‹ Les mémoires de Messire Oliver de La MarcheChapitre 63 sur 157 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

Comment le signeur de Haubourdin, contintiant son entreprise dupas de la Pèlerine , ^t armes contre le hastard de Beam,

En celuy temps, et assez tost après, et avant

que l'on ostast les lices, préparées pour les armes dessusdictes, messire Bernard de Bearne, bastard deFoix, arriva à Bruges : et fut l)aillè jour à luy, et au signeur de Haubourdin : qui se nommoit en ceste partie encores le chevalier de la belle Pèlerine, en continuant l'emprise de son pas, tenu empres Sainct-Omer : comme il est cy-dessusescrit : et, combien que ledict signeur de Haubourdin se nommoit comme entrepreneur, toutesfois, pource que ledict messire Bernard vint hors dû temps que le pas estoit limité, les deux chevaliei*s d'un commun accord muèrent la forme des chapitres en autres armes : et pouvoyent chacun apporter telle hache qu'il luy plairoit : et devoyent getter un gect de lance, et combatre desdictes haches, jusques à batton perdu, ou estre porté l'un par terre.

Au jour ordonné, messire Bernard entra en la lice, armé de toutes armes, la cotte-d'armes de Foix vestue, à la barre traversant, comme il appartenoit à bâstard de celle maison : et ainsi se présenta, et puis ala en son pavillon. Tostapres entra le signeur de Haubourdin, la cotted'armes de Lancelot du Lac au dos, le bacinet en là teste, la visière close, et devant luy les six escuyers qui en habit de pèlerins Tavoyent acompaigné au pas de la Pèlerine : et se pré- * senta devant le duc, et le menoit le signeur de Temant : qui le présenta, comme chevalier dé la Pèlerine : et puis se retrait iceluy chevalier en son pavillon : qui fut armoyé des armes de Lancelot, à la bande dé Benouhic. Tantost après chacun des deux champions envoyèrent présenter les battons, dont ils devoyent combatre : et fut la hache du chevalier à la Pèlerine, un becde-faucon commun, à bonne et poisante dague dessus et dessous : et celle, que fit présenter messire Bernard j fut une hache à bec-de-faucon commun : mais la dague de dessous fut longue et déliée, et de façon telle, qu'elle pouvoit le- ' gèrement entrer es trous de la visière d'un bacinet, et de sa longueur pouvoit porter grand dommage au visage de son compaignon. Le signeur de Haubourdin fut averti de la subtilité de ladicte hache. Si dit qu'il ne donneroit pas à son compaignon tant de peine, que de perser la visière de son bacinet : et prestement le fit dèdoiier, et ester de tout poinct, si que le visage luy demeura tout découvert : et fit ester les blasons qui estoyent sur son pavillon (qui furent de Benouhic), et y demourérent autres blasons, des armes de Luxembourg, à la bande traversant de Lusignan.

Quand les gardes furent venus , et cris et cérémonies faictes et acomplies, le hastard de Bearne saillit de son pavillon , la visière dose ,

M£MOinES UOLIVIEB DB LA MAnCltB.

la lance au poing dextre , et la hache et le targon d'acier à la senestre : et estoit grand chevalier et puissant. D*autre part saillit le bastard de Sainct-Pol , ai*iné de toutes armes, la cotted'armes , des armes de Luxembourg, au dos , bacinet en teste, sans visière, n'autre couverture , ou aide au visage : et estoit embattonné de lance , et de hache , et aidé d'un targon d'acier. Fièrement marchèrent les deux chevaliers l'un sur l'autre : et getta lesigneur de Haubourdin sa lance , le premier : et ledictmessire Bernard démarcha eu costiére, si qu'il nefut assené : et de celle démarche brandit sa lance , et getta sur son compaignon ( qui moult vistement poursuivoit son get , le targon devant luy , par couverture ) et advint de celuy get , que le signeur de Haubourdin fut atteint sur le bord , en dehors , de sa targe : et glissa le coup , et vint atteindre sur le costé senestre, un peu au dessus du faux du corps i et perça le hamois : et entra le fer très-profond en, la chair dudit signeur de Haubourdin : et lors, du bras senestre , tost et asseurement , Il escouit la lance jus : qui tenoit assez fort dedans le hamois.

Le get passé , les chevaliers se gettérent les targons au-devant des jambes, pour chacun cuider empescher ou nuire son compaignon : et puis se coururent sus aux haches moult-asprement : et contendoit fort messire Bernard après le visage, qu'il voyoit nu et découvert : et y rua plusieurs fois , et plusieurs coups.: mais le signeur de Haudourdin rabatoit froidement les coups dudict messire Bernard : et ne demoura ^uéres que ledict signeur de Haubourdin entra sur messire Bernard, et de sa main senestre prit la hache de son compaignon : et messire Bernard cuida prendre celle du signeur de Haubourdin.: mais il n'y peut avenir. Si prit, de la main dextre, le signeur de Haubourdin par le bacinet , en faute de la visière : et ledict Haubourdin qucrolt après le pié , du bout de sa hache, qu'il tenoit d'une main : mais rien ne Tempira : et en cet estât furent les deux chevaliers assez longuement , tastant et essayant , en leur puissance, d'avoir aucun avantage chacun sur son compaignon : et le duc, voyant les deux chevaliers entiers l'un envers l'autre , getta le batton , et les fit départir : et partirent de la lice tous deux à une fois , et chacun par son bout :• et ainsi furent icelles armes, à pié, achevées , et celles de cheval mises au lundi prochain.

Celuy Jour comparurent les deux chevalieA devant le duc , leur juge en celle partie : et , au regard du bastard deBearne,il avoit quatre (*hevaux couverts treshonnestement et richement : et le bastard de Sainct-Pol avoit, pour

l'acoropaigner, le signeur de Ravastain , le signeur de Grequi , et le signeur de Temant, tou» trois chevaliers , et frères de l'ordre de la Toison : et furent leurs chevaux couverta de trots couvertes de soye , et de brodnre, telles qu'il avoit préparées pour courre à son pas , selon que l'on toucheroit les escus : et fut le cheval dn signeur de Bavastain couvert d'une couverte faicte de bourdons et de coquilles : qui ftat Tancienne devise du signeur de Haubourdin , en signifiant qu'il estoit serviteur de la Pélerior. Le cheval du signeur de Grequi estoit eouvert des armes de Lancelot du Lac> à la bande de Benouhic : et celuy du signeur de Teraant de$ armes de Palamédes : et, au regard dn signeor de Haubourdin , son cheval estoit couvert d'orfa verie, tresrichement : et d'abondant, en lien de la resne du cheval , y avoit une grosse chaioe d*or, que l'on extimoit peser plus de mille escus. Présentations faictes , et cris et cérémonies aoomplies, les chevaliers furent armés, et lances leur furent baillées : et d'icelle première course avint que messire Bernard de Bearw assit sur le grand gardebras, en glissant : et le signeur de Haubourdin ( qui prit sa ooniae aa coing de la lice, et vint aborder à la toile, ainsi qu'en croisée ) assit sur le bord dn doo , qui tient la visière de l'armet : et l'armet (qui n'estoit pas ataché : mais l'avoit ledict measife Bernard seulement mis en sa teste, ainsi que communément l'on court es Espaignes ) se haossi d'iceluy coup : qui ftit durement atteint, et tellement que ledict messire Bernard tat tnisaé, et blecé en trois lieux au visage : dont le phis fort et le plus grief estoit au mentnn : et de of saignoit tresfort. Toutesfois le chevalier reprit le bout de la toile : et vouloit ses armes foorair , comme chevalier de grand et noble courage qu'il estoit : mas Bertrandon, premier escovertrenchant du duc ( lequel le duc avoit baillé aodict messire Bernard, pour le servir et conseiller : pource qu'il estoit natif Gascon, sage, et expert en armes ) , ne luy voulut souffrir en ptes faire : mais l'emmena devant le dac : et le doc, voyant son cas, et qu'il n'estoit pas poorvet d'armet, ou heaumet suffisant, pour sa sewele. luy pria, moult-doucement , qu'il se Toubist a tant contenter d'icelles armes : et le chevalie larmoyoit de déplaisir et de honte : et remoostroit qu'il estoit venu de loing ponr acquerre honneur , et qu'il se trouvoit en hmite et es foulle : et le bon duc luy dît, qne sauve sa grâce, il estoit chevalier si-renommé, et mesme il avoit tantVeu et congnu de sa dievalerieà pié et à cheval , que l'on eongnoissoit bien IIiobneur et la vertu de sa noble personne , et que

URMOinES l/OLIVIER DIS L4 MARCHE.

ce coup n'estoit qu'un coup avenu d'aventure : et luy pria de-reehef qu'il se voulsist contenter. Ce que fit le chevalier : et touchèrent ensemble lesdicts chevaliers : et ainsi furent icelles armes acomplies.

CHAPITftE XX.

Comment don Jaques de Portugal^ neveu de la duchesse de Bourçongne y vint à refuge vers le bon duc Philippe.

Celle saison arriva au port de l'Ecluse , l'enfant dom Jaques de Portugal , fils du duc de Coimbres , neveu de la duchesse de Bourgongne, et fils de son frère : et arriva grandement acompalgné de chevaliers, de nobles hommes , et autres , qui tous estoyent ftigitifs , aveques luy , du royaume de Portugal : et vint l'enfant dom Jaques, devers le duc, à Bruges : et le receut le duc moult-honorablement , et luy bailla estât et pension , pour luy et pour tous ses gens : et peut on croire que la bonne duchesse , sa tante , le récent, ensemble les Portugalois, moult-cordialement, leur fit de grans biens, et y mit largement du sien : et pareillement le bienviengna moult-voulontiers , le comte de Charolois : à qui il fut cousin germain : et en cette chose me sera force d'escrire et declairer quelques aventures et cas avenus au royaume de Portugal ( que toutesfols Je n'ay pas veus ), pour donner à entendre pourquoy, et à quelle cause furent iceux Portugalois , avec les enfans du duc de Coimbres, après sa mort dechacés et ftigitifs du royaume de Portugal , et privés de leurs signeuries et biens : lesquels enfans furent deux nobles princes, fils du duc de Coimbres, et une noble dame, sage et vertueuse: qui depuis fut mariée à Adolf , monsieur de Cléves, frère du duc Jehan de Cléves : comme cy-apres seradevisè et escrit.

Vérité fbt que le bon roy Jehan de Portugal, pcre de la duchesse Ysabel , de Bourgongne , laissa plusieurs enfans légitimes: dont Taisné, nommé Edouard, fut roy de Portugal après luy. I^ second fut duc de Coimbres. Le tiers f^t comte deCepte , et la fille duchesse de Bourgongne. Le roy Jehan mort , le roy de Portugal son fils, se maria à Leonor, fille du roy Fernand d'Arragon : et d'icelle eut l'infant dom Alfonse, à présent roy de Portugal : et avint que celuy i-uy de Portugal , fils du roy Jehan, mourut : et laissa son fils, à-present roy de Portugal : qui u*avoit que dix ans d'aage:et fut régent, et gouverneur de tout le royaume, le due de Coimbres, oncle du jeune roy. Celuy duc fut moult sage prince : et gmnernn le royaume de Portu-

gal moult «notablement : et sous sa main avança, en honneurs et richesses , plusieurs hommes no*blés , en les préférant avant autres : qui toutes fois n'en furent pas bien contens : et leur sembloit qu'ils valoyent bien, de sens et de lignage, les autres, qui sous la main du Régent avoyent autorité et avancement au royaume : et de ce se conspira et engendra une tresgrande haine couverte à rencontre du duc : et le duc se faîsoit grand et riche : et maria sa fille aisnee au Boy : dont les malveuillans commencèrent à murmurer : et disoyent que le duc de Coimbres s'enrichissoit des biens du Roy et du royaume : et qu'il estoit mieux signeur que le Roy , et que nul n'avoit avancement, ou office, s'il n'estoit à luy , et d'autre part , qu'il avoit marié sa fille au Roy pour soy fortifier, en affoiblissant le Roy et le royaume : car , si le Roy se fust marié à la fille d'un roy , ou d'un prince, voisin , c'estoit moyen d'enforcement d'avoir et d'aliance pour le Roy, et pour le royaume, et qu'il estoit assez allé au Roy , d'estre son oncle , et assez obligé pour servir le royaume , d'avoir sa duché et ses signeuries diedans le royaume , et tenues du Roy : et le Roy (qui croissoit en sens et en Jours ) entendoit ces choses , et adheroit aucunement à telles parolles : pource qu'il desiroit d'estre obel, et hors de sugettion : et toutesfols il se taisa , en attendant qu'il Aist homme pour estre roy et régent, sans compaignon ou maistre : et avint qu'en celuy temps le Roy manda le duc de Coimbres à venir devers luy : pource qu'ils s'estoit un peu de tems retiré en sa duché, estant averti que ses ennemis machinoyent contre luy, et que le Roy y livroit escout : et raesmement avoit on fait une conspiration secrète , contre le duc, sur le faict du royaume.

Si se douta le duc : et manda ses siq'ets, serviteurs , et amis , pour aler au mandement du Roy, fort-acompaigné : et est à sçavoir que cette assemblée ne se faisoit point contre le Roy, mais contre les malveuillans du duc, qui entroyent en gouvernement , et en authorité : et , quand le Roy fut averti de l'assemblée que faisoit le duc son oncle, il prit la chose contre luy estre faicte : et de sa part assembla grans gens : et chevaucha le Roy à grosse armée, contre son oncle : et le duc, quand il sentit venir le Roy, se doit, et fit un camp, clos de fossés et d'artillerie : et mit ses gens en bonne ordonnance : et , à ce que m'ont plusieurs nobles hommes Portugalois (qui furent présens ) certifié , le duc ne le faisoit en autre intention , sinon cuîdant faire partir de son camp aucuns des plus-notables, pour aler au Roy en grande humilité, pour soy recommander en sa bonne grâce , cl sçavoir les causes pour-

quoy il estoit meslé aveques sa royale magesté , soy excuser par humbles voyes , et luy rameutevoir les services, qu'il entendolt avoir faicts au Roy eu ses jeunes jours, et à Futilité du royaume, en concluant qu'il lui offroit son service.

Mais il avint que les arbalestiers du roy de Portugal aprochérent du camp en grand nombre : et se commença une écarmouche par mechans gens, d'un costé et d'autre, tellement que, d'uu traict d'arbaleste, le duc de Goimbres, au milieu de ses gens , fut atteint en la poictrine, dont il mourut en celle mesme heure : et n'ay point sceu qu'un seul homme de nom fust blessé ou atteint, de celle écarmouche, fors le duc seulement.

0 Princes hauts et nobles personnages, mirez vous au cas du sage duc de Goimbres, fils, frère, et oncle de roy. Ne tentez Dieu , ne son executeresse fortune. Ne vous fiez en force de chevalerie, de peuple, ne d'armeures, quand celle fortune a monstre la puissance de sa permission, pour avoir conduit Timpetuosité d'une sagette , si juste et si alignée , que d'avoir accidentalement occis un si noble prince, au milieu de sa chevalerie, et sur luy seul, entre tellecompaignie, monstre sa fureur et sa cruelle vepgeance.

Ainsi fut le duc de Goimbres occis : et plusieurs se rendirent à la mercy du Roy : et autres furent par force pris : et autres s'enfuirent : et mit le Roy la duché de Goimbres en sa main , ensemble tous les biens du duc trépassé. Il exila tous les enfans du duc , fils , et filles , hors du royaume, excepté la seule fille dont le mariage estoit faict de luy : et l'espousa le Roy : et fut une moult-belle , sage , et vertueuse royne : et , s'elle eust vescu, il estoit léger adjuger par la cognoissance de ses vertus, qu'elle eust restoré la maison de Goimbres, et faict rapeler à grand honneur, en Portugal, et frères et sœurs, et les signeurs et nobles hommes, exilés à ceste cause : mais elle mourut sous trente ans , et tous ses frères et sœurs en jeune aage : dont ce fut dommage : car c'estoit un noble sang , et une génération bien-adrecee en vertus, et en chevalerie.

Or ay je devisé de la mort du duc de Goimbres, et de son cas, par moy toutesfois non veu : mais à ceste cause j'ay veu venir en la maison de Rourgongne deux fils, et une fille, exilés et dechacés du royaume de Portugal : dont le premier, qui arriva, fut l'infant dom Jaques (dont dessus est faicte mention ) , moult-sage signeur et dévot : et par le pourchas de la duchesse de Rourgongne , sa tante , fut envoyé à Romme : et fut homme-d'cgiise : et par le consentement du roy de Portugal fut archevesque de Lisbonne (qui est le plus-grand bénéfice du royaume) et

fut faict cardinal , et moult élevé , tant par so noble naissance, comme pour ses vertus : mais il mourut au lieu de Ronnne assez tost après, et eo ses jeunes jours, comme il est dict dessus : et cy-en-apres je deviseray des deux autres, tem[b après autre, selon qu'il appartiendra.

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GHAPITRE XXI.

Comment le ban duc Philippe fit délivrer u riche Anglais, que le signeur de TernQui avait fait prisonnier : et comment le signeur de Lalain tint te pas de la fontaine dePlmn. à Chalan sur Sosne.

En celle saison messire Philippe , signeor de Ternant , fut conseillé de prendre m ÀDgiois. que l'on disoit moult riche et puissant d'avoirrt de deniers : et estoit assez cousturoier iceluy Anglois , d'aler de Rruges à Gaiais: et passoit par Gravelines: et, pource que ledict signflif de Ternant sçavoit que la duchesse de Bourgoogne portoit et soustenoit le cas et la querelle des Anglois, il s'apensa de conduire son cas et sa prise par subtilité : et tint manière de donwr congé à plusieurs ses serviteurs, qui toosse r'assemblérent à l'entour de Gravelines : et les conduisoit un soudoyer du chastel de l'Esclusc ( dont ledict signeur de Ternant estoit capitalBe^ nommé Georget des Vignes. Finalement ils prirent ledict Anglois : et l'emmenèrent conîR France , comme leur prisonnier.

Le duc de Rourgongne fut averti de «ste prise , faicte en ses pais , ou es limites : et , a estant aussi la duchesse avertie , fût faicte om merveilleuse poursuite pour ceste matière :rt finalement furent envoyés après , à toute diligence , les archers du duc , et autres : qui firent telle diligence , qu'ils surprirent ceux , qoi ^ menoyent ledict Anglois, en un vilage : et te prirent prisonniers : et ramenèrent ledict Anglois : et fut sceu par iceux , et par lettres, qB« ledict signeur de Ternant adrecoit iceluy prisonnier au signeur de Mongeay, en l'Isle de France : lequel avoit espousé une fille de W' sœur de la dame de Ternant Le cas de 1 Anglois fut fort porté par la duchesse: etmesmes n'estoit ja ledict signeur de Ternant fort en sa grâce: et fut mis avant, que l'Angloisavoi» seureté et sauf-conduit: et , combien qne le doc aimast le signeur de Ternant beaucoup, estant son tiers chambellan , et moult-privé de sa l^|* sonne , il le prit prisonnier, et l'envoya aocMtteau de Courtray : où il fut plus d'un an,à gra» fraîz et à grans despens : et depuis le délivrai

lk»ÉMOIREâ D*OLIViER DB LA MARCHE.

duc , mais non-pas à son profit : car il restitua tout Tinterest dudict Anglois : qui luy fut un nier\'eilieux dommage^ Ainsi se passa l'an 48 , sans autre aventure , et une partie de l'an 49 : et faisoit le duc grandes chères et grans festimens , par ses bonnes villes, où il estoit mouitaimé , et voulontiers veu.

Or maintenant nous r'entrerons à reciter le noble pas , que tint un an entier, le bon et verteux messire Jaques de Lalain, au pais de Bourgongne, et les nobles armes qu*il y feit, et à quels nobles hommes il besongna. Mais avant est besoin que j'eclaircisse une question , qui pourroit estre demandée sur ceste matière : qui est telle : c'est assavoir pourquoy ledict messire Jaques tint pas en Bourgongne, terre sujette de son souverain signeur et prince , sans avoir excepté les sugets de son prince , et aussi pourquoy il entreprenoit son pas en temps de jubilé, et durant icelle saison. A ce Je respon , par la propre response à moy faicte par ledict messire Jaques (car j'avoye privante et habitude à luy, pour sçavoir de ses secrets , autant qu'autre de mon aage, de la maison de Bourgongne ) , qui disoit que la cause de sa venue en Bourgongne teodoit à deux fins. La première , pource qu'il y avoit au pais grande noblesse , et gens, qui desiroyent d'eux monstrer nobles et courageux. La seeonde, pource que le paîs estoit situé au passage de France , d'Angleterre , d'Ëspaigne , et d'Escoce, pour aler à Bomme (dont les saincts pardons et le Jubilé de l'an 50 aprochoit) , et ainsi sembloitque , par ces deux raisons , plus de nobles honmies seroyent avertis de son emprise , et pourroyent plus de nobles hommes venir à son pas , et toucher à sa noble emprise : parquoy plus-legérement luy estoit facile de parvenir au second poinct , qui estoit , qu'il desiroit , sous le plaisir de Dieu , d'avoir présenté sa cotte-d'armes , ou sa personne , en lices clauses , et avoir combatu trente hommes , avant qu1l eust trente ans d'aage. Car, à la vérité, il avoit , à l'heure qu'il vint en Bourgongne pour tenir son pas, plus de vingt-neuf ans, d'un mois, ou de s^t semaines : et pour ces deux raisons (dont l'une tenoit de l'autre) , tint ledict messire Jaques son pas en Bourgongne, au temps dessusdict : lequel pas s'exécuta par la manière qui s'ensuit.

Messire Jaques de Lalain se logea à Chalon sur la Sosne , une vile qui sied en Bourgongne, au duché : et s'accompaigna de messire Piètre Vasque , un tres-gentil chevalier, et dont cydessus est faicte mention , et nommément là où est racoropté le pas du signeur de Gharny : lequel messire Piètre estoit homme duit , et suffi-

sant de son corps , et de son conseil : et eroy que , si ledict messire Jaques eust eu inconve-< niant de maladie , ou autrement , il entendoit de mettre en son lieu ledict messire Piètre Vasr que : car par ses chapitres il ne s'obligeoit point

de personnellement parfoumir.Avequesluyavoit plusieurs hommes nobles : et tint un moult bel estât , grand , et planteureux : et d'autre part y envoya le duc de Bourgongne le roy-d'armes de la Toison d'or, pour estre juge en l'absence du duc.

Estant ainsi ledict messire Jaques de Lalain logé , prépara son pas , et son faict , a son propos et attendement : et fait à entendre ( comme dict est) que la vile et cité de Chalon est située au duché de Bourgongne : et sépare la rivière de Sosne , meslee du Doux , la comté du duché : et se passent icelles rivières par un grand pont , dont au I)out a un grand faubourg, que l'on nomme Sainct Laurens : et est iceluy faubourg clos de la rivière, à la manière d'une isle. En celle isle avoit une moult belle plaine, à manière d'un pré : où à-present est l'église des Cordeliers de l'Observance : qui depuis y a esté édifiée. En icelle mesme isle fit faire l'entrepreneur les lices à combattre , et la toile , pour faire les armes à cheval : et fut le champ moult bien ordonné de sablon , et de tout ce qu'en tel cas appartenoit , et aussi de maison pour le juge , et pour les signeurs : et , le premier samedi de septembre 1449 , fut un pavillon tendu , au bout du grand pont, du costéde Sainct-Laurens , souveraineté du duc de Bourgongne , à cause de sa viscomté d'Auxonne : et fut iceluy pavillon palissé et barré moult honorablement : et n'y pouvoit nul aprocher, sans le congé de Gharolois le héraut , un moult notable héraut , officier-d'armes du comte Charles , de Charolois : lequel avoit sa cotted'armes vestue et un blanc batton en la main : et gardoit les images , ordonnées pour l'emprise de l'entrepreneur : et premièrement au dossier d'iceluy pavillon , et au plus haut, estoit, en un tableau, la representationde la glorieuse Vierge Marie , tenant le Bedempteur du monde , son signeur et son fils : et plus bas , au dextre costé de l'image, fut figurée une dame, moult honnestement e\ richement vestue , et de son chef en simple atour : et tenoit manière de plorer , tellement que les larmes toroboyent, et couroyent jusques sur le costé senestre : où fut une fontaine figurée , et sur icelle, une licorne assise, tenant manière d'embracer les trois targes , con« ditionnees pour les trois manières d'armes, que l'entrepreneur vouloit fournir par son emprise : dont la première fut blanche , pour les armes de la hache : la seconde violette , pour les armes

UBMOIBBS D OLIVIKU 1;B LA MAUCIIK.

de l^espee : et la tierce (qui estoit dessous à manière de triolet) estoit noire, pour les armes de la lance : et furent lesdictes targes toujtes semées ûe larmes bleues : et pour ces causes fut la dame nommée la dame de plours , et la fontaine , la fontaine de plours. Or ay je devisé de Tentreprise et de Tordonnance de cestuy noble pas : lesquelles choses furent estranges et nouvelles au pals , et fort remirees et vues de plusieurs et divers personnages.

Ce mesme jour vint au palais un héraut, nommé Toulongeon , qui appella le héraut , garde du pavillon : et luy dit : « Noble héraut , je de- » mande ouverture , pour aler toucher Tune des » trois targes, qui sont en vostre garde, pour >' et au nom d'un noble escuyer, nommé Pierre » de Chandios. » Le héraut le receut moult joyeusement : et luy dit qu'il fut le tresbienvcnu : et luy ût ouverture : et ledict Toulongeon, comme officier bien apris , s'agenouilla devant la Vierge Marie , salua honnorablement la dame de plours , et puis toucha à la blanche targe, et dit : « Je touche à la blanche targe ,| pour et au » nom de Pierre de Chandios , escuyer : et af- » ferme en paroi le de veoir (1), disant qu'au » jour, qui luy sera baillé , il fournira de sa per- « sonne les armes conditionnées et ordonnées » pour ladicte targe , selon le contenu des cha- » pitres du noble entrepreneur , si Dieu le garde » d'encombrier,et de loyale ensongue (2). » Et atant se partit : et fut le palis reclos : et derooura le pavillon tendu et gardé , jusques au raidi,queCharoloisreportason emprise : et fit son raportau bon chevalier, messire JaquesdeLalain, de son adventure du jour, et comment Pierre de Chandios avoit fait toucher la blanche targe : dont il fut moult-joyeux : et bien-viengna Toulongeon le héraut de ces bonnes nouvelles , luy donna don , et luy bailla brief jour pour combatre : qui fut le samedi suy vant.

Celuy jour (qyi fut le treziéme jour de septembre) la lice fut préparée, et la maison du juge et les pavillons tendus pour les champions : et fut celuy de messire Jaques , de satin blanc, semé de larmes bleues, et celuy de Chandios de soye vermeille , armoyé de ses armes , par les goutiéres : et veint le Juge en place, acompaigné de Guillaume, signeur de Sarcy, pour lors baillyde Chaloo, de maistre Pierre, signeur de Goux , un grand homme , du grand conseil du duc, et qui depuis fut chancelier, et de plusieurs autres conseillers, et nobles hommes, congnoissans au noble mestier d'armes. Eux avoir pris leur lieu, ledict messire Jaques se partit de l'e-

(1) De vérité.

glise des Carmes , située à la porte de la vile, ei du faubourg de la porte de Sainct-Jehan-du- Maiseau : et, après avoir ouy trois messes moultdévotement, entra en un batteau couvert, acompaigné de messire Piètre Vasque, et de plusiaus autres nobles hommes de son hostel (car il tenoit moult bel estât) , et d'abondant il trouva au pals deux nobles hommes, frères germains: dont J'aisné fut messire Claude de Toulongeon , signeur de la Bastie, et l'autre, Tristan de Toulongeon , signeur de Soucy : qui forent fils de messire Antoine de Toulongeon, jadis raareschal de Bourgongne : et fut iceluy niSiresehaJ celuy SOUS qui fut gagnée la bataille de Bar , et pris le duc Régnier de Lorraine prisonnier. Ces deux signeurs estoient de Thostel du due de Bourgongne, gens-de-bien et de courage et pource que ledict messire Jaques estoit estranger au pals, ils l'acompaignérent : ne d^ puis, durant, son pas, ne l'abandonnéreot

Ainsi traversa le chevalier la rivière de Sosne . et vint aborder à Tisle, où il devolt combatre : et là saillit hors de son batteau, vesto d'une loogue robe de drap d'or gris, fourrée de martre». Il avoit sa bannerolle en sa main, figurée de ses dévotions : dont il se signoit à la fois : et moalt bien luy seoit. Si vint en la lice : et se présenta devant le juge : et dit de sa bouche telles parolles : « Noble roy-d'armes de la Toison d'or,oois- » mis de-par mon tresredouté et souverain s- » gneur, monsieur le dtic de Bourgongne et » comte de Hainaut , pour estre mon juge en » ceste partie, je me présente par-devant vous. » pour garder et deffendre l'emprise de cestm » pas, et pour de ma part fournir et acoropiir » les armes emprises et requises par Pierre de » Chandios , selon le conteûu des chapitres à » ce ordonnés. » Le Juge, vestu de la ootte d'armes, du duc de Bourgongne , le blanc bslton en la main , le receut et bien-vkngni moult honnorablement : et se retrait ^entr^ preneur en son pavillon.

Ne demoura guéres que, par-dessus le grand pont de Chalon, s'apparut ledict Pierre Chandios : qui venoit à cheval , armé de toutes armes, le bacinet en la teste, et la cotte-d'anne^ au dos : et, à la vérité, c'estoit un des grans et puissans escuyers, qui fut en Bourgongne, n'e« Nivernois : et pouvoit avoir trente et un ans, « environ , d'aage. Il estoit acompaigné des signeurs de Mirebeau , de Charny et de SeyK ^^ oncles, et de la signeurie et noblesse de Bourgongne, si largement, que je puis extiroer l compaignie plus de quatre cens hommes nobles.

(2) Embirras.

MEMOIRES DOLiVIEfi DB LA MABCHE.

Ledict de Chandios entra dedans la lice , sur un cheval armoyé de ses armes : et mit pié à terre : et l'adextra le signeur de Charny, juscfues devant le Juge : et porta la parolle : et dtt : •< Noble roy-d'armes de la Toison d'or, commis » de par mon tresredouté et souverain signeur, H monsieur le duc et comte de Bourgongne, *' juge en ceste partie , yoicy Pierre de €han- >' dios, mon neveu, qui se présente devant vous, « pour, à Taide de Dieu , fournir et acomplir , à B ce jour , les armes par luy emprises et requi- » ses, à rencontre de l'entrepreneur de cestuy « noble pas , selon la condition des chapitres , *- et de la blanche targe, à quoy il a fait tou- » cher, o Le roy-d'armes le bien-viengna et reeeut comme il appartenoit : et se retrait en son pavillon : et , ce faict , se retrait chacun de la lice : et se commencèrent les cris acoustumés : et tandis un mien cousin germain, nonuné Antoine de la Marche, signeur de Saudon, ordonné mareschal de la lice, se tira devers ledit Ghandios, par l'ordonnance du Juge : et luy demanda qu'il déclairast le nombre des coups de hache, qu'il requeroit et demandoit, pour faire et fournir icelles armes : et ledict Chandios déclaira dixsept coups de hache. Si se tira ledict mareschal devers le juge, pour l'avertir du nombre des coups: et puis se tira devers ledict messireJaquesde Lalain; tant pour l'avertir de l'intention de sa partie , comme pour luy demander les haches, qu'il devoft livrer pour la bataille fournir et faire. Si luy Airent deux haches baillées et livrées : qui furent longues et poisantes : et furent les maillets et testes desdîctes haches à manière de becs de faucon, à grande et poisante dague desr sus et dessous : et fiirent ferrées d'une platine de fer plate, à trois testes de doux, gros et courts, en façon de diamants, et assez à la manière que Ton ferre lances, pour jouster en armes de guerre, sans roquet : et furent lesdictes haches portées audict de Chandios pour choisir, et l'autre fut reportée à l'entrepreneur : et ne demeura guéres que Pierre de Chandios saillit hors de son pavillon, la cotte-d'armes au dos, le bacinet en teste, et la visière close, se signant de sa bannerolle : et puis luy bailla le signeur de Charny, son oncle , sa hache : et Tacompaigna jusques bien-avant en la lice. D'autre part saillit messire Jaques de Lalain : et avoit son harnois couvert , en lieu de ootte-d'armes , à manière d'un palletot, à manches de satin 1)lanc , semées de larmes bleues , des couleurs de la targe, à quoy avoit touché sa partie. Il estoit armé d'une petite salade ronde : et avoit la visière couverte, et armée d'un petit haussecol de maille d'acier : et, après la recommandation de sa bannerolle,

iuy bailla messire Piètre Vasque sa hache.

Si marchèrent l'un contre l'autre les champions, moult asseurèment : et s'entrerencontrérent devant le juge : et de prime face se gardoyeut l'un de l'autre : mais n'atargea guères qu'ils se coururent sus : et se donnoyent de grans et poisants coups, chevalenrement donnés et soutenus , d'une part et d'autre : et me souvient que ledict de Lalain (qui sçavoit que les haches , qu'il avoit baillées et livrées , n'avoyent point de dague , ni de pointe dessous , dont il peut faire faucee, ne grever sa partie ) en faisant une grande démarche tourna sa hache, et mit le mail de la dague , de la part de sa main senestre, en faisant de la teste queue, et de la queue le maillet : et remarcha d'un grand poux : et atteindit ledict Chandios, de la dague de sa hache, en la visière du bacinet : et donna si-grand coup, qu'il rompit la pointe sur la visière : mais ledict Chandios (qui estoit fort, grand, puissant, et courageux) onques n'en démarcha : mais recommença entre eux la bataille, plus-aspre et plus flére que paravant, et tant, que si asprement se requirent l'un l'autre, qu'en peu d'heure les dix sept coups, requis par ledict de Chandios, furent acomplis.

Si getta Toison d'or le batton : et furent pris et séparés par les hommes-d'armes, ordonnés pour gardes et escoutes^ et pour ce faire^ comme il est de coustume en tel cas : et, eux amenés devant le juge, touchèrent ensemble : et s'en retournèrent chacun dont il estoit venu : et furent icelles armes achevées par un samedi dixhuictième (ijjour de septembre. Tan 49.

Ainsi se passa septembre, octobre, novembre, et décembre, et jusques au deuxième samedi de janvier, que messire Jehan de Bonniface, un chevalier arragonnois , et celuy qui autresfois avoit combatu ledict messire Jaques à Gand (comme il est cy-devant escrit) ^arriva au pavillon : qui continua tous les samedis de l'an d'estre tendu, selon le contenu des chapitres. Ledict de Bonniface venoit du costé de la comté de Bourgongne : et, quand il veit le pavillon tendu, les images et le mistére du pavillon, et le héraut qui gardoit la barrière, à cotte-d'armes vestue, il descendit de son cheval : et salua le héraut, et le pria qu'il luy voulsist declairer la signiflance et la cause du pavillon, et du mistére qu'il avoit trouvé. Le héraut (qui bien le sceut faire) luy déclaira comment un chevalier, entrepreneur en ceste partie, sans luy nommer le nom, luy faisoit garder la fontaine de Plours,

(1) Dixhuietiéme : Tauteur a dit plus haut que c*éloH le 13 geptcrnbrc.

chacun samedi de l'an, pour fournir chacun noble homme, qui voudroit toucher à Tune des trois targes, ou à plusieurs, pendues à ladicte fontaine : et iuy declaira la condition desdictes trois targes, et le plus-avant de celle entreprise, qu*il le peut faire, Iuy offrant de Iuy bailler les chapitres, par escrit. Le chevalier, se monstrant moult réjouy d'avoir trouvé icelle aventure, demanda ouverture : qui Iuy fut acordee et faicte : et luy-mesme toucha à la blanche et a la noire targe : et prit le héraut son nom, par escrit : et Iuy demanda son logis : lequel il Iuy declaira, à TAsne rayé, empres Sainct^George, dedans la viledeChalon. Le héraut, à son retour, ût son raport à messire Jaques, comment messire Jehan de Bonniface avoit les deux targes, blanche et noire, touchées. Si envoya ledict messire Jaques vers Iuy deux nobles hommes : qui présentèrent, de par Fentrepreneur, cheval et hamois, et ce que mestier Iuy estoit, pour ses armes fournir : et Iuy fut baillé Jour au vendredi, vingtquatriéme d'iceluy mois, pour faire les armes à cheval : et le Tendemain vingtcinqiéme, celles de pié. Ce qu'il accepta : et ainsi fut Jour baillé, et icelles armes emprises. Le vendredi, vingtquatriéme du mois dessusdict, les lices furent préparées, et la toile drecee, pour la course des chevaux, comme il appartenoit : et se présenta messire Jehan de Bonniface, armé de toutes armes, comme il appartenoit. Sou cheval estoit couvert de ses couleurs : et fit au roy-d'armes de la Toison d'or, juge en ceste partie , comme il est dict dessus, qu'il estoit arrivé au pavillon par bonne aventure, et qu'il avoit veu la figure de la dame de Plours, ensemble les trois targes pendantes à la fontaine : et avoit ouy certains nobles chapitres, declairants l'emprise et voulonté d'un noble chevalier, entrepreneur de celuy noble pas , non nommé esdicts chapitres : et qu'il se présentoit pour celuy jour, pour fournir les vingtcinq courses de lance, contenues esdicts chapitres, à rencontre dudict entrepreneur, que qu'il fust : et ces termes teuoit, comme non sachant que ce. fust messire Jaques de Lalain , qu'il avoit autrefois combatu en la vile de Gand, ou pour feindre de non sçavoir que ce fust il.

Sa présentation faicte, il se retrait au bout de la toile , et par licence courut son cheval : et , tantost après, l'entrepreneur (qui estoit parti des Carmes, et avoit passé la rivière en son bateau) se présenta devant le juge , vestu d'une longue robe de velours noir : et estoit moult-noblement acompaigné des signeurs et nobles hommes de Bourgongne : qui desja, à l'ocasion de ses vertus, l'avoyent pris en telle amour etèxtime, que

tous le queroyent, aimoyent, et prlsoyent, et mesmeroent Pierre de Ghandios, son oompûgnon (qui desja avoit fait armes à l'enoontrf de lui) et messieurs ses parens «t amis. Puis se retrait en son pavillon (qui fut à manière d'une petite tente de satin noir, semé de larmes bleoes^ et, après qu'il fut armé , il partit hors, monté, et armé comme il appartenoit. Son cheval estoit couvert de velours noir, semé de larmes Menés: et furent les lances baillées à Anthoine de la Marche, mareschal de la lice , ferrées et appointées comme il appartenoit.

Gris furent faicts : et lances aportees : dont messire Jehan de Bonniface prit le choix : et de la première course ne s'atteindirent point. A U seconde, s'ateindirent tous deux. A la tierce, s'ateindirent tous deux, entre les quatre points: et rompit ledict de Bonniface sa lance. A ii qjuarte, messire Jaques atteindit ledict de Bonniface, au défaut du grand gardebras : etfuiçale hamois à jour : et rompit sa lance : et ledictde Bonniface de celle course fit une tre^dure atteinte, sur la baviére de i'armet âudict messire Jaques. A la sixième , faillirent tous deux d'atteindre. A la septième course, ledict de Bonniface rompit sa lance, sur le grand gardebras de messire Jaques : et il atteindit Bonnifaee entre les quatre points, de plaine atteinte : et deeelle course avint que la lance dudict messire Jaques se fendit, depuis le fer Jusques aopresde la poignée, et ne fut autrement rompue : dont il avint que l'on raporta deux lances oouvdles: afin que le venant de dehors choisist. Or en prit ledict de Bonniface une : et ne vouloyent point ceux qui le servoyent, que l'autre fiist reportée à l'entrepreneur : pource qu'il disoyentqucla lance, dont il avoit couru, n'estoit point rompiez pourtant s'elle estoit fendue : et que, par Ifi chapitres, chacun de voit courir de salante, Jusques elle fust rompue. Messire Jaques a vouloit bien courir : mais ceux, qui l'aoompaignoyent, ne le vouloyent souffrir : et dora !«»• guement cest estrif (l), d'une part et d'autre : et n'en sçavoit le juge que Juger, ne qu'ordonner : car de la part de l'entrepreneur estoitdieti que la lance estoit esdatee et fendue de plaiw atteinte , et que jamais n'en pourroit souffw coup, qui fust de nulle recommandation : «^ d'autre part l'on requeroit au Juge, qu'il ordonnast selon les chapitres, et que la lance n «tort point rompue ne tronsonnee : dont le Jugeestort fort perplex, et ne sçavoit comment en juger. Si avint que le mareschal de la lîce (qui estoit homme, qui beaucoup avoit veu) prit un batton,

(1) Débat.

IliMOIRES D'OLlYlRft DE I«A MAîlCU^:

et le bouta en croisée par la fendure de ladicte lance : et Taporta à roessire Jehan deBonniface: et luy dit: «Signeur chevalier, voulez vous que t> Ton coure contre vous , de ceste lance , dont » l'on ne vous peut mal faire , ne grever ? » Le chevalier vit la lance, qui estoit moult empiree: et dit que Ton l'ostast, et qu'il ne vouloit point courre contre lance rompue : et ainsi ftit baillée à messire Jaques lance nouvelle, pour la huic- . tiéme course : et faillirent tous deux d'atteindre. A la neufiéme course , messire Jehan de Bonniface agreva le fer de sa lance, en l'armet de son eompaignon : et messire Jaques Fatteindit sous le grand gardebras, assez près de l'autre atteinte , et le persa à Jour : et rompit sa lance. A la dixième course, Bonniface fit une tresdure atteinte : et messire Jaques n'atteindit point A l'onzième, Bonniface faillit : et messire Jaques l'atteindit assez près des deux autres coups : et luy empira moult son harnois : et agreva sa lance. A la douzième firent tous deux tresdure atteinte l'un sur l'autre. A la tresiéme atteindirent tous deux : mais messire Jaques continua de quérir et d'atteindre , de costè, au lieu où il avoit desja empiré le harnois du chevalier : et disoit on que ledict de Bonniface avoit trempé son harnois d'une eaue, qui le tenoit si bon, que fer ne pouvoit prendre sus : et, à la vérité , il couroit en un léger harnois de guerre : et n'estoit pas possible, sans artifice ou aide, que le harnois eust peu soustenir les atteintes , que fit dessus messire Jaques : mais l'heure et le temps de l'entreprise se passoit : dont il advint qu'à la quatorzième course messire Jaques assit près des autres coaps, et fauça le harnois à Jour : et, si Tarrest de la lance ne fast rompu de celle atteinte, le fer fust entré au corps du chevalier : et quand ceux, qui acompaignoyent ledict de Bonniface, veirent le harnois ainsi empiré, et qu'en seureté il ne pouvoit plus courre, et mesmement les signeurs et nobles hommes presens, en avertirent le juge. Far^ qupy le chevalier) fut mandé devant Toison d'or : qui luy dit, qu'il n'estoit pas suffisamment armé , pour la seureté d'un si-gentil chevalier qu'il estoit, et qu'il ne seroit point loyal Juge de le souffrir plus aventurer devant luy. Parquoy il luy prioit, ou qu*il prist autre plus seur harnois , ou qu'il se tinst pour content d'icelles armes : car bien et bel avoit les quatorze courses fournies : et que, des autres onze courses , pour fournir les vingt. cinq, ordonnées par les chapitres, selon la condition de la noire targe, à quoy il avoit touché , il s'en pouvoit bien contenter : mesmement qu'il avoit à combattre à pié, auTendemain : et demanda vingt et un coups

de hache : et ainsi ftirent icelles armes acomplies.

LeFenderoaln (qui fut samedi) furent les pavillons tendus : et avoit ledict de Bonniface un petit pavillon de blanche toile, armoyé de ses armes : et se présenta en une noire robe : et s'alla armer en son pavillon. D'autre part se présenta messire Jaques de Lalain : et cris et cérémonies furent faicts : et deux haches baillées et présentées, et baillée à chacun d'eux la sienne : et, le tout préparé , saillit ledict de Bonniface, hors de son pavillon, armé de toutes armes , la cotte-d'armes vestue : et, de son chef, il estoit armé d'un armet d'Italie , et par-dessus un grand plumas de plumes noires : et marcha fièrement, et de grand courage, pamoyant sa hache : et crioit , en son Arragonnois , Avant chevalier. Qui à belle dame, si la garde bien. D'autre part marchoit messire Jaques, armé d'un haussecol, et de la salade , en la manière du harnois et de la pareure qu'il estoit, quand il combatit à €handios : et marchoit fièrement audevant de son eompaignon : et à l'arborder ledict de Bonniface haussa sa hache, pour ferir messire Jaques : mais le coup fiit rabatu : et se requirent chevaleureusement , d'une part et d'autre, et, à la vérité, ledict de Bonniface se trouva mal-asseurément armé de la teste , pour combatre à pié : et par deux ou trois fois ledict messire Jaques, en démarchant sous costiére, luy donna de grans coups du maillet de la hache : mais rien ne Tempira : et , quand ledict messire Jaques vit que de coups^de hache il ne le pouvoit ébranler^ il entra dedans sa hache , par une entrée de la queue, de revers : et d'icelle entrée il prit, de la main dextre, le cheva* lier par le plumas : et tira de toute sa force, eu faisant une grande démarche : et de ce tour porta le chevalier par terre, le visage contre le sablon : et, ce faict, se. tira ledict messire Jaques devant le juge : et le chevalier fut par les gardes et escoutes relevé, et amené devant le juge : lequel dit au chevalier qu'il estoit bien content de luy, et que bien avoit fourni les armes , par luy emprise à l'éncontre de messire Jaques de Lalain. Quand le chevalier ouit nommer messire Jaques de Lalain, son eompaignon, et il le recongnut, il luy fit moult grand honneur et chère : et s'embraeerent : et ainsi furent icelles armes acomplies : et depuis iceluy mois de février (i) ne vindrent nuls nobles hommes toucher aux targes , Jusques au mois d'aoust, suyvant : et durant iceluy temps fit messire Jaques

(1) L*anteiir a dit plus haut que c'était le mois de Janvier.

MÉMOIRES d'OLIVIEB DE LA MARCHE.

un tour à la court : où il fut moult-voulon tiers veu d'un chacun. En celle manière se passa Tan 49 : et entra l'an 50 : qui fut le sainct et salutaire an de la Jubilee, que le grand pardon gênerai estoit à Rorame : et de toutes pars passoyent pèlerins et pèlerines , allans à Romme , par le paîs de Bourgongne et ailleurs, en si-grand nombre, que c'estoit noble et saincte chose , et dévote à veoir : et m'est force de tenir propos , touchant le pas et emprise , commencée par le bon chevalier messire Jaques de Laiain , comme il est dessus-escrit : et que je récite les maintes ^t plusieurs chevaleureuses armes , faictes et exécutées en iceluy pas, par ledict chevalier et ses compaignons : dont grande perte et dommage seroit,si elles estoyent taisees ou oubliées : et m'en tiendroye pour lasche et recréant en mon labeur, si je laissoye en ma plume si-nobles faicts , que j'ay veus , sans les réciter à mon pouvoir, de mon petit sens.

Le premier samedi du mois de may, Fan 1450, le pavillon fut tendu, comme il estoit de coustume : et comme tousjours se continua chacun samedi de Tan, durant Temprise dessusdicte. Si vint audict pavillon un jeune escuyer de Bourgongne, nommé Gérard de Rossilon, beau compaignon, haut et droit, et de belle taille : et s'adrecea ledict escuyer à Charolois, le héraut, luy requérant qu'il luy iist ouverture : car il vouloit toucher la targe blanche , en intention de combattre le chevalier entrepreneur, de la hache, jusques à l'accomplissement de vingt cini) coups. Ledict héraut luy fit ouverture : et 4edict Gérard toucha : et de ce fut faict le ra- [tort à messire Jaques de Laiain : qui prestement envoya devers luy, pour prendre jour. Or ledict Gérard avoit père , et de son faict n'avoit eu aveu, ne consentement, de nuls de ses parens, n^amis : pource qu'il estoit jeune, et ledict messire Jaques estoit chevalier renommé , duict , apris, et expérimenté au faict des armes. Si estoit Fescuyer seul, et petitement aidé, pour ieelles causes, de son père, ne de ses amis : et n'estoit ne prest, ne fourni de harnois , ne d'habillemens , ou de ce qui lui estoit nécessaire. Parquoy furent mises ieelles armes au vinghuictiéme jour d'iceluy mois de may : auquel jour comparurent plusieurs signeurs de Bourgongne, et plusieurs nobles hommes^ pour acompaigner ledict Gérard (car il avoit de Iwns et notables amis) , et les autres pour veoir lesdictes armes : £t, pource que Toison d'or estoit lors en aucun voyage ou commission, par le prince fut ordonné , par commission du duc de Bourgongne, .que Guillaume, signeur de Sercy, pour lors bailly de Chalon , seroit juge en ceste partie :

car ccluy Guillaume fut un escuyer homme de bien , sage, et moult-bien renommé : et fut premier escuyer d'escuirie du bon due dessusdict : comme il est escrit cydessus.

Donc , le vingt-huictiéme jour dessusdict , furent les lices préparées : et fut ce jour Guillaome Rolin , signeur de Beachain , mareschal de la lice , et se présenta le chevalier entrepreneur , comme il avoit en tel cas acoustumé : et d'autre part vint ledict Gérard grandement acompaigné. Il estoit grand , armé , le baciDet en teste, la visière levée. Il estoit couverte! paré de sa cotte-d'armes, et son cheval semblablement : et faisoit porter devant luy une bannière de ses plaines armes : dont il fut aucunement parlé : et disoyent les aucuns , que le signeur de Clomo, son père, ne se tint ooques pour banneret : et autres disoyent qu'il estoit de Chastillon en Bassois , que l'on dit en Nivernois la première bannière. Finalement ledict Gérard fit porter sa bannière sans autre contredit : et se présenta devant le juge : et parla bien-asseiirément , et puis se retrait en son pavillon (qui estoit bleu, à mon souvenant), et le conduisoit Philebert de Vaudrèy : qui moult radreoeapour celuy jour en son affaire.

Gris et cérémonies furent faictes , et les hacher baillées, selon l'ordonnance. Si saillirent hors de leurs pavillons : et , pource que ledict Gérard estoit averti que ledict messire Jaques combatoit communément en salade, et en hsnsr secol de maille, il se pourveut d'une salade ronde , et d'un haussecol de maille , et s*en arma : et marchèrent l'un contre l'autre : et marchoit ledict Gérard moult froidement : poorce qu'à l'occasion de sa jeunesse on Tavoit fortconseillé de non estre chaud : et rentrepreneur marchoit moult ordonnément, comme celu) . qui estoit duict , acoustumé , et apris du fier et redouté mestier , et passage de champ clos. Si abordèrent l'un à l'autre devant le juge : et courut sus rentrepreneur audict Gérard mooltasprement : et ledict Gérard soustint froidement les premiers coups, et courageusement : et rabatoit les coups et le chevaleureux assaut de messire Jaques de Laiain , par moult grande asseureté : et , après avoir le premier assaut soustenu , vigoureusement assaillit son compaigaon : et se monstra aspre , puissant , et courageux en sa bataille : et furent plusieurs coups donnés et receus d'une part et d'autre : et avint que ledict messire Jaques essaya d'atteindre lediet Gérard , du maillet de la hache : mais ledict Gérard , par une démarche de eostiére, rabatit le coup : et de ce rabat atteindit rentrepreneur , sur le bord de la salade , du costé dextre : et

11 R MOIRES DOMVIER OB LA HAUCHB.

recheut le coup sur Tespaule du chevalier : mais rien ne luy greva : et , quand le chevalier veitet congnut la froideur et la hardiesse de Tescuyer, il getta la main seuestre à la hache de son compaignon , et la tint : et , de la main dextre y haussa la teste de la sienne ( qu'il tenoit près empoignée ) , et ferit après le visage de sa partie : mais Tescuyer getta la main dextre audevant : et toutesfois fut atteint en la joue dextre y et non pas de blessure, dont extime deust estre faicte : et en telle manière recouvra Tentrepreneur par plusieurs fois : mais autre avantage n'y acquit : et en celle bataille fut le batton getté , et les champions départis , à grand honneur et los d'un chacun d'eux : et fut ledict Gérard de Rosslllon le premier ^ qui onques avoit combatu ledict messire Jaques à visage découvert,

A rassemblée des armes dessusdietes , fiirent unes autres armes emprises , par requeste d'une part et d'autre , entre un escuyer de Hainaut (qui aoompaignoit messire Jaques de Lalain ) , nommé Jehan Rasoir , et un escuyer bourgongnon, nommé Michau de Certaines : et furent icelles armes acordees d'une part et d'autre : c'est assavoir, qu'ils courroyent vingt-cinq courses de lances à fers émoulus, l'un contre l'autre , ainsi , et par la manière , que les chapitres du pas , qui lors s'execntoit , contenoyent : et leur fut acordé de faire leurs armes en la lice d*iceluy pas , et de courre à la toile. Ce que le baiily de Chal(m différa d'acepter : pource qu'il disoit qu'icelles armes se faisoyent et entreprenoyent hors de la cause du pas de la fontaine de Plours, et que par le pouvoir et commandement , qu'il avoit de son prince, il n'estoit commis Juge en cette partie , que pour la fourniture dupas dessusdict. Mais messire Jaques luy bailla un pouvoir du duc : par lequel 11 pouvoit accepter d'estre Juge d -icelles armes, et autres, si elles survenoyent durant le pas dessusdict : et ainsi accepta ledict baiily d'estre juge en icelles armes.

Si leur fut baillé Jour le samedy suyvant : et comparurent montés et armés , comme en tel cas à nobles hommes appartient : et , à l'entrée de la lice , messire Jaques de Lalain prit son escuyer par la bride , et l'emmena présenter au Juge : et estoit ledict Jehan Basoir paré, sur son cheval , d'une couverture de drap de damas violet : et parla ledict messire Jaques pour ledict Jehan Rasoir^ en le présentant moult honorablement. D^autre part se présenta Michau de Certaines , sur un cheval couvert de ses armes : dont plusieurs gens s'émerveillèrent : et sembloit à plusieurs que , considéré que les armes d'un noble

homme sont et doy vent estre l'email et la noble marque de son ancienne noblesse , que nullement ne se doit mettre en danger d'estre trébuchee , renversée, al)atue, ne foulée , si-bas qu'à terre, tant que le noble homme le peut détourner ou deffendre : car, d'aventurer la riche monstre de ses armes , l'homme aventure plus que son honneur : pource que , d'aventurer son honneur, ce n'est despense que le sien , et ce où chacun a pouvoir : mais , d'aventurer ses armes , c'est mis en aventure la pareure de ses parens et de son lignage , et aventuré , à petit prix , ce où il ne peut avoir que la quantité de sa part : et en celle manière est mis en la mercy d'un cheval , et d'une beste irraisonnable ( qui peut estre portée à terre par une dure atteinte , ou choper àpart-soy, ou memarcher), ce, que le plus-preux et plus-seur homme du monde ressongne bien et doute de porter sur son dos en tel cas.

Ainsi fut présenté Michau de Certaines : et l'acompagnoyent , messire Jehan , signeur de Toulongeon(àqui il estoit serviteur, et de son hostel ) , messire Claude et messire Tristan de Toulongeon, et plusieurs autres nobles hommes bourgongnons 4 et furent cris et ordonnances faictes , lances ferrées , et mesurées , et baillées aux deux escuyers : qui furent chacun à son bout de la toile : et pour deviser des deux personnages, ledict Jehan Rasoir fut un petit personnage, gent, vif, et de bon courage, et mouUbien à cheval : et ledict Michau estoit grand et puissant homme , et fort-renommé homme-deguerre : et n'a voit , à celle heure , guéres moins de cinquante ans.

Cris et cérémonies faictes et passées , les lances leur furent baillées : et coururent, l'un contre l'autre, vingt-cinq courses de lance, mais, ainsi que les aventures des armes sont Journales et aventureuses , ils firent aucunes atteintes , et furent lances rompues et agravees de toutes les deux parties : mais , à la vérité, ledict Michau de Certaines fit plus d'ateintes , que son compaignon : et fut ledict Michau blecè en la main dextre , du commencement : mais il se blecea luymesme à son arrest, en couchant sa lance , et en telle manière se départirent icelles armes : et le signeur de Toulongeon donna à souper à Messire Jaques de Lalain , et à plusieurs nobles hommes : et demourérent les deux escuyers bons amis, de là en avant.

En ce temps le duc Charles d'Orléans ( celuy dont est escrit cy-dessus , que le bon duc Philippe le racheta de la prison des Anglois ) faisoit une guerre delà les monts : et avoit conquis la comté d'Ast , en Piémont : et mouvoit icelle guerre à l'occasion de la duché de Milan : que le

UEMOinES BOLIYIEB DB LA MABCHl^.

due Charles d*Orleans disoit à luy apartenir , à cause du duc Philippe Maria : qui estoit nouvellement trépassé , et n'avoit laissé nuls hoirs de son corps : et certes, à ce que j'ay peu sçavoir de ceste matière, ceste duché de Milan estoit le yray héritage du duc d'Orléans , et de ses successeurs. Car le duc Louis d'Orléans , père du duc Charles , eut à femme madame Agnes de Milan (1) , sœur du duc Philippe de Milan , lors trépassé : et fut mère du duc Chai'les , dessusdict : et à ceste cause avoit esté , Testé paravant, le duc d'Orléans en Bourgongne: où Ton luy fit honneur et grande chère : et luy donna le pals dix mille francs , à la requeste et commandement du duc , son bel oncle : car moult s'entr'aimèrent toute leur vie. Outre plus , à cause que le duc de Bourgongne n*avoit point de guerre , et que le temps estoit oiseux , il soufrit que le duc levast gens-d'armes en ses pais de Bourgongne , et qu'ils passassent outre les monts, pour le service du duc d'Orléans, en sa conqueste de Milan : et avint que Louis de Chalon , signeur d'Arguel , aisnè fils du prince d'Orange , et lequel avoit espousé la fille du comte d'Estampes, nièce du duc d'Orléans ( comme il est cy-dessus escrit et récité) , éleva plusieurs gens-d'armes bourgongnons, et autres, où qu'il en peut finer (2) , à grans cousts , frais , et missions : car le duc Philippe avoit longuement esté sans guerre ou division, et n'estoyent les nobles hommes nullement pour veus de chevaux, ne d'armeures. Si leur faloit donner : et cousta au signeur d'Arguel un grand avoir : laquelle chose son père , le prince d'Orange, ne prit pas bien en gré : et , quand le signeur d'Arguel vendoit aucune chose y ou aucune des signeurles,qui luy venoyent de la succession de sa mère , le prince lesrachetoit au nom de luy, ou de deux fils, qu'il avoit du second mariage, et de la filled'Armignac : dont une telle rumeur et tel discord s'émeut entre le père et le fils , que le père fit depuis plusieurs traités, au préjudice du signeur d'Arguel, et de ses hoirs, et au profit des enfans, qu'il avoit de celle fille d'Armignac: et dont la maison de Chalon a esté fort enruinee , diminuée , rompue et adommagee , comme l'on lira cy-apres.

Ainsi donques passa les monts le signeur d'Arguel : et fit son lieutenant Philebert de Vaudrey (qui desja estoit viel homme), et, pour abréger, à l'occasion que le duc d'Orléans ne peut fournir ne gens, ne payement, l'exécution fut de petit fruit : et s'en revindrent la plus-part sans che-

(1) Llwi VaUntim, {î) Trouver.

vaux, ou harnois, le bolevart en la teste : et, pour cuider attraire le roy de France, ou les François, en son aide, le duc d'Orléans se tint longuement à Lyon sur le Hosne, et la duchesse aveques luy : et à son retour s'adonna son chemin par Chalon, au mesme temps que le pas se tenoit : et fut grand heur au chevalier, entrepreneur, que celle noblesse vint au lieu, pour veoir et entendre le haut mistére de son emprise : et mesmement si haut et si noble prince, et si belle et vertueuse princesse : et les festeya moult hautement, et mesmes au pavilloo, devant la fontaine de Plours : et par un samedi, que ledict pavillon estoit tendu comme il avoit acoustumé, le duc d'Orléans, la dodiesse, et madamoiselle d'Arguel sa nièce (qui pour Ion estoit la renommée et le bruit de tout le pais, en cas de beauté, de sens, et de vertu), avec grande foison de dames et damoiselles, de chevalerie, et de noblesse, virent comment les targes estoyent gardées par le héraut dessusdict : et cuidoitle bon chevalier de Lalain, qu^aucuns d'iceux estrangers, François, Italiens, Provençaux, ou autres, dont il y avoit plusieurs grans, gorgias (3), et honnestes personnages, à la court du duc d'Orléans, deussent avoir pitié de la dame de Piours, là figurée, et toucher à aucuno de ses targes : mais rien n'y fut empris, ny ae survint audict pas autre chose pour ioeluy mois, ne Jusques au mois de septembre, que Tan de l'emprise s'expiroit, et lequel mois de septeoibrc fut honnorablement et chevaleureusement exécuté : comme vous orrez cy-apres.

Si ne firent le duc et la duchesse que passer par Bourgongne, en s'en retournant en leur païs : et là vey Je la première fois, monsieur François, fils et héritier du comte d'Estampes, neveu du duc d'Orléans, et frère de ladicte damoiselle d'Arguel, jeune prince, pauvre et disetteux, mais bel, vertueux, et de grande apparence, et lequel par succession du duc Artos, connestable de France, Ait duc de Bretaigne, et moult vertueux prince : comme J*ay intention, à l'ayde de Dieu, de déclairer et mettre par escrit.

Le temps et les mois se passèrent (eomme dessus est dict) Jusques au premier samedi de septembre, dernier mois d'iceluy pas : lequel samedi fut le deuxième, ou troisième Jour d^iceluy mois : et,pource qu'il estoit fort-apparent que plusieurs viendroyent toucher les targes de 1' prise , grande noblesse et moult de gens s* blèrent à Chalon, et se tirèrent au pavillon tendu.

(3) Beaui.

HJSMOIBES D OLIVIER DB LA MABCHE.

Le premier, qui fit toueher, fut Claude de SaiDCte-Helene^, dict Pietoi», signeur de Sainct- Bouvot : et fit toucher la blanche targe. Le second hit un chevalier, qui se faisoit nommer le chevalier mécongnu : et fut messire Amé Rabutin, signeur d'Espiry : et la cause, pourquoy il se fit ainsi nommer, fût, pource qu'il avoit en iceiuy pas veu faire armes et combatre le chevalier entrepreneur : et, selon les chapitres, ceux, qui voyoyent combatre ou foire armes en iceiuy pas, ne devoyent, ou poqvoyent, faire armes après, à rencontre dudict entrepreneur. Si doutoit le chevalier que Ton luy refùsast son desir : et ainsi, désirant faire armes, fit toucher, doutant que le mois ne passast : et se nomma par nom mécongnu : afin que, sll estoit refusé, en fiist moins de nouvelles : et fit unes gracieuses lettres, adreceant à messire Jaques de Lalain , entrepreneur , luy confessant qu'il Tavoit veu par aucunes fois combatre en iceiuy pas, et qu'il l'avoit veu en si-chevaleureuse contenance, et avec tant d'adréce, de force, et de vertu de chevalier, que luy, entrepreneur, garde et deffendeur d'iceluy noble pas, enluminoit et élevoit si-haut la renommée dudict pas, qu'il desiroit, sur tous les biens qu'il pouvoit jamais acquérir, donner confort à la dame de Plours, estre du tn^heureux nombre des combatans en ceste emprise, et soy éprouver à rencontre de li^, que l'on tenoit et réputoit, en toutes pars, chevalier tout rempli de vaillance, de vertu, et de grâce, luy requérant moult-humblement, qu'il luy donnast licence de pouvoir exécuter son emprise : et luy faisoit cette requeste aveques plusieurs beaux et aorués mots, dont le chevalier estoit bien-garni. Car ledict signeur d'Espiry fiit tenu de son temps, l'un des vaillans, sages, plaisans, et courtois chevaliers, qui fust en Bourgongne, ne que l'on sceust nulle part : et fût l'un des tréze, qui gardoyent le pas à l'arbre de Charlemaigne, aveques le signeur de Charny, comme il est escrit en ce premier livre. Pour abréger, le bon chevalier de Lalain fut moult-joyeux : et luy acorda sa requeste : et luy donna pouvoir, de par luy, de donner congé semblable à six autres nobles hommes, s'il en estoit requis.

Apres que le chevalier mécongnu eut fait toucher la blanche targe, comme le premier, vint au pavillon Savoye, le héraut, vestu de sa cotted'arroes : et dit à Charolois, qu'il estoit là envoyé de par un noble homme : qui luy avoit commandé de toucher les trois targes, et qu'il desiroit de sa personne acomplir l'aventure des trois targes, pour le secours de la dame de Plours. Ce qui luy fut acordé : et nomma sou

maistre, en ceste partie. Jaques d'Avanchies, un moult gentil escuyer, de la duché de Savoye. Le quatrième fut Guillaume Basam, un escuyer l)ourgongnon, qui fit toucher la targe noire. Le cinqiéme fut Jehan de la Villeneufve , dict Passequoy , escuyer pareillement l)ourgongnon , homme puissant et addrecé : qui fit toucher la blanche targe. Le sixième fut Gaspart de Dourtain, un escuyer de Bourgongne, en celuy temps puissant et redouté à merveilles : qui fit toucher la blanche targe : et le septième fut un escuyer de Bourgongne, nommé Jehan Pietois, grand et puissant : lequel fit pareillement toucher à la blanche targe : et furent apportés, les noms d'Iceux sept audict messire Jaques^ enregistrés comme ils avoyent premier fait toucher : dont lexecution fut telle, qu'il s'ensuit.

Le premier, qui se présenta en iceiuy mois pour faire armes^ fut messire Claude de Saincte- Helene, dict Pietois, signeur de Sainct Bouvot (leqi^el avoit le premier touché à la blanche targe : comme il est escrit ci-dessus), et pareillement furent dépescbés les autres, par ordre, comme les chapitres leoontenoyent : et ay souvenance que ce fut par un vendredi, que ledict chevalier se présenta devant Toison d'or : qui lors estoit revenu de son voyage : et lequel s'acompaigna du conseil du duc, chevaliers et escuyers, discrets et sages hommes, et clercs, moult-notablement. Le signeur de la Queulle acompaigna ledict messire Claude, comme son parent, et plusieurs nobles hommes : et se présenta desarmé, en robe* longue : puis se retrait en son pavillon. D'autre part se présenta messire Jaques de Lalain, comme il avoit acoustumé : et n'est pas à oublier, que le Juge envoya, devers ledict messire Claude Pietois, le mareschal de la lice, pour sçavoir le nombre des coups, qu'il vouloit demander. A quoy le chevalier respondit, qu'il entendoit qu'ils devoyent coml>atre de haches, jusques à ce que l'un fust porté par terre, ou desembattonné : et qu'à celle intention avoit il touché la blanche targe. Ce fut raporté au juge, et à l'entrepreneur : lequel dit qu'il estoit content : mais le juge dit en effect, qu'il n'avoit pouvoir de son prince, que de venir les armes, faictes et combatues selon le contenu des chapitres, signés etseelés par messire Jaques de Lalain : qui disoyent que le venant de dehors devoit requérir nombre de coups, et que pour veoir et juger armes en nombre de coups estoit il ordonné juge, et non autrement : et ainsi fut dict audict Pietois : mais tousjours demouroit en son opinion première : dont fut repris de sesi parens et amis : et luy dirent que c'estoit arrogance d'emprendrc contre les chapitres, etcontre

HBMOIBES DOLIVIEB DE LA. MABCHE.

ce que les autres n'avoyent pas fait : et mesmes le Juge dit qu'il ne verroit point icelles armes^ dont il n'a voit point de commission : et , quand ledict Pietois veit ce, il demanda quarante et un coups de hache : et ainsi fut oeste matière acordée. Les haches présentées , et cris faicts , saillit ledict Pietois hors de son pavillon, jeune homme , moyen , quarré, puissant , et l'un des bous corps, qui fùst en Bourgongne. Il estoit paré de sa cotte-d'arroes, et sa teste armée de salade et de barbutte (1). D'autre part saillit messire Jaques de Lalain : et l'accompaigna, pour ce Jour, le signeur de Charny : et ceux , qui paravant a voyent fait armes aveques luy , y furent presens: et tousjours messire Piètre Vasque : où il avoit moult grande fiance en conseil et en aide, pour tenir, et fournir en sa place, si besoing fust : et marchèrent l'un contre l'autre , Jusques devant le juge. Ledict Pietois marchoit moult fièrement: et d'arrivée cuida atteindre, du bout d'embas de sa hache, l'entrepreneur au visage : mais 11 rabatit le coup froidement. Ledict Pietois retira son batton près de luy : et le rua de toute sa force entre les jambes du dessusdict, en intention ( comme il pou voit sembler; de l'empescher en sa marche , ou de le sourdre , ou lever par la fourchee des jambes, à son desavantage : mais l'entrepreneur mit la main dextre à la hache de son compaignon, et moult asseurément se deffit de son emprise : et de ce coup rua le bras au col de son compaignon : et ledict Pietois Tembracea, aveques sa hache, par le faux du corps, moult-estroit : et ainsi furent les deux chevaliers i'un à l'autre liés : et tendoit chacun d'eux à faire luite de mortels ennemis. Messire Jaques emprit , deux fois , de. porter son homme par terre , comme par manière d'une atrape : mais ledict Pietois soustint longuement la force et adrèce de son compaignon , en monstrant courage et aspresse de chevalier de vertu : et, quand messire Jaques l'eut tasté et assayé eu telle manière, il aprocha de sa main senestre la dague de sa hache, qu'il tenoit empoignée près de la teste, en tirant contre le visage de son compai^on : lequel ne le pou voit détourner ou deffaire, s'il n'abandonnoit sa prise : où il ne voyoit point son avantage. Si tourna, pour tous remèdes, sa teste, paf-dessous le bras de messire Jaques : et ainsi le tint à la cornemuse : et, quand il se sentit pris à son desavantage , prestement il s'évertua à tout pouvoir, pour cuider rompre la prise, et soy deffaire dudict messire Jaques; mais il tint prise : et le tira, aveques une démarche, par tel pouvoir, que tous deux cheurent l'un aveques l'autre : car

(i) De beanme et de mentonnière.

onques ledict Pietois n'abandonna sa prise : et fut la cheute des deux chevaliers telle, que ledict Pietois cheut le dos au sablon , et ledict messire Jaques cheut à pattes : et ne demouni sur ledict Pietois, sinon ce du corps dudict messire Jaques, qui ne luy pouvoit échaper à cause* de sa prise : et se remit ledict messire Jaques sur son compaignon, en le croisant de sa hache sur l'estommac, sans autre semblant faire : et sur ce getta Toison d'or le batton : et furent par 1» escoutes pris et levés tous deux ensemble : et le tint tousjours ledict Pietois, Jusques ils furent en pies : et furent amenés devant le juge, qui les fit toucher ensemble : et de ce avint que ledict messire Jaques luy voulut envoyer le bracelet, comme il estoit contenu : mais il contremanda qu'il en envoyeroit un autre audict messire Jaques, et qu'il estoit aussi bien cheu de tout le corps que luy. Finalement amis se meslérent d'une part et d'autre : et ne f^t plus-avant parle dudict bracelet : et firent depuis grans amis : et acompaigna ledict Pietois messire Jaques , jusques au royaume de Naples , pour faire armes aveques luy, si besoing faisoit.

Ainsi se passa celuy vendredy : et le lendemain, environ dix heures du matin, se présenta l'entrepreneur : et d'autre part se partit messin' Amé Rabutin, signeur d'Espiry, celuy chevalier, qui se faisoit nommer le chevalier mécongnu : et pource que sa manière de faire me sembla honneste et de bon exemple pour les escoutans, j'ay bien voulu escrire, bien au long, son cas et son faict : qui fut tel, que grande noblesse Tacompaigna pour parens et amis : et fut adextre de messire Anthoine de Montagu, signeur de Couches, et par le signeur de la Queulle ( dont cy-dessus mention est faicte), qui estoyent dea.\ grans signeurs en Èourgongne, et bien renommés en toutes choses, que chevalier doit estre. Devant le chevalier estoyent deux ofOcier»d'armes, vestus de ses armes : qui le menoyent par la bride : et fut monté sur une haquenee, harnachée d'un harnois large , à trois pendans de velours cramoisy : et par -dessus estoit le cheval couvert d'un délié volet, tel que l'on voymt le cheval et le harnois parmy : et trainoit la couverte jusques à terres : laquelle couverte estoit portée et soustenue par les quatre bouts , par quatre jeunes escuyers , de douze à treize ans d'aage : dont les deux furent les enfans de Blesey, neveux du signeur de Ckmches dessusdict : et les autres deux furent fils du signeur d*E$piry : et furent vestus iceux enfans de robes longues de drap de damas blanc : et avoyoït chaperons à bourelets , d'escarlate , et la eornete verde : et pareillement et semblablement estoit

habillé le chevalier : qui seoit sur la blanche baqoenee, comme dessus : et ainsi chevaucha jusques en la lice, ayant sa bannerolle de dévotion en sa main : et se présenta luy mesme mouttasseurément : et s'en retourna en son pavillon : qui fut à manière d'une petite tente de satin blanc, parée et aomee comme vous orrez cy-apres.

Le chevalier requit cinquante cinq coups de hache : et furent les battons livrés à Michau de Certaines ( qui pour ce Jour eut la charge de raareschal de la lice), et ftirent aportees les haches au signeurd'Espiry , pour choisir le premier, comme c'estoit la coustume : et flirent icelles haches ferrées, longues, et poisantes, à grandes dagues acérées dessus et dessous : et furent les premières haches, à dague dessous, que l'entrepreneur flst livrer en iceluy pas. Le chevalier , sans grande difficulté ou épreuve , prit la première, qui luy cheut en la main.

Cris et cérémonies furent faictes : et, les gardes et escoutes ordonnées, saillit messire Jaques, entrepreneur, hors de son pavillon, moult-froidement : et estoit accompaigné de messire Piètre Vasque , dessusdict , ensemble de ceux , qui desja avoyent fait armes, et combatu en lices àl'encontre de luy : et me faut retourner à ce que ie signeur d'Espiry fit requérir au juge, que ses quatre conseilleurs peussent demourer en la lice: qui furent les quatre jeunes escuyers dessusdicts. Ce qui luy fut accordé. Si fut le pavillon du chevalier ouvert : qui estoit adossé, par dedans, dan riche drap d'or noir : qui s'estendoit sur une grande chaize, et ftiisoit marchepié par tout le* pavillon, et jusques dehors, plus de deux aunes. Le chewalier estoit assis sur la chaize, armé de toutes a rmes , la cotte-d'armes au dos : et avoit une salade à visière et courte baviére : et tenoit sa bannerolle en sa main : et acheva une oraison, qu'il avoit commencée. Il avoit les jambes croisées : et à la vérité il ressemblôit un Oesar, ou un preux, à son triomphe : et deçà et delà de luy estoyeut les quatre enfans, ses conseilleurs, et non autres. Son oraison achevée, le chevalier se leva, et fit un grand signe de la croix de sa bannerolle : et marcha hors de son pavillon, et puis de-rechef se signa, et bailla sa bannerolle aux deux jeunes escuyers, qui l'adextroyent du costé senestre : et luy baillèrent ceux du dextre costé sa hache : et fbt ceste cérémonie trop-plus-tost, et mieux faicte, qu'elle n'est' esci ite : et le bon chevalier de Lalain le regardoit devant son pavillon , armé comme il avoit de coustume, la hache au poing : et atlendôit qu'il le vist en estât de marcher : et scmbloit bien à ^eoir le personnage, qu'il estoit chevalier fortasseuré et délibéré en son affaire.

Ainsi marchèrent les deux chevaliers l'un contre l'autre : et, quand le signeur d'Espiry eut marché environ six pas, il s'arresta : et prit la visière de sa salade, de sa main dextre : et l'arracha hors de la salade : et la getta loing de luy en arriére : et demoura le visage moult-fort découvert : et ce fit il pource qu'il estoit homme de courte veûe, et la vouloit desempescher. Si s'assemblèrent les chevaliers vigoureusement l'un à l'autre : et chaudièrent fort leur bataille de chacune part : et queroyent asprement les chevaliers après les visages , du bout d'embas : et rabatirent et soustindrent plusieurs coups a leurs haches : et furent atteints et touchés l'un et l'autre : et finalement achevèrent chevaleureusement les -armes devisees , et nommées dt cinquante cinq coups : et furent pris par les escoutes, et tous deux saisi» de leurs battons, et combattant et assaillant Tun l'autre : et certes les deux chevaliers estoyent si-recommandés et aimés, que les amis, bienveuillans, et serviteurs de chacun d'eux desiroyent la bataille achevée, sans la foule ou déplaisir de l'un des deux : comme il avint : et ainsi furent amenés devant le juge : et de là se partirent frères et bons amis.

En ce temps et en celle semaine revint du voyage de Jérusalem , et de là retourna par Romme, pour gnigner le sainct pardon, messire Jehan , signeur de Crequi , un moult-noble et vertueux chevalier, et duquel cy-devant avons parlé, au présent livre de mes Mémoires. Cestuy signeur de Crequi fut oncle dudict messire Jaques de Lalain, et frère de sa mère : et combien qu'il eust esté un an, ou plus, en son voyage, à grans fraiz et mission (car 11 estoit fortacompaigné de chevaliers et de nobles hommes) : toutesfois , pour l'amour qu'il avoit à sondict neveu, il arresta au lieu de Chalon : et en fut sondict neveu , moult-noblement acompaigné : combien qu'à la vérité, par la vertu congnue audict messire Jaques, la noblesse de Bourgongne s'adonna tellement à l'aimer, que certes les derniers Bourgongnons, qui firent armes à luy, ne trouvoyent qui les acompaignast contre ledict messire Jaques , si non les si -prochains amis , qu'ils ne les pouvoyent par honneur abandonner. A cause de la venue dudict signeur de Crequi, ledict messire Jaques chaudoya les armes emprises en celuy mois, tellement qu'il fit neuf fois armes en quatorze jours, et, telle fois, deux fois armes eu un jour : comme vous orrez cyapres.

Au lundy suyvant comparut Jaques d'Avanchies, l'escuyer de Savoye, qui avoit fait toucher les trois targcs , comme dessus est dict : et

4tlO

MBMOIBES DOLIVIEB DB LA HABCUB.

ce pour faire les armes à plé , selon les eonditions de la blanche targe : et se présenta ledict escuyer en une robe longue : et puis se retrait en son pavillon : et , apreâ la présentation du chevalier entrepreneur, Tescuyer requit dix sept coups de hache. Si furent les haches présentées : et, cris et cérémonies exécutées, saillit l'escuyer de son pavillon , la ootte-d'armes au dos : et de sa teste il fut armé d*une salade à visière : et avoit le col couvert et armé d'un gorgerin de mailles seulement : et avoit le visage tout découvert : et , quant à messire Jaques de Lalain , il estoit armé à la manière acoustumee : réservé qui n*avoit point de gantelet en sa dextre main : et , au regard des haches que fit présenter Tentrepreneur, elles furent fortes, et pointuees dessus et dessous : et , depuis les armes précédentes de luy et du signeur d'Ëspiry , il fit tousjours présenter' haches, à dague dessous. Ce qu*il n'avoit pas fait devant : comme dict est.

Ainsi marchèrent les deux champions les haches empoignées , Tun contre l'autre : et Tescuyer (qui fut homme menu , et petit personnage) assembla courageusement : et du premier coup ferit du maillet de la hache, après la main senestre de son compaignon , mais le chevalier le rabatit froidement : et , du second coup, l'escuyer recouvra du haut des bras, pour cuider plus haut atteindre : et le chevalier rabatit de la queue de la hache ^ de plus grande force: tellement qu'il fit tourner l'escuyer ainsi qu'à demy : et de ce coup le chevalier recouvra de la dague de dessous , et Tateindit au fort du gorgerin, tellement qu'il fit démarcher l'escuyer, plus de deux pas loing de luy : et , quand l'escuyer ( qui fut aspre, et asseuré ) se vit au danger du batton du chevalier , et congnut que , tant qu'il estoit plus loing, moins luy estoit le faix du batton soustenable, il s'aventura : et marcha, la hache au poing , Jusques à messire Jaques : et de la main droitte prit la hache du chevalier ; et prestement recouvra , de la senestre main : et abandonqa la sienne , pour tenir plus fort celle de son compaignon : et me souvient que la hache dudict escuyer demoura appuyée contre messire Jaques : mais le chevalier démarcha deux ou trois grands pas , en tirant après luy , de toute sa force, l'escuyer , qui tenoit sa hache : et par celle démarche cheut la hache de l'escuyer au sablon : mais l'escuyer ne perdit point sa prise : et, quand le Juge vit l'escuyer desembattonné , il getta le batlon : et furent pris , estant Jaques d'Avanchies dessaisi de sa hache , et tenant et empeschant à deux mains celle de messire Jaques : et estoye si près , que fouy que ledict messire Jaques dit ,

après qu'ils furent pria, « Laissez aller ma ha- » che : car vous, ne la pouver avoir. » Et lors la laissa aller : et vindrent devant le Juge : et pour celle fois ne touchèrent point l'un à l'autre: pource qu'encores n'estoyent pas faictes les armes , emprises par ledict d'Avanchies , touchant les targes , violette et noire : auxquelles ledict d'Avanchies avoit fait toucher.

Le mereredy ensuy vant , comparurent environ huict heures du matin, et se fMresentérent , pour la seconde fois, messire Jaques de Lalain, entrepreneur, d'une part, et de l'autre part, Jaques d'Avanchies dessus-dict : et se présenta ledict messire Jaques devant le Juge vesta d*uiie robe longue de drap d'or cramoisi , fourrée de martres, en aprochant lapareure et la couleur de la targe violette, touchée par ledict Jaques: et se présenta l'escuyer en longue robe : et se retrait en son pavillon : et tantost se tira le mareschal de la lice, pour avoir les espees, à Cure les armes , en signifiant à l'entrepreneur , que l'escuyer avoit requis onze coups d'espee feras, marchés , et démarchés de trois pas , selon le contenu des chapitres. Lesdictes espees baillées et présentées à l'escuyer, il choisit à son plaisir.

Gris et cérémonies faictes, ils saillirent de leurs pavillons : et parleray premier de Jaques d'Avanchies : lequel saillit hors de son pa\illon, armé de toutes armes, la cotte-d'armes au dos, et respee(que l'on dit estoc d'armes) empoignée : et tenoit la main senestre renversée , et couverte de la rondelle de l'estoc : et estoit armé, de la teste , d'un armet, à la façon d'Italie, armé de sa grande baviére. D'autre part saillit Tentrepreneur, de son pavillon : qui fut à manière d'une petite tente : et fut de soye vermeille , semée de larmes bleues. Il estoit armé de toutes armes : et dessus son harnoîs avoit un palletot à manches, de soye vermeille ^ couvert de larmes comme dessus : et ainsi continuoit ses pareures , à la sorte et selon qu'il avoit à besongner , par les conditions des targes de son emprise: et, de son chef, il estoit armé d'an bacinet, à une grande visière : laquelle il avoit close : et fut la première et seule fois, que ledict messire Jaques combatit onques le visage couvert : mais les armes de l'estoc , férus sans rabat, desiroyent seureté de harnois : comme chacun, qui congnoistle noble mestier d^armes, le peut légèrement entendre.

Quand ledict messire Jaques eut empoigné l'estoc , si me sembla l'un des beaux et fiers hommes-d'armes , qu'onques je veisse, et plusbeau, sans comparaison, que Jamais ne Tavoye veu. Si marchèrent l'un contre l'autre : et quand Jaques d'Avanchies aprocha , ainsi qu'à six pas

MBMOIBBS D OUVISH OS LA KABGHB.

de son oompaignon. Il s'arre&ta , et s'afferma en sa marche, dedans le sablon, le pié senestre devant y et la pointe de l'estoc tournée devers son compaignon : et monstroit bien qu'il vouloit soustenir et porter sagement son faix, et le pouvoir du chevalier: et messire Jaques marcha baudement : et celuy coup atteindit l'escuyer , entre i'espaule senestre, et le bord de la baviére de Tarmet, un moult-grand coup : et l'escuyer atteindit messire Jaques sur le flanc senestre. Si se mirent les escoutes, ordonnées, entre deux : et furent reculés trois pas , comme il estoit dict par les chapitres : et pour la seconde fois marcha ledict messire Jaques sur son compaignon : mais l'escuyer s'afferma en sa marche, comme devant : et mit la pointe de l'estoc au devant du coup : et le chevalier , marchant pour la seconde fois , atteindit assez près de la première atteinte, tresdurement : mais l'escuyer soustlnt froidement, et sagement : n'onqués n'en démarcha. Le chevalier ( qui moult estoit asseuré en ses affaires ) ne fit autre poursuite : mais de luy mesme démarcha les pas ordonnés : et revint pour la tierce fois : et, pour abréger mon récit , tant continua le chevalier sa poursuite, et les démarches ordonnées , que les onze coups d'espee furent férus par le chevalier , et soustenus par l'escuyer , par la première forme, qui dicte est , sans ce que l'escuyer fust démarché de sa première place prise : et ainsi les ût le Juge départir : et se retrait chacun en son pavillon : et s'en aiérent les champions desarmer, et réarmer de nouveau , pour faire les armes de cheval , par eux emprises, et dont jour leur estoit assigné ce lundy , comme dict est : et, tandis qu'ils se préparoyent , plusieurs aiérent disner ( car il en estoit grand temps), et assez tost /tirent les chevalier et escuyer montés et armés : et se présenta Jaques d'Avanchies , le premier, devant le Juge : et avoit son cheval couvert de ses armes.

D'autre part se présenta le chevalier entrepreneur , son cheval couvert de velours noir , semé de larmes bleues : et fit prestement tendre la tente noire, semée de larmes bleûès , en continuant ses premières pareures et ordonnances : et fut ledict Toison d'or en ceste partie Juge pour tous les deux : qui se presentoyent pour la tierce fois devant luy, pour acomplir l'un à rencontre de l'autre les armes emprises , requises , et touchées es trois targes , par ledict d'Avanchies : et après prirent chacun son bout de la lice. Cris et cérémonies furent faictes : et lances leur furent baillées : et de la première course ne firent point d'atteinte. A la seconde, firent une rude croisée. A la tierce, messire Jaques de

Lalain rompit sa lance sur le grand gardebras de son compaignon. A la quatrième , firent tous deux atteinte : et agravèrent les fers de leurs lances. A la cinqiéme, ne se trouvèrent point. A la sixième , l'escuyer rompit sa lance , par la poignée : et atteindit au placard du chevalier. A la septième , fit le chevalier atteinte , et l'autre non. A la huictiéme faillirent tous deux. A la neufiéme et dernière course d'icelles armes , le chevalier atteindit sur le bord de la croisée de l'armet de l'escuyer : et fut l'atteintesi grande, que ladicte coiffe fut enfoncée , jusques à la teste : et si le coup fust descendu, aussi bien qu'il monta , certainement l'escuyer eust eu la teste faussée : mais la pointe glissa en amont : et ne fut point l'escuyer blecé : mais il fut tellement endommagé de son armet , qu'il fût con> seillè de soy déporter de plus-avant poursuyvre, ne parfaire icelles armes : et , combien que les vingt cinq courses ne fussent achevées , toutesfois le Juge tint les armes pour acomplies, au contentement de tous les deui^ : et furent amenés et présentés au Juge : et lors touchèrent ensemble ( pource que leur emprise estoit achevée), et se retira chacun , comme il estoit venu.

Le vendredysuy vaut comparut derechef l'entrepreneur , devant le Juge , pour la sixième fois d'iceluy mois : et d'autre part comparut un escuyer de Bourgongne , nommé Guillaume Bassam : lequel avoit fait toucher la targe noire ( comme cy-dessus est declairè ) au premier samedy du mois présent : et me semble que ledict Bassam estoit paré , sur son cheval , d'une couverte de ses armes : et d'autre part saillit l'entrepreneur , de la noire tente , son cheval couvert de mesme , en continuant ses pareures, et sa première manière de faire. Cris et cérémonies faictes, et passées, lances leur furent baillées. Si laissèrent le chevalier et l'escuyer courre l'un contre l'autre : et de celle première course firent tous deux tresbelle atteinte , sans toutesfois rompre lance , ne desarmer l'un l'autre : et depuis coururent quatre courses d'une suite , sans eux rencontrer. A la sixième course, messire Jaques rompit sa lance d'une atteinte, entre les quatre points , sur son compaignon, A la septième, l'escuyer agreva le fer de sa lance plus d'un doigt. A la huictiéme, neufiéme , et dixième, n'atteindirent point. A l'onzième , firent tous deux une rude croisée, sans atteinte. A la douzième, l'entrepreneur rompit sa lance , par la poignée. A la trezième, quatorzième, et quinzième , n'atteindirent point. A la seizième fit l'escuyer une atteinte : dont il desarma l'entrepreneur, du petit gardebras : mais il ftit prestement réarmé. A la dixseptiéme course , ne se

trouvèrent point. A la dixhaitiéme course, mesure Jaques de Lalaln atteindit Tescuyer , sur le plaeart , au senestre costé : et la lance fut bonne et forte : et le fer ( qui fut fin et acéré ) prit audict placart : et de celuy coup fut ledict placart faussé tout outre, Jusques à la cuîrace : et certes, si la lance ne fustde celuy coup rompue, je fay doute que Fescuyer n'eust esté endommagé de sa personne , et que la cuirace n*eust peu soustenir Vatteinte, dont le placart (qui estoit le plus-fort , et plus espés ) estoit desja percé et faucé : et ainsi fut icelle dixhuictiérae course passée : et vouloyent les amis de l'escuyer qu'il ne courust plus, doutans que la lance ne rencontrast de-rechef en iceluy lieu. Mais ledict escuyer , comme homme d'honneur et de courage , dit qu'il achéveroit à l'aide de Dieu : et recommencèrent la dlxneufiéme , vingtième, et vingtuniéme : et ne se trouvèrent point. A la vingtdeuxiéme atteindirent tous deux : et , du surplus, parachevèrent vingtcinq courses de lances , sans autre chose faire : et ainsi furent icelles armes achevées : et plus n'y eut course de lance, pour celuy pas : et furent amenés devant Toison d'or leur juge : et touchèrent ensemble : et s'en retourna chacun à son plaisir.

Le Tendemain comparut l'entrepreneur devant le juge : et d'autre part un escuyer de la comté de Bourgongne, nommé Jehan de Villeneuve, dîct Passequoy, un bon corps, grand et puissant de sa personne : et fut acompaigné du signeur de Champdivers, et de plusieurs nobles hommes du païs. Si se retrait en son pavillon, pour soy armer : et le mareschal de la lice fit porter les haches à l'escuyer, pour choisir : et, en raportant l'autre à l'entrepreneur, l'avertit que son compaignon avoit requis soixante et un coups de hache. Cris et cérémonies faictes et passées, îssirent les champions de leurs pavillons : et me souvient que l'entrepreneur estoit armé et paré, comme aux autres fois, qu'il combatit de la hache en celuy pas, réservé qu'il n'estoit point armé de la jambe, ne de la cuisse droite : et me fut dîct depuis, qu'il le faisolt pour estre plus à son délivre, si son compaignon le joindoit au corps. Quant à l'escuyer, il estoit armé de sa cotte-d'armes vestue : et de son chef estoit armé d'une salade de guerre, et d'un haussecol de maille : et marchèrent l'un contre l'autre moult asseurement : et à l'aprocher de dix ou douze pas, messire Jaques hasta sa marche : et courut sus à l'escuyer : et contendit de luy bailler du bout d'embas au visage : mais l'escuyer rabatit le coup moult froidement ; et le chevalier voulut derechef recouvrer. Ce que Tescuyer

rabatit : et de ce coup cuida donner l'escuyer sur le bras senestre de son compaignon, da maillet de sa hache : mais le chevalier rabatit le coup : et getta le bout d'embas de sa hacbe^, et de la dague atteindit l'escuyer, au eamail du haussecol : et le recula loing de luy« Puis rassemblèrent ensemble vigoureusement, et de grande aspresse : et, à ce rassembler, atteindit le chevalier ledict Passequoy, sur la cotted'armes, de la dague d'embas : et l'escuver soustenoit asprement, et assailloit, quand il voyoit son avantage : et tant poursuyvirent leur bataille, que les soixante et un coups de haches furent acomplis : et lors getta le juge son batton ; et furent pris, en corobatant de leurs battons : et furent amenés devant le juge : et touchèrent ensemble.

Le lundy suyvant comparut l'entrcprcncttr, pour la huictième fois d'iceluy mois : et d'autre part comparut Gaspart de Dourtain, un escuyer de la comté de Bourgongne, homme puissant et renommé : et, après que tous deux ftirent armés en leurs pavillons, et que le mareschal eut les haches livrées, il annonça à l'entrepreneur, que l'escuyer avoit requis septante cinq coups de hache. Cris et cérémonies furent faicts. Si s'assemblèrent les champions , les haches empoignées : et me souvient que messire Jaques de Lalain estoit armé à la manière acoostnmee : excepté qu'il n'avoit point de grève (1) à la jambe droite : et l'escuyer estoit armé, la cotte-d'armcs au dos, le bacinet en la teste, et la visière close. Si se rencontrèrent devant le juge : et oommenea la bataille entre eux , forte et dure : et re queroit chacun son compaignon, en signe de mortels ennemis : et avint que messire Jaques de Lalain getta plusieurs coups mortels, après la visière de l'escuyer, contendant de Tenferrer de la dague de dessous : mais l'escuyer (qui moult estoit puissant) rabatoit, et se deffcndoit de l'emprise de son compaignon : et d'un rabat rompit la dague de la hache dudict messire Jaques : et, quand l'escuyer s'apperceut que le batton du chevalier estoit empiré, assaillit moultvigoureusement : et messire Jaques (qui mouH fut asseuré en tous ses faicts) marcha plus-près» de son compaignon : et rabatoit l'assaut de Fescuyer de si-pres, qu'il l'empeschoit de faire atteinte, ne de rûn des bouts, ne de l'autre: et, apr» plusieurs rabats, messire Jaques getta le bout rompu : et fit atteinte au col du bacinet de Tes cuyer : mais rien n'en démarcha ledict escuyer : mais continua la bataille entre eux deux forlo et dure : et touinoyérent parmy la lice, chacun

(1) Grève : bottine de fer.

gardant sa place, et Tavantage du souleil : et ne sauroye dire, ne juger, que l'un gaignast sur l'autre un pié de la lice : et finalement, après avoir longuement combatu, messire Jaques de Lalain getta la main droite à la hache de l'escuyer : et la prit par le manche, entre la main senestre et le l>out d'embas : et prestement getta le juge son batton : et furent pris les champions, et amenés devant le juge : et parla messire Jaques moult-asseurément, en soy offrant de parachever, si faute y avoit : et pareillement fut levée la visière de i'escuyer : et fut trouvé aussi frais, que quand elle luy fut close : et parla proraptement devant le juge en grande asseurance : et voyoit on bien, à son parler, que Ta* leine ne luy estoit guéres endommagée. Si touchèrent ensemble : et depuis furent bons amis : et se trouva, depuis, ledict Gaspart, aveques ledict messire Jaques, en la guerre de Flandres : dont ledict messire Jaques se loua fort dudict Gaspart, comme nous lirons cy-apres : et tant en dy, à Thouneur de I'escuyer, que messire Jaques de Lalain me dit par plusieurs fois, qu'il avoit trouvé et senti Gaspart de Dourtain, homme à redouter, sur tous ceux qu'il avoit onques combatu.

Le mecredy siiyvant (qui fut le quatorzième jour de septembre) se présenta messire Jaques de Lalain : pour la neufiémefbis d'iceluy mois : et fut la dernière dudict mois^ et d'iceluy pas : et n*ay pas souvenance que ledict messire Jaques fist onquepuis armes en champ clos. D'autre part se présenta un escuyer de la duché de Bourgongne, nommé Jehan Pientois : et s'armèrent tous deux en leurs pavillons : et furent les haches présentées : pource que I'escuyer avoit fait toucher à la blanche targe, et avoit requis cinquante deux coups de hache. Cris et cérémonies faictes, saillit l'entrepreneur de son pavillon, armé et paré des couleurs de la large touchée, comme il avoit acoustumé : et n'avoit ledict entrepreneur la jambe droite de rien armée. D'autre part saillit ledict Jehan Pientois, armé comme en tel cas appartient, la cotte-d'armes au dos, et son chef armé d'une salade, et d'un haussecol de maille, assez semblablemeut que l'entrepreneur : et certes I'escuyer marcha en moult-belle ordonnance : et furent les champions assez semblables de grandeur : et fièrement s'assemblèrent de venue : et cuida i'escuyer ferir le chevalier de la pointe d'embas de la hache : mais le chevalier rabatit le coup, et de celle venue contendit de fcrfr I'escuyer : mais Il démarcha, et rabatit le coup : et ainsi se poursiiy virent Kun l'autre par plusie^flcs coups, donnés et férus d'un costè et d'autre : et se chau-

dioyent moult-fort, et moult-flérement, et de toute leur force. Environ les trente coups de hache, messire Jaques de Lalain abandonna son batton : et prit celuy de son compaignon : et le tint si-fort, que I'escuyer ne peut plus s'en aider : et messire Jaques tenoit en sa main dextre sa hache empoignée près du maillet : et ferit par plusieurs coups, de la dague de dessus, après le visage de son compaignon : et I'escuyer rabatit plusieurs coups de son poing dextre, dont il avoit clos le gantelet : et rabatoit (comme dict est) l'assaut du chevalier moult - vigoureusement : et feroit I'escuyer, le gantelet clos, de toute sa force, après le visage du chevalier : lequel à chacune fois rabatoit le coup, du costè, et du bras, dont il tenoit la hache de son compaignon : et tant continua leur bataille en ceste manière, que i'escuyer fut blecé à sang, de la pointe de la hache, au visage : et, après avoir treslonguement combatu, furent pris et départis par les escoutes : et messire Jaques dit à i'escuyer : « Ce n'est pas honneste bataille de oom- » batre du poing, comme les femmes. » A quoy I'escuyer respondlt : « Si vous n'eussiez pris ma « hache, je vous eusse; combatu de mon batton : » et sont les mains faictes à l'homme, pour as- » saillir et pour deffendre. » Et à tant fbrent les parolles rompues : et vindrent devant le juge : et parla messire Jaques de Lalain, à sa présentation, moult-notablement, disant qu'il se prèsentoit,pour la dernière fois, ayant, à l'aide de Dieu, achevé son emprise, et aoompli, soy offrant d'en faire plus-avant, s'il sembloit que faire le deust, raerciant le juge, sa bonne assistance, et son jugement : et, pource qu'avoit iceluy mois de septembre encores à durer quinze ou seize jours, et ne sçavoit si nuls ne voudroyent encores venir au secours de la dame de Plours, ildemoureroit tout celuy mois en la vile, luy priant que pareillement le voulsist faire. Ce que le juge luy acorda. Pareillement se présenta I'escuyer, de sa part. Si s'embracérent : et s'en ala I'escuyer, tout armé, à Nostre-Dame des Carmes : et messire Jaques s'en ala désarmer en son pavillon : et de là envoya à Toison d'or (qui avoit esté son juge) une longue robe de drap d'or, fourrée de bonnes martres soubelines, pour recompenser son travail : et s'en retourna ledict messire Jaques comme il avoit acoustumé.

Le dimenche suvvant fit ledict messire Jaques de Lalain un grand souper, en manière de banquet, au palais de l'evesque : et là eut grand'noblesse et chevalerie assemblée, grande foison de vins et viandes, et moalt de dives et riches metz : et me souvient d'un gracieux entremets,

MBMOIBES d'oLIVIEB DS LA MABCJIE.

qui fût ftu millea de la grand table : qui Ait à manière d'une lice close : et de l'un des costés estoyent en front, et en rang, la représentation de ceux qui avoyent combatu à i'encontre de l'entrepreneur, en celuy pas , montés et parés comme ils estoyent venus chacun à sa bataille : et devant eux estoit la représentation de Tentrepreoeur, armé et paré, la hache au poing, comme plus-souvent il avoit combatu : et, avoit, devant ses pies, un petit couplet d*escripture : qui disoit, en substance, comme il mercioit, à ses compaignons , l'honneur, que chacun luy avoit fait : et leur faisoit offre de les servir, comme ses frères et amis, tant qu'il vivroit, de corps et de biens. Grandement fut le souper servi, et, après tables levées et grâces dictes, furent les prix donnés par le raport de messire Jaques entrepreneur : et premier fut donnée la hache d'or à Gérard de Rossillon , pour avoir féru le plus-haut coup de sa hache, sur ledict messire Jaques : et fut pour un coup d'un rabat de la queue : par lequel ledict Gérard atteindit ledict messire Jaques sur le bord de la sallade : et recheut le coup sur Tespaule senestre : comme plus-à-plain est escrit au récit d'icelies armes. Pour le prix des armes de l'espee, il fut donné à Jaques d'Avanchies : et, pour iceluy prix donner, ne fût faicte aucune «nqueste à l'entrepreneur : pource que luy seul avoit combatu d'espee à celuy pas. Au regard du prix des courses de lance , il fut donné à messire Jehan de Bonniface : lequel certes avoit moult bien couru, et atteint : comme il est cy-dessus declairé. A celuy soir fit ledict messire Jaques l'acord de Tristan de Toulongeon et de Gérard de Bossillon : qui pour un vert debat^ par Jeunesse, s'estoyent combatus : et estoit ledict messire Jaques tant aimé et prisé de chacun, que Jamais son conseil n'eust esté refusé.

Ainsi fut le banquet achevé, et le mistére d'ieeluy pas : et le dernier Jour, que le pavillon fut tendu, et que l'heure de midi fut passée, que l'on avoit acoustumé de destendre ledict pavillon , tous les nobles hommes , et serviteurs de l'hostel de messire Jaques, vindrent acompaigner les oflficiei*8-d'armes : qui devoyent les mistéres raporter, pour la dernière fois, à cottesd'armes vestues, et le plus-honnorablement que faire se pouvoit : et premier venoit Leal , le poursuyvant dudlct messire Jaques de Lalain (qui portoit la licorne, la fontaine, et les trois targes), et après venoit Toulongeon le héraut (qui portoit la dame de Piours)^ et après venoit Charolois le héraut : qui portoit la représentation de la glorieuse Vierge Marie : dont ledict pavillon avoit esté paré et garde toute l'année :

et en tel ordre vindrent à rhestel de l'entrepreneur : qui attendoit, aveqoes aucuns deses amis^ la fin de son emprise : et laissa passer pardevant luy la licorne : et puis devant la dame de Plours se deffula, et devant la Vierge Marie s'agenouilla terre à terite, et la bâisa aux pies moultdévotement : et depuis furent portés iceux mis* téres à Nostre-Dame de Boulongne : où i*on les peut encores voir et trouver en l'église, sur IV ratoire du duc de Bourgongne.

Tantost après, le signeur de Crequi s'en retourna en Picardie (où il n'avoit esté de longue espace à l'occasion de son voyage : comme il est escrit cy-dessus), et messire Jaques, son neveu» demoura audict lieu de Chalon : où les signeurs du pals, et voisins, le festeyérent grandement, à leur pouvoir. Car ( comme il est dict dessus ) par sa vertu , douceur , et courtoisie , et aussi par les biens et asseurance qu'ils veirent ea l'exécution d'ieeluy pas, monstre par ledict messire Jaques, tant l'aimoyent et l'honnoroyent, que plus l'on ne pourroit : et devez croire que les dames du pais faisoyent de gracieuses devises, à la louenge de luy : et l'appeloyent le bon chevalier, et le nommoyent pour un nouvel PoDtus en vertus, vaillance, et renommée. Ainsi faisoit parler de luy messire Jaques de Lalain : et élevoit sa renommée si hautement, que nul plus de son temps : et, quand le mois de septembre fut passé, ledict messire Jaques s'en alla à Romme, et de là à Naples moult-notablement acompaigné : et porta par les Italies, et en Naples, son emprise, qu'il avoit emprise a porter par la plus-part des royaumes chrestiejis : mais nul ne toucha à son emprise : combien qu'à la court du roy de Naples l'on y vouloit toucher : mais le roy Alphonse (qui pour lors estoit roy d'Arragon, et de Naples) ne le voulut souffrir, pour l'amour qu'il avoit au duc Philippe de Bourgongne : à qui il estoit frére-d'annes. Audict lieu de Naples trouva ledict messire Jaques le duc Jehan de Gléves, neveu du duc de Bout* gongne , celuy qui avoit nourri ledict messire Jaques : lequel duc de Cléves revenoit de Jérusalem (où il avoit esté fait chevalier) et plusieurs autres signeurs de ses pais : et devez savoir que le roy d'Arragon le festeya et récent moult-honnorablement, tant pour l'amour qu'il avoit à la maison de Bourgongne, comme pour l'honneur de la personne dudict duc de Gléves : qui fut, de soy, un des beaux, des sages , et des bienadrecés princes de son temps : et le roy Alphonse dessusdict fut large prince, honnorable, et abandonné : et de là se partit le duc de Cléves, et aveques luy messire Jaques de Lalain : et sVb retournèrent devers le duc de Bourgongne : qui

UF.nOlBES h*OLlYlER l)B LA UABCR^.

pour loi*8 se tetieft au pals de Brabant : et furent bienviengnés et bien reeeus : et atant se tait mon mémoire du pas de ia dame de Piours.

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