I. C. D. 11., T. III
tay ma charge , le plus-tost que Je peu : et puis repassay la mer, et m'en revein devers mon maistre.
Quand les Liégeois , ennemis de leur bonne fortune , entendirent que ceste signeurie estoit changée de père à fils, et que le duc, qui si bien les avoit chastiès, estoit mort, lis vouldrent éprouver et essayer si leur fortune ne seroit pas meilleure à rencontre du fils, que contre le père ; et , pour commencer leur malheur, ils reprirent la vile de Saintron sur le duc de Boui^ongne : laquelle vile , par les traités passés, le duc de Bourgongne avoit retenue en ses mains, pour faire barrière entre Liège et ses pais : et disoyent iceux Liégeois : « Pourquoy » ne reprendrions nous Saintron, qui est' une M des filles de Liège?»
Et le duc Charles de Bourgongne ne se voulut point contenter d'icelle prise : mais à son commencement voulut bien monstrer aux Liégeois , qu'il estoit homme pour garder le sien : et fit prestement une grosse armée : et manda , par le mareschal de Bourgongne , les Bourgongnons : et prestement se mit aux champs , à grande puissance d'archers et hommes-d'armes : et, par une avantveille de Toussaincts, se vint loger devant Saintron , du costé du Habsbain : et trouva devant Saintron, pour capitaine, messire Regnaud de Rouvray, dont J'ay parlé cydessus : lequel messire Regnaud se conduisit en ce , qu'il avoit de charge , sagement et honnorablement , et gardant sa loyauté et sou parti.
Le duc de Bourgongne se logea celle nuict devant Saintron , comme dict est : et en vérité son logis estoit si profond et si mol, qu'à peine pouvoit on aler de logis à autre : et celle nuict le noble duc ne dormit pas tousjoiirs, mais mit par escrit les ordonnances de ses batailles , et fit faire bon guet et bonnes escouttes : car les Liegeoiis ont une manière de parler , qu'ils tiennent que nul ne passe le Habsbain , qu'il ne soit
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MEMOIUES DOLIYIEB DE LA UABCUE.
combatu le Tendemain : et bien le moastrérent : car le l'enderaain , assez matin , ils vindrent gaigner le vilage de Brustan j au plus près du due de Bourgongne , à grosse puissance de Liégeois : et les conduisoit un chevalier de Liège nommé roessire Bare : et tantost les compaignies du duc de Bourgongne se mirent aux champs : et me souvient que le duc de Bourgongne monta sur un courtaut , et s*en ala devant ses compaignies : et portoit son ordonnance par escrit , en ses mains : et mit ses gens-d'armes en ordre et en bataille , ainsi qu'il avoit consulté la uuict devant : et monsieur de Roussi , fils du connestablc de France , et le mareschal de Bourgongne, amenèrent les Bourgongnons à moultbel ordre , pour donner et ferir à leur bout , et à leur endroit de la bataille des Liégeois.
Le duc de Bourgongne s'arma : et furent ordonnés viitgt chevaliers ( dont Je fii l'un ), pour avoir le regard sur sa personne : et maintenant comrûença la bataille îQére , et bien combatue : et furent envoyés , pour renfort : en ladicte batalHe/les archers du signeur des Cordes , et du signeur d'Emeries : oti il y avoit une grosse bande d'archers (et vous le certifie) à cotnbatre icelle bataille. Le duc de Bourgongne eut tous- Jours douze cens hommes-d'armes : qui ne se bougèrent, mais regardèrent la bataflle oombatre devant eux : car le duc de Bourgongne estoit averti que le roy de France envoyoit une grosse bande d'hommes-d'armes , pour rompre l'emprise du duc : mais le duc y avoit bien 1 pourveu. La bataille ne dura pas longuement : ^ car les ai'chers bourgongnons estoyent embatonnés de grandes espees , par Tordonnance que leur avoit faicte le duc de Bourgongne : et, après le traict passé , ils donnoyent de si-grans coups de celles espees , qu'ils coupoyent un homme par le faux du corps, et un bras, et une cuisse, selon que le coup s'adonnoit : et se mirent les Liégeois (qui ne peurent la puissance des archers soustenir ) à fuir , et eux sauver , qui mieux mieux : et ne trouvèrent garant, si -non en ia noire nuict (qui fut tantost Obscure) : et le duc de Bourgongne vouloit aler après, passer la nuîçt , et poursuivre la chace : mais ceux , qui l'avoîcnt en charge , ne le souffrirent pas , pour les dangers qui en pouvoyent avenir.
Là fût occis messire Barre , Liégeois : et maints autres Liégeois : et eut le duc de Bourgongne une belle aventure pour son premier avancement, et avènement à estre duc : et ayoit laissé le duc le comte de Marie , et sa compaignie , devant Saintron , pour garder la saillie des ennemis : et se logea chacun , qui mieux mieux , en grande Joye de la bonne aventure :
et furent gens envoyés celle mesme nuict parlementer à messire Regnaud : mais ledict messire Regnaud ne respondit onques mot : et ne ûi point de semblant d'avoir veu la bataille perdue pour eux. Plusieurs Liégeois furent tués devant Saintron , les uns de coup à poudre , et les antres autrement : mais leurs parens boutoyent les corps par pièces , et les boutoyent en tonneaux de chaux, en intention de les mener prendre sépulture , aveques leurs ancesseurs : et certes ils monstroyent un merveilleux courage : et , fin de compte, messire Regnaud de Rouvray tint le duc , et son armée , trois jours, avant qu'il voulust parlementer : et durant ce temps tua des gens au duc , par traict à poudre , et autrement : et mesme y fut tué un de ceux de Velu , moult-honneste gentilhomme.
En fin de compte ^ messire Regnaud parlementa : et fit un traitté honneste, pour luy et ses compaignons Liégeois : et par ce moyen fut la vile de Saintron remise es mains du doc de Bourgongne : et s'en ala messire Renaud à Liège , à son grand honneur : et monstra bien qu'il estoit chevalier de grand sens , et de grande vertu : et le duc de Bourgongne marcha avant, et son armée : et vint devant Liège : et tellement y exploita , que les Liégeois luy crièrent mercy de rechef, et abatirent leurs portes et leurs murailles : et ainsi furent les murailles de Liège abatues et rasées : et le duc s'en retourna en son pa!s après celle victoire.
Si nous tairons à présent dès guerres de Liège, pour deviser ce qui avint depuis. En ce temps vint aucun discord entre le roy Edouard d^Aagleterre,et le duc de Clarance, son frère : et se doutoit le roy d'Angleterre de luy : pource qu'il estoit beau prince , fort aimé au royaume, et porté et soustenu du comte de Varvich , dont il avoit espousé la fille : et en estoit le roy d'Angleterre en grande diffldence , et si grande , que la giierre se meut entre eux : mais le roy d'Angleterre se trouva le plus-fort : et ftit force an duc de Clarance , et au comte-de Varvich , de vuiderle royatime d'Angleterre : et par une nuict traversèrent la mer , et tirèrent en France , devers le roy Louis : qui les receut amiablement, bien Joyeux de ce qu'ils estoyent venus à garant devers luy , et en son royaume. Gestuy comte de Varvich fut homme sage et subtil en ses affaires : et entretint la cité de Londres , et le royaume d'Angleterre par trois voyes. La première, par caperonnes (I), et par humilité feinte, au peuple de Londres , dont il estoit moult-aimé. Secondement il estoit maistre des cinq ports
(1) Flâneries,
MBMOIRKS D*OLIVIEB DE LA UABCHE.
d*Angleterre : où il souffroit grand dommage faire : et jamais de son temps on ne fit droit , en Angleterre, à aucun estranger, de perte qui luy fiist faiote : parquoy il estoit aimé par les plllars d'Angleterre : qu'il vouloit bien entretenir. Et tiercement il entretint la vile de Londres , par tousjours y devoir trois ou quatre cens mille es- CU8, à diverses gens , et à diverses parties : et ceux , à qui il devoit , desiroyent sa vie et sa prospérité : afin d'estre une fois payés de leur deu.
En ce temps firent le roy d'Angleterre et le doc de Bourgougne une grosse armée par mer : dont fut chef, pour les Anglois, le signeur d'Escalles, et, pour le duc de Bourgongne le signeur de la Vére, comte de Grandpré ( lequel estoit mouk expérimenté en la mer), et certes le duc de Bourgongne fit son armée par mer si-grande, et si-puissante de gens et de navires, que c*estoit moult-fiére chose à voir : et tira ceste armée à la Hogue-Sainct-Vas , en Normandie : pource que les navires du duc de Glarance et du comte de Varvich s'y estoyent retires : et estoit l'intention du duc de Bourgongne de leur détourber leur retour en Angleterre. Le roy Edouard et le duc de Bourgongne conclurent ensemble de retirer icelle armée : et ainsi fut icelle armée rompue , pour celle saison : et depuis le roy d'Angleterre trouva manière de r'avoir son frère : et le fit mourir en un baing, comme Ton disoit : et, au regard du comte de Varvich, il demoura en France assez longuement, et Jusques & ce qu'il descendit aveques la royne Mar* guérite, fille du roy de Cécile, et aveques son fils : qui se disoit prince de Galles. Mats le roy Edouard les déconfit en bataille : et là mourut le comte de Varvich, le prince de Galles, et le duc de Sombresset, et plusieurs autres grans personnages : et ainsi fut celle guerre achevée, et le roy Edouard asseuré, tant du prince de Galles, que du duc de Glarance, et de ses autres principaux ennemis.
En ce temps le roy de France, par moyen, et principalement par le moyen du connestable de France, fit tant que les viles d'Amiens et de Sainct-Quentin se mirent en robefssanee du Roy, et abandonnèrent le duc de Bourgongne (combien qu'elles fussent de terres enclavées sous le traitté d'Arras], et prestement comme le duc de Bourgongne en fut averti, luy, (ïomme prince courageux et de vertu, fit une grosse armée, et se vint loger devant Amiens : et se logea, de sa personne, à Sainct-Acheu, et fortifia son camp, tellement qu'il estoit périlleux à y entrer : et le connestable de France , à tout quinze cens hommes-d'armes des ordonnances ,
se bouta à Amiens : et ainsi se commença la guerre de tous oostés et de toutes pars.
Le duc de Bourgongne (qui faisoit tirer son artillerie contre Amiens) deffendit expressément que l'on ne tirast point contre l'église : ce qui fut bien gardé : et tint toute une quaresme le duc de Bourgongne iceluy logis : et là furent iaictes plusieurs armes de nobles-hommes, d'un costé et d'autre. Le signeur de Molembais, messire Baudouin de Launoy, fit armes à-l'encontre du signeur de Sainct-Simon , de certains nombres de courses de lances, à fers émoulus : lesquelles armes furent blen-acomplies. Messire Claude de Vaudrey fit armes à-l'enoontre du Cadat de Bueil : et estoyent d'une course de lance, et puis combatre d'espees tranchantes, et aiguës : et avint, en icelles armes faisant, que, la course de lance passée, ils mirent les mains aux espees, et se coururent sus fièrement et vigoureusement : mais, ainsi que la fortune meine les choses, messire Claude de Vaudrey atteindit, de la pointe de l'espee, ledict Cadat, et luy perça le bras : et ainsi furent Icelles armes acomplles : et tousjours se continuoit le siège : et avint un jour, que les François estoyent aies jouer dehors Amiens, en intention de revenir le soir, et ce Jour le duc de Bourgongne faisoit ses reveues : et les François cuidans rentrer paisiblement en la ville d'Amiens, rencontrèrent des gens du duc : et y en eut de pris et de tués : et cuidérent les gens du duc gaigner une porte sur les François : mais elle leur fut bien deffendue : et là fut blecé, d'une flèche, au visage, messire Philippe de Crouy, signeur de Sainct-Py, et fils du comte de Cimay (qui moult-bien se porta à l'assaut d'icelle porte), et ainsi se passa celle journée : et retournèrent chacun en son logis : et le roy de France faisoit pratiquer unes trêves pour celle saison : et, quand le duc de Bourgongne entendit l'intention du Roy, il envoya devers luy un sien grand page, nommé Simon de Quingeay : lequel ala tant et vint, d'une part et d'antre, qu'icelles trêves furent acordees, publiées et criées, tant en l'ost du duc de Bourgongne, comme à Amiens : et ainsi se rompit celle armée pour celle fois : et le duc de Bourgongne vint faire ses posques à Corbie : et là luy vindrent nouvelles de la mort du comte de Varvich : dont les François furent troublés, et les Bourgongnons réjouis : car il nous estoit gi-and ennemy.
En ce temps fut pratiquée la descente du roy d'Angleterre, en France : et passa la mer le roy d'Angleterre, bien acompaigné : et descendit en France : et marcha jusques outre la rivière de Somme : mais il n'y aresta guéres : car le roy