attend quel sera le sort de Troyes, de Châlons et de Reims. La ville de Troyes, défendue par de bonnes murailles et des fossés profonds , refuse d'ouvrir ses portes ; c'est à Troyes qu'avait été signé ce tiimeux traité qui excluait à Jamais Charles Vil du Irône , et eette place était celle dont le gouvernement do roi avait le plus à se plaindre. Les princes et les chefs de l'armée furent partagés en diverses opinions sur la conduite à tenir h l'égard de la ville de Troyes ; les uns voulaient passer oulre cl marclicr droit sur
Reims, les autres étaient d'avis de retourner à Gien; ceox qui voulaient attaquer la place étaient en bien petit nombre. Il se tint à ce sujet une assemblée où la Pucelle ne fut point appelée. Un vieillard nommé Jean-le-Masson, seigneur de Trêves, qui avait été autrefois chancelier, interrogé à son toor par le président de l'assemblée, dit : « Qu'on debvoit parler expressément à la Pucelle, » par le conseil de laquelle avoit été entreprins » celloy véage; et que, par adventare , elle y .» bailleroit les moyens.... Quant le roy est parti » et qu'il a entreprins ce véage, il ne l'a pas faict » pour la graiit puissance de gens d'armes qu'il » eust , ne pour le grand argent de quoy il » fusl garoy pour payer son osl, ne parce que le- » dit véage lui fust et semblast esire bien possi- » ble ; mais a seulement entreprins ledit véage » parl'admonslrement de ladite Jehanue, laquelle v lui disoit toujours qu'il lirast en avant, pour aller p à son couronnement à Rheims, et qu'il y trou- » veroit bien peu de résistance, car c'estoit plaisir » et voulonté de Dieu. » Ce langage était celui du bon sens. A peine venoil-on d'entendre ce vieillard que Jeanne frappe à la porte de l'assemblée; elle entre, elle parle, toutes les opinions lui obéissent, et le siège de la ville est décidé. Jeanne d'Arc, rayonnante d'inspiration et de bravoure , commande tous les préparatifs d'un assaut, et, le 9 juillet , les trompettes donnent le signal ; une grande terreur s'empare des assiégés à la vue de la Pucelle ; on sollicite à genoux la grâce d'une capitulation; Charles VII traite avec les habitants. Une chronique dit que les Anglais et les Bourguignons, du haut de leurs murailles, furent si épouvantés de l'aspect de Jeanne , qu'ils crurent voir dans leur trouble une nuée de papillons blancs voltiger autour de son étendard; plus tard, au siège de Château-Thierry, on parlait aussi de papillons blancs trouvés dans l'étendard de Jeanne. D'après les croyances du temps, ces papillons signifiaient que la bannière de Jeanne était enchantée et qu'une multitude de génies invincibles combattaient avec elle. Celte vision était de nature à jeter l'eflVoi ; les habitants de Troyes, qui ne savaient de Jeanne que ce que les Anglais leur avaient dit, regardaient la jeune héroïne comme une sorcière ou une fée. La population de Châlons, précédée de son évèque , accourut au devant de Charles VII ; le bruit de ses prodiges devançait la Pucelle. Jeanne se trouvait tout près de Domremy; elle reçut la visite de quatre habitants de son village, dont l'un était son parrain Jean Morel. Combien cette entrevue dut être touchante ! Quelle douce joie pour Jeanne ! Il est probable que des larmes s'échappèrent des yeux de la jeune fille , quand les images de son enfance obscure et les souvenirs de la chaumière vinrent se mêler ainsi tout â coup aux images de la guerre et de la victoire, aux préoccupations d'une entreprise qui allait décider du destin du royaume. Les bons viiUgeois dcmaiidèrciil à Jeanne si clic ne craignait point
SURNOMMEE I.A PUCELLE D OBLEA^S.
la mort dans los balailles : « Je ne crains que la » Irabison, » répondit-elle. N'y avait-il pas dans ces iDolB de Jeanne on triste pressentiment 1
Enfln Cliarles VII arrive sons les murs de Reims ; les habitants n*osent pas tenter une résistance ; ils déposent aux pieds du roi les clés de leur cité; Charles entra solennellement dans la ville « avec grand nombre de chevalerie et son » armée entièrement, là où estoit Jehanne la B Pucelie qui fut moult regardée de tous, n La cérémonie du sacre fut fixée au lendemain 17 juilleC. Toujours préoccupée des intérêts du royaume^ la Pucelie dicte dans la matinée one lettre au doc de Bourgogne pour rengager à faire la paix avec Charles VII. L'huile sainte coula sur le front dn roi au milieu de la pompe la plus solennelle. Tous ceux qui avaient accompagné le monarque dans le belliqueux voyage de Reims , assistaient au couronnement. Jeanne, qui voyait ainsi s*aceomplir les promesses do ciel; Jeanne, qui avait mené le roi à Reims à travers tant de périls et tant de prodiges , était placée près de l'autel, tenant en main son étendard. Quel moment pour elle î Si son âme eût été moins naïve et moins sainte, quel légitime orgueil elle eût pn montrer dans cette touchante fête 1 Mais Jeanne l'héroïne gardait dans son triomphe rbnmilitéde Jeanne la bergère, et ce n'est qu'à son étendard qu'on reconnaissait la libératrice dn royaume. Aussitôt que la dernière cérémonie du couronnement fut terminée , Jeanne d'Arc s'avança vers le roi , s'agenouilla devant loi et l'embrassa par les jambes |»/orani à eatUdes larmes. « Gentil roy, • lui dit-elle, ores (maintenant) est exécuté le » plaisir de Dieu, qui vouloit que levasse le siège » d'Orléans , et que vous amenasse en cette cité » de Rheims reeepvoir votre Saint-Sacre, en » montrant que vous estes vray roy , et celluy » aaqoel le royaolme de France doibt apparle- » nir.» Jeanne conjura ensaite le roi de la laisser regagner son village de Domremy , puisque sa mission était finie: « Moult faisoit grant pitié, » dit on vieil historien , à tous eeulx qui la regardoient.» Le spectacle de la jeune bergère qui, après avoir sauvé le royaume et dans le moment même de son triomphe, supplie le roi de lui permettre de retourner au village auprès de sa mère , auprès de ses brebis , est peut-être le plus sublime spectacle que l'histoire ait pu jamais offrir. Jeanne avait été suivie dans celte expédition de Reims par deux de ses frères , Pierre et Jean ; elle trouva dans cette ville son père Jacques d'Arc et son oncle Durand Laxart; ce dut être une joie bien vive pour la jeune fille; elle dut sentir un bonheur bien plus grand que toot ce que pouvaient lui donner les jouissances de la victoire. D'ailleurs la victoire n'avait jamais eu rien d'enivrant pour Jeanne; l'héroïne n'attribuait rien à eHe-même , et ne se considérait que comme l'instrament dn sire Dieu. Quelqu'un lui ayant dît qu'on ne lisait dans aucun livre rien de semblable à son fait ; « Monseigneur (Dieu ) , ré-
D pondit-elle , a un livre dans lequel oneqoes » aucun clerc ne lit, tant soit-il parfait en clérî- » cature. V
Nous allons entrer dans une série d'événements où rintérêt le plus triste se mêle à notre admira* tion pour la Pucelie. Après le sacre de Reims , Jeanne veut se retirer parce que sa mission est accomplie; elle veut retourner aux champs, parce qu'elle n'a plus rien à faire à la guerre , et ses supplications ne sont pas écoutées ; Charles VII ne veut point se séparer d'un tel appui. Jeanne obéit au roi. Elle se montrera de nouveau sur les champs de bataille; ce sera toujours la même bravoure, le même dévouement , mais ce ne sera plus le même enthousiasme , la même confiance ; il lui semble que Dieu ne la mène plus par la main. Comme son étendard opérera moins de prodiges, elle verra augmenter le nombre de ceux qui ne croient point en elle. Jeanne aura beau dire que son rôle est fini ; elle aura beau annoncer qu'elle ne répond plus des événements ; s'il y a des revers , c'est sur elle que tomberont les murmures. Disons aussi que Jeanne soufirira de la jalousie et de l'ingratitude des chefs; il s'en trouvera plusieurs qui ne lui pardonneront point sa gloire. Nous nous bornerons ici à rindication des événements. Après le sacre de Charles VII à Reims, diverses places voisines se soumettent au roi, telles que Vailly à 4 lieues deSoissons, Laon, Neofchatel, Crespy, Compiègne , La Ferté-Milon, Château-Thierry d'où sont datées les lettres*patentes qui exemptent les villages de Domremy et de Greux de toutes taitlesy aydes et subventions à cause de la Pueelle : viennent ensuite la journée de Mont-Piloer près de Senlis où les Français et les Anglais ne purent engager entre eux que de vives escarmouches , et l'occupation de Saint- Denis où Jeanne d'Arc reçut les hommages de la multitude, a Venoient les pauvres gens vouleotiers à elle, » pour ce qu'elle ne leur faisoit point de des- » plaisir, mais les supportoltà son pouvoir. » La Pucelie suspendit pieusement ses armes devant la châsse de l'apétre protecteur du royaume. Il était beau de voir la libératrice de la France faire ainsi hommage de sa bravoure au saint patron de nos rois. On place à l'époque du passage de Jeanne à Saint-Denis un accident auquel les esprits superstitieux attachèrent one signification importante. La vierge de Domremy, qui montra toujours la plus grande horreur pour les femmes de ipauvaise vie , frappant un jour du plat de son épéeunedeces femmes qu'elle avait surprise au milieu des soldats, rompît son épée en deux; c'était la célèbre épée trouvée miraculeusement dans l'église de Sainte-Catherine de Fierbois. On vit dans cet accident un fatal présage. Le roi loi-même en fut bien desplaisant; il dit à Jearme qu'elle aurait mieux fait de prendreun^ bon baston et frapper Sessus. C'est an siège de Paris que Jeanne d'Arc rencontra le premier échec; jamais elle ne déploya plus de courage; mais ce n'est point le
NOTICE suit JEANNE D ÂBC ,
conseil de ses voix qui l'avait poussée là. €ruellemeot blessôe sous les murs de la ville, Jeanne voulut rester au poste du péril ; elle « ne s*en » voulolt retourner ne retraire en aucune manière, » pour prière et requçste que luy Teisscnt plu» » sieurs. Par diverses fois Tallèrent quérir de soy » en partir, et lui remontrèrent qu'elle devoit » laisser celle entreprise. » Il fallut que le duc d*AnJou ralloit quérir et la ramenasl iuy-méme. Il y a dans cette obstination de Jeanne d vouloir mourir sous les murs de Paris quelque chose qui révèle de Tamertume et du desespoir; la Pucelle avait à se plaindre des chefs et de l'armée , et de sinistres pensées remplissaient son ame. Les troupes françaises repassent la Loire ; on arrive à Menn-sur-Yèvre ; c'est là que « pour rendre » gloire à la haute et diviuç sagesse de grâces » nombreuses et éclatantes dont il a voit plu à » Dieu de /e combler par le célèbre ministère do » $a chère et bien aimée la Pucelle Jeanne )» d'Arc de Domremy, » Charles VII accorda des lettres de noblesse à la Jeune guerrière et à toute sa famille ; par une exception qui n'est pas difficile à expliquer, la postérité féminine était comprise dans ces lettres. La prise de Saint-Pierre~le-Monlier, à 4 lieues du confluent de l'Allier et de la Loire, et la victoire sur le célèbre Franquet d'Arras dans les environs de Lagny, peuvent être comptées au nombre des Journées les plus glorleases de Jeanne d'Arc. Que dironsnous de la défense de Compiègne où d'admirables faits d'armes ne purent sauver Jeanne de la captivité? Les deux saintes ses amies avaient annoncé à la jeune guerrière, sur les fossés de Melun, qu*elle tomberait entre les mains de Tennemi avant la Saint Jean , et la Pucelle avait répondu à sesvùix qu'elle aimerait mieux mourir que d'être prise par les Anglais. On s'étonne qu'avec la certitude de sa captivité prochaine, Jeanne ait pu montrer encore tant d'élan, tant de valeur dans les derniers combats où elle a figuré; on s'étonne que cette prédiction, dont l'accomplissement n'était point douteux pour la Jeune fille, ne l'ait point jetée dans un profond découragement ; mais la force de caractère est Un des miracles de son histoire. An moment du grand péril de la Pucelle sous les murs de Compiègne , on sonna les cloches de la ville pour appeler tous les guerriers de la garnison au secours de l'iiérofne; Inutile et dernier hommage à la libératrice de la France. Nous savons avec précision le lieu où Jeanne fut faite prisonnière ; c'est elle qui nous Ta appris : « Près du boulevart fut prinse, et » estoit la rivière entre Compiègne et le lieu où » elle fut prinse, et n'y avoit seulement entre le » Heu où elle fut prinse , que la rivière , le t)on- » levart et le fossé dudit boulevart (1). v Une des bizarres et de» tristes particularités de cette ép<vque , c'est qu'à la nouvelle de la prise de la Pu • celle , de la jeune guerrière qui avait sauvé la
(i) Interrogatoire du 10 mars 1130.
France , des feux de joie furent allumés dans la capitale du royaume et un Te Deum fut chanté à Notre-Dame ; Paris tenait encore pour les Anglais et les Boi^uignons : exemple frappant qoi révèle tout ce qu'il y a de misérable dans les partis , qui montre combien il y a loin de l'esprit de faction an véritable patriotisme.
En parlant des derniers événements de la vie militaire de Jeanne d'Arc, nous avonseu occasion d'observer que les exploits de la Jeune fille lui avaient attiré la jalousie et même la haine de plusieurs de ses compagnons de guerre. Abandonnée sous les murs de "Compiègne , et obligée de lutter avec un grand nombre d'assaillants , elle était parvenue, à force de bravoure, à gagner le pied da boulevard du pont, et les renseignements les plus probables nous disent que la Pucelle trouva la barrière fermée. Les habitants de Compiègne , qui ne connaissaient pas les mauvaises passions et ne songeaient qu'au salut de la libératrice du royaume, sonnèrent les cloches; mais les chefs restèrent sourds au tocsin d'alarme, personne ne se présenta pour défendre Jeanne. On a accusé Guillaume de Flavy, gouverneur de Compiègne, d'avoir fait fermer la barrière. Ce que l'histoire nous apprend du caractère et des mœurs de Guillaume de Flavy ne fait que donner du poids à cette odieuse accusation (2) : c'était un homme d'un cœur peu élevé; il pouvait craindre que Jeanne ne lui ravtt la gloire de la défense de Compiègne; c'était un homme de mauvaise vie, et Jeanne , qui se montra toujours si sévère en matière de mœurs , avait peut-être reproché parfois sa conduite à Guillaume de Flavy ; ce double motif avait bien pu faire naître dans son âme une idée de vengeance. Guillaume de Flavy périt tragiquement : son barbier lui coupa la gorge par l'ordre de sa femme , et celle-ci l'acheva en l'étoufTant ; un des griefs que cette dame reprochait à son mari était la captivité de la Pucelle. Cette prise de la jeune héroïne , qui causa plus de joie aux Anglais que les victoires de Crécy et d'Azincourt, peut donc être imputée avec quelque vé** rite à une trahison des chefs français : c'est là une honteuse page que nous voudrions effacer de rhistoire de cette époque. Tombée entre les mains de Lionel, bâtard de Vendôme , la Pucelle fut confiée à la garde de Jean de Luxembourg , qui commandait le siège.
Les prisons de la Pucelle, Jeanne fut d'abord conduite, avec une nombreuse escorte, au château de Beaulieu : ses voix lui disaient que sa capti* vite ne serait que passagère, et qu'elle retournerait à Compiègne ; aussi ne s'occupait-elle que des moyens de s'évader ; étant un jour parvenue à passer entre deux poutres placées dans une cloison , elle sortit de la chambre où elle était enfermée , et se disposait à sortir du château , lorsque le concierge l'aperçut et jeta un cri d'alarme ; ramenée par ses gardes, elle entra dans sa pri-
(2) Voyez les Mémoires de Duclerq.
SUKMOMMBE LA PUC£LL£ D ORLEANS.
son , eo disant qu'il ne plaisirit poi à Dieu qu'elle échappât pour cette fois^
Après cette tentative , Jeanne d'Arc fut conduite au château de Beaurevoir, à quatre lieues de Cambrai. Ce cliâteau était liabité par l'épouse et la sœur de Jean de Luxembourg. Quand on n'avait point vu Jeanne d'Arc , on pouvait avoir des préventions contre elle , surtout lorsqu'on vivait parmi les Bourguignons et les Anglais ; mais, pour ceux qui la voyaient , ces préventions ne manquaient pas de faire place à des sentiments affectueux. Enfermée dans un donjon, elle y reçut toutes lescoDSolationsque pouvaient lui donner les dames du château; toutefois ces dames, si pleines de charité, oe pouvaient voir sans une espèce de scrupule la jeune captive avec les vêlements d'un autre sexe ; elles lui offrirent plusieurs fois des habits de femme , et la pressèrent de s'en revêtir; Jeanne, persuadée que le vêtement qu'elle portait tenait à la mission toute guerrière que Dieu lui avait doottée, refusa de se rendre à leurs instances , et rieo ne fut plus douloureux pour elle que ce refus, car elle disait dans la suite , que si elle avait eu à reprendre l'habit de femme, elle l'eust plutost fait à la requête de ces deux dame$, que d*autres dames qui fussent en France, excepté sa roffne.
Cependant les Anglais , auxquels Jeanne avait fait tant de mal , n'étaient pas rassurés par sa captivité ; ils pouvaient craindre à tout moment qu'elle ne fât échangée, ou qu'on ne la délivrât en payant sa rançon : U importait è la politique anglaise de perdre Jeanne dans l'opinion des peuples et de la faire juger et condamner comme un instrument des mauvais esprits, ou comme une ennemiede l'Eglise. Le roi d'Angleterre et son conseil avaient envoyé plusieurs fois ver» le duc de Bourgogne et vers Jean de Luxembourg ; ils demandaient que la prisonnière leur fût livrée , à quoi ieelui Luxembourg ne vouloit entendre , et ne la voulait bailler à nulle /fit , dont ledit roi d^ Angleterre estoit bien mal contenir Dans le même temps , un frère Martin, maître en théologie et vicaire-général de l'Inquisition aa royaume de France , écrivit au duc de Bourgogne et au comte de Luxembourg , pour les inviter à remettre en son pouvoir la jeune captive; il demandait au nom de la foi catholique qu'on amenât par devers loi ladite Jeanne , soupçonnée véhémentement de plusieurs crimes sentant r hérésie. On engagea sans doute aussi l'Université de Paris â se mettre en avant dans cette affaire , et celle-ei se laissa facilement aller à des démarches qui s'accordaient d'ailleurs avec les passions dont elle était dominée ; elle écrivit au duc de Bourgogne, et lui demanda au nom de l'église que Jeanne fût traduite devant un tribunal ecclésiastique , comme suspecte de magie et de sortilège. Le duc de Bourgogne ne répondit point â la lettre de rUniversité.
Les Bourguignons n'avaient pas pour Jeanne d'Arc la même aversion que les Anglais. Jean de Luxembourg et le bâtard de Vendôme se montraient peu disposés â livrer Jeanne à des enne-
mis qui annonçaient trop ouvertement l'intention de la persécuter. Une seule chose aurait pu étouffer dans leur cœur la voix de l'humanité et les sentiments de la chevalerie : ils espéraient tirer de leur prisonnière une grosse rançon ; et dans les lettres de l'inquisiteur comme dans celles de l'Université de Paris, on ne parlait que des dangers de la foi , que des dangers du royaume ; on n'y disait pas un mot du prix qu'on pouvait mettre â la rançon de Jeanne.
Les ennemis de la Pocelle jugèrent donc à propos d'employer de nouveaux moyens, et de mettre en avant d'autres raisons que celles qu'on avait fait valoir jqsque là. Ce fat alors qu'on s'adressa à l'évêque deBeauvais. La Pucelle, disait-on, avait été prise dans son diocèse ; on lui représenta qu'il était de son devoir de la poursuivre, et de s'associer pour cela avec le vicaire de Tlnquisition. L'évêque de Beauvais ne fut point, comme on l'a dit, celui qui commença cette affaire odieuse , et c'est bien assez pour lui de la honte qui s'est attachée à son nom pour la conduite qu'il tint plus tard dans le procès de Jeanne : a Le roi d'Angleterre (nous » copions ici le manuscrit d'Orléans) fut conseillé » de mander l'évêque de Beauvais , auquel il fit » remonstrer que ladite Pucelle usoit d'art ma- » gique et diabolique , et qu'elle estoit hérétique ; n qu'elle avoit été prise en son diocèse, et qu'elle » y estoit prisonnière; que c'estoit â lui à en pren- » dre connoissance et en faire justice , et qu'il de- D voit sommer ledit duc de Bourgogne et ledit « Luxembourg de lui rendre ladite Pucelle, pour » faire son procès, v On ajoutait â ces représentations qu'il seroit payé telle somme raisonnable qu*U seroit trouvé qu*on devroit payer pour sa rançon : après plusieurs remontrances , ledit évêque consentit à ce que les Anglais voulaient , si on trouvait qu'il le deust et peust faire , et promit de prendre conseil de messieurs de l Université de Paris.
L'Université ne fit attendre ni ses avis ni ses démarches ; elle s'adressa une seconde fois au duc de Bourgogne, et lui représenta que la foi catholique, la France, toute la chrétienté serait en très-grand péril, si la Pucelle sortait de sa captivité sans convenable réparation ; la gloire de Dieu et lé salut du royaume exigeaient que Jeanne d'Arc fût livrée au pouvoir ecclésiastique, et remise à l'évêque de Beauvais, son juge naturel. L'Université, écrivant en même temps à Jean de Luxembourg, lui parlait des maux que la Pucelle avait faits à la religion, au royaume très-chrétien; des méfaits innumérahles de Jeanne, de Voffense par icelle femme perpétrée envers notre doux Créateur et sa foi. 'Se serait-ce pas, ajoutait-elle, un intolérable outrage fait«à la majesté divine, s'il arrivait que cette femme fût délivrée? Peu de temps après que ces lettres eurent été écrites , l'évêque de Beauvais fit présenter par des notaires apostoliques une réquisition au duc de Bourgogne et à Jean de Luxembourg. Dans cette réquisition, Pierre Cauchon, évêque de Beauvais, a bien soin