CHAPITRE XXXIL
D'un combat à outrance ^fait entre deux bourgeois de Valenciénes , en la présence du duc Philippe de Bourgongne, comte de Hainaut.
En continuant ma matière , le bon duc se partit de ses pais de Bourgongne : et vint tout droit à Yalenciennes : auquel lieu il trouva la bataille preste entre deux hommes, pour franchise de vile : et devez savoir que la vile de Yalenciennes est fondée sur privilèges, donnés par les empereurs, et par les comtes de Hainaut : et, entre autres, ils ont un privilège, que, quand un homme a occis un autre de beau faict (c'est-à-dire en son corps deffendant), il peut venir demander la franchise de Yalenciennes , et qu'il veut maintenir , à l'escu et au batton , qu'il a faict le faict de beau faict : et sur ce luy est acordee la franchise : et ne luy peut nul rien demander pour ceste querelle : sinon qu'on le prenne et maintienne à l'escu et au batton (comme dict est), et devant la loy de la vile.
Or, pource que telles choses n'aviennent pas souvent, le bon duc s'arresta à Yalenciennes, pour veoir celle bataille : et fut vray qu'un , nommé Mahuot , avoit tué un parent de Jacotin Plouvier : et à ceste cause ledict Jacotin poursuyvit ledict Mahuot devant la loy de Yalenciennes : et disoit qu'il avoit meurdry son parent , par aguet , non pas de beau-faict , et que ce luy vouloit ledict Jacotin prouver , et monstrer , à Tescu et au batton , selon la franchise
de la vile : et de ce fut grand procès tenu devant la loy : et, fin de compte, fut jugé et dit, que le gage de bataille y estoit manifeste : et furent pris tous deux par la justice , et mis chacun en prison fermée à part : et attendirent si-longuement, que le duc revint des Alemaignes : et se trouvèrent le père et le fils à Yalenciennes, pour veoir l'exécution des deux champions : combien que le duc n'estoit point juge en ceste partie : mais l'estoyent , et sont , ceux de la vile : et , à la vérité , ils tindrent moult belle cérémonie à la bataille des dessusdicts : et , combien que j'aye parlé de ceste matière au volume quej'ay fait du gage de bataille , toutesfois ne me puis je tenir , ne passer , que je ne die aucune chose de ce que je vey en ceste bataille.
Les principaux assistans furent le prevost du comte , et le prevost de la vile : et fut , pour ce jour , prevost du comte , messire Glles de Harchies , signeur de Belligniers , et , prevost de la vile , un notable bourgeois , nommé Merciot du Gardin : et tenoyent ces deux la gravité et cérémonie du camp ; et, de Tordre de la viie, deux gentils-hommes avoyent le regard aux portes. Le peuple estoit grand sur le marché : et estoit conduit par un, nommé Nicolas du Gardin : qui se tenoit en une garne, à l'hostel de la vile, à tout un grand batton: et, s'il voyoit que le peuple se dérivast , ou muast en rien , Il feroit de son batton : et crîoyt, guare le ban : et sur ce mot chacun se tenoit quoy , et doutoit la punition de justice: et à la vérité tout le peuple et ceux de la vile estoyent pour Mahuot, en courage : pource qu'il combatoit pour là querelle de la vile. Or avons devisé de l'ordre de ladicte vile : et faut escrire du faict de la lice, et du champ clos , et comme les champions se maintindrent en ceste bataille.
Ce champ clos estoit rond, et n'y avoit qu'une entrée : et tantost ceux de la vile firent apporter deux chaizes, couvertes de noir, mises et apposées à l'opposite l'une de l'autre : et tantost après entra Mahuot en ladicte lice, et s-alla seoir en sa chaize : et n'arresta guéres que Jacotin Plouvier vint de l'autre part, qui semblablement s'asseit en la chaize pour luy préparée. Les champions estoyent semblables d'habillemens. Ils avoyent les testes rases, les pies nus, et les ongles coupés, des mains et des pies : et, au regard du corps, des jambes, et des bras, ils estoyent vestus de cuir bouilli, cousu estroittement sur leurs personnes : et avoyent chacun une bannerolle de sa dévotion en sa main : et tantost entrèrent ceux de la loy, commis à ce : qui portoyent un grand raessel : et feirent le serment l'un contre l'autre : c'estassavoîr que
MEMOIBBS DOLIVIEB DE LÀ MÂUCHE.
Mahuot juraqu*ii avoit tué son homme de beau faict : et Jaootin Plouvier jura le contraire : et tantost leur furent apportés à chacun un escu, peint de vermeil, à une croix de sainct George , et leur furent baillés les escus la pointe dessus : et me fut dict, que, quand le plus-noble homme du monde combatrott à Yalenciennes, il n'auroit autre avantage, sinon que la pointe de son escu seroit en bas, et pourroit porter son escu, comme un noble homme doit le porter. Item leur furent baillés deux battons de mesplier, d'un poix et d'une grandeur : et puis furent les chaizes ostees, et mises hors de la lice : et s'en retournèrent ceux de la loy, et laissèrent les champions l'un devant l'autre : et le prevost de la vile rua le gand, qui avoit esté getté pour faire ladicte bataille : et cria, chacun face son devoir.
Et prestement se levèrent les champions, et coururent sus l'un à l'autre, moult-vigoureusement : et devez entendre que les champions demandèrent à ceux de la loy trois choses : à sçavoir sucre, cendres, et oincture : et premièrement leuiv furent apportés deux bacins, pleins de graisse : dont les habillemens, que chacun d'eux avoit vestus, furent oingts et engraissés : afin que l'un d'eux ne peust prendre prise sur l'autre. Secondement leur furent apportés deux bacins de cendres, pour oster la graisse de leurs mains : afin qu'ils peussent mieux tenir leurs escus et leurs battons : et tiercement fut mise, en la bouche de chacun d*eux, une portion de sucre, autant à l'un comme à Fautre, pour recouvrer salive et haleine : et de chacun des trois leur fuct faict essay devant eux, comme devant deux princes.
Or, combien que ledict Mahuot ne fust sigrand ne si-puissant de sa partie, toutesfois vigoureusement il puisa du sablon, et le getta aux yeux et au visage de Jacotin Plouvier : et de ce coup luy donna de son batton sur le front : dont il luy fit playe et sang. Mais ledict Jacotin (qui estoit homme fort et puissant) poursuivit tellement et si-aigrement sa bataille, que ledict Mahuot fut abatu à bouchon : et Jacotin Plouvier luy saillit dessus : et fut la bataille à ce menée, que ledict Jacotin creva les deux yeux à son adversaire : et puis luy donna un grand coup de son batton : dont il l'assomma : et le mit hors de la lice : et en ce faisant mourut ledict Mahuot : et fut condamné à estre mené au gibet, et pendu : et ainsi finit la bataille entre Jacotin Plouvier et Mahuot. Si soit pris en gré ce que que J'ay sceu rameutevoir de ceste matière.
Assez tost après se firent unes autres armes à Valenciemies, de deux nobles hommes : dont
l'un fut chevalier et l'autre fut un escoyer de l'hostel de monsieur le Bastard : et se nommoii Jehan de Rebremettes, signeur de Thiba^ile. Ces deux, pour aucun estrif, oompanireot, a jour ordonné, au lieu de Valencicanes, wnm comme il appartenoit, pour combatre à pié : et devoyent iceux getter un gect de lance, et pals combatre de haches, jusques à vingt cinq coups. Les deux nobles hommes comparurent, pam de leurs cottes-d'armes : et se combatirentchevaleureusement, sans faire grande fonlle I'dq sur l'autre, et ainsi se partirent icelles armes : et disoit on que Dieu avoit envoyé ces deux nobles hommes, pour faire honneur à Vainciennes : et tenoit on la bataille, faicte entre Jacotin Plouvier et Mahuot, plus honte qnliooneur : à cause du meurdre perpétré en la présence du prince.
OOO CHAPITRE XXXra.
De quelques particularités en la maison de Bourgongne : de la retraite du efetfpAw LouiSy vers le bon duc Philippe : et du mrroux d^iceluy duc^ contre le comte de CkaroloiSy son fis.
Le duc s'en retourna à l'Isle : où il fit <1^ grandes chères et de grans festiemens : et pois se tira en Hollande : où le faict de la Toison estoit préparé : et eu ce temps devint grosse madame de Gharolois : dont le pais fut moolt-féjouy : et, en ce mesme temps, monsieur Da^id, bastard de Bourgongne, fut éleu evesqued'C* trecht : et ne furent pas ceux de Devantel i) obelssans audict evesque : mais falut faire une armée : en laquelle le duc Philippe, en personne, et tous les grans de ses pais alérentoi armes, comme il appartenoit : et leur fit co forte guerre par eaue et par terre : car lediet Devantel est fortifié d'une grosse rivière .et estoit le siège des Bourgongnons deçà la rivière: et à passer celle rivière eut plusieurs vaillai«» faictes, et plusieurs apertises d'armes : dont je me tay pour abréger.
En ce temps vint, devers le roy Charles, l'ambassade du roy Lancelot de Hongrie, pov avoir madame Magdelaine de France en mariage, pour ledict roy Lancelot : et fut la pinsbelle et la plus-grosse ambassade, qui coques vint en France : car ils portoyent le biliond* • et, par privilège du roy de France, ils forgcoyeal florins d'or, parmy les vilages ou ils » ^' voyent : et de trente six articles, dont ib
(i) Llseï Dêvinier.
VfiHOIRiSS U'OUVIEA DB LA MARCHE.
avoyent à faire au roy Charles, jamais ne voulorent parler do second, que le premier article ne fust Tuidé, fvist par refus ou par aoord : et ainsi de tous les autres points : et saqs faute le mariage eust esté faict, si ne fust la mort dudiet Lancelot : qui mourut durant le parlement
Durant iceluy siège de Devantel, nouvelles vindrent au duc, que monsieur Louis de France, Dauphin de Viennois, venoit de pardeça, et prenoit son chemin contre Brucelles ^: et à ceste cause furent moyens trouvés de surseance de guerre entre le duc Pliilippe et ceux de Devante! : et prit le duc son chemin, pour venir audevant de mcmdict signeur le IHiuphin : et envoya au-devant de luy, Jusques à Louvain, le comte d'Estampes, et autres grans personnages, pour le bien-viengner, et depuis y vint monsieur le comte de Gharolois : et aussi y envoya madame Ysabeau de Portugal, madame de Gharolois, et madame de Ravastain, pour recevoir mondiet signeur le Dauphin: et mondict signeur le Dauphin se tira à Brucelles, et fût logé au logis du duc : et ne demoura gnéres après que le duc vint : et, tandis qu'il parloit à madame sa femme, monsieur le Dauphin descendit les degrés : dont monsieur le duc fut moult-déplaisaot: et là s'embracérent : et fit le duc moultgrand honneur et révérence à mondict signeur le Dauphin : et faire le devoit : car c'estoit l'héritier de France. Ainsi s'entrerencontrérent monsieur le Dauphin et monsieur de Boorgongne : et eurent plusieurs parolles ensemble, secrettes, et qpii ne sont pas venues à ma oongnois* sance : et firent grandes chères ensemble : et y eut grandes Joustes, et grans festeyemens : et ftitsa venue .pardeça, en l'an 1466.
En ce mesme temps, madame de Ravastain acoacha d'une fille : laquelle monsieur le Dauphin tint sur les fons : et, asses-tost-apres, madame de Gliarolois acoucfaia d'une fille (qui fut madame Marie, mère de monsieur l'archeduc, qui est à j^èsent), et estoit monsieur le Dauphin aie chacer à Genespe : mais monsieur de Gharolois fort acompaigné l'ala prier et requérir d'estre son compère, et de tenir l'enfant. Ge qu*il acorda benignement : et retourna à Brucelles : et furent les choses préparées pour le baptisement de mademoiselle de BourgcMigne : car en ce temps on ne la disoit point madame : pource que monsieur n'estoit pas fils de roy. Ainsi se fit ce baptisement moultHBolennel, de prélats, de noblesse, et de luminaire : et du surplus Je me passe, pour abréger.
Le roy Gharles de France, voyant que son fils ne venoit point à son obéissance, se mécontenta,
T. C. D. M., T. ui.
et mesmement du duc de Bourgongne : et disoit qu'il le tenoit en ceste ol>stination : mais il Ait trouvé autrement : car mondict signeur le Dauphin déclaira plainement, que, s'il n'estoit soustenu en ceste maison, il avoit son apointement en Angleterre, ennemis du royaume de France, et que là il seroit soustenu et bien-.venu : et, pour l'entreténement de mondict signeur le Dauphin, monsieur de Bourgongne luy bailla trente six mille Arancs de pension ordinaire : pourveu qu'il espousast madame Gharlote de Savoye : laquelle il avoit pieça fiancée. Ge qui fut faict : et vint pardeça : et leur toi baillé le chasteau et la vile de Genesiie, pour tenir leur estât : et demoura pardeça mondict signeur le Dauphin bien cinq ans : pendant lequel temps il eut de beaux enfans, et mesmoment monsieur Joachin : qui fut l'aisné : et fût baptisé audict Genespe : où le duc, la duchesse, et son fils, furent au baptesme : et furent le duc Philippe et le signeur de Grouy compères, et madame de Gharolois commère : et certes monsieur le duc Philippe fut si-joyeux de la nativité de ce noble enfant, qu'il donna mille lions d'or à Josselin du Bois, quand il kiy aporta les nouvelles de celle nativité : et fût nommé monsieur Joachin : mais il ne vescut guéres, ainsi qu'il pleut à Nostre Signeur : et depuis fût née audict Genespe, madame de Bourbon, d'à-present, et autres nobles enfans : et réjouit moult le pals : et, au partir de ce premier baptesme, monsieur de Gharolois, madame, et son mesnage, s'en retournèrent au Quesnoy (qui estoit hors le lieu de leur demeure), et le bon duc Philippe s'en retourna en ses affaires : et se passoit le temps en ambassades, pour obvier à la guerre d'une part et d'autre : et tellement fût pratiqué, que nulle guerre ne se meut : et, à la vérité, le due se mettoit en grand devoir devers le roy Charles, pour obvier à ces inconveniens : et monsieur le Dauphin de sa part, se conduisolt sagement, et par conseil dudiet duc Philippe : et les principaux du conseil dudiet Dauphin furent le signeur de Montauban et le bastard d'Armignac, avec le signeur de Graon : et avoit mondict signeur le Dauphin de moult notables Jeunes gens, comme le signeur de Gressol, le signeur de Villiers,de l'Estanc, monsieur de Lau, monsieur de la Barde, Gaston du Lyon, et moult d'autres nobles gens, et gens esleus : car il fut prince : et aima chiens et oyseaux : et mesmes, où il sçavoit nobles hommes de renommée, il les achetoit à poix d'or : et avoit tresl)onne condition. Mais il fut homme soupsonneux : et légèrement attrayoit gens, et légèrement il les reboutoit de son service : mais il estoit large et
MEMOIRES d'olivier DE LA kAUCHfe.
abandonné : et entretenoit, par sa largesse, ceux de ses serviteurs dont il se vouloit servir, et aux autres donnoit congé légèrement : et leur donnoit le bond a la guise de France.
En ce temps, et en celle saison, se meut une soupson et une deffidence, entre le comte de Qiarolois et les signeurs de Grouy, ses parens et alliés : et disoit on que cette soupson mouvoit à cause des meubles de madame de Betbune, tante de madame de Grouy, du costé de Lorraine et de Baudremont : pource que ledict signeur de Grouy avoit pris, et mis en ses mains, grande portion des meubles de madicte dame de Betbune : et le comte Charles disoit que son père, luy avoit donné la succession de madicte dame de Betbune, en héritages, et en meubles : et fût le premier poinct de la haine, et de la soupson dudict comte de Gharolois. D'autre part le signeur de Grouy et les siens faisoyent plus-grande adréce à monsieur le Dauphin, qu'il ne sembloit bon audict comte pour son profit : et avoit abandonné le faict du comte, pour celuy de monsieur le Dauphin. A quoy mondict signeur de Gharolois voyoit grand dommage pour luy , et pour la maison de Bourgongne : et avoit grande aliance le signeur de Grouy : car il avoit fait venir et arrester pardeça le mareschal de Bourgongne, homme actif, vindicatif, et prest pour soy venger : et hayoit le chancelier de Bourgongne Kaolin, à l'occasion de la mort du signeur de Pesmes, que ledict chancelier avoit faict mourir par Justice : et ainsi ceux de Grouy, et leur maison, faisoyent leur faict à part, portés et aimés du duc merveilleusement : et d'autre part le chancelier Raolin se fit serviteur du comte de Gharolois : et ainsi entra la maison de Bourgongne en bande et en partialité , les uns portés du père, et les antres portés du fils : dont grand dommage vint à ceste maison.
Or, de nouvel estoit faict Testât du comte de Gharolois : auquel Je fus mis et couché premier panetier du comte : et un moult honneste escuyer, nommé Philippe de Sasa, fût mon compaignon en iceiuy estât, par demy an, selon et par la manière que sont comptés la plus part des nobles hommes par les escrocs (l), et selon la coustume de la maison de Bourgongne. Avint que, faisant iceiuy estât, furent mis chambellans, messire Philippe de Grouy, fils de messire Jehan de Grouy, et aussi messire Anthoine Raolin, signeur d'Ëmeries : qui avoit espousé la sœur de madame d'Estampes. En ce temps alèrent dehors, et à leurs affaires , le signeur d'Aussy ,
(1) Registres.
premier chambellan du comte, et le sigiieiur Ae Formelles , second chambellan : et deoMMirolt la place de tiers chambellan , et du plat : et vouloit |e duc que ledict Philippe de Grouy tinst la place de tiers chambellan : et le comte de Gharolois y vouloit avoir le signeur d*Emeries : et ainsi furent en question , le père pour l'un, et le fils pour l'autre : et le duc , voyant qu'il n'estoit point obéi de son fils , et qu'il voakHt tenir son opinion contre luy, par an jour de sainct George, au matin, ledict due manda à son fils qu'il luy aportast lesdicte« ordonnances en son oratoire. Ge qu'il fit : et le père ( qni moult estoit- de grand cueur) prit les ordonnances, en la présence de la mère et du fils : et les getta dedans le feu : et dit à son fils, « Or » allez querre voz ordonnances : car il tous en » faut de nouvelles. » Et là moult-furleosemeot fit partir soa fils hors de l'oratoire : et la duchesse se monstra mère, et suyvit son fils : et ainsi commença le débat entre le père et le fils : et la maison entra en partialité : dont moult de maux avindrent : et avint que le duc abandonna sa maison , et s'en àla seul parmy les champs , comme un homme troublé , outre fai raison : et devez croire que monsieur le Dauphin fut moult -ébahy et epou venté de ceste aventure : et queroit, par toutes voyes, d'amender ce méchef : et luy sehbloit bien qu'il sen^t dict en France, et ailleurs, que sa personne portoit toute malaventure, et qu'il ne viaidroit en lieu, où débat en question ne se meust par malheur. Grandes diligences furent faictes pour trouver le duc : et fut sceu qu'il estoit arrivé es la forest, au feu d'un charbonnier : et de là se feit emmener au lieu de Senembergoe (}) : où il trouva un sien veneur : qui le logea, et le traitta de ses biens , selon sa possibilité : et ainsi demeura ce grand duc celle nuict en la oompaignie d'iceluy veneur, et en sa povre maison : et devez croire que ses povres serviteurs furent celle nuict en grand souci et melaneholie, pour leur maistre : qui s'en estoit allé et égaré d*âa si-estrangement. Mais nous reviendrons à parler comment se conduisit le fils.
Soy voyant en la male-grâce de son père, il s'en ala à Termonde , luy et son estât , esemitant et attendant nouvelles de son père : et le lendemain furent avertis monsieur le ]>auphin et les gens du duc, qu'il s'estoit à Senembo^i:» arresté, comme dict est r et tantost Tindrent devers luy ses principaux serviteurs. Les uns le tensoyent : les autres le rejouissoyent : et foi-
(2) Lisez Sévwberghe. C'était une petite tUleTOifise de Breda. L.
MÉMOIRES d'OLIVTEB DE L4 MARCHE.
soit diacan le mieux qu'il pouvoit : et, entre autres ehoses, se plaludoit le duc, de sa femme, la duchesse : qui Favoit abandouné pour suyvir son fils : et je fu présent où le mareschal dît à OMdicte dame le regret, que mondict sîgoeur le duc avoit en ceste partie. A quoy elle répondit qu'elle congnolssoit mondict sieur son mary pour an à redouter chevalier : et en ceste fureur douta qu'il ne courust sus à son fils : parquoy elle le mit hors de l'oratoire, et s'en ala après : priant à mondict signeur qu'il luy vousist pardonner, et qu'elle estoit une estrangere pardeça, etn'avoitpointdesoustenueque de sondict fils. Ainsi se faisoient allées et venues : et fut ordonné, que, de-par monsieur le Dauphin, monsieur de Bavastain et le roy -d'armes de la Toison d'or iroyoït à Termonde, pour entendre la voulonté du comte de Gharolois, et de ses pratiques : dont Je sçavoye à parler : car Je fu par plusieurs-fois envoyé à Brucelles, de-par mondict signeur de Gharolois, pour avoir Tavis du chancelier Baolin, comment il se devoit conduire en ce présent affaire. Les dessusdicts , monsieur de Bavastain et Toison d'Or, demandèrent à mondict signeur de Gharolois, s'il vouloit demourer en ceste 'obstination envers son père : mais ledict comte leur reapondit, qu'il ne vouloit point demourer obstiné, mais tout humble et tout obéissant au duc son père : comme c'estoit raison : et sur ce point y eut allées et venues : car le duc fut content de se contenter de son fils:pourveu qu'il envoyeroyt deux hommes hors de son hostel, ayant le duc imagination que ceux estoyent cause de tenir en fiereté le fils contre le père. L'un des deux fut Guillaume Biche : et l'autre fut Guillot Dusie. Iceioy Guillaume Biche se tira à Soissons et à Paris: et Guillot Dusie se tira en sa maison en Bourgongne : et à ces deux fit le comte de grans biens en leur exil : et mesroes le roy de France retint de son hostel ledict Guillot Dusie : et, à la vérité , ledict Guillot estoit pour lors un des gentils escuyers de la maison : et ainsi fut le duc obel : et Guillaume Biche (qui estoit un homme sage et subtil ) s'aoolnta de ceux de Paris, tellement qu'il sçavoit les secrets des consaux, tenus par les gens du roy de France : et mojncuesme ta par plusieurs fois envoyé devers luy, pour avertir monsieur le duc, et monsieur le Dauphin , de choses , qui grandement leur touchoyent : et par telles manières se commença à bander le royaume de France, les uns pour le roy Charles, le père , et les autres pour monsieur le Dauphin , le fils : et se concluoit en France bien peu de matières de grand effect, dont monsieur le Dauphin ne fust averti. Ainsi
se dissimuloit le temps, par ambassades et par grans personnages, envoyés de-par le duc, devers le roy de France : qui moult profitèrent que la guerre ne commença point pour ceste matière, mais derooura chacun en sou entier : et , au regard du comte de Gharolois , il retourna à Brucelles : où il trouva le doc son père : et par le moyen de monsieur le Dauphin furent ces choses appaisees, et aussi moyenant les choses dessus-dictes.
oco
CHAPITBE XXXIV.
D^une maladie du bon duc Philippe : de la mort du roy Charles y septième : et du couronnement du roy Louis y omiéme , son fils.
En ce temps le duc Philippe eut une maladie : et par conseil de ses médecins se fit raire (1) la teste , et oster ses cheveux : et , pour n'estre seul rais et dénué de ses cheveux , il fit un edict, que tous les nobles hommes se feroyent raire leurs testes, comme luy: et se trouvèrent plus de cinq cens nobles hommes : qui pour l'amour du duc se firent raire comme lui : et aussi fut ordonné raessire Pierre Vacquembac, et autres, qui , prestement qu'ils veoyent un noble homme , luy ostoyent ses cheveux : et vint ceste chose mal-àpoint, pour la pareure de la maison de Bourgongue : car en ce temps vindrent nouvelles à monsieur le Dauphin , que le roy Charles, son père, estoit malade à Meun-sur-Yévre : et ne demoura guéres de temps après , que les nouvelles vindrent qu'il estoit mort. Ce qui ftit vray : et mourut audict chastel de Meun-sur- Yévre , le Jour de la Magdelaine , 1461.
Ces nouvelles de la mort du roy Charles furent tost publiées : car monsieur le Dauphin (que je nommeray roy d'orens-en-avant) fit ces choses hastivement sçavoir à monsieur le duc Philippe , et à monsieur de Gharolois : et devez sçavoir que grandes préparations se firent de pompes, et autrement, pour mener le Boy à son sacre : où le bon duc le voulut bien acompaigner : pource qu'il l'avoit nourri cinq ans en sa maison , et à ses despens : et luy vouloit bien monstrer qu'il ne le vouloit pas abandonner à son besoing : car, à la vérité, la faveur du duc de Boûrgongne fit maint courage bon enFrance, et dont les affaires du roy Louis ne valoyent pas pis.
Or revenon à la manière^ que tint mondict signeur le Dauphin. Quand il se trouva roy , il estoit à Genespe ( un petit chasteau , et un petit bourg , qui estoit à monsieur de Boûrgongne ,
(i) Raser.
ÔOO
IIEHOIBES D OLIVIEH DE LA MABCHB.
comme duc de Brabant), et de là se tka àMaubeuge : et quit tousjours les plus petites Yiles des pais du duc de Bourgongne : et luy croissoyent gens de toij^s costés , grands signeurs , gens-d'armes , et autres : et le duc de Bourgongne le suy voit , quelque part qu'il vousist aler. Le comte de Gharolois, par le moyen d'aucuns ses serviteurs (etdisoit on que c'estoit Guillaume Bische) s*entendit fort aveques le nouveau roy de France : et tellement que , depuis son sacre , il le mena à Tours : où il le fçstoya grandement , et luy donna trente six mille francs de pension : mais il ne l'entretint guéres en celle pension : dont le débat et la noise commença entre eux , comme vous orrez cyapres.
Ainsi fût conduit et mené le nouveau roy Louis de France à Reims : où il fut sacré moult honnorablement et solennellement : et de là vint à Paris : où il prit sa couronne, au plus-grand triomphe, que fit onques roy de France couronné : car le duc de Bourgongne avoit amené , pour acompaigner le Roy, une noblesse, si bien acoustree de pompes et. d'habillemens , que c'estoit belle chose à les veoir : et estolt le duc de Bourgongne richement paré d'or et de pierreries, et son fils le comte de Gharolois semblablement : et , si je me Vouloye arrester à escrire les pompes et les pareures , qui furent faictes cedict Jour , je pourroye estre prolix en mon escriture , et ennuyeux aux lisans : et pource m'en passeray, pour abréger.
Pendant le temps que le Roy se tenoit à Paris , le signeur du Lan estoit le mignon du Roy, et s'habilloit pareil de luy : et se faisoyent, parmy Paris, grandes guorres, et grans festeyemens : et le duc de Bourgongne estolt logé en sa maison d'Artois : auquel lieu il feit par plusieurs fois , et comme tous les jours , grande assemblée de dames , de damoiselles , et aussi des plus-notables bourgeoises de la vile : et leur donnolt grans soupers et grans banquets : et chacun jour estoit la sale parée de grans buffets de nouvelfe vaisselle , aucunes fois dorée , et aucunes-fois blanche : et se firent joustes moult-riches et moult pompeuses : où jousta le comte de Gharolois : qui vint sur les rangs moult - pompeusement , à campanes d'or et de soye : et s'armèrent le comte et ses gens à l'hostel de messire Jehan d'Èstouteville , lors prevost de Paris : et tenoyent les gens du comte de Gharolois , et leurs pompes, toute ceste belle rue des Tournelles : qu'il faisoit moult-beau veoir. Moult de nobles signeurs de France jousterent bien-empoinct : mais , quand vint à deviser du prix , il fut trouvé qur Frederik de Wiltem , avec son
escu et son cheval couvert de la peau d'un daim, avoit le mieux couru , rompu , et guigné le prix. Iceluy Frederik de Wiltem estoh lors un jeune escuyer, suget de monsieur de Bourgongne , et des pals d'outre Meuse : et, pourtant si son cheval n'estoit couvert si-richement comme les autres , si ne luy veux je pohitdénAier son bienfaict.
Ainsi se passa celle Jouste : et , asseMostapres , le comte de Gharolois fit un toumoy en la salle de Bourbon : qui toi moult-bien combatu : y fut monsieur Philippe de Savoye : qui s'aquita tresbien , pour sa première fois. Le Boy et la signeurie demourerent à Paris aucun temps, et se partit le Roy : et le convoya monsiear de Bourgongne , et tous les princes de France. Le Roy prit le chemin de Touraine : et nxmsiear de Bourgongne s'en retourna en ses pals , en apparence de toute bonne paix. Le comte de Gharolois prit le chemin de Bourgmigne , et de là passa la rivière de Loire , et ala à Tours , devers le roy de France : qui le récent et traita honnorablement pour celle fois : etâevoitie duc François de Bretaigne venir devers le roy de France : mais le Roy ne voulut Jamais sooffrir que le duc de Bretaigne et le comte de Gharolois se trouvassent ensemble : et pource depescha il le comte de Gharolois avant la Tenue du duc de Bretaigne : et il s'en ala devers son père, au paîs de Flandres : et le duc de Kctaigne besongna aveques le roy de France ce quil y avoit à faire.
<XX
GHAPITRE XXXV.
Comtnentle roy Louis mécontenta le comte de Gharolois : dont luy sourdit guerre^ sons couleur de bien-publie de France,
Gomme j'ay dit dessus , le roy de France donna à monsieur de Gharolois trente six mille fk^ancs de pension : et par aueun tenais ftit le comte- bien payé de sa pension : mais le Roy ( qui fut moult-subtil en ses affaire) tint une manière , que , quand il se vouloit ssrfîr du comte , il le traitoit bien , et tenoit mines contraires à ceux de Grouy : et , quand il se voaioit servir d'iceux de Grouy-, il traittoit mal le comte de Gharolois : et ainsi avint que le Boy rompit la pension de monsieur de ClMatMs , et rappela ceux de Grouy, dont il se vouloit servir et aider à ceste fols : et tant convindrent ensemble , que le Roy conclut de racheter la rivière de Somme : et, pour la vie du due dorant^ le Roy avoit promis de ne la point radieler. S
MÉMOIAES D*0UVIBB DB LA UABCHE.
montoit ledict rachapt à qpatre cens mille escos : et oontendoit le Roy qu*iceux quatre cens mille escus viendroyent en la main du comte : mais , quand le Roy de France veit son plus beau , il ne tint rien au comte , de ce qu'il lui avoit dict : mais en fit son profit : et furent deux choses , qui moult depleurent au comte : Tune , que le Roy luy avoit osté sa pension : et Tautre , qu'il avoit racheté les terres , engagées , de la rivière de Somme, pour quatre cens mille escus: qui Airent mis es mains de Jacob de Bresilles , lors garde des Joyaux de mondict signeur le duc.
Le roy de France (qui lors se tenoit à Abbeville ) visitoit souvent le duc de Bourgongne (qui se tenoit à Hédin) , et , entre autres parolles , luy offrit le roy de France , que , s'il vouloit , il luy feroit venir le comte de Charolois son fils , à la raison , et le mettroit totalement en son obéissance: mais le duc de Bourgongne (qui tous- Jours fut sage , prudent, et courageux ) respondit au Roy, qu'il le laissast convenir de son fils , et qu'il en feroit bien : et sembla au duc que le Roy disoit ces parolles pour mettre sa maison et ses pais à plus-grand brouillis , qu'ils n'estoyent : et ne le prit pas bien en gré.
En ce temps un bastard de Rubempré aborda en Zeelande, à tout un .léger bateau, d'avantage. Ledict bastard estoit homme-de-faict , courageux , et entreprenant : et Ait tantost soupsonné contre luy, qu'il ne venoit pas pour bien faire : car le comte de Charolois (qui estoit Jeune) se tenoit lors en Holande , et s'aloit Jouer à son privé , de lieu en autre : parquoy les sages , qui estoyent autour de luy, ne s'asseurérent point dudict bastard : mais fiit envoyé gens pour le prendre. Ce qui futfaict : et fut mis ledict bastard en prison fermée : et m'envoya ledict comte de Charolois à Hédin, devers le duc son père , pour l'avertir d'icelle prise , et des causes pourquoy : et le bon duc ouit ce , que Je luy voulu dire , humainement et comme sage prince : et , à la vérité , il se soupsonnoit deslors des soubtivetès du roy de France.
Assez-tos^apres se pai-tit le duc, de Hédin : et s'en revint en ses pals : dont le roy de France ne fut pas content : mais dépescha une grosse ambassade : dont Ait chef le comte d'Eu : et vindrent trouver le duc de Bourgongne en sa vile de l'Isle : et firent grandes propositions contre luy : et vouloit le roy de France que Je fusse mis en sa main, pour estre puni à son désir, de ce qu'il me mettoit sus que J'avoye esté cause de la prise du bastard de Rubempré , et aussi que le duc de Bourgongne s'estoit parti de Hédin, sans dire adieu au roy de France : mais le bon duc (qui Ait amesnré en tous ses faicts)
leur respondit que J'estoye son suget et son serviteur , et que si le Roy , ou autre , me vouloit rien demander , il en feroit la raison. Toutesfois ces choses se pacifièrent : et, pour guerdon de toute la grande despense qu'avoit faite le roy de France , luy estant Dauphin, à la maison de Bourgongne , il lui donna , transporta, et quitta vingt mille escus, que le roy Charles , son père, avoit payés , pour avoir le droit de la duché de Luxembourg : et pour iceile somme demeura la duché de Luxembourg , en héritage paisible, au duc de Bourgongne , pour luy, ses hoirs , et postérités quelconques.
Le bon duc en ce temps là estoit fort caducque et envieilly de sa personne, à cause d'une grandemaladie qu'il avoit eue , et qui moult l'empira : mais toutesfois il estoit prince de si-grand cueur, qu'il supportoit son mal : et ainsi le porta longuement. En ce temps les comtes de Charolois et de Sainct-Pol se commencèrent à entendi'e ensemble, pour la grande haine qu'ils avoyent à ceux de Crouy : et croy bien que les mauvais raports en estoyent bien cause : et visita le comte de Sainct-Pol mondict signeur de Charolois , au Quesnoy , et ailleurs : où ils conclurent partie de leur intention.
En ce temps monsieur Charles de France, frère du roy Louis, en espérance d'avoir partage au royaume de France, par la main et en la conduite d'un noble capitaine , nommé Oudet de Rie, se partit soudainement de Tours, sur un bon cheval : et en peu de temps se trouvèrent en Bretaigne : ou le duc François receut la compaignie à grand Joye : et prestement lefitsçavoir au comte de Charolois, son frère d'armes : et par le moyen du comte de Sainct-Pol commencèrent à faire aliance de tous costés, contre le roy de France : et de celle alliance estoit monsieur de Bourbon , le duc Louis (l) : et sur luy commença la guerre par le roy de France.
Si fut une Journée tenue à Nostre-Dame de Paris : où Airent les seelès envoyés de tous les signeurs , qui voulurent faire alliance avec mondict signeur , le frère du Roy : et portoyent iceux , qui avoyent les seelès, secrètement, chacun une aiguillette desoye à sa ceinture, à quoy ils congnoissoyent les uns les autres : et ainsi Alt faicte ceste alliance, et dont le Roy ne peut onques rien sçavoir. Toutesfois il y avoit plus de cinq cens, que princes, que chevaliers, que dames et damoiselles, etescuyers, qui estoyent tous acertenés de ceste alliance : et se faisoit ceste emprise sous ombre du bien-publiq : et disoit on que le Roy gouvemoit mal le
(i) Lisez (edtfc /«on.
MBMOIBES D*0LIV1EB DB LA MÀACHE.
royaume , et qu'il estoit besoing de le reformer.
En ce temps se mirent sus en armes , de tous costés, iceux allés, et autres du royaume de France , et cuidoit le Roy que ce fust pour venir à son aide : mais il trouva bien le contraire. Et, au regard du comte de Gbarolois , il avertit le duc, son père, de Talliance qu'il avoit faicte avec monsieur de Berry , fcére du Roy : où estoyent compris les ducs de Bretaigne , de Bourbon, et d'Alençon, ensemble le comte du Maine, le comte d'Armignac, le comte de Dunois et moult d'autres grans personnages : et en ce temps se conduisoit mondict signeur de Berry , par le conseil du duc de Bretaigne , et par le comte de Dunois: et requirent leurs allés de toutes pars : et , quand le bon duc entendit que son fils estoit allé aveques tant de gens-de^bien, il fut content qu'il s'aquitast , et qu'il tinst promesse aux autres princes , et qu'il fist son armée en ses pais , telle qui la pourroit avoir. Ce qu'il fit : et assembla grans gens^'arraes et grande oompaignie : et se tira aux cbamps, au Jour qui estoit ordonné : et avoit une moult-belle et puissante compaignie : où estoyent le signeur de Ravastain, le comte de Sainct-Pol, le bastard deBourgongne, et plusieurs autres signeurs : et fut pour celle armée, par le commandement du duc, le signeur de Haubourdin lieutenant général du comte de Gbarolois : et ainsi se tira celle armée aux cbamps : où il y avoit plus de dix mille cbevaux , sans les sommiers et l'artillerie : qui estoit une grosse bande. D'autre part le duc de Berry et lé duc de Bretaigne se tirèrent aux cbamps , en intention d'eux joindre ensemble, aveques le comte , au lieu de Sainct-Denis , à un Jour, qui fut limité.
Mais le roy de France , acompaigné de dixneuf cens lances des ordonnances, prit conseil qu'il estoit de faire , et sur laquelle des deux bandes il oouroit sus, ou sur les Bretons , ou sur les Bourgongnons : mais ils dirent tous qull valoit mieux courre sur les Bourgongnons : pource que l'ancienne haine, d'entre les François- et les Bourgongnons , estoit plus grande que contre les Bretons : et esperoit le Roy qu'il auroit meilleur avantage et aventure. Les Bourgongnons marchèrent Jusques à Montlehery : et le roy de France marcha au devant d'eux , à grosse etflére compaignie de François.
Le comte de Gbarolois mit ses batailles en ordre : et làfurent faicts chevaliers d'une part et d'autre : et en puis parler : car Jefu ce Jour chevalier. Le signeur de Glecy , Jehan de Montfort, Hemer Bouton , et pour nostre chef le signeur de Ghasteau Guy en, fils du prince d'Orange, et
de la sœur du comte d^Armfgnae, et pluriean autres, fhsmes chevaliers à ce premier renoontre. Le roy de France ordonna ses batailles outre un fo^ : et fit partir eonriron trois cens hommes-d'armes, la lance sur la cuisse, sans varlet ou mesquine : qui vindrent donner àa costé du comte de Gharolois : mais les archers de monsieur le bastard donnèrent de leurs flèdies par le ventre d'iceux chevaux , tellement qu'ils les firent ressortir , et tourner le dos : et le comte de Gharolois donna dedans, et portatmouK grand dommage aux François: et fit un tour, autour du chasteau , et puis il s'en revint joindre avecques ses gens : etavint que le comte fut rencontré d'aucuns François, et fort occupé de sa personne , jusques à lui dire qu'il se rendist : mais courageusement soustint l'assaut de ses ennemis t et avint que le fils de son médeein, nommé Robert Gbtereau, monté sur mr fort dieval , voyant son maistre en ce danger, se vint fourrer au milieu de ce débat, l'espee au poing: dont le françois, qui tenoit le comte motilt-depres , s'éloDgna de ceste placé : et fbt le comte garenti pour celle fois : et prestement le comte fit chevalier ledict messire Rol>ert Goterean, et lepourveut de l'office d'estre lieutenant des fieCs en Brabant : qui est un l)ei estât et profitable.
Ainsi avint de celle journée : et donnèrent les François sur le quartier, à la main senestre: dont plusieurs portèrent le faix à grand'peine : et mesmement s'en fuirent aucuns des capitaines bourgongnons : dont la compaignie du comte fût fort amoindrie : et en demandoit on au signeur d'Emeries , au signeur d'Incy , et à plusieurs autres : et , à la vérité dire , je ne les sauroye comment excuser : car ils ôirent pris au pont Sainete-Maixance; et parut bien qulb estoyent pris sans tenir ordre, et comme gens fugitifs de la bataille.
Quant au comte de Gharolois , combien qnll fast blecé en la senestre partie de son col, et de poincte d'espee , toutesfois fi ralia ses gens, et se mit en bataille devant ses ennemis : et dura loih guement qu'ils estoyent lesuns devant les autres, sans guéres exécuter du mestler de la guerre : tellement que la nuict approcha , et se retin chacun, pour celle nuict : et, pouree que les François firent grands feux , et en plusieurs lieax , parmy le village de Montlehery, chacun denos^ tre parti cuidoit que le roy de France se tosi arresté audict village , pour l'éndonain venir combatre les Bourgongnons : mais non feît : ains toute la nuict chevaucha, et s'en ala à Corbeîl, combien que le chastel de Montlehery tiost pour luy : et le comte de Gharolois (ainsi bleré qu'il estoit ) se tira à une grosse haj/^, sur k
MRMOIBBS D'OLIVlEn DB LA. HABCHB.
champ de bataille : où il demoQra pour la nuict : et fusmes ordonnés cinquante hommes d'armes, qui veiUasmes celle nuict à clieval, pour soustenir les premiers : et sur le poinct du Jour fusmes envoyés aveques le signeur de Morneil , lors maistre de Tartillerie , pour gaigner et recouvrer certaines pièces d'artillerie , au pié du chastel de Montleliery. Ce qui fut faict : et à celle heure vint un cordelier du vilage : qui nous dit comme le Roy françois s'estoit en-alé à Gorbeil , et que toutes manières de gens-d'armes françois avoyent abandonné Montlehery , exceptés ceux qui tenoyent le chastel : et , pour plus grande seureté , furent gens envoyés pour visiter le lieu : et fut trouver que nuls François n*estoyent demoiirés audict vilage de Montlehery , n'a l'environ : et fut la fuite des François longue : car le comte du Maine fut ce Jour au giste à Ghasteleraux : et autres s'en alérent, d'une tire, à Partenay, et à Lusignan : et firent grande diligence pour eux sauver.
En celle nuict le signeur de Gondé fut tellement espouventé, qu'il abandonna le comte de Gharolols, et s'enfuit Jusques enBourgongne : et le comte de Gharolols, cuidant que ses ennemis le deussent l'endemain combatre et assaillir, tint un conseil au long de ladicte haye, sur une pièce de bois abatue : et là se trouvèrent les grans, les sages, et les plus-gens de-bien de sou armée. Là ouy je parler le signeur de Grequi', et le signeur de Haubourdin : qui ramentevoyent comment, estant le duc Philippe à sa première bataille, qui fut à Sainct-Riquier, ladicte bataille fut ce jour perdue pour le duc, et puis recouvrée, et que plusieurs s'enfuyrent , qui depuis revindrent à icelle bataille : et fut cause du recouvrement d'icelle le comte de Ligny : qui amena une bande de genini'armes , qui moult de bien firent au duc et à sa compaignie : et le duc s'éprouva si-bien de sa personne , qu'il prit trois prisonniers françois, de sa main, comme il est escrit en autres chroniques : et mesme le duc prit, de sa main, Poton de Saintreilles : qui pour lors estoit nommé et tenu l'un des experts et des gentils hommes-d'armes du royaume de France.AInsiseramentevoyentlesbeausfhictsdu père, pour honnorer le fils : et devez sçavoir que les aucuns du conseil doutoyent la Journée de l'endemain : et mettoyent avant que bon seroit de tirer en Bourgongne, toute la nuict, et que là se pourroit recouvrer gens-d'armes , et bonnes places , pour sauver et garentir ledict comte , de ce danger. Mais, quand vint à l'opinion du signeur de Gontay, premier maistre-d*hostel du comte, il dit que Dieu n'a voit pas sauvé le comte de ce danger, s'il ne le vouloit mettre outre :
et qu'il demouroit d'opinion , que le comte attendist la fortune, et gardast le champ, et Montlehery, à rencontre de ceux, qui luy voudroyent calenger : et sur ceste opinion le Jour commença à poindre : et demoura la conclusion que l'on
attendroit la fortune.
Or est temps que je devise de monsieur de Berry, et du duc de Bretaigne : qui s'estoyent retirés , eux et leur armée , à Ghasteaudun. Ils eurent , pour les premières nouvelles , que le comte de Gharolols estoit déconfit, et que le roy de France avoit gaigné la bataille : mais , tantost après leur vlndrent certaines nouvelles, que le comte de Gharolols avoit gaigné la bataille, et tenoit le champ : et que le roy de France s'estoit retiré à Gorbeil. Si conclurent les Bretons de se venir joindre avec mondict signeur de Gharolols : et mondict signeur de Gharolols garda ce Jour le champ de la bataille ( que l'on nommoit anciennement le champ de Piours), et le l'endemain se logea à Montlehery : où nous avions esté envoyés Jaques de Montmartin et moy, pour faire les logis : et là trouvasmes, sur de ia paille, le corps mort du sénéchal de la Varenne (qui fut dommage) et plusieurs autres nobles et l)ons personnages , françois , les uns morts, les autres blecés, et les autres prisonniers en diverses mains : et ainsi , pour ce Jour second , se logea le comte à Montlehery : et le fit pour médeciner les navrés : dont il avoit grand nombre. Si moururent à ceste bataille, du costé du comte Gharles , messire Philippe de Lalain , le signeur de Hames, Jehan de Pourlan, Jaques du Chasteller, et plusieurs autres gens-de-bien : et , le lendemain du logis de Montlehery, le comte fit marcher à Ghastres (où il n'y a qu'une petite lieue), et ce en Intention de rencontrer le duc de Berry, le duc de Bretaigne , et leur armée : qui estoit tresbelle et puissante , et pleine de noblesse.
Or ay Je devisé de la bataille de Montlehery (qui fut le sizième jour de juillet, l'an 1465) : et comment elle fut conduite d'une part et d'autre : et ne déplaise à messieurs les historiographes françois : qui ont mis la bataille gaignee pour le roy de France : car il n'est pas ainsi : mais garda le champ, comme sa victoire, le comte de Gharolols, par trois Jours, sans èlongner, en tout, plus d'une lieue, et pour les causes que J'ay dites cy dessus. Quant au roy de France (qui s'estoit retiré à Gorbeil, pour sa plus-grande seurté, et aussi pour estre seur de sa cité), il se tira à Paris : et fit bonne chère à chacun , aussi bien à ceux qui s'en estoyent fuis, comme aux autres : car il avoit, à celle heure, faute de gens et d'amis : et ainsi se passa ceste bataille.
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MEMOIBES DOLIVIEB DE LA UARCH£.
Si reviendrons à parler, en celuy temps , des Bourgongnons, que menoit et conduisoit le mareschal de Bourgongne, messire Thibault de Neufehastel , signeur de Blancmont. Il avoit aveques luy les deux frères de Toulongeon, messire Claude et messire Tristan : lesquels estoyent bien-aoompaignés. Aussi avoit il le signeur d'Espiri , le signeur de Ru , le signeur de Soye, et les enfans de Vaudrey : que conduisoit Philippe de Vaudrey, gruyer (1) de Bourgongne. Il avoit Guillot Dusie , et plusieurs autres bons personnages : et d'autre part se joindit aveques eux le duc Jehan de Galabre , un moult-noble prince : et certes , quand les Bourgongnons et les Lorrains furent assemblés ensemble, c'estoit une moult-belle armée, et puissante d'hommesd'armes : et au milieu de la Beausse leur vindrent nouvelles que le roy de France avoit gaigné celle bataille de Montlehery, et que le comte de Charoiois estoit ou mort, ou pris : dont de plain saut lacompaignie fût moult effrayée : mais ce noble prince, monsieur de Galabre, reconfortoit toute la compaignie , et disoit qu'il ne croyoit point que celle noblesse, et puissance, fust déconfite pour un Jour : et pria qu'on eust patience d'ouir les secondes nouvelles, et que les premières nouvelles de la guerre ne sont Jamais seures ne vrayes : et que, quand il seroit vray de la déconfiture (que Dieu ne vousist), il s'offrit en sa personne de demourer aveques les Bourgongnons : et conseilloit d'eux tirer devers le bon duc Philippe, pour prendre vengeance de ce grand méchef , à luy avenu : et se monstroit le duc de Galabre vray et loyal prince en ceste partie : et , combien qu'il y eust des picques , et des, partialités, entre luy et le mareschal de Bourgongne, toutesfois il mit tout arriére dos : et besougnoit de conseil , et d'aide , avec lediet mareschal familièrement, et le mareschal aveques luy : et , en devisant de ces matières , et regardant qu'il estoit de faire, il vint un certain messager, qui luy certifia, sur sa vie, que le comte de Gharoiois avoit obtenu la Journée , et gaigné la bataille. Si fut ce grand dueil mis en toute Joye : et marchèrent pour venir devers le comte : et estoyent tous en esquadres : qui estoit moult-belle chose à veoir.
Quand les ducs de Berry et de Bretaigne sceurent la venue des Bourgongnons, et mesmes du duc Jehan de Galabre, leur cousin, ils partirent de Moret en Gastinois , pour aler au-devant : et d'autre part se partit le comte de Gharoiois : et se Joindit aveques monsigneur de Berry, pour aler au-devant du duc Jehan de Galabre : et pou- Ci) Garde forecUer.
vez croire qu'ils se firent grand hanDeoretgrande feste à l'assembler : et, pendant ce temps le comte de Gharoiois fit tendre ses tentes et ses pavillons, sur la rivière de Seine , et semblolt que ce tost Raimondin, qui eust fait une nouvelle vile.
Là tindrent les signeurs un conseil, comment ils soustiendroyent la bataille, si les signeurs de France revenoyent enooresune fois : mais monsieur de Bueil (qui moult sçavoit de la guerre) affermoit tousjours qu'ils ne revi^idroyent plus à la bataille, et que le roy de France ea avoit assez pour ceste fois : et fut pris oonclmkMi de tirer à Sabict-Mathurin-de-Larchamp, et que là se prendroyent conclusions de ce qu'il sooit de faire : et fut celle grosse armée séparée pour celle fois. Le duc de Galabre , et le oomte de Gharoiois, et le comte de Sainct-Pol , demoarérent à Sainct-Mathurin. Les ducs de Berry et de Bretaigne, et grande partie de la signeorie , se logèrent à Nemours : et le signeur de Hiiuboardin se logea en une vile, qu'il avoit gaignee, aveques grande partie des signeurs , et de l'armée : et en ce temps fût tenu un conseil à Saind- Mathurin (où estoit Tanneguy du Ghastel, grandescuyer de France), et vouloyent les auouns que celle noble armée {se tirast sur les mardies de Bourgongne, pour eux fortifier de gens et de vivres : mais le comte de Gharoiois ( à qui estmt ceste première victoire) tenoit la mam qu'on retoumast devant Paris, et que l'on fist bonne et forte guerre au roy de France : et fa envegré, aveques six archers, toute la nuict, devers moodict signeur de Haubourdin,pour l'avertir de la voulonté du comte, et qu'il tinst la main à Bx>nsieur de Dunois , et aux autres signeurs , d'ainsi le faire : et fit celle nuict le signeur de Hauboordin si-bonne diligence, qu'il gaigna les signeurs, qui estoyent en icelle vile : et l'endemain» an plus matin, se tirèrent à Nemours : et Ait la chose conclue, que l'on tireroit devant Paris, à l'appétit du comte de Gharoiois.
Et ne demeura guéres que toute l'armée tira devant Paris : et se logèrent monsieur de Beny et le duc de Bretaigne au chasteau de Beauté, et là environ : et le duc de Galabre et le oomte de Gharoiois se logèrent à Gonflans, au Pont-de- Gharanton , et à l'entour : et tous les jours se faisoyent de grandes écarmouches devant Paris, du costè de la porte Sainct-Anthoine. Le roy de France avoit assemblé à Paris grosse armée , et grans gens-d'armes : et les estoit aie quérir Jusques en Normandie : et par une noire nuict envoya les francs^archers, normans, faiir un tranchissur la rivière : et estoit icelny tranchis garni d'artillerie, tellement qu'il batoit du long de la rivière, et du travers ; et se pouvoit
M£U01AES DOLIVIEB 1)F, LA MAECUE.
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on tenir à grand peine à Gonflads : mais le duc de Galabre et le comte de Gharolois visitèrent, en leurs personnes , ledict tranchis : et prestement firent aporter grandes cuves à vendanger (car l^érement pouvoit on recouvrer desdictes caves : pource que grans vignobles sont en ce qnartier) et de ce firent gros bouiovars, garnis de bonne artillerie , et tellement l)attoyent du travers de la rivière, que les Normans, qui estoyent es tranchis, n'osoyent lever la teste: et firent ioeux princes faire un pont sur la rivière, par lequel les Bourgongnons passoyent : et tous les Jours y avoit grande écarmouche de là l'eaue : et , quand François se venoyent monstrer, le duc de Galabre avoit une petite compaignie de Suisses, qui prestement passoyent Teaue, et ne doutoyent point les gens-de-cheval ; car ils estoyent communément trois Suisses ensemble, un piquenaire, un coulevrinier, et un arbalestier :et estoyent si-duits de ce mestier , qu'ils secouroyent Tun l'autre au besoing : et se bouta aveqaes eux un archer du corps du comte de Gharolois, nommé Savarot : qui se monstra moultbien aveques lesdicts Suisses.
Ainsi se continuoit la guerre du costé de Gonflans : et quasi tous les Jours se tenoit conseil à Beauté, devant monsieur de Berry et les autres prhices : et tous les Jours y alloyent le duc de Calabre et le comte de Gharolois , armé -, et respee ceiucte : et estoyent habillés de Journades pareilles : et sembloyent bien deux princes, et deux capitaines, qui desiroyent plus le débat , que la paix : et tousjours estoyent ces deux princes d'opinion de mener la guerre outre : pource qu'ils trouvoyent le roy de France variable en ses promesses. A ce conseil venoyent les doutés de Paris : et nommément Tevesque de Paris, un moult notable clerc , frère de malstre Alain Ghartier : mais à nulle fois ne se peut trouver nulle bonne conclusion. D'autre part le roy de France (qui moult estoit subtil en ses affaires ) mit sus, de son costé, un parlement : qui se tenoit en la Grange-aux-Merciers, assise assez près de Gonflans : et duquel parlement estoit chef monsieur Gharles, duc d*Anjou (1) : et monsieur de Berry et les princes y envoyèrent leurs dqNités : et tendoit îceluy parlement à fin de trouver un expédient sur la réformation du royaume, et sur le bien-publlc : dont les prhices faisoyent plainte.
En ce temps mourut madame Ysabel de Bourbon, comtesse de Gharolois : et mourut à Anvers : et fut enterrée en Tabbale de Sainct Michel : où elle gist moult-notablement ensepul-
(i) LUci Charles d^ Anjou, comte du Maine.
turee : et fût le vingt-sixième de septembre , l'an 1465.
En ce temps furent prisés plusieurs trêves d'une part et d'autre : et, durant lesdictes trêves, nous allions à Paris, faire grand chère, pour nostre argent : où nous estions les tresbien venus : et qui me- demanderoit comment se trouvoyent les vivres pour si-grande et puissante armée qu'il y avoit à Paris , et dehors , tant de gens-d'armes , comme de chevaux , Je respon, certes, que la cité de Paris estoit lors fort pleine de blés et de vins : et fit grandement son profit de l'armée. Dautre part, le comte de Roussi, fils du comte de Sainct-Pol, avoit trouvé manière de soy bouter, et tenir main forte dedans la vile de Laigni-sur-Mame : dont moult de biens et de pour veances vindrent aux princes, et à l'armée, qui estoit hors de Paris.
En ce temps fut le comte Louis de Sainct- Pol faict connestable de France par le Roy : et depuis changèrent les entoidemens et bonnes amitiés, qui estoyent entre le comte de Gharolois et ledict connestable : pource que de là en-avant ledict connestable se déclaira François, et abandonna la hantise dudict comte : et fù audict temps envoyé , par le saufconduit du roy de France , devers le duc de Bourgongne , pour pratiquer cent mille escus, que le filsdemandoit au père, pour payer ses gens-d'armes.
Or ne faut pas oublier, que, quand les Liégeois , anciens ennemis de la maison de Bourgongne, virent que le duc Philippe estoit dénué de ses gens-d'armes, et leur sembla que plus à leur avantage ne pouvoyent prendre le noble prince, ils commencèrent la guerre, de feu et de sang : mais le bon duc (qui Jamais ne s'effi*aya de chose, qui luy avint } manda le signeur de Gasbecque, messire Philippe de Homes , le sé^eschal de Halnaut, messire Anthoine, bastard de Brabant. et le fils du signeur d'Arcy : et de ces quatre fit capitaines, et leur bailla gens^ d'armes, pour les acompaigner : et les envoya au-devant desdicts Liégeois : qui desja estoyent aprochés de Montenak : mais lesdicts gens-d'armes, sous la conduite dudict messire Philippe de Bornes, signeur de Gasbecque, leur coururent sus moult-asprement ( car il estoit un tresvaillant chevalier, et asseuré) et déeonfirent les% dicts Liégeois, et en firent grand meurdre : et fût nommée icelle Journée le remonstre de Montenak : et ainsi la puissance du bon doc Philippe soustint la guerre, et en France, et en Liège : et en vint à son dessus et à son honneur , par l'exécution de son fils.
En ce temps , pource que madame dej^Gharolois estoit tréspassee , entremetteurs se^ mirent
UBMOiaBS D*OLlTIBB DR LA MABCHB.
BUS, pour faire le mariage de monsieur de Charolois et de madame Jehanne de France ( f ) , fille du Roy ( qui de-present est duchesse de Bourbon ) et, en espoir de faire celle alliance , le comte de Charolois, se fiant au roy de France, passa l'eaue, et ala souper en la bastille Sainct Anthoine, aveques le Roy : où ils parlèrent de plusieurs choses : et une autre fois le roy de France, luy sixième dé chevaux, vint au milieu de toutes les gens-d'armes du comte : et sembloit d'eux toute privauté et bienveuillance : et en ce temps nous amenasmes, du trésor du duc, trois sommiers chargés d'or, où il pou voit avoir quatre vingts mille escus : et le lendemain furent reveûes criées et tous gens-d'armes sur les champs, pour recevoir argent : et là fut ce que le roy de France vint , à six chevaux , visiter l'armée : et le comte de Charolois se partit de Conflans, sur un petit cheval, à tout son grand manteau de dueil, qu'il avoit fait pour la mort de sa femme : et sous les enseignes, et entre les batailles, se conjoingnirent et s'embracérent le Roy et le comte moult-amoureusement, comme il sembloit. Le Roy s'en retourna à Paris : et le comte veit ses revelies : et le lendemain furent payées toutes manières de gens-d'armes.
Grans parlemens furent tenus entre le comte et le Roy touchant iceluy mariage : et offroit le Roy de donner en mariage, à sa fille, les comtés de Brie et de Champaigne , et pour ceste matière fut envoyé roaistre Jehan Garondelet ( qui depuis a esté chancelier de Bourgongne ) avec charge d'aler à Paris^ et de visiter les tiltres, pour sçavoir si un roy de France pouvoit donner en mariage, à sa fille, lesdictes comtés de Brie, et de Champagne, et lesoster de la Couronne : et combien que le comte de Charolois fùst en guerre, il eut tousjours aveques luy deux notables clercs, bourgongnons, pour conduire ses matières : dont l'un fut maistre Guillaume Hugonet (qui depuis fut chancelier de Bourgongne ) , et l'autre fut maistre Jehan Garondelet : que J'ay nommé dessus.
Tousjours se continuoit le mariage dessusdict: et durant ce temps fut pratiquée , en ladicte Grange-aux-Merciers, une paix : qui fut telle , que trente six hommes du royaume de France devoyent avoir le regard, pour augmenter le bien-public : et en estoit le Roy content : et à la vérité ce fut soubtivcté au Roy, pour estre quite de celle charge, et venir à paix aveques les princes de son royaume : car j'en ay assez en- >qiiis : et ne sceu onques qui estoyent les trente six, ne qui estoyent le premier, ne le dernier :
(1) Anne de Beaiijeu.
et , à mon jugement , le Roy se monstra le plus-subtil de tous les autres princes : et entretenoit le comte de Chardois du mariage dessusdict : et ne sçay s'il y avoit grande voolonté. Ainsi fiit la paix criée de tous oostés : et devoit le Roy, par ce traitté bailler à aïoosieiir de Berry la duché de Normandie, pour son partage : mais, quand vint au fort de b^ngner, le roy de France en ouvra tout autrement : eomme vous orrez cy-apres. Ainsi se détendit celle armée. Monsieur de Berry et le duc de Bretaigue tirèrent en Normandie : et le duc de Calabre et le comte de Charolois prirent le chenûn de Villiers-le-Bel (qui est un gros village, assez près de Sainc^Denis) , et là se visitoyent privéroent le Roy et le comte de Charolois , sous ombre dudict mariage : et tindrent la Toussaincts andict Villiers-ie-Bel ensemble moult-familiérement : et puis se partit chacun : et se retira le Roy à Paris : et le comte de Charolpîs prit son chemin contre Nostre-Dame de Liesse : auquel lieu il fit ses offrandes dévotement : et puis se tira contre Liège, en intention de venger roatrage et injure, que pretendoyent faire les Liégeois au duc, en l'absence de luy , son fils : et, quand il vint au pais du Liège, il les epooventa tellement, que les Liégeois vindrent à genoux crier mercy au comte, pour et au nom de soa père : et promirent de non plus venir à armée contre luy : mais Liégeois ne sont pas bien coustumiers de tenir ce qu'ils promettent : et aussi ne firent-ils celle fois.
Quand le comte eut mis à mercy lesdicts Liégeois, il s'en retourna en ses pais, et nommémefit à Brucelles : où il fut grandement festeyé et receu, tant du père, et de la mère, comme de ses sugets : et tousjours se continuoit le parlement d'iceluy mariage : et estoyent les principaux, du costé du comte , le signeur des Cordes , et Guillot Dusie (qui depuis fut chevalier), et messire Guillaume Bische : et principalement le signeur des Cordes et Guillot Busie : et ainsi se couloît le temps : et vivoit le Roy de France aveques* le comte, et le comte aveques le Rot.
Or avons nous devisé de la guerre et de la paix : et est temps que je devise comment exploita monsieur de Berry à prendre sa possession de la duché de Normandie : à quoi le Roy avoit sagement pouveu : comme dict est : car prestement que le duc de Bretaigne fut entré à à Rouen , plusieurs grans personnages ( comme Jehan, monsieur de Lorraine, et autres ) entrèrent eu débat pour les grans offices : et d*aotre part le duc de Bretaigne èlongna de luy Tanne* guy du Chastel, et disoit on que c'estoit à Tappe tit du signeur de Lèsent, Oudet de Rie. Par ces
MBMOiaXS D OLIVIER DB LA MARCSB.
broQlllis le dae de Berry n'entra point à Rouen : mais fût logé à Saincte-Katherine dn mont de Rottea : et quand le Roy sceut et entendit les brouillis qol estoyent à Rouen, il s'approcha à grosse armée , ponr voir et entendre à qnoy celle chose prendroit fin : et rapela en sa bonne grâce le dac de Bourbon, et le traitta bien, pour aux autres donner à entendre que ceux, qui se rendroyent à luy, seroyent amiablement traittés et receus. Il entretenoit le comte de Gharolois du mariage dessusdict : et se vengeoit , à l'espee^ du surplus de ses ennemis : et le duc de Bretaigne prit conclusion de s'en retourner en ses pus : et monsieur de Berry fut conseillé de s'en aler aveques le duc. Ainsi s'en retournèrent en firetaigne : et le roy de France entra à Rouen : où il fit grand chère.
En ce temps je Ai envoyé , par monsieur de Gharolois , pour sçavoir comment on exploitoit à ceste possession de Rouen et de Normandie : mais Je ta tantost averti que les signeurs, que je qoeroye, estoyent desja en Bretaigne. Si passay parmy Rouen , et parlay au Roy , qui me demanda où J'alloye : et je luy respondy que monsieur , mon maistre , m'envoyoit devers monsieur de Berry son frère, pour sçavoir son estât, et aussi pour soy affranchir et aquiter du serment qui estoit entre eux deux : et sur ce me laissa le Roy passer , et se contenta de mon voyage. Tant alay, que je vein en Bretaigne, et trouvay le duc et son estât à Réncs : et le duc de Berry avoit passé l'eaue , et estoit logé au chasteau de Venues ( que Ton dit l'Ermine), où le duc me traitta honnorablement. Il estoit acompaigné de monsieur de Beaujeu , frère du duc de Bourbon , de i'evesque de Verdun { qui estoit de ceux de Heraucourt ), de maistre Pierre Boriole, du neveu du comte de Dammartin, de messire Jehan Blosset, du signeur de Malioorne, de Joachin de Velours , et de moult d'autres gens-de-bien : et , à la vérité , quand le duc de Berry et le duc de Bretaigne sceurent que j'estoye envoyé pour sçavoir de leur estât, et comment ils se portoyent , ils en furent moult-joyeux, et me fut faicte bonne chère de toutes parts, et me baillèrent certaines bonnes charges à dire à mon maistre, toutes tendans à non rompre les premières aliances : et ainsi m'en retoumay en la compaignie de monsieur de Beaujèu, auquel monsieur de Berry avoit donné congé de s'en retourner en France : et le Roy sceut que j'estoye à Tours, et me manda pour parler à luy, à Jargueaux. Ce que je fey : et si les bonnes parolles , dont il me donna charge , pour les dire à mon maistre de-par luy, eussent esté vrayes, nous n'eussions jamais eu guerre en France.
Ainsf me party du Boy, et pri mon chemin pour aler à Paris , et de là es paîs de monsieur de Bourgongne : et ne demeura guéres après que monsieur de Beaujeu fut arrivé devers le Roy, que le Roy luy donna sa fille en mariage, celle mesme dont il estoit parolle de monsieur de Gharolois : et dit aux ambassadeurs du comte, qu'il avoit marié sa fille à meilleur marché, que de luy donner les comtés de Brie et de Champafgne. Et, quand les ambassadeurs, et mesmes maistre Jehan de Garondelet (qui avoit visité à Paris les lettres, de-par le Roy, comme dict est), furent retournés devers le comte, et qu'il eut ouy les habiletés du roy de France, il dit, que les heureux y faillent : et ainsi dissimulèrent le Roy et le comte, l'un contre l'autre, ce qu'ils avoyent sur le cueur.
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