I. C. D. M., T. IIT
viére de l'Escaud), et estoit le chevalier en une courte robe noire : et , sur unes chausses d'escarlatte, portoit son emprise à sa Jambe senestre : et, après sa présentation faicte , se retrait en son pavillon, pour soy armer : et fût ledict pavillon de soye blanche et verde, et par-dessus avoit un blason des armes du chevalier^ timbré d*une dame tenant un dard en sa main : et par dessus avoit en escrlt : Qui a belle dame, garde la bien»
De l'autre part, du costé tirant à la porte de Sainct JBavon, entra Jffques de Lalain, armé de toutes armes , le bacinet en teste, la visière levée : et estoit paré de sa ootte-d'armes (qui furent les plaines armes de Lalain) et portoit les lambeaux, comme fils aisné de la maison. Il fut noblement aoompaigné : et sur tous le tenoyent de près messire Symon de Lalain, son oncle, et Hervé de Meriadet, un escuyer breton, moult bon corps, sage, et adextre en armes. Ledict Jaques seoit sur un cheval, couvert de ses armes : et descendit à pié : et marcha Jusques devant le duc, se signant de sa bannerolle. 11 estoit grand et droit : et avoit le visage beau , frais, et bien coulouré : et pouvoit avoir d'aage vingtquatre ans. Il avoit espee ceinte : et marchoit par moult bonne façon : et, après sa présentation faicte, ledict Jaques se mit à genoux, et requit au duc, son souverain signeur et maistre, au nom de Bien et de sainct George, chevalerie. Le duc descendit de 'son hourd en la lice : et Jaques tira son espee, baisa la poignée, et la bailla au duc : qui le feit chevalier : et ferit si grand coup le duc, en baillant l'acolee, que le coup fut ouy de tous ceux qui furent presens, ou de la pIusiiNurt, et puis remonta en sa place : et le nouveau chevalier se retrait en son pavillon : et furent faicts les cris acoustumés : et se retrait chacun de la lice, si-non ceux , qui demourer y devoyent : et ne demoura guéres, que messire Jehan de Bonniface saillit hors de son pavillon, sa cotte-d'armes au dos, bacinet en la teste, et sa visière close. Il portoit, à son senestre costé, une dague assez longue : et tenoit en sa main senestre une hache tresbonne, à dague dessus et dessous, et, avec ce, un targon d'acier : et en sa main dextre tenoit un long dard, léger, à la mode d'Espaigne.
D'autre part saillit hors de son pavillon messire Jaques de Lalain, le nouveau chevalier : lequel d'ores-en-avant Je nommeray au nom de chevalier : comme il appartient. Ledict messire Jaques avoit fait déclouer et oster la visiére de son bacinet : et avoit à manière d'une baviére trouée, qui Iuy couvroit le visage jusques au nez. Il avoit l'espee ceinte, dont il fut chevalier : et
MÉMOIRES d'oLIVIED DU LA MARCHE.
me semble qu*il ne portoit point de dague. Il 4ivoit en sa main senestre une targe d*acier, et une longue hache, fort pointue dessous et dessus : et en sa main dextre portoit une grosse espee, pesante ( que Ton nomme un estoc) et la poincte haut, à contrepoix, pour en faire gect : et ainsi marchèrent les chevaliers Tun contre l'autre : et getta ledict messire Jehan de Bonniface, le premier : et ferit de plain gect , dedans la targe de son compaignon : mais rien ne Fempira : et messire Jaques getta son espee, et passa assez près de la teste de son compaignon : et, le gect passé, les chevaliers s*approchérent l'un de Tautre : et segetterent les targes d'acier au^ •devant de leurs marches , pour cuider chacun empescher et nuire à son compaignon , et puis se coururent sus aux haches moult-asprement. Messire Jehan de Bonniface feroit de la teste de sa hache : et feroit haut , après le visage : dont il voyoit le plus-nud et découvert : et messire Jaques (qui fût beaucoup plus haut) rabatoit froidement, de la queiie de sa hache, les coups de son compaignon : et, en rabatant, par deux fois luy fit perdre sa hache de la main dextre : et messire Jaques getta le bout d'embas de son batton, par deux ou trois fois, après la visière du bacinet de son adversaire , et si souvent le continua, qu'il Tenferra en la visière : et ne tint pas la prise , si peu non ; car la dague rompit : parquoy ne vint autre détourbier.
Quand Bonniface congnut la froideur de son compaignon, il aventura vigoureusement le surplus : et, en fnarchant près , il abandonna sa hache : et prit la hache de messire Jaques, par le bout d'embas, de sa main senestre : et de la dextre main il tira sa dague : et haussa la main dextre, comme s'il contendist après le visage de messire Jaques. Messire Jaques se couvrit prestement d'un grand démarche : et tira sa hache hors de la main du chevalier : et sur ce point le juge getta son batton : et se mirent les gardes entre deux : et furent les chevaliers amenés devant le duc, offrant chacun de parachever, si faute y avoit. Le duc fut content d'eux : mais il ne les fit point toucher ensemble : pource que les armes de cheval n'estoyent point achevées. Si partirent tous deux à une fois hors de la lioe, chacun à son bout : et tira chacun à son plaisir : et, quant à messire Jaques, il se tira tout armé à la prochaine église de son logis : et là moultdevotement rendit grâces à Dieu : et se monstra devant, lors, et depuis, moult-bon et dévot catholique : et les deux ducs se retralrent chacun en son hostel.
Le samedy suy vant (qui fut le dixhuictiéme
Jour d'iceluy mois) les deux ducs revindrent pu la lice, pour voir les armes de cheval des deux chevaliers : et prirent la maison do juge : el au milieu de la lice avoit une toille, ponr conduire les chevaux, pour les courses de lances, qulis devoyent acomplir : et se présenta le premifr, messire Jehan Bonniface, armé et monté comme il appartenoit. Son cheval estoit couvert d'un drap de damas blanc et verd, en escarteliire : et, sur son armet avoit le bras d'une dame, tCDaut un grand volet : et seoit moul-bien à cheval : et fit aporter, après luy, deux lances ferrées : qu*il présenta au Juge : dont l'une fut ferrée d'un fer bel et bon, et commun pour la guerre, et celuj luy fut acordé, et l'autre f^ un fer à qoitre pointes, fort-closes, et celuy luy hi deffiêndB : et luy fiit dict qu'il n'estoit pas oommun à foire armes , ne passable devant Juge n'en camp clos.
Ne demoura guéres que messire Jaques de Lalaln se préseifta armé de toutes armes, fors que de la teste : sur laquelle il portoit on du* peron de bonrelet d'escarlate, moult bien de coupé, et qui bien luy seoit, selon l'habillement de lors. Son cheval estoit couvert de drap de damas gris, brodé de gros estocs, Jettans flamme de feu, et de sa lettre : qui fiit un K : qui est une lettre hors du nombre des autres. Âpres ks venoyent quatre chevaux, couverts de veloun noir, chargé d'orfaverie dorée, et blanche, moultrichement : et avoyent lesdicts chevaux cbanfirains d'argent : dont issoit une longue oome, tenant au front, à manière de lleome : et furent icelles tortivees d'or et d'argent : et les pages, qui seoyent dessus, furent vestos de drap de damas gris, brodé des devises et lettres semblables de la housseure, dont estoit oooTert le cheval dudict messire Jaques : et avoyent petits chaperons, à bourelets d'escarlatte, lesdicts pages, sur leurs testes.
Ledict messire Jaques entra en la lice, sot signant, et recommandant, de sa bannerole* moult catholiquement : et estoit fort^compaigoe de princes, et de plusieurs grans signeurs de soo lignage : et si fit sa présentation : et ftirentses lances présentées, et baillées au mareschali ^ d'autre part celles du chevalier espaignol, pwf les mettre à une mesure. Les cris et ordonnai ces furent faictes. Les chevaliers s'armértmt rt préparèrent : et leur fuirent les lancea baillées : et, pour abréger mon escrit de ce qui advint des trois ou des quatre premières courses, mo»^ Jaques de Lalain estoit armé de plusieurs rondelles, l'une sur la main, l'autre sur le eoodf du bras de la bride, et l'autre tenant au ^ gardebras, à manière d'escu ; et ledict de Bon-
MEUOIBES DOLlVlfiA DK LA UAMCHS.
niface estoit un bon coureur de lance, et.seur : et nefailloit point de trouver l'une d'icelies rondelles : et gaignoit bien trois doigts de longueur de lance, en fai3ant ieelles atteintes. Parquoy messire Jaques ne pouvoit atteindre. Si fut conseillé de faire oster ieelles rondelles : et puis recommencèrent leurs armes : et du premier coup rompirent les deux chevaliers leurs lances (qui fut la clnqiéme), et à la sixième ils croisèrent trop. A la septième ledict de Bonniface agrava le fer de sa lance. A la huictiémefeirent tous deux tresdure ateinte l'un sur l'autre. A la neuiième Bonniface rompit sa lance. A la dixième messire Jaques rompit sa lance. A l'onzième et à la douzième ne feirent point d'atteinte. A la treizième Bonniface feit une dure atteinte, et à la quatorzième aussi : et desarma messire Jaques, du grand gardebras. Si fut réarmé : et tandis ledict Bonniface faisoit regarder son cheval : et avoyent ceux, qui le servoyent, une ooustume, qu'à chascune course, ou bien souvent. Ton nettoyoit, du curetel, les quatre pies de son cheval. Si commencèrent pour la quinzième fois : et rompit messire Jaques sa lance : et Boniface agreva la pointe du fer de la sienne. A la sezième Bonniface fit atteinte. A la dixseptiéme atteindirent tous deux : et fauça de ce coup messire Jaques de Lalain le bord du gardebras de son compaignon. A la dixhuictiéme Bonniface rompit sa lance, par la poignée, A la dixneufiéme feirent tous deux atteinte en croisée. A la vingtième ne firent point d'atteinte. A la vingtunième rompirent leurs lances : et de ce coup fut Bonniface désarmé du petit gardebras de la lance. Tost fut rearmé : et de la vingtdeuxiéme course Bonniface fit atteinte. De la vingtroisiéme Bonniface rompit sa lance. De la xingtquatriéme Bonniface feit une tresdure atteinte : et messire Jaques agreva le fer de sa lance, plus d'un doigt. A la vingtcinqiéme messire Jaques rompit sa lance : et Bonniface feit une tresdure atteinte, près de la lumière du heaume. A la vingtsixiéme faillirent tous deux : et à la vingtseptième se rencontrèrent tous les deux chevaliers, si durement que tous deux agravèrent et rompirent les fers de leurs lances. Ainsi advint qu'à celle course le duc les fit prendre et amener devant luy : et leur dit que le Jour leur failloit de lumière (et à la vérité il estoit trestard), et que, ja soit que les lances n'estoyent rompues, ordonnées à rompre par les chapitres, ne les armes acomplies, toutesfois tous deux avoyent, si-bien et si-chevaleureusement besongné, quMl tenoit les armes pour acomplies, et qu'il leur prioit qu'ils fussent contens. Surquoy treshumblement merciérent
le duc : et par commandement touchèrent ensemble : et se partirent de la lice, comme frères : et ainsi furent ieelles armes achevées, au grand honneur de toutes les deux parties. Car ledict messire Jaques fit un bel et honnorable commencement de chevalerie : et persévéra si-largement eu acroissement de los et de bruit, que de son temps il n'a point esté plus grand exercice de chevalier, de luy, en toutes vertueuses œuvres : et, quant audict de Bonniface, il se monstra l'un des bons coureurs de lance, qui ait esté de nostre temps : et fut le troisién^e de la maison du duc de Milan, à qui J'ay veu faire armes : et disoit on que le duc de Milan avoit tousjours cent lances especiales : dont des trois, que je vey, le premier fût Jaques de Visque, comte de Sainct-Martin : le second fut Galiot de Baltasin : et le tiers fut messire Jehan de Bonniface, dessusdict : lequel, à la vérité, pouvoit bien estre tenu et réputé pour une bonne lance.
<xx> CHAPITBE XVII.
Comment messire Jaques de Lalain fit armes en Escoeey et de plusieurs autres particuliarites en la maison de Bourgongne,
Quand messire Jaques veit qu'il ne trouveroit plus à besongner par-delà, il s'en revint : et trouva le bon duc de Bourgongqe en sa vile de risle : qui le receut moult liement, et de grand cueur : mais il ne targea guères qu'il prit congé du duc, et par mer se tira au royaume d'Escoce : et l'acompaigna messire Simon de Lalain, son oncle, et Hervé de Heriadet> et plusieurs autres gens-de-bien : et, à ce que J'entendy, messire Jaques du Glas, frère du comte du Glas, et. ledict messire Jaques de Lalain, avoyent anciènement assenti, du vouloir l'un de l'autre, et se queroyent et requeroyent l'un l'autre, pour s'entrerencontrer : et tant fit ledict messire Jaques du Glas que la bataille fut acordee par le Roy, entre luy et messire Jaques de Lalain : mais la matière creut et multiplia tellement, qu'une bataille à outrance fut conclue, de trois nobles hommes escoçois à rencontre de messire Simon de Lalain, de messire Jaques de Lalain, et de Hervé de Meriadet : et se devoyent faire ieelles armes à une fois, devant le roy d'Escoce : et, quand vint le Jour de la bataille, le Roy les receut en lices closes moult-honnorablement : et, combien que je ne veisse point ieelles m*mes, si m'est il force de ramentevoir aucunes cérémonies qui là advindrent, pour exemple au temps avenir.
MEMOir.Ks dou^vibu de la marche.
Car il y eut trois choses mémorables, sans la bataille : qui fût moult fièrement combatue, d'un oosté et d*autre. La première fut, que, quand les trois de Tbostei du duc de Bourgongne furent tous armés, chacun sa cotte-d*armes en son dos, et prests pour partir, et pour entrer en la bataille, messire Jaques de Lalain parla à messire Simon de Lalain son oncle, et à Meriadet : et leur dit, « Messieurs et mes fîrères, en » oeste belle Journée vous sçavez que c'est à » mon emprise que sommes venus en ce royau- » me, et que de pieça a esté la bataille aoordee » à messire Jaques du Glas : et, combien que » chacun de nous peut aider à son compaignon, M Je vous prie et requier que, pour chose qui »> aujourdhui m'avienne, nul de yous ne s'en- » tremette de me secourir : car il sembleroit • qu'eussiez passé la mer, et que fussiez entrés w en ceste bataille seulement pour moy aider, I» et que vous ne me teinssiez ou congnussiez » pas homme, pour soustenir Tassaut et la ba- » taille d un seul chevalier : et, en tiendroit » chacun moins compte de moy et de ma cheva- » lerie. • Sur celle requeste saillirent de leurs pavillons les champions, armés embattonnés de haches, de lances, d'espees, et de dagues : et pottvoyent des lances getter, ou pousser, chascun à son choix.
Les deux messires Jaques, du Glas et de Lalain, estoyent au milieu pour eux entrerenoontter. Ce qu'ils feirent : et à la main dextre estoit messire Simon de Lalabd : qui devoit rencontrer à rencontre d'un escuyer escoçois : et Meriadet à rencontre d'un chevalier, moult puissant homme et renommé : mais ils se trouvèrent au relK)urs : tellement que le dievaller estoit à l'endroit de messire Simon : et alors Meriadet { qui desiroit d'aborder à celuy, à qui il estoit sorti , sans avoir regard à la force, n'a la renommée d*iceluy) traversa pour soy venir mettre devant iedict messire Simon, à rencontre de son homme : mais ie bon chevalier froidement et asseurément se retourna devers Meriadet : et lui dit : « Frère, chacun se tienne à ce qu'il ren- » contre : et Je feray bien, si Dieu plaist. » Et se remit Iedict Meriadet devant son homme : et est la seconde chose , que Je desiroye à ramentevoir. Les champions se prirent à marcher les uns contre les autres : et, pour ce que les trois du parti de Bourgongne doutèrent que la place ne fust fort empeschee de tant de lances, tous trois à une fois gettérent leur lances derrière eux (qui est la troisième cause de mon récit) et prirent les haches, et coururent sus aux Escoçois : qui venoyent de poux de lance : mais rien n'y profitèrent : et, combien que tous combatis-
sent à une fois, si ne puis Je parler des aventa* res, que de Tun après l'autre.
Les deux messires Jaques, du Glas et de Lalain, alx>rdérent l'un à l'autre : et tellement sV prochèrent, et se pressèrent de si-pres, que de tous leurs battons n'en demeura nuis , n*à lun n'a l'autre, fors une dague, que tenoit TEscocois : et Iedict messire Jaques le tenoit [lar le bras, près de la main dont il tenoit ladlcte dague, de si-court, que l'Escoçois ne se poovoit aider de sa dague : et le tenoit de l'autre main pardessous les aisselles : tellement qu'ils se toornoyoient l'un l'autre parmi la lice à force de bras : et dura longuement. Messire Simoa de Lalain et le chevalier escoçois furent deux poissans chevaliers : et n'estoyenttous deux guéresduits de soubtivetè de Jeu de haehe : et, comme deni chevaliers vaillans, et hardis, se queroyent Ton l'autre, et se trouvoyent si-souvent, qu'en pea d'heure ils empirèrent les visières de leurs bacinets, et leurs lettons et leurs hamois, des coups qu'ils avoyent donnés et receQ$:etperdoyent peu de terre l'un sus l'autre.
De l'autre part aborda Hervé de Meriadet: et vint l'Escoçois pour atteindre Iedict de Meriadet de poux de lance : mais Meriadet détouna le coup, de la queue de sa hache : tellement que la lance cheut à l'Escoçois hors de ses maios: et le poursuyvit Meriadet si asprement, qu'avant que l'Escoçois eust détroussé sa hache, il entra dedans luy, et d une'attrappe le porta par terre : et démarcha iedict de Meriadet, pour laisser relever TEscoçois : qui fut viste, léger, et de grand courage : et se leva vistement:€t courut sus audit de Meriadet pour la seconde fois : et Meriadet (qui fût homme , et Ton des à redouter escuyers de son temps, de force et de légèreté , froid, et adextre en armes, et a luitte) receut l'Escoçois froidement et de grand aguet : et tost après fit une entrée sur TEseo* çois : et de celle entrée luy donna si-grand ooopt qu'il le porta par terre, de coup de hache: et prestement se culda l'Escoçois relever : mai^ Meriadet luy donna de la palme, et du genoail, contre le derrière : et derechef le fit choir à l)ouchon , contre le sablon : et , nonobstant la requeste que luy eust faicte messire Jaques de Lalain, Iedict Meriadet, voyant la luitte des deux chevaliers, marcha pour aider Iedict messire Jaques : mais le roy d'Escoce gettason batton : et furent départis , Iedict Menadet franc en sa bataille : pour secourir ses compaignons à son plaisir. Or combien que ce soit contre mon ordre commencé , et que J'escri ceste bataille sans l'avoir personnellement veué, Je Tescrii neantmoins, à la vérité par le raport d'Eacoçois,
et de ceux de iiostre i>arU : et si le puis rementevoir sans méprendre : car je yei charger, audit messire Jaques, l'emprise , dont celle belle aventure et autres sont advenues.
Messire Jaques de Lalain et ses oompaignons retournèrent par Angleterre : et là porta ledict messire Jaques son emprise à la court , devant la personne du roy Henry, et parjny le royaume : et dont le cdnseil ne se contenta poinct, disant que ce n'estoit pas la coustume du royaume, que nul esti'anger, ou privé, portast, ou levast, enseigne , ou emprise d'armes , sans premier obtenir congé et licence du Roy, ou de son connestable. Ce fut dict et reroonstré audict messire Jaques, par moyens. Sur quoy il respondit qu'il estoit aucunement contrainct à ce faire, pour raison de ce que par veu et par commandement il avoit empris de porter icelle emprise, par la plus-part des royaumes chrestiens : et , s'ainsi avenoit qu'en demandant congé à chacun roy et à chacun royaume, avant porter ladicte emprise, on le luy refusast, en ce cas il ne pourrolt son emprise, ne ce qui luy est commandé fournir et achever : et pourroit, par le refus, désobéir à telle personne, qu'il almeroit mieux mettre tout le demourant du monde en murmure contre luy. Geste response contenta fort les gens-de-bien, et plusieurs non.
Finalement partirent les trois compàignons, de la court du Boy , sans ce qu'audict messire Jaques fust offert aucun allégement à son emprise : et s'en revindrent à Sandewic, pour r'entrer en mer, et revenir es paîs du duc de Bourgongne : mais un escuyer anglois, nommé Thomas Que (qui venoit de Galles, et n'estoit pas à court, du temps qu'y fut messire Jaques), sachant qu'il avolt porté emprise au royaume d'Angleterre, sans estre levée ne touchée (fust par congé da Boy, ou autrement ) de grand et de noble vouloir, à toute diligence , vint après ledict messire Jaques : et le trouva desja en son navire, prest pour faire voile : et vint, en un petit bot , aborder au navire : et fit dire audict messire Jaques, que ja à Dieu ne pleust, qu'un si-noble et tant-renommé chevalier, comme luy, se partist du royaume d'Angleterre, sans avoir alegeance de son désir : et qu'il venoit là pour toucher à son emprise : et le prioit qu'il luy laissast ses chapitres : et il luy promettoit, que, dedans six semaines après, il passeroit la mer, et, en la présence et sous le jugement du duc de Bourgongne , il acompliroit audict messire Jaques, à l'aide de Dieu, le contenu de ses chapitres. Finalement ledict Thomas toucha l'emprise : et luy furent les chapitres baillés : dont il s'aquitta honnorablement, comme l'on vçrra
cy-apres : et ledict messire Jaques fit tirer les ancres, et faire voile : et vindrent descendre a TEscluse : et trouvèrent le duc à Bruges : qui les reo^ut en bonne chère.
En ce temps , ou à peu près, mourut à Brucelles madame Katherine de France , comtesse de Gharolois : et fut enterrée à Saincte Goulle honnorablement , comme il appartenoit à fille du roy de France : et furent faictes de grandes dévotions pour elle et pour son trépas : et s'aquitérent le duc et la duchesse merveilleusement vers elle, en sa maladie : car le duc eut toujours, en sa maison, deux des meilleurs médecins du roy Charles de France, pour penser et avoir regard au faict de madicte dame, en sa maladie : et emporta à sa mort grandes plainetes, et grands regrets : car elle estoit vertueuse princesse. Dieu en veuille avoir l'ame.
En cedict temps, ou bien tost après, le duc maria sa fille naturelle, madame Marie de Bourgongne, au slgneur de Ghamy, son second chambellan : et furent les plus belles noces , pour un jour, que je vey onques : car à la jouste (où joustérent les plus grands) chacun porta son escu , armoyé de ses armes, et son timbre : et devez croire que les houssures estoyent riches : et mesmes les princes et les slgneors, qui ne joustoyent point, s'estoyent acompaignés et assortis, à leurs despens, des plus gensnle-bien de la maison : et fût une feste de grand coust, et de grande mission : et , deux ou trois jours après, le signeur de Temant requit à monsieur de Bourgongne , que je m'en allasse aveques luy : et me tira hors de page : et ta mis escuyer-pannetier du duc : et ainsi je ren compte coDune je suis venu en ceste maison, temps pour temps.
En ce mesme temps l'archevesqne de Goulonge meut une guerre à rencontre du duc de Gléves, pour la vile et signeurie de Zoust (la* quelle il disoit à luy appartenir), et amena grosse armée contre le duc de Gléves, comme Behaignons, Hongrois, et gens de toute nation. Mais Jehan, monsieur de Gléves, se bouta audict Zoust : et assembla grand noblesse de sou« doyers : et si-bien deffendit et luy et sa vile^ qu'il en partit à son honneur : et soustint grand assaut : et s'y porta chevaleureusemei^t : et le duc de Bourgongne, sachant son neveu de Glév ves en tel danger, et que le père ( qui vivoit 1 n'estoit pas homme pouc donner à son fils grana confort, feit une armée, conduite et menée par monsieur Louis de Sainct-Pol , et monsieur le bastard de Bourgongne, en intention de lever le Siiége : mais le vieil duc de Gléves fit rompre les ponts, et les passages par son pals : afin que la«
MBMOIBES d'oLIVIKB DB LA MARCHE.
dicte armée D'y entiast : et neantmoins si-bien prit, que le Jeune due de Gléves soustint celle p:uerre si^hevaleureusement, que l'archevesque de Ck>uloDgne en ramena ses gens, et abandonna son siège : et ainsi fut celle guerre achevée. En celuy mesme temps monsieur Charles de Valois, duc d'Orléans, se retira en Bourgongne : et fit une armée , pour envoyer , à haste , eu Piémont. Par le consentement du duc de Bourgongne, Jehan de Ghalon, signeur d'Arguel (qui avoit cspousé la nièce dudict duc d'Orleàns) , leva aucuns Bourgongnons : et fût son lieutenant Philibert de Vaudrey , moult-vaiilant et diligent escuyer Bourgongnon , et dont dessus est faicte mention en la guerre de Luxenibourg, et feit venir le duc d'Orléans la duchesse , sa femme , en Bourgongne : laquelle estoit sœur du duc de Gléves et nièce du duc de Bourgongne , et fille de sa sœur , comme de4ssus est dict : et luy donna le pais six mille francs , pour une fois: et fit au pals moult-grande chère : et de ce temps Je fey un tour en Bourgongne , de Ja grâce du duc d'Orléans : qui me fit et monstra moult-grande privante : et ce à cause qu'il estoit moult bon rethoricien , et se delectoit tant en ses faicts comme en faictsd'autruy : et certes en celuy temps , et en mon Jeune avenir, c'estoit mon principal passetemps : et y persistoye de Jeunesse paroysiveté, et loisir, et par la bien-heuree paix , qui estoit universelle es pais du duc, mon souverain signeur et roaistre. Quand l'armée du duc d'Orléans (que leva et conduisit le signeur d'Arguel ) fût aprestee , ils tirèrent en la comté d'Ast, et depuis entrèrent plus-^vant en pals : et coururent la rivière de Gennes , par terre et par eaue , en faisant guerre aux Miiannois, et à leurs alliés, et ce par la mort du duc Philippe-Maria , Jadis duc de Milan : lequel estoit nouvellement toèpassè : et se disoit , et dit encores , le duc d'Orléans duc de Milan , pource qu'il disoit qu'il estoit fils d'une fille de duc de Milan, et en prit le tiltre et les armes : et , d'autre costé , le due Louis de Savoye ( comme cy-dessus est declairè au chapitre de pape Félix ) se disoit duc de Milan , par certain traité , faict par le duc Philippe-Maria , quand il prit et e^[K)usa la sœur du duc Louis de Savoye : et ay bien soeu , que , si le duc eust esté bien actif, ou bien servi , il eust eu grande part à ladicte duché : car les Miiannois l'avoyent en grande amour et crainte : et furent les armes du duc de Savoye par les Miiannois mises aux portes de Milan , plus de douze Jours : mais le duc Louis fut homme de petit effect en armes : parquoy il perdit celle belle adventure.
D'autre part le comte Francisque (i) fut vaillant, subtil , sage , large , et abandooDé. Si se knit sus : et si-longuement guerroya les Miiannois , l'une fois par traité , et l'autre puguerre, que finalement il fût duc de Milau : et après luy l'est son fils :et , au regard de l'armée de Bourgongne (que mena monsieur d'Arguel, pour le duc d'Orléans), ils s'en revindrentpar defaute de payement , à grande perte , et saos profit : et ledict signeur d'Arguel se gouverna vaillamment de sa personne : mais il vendit piasieurs des belles signeuries , à luy appartenans: dont le prince d'Orange, son père , M malcontent : et tout racheta, au profit de deux fils^qn'il avoit de la sœur du oomted'Armignac : qu'il avoit espousee : dont grand dommage et grande question avint puis à la maison de Chalon : comme l'on pourra çy-apres veoir. En ce temps maria le duc Philippe mademoiselle Marie de Guel* dres , fille de sa niéoe la duchesse de Gueldres. au roy d'Ëseoce, un moult beau chevalier, Jeune et vertueux roy : et fut celuy, qui avoit la moitié du visage rouge. Si envoya le due la dame en Escoce , par mer ,- moult-richement et noblemient acompaignee de chevaliers , de dames , et de nobles hommes. En ce temps le bon duc et la duchesse , de leur grâce , me mirent et ordonnèrent en estât d'escuyer trencbant, a>^ ques monsieur le comte de Gharoloia, leur seul fils , et àrpresent mon souverain signeur et maistre.
OOO GHAPITBE XVm.
Du pas de la Pèlerine, tenu par le signeur de Eaubourdin : et des armes fautes eïïtn le signeur de Latain et un Anglais ^ <ferM/ le duc de Bourgongne,
Au temps dessus-dict, messire Jehan, bastard de Sainct-Pol , signeur de Haubourdin (qui fu* de son temps un moult chevaleureux chevalier tint un pas , pour faire armes , près de Sainct- Omer, le terme de six semaines, luy sixième de compaignons (qui se nommoyent pèlerins) , et se fonda son pas et emprise sur la belle pèlerine : lequel pas il fit signifier par tous ie^ royaumes et pays voisins : et s'atendolt d'avoir beaucoup de gens-de-bien, et principalement du royaume de France : mais ainsi advint, ^ l'on commença des lors à murmurer , tant de in paix , comme des trêves , et par François et par Anglois : tellement que chacun se disposa pour la guerre : et vindrent à celuy pas peu de gfns
(1) FrançoU Sforce.
ME&IOIHES J)OU\IBB DB JLA MÀRCRE.
Toutesfois , pour soaveuance d'icelle noble emprise ^ pour patron y et doctrine aux entrepreneurs à venir , et pour recommendation du noble chevalier , et de ceux qui Tacompalguérent , et qui emprirent aveques luy , ensemble des nobles hommes , qui à celuy pas vindrent à la noble épreuve ^ J'ay cy-aprés enregistré Tordre f et les armes dudict pas, ainsi qu'il s*ensuyt.
Au perron de la pèlerine arriva un grand chevalier aiemand , du pais de Souave : qui pouvoit avoir cinquante ansd'aage. Le chevalier fit toucher Tescu de Lancelot du Lac : et luy fût jour baillé pour combatre , selon le contenu des chapitres : et vint le duc de Bourgongne, et monsieur le comte de Gharolois , son fils , au lieu de Sainct-Omer , eiusembie la signeurie : et furent les lices drecees , et le perron élevé de pierre y moalt-solennellement : et là furent atachés les deux escus , l'un de Lancelot du Lac, et l'autre de Tristan de Leonnois : et forent icelles lices drecees emmy les champs , dessus le grand chemin , tirante Calais. Le lieu fut noblement préparé pour le duc , comme signeur et juge : et , environ neuf heures , le chevalier aiemand , armé de toutes armes, la cotte-d'armes en son dos, le bacinet en la teste , et monté sur un cheval œuvert de ses armes , se présenta moult asseurément : et puis entra dedans son pavillon : et ne demouraguéres qu'entra en la lice le signeur de lIanbottrdin.Il avoit devant luy six escuyers, vestus de blancs manteaux , portans le bourdon en brodure, devant et derrière : et servoit à deux fins : l'une pour mistere de la pèlerine : et se nommmoyent pèlerins : et communément tous pèlerins chargent le bourdon. Secondement ,e*estoit la devise , de tous temps , dudict signeur de Haubourdin. Ces six escuyers estoyent délibérés de faire armes , et de soustenir et deffendre iceluy pas , si besoing faisoit : et se nomnioyent Jehan du bois , Anthoine de Herin , Anthoine de Loman , etc. Apres iceux venolt le signeur de Haubourdin : qui se faisoit nommer le chevalier de la pèlerine. Il estoit armé de toutes armes, le bacinet en teste, et la visière close , pour non estre veu , ou congnu. Il portoit sa cotte-d'armes, des armes de Lancelot du Lac, à la bande de Benouhic, et, au demourant , fut grandement acompaigné : et son cheval de mesmes pareures et les escus et blasons, qui furent à l'entour de son pavillon , semblables : et devant la personne du duc , à sa présentation , se fit nommer le chevalier à la péleriue , et non autrement.
I^ duc le receut, et bienveingna : et le signeur de Haubourdin se tira en son pavillon :
et tantost vindrent les gardes : et ftirent les crL^i et cérémonies, acooustumees , et appartenans en tel cas, faictes et acoroplles. Deux haches furent présentées au chevalier aiemand : qui choisit : et l'autre fot i)ailiee à l'entrepreneur. Si saillirent les chevaliers hors de leurs pavillons , et tous deux visières baissées. Les deux chevaliers s'assemblèrent au milieu de la liée et s'entrerencontrerent moult-fiérement : et , aii regard de la personne du chevalier aiemand, il estoit grand, et bel homme d'armes : et , combien qu'il fost vieil , si se monstroit il prompt , et de noble courage : et queroit fièrement son compaignon , sans toutesfois estre guères duit , n'apris du Jeu de la hache : et l'entrepreneur soustenoit et rabatoit moult froidement, et asseurément , comme celuy, qui autresfois avoit esté en celuy estroit passage de corobatrè , en champ clos , et sous jugement : car il avoit combatu, en la vile de Sainct-Omer , un chevalier d'Espaigne, nommé messire Gotière , Tun des plus redoutés chevaliers de toutes les Espaignes. Finalement , tant chevaleureusement se requirent les deux chevaliers, qu'en peu d'heure furent leurs armes acomplies : et getta le duc le batton , comme juge : et à celuy pas ne vint autre noble homme faire armes ( dont l'entrepreneur fot moult déplaisant , et ses eompaignons) , combien que plusieurs eussent promi»de venir.
Toutesfois messire Bernard de fieame, un moult beau chevalier, bastard de Foix, se mit en chemin , pour venir au pas dessus-dict : mais une maladie de fièvre le prit : parquoy il ne peut venir au temps que le pas estoit limité : mais le signeur de Haubourdin , entrepreneur, luy fit sçavoir que , quand il pourroit venir , il le recevroit, comme s'il fust venu au pas. Ce qu'il fit depuis : comme l'on verra cy-apres.
En ce temps , l'escuyer anglois , nommé Thomas , passa la mer : et vint à Bruges , pour combatre messire Jaques de Lalain , comme il luy avoit promis au lieu de Sandvic : ainsi qu'il est cy-dessus escrit et declairè. Ledict messire Jaques fot moult-joyeux de sa venue : et forent les lices préparées sur le vieil marché de Bruges : et au jour qui fot baillé par le duc de Bourgougne , juge en ceste partie, le duc et sa signeurie vindrent sur la lice , qui moul^noblement estoit parée : et n'est pas à oublier que sur le pavillon , qui fot tendu par ledict messire Jaques de Lalain , avoit un cerf couché de brodure. Celuy cerf portoit seize cors : et à chacun cor avoit une bannière , dont estoit issu ledict Lalain , et dont les deux premières forent du père (qui estoit chef et signeur de Lalain) , et
■EMOIRBS DOLIVIBB DE LA MARCHE.
Tautre de Crequi , da costé de la mère. Ainsi monstra ledict messire Jaques trente deux bannières : dont il estoitissu directement du père et de la mère , sans entremesler, entre les deux mariages , aucune aliance d'autre nature , ou condition, fors toujours de bannière en bannière : comme dict est. A la requeste de Fescuyer anglois , la comtesse d'Estampes et toutes les dames de la court furent présentes à veoir Icelles ormes : mais la duchesse n'y voulut point estre : n'aussi je ne Tavoye jamais veu avenir, et mesmement à faire armes de piè. Toutesfols les dames y furent à celle fols,
L'Anglois estoit acompaigné de tous les chevaliers, et escuyers de l'hostel de la duchesse : et se présenta tout désarmé ; et puis tira en son pavillon. D'autre part vint messire Jaques de Lalain, acompaigné du baron de Beaujeu, neveu du duc, et d'autre moult grande signeurie, ses parens et amis : et me souvient que, pour faire honneur au noble chevalier, ledict signèur de Beai^eu, le signeur de Ravastin, le bastard de Bourgongne, et moult d'autres signeurs et nobles hommes, s'estoyent pores de robes de satin gris, et pourpoints de cramoisi : et venoyent deux à deux, devant le chevalier, qui estoit adextrè des deux princes dessus-dicts, cousins germains. Il estoit vestu d'une longue robe de celle pareure : et estoit armé de son hamois de jambe seulement, et, à l'entrée de la lice, se signa à piè : et en teFordonnanoe marcha Jusques devant le duc, son souverain signeur et juge : qui le récent : et s'en retourna en son povillon. Devoirs, cris, et cérémonies furent foictes : et tondis chocun chompion envoya présenter son batton au juge : car chacun pouvoit porter telle hache, et de telle façon, que bon luy sembloit ; mais le bon duc avoit acoustumé, luy-mesme, de visiter liBS battons, dont l'on devoit devant luy combatre, ou faire armes : pource que pour rien n'eust voulu souffrir que sous son jugement nulle chose mal-enseigneuse, ou de fraude, eust esté faîcte. Messire Jaques fit présenter une longue hache, à poincte dessus, et d'un costé un bec, qu'on dit de faucon, et de l'autre un mail rond, à trois pointes de diamant : et, au dessous de la hache, une bonne forte dague : et la hache de l'Anglois fut une forte hache, pointue dessous, et un grand taillant, d'un costé, et de l'autre un long mail : et plus bas avoit rondelle, pour la garde de la main : et dessous fut pointue d'une courte dague. Les battons furent raportés, et les gardes ordonnés.
L'Anglois saillit hors de son pavillon, armé de toutes armes, sa cotte-d'armes vestue, le bacinet en là teste, la visière bien close et fermée ; et
portoit sa hache, sa main dextre année, coo* verte de la rondelle de la hache : et ponvoUn légèrement juger qu'il estoit délibéré de faire sa bataille de la teste de la hache. D'autre part saillit messire Jaques de Lalain, armé, sa cotted'armes vestue : et en sa teste avoit une petite sallade de guerre, toute ronde : et avoit le visage et le col tout découvert : et portoit sa hache pra de luy, et à contre poix, pour assaillir et pour deffendre, duquel des deux bouts, dont ilverroit son avantage : et, en marchant froiâemeDt, s'agenouilla devant le duc : et l'Anglois marchoit fièrement, et de grand courage : et, à IV border, messire Jaques luy getu un estoc à la Visière, de la queue de sa hache : mais il ne l'enferra point : et l'Anglois feroit de toute sa force après ledict messire Jaques : et feroit de mail, de taille, et d'estoc, après le visage, qo'O voyoit nu et découvert : mais le chevalier sçavoit marcher et démarcher : et estoit si-adroit, et si-chevaleureox, que l'Anglois ne profitoit rien en son assaut : et, quand il voyoit soo avantage, il donnoit à tour de bras, de la teste de la hache, sur le badnet de l'Anglois : et par plusieurs fois l'atteindit de coups si-poisans, qu'un moins -puissant Teust à grand mechef soustenu, sans cheoir à terre : mais FÂDglois avoit assez puissance, et beaucoup harderoent et courage : et, quand il veit que le chevalier l'assailloit si-fiérement, il amodera sa bataille: et se gardoit et contregardoit froidement, plos qu'il n'avoit commencé : et messire Jaques poursuivoit moult-flérement : et avintqoeie dict messire Jaques getta, du bout d'emlMsde sa hache, pour cuider enferrer l'Anglois ea la visière : et l'Anglois getta l'estoc de la teste de sa hache au-devant du coup : et trouva, par nechef, le gantelet dudict messire Jaques oQvert : et la dague, trenchante et ague, luy percea le bras senestre, rez à rez de la main, tout outre. Messire Jaques retira son bras (quisaignoità moult-^rand randon), et cuida rempoignersa hache, d'une grande démarche : mais il œ se peut de la main aider : car il av<rft les nerft coupés, ou grevés.
Quand le bon chevalier se vdt en tel parti, il mit sa hache sous son bras senestre, la qneoe devant, à la manière qu'une femme tient le batton de quoy elle file : et de la main dextre, à l'aide de la hache, rabatoit tous les coups, que l'Anglois gettott sur luy, fors d*e$toc, et de mail. Lequel Angfois avoit recommencé son as* sault moult-fier et moult-aspre : et le dievalier levoit, à la fois, le bras blessé, et secouoit le gantelet : et sembloit à d'aucuns qu'il le faisoit pour remettre son sang au corps, dont il pndoi^
MÉMOIBES d'OLIVIEB B£ LA MABCUB.
largement : et sembloit à d'autres qu'il vouloit inonstrer au duc, son signeur et Juge, qu'il ne luy aloit que bien, et qu'il leur laissast achever : et est bien besoing que je touche de la constance du bon Juge, le noble duc dessusdict : car il ne faut pas ignorer qu'il n'aimast cordialement ledict messire Jaques, son suget et son serviteur, et telle apparence de chevalier, de beauté et d'épreuve, que l'on ne nommera nulle part de meilleur chevalier de luy : et il le voyoit en tel danger, qu'il ne se pou voit aider que d'une main : et n'est pas à douter, si l'Anglois eust esté en tel danger ou pareil, que le duc n'eust incontinent rompu la bataille : mais il ne vouloit pas estre noté, en son jugement, d'avoir départi les champions, à l'avantage de l'estranger, et en oontregardant son serviteur. Si remit le tout en la fiance qu'il a voit en Dieu, et en la chevalerie de son chevalier : et laissa les armes parachever; selon le contenu des chapitres et de l'emprise, acordee et conclue par les parties ; dont il avint que messire Jaques de Lalain (qui froidement et par grande asseurance soustint l'assaut de l'Anglois) getta la queue de sa hache, entre la hache et le corps de son compaignon : el entra près de luy : et, de l'entrée, il rua le bras navré au col de son homme, et de la main dextre le prit par le gros du bacînet. L'Anglois estoit poisantement armé : et messire Jaques l'estoit légèrement : et ainsi tira son compaignon de toute sa force, et d'une grande démarche : et de ce coup rua l'Anglois, la visière dedans le sablon, et tout plat estendu : et prestement, sa hache au point, se tira devant le juge. L'Anglois Alt relevé par les gardes, et fut amené devant le duc : et disoît qu'il n'avoit pas esté abbatu de tout le corps à terre, et qu'il n'estoit cheu qu'à genoux, et à coudes. Si ftit devant le mareschal la matière mise en preuve ; et fut prouvé, par nobles hommes, qu'il estoit cheu de tout le corps à terre, et que les armes, par celle cheute, estoyent deûement acomplies. Si touchèrent ensemble : et, avant que l'on partist de la lice, en la présence du duc, des dames, et des signeurs, fut crié un noble pas d'armes, dont ledict messire Jaques estoit l'entrepreneur : et lequel pas fut depuis gardé et soustenu par ledict messire Jaques, au lieu de Ghalon sur la^Sosne, un an entier.
OOO