CHAPITRE XVI
Des surnoms, attribués à l'empereur Maxùnilian d' Austriche , et à Carcheduc Philippe, comte de Flandres, son fils.
Or pour cette fois Je dissimuleray un peu de parler de ce noble roy des Rommains , de ses grands faicts, et de ses vaillances (où j'ay espoir de venir tout à temps] , et est besoing que j j'escrive, et mette par escrit, le sens, et la bonne conduitte de monsieur Philippe d'Austriche , son fils. Mais premièrement , comme les autres ducs de Bourgongne ont eu nom , et tiltres , qui leur ont esté donnés à leur honneur , je suis délibéré, en cet endroit, de bailler tiltre acquis à ce noble i*oy Maximilian d'Austriche : et suis en pensée de le nommer Maximilian Cœur-d'or, ou d'argent : maisjenetrouve point que ce nom luy soit sufûsant , quant à la hauteur de son courage : car l'or , l'argent , et le plomb , sont métaux, qui par fondre et souvent manier s'amoindrissent et affolbiissent : et Je ne trouvay onques , que , pour quelque fortune avenue à ce noble Roy ,11 ayt esté pleyé n'amoindry en courage , n'en haute emprise. Le nommerons nous Maximilian Cueur-de-fer ? Je dy que non : car trop petit est le nom , selon ses grans mérites. Le fer est d'une nature, que la goutte de la pluye, venant du ciel , cave le fer : et par une goutte d'eaue , venant du ciel , souvent tombée sur le fer , et en une place , celle goutte concave le fer, et le perce en telle manière , que la goutte d'eaue se monstre plusforte que le fer, qui la reçoit. Parquoy Je veuille dire que le nom n'est pas suffisant à si-haute personne : mais me conclu que je le nommeray Maximilian Cueur-d'acier : et trouve que l'acier est plus noble chose que l'or, l'argent, le plomb, ne le fer : pource que de l'acier, comme du plusnoble metail , l'on fait les armeures et les harnois : dont les plus-grans du monde se parent , et asseurent leurs corps contre la guerre , et autrement : et de l'acier se font les espees , les dagues, et autres glaives, dont les vaillances se font d'ennemis sur ennemis. Puisque, donques. Je trouve cet acier plus-noble, qu'autre matière , dont on puisse forger , ne mettre en œuvre , je demeure qu'il aura nom Maximilian Coeur-d'acier. Quantes parolles semées haineusement contre luy par ce noble Roy endurées , et ouïes ? ce que courageusement , et de grande vertu , il a porté et soustenu , sans se démettre, pleyer , n'amoindrir , non plus que l'acier, dont je fay comparaison. Quants heurts de guerre ? quantes batailles et rencontres 11 a soustenus et
IFEMOTBES D OLIVIEB DE LA UAllCnE.
portés en sa personne ? et mesmement venant de ses sngets ? jusques à estre prisonnier, et détenu en prison fermée par ceux de Bruges, et en sa présence meurdrir , gehainer , e( décapiter ses loyaux offlciers , et autres , et les plusgrans de sa maison livrés es mains de ses ennemis : et n'oyoit autres nouvelles , fors qu'ils seroyent décapités , et nommément messire Jehan Karondelet 9 son chancelier, l'abbé de Sainct-Bertin , chancelier de son ordre , noble homme , et de ceux de Launoy , messire Martin de Polhem , et messire Wolfart de Polhem , Philippe , comte de Nassau , et messire Jaspart May , alemans , et du privé conseil de cestuy noble Roy , et le signeur de Mingonal , son grand maistre-d'hostel , messire Jehan de Jaucourt , signeur de Villamou , et messire Philippe Loete, signeur d'Aresches , tous chambellans , et maistres-d'hostel du Roy : et pouvez entendre et croire , que , toutes et quantes fois qu'il souvenoit à ce bon Roy de la souffrette et danger d'Jceux serviteurs, il avoit le cueur bienpressé et bien-déplaisant : mais toutesfois ce Gueur-d'acier demoura tousjours en la bonne espérance et fiance de Dieu : et tant endura et attendit sa meilleure fortune , qu'il échapa de ce danger , et luy et ses serviteurs dessusdicts. Ces choses considérées , Je demoure en ceste opinion, qu'il a le cueur aussi fort et aussi ferme que d'acier : et je l'ay épreuve par experiment* Or est besoing que je revienne à parler et à escrire du faict de monsieur l'archeduc Philippe son fils : et commenceray par luy donner surnom acquis , jusques à-présent. Le duc Philippe, fils du roy de France , fut nostre premier duc , depuis le temps que le roy Philippe de Valois succéda à ladicte duché, par e^tre issu d'une fille de Bourgongne : et luy vint la succession par femme , comme il est assez notoire et publié par tout le monde. Ce duc Philippe fut surnomme Philippe le Hardi , pour les raisons que j'ay mises ailleurs : et de luy vint le duc Jehan, qui fut surnommé Jehan sans peur. Du duc Jehan vint le bon duc Philippe , qui fut surnommé Philippe l'Asseuré. Du duc Philippe vint le duc Charles , qui fut surnommé Charles le Travaillant. Du duc Charles vint madame Marie , qui espousa ce noble prince Maximilian , ai*cheduc d'Austriche : lequel noble duc nous apppelons Maximilian Cueur-d'acier. De l'archeduetMaximilian vient l'archeduc Philippe , que nous appelons Philippe Croit-conseil : et ainsi j'ay rendu compte de tous les ducs de Bourgongne, venus à ma congnoissance : et, pour éclaircir ce que J'ay surnommé l'archeduc Philippe , Philippe Croitconseil, il est bien raison que je déclaire les causes,
pourquoy ce. nom luy est attribué : et trouverez vray que luy, estant en la sugetUon de ceux de Gand, il estoit en l'aage de trois ou quatre ans : et lors mourut et trépassa de ce siècle feae de noble mémoire madame Marie de BourgongDe.sa mère : et par celle mort fut successeur ce jenoe archeduc , de toutes les signeuries appartenantes à la maison de Bourgongne : où il avdt cinq duchés et dix-sept comtés , toutes terres grandes, et signeurieuses : comme la duché de Bourgongne , la duché de Lotricb , la duché de Lembourg, la duché de Brabant, la duché de Luxembourg , et la duché de Gueidres : les comtés de Flandres, d'Artois, et de Bourgongne, les comtés de Mascon et d'Auxerrols , la vicomte d' Auxonne , la comté de Charolois , les slgnaries de Salins, de Malines, et de Noyers, ia signeurie de Chasteau-Chinon , et nooalt d'autres belles parties : et , combien que le roy de France , par puissance et par hauteur, ait pris et mis en sa main plusieurs d'icelles signeuries, toutes* fois c'est à tort et sans cause : et Dieu , qui la permis , quand il luy plaira, il les rendirAâ etluy qui y a le droit : et (comme j'ay dit dessus^ a rheure que vindrent lesdictes successions à monsieur l'archeduc Philippe, et en son jeune aage , il estoit encores en la main des Gandois: et avoit bien besoing d'estre bien conseillé: mais son noble père, le roy des Rommains, le tira hors d'icelle chetivoison (1) , et le ramena en ses pais et en son franc arbitre : et, pour la prineipale seureté de ce noble enfant , il fut mené en sa vile de Malines :*où il fîit gardé, etsoostenn: comme les lions sugets doivent faire de leur prince , ainsi qu'il est escript cy-dessus.
£n ce temps madame Marguerite d'Austriche, soeur de mondict signeur l'archeduc Philippe, par la puissance des peuples et des viles, et en espérance d'avoir paix , fut mariée à Chartes, fils du roy Louis de France , dauphin de Viennois : mais le mariage ne sortit point d^effect : par ce que le roi Louis mourut : et le roi Charles, son fils, appeta et eut désir d'avoir la dudié de Bretaigne : et fit grandes guerres et gnos effors : et, en conclusion, par le moyen d'aocuns , et principalement par le prince d'OrangTi le mariage fut faict du roy Charles et de l'héritière de Bretaigne : et si avoit ladicte hériHérf espousé solemnellement , et par procureur fonde, messire Wolfar de Polem , pour et au nom da roy des Rommains : et par ce moyen madame Marguerite (qui avoit esté tenue neuf ans pour royne de France) fut ramenée pardeça : et depuis elle espousa le prince de Castille : roaisU
(1) Captivité.
MEMOIBES D OLIVIER DK LA MAliCHE.
fortune Ait telle , qu'il ue vesquit gueres : dont ce fut pitié et dommage : car il estoit apparent d'estre un noble prince. Si laissa madame la princesse enceinte : et eut un fils : mais il ne vesquit pas longuement , et demoura madame la princesse Jeune vefve : et depuis revint pardeça, moult-bien étofee de bagues et de joyaux : et fut bien tralttee en Espaigne : et Tallérent quérir messircs Philippede Grouy, signeur deSainct- Py, et la Mouche , signeur de Vere : qui la ramenèrent honnorablement pardeça : et luy fut envoyés au-devant , jusques à Bordeaux , madaiïiede Halevin, et plusieurs belles damoiselles , et le signeur de Fiennes , et plusieurs nobles-hommes : qui ramenèrent madicte dame Marguerite : et traversèrent grande partie du royaume de France : où il leur fut faict bonneur, et bonne chère.
Or nous tairons à-prèsent de la venue de madame la princesse de Castille , et de son retour : et parlerons du faict de monsieur Farcheduc , nostre prince , et des grans affaires , où il se trouva : et comment par croire conseil il se ressourdit (i) , et porta le temps sagement, comme nous dirons ci-apres : et peut on entendre et sça-
'1^ Il se releva.
voir que ce jeune prince se trouva en de grans affaires : car le roy des Bommains , son père , avolt la guerre au roy de France , aux Gandois, et à messire Philippe de Glève&, porté et soustenu du roy de France. La guerre fut longue : et par ce moyen fut à l'arriére de deniers , et en grand somme : et mesmement médire Frederik , duc de Zasse (qui bien le servit en son adversité) demandolt quatre^ cens mille escus : qui est une grande partie. Il servoit bien : mais il \ ouloit estre bien payé : et fut trouvé un moyen, que Ton bailleroit, audict duc de Zasse, le droit, que Monsieur avoit et pouvoit avoir en la haute Frize (que Ton dit l'un des dixsept royaumes çhrestiens) , et le duc de Zasse conquit le pais à force d'armes, à Taide d'un sien fils nommé Henry : qui moult-bien se porta en icelle guerre. Et ainsi fut monsieur l'archeduc bien-conseil lé : et creut conseil : car par ce moyen il fut quitte d'un grand debte : et demourérent amis le duc de Zasse et luy :.mais le duc de Zasse ne vesquit guéres depuis : ains mourut de maladie : dont ce fut grand dommage : car c'estoit un vertueux prince.