CHAPITRE XXXVI
Comment le bon duc Philippe envoya sonJUs naturel f Anthoine, sur les Sarrasins de Barbarie : et comment le comte de Gharolois destruisit la vile de Dinand, et fit venir les autres Liégeois à mercy.
En ce temps le duc de Bourgongne ( qui avoit acoustumé de recongnoistre , envers Nostre-Signeur les biens et les grâces qu'il luy faisoit, et mesmement par estre requis par nostre sainctpère le Pape, pour donner confort à la foy chrestienne), éleva ses deux fils bastards, et grande noblesse de ses paîs, pour s'aler joindre aveques le Pape, et servir la chrestienté : et fit fréter et avitailler douze galees , et les armer d'environ dix mille combatans, de la plus-belle jeune noblesse et gendarmerie, qui fust en ses pais : et fîit messire Symon de Lalain , signeur de Montigny, lieutenant général de monsieur le bastard, en celle armée, et estoit belle chose de voir les bannières et les pennons en chacun bateau : car chacun capitaine vouloit monstrer quel homme il estoit, en ce haut et sainct voyage. Les trompettes et clairons sonnoyent, à monter les gensd'armes chacun en son navire, et sous leur capitaine, qui donnoyent moult-grand réjouissement : et d'autre part tiroit l'artillerie, qui épouventoit et effrayoit toute la compaignie.
Ainsi montèrent les nobles hommes, et gensd'armes, chacun en son navire, par moult-belle ordonnance : et donna le duc Philippe, outre le ravitaillement , et autres fraiz qu'il faut faire à fréter tels navires, à mondict signeur le bastard, son fils naturel, cent mille escus d'or, comptent , que luy délivra Jacob de Bregilles, des deniers
1I£M0IBES D OLIVIER DE LA MABCHE.
de l'épargne : et ainsi se partit le bastard de Bourgongne , et celle tresbelle armée, et prirent la mer le plus-tost qu'ils peurent, costoyérent les dunes d'Angleterre , passèrent les Raz Sainct-Mathieu, entrèrent en la mer d'Espaigne, et tant vaucrérent , à Taide de Dieu , du bon vent, et de la bonne fortune, qu'ils abordèrent devant Sceulte, qui est une vile en barbarie , que le roy de Portugal a conquise, et la tient en ses mains comme chrestienne, et avoyent les Mores et les Barbares fait une grosse armée, et avoyent assiégé ladicte vile de Sceulte, et la tenoyent fort à destroit : mais Dieu y amena monsieur le bastard et son armée , qui prestement prirent terre , et se préparèrent de combatre iceux Sarrasins , qui avoyent mis ledict siège : mais les Sarrasins, voyans le courage des Ghrestiens, se levèrent et abandonnèrent leur siège, et n'y eut autre chose faicte. Car les Ghrestiens n'avoyent nuls chevaux , parquoy se sauvèrent légèrement Jes Sarrasins et leur puissance. Monsieur le bastard ala visiter ceux de Sceulte, et les bons Ghrestiens qui dedans estoyent , qui moult le remercièrent de sou bon secours : et retourna chacun en son navire , et reprirent la mer en intention de venir à Ostie , et eux Joindre aveques pape JEneas : mais ils trouvèrent que le pape iEneas estoit mort , et son armée toute rompue, parquoy ils prirent le chemin de Marseilles, auquel lieu semblablement se rompit Tarroee des Bourgongnons, et fut celle belle assemblée rompue à petit exploit.
En ce temps le duc Philippe de Bourgongne prit une maladie , dont il fut moult affoibli et agravé de sa personne, et depuis ne fit pas grand travail : ains se trouva vieil et maladif, dont ce fut pitié et dommage , car il avoit vescu courageusement et en prince vertueux : et le bastard de Bourgongne, averti de la maladie de son père , s'en vint à diligence , pour le servir et honnorer , comme il devoit. Le duc Philippe donna audict bastard la comté de la Roche en Ardaine : mais on y trouva des difûcultés , parquoy il l'eult à mouit grande peine. Grande chère fut faicte audict iMurtard , par le père et par le fils; car ils estoyent bien avertis qu'à luy n'avoit tenu l'exécution de la guerre , mais tint h ce que nostre sainct-père le Pape mourut, parquoy toutes manières de gens-d'armes se retirèrent : et doy bien ramentevoir la grande chère et bon recueil que fit le duc de Calabre à monsieur le bastard, et à ses gens, au lieu de Marseilles : et si fait à ramentevoir , que l'armée toute rompue, messire Piètre Was, et messire Frédéric de Wittem , garnirent leurs bateaux , le pileux qu'ils peurent , et firent un an la guerre
aux Sarrasins, vaucrant la mer à leur avantage, où ils aquirent grand honneur ; car oe n*etX pai peu de chose, après l'armée rompue, de aoustenir la guerre un an , contre les Infidèles et Sarrasins^ comme dict est.
En ce temps le signeur d'Escales , firére de la royne d'Angleterre, chargea une emprise, pour faire armes à pié et à dieval : et fit sçavoir à monsieur le luistard de Bourgongne , que , sll vouloit lever son emprise, et le dédiarger de sa charge , il le desiroit devant tous antres. Monsieur le bastard ( qui des pleca avoit qais de faire armes , et combatre en champ clos) ftat bien- Joyeux de ces nouvelles, et les porta au dae son père , qui libéralement luy acorda d'acomplir lesdictes armes , au A*ère de la royne d'Angleterre : et ainsi furent icelles armes aoocfitees, et se prépara chacun de son costé, de ce que hesoing luy estoit : et pour acompaigner mondîet signeur le bastard , Philippe Bouton et Jelian de Ghassa se préparèrent de faire annes en Angleterre : et lors madame de Bourbon, soeur dn duc Philippe , et ses filles, vindrent visiter le duc : et fût audict temps faict le mariage do Jeune duc de Gueldres , et de madamoiselle de Bourbon , nièce du duc : et ainsi se passoit la saison.
En celuy temps, les Liégeois de Dinand, ennuyés de leur bonne fortune, et desirans réveiller leur malheur , s'élevèrent , et prirent Jehan le Gharpentier, un moult-notable bomme deDînand , et le firent piteusement mourir, poorce qu'il avoit communiqué avec le duc Philippe , et fait traltté aveques luy, au bien et utilité de ladicte vile de Dinand, mais ils le toomércntcD un autre usage : et, comme dict est, firent dmrir piteusement ledict Jehan le Charpentier : et ( qui plus est ) disoyent, du duc de Boargongne, toutes les injurieuses parolles , dont ils se pouvoyent aviser, et mesmement boutèrent le fcn en la comté de Namur : et ftit conseillé le duc, en ses vieux Jours, de prendre les armes , et d'assembler gens - d'armes de toutes pars , pour soy venger d'ioeux de Dinand : et se tira luy cl le comte son fils à Namur : et fut conseillé le duc de demeurer audict Namur, et envoya son fils à Bouvines : et l'acompaigna le oomte de Sainct Pol, connestable de France, le marescbal de Bourgongne, et plusieurs signeors de Brabant et de Hainaut : et oondnrent dealer mettre le si^e devant Dinand, et se départirent en trois parties. .
L'un des sièges tenoit le comte de Oiarolois : le second, le marescbal de Bourgongne : et le tiers siège tenoit le bastard de Bourgongne : et la quarte partie estoit la rivière : oàil ne
HÉMOIBIS i>*OUVlSB DB LA MABCHB.
point de siège : et ainsi fbt Dinand assiégé de tous costés : et, combien que J*easse veu plusieurs sièges de prince, toutesfois fut ii là faicte une cliose que Je n'avoye onques veue : car messire Pierre de Hacquembac, lors maistr&4e- Tartillerie, amena les bombardes devant les portes de Dinand, à beure de plain midi : et vous declaireray comment. Il avoit aftisté sa menue artillerie, dont il avoit grand planté, devant les portes et la muraille de Dinand : et, quand il aprocha à tous ses bombardes, le traict à poudre voloit si dru, que ceux de la vile n'osoyent mettre la teste bors des portes, ne des murailles : et ainsi aprocba ses bombardes : et mena le premier cbeval par la bride : et, les bombardes assises, la ville de Dinand ne dura pas longuement : ains se rendit à voulonté : et les Liégeois (qui leur estoyent venus à secours) s'enfuirent, et s'élongnérent de ce lieu : et le comte de Gbarolois et ses gens entrèrent dedans la vile, oomaie maistres et signeurs : et fut la Yile pillée de toutes pars : et puis fut mis le feu dedans : et fut brûlé Dinand, par telle façon, qu*il sembloit qu'il y eust cent ans que la vile estoit en ruine : et le comte (qui moult estoit grand Justicier) fut averti que trois arcbers de sa compaignie avoyent dérobé une femme, et qu'ils remmenoyentderriére les montaignes, afin qu'elle ne fust ouye par les cris, qu'elle feroit à son efforoement : mais le noble comte tira celle part, prit les malfaicteurs, et prestement les fit pendre et estrangler, au premier arbre qu'il trouva : et à la femme fit des biens, comme il appartenoit : et signifia à son père, par le signeur dlmbercourt, la victoire, qu'il avoit de ses ennemis, et l'exécution qu'il avoit faicte, luy priant qu'il se voulsist contenter (car il estoit bien vengé de ceux de Dinand), et aussi demandoit congé de poursuivre ses ennemis liégeois : car il les avoit fait cbevaucber : et sçavoitoù ils estoyent arrestès.
De son exécution se contenta le duc Philippe, et luy donna congé de poursuivre ses ennemis : et s'en retourna le duc à Brucelles, le plus-tost qu*il le peut faire : et le comte et sa compaignie tirèrent après leurs ennemis : et les trouvèrent qulisse reposoyent de l'autre oosté de la rivière de Haubsbaing : et les eust le comte dèfaicts, sans nulle faute : mais un chevalier liégeois, nonmiè messire Regnaud de Rouvray, moultvaillant et sage chevalier, eut grand'pitié de veoir le peuple de sa nation en danger : car il congnoissoit bien que les gens-d'armes les dèferoyent. Si prit un asseuré courage : et dit aux Liégeois, « Mes amis, ne vous bougez : mais at- * tendez que J'aye parlé au comte de Gbarolois :
N et peut estreque Je trouveray le moyen , que » vous ne vous combatrez' point légèrement. » . Et sur ce départit ledict messire Regnaud : et tlit à monsieur le comte, « Monsieur, ce povre » peuple ne vous demande rien. Ils entendent » d'avoir traité aveques vous : et vous prient « que les veuillez tenir paisibles. «Mais le comte (qui moult estoit fier) respondit qu'il ne sçayoit nulle cause de leur venue en ce lieu, si non pour luy porter dommage : et qu'il n'avoit pas intention de les laisser partir, sans bataille. Messire Regnaud prit congé : et s'en retourna devers les Liégeois : et leur dit qu'il avoit bien parlé au comte, à l'avantage des Liégeois : et luy avoit remonstré qu'ils ne luy demandoyent rien : mais ils se défendroyent, s'il estoit besoin. Et ainsi parioit sagement messire Regnaud de Rouvray : et par ses alees et venues pratiqua tellement, ' que le Jour faillit : et convint chacun soy retirer d'une part et d'autre, sans bataille, pour ce Jour : et se logea chacun, qui mieux mieux : comroeil est cousturoe de loger devant ses ennemis. Si fàrent grans feux fiaicts d'une part et d'autre : mais la rivière de Haubsbaing estoit entre deux : qui garda la vie ce Jour à maint Liégeois : et^ quand le Jour fut venu, et que le comte et son armée perceurent que les Liégeois s'estoyent retirés, le comte fit chacun tirer aux champs, à la poursuite desdicts Liégeois : mais pour celle fois il ne peut atteindre leur puissance : car Ils s'estoyent Ja retirés es bonnes viles : toutesfois il marcha avant, et espouventa tellement iceux Liégeois, qu'ils furent contrains de luy venir crier mercy : votre eux mesmes abatirent les murailles et les portes de leur vile : et ainsi se départit celle armée : et s'en retourna le comte de Gbarolois, et le bastard de Bourgongne, devers le duc leur père : qui les recueillit à grande Joye.
OOO CHAPITRE XXXVII.
Comment le bastard Antoine de Bourgongne ala faire armes en Angleterre : et comment le bon due Philippe, son père, mourut ce pendant.
Ces choses faictes, le duc envoya son fils naturel en Angleterre, moult-bien foumy de toutes choses : et y fut messire Symon de Lalain pour son principal conduiseur, et messire Claude de Toulongeon, signeur de la Bastie, messire Phir lippe, bastard de Brabant, messire Jehan de Montferrant, Gérard de Rossillon, le signeur de Tibaville, et plusieurs autres : et en ce temps Je
MBMOIfiES D-OLIVlla DB LA MAUCBIB.
me trouvay en Angleterre, et m'y arrestay, pour yeoir ieelles armes : et certes le bastard de Bour^ongne tenoit tel estât et tel triomphe, que peut faire le fils aisné légitime de Bourgongne. Mais nous nous tairons de toutes ces choses pour le présent, pour parler de Texecution d'ioelles armes.
Le roy Edouard d'Angleterre avoit fait préparer les lices, grandes et pompeuses : et pour sa personne fut faicte une maison, moult-grande et moult-spacieuse : et estoit icelle maison faicte en telle manière, que l'on y montoit par degrés,, au dessus, où estoit le Roy. Il estoit vestu de pourpre, la jartiére en la Jambe, et un gros bâton en sa main : et certes il sembloit bien personne digne d'estre roy : car il estoit beau prince, et grand, et bien amanieré. Un comte tenoit Tespee devant luy^ un peu sur costiére : et au tour de son siège estoyent vingt, ou vingtcinq, conseillers, tous blancs de cheveleures : et ressembloyent sénateurs, qui fussent là commis, four conseiller leur maistre. Le comte de Volœstre tint lieu de connestable : et estoit acompaigné du marescbal d* Angleterre : et sçavoit moult-bien faire son office. En descendant du hourd, avoit trois hourds, deçà et de là desdicts degrés. Au premier estoyent chevaliers : au se* cond estoyent escuyers : et au troisième les archers de la Couronne, chacun un voulge (l) en la main : et au pié desdicts degrés avoit deux chaizes, l'une pour le connestable, et l'autre pour le mareschal : et, à l'opposite, de l'autre oosté de la lice estoit un hourd, non pas si haut que la maison du Roy, pour loger le maire de Londres, et les hondreioans (2), servans pour celle année.
Tantost après que le Roy fut assis en son trosne, et en sa chaize (qu'il faisoit moult-beau voir) le maire de Londres, acompaigné des hondremans, et de ceux de la loy, entrèrent en la lice, l'espee devant luy : et tira contre son hourd : et, en passant par devant le Roy, n'y eut autre différence, si-non que celuy qui portoit l'espee devant le maire, en se mettant à genoux le maire et tous les autres, mit la pointe en baft, en signe d'humilité, et puis se releva prestement : et s'en ala le maire de Londres mettre au hourd, pour luy ordonné : et là demeura pour veoir les armes, et tousjours l'espee devant luy : et ne demeura guéres que les gardes de la lice ( asçavoir huict hommes^*armes, bien-montés et l^en-armés) firent leur entrée en ladlcte lice, par le congé du connestable : qui leur ordonna oe qu'ils devoyent faire.
(1) Dard.
Tantost après, monsieur d'Escalles vint à l'entrée de la Uce : et le connestable ala au-devant de luy, et demanda qu'il querolt : et il respondit qu'il se venoit présenter devant le roy d'Angleterre, son souverain signeur, pour faire et aoomplir les armes, quMI avoit emprises à rencontre du bastard de Bourgongne : et sur ce luy fut faicte ouverture : et certes il estoit mottté et armé richement : et avoit dix ou douze dïevaux de pareure, bien-richement couverts : et, après sa présentation faicte devant le Roy, il se tira de sa personne en une petite tente, qui luy estoit ordonnée. Puis tantost après vint le bastard de Bourgongne : qui pareillement demanda entrée. Ce que Tadmiral luy acorda : et se présenta ledict bastard devant le Roy, pour fournir ses armes : et devez sçavoir qu'il estoit moultpompeusement acoustré : et avoit douze chevaux couverts, les uns de drap d'or, les autres d'orfaverie, les autres de velours, chargés de caropanes, et les autres couverts de niartres, que l'on dit sables, si-belles et si-noires, qa^il estoit possible d'en trouver. Les autres estxiyent couverts de brodures, faictes moult-richement. Les pages estoyent vestus de mesmes, comme II appartenoit : et certes ce Ait une riche suite, et que le Roy veit voulontiers. Sa présentation faicte, il se retira en une petite tente, faicte pour luy : et prestement se firent les cris et les deffenses acoustumees : et furent pmiees ai Roy, par deux comtes, deux lances et deux espees, d'une façon et d'une grandeur : ear le signeur d'Escalles par les chapitres devolt livrer les bâtons, au choix de sa partie adverse : et envoya lesdicts bâtons le Roy au bastard de Bow^ gongne , pour choisir ce qui luy serolt le meiUenr. Le bastard de Bourgongne choisit assez légèrement: et furent mis les deux bâtons, qu*il retint^ es mains de deux ofBcîers-d'armes : qui les tindrent dehors le pavillon, jusques il fustprest pour saillir : et, après cris et cérémonies faictes, les champions furent saisis de lances et es^ pees, pour eux ordonnées.
Si mirent les lances aux arrêts , et coururent celle course, sans atteindre ou consuir runTaiitre : mais , au retour qu'ils firent , et qu'ils eurent mis les espees en leurs mains , le dieval de monsieur le bastard donna de la teste contre la bave de la selle du signeur d'Escalles, et de ee coup ledict cheval se tua tout nrïde : et tomba mondict signeur le bastard sous son cheval , l'espee au poing : et tantost le fit le roy d'Angleterre relever : et se monstra moult^coorrooeé à rencontre de mondict signeur d'Escalles:
(2) Aldcrmans.
IUSUOIAES D*OLlVIfiB Dft LA tfAHCilBh
l^urce qoMl cuidoit qu*U eust fait fausseté en la pareure de son cheval : mais non avoit : ains avint ce coup et ce choc , par mesadventure, et comme Je Tay devisé : et le Roy leur donna congé pour celle fois : et s'en retourna mondict signeur le bastard en son logis : et me dit en rentrant en sa chambre , « ne vous souciez. Il a » aujourd'huy combatu une beste y et demain il >• combatra un homme. »-
Et à celle heure vint le connestable , par le Roy , pour sçavoir s'il estoit aucunement blccé : mais monsieur le bastard respondit , qu'il mercloit le Roy , et que nulle bleceure n'avoit : ains estoit prest Tendemain de faire ses armes de pié , priant qu'ainsi le vousist le Roy acorder : et le l'endemaîn, à heure ordonnée , comparurent au camp monsieur le bastard et monsieur d'Escalles : et fut tou^'ours acompaigné mondict signeur le bastard du duc de Sulfort qui moult cordialement Tacompaigna : et, après cris et cérémonies faictes , monsieur d'Escalles envoya trois manières de bâtons présenter au Roy , pour icelies armes de pié fournir et achever : et diceux bâtons devoit avoir le bastard de Rourgongae le chois. Les deux premiers bâtons estoyent deux lances à getter : et les portoyent^eux chevaliers. Les seconds bâtons estoyent deux haches : et les portoyent deux barons. Les troisièmes bâtons estoyent deux dagues : et les portoyent deux comtes : et , quand iceux bâtons furent présentés au Roy, le Roy retint en ses mains les deux lances à getter , et les quatre autres bâtons envoya à monsieur le bastard, pour en prendre le chois, selon le contenu des chapitres. Monsieur le bastard retint une hache et une dague : et le surplus fut aporté^ par le connestable, à monsieur d'Escalles : et vindrent les escoutes de pié : asçavoir six hommes-d'armes de pié, bicn-empoint , chacun un bâton de bois en là main.
Le bastard de Rourgongne estoit paré de sa ootte-d'armes de Rourgongne , à une barre de travers , pour monstrer qu'il estoit bastard : et le signeur d'Escalles avoit sa cotte-d'armes au dos : et portoit sa hache sur son col , et en guise d'un espieu : et venoit criant , Sainct George , par trois fois. Les champions se Joindirent fièrement : et s'assaillirent l'un l'autre de grand courage : et fut moult-belle ceste bataille : ne Je ne vey onqnes combatrede haches si fièrement : et certes monsieur le bastard monstra bien , à celle bataille , qu'il estoit un homme , voire un chevalier , duit aux armes et au mestier : et furent tous deux pris et départis , sans grand'foule, l'un d'avec l'autre : et ainsi furent icelies armes faictes et acomplies : et à la vérité, Je
vey , depuis, le harnois de monsieur d^Escalles, où monsieur le bastard avoit fait de grandes faulcees , de la dague de dessous ^e sa hache : et,. au regard des dagues qui leur furent balN lees , Ils ne s'en aidèrent point en celle bataille : et ainsi prirent les champions congé du Roy : et se partirent tous à une fois de la lice^ leurs haches sur leurs cols , pour monstrer qu'ils n'a« voyent esté débatonnés : et se retira chacun en son logis.
Au regard du roy d'Angleterre et de la Royne^ ils avoyent fait préparer le souper en la Grange des Merciers, et là vindrent les dames : et vous certifie que J'y vey soixante ou quatre vingts dames , de si-noble maison , que la moindre estoit fille de baron : et fut le souper grand et planteureux , et monsieur le bastard et ses gens festoyés grandement et honnestement.
Au l'endemain firent armes à pié roessire Jehan de Chassa et un escuyer gascon , nommé Louië de Rretelles , serviteur de monsieur d'Escalles : et acomplirent icelies armes , sans grand'foule l'un sur l'autre : et le l'endemain ârent armes à cheval : lesquelles messire Jehan de Chassa eut grand honneur : et Ait tenu pour un bon coureur de lance : et le l'endemain fit armes messire Philippe Routon , à rencontre d'un escuyer du Roy. Iceluy escuyer estoit gascon : etse nommoit Thomas de Lalande : et estoit iceluy Thomas beau compaignon , et homme-de-bien : et entre eux sourdit une question : car ceux , qui servoyent messire Philippe Routon, disoyent que l'arrest de Thomas de Lalande estoit trop avantageux. Si fut avisé par les gens du Roy : et trouvèrent qu'il estoit vray : dont le Roy ne fut pas content : toutesfois ils conclurent de parfaire leurs armes : et fit chacun le mieux qu'il peut, comme il est coustume en tel cas : et ainsi furent les armes achevées , d'une part et d'autre : et monsieur le bastard pria les dames le dimanche au disner , et nommément la Royne et ses seurs : et fit un grand desroy , et une grande préparation : et nous partismes Thomas de Loreille, bailly de Caen , et moy , pour aler en Rretaigne, fournir nostre ambassade: et vinsmes à Pleume , attendant le vent , et navires , pour nous passer en Rretaigne : et en ce temps vindrent les nouvelles à monsieur le bastard , en Angleterre , que le duc de Rourgongne estoit trépassé : et devez croire que grand dueil eut ledict bastard (quand il ouit la mort de son père) et toute la noblesse , qui estoit aveques luy.
Si changèrent leurs plaisances passées à pleurs, et à larmes : car il estoit mort, commt prince de toute vertu : et fit en sa vie deux cho-
UBM01BB8 D OLIVIER DE LA MABCflE.
9es à rextrémité : dont l'une fut, qu'il mourut le plus-riche prince de son temps : car il laissa quatre cens mille escus d'or, comptens, soixante douze mille marcs d'argent en vaisselle courant, sans les riches tapisseries, les riches bagues, la vaisselle d'or, garnie de pierreries, et sa librairie, moult-grande et moult-bien étofée : et, pour conclusion, il mourut riche de deux millions d'or, en meubles seulement : et, pour la seconde extime, il mourut le plus-large et le plus-liberal duc de son temps. Il maria ses nièces à ses despens. Il soustint grandes guerres, et longuement. Il refit par plusieurs fois, à ses despens, l'église et la chapelle de Jérusalem. Il donna dix mille escus, pour faire la tour de Bourgongne : qui est en Rodes. Il donna dix mille escus au roy d'Albanie. Nul ne s'en aloit de luy, qu'il ne fîist bien recompensé. Il tenoit grand estât, aprochant à estât de roy. Il entretint cinq ans monsieur le Dauphin en son estât : et fut prince sirenommé, que tout le monde en disoit bien. Ainsi fit le duc Philippe de Bourgongne deux choses à l'extrémité : comme dit est : car il mourut tout libéral, et tout riche : et trépassa de ce siècle, lequinziémajour de Juin, l'an 1467 : et le bastard de Bourgongne prit congé du roy d'Angleterre, de la Royne, et des dames, moultpiteusement : et furent ses provisions perdues : et rompit le propos du festeyement : et s'en revint à Bruges : où il trouva le comte de Gharolois (que l'on sq[>peloit duc de Bourgongne), lequel luy fit grand chère : et d'oresenavant, quand je parleray dudict comte, Je l'apelleray duc de Bourgongne : comme c'est raison.
Si fût le corps de ce noble prince porté solennellement, à grand dueil, 80uq;)irs, et larmes, en l'église de Sainct Donat, audict Bruges : où il reposa, et ftit gardé Jusques on le mena en Bourgongne, pour estre sépulture es Chartreux de Digeon, aveques ses prédécesseurs. Les préparations furent faictes, pour mener le corps du duc Philippe en Bourgongne, et aussi le corps de madame Ysabel de Portugal, duchesse de Bourgongne : laquelle, après son trépas, gisoit à Gonnaut : et fût la préparation du duc moult bien ordonnée et faicte. Les chevaux du chariot couvert de velours : et pennons, bannières, et oottes-d'armes, estoyent bien-ordonnés. Le corps gisoit en son chariot : et par dessus avoit un paisle élevé : et après venoit le corps de madame de Bourgongne, en son chariot et chevaux couverts de velours : et sembloitbien que leans gisoit le corps d'une grande dame, et de noble recommandation.
Le duc leur fils, estoit desja en Botu^oogne^ et en sa vile de Digeon : et condiiifloyent la corps, dessusdicts, le sîgneur de Bavastain, ei messire Jaques de Sahuct-Pol : et ne me pois passer de deviser comment iceux deux nobles corps entrèrent à Digeon, et^ manière : et, pour monstrer et donner à entendre les cérémonies et les pompes qui furent tenues à ioeloy enterrement, et mesmes à celle entrée de Digeon, mondict signeur voulut que l'on fist honneur i la nation de Bourgongne : et premièrement marchoit le signeur d'Irelain : qui portoit le pnnon, armoyé des armes du duc : et puis venoyent les deux firéres de Toulongeon : qui menoyent le cheval, couvert des plaines armes du dnc: et puis venoit le signeur de Bay, qui portoit Fespee du duc : et après venoit, à costière l'un de l'autre, le signeur de Givry (qui estoit de Vienne^ portant l'escu des armes du duc : et empreshy marchoit messire Guillaume, signeur de Yergy, portant le heaume et le tymbre du duc : et pois venoyent messire Charles de Challon, nevea do prince d'Orange : qui portoit la bannière : et après venoit le roy-d'armes de la Toison d*or, vestu de sa cotte^'armes : et portoit la ootted'armes du duc, déployée entre ses deux mmet puis venoit le duc Charles, à tout son habillement de dueil : et le snyvoyent les grans de son sang, qui estoyent ordonnés pour faire le dueil aveques luy : et puis si-grand nombre de chevaiierâ, escuyers, et nobles-hommes^ q« c'estoit belle chose à voir. Les églises aloyeat devant, par ordre. Les chevaliers de Tordre, qui ne portèrent point le dueil, estoyent tous à pw, adextrans le chariot, et tenans le poisie couchant. Le poisie, élevé, fût sonstenu par quatre des plus grans du paîs de Bourgongne : et n'ar point de souvenance, pour les nommer. Apre venoit le corps de Madame, en son chariot : et estoit adextrè de huict ou de dix perstMmages, des plus-nobles du paîs : et ainsi et en telle manière fbrent ces deux nobles corps menés à Digeon, et reposèrent celle nuict en la diapellede Tordre : et toute nuict y eut grand luminairei grandes prières, et grandes oraisons : et leTeo* demain, en ce mesroe estât et triomphe, ftifo^ les deux nobles corps menés es Chartres de Digeon, et logés en leur sépulture : et lii>< faict grand et notable service : et, après le service faict, s'en retourna le duc en sa maisoo, ainsi qu'il estoit venu : excepté que les deiR corps demourérent en leur sépulture : et Je prie à Dieu qu'il en veille avoir les âmes en son sainct paradis.
FIN DU PBKMIER L1VBE.