DE L'IMPRIMERIE DE RIGNOUX
du chastel de L'Escluse (dont ledict signeur tle Ternant estoit capitaine ), nommé Georget des Vignes. .Finalement ils prirent ledict Anglois, et l'emmenèrent contre France, comme leur prisonnier. ^ r
Le duc de-Bourgongne fut averti de 'teste prise, faicte en ses pais ou es limites, : et en estant aussi la duchesse avertie, fut faicte une merveilleuse poursuitte pour ceste matière; et finalement furent envoyés après , à toute diligence , les archers dû duc, et autres , qui firent telle diligence qu'ils surprirent ceux qui emmenoyent ledict Anglois en un vilage : et les prirent prisonniers, et ramenèrent* ledict Anglois : et fut sceu par iceux, et par lettres , que ledict signeur de Ternant adreçoit iceluy prisonnier au signeur de Mongeay, en Flsle s3e France : lequel avoit espousé une fille de Roye, sœur de la dame de Ternant. Le cas de l'Anglois fut fort porté par la duchesse, et mesmes n'estoit ja ledict signeur de Ternant fort en sa grâce : et fut mis avant que l'Anglois avoit seureté et sauf-conduit; et combien que le duc aimast le signeur de Ternant beaucoup, estant son tiers chambellan, et moult-privé de sa personne, il le prit prisonnier, et l'envoya au chasteau de Courtray , où il fut plus d'un an , à grans fraiz et à grans despens ; et depuis le délivra le duc , mais non-pas à son profit : car il restitua tout l'interest dudict Anglois, qui luy fut un merveilleux dommage. Ainsi se passa l'an 43 sans autre aventure , et une partie de Fan 49 : e* &isoit le duc grandes chères et grans festimens par ses bonnes viles, où, il estoit moult-aimé, et voulontiers yeu.
Or maintenant nous r'entrerons à reciter le noble
d'olivier de Là MARCHE. % 3
pas que tint un an çntier le bon et vertueux messire Jaques ide Lalain au pais de Bourgongne, et les, nobles armes qu'il y feit, et à quels nobles hommes il besongna. Mais avant est besoin que j'eclaircisse une question qui pourrait estre demandée sur ceste matière, qui est telle : c'est assavoir pourquoy ledict messire Jaques tint pas en Bourgongne , terre sugette de son souverain signeur et prince, sans avoir excepté les sugetsde son prince ; et aussi pourquoy il entreprenoit sgn pas en temps de jubilé , et durant icelle saison, A ce je respon par la propre response à moy faicte par ledict messire Jaques ( car j'avoye privauté et habitude à luy, pour sçavoir de ses secrets , autant qu'autre de mon aage de la maison de Bourgongne ) , qui disoit que la cause de sa venue en Bourgongne tendoit à deux fins. La première, pource qu'il y a voit au pais grande noblesse et gens qui desiroyent d'eux monstrer nobles et courageux ; la seconde , pource que le pais estoit situé au passage de* France, d'Angleterre , d'Espaigne et d'Escoce , pour aler à Romme (dont. les sainçts pardons et le jubilé de l'an 5o aprochoit); et ainsi sembloit que, par ces deux raisons, plus de nobles hommes seroyent avertis de son emprise, et pourroyent plus de nobles hommes venir à son pas , et toucher à sa noble emprise : parquoy-pluslegérement luy estoit facile de parvenir au second poinct, qui estoit qu'il desiroit, sous le plaisir de Pieu, d'avoir présenté sa cotte-d'armes ou sa personne en lices clauses, et avoir combatu trente hommes avant qu'il eust trente ans d'aage. Car , à la vérité, il avoit, à l'heure qu'il vint en Bourgongne
pour tenir son pas, plus de vingtneuf ans, d'un mois,
ou de sept semailles : et .pour ces defyx raisoàs (dont l'une tenoit de l'autre ) tint ledict messire Jaques son pas en Bourgongne, au temps dessusdict : lequel pas s'exécuta parla manière qui s'ensuit.
Messire Jaques de Lalain se logea à Chalon sur la Sosne, une vile qui sied en Bourgongne, au duché : et s'acompaigna de messire Piètre Vasque , un tresgentil chevalier, et dont cy-dessus est faicte mention, et nommément là où est racompté le pas du signeur de Charny : lequel messire Piètre estbit homme duit, et suffisant de son corps et de son conseil; et croy que si ledict messire Jaques eust eu inconveniant de maladie ou autrement, il entendoit de mettre en son lieu ledict messire Piètre Vasque : car par ses chapitres il ne s'obligeoit point de personnellement parfournir. Aveques luy avoit plusieurs hommes nobles , et tint un moult bel estât, grand ,et planteureux : et d'autre^ part y envoya le duc de Bourgongne le royd'armes de la Toison d'or, pour estre juge en l'absence du duc. *
Estant ainsi ledict messire Jaques de Lalain logé, prépara son pas et son faict à son propos et attendement : et fait à entendre ( comme dict est ) que la vile et cité $e Chalon est située au duché de Bourgongne , et sépare la rivière de Sosne , meslee du Doux, la comté du duché : et se passent icelles rivières par un grand pont, dont au bout a un grand faubourg que Ion nomme Sainct Laurent : et est iceluy faubourg clos de la rivière, à la manière d'une isle. En celle isle avoit une moult belle plaine, à manière d'un pré , où à-present est l'église des Cordeliers àe l'observance , qui depuis y a esté édifiée.
^d'olivier de la marche. S
En icelle mesme isle fit faire l'entrepreneur tes lices à combatre, et la toile pour faire les armes à cheval :
AÏ
et fut le champ moult bien ordonné de sablon et de tout ce qu'en tel cas appartenoit, et aussi de maison pour lé juge et pour les signeut-s ; et, le premier samedi de septembre i449? fut un pavillon tendu, au bout du grand ppnt, du costé de Saine t- Laurens , souveraineté du duc de Bourgongne, à cause de sa viscomté d'A»uxonne : et fut iceluy pavillon palissé et barré moult honnorablement, et n'y pouvoit nul aprocher sans le congé de Charolois le héraut, un moult notable héraut, officier-d armes du comte Charles de Charolois : lequel a voit sa cotted'armes vestue et un blanc batton en la main, et gardoit Jes images ordonnées pour l'emprise de l'entrepreneur : et premièrement au dossier d'iceluy pavillon, et au plus haut, estoit, en un tableau, la représentation de la glorieijse vierge Marie > tenant le Rédempteur du monde , son signeur et son fils ; et plus bas, au . dextre costé Ae l'image , fut figuréeune dame moult honnestement et richement vestue, et de son chef en simple atour : et tenoit manière de plorer tellement que les larmes tomboyent, et couroyeijt jusques sur le costé senestVe, où fut une fontaine figurée, et sur icelle une licorne assise, tenant manière d'embracer les trois targes, conditionnées. * pour les trois manières d'armes que l'entrepreneur vouloit fournir par son- emprise : dont la première fut blanche, pour les armes de la hache; là seconde violette, pçur les armes de l'espee ; et la tierce (qui es-^* toit dessous à manière de triolet) estoit noire, pour les armes.de la lance : et furent lesdiçtes targes toutes
semées de larmes bleues : et pour ces causes fut la dame nommée la Dame de plours, et la fontaine, la Fontaine de plours. Or ay je devisé de l'entreprise et de l'ordonnance de cestuy noble pas : lesquelles choses furent estrangés et nouvelles au pais, et fort remirees et veues de plusieurs et? divers personnages.
Ce Uiesme jour vint aju palais un heraût , nommé Toulongeqgi , qui apella le héraut garde du pavillon , et luy dît : « Noble héraut, je demande ouverture « pour aler toucher l'une des trois targes qui sont « ^n vostre garde , pour et au nom d'un noble es- « cuver nommé Pierre de Chandios. » Le héraut le receut moult joyeusement, et lui dît qu'il fust le tresbien-venu : et luy fit ouverture; et ledict Toulongeon , comme officier bien apris, s'agenoilla devant la vierge Marie, salua honnorablement la Dame de plours, et puis toucha à la blanche targe, et dît : « Je toudie à la* blanche targe pour et au nom de a Pierre de Chandios, escuyer : et afferme en parolle « de veoir (T), disant qu'au jour qui luy sera baillé il « fournira de sa personne les armes conditionnées et « ordonnées pour ladicte targe , selon le contenu des « chapitres du noble entrepreneur, si Dieu le garde « d'encombrier et âe loyale ensongne (a). » Et atant se partit , et fut le palis reclos : et deihoura le pavillon tendu et gardé jusques au midi, que Charolois reporta son emprise, et fit son raport au bon chevalier messire Jaques de Lalain de son adventuré du jour, et comment Pierre de Chandios avoit fait toucher la blanche targe : dont il fut moult-joyeux, et bien-
(0 De veoir : de vérité. — la) Ensongne : embarras , soin.
.d'olivier de la marche. 7
viengna Toulôngeoa le héraut de ces bonnes nouvelles, luy donna don, et luy bailfe brief jour pour combatre, qui fut le samedi suyvant.
Celuy jour (qui fut le treziéme jour de septembre) la lice fut préparée, et là maison du juge et les pavillons tendus pour les champions :< et fut celuy de messire Jaques de satin blanc, semé de larmesbleues; et celuy de Chandios de soye verçneille,. arnafoye de ses armes par les goutiéres : et veint le juge en place, acompaigné de Guillaume, signeur de Sarcy, pour lors bailly de Chalon, de maistre Pierre, signeur de Goux, un grand homme du grand conseil du duc, et qui depuis futphancelier; et de plusieurs autres conseillers et nobles hommes congnoissans au noble mestier d'armes. Eux avoir pris leur lieu, ledict messire Jaques se partit de l'église des Carmes, située à la porte de la vile et du faubourg de la porte de Sainct - Jehan - du - Maiseau ; et après avoir ouy trois messes moult-devotement, entra en un batteau couvert, acompaigné de messire Piètre- Vasque , et de plusieurs autres nobles hommes de son hostel ( car il tenoit moult bel estât }, et d'abondant il trouva au païs deux nobles hommes , frères germains : dont l'aisné fut messire Claude de Toutangepn, signeur de la Bastie , et l'autre Tristan de Toulongeon , signeur de Soucy, qui furent fils de messire Anthoine de* Toulongeon, jadis mareschal de Bourgotigne : et fut iceluy mareschal celuy sous qui fut gagnée la bataille de Bar, et pris le duc Régnier de Lorraine prisonnier. Ces deux signeurs estoyent de l'hostel du duc de Bouiv gorigiîe , -gens-de-bien et de courage : et pource que ledïict messire Jaques estoit estranger .au païs , ils
l'acompaignérent : ne depuis, durant, son pas, ne l'abandonnèrent.
Ainsi traversa le chevalier la rivière de Sosne, et vint aborder à llsle où il devoit combatre : et là saillit hors de son batteau , vestu d'une longue robe de drap d'or gris, fourrée de martres. Il avoit sa bannerolle en sa main, figurée de ses dévotions : dont il se signoit à la fois, et moult bien luy seoit. Si vint en la lice, et se présenta devant le juge, et dît de sa bouche telles parolles : « Noble roy-d'armes de la « Toison d'or, commis de - par mon tresredouté et « souverain signeur monsieur le duc de Bourgongne <c et comte de Hainaut, pour estre mon juge en ceste « partie, je me présente gpr-devant vous pour garder « et deffendre l'emprise de cestuy pas, et; pour dfe ma « part fournir et acomplir les armes emprises et re- « quises par Pierre de Chandios, selon le contenu des « chapitrera ce ordonnés. » Le juge, vestu.de lacotted'armes du due de Bourgongne, le blanc batton en la main , le receut et bien-viengna moult honnorabler ment, et se retrait l'entrepreneur en son pavillon.
Ne demoura guéres que , par-dessus le grand potit de Chaloiî, s'apparut ledict Pierre Chandios, qui venoit à cheval, armé de toutes armes, le bacinet en la teste et la cptte-d 'armes au dos : et, à la vérité, ç'es* toit un des grans et puissans escuyers xqui fust en Bourgongne n'en Nivernois, et pouvoit avoir trente et un an, ou environ, d'aage. Il estoit açompaigné de3 sigaeurs de Mirebeau, de Charny et de Seyl, ses oncles, et de la aigneurie et noblesse de Bourgongne si largement que je puis extimer la compaignie plus de quatre cens hommes nobles. Ledict de Chandios
entra dedans la lice sur un cheval armoyé de ses armes, et mit pie à terre:, et l'adexttra le > signeur de Charny jusques devant le juge, et porta la parolle; et dît: «Noble rpy d'armes de la Toison d'or, com- «mis de -par mon tresredouté et souverain signeur a monsieur le duc et comte de Bourgongne, juge en «ceste partie, voicy Pierre de Chandios, mon neveu, a qui se présente devant vous, pour, à l'aide de Dieu, <t fournir et acomplir à ce jour les armes par luy em- « prises et requises, à l'encontre de l'entrepreneur de*- «cestuy noble pas, selon la condition des chapitres, «et de la blanche targe à quoy il a fait toucher.» Le roy-d?armes le bien-viei^gna et receut comme il appartenoit, et se retrait en^eon pavillon: et ce faict, se retrait chacun de la lice, et se commencèrent les cris acoustumés; et tandis un mien cousin germain, nommé Anthoine de La Marche, signeur de Sandon, ordonné marescha] de la lice, se tira devers Jedict Chandios par l'ordonnance du juge, et luy demanda qu'il déclairast le nombre des coups de hache qu'il requeroit et demandoit pour faire et fournir ieelles armes: et ledict Chandios déclaira dixsept coups de hache. Si se tira ledict mareschal devers le juge pour l'avertir du nombre des coups, et puis se tira devers ledict messire Jacques de Lalain, tant pour l'avertir de l'intention de sa partie, comme pour luy demander les haches qu'il devoit livrer pour la bataille fournir et faire. Si luy furent deux haches baillées et livrées^ qui furent longues et poisantes: et furent les maillets et testes desdictes haches à manière de becs de faucon, à grande et poisante dague dessus et dessous: et furent ferrées d'une platine de fer plate, à trois testes
de clouds gros et courts, en façon de diamants, et assez à la manière que l'on ferre lances pour jouster en armes de guerre, sans roquet: et furent lesdictes haches aportees audict de Chandios pour choisir, et l'autre fut raportee à l'entrepreneur : et ne demeura guéres que Pierre de Chandios saillit hors deson pavillon, la cotte-d'apiiies au dos, le bacinet en teste, et la visière close, se signant de sa bannerole: et puis lu y bailla le signeur de Charny, son oncle, sa hache, et l'acompaigna jusques bien-avant en la lice. D'autre part saillit messire Jaques de Lalain : et avoit son harnois couvert, en lieu de cottç-d'armes , à manière d'un palletot, à manches de satin blanc semées des larmes bleues, de couleurs de la targe à quoy avoit touché sa partie. Il estoit armé d'une petite salade ronde , et avoit* la visière couverte et armée d'un petit haussecol de maille d'acier: et, après la recommandation de sa bannerolle, luy bailla messire Piètre Vasque sa hache.
Si marchèrent l'un contre l'autre les champions moult-asseurément, et s'entrerencontrérent devant le juge, et de prime face se gardoyent l'un de l'autre. Mais n'atargea guéres qu'ils se coururent sus, et se donnoyent de grans et poisants coups, chevaleurëusement donnés et soustenus d'une part et d'autre ; et me souvient que ledict de Lalain ( qui sçavoit que les haches qu'il avoit baillées et livrées n'avoyent point de dague ny de pointe dessous, dont il peut faire faucee, ne grever sa partie ) en faisant une grande démarche tourna sa hache , et mit le mail de la dague de la part de sa main senestre , en faisant de la teste queue , et de là queue le maillet: et remarcha d'un grand poux,
d'olivier de la MARCHE. II
et- atteindit ledict Chandios, de la dague de sr hache, en la visière du bafcinet r«êt donna si-grand coup qu'il rompit la pointe sur la visière: mais ledict Chandios * (qui e$toit fort, grand, puissant et courageux) onques n'en démarcha: mais» recommença entre eux la bataille pjus^aspre et gjus fiére que para vant^ et tant que si a&prement se requ4rent l'u» l'autre, qu'en peu d*heure les dix sept coups requis par ledict de Chandios furent acomplis.
Si getta Toison d'or le batton, et furent pris et séparés par les homméS-d'arïpes ordonnés pour gardes et escoutes, et pour ce faire comme il est de cous* tume eir tel cas: et, eux amenés devant le juge, touchèrent ensemble, et s'en retournèrent chacun dont il estoit venu; et furent icelles armes achevées par un samedi dixhuictiéme (0 jour de septembre l'an 49.
Ainsi se passa septembre, octobre, novembre et décembre, et jusques au deuxième samedi de janvier, ~ que messire Jehan de Bonniface, un chevalier arragonnois, et celuy qui autresfois avoit combatu ledict messire Jaques à Gand (comme il est cy-devant escrit), arriva au pavillon , qui continua tous les samedis de l'an d'estre tendu, selon le contenu des chapitres. to Ledict de Bonniface venoit du costé de la comté de Bourgongne: et quand il veit le pavillon tendu, les images et le mistère du pavillon , et le héraut qui gardoit la barrière à cotte -d'armes vestue, il descendit dé son cheval, et salua le héraut, et le pria qu'il luy voulsist declairer la signifiance et la cause du pavillon , et du mistère qu'il avoit trouvé. Le héraut (qui bien le scéut faire) luy dçclaira comment un
(0 Dixhuictiéme : l'auteur a dit plus haut que c'ctoit le 1 3 septembre.
chevalier, entrepreneur en ceste partie, sans Fuy nom^ mer le nom, luy faisait garder la Fontaine de plours chacun same4i de l'an, pour fournir chacun noble homme qui voudroit .toucher à;l'Upe des trois targes ou à plusieurs, pendues à ladicte fontaine: et > luy declaira la condition desdictès trois taçges, et le plus-avant de cçlle entreprise v qu'il le peift faire, luy offrant de luy bailler lés chapitres par escrit. Lé chevalier, se monstrant moult réjouy d'avoir trouvé icelle aventuré, demandât ouverture, qui lui fut acordee et faicte: et luy-mesme toucha à la blanche et à la noire targe, et prit le héraut son nom par escrit, et luy demanda son logis, lequel il luy declaira à l'Àsne rayé , empres Sainct - George, dedans la vile de Chalon. Le héraut, à son retour, fit son raport a messire Jaques comment messire Jehan de Bonn i fa ce avoit les deux targes, blanche et noire, touchées. Si envoya ledict messire Jaques vers luy deux nobles hommes, qui présentèrent dç par l'entrepreneur cheval et harnois, et ce que mestièr luy estoit pour ses armes fournir : et luy fut baillé jour au vendredi, vingtquatrié^ie d'iceluy mois , pour faire les armes à% cheval, et le l'endemain vingtcinqiéme celles de pié. Ce qu'il acepta; et ainsi lut jour baillé, et icelles armes emprises. Le vendredi vingtquatrième -du mois dessusdict, les lices furent préparées et la toile drecee pour la course des chevaux, comme \l appartenoit: et se présenta messire Jehan de Bonniface armé de toutes armes, comme il appartenoit, Son cheval estoit couvert de ses couleurs : et fit dire au roy-d'armes de la Toison 4d'or, juge en ceste partie, comme il est dic^ dessus, qu'il estoit
D'oLITIfiR DB ïk MARCHE. l3
arrivé au pavillon par bonne aventure, et qu'il avoit veu la figure de la Daroe de plours, ensemble les trois targes pendantes à la fontaine: et avoit ouy certains nobles chapitres declairaflts l'emprise et-Vvoulonté d'un noble chevalier entrepreneur de celuy noble pas , non nommé esdicts chapitres : et qu'il se présentoit pour celuy jour* pour fournir les vingtcinq courses de lance contenues esdicts chapitres, à 1 encontre dudict entrepreneur, que qu'il fust : et ces termes tçpoij;, comme non sachant que ce fust messire Jaques de Lalain qu'il avoit autrefois combatu en la vile de Gand, ou po«r feindre de non sçavoir que ce fust il. »
Sa présentation faicte, il se retrait au bout de la
toile, et par licence courut son cheval: et tantost
après, l'entrepreneur (qui estôit parti des Carmes,
et avoit passé la rivfére en son bâtteau ) se présenta
devant le juge, vé&tu d'une longue robe de velours
noir: etiestoit moult-noblement acompaigné des si-
gneurs et nobles hommes de Bourgongne, qui desja,
à l'occasion de ses vertus , l'avoyent pris en telle amour
et extime, que tous le queroyent, aimoyent et pri-
soyent, etmesmement Pierre de Chandios^ son com-
paignon (qui desja avoit feit armes à rencontre de
luy ), et messieurs ses parens et amis. Puis se retrait
en son pavillon (qui Ait à manière d'une petite tente
de satin noir, semé de larmes bleues); et après qu'il
fut armé , il partit hors , monté et armé comme il ap-
partenoit. Son cheval estoiè couvert de velours noir,
semé de larmes bleues: et furent les lances baillées
à Ànthoine de La Marche, mareschal de la lice , ferrées
et appointées comme il appartenoit.
l4 MEMOIRES
Cris furent faicts, et lances aportees: dont mes* sire Jehan de Bonniface prit le choix, et de la première course ne s'ateindirent point. A la seconde, s'ateind^gent tous deux. À, la tierce, s'ateindirent tous deux entre les quatre points, et rompit ledict de Bonniface sa lance. A la quatre, messire Jaques atteindit lediet de Bonniface au défaut du grand gardebras, et fauça le harnois à jour, et rompit sa lance: et ledict dé Bonniface de celle course fit unie trèsdure atteinte sur la baviére de l'armet dudict^nessire Jaques. A la sixième, faillirent tous deux d'atteindre. A la septième course, ledict da Bonniface rompit sa lance sur le grand gardebras de messire Jaques, et il attendit Éonniface entre les quatre points, de plaine atteinte : et de celle course avinf que la lance dudict messire Jaques se fendit depuis le fer jusques auprès de la poignée , et ne fut autrement rompue : dont il avint que l'on raporta deux lances nouvelles, afin que le venant de dehors çhoisist. Or en pi|t ledict de Bonniface une : et ne vouloyent point ceux qui té servoyent que l'autre fust reportée à l'entrepreneur, pource' qu'ils disoyent que la lance dont il avoit couru n'fcsfoit point rompue, pourtant s'elle estoit fendue: et que% par \eê chapitres, chacun devoit courir de sa lance jusques elle fust rompue. Messire Jaques en vouloit bien courir, mais ceux qui l'a* compaignoyent ne le vouloyent souffrir: et dura longuement cest estrifC*) d'une part et d'autre, et n'en sçavoit le juge que juger ne qu'ordonner: car de la part de l'entrepreneur estoit dict que la lance estoit esclatee et fendue de plaine atteinte, et que
(«) Estrif: débat y différend.
jamais n'en pourrait souffrir coup qui fust de nulle recommandation : et d'autre part Ton requerôit au juge qu'il ordonnast selon les chapitres, et que la lance n'estoit point rompue ne tronsonnee *% dont le juge estoit fort perplex, et ne sçavoit comment en juger. Si avint que le mareschal de la lice ( qui estoit homme qui beaucoup avoit yeu ) prit un batton , et le bouta en croisée par la fendure de ladicte lance ., et l'aporta à messire Jehan de {tonniface, et luy dît: «Signeur chevalier, voulez vous que l'on ctoure coh- (ctre vous de ceste lancé, dont l'on ne vous peut mal «faire ne grever?» Le chevalier vit la lance r qui estoit moult empiree: et dît que l'on lostat, et qu'il ne youloit point courre contre lance rompue : ,«t ainsi fut baillée à messire Jaques lance nouvelle pour la huictiéme course , et faillirent tous deux d'atteindre. A la neufiéme course, messire Jehan de Bonniface agreva le fer de sa lance en l'armet de son cpmpaignon: et messire Jaques l'atteindit sous le grand, gardebras assez près de l'autre atteinte, et le persa à jour, et rompit sa lance. A la dixième course, Bonniface fit une tresdure atteinte, et messire Jaques n'atteindit point. A l'onzième, Bonniflce, faillit, et messire Jaques l'atteindit assez près des autres deux coups, et luy empira moult son harnois, et agreva sa lance. A la douzième firent tous deux tresdure atteinte l'un sur l'autre. A la tresiéme attendirent tous deux ; mais messire Jaques continua de; quçrir et d'atteindre, de costé, au lieij où il avoi^desja empiré' le harnois du chevalier; et disoit on que ledict de Bonniface avoit trempé son harnois d'une eaue qui letenoit si bon,, que fer ne pouvoit prendre sus: et,
l6 MEMOIRES
à ki vérité, il couroit en un léger harnois de guerre: et n'estoit pas possible, sans artifice ou aide, que le harnois eust peu soùstenir les atteintes que fît dessus messire Jaques. Mais l'heure et le temps de l'entreprise se passoit : dont il advint qu'à la quatorzième course messire Jaques assit près des autres coups, et fauça le harnois à jour : et si l'arrest de la lance ne fust rompu de celle atteinte, le fer fust entré au corps djui chevalier; et quand ceux qui acompaignoyent ledict de JBonniface veirent le harnois ainsi empiré, et qu'en seureté i[ ne pouvoit plus courre, et mesmement les signeurs et nobles hommes presens, en avertirent le juge. Parquoy le chevalier fut mandé devant T#ison d'or, qui lui dît qu'il n'estoit pas suffisamment armé pour la seureté d'un si-gentil chevalier qu'il estoit, et qu'il ne seroit point loyal juge de le souffrir plus aventurer devant luy. Parquoy il luy prioit, ou qu'il prist autre plus seur harnois, ou qu'il se tinst pour content d'icelles armes: car bien et bel avoit les quatorze courses fournies ; et que des autres unze courses, pour fournir les vingt cinq ordonnées par les chapitres, selon la condition de la noire targe à quoy il avoit touché, il s'en pouvoit bien contenter: mesmement qu'il avoit à combatre à pié au lendemain, et demanda vingt et un coups de hache : et ainsi furent icelles armes acomplies.
Le lendemain ( qui fut samedi )*furent les pavillons tendus: et avoit ledict de Bonniface un petit pavillon de blanche toile , armoyé de ses armes : et se présenta en une noire robe, et s'alla armer en son pavillon. D'autre part se présenta messire Jaques de Lalain : et cris et cérémonies furent faicts, et deux
d'olivier de Là MARCHE. ly
haches baillées et présentées, et baillée à chacun d'eux la sienne : et le tout préparé, saillit ledict de Bonniface hors de son pavillon, armé de toutes armes, la cottp-d'armes vestué : et, de son chef, il estoit armé d'un armet d'Italie, et par-dessus un grand plumas de plumes noires : et marcha fièrement et de grand courage, pairioyant sa hache : et crioit, en son arragonnois : a Avant, chevalier! Qui a belle dame, si la « garde bien. » D'autre part marchoit messire Jaques, armé d'un haussecolet de la salade, en la manierp du harnois et de la pareure qu'il estoit quand il combattit à Chandios : et marchoit fièrement audevant de son compaignon : et à Taborder ledict de Bon- • niface haussa sa hache, pour ferir messire Jaques. Mais le coup fut rabatu, et se requirent che valeureusement d'une part et d'autre; et, à la vérité, ledict de Bonniface se trouva mal-asseu rément armé de la teste , pour combatre à pie : et par deux ou trois fois ledict messire Jaques, en démarchant sous costiére, luy donna de grans coups du maillet de la hache; mais rien ne l'empira : et quand ledict messire Jaques vit que de coups de hache il ne le pouvoit ébranler , il entra dedans sa hache par une entrée de la queue de revers : et d'icelle entrée il prit, de la main dextre, le chevalier par le plumas, et tira de toute sa force , en faisant une grande démarche : et de ce tour porta le chevalier par terre , le visage contre le sablon; et ce faict, se tira ledict messire laques devant le juge : et le chevalier fut par les gardes et escoutes relevé, et amené devant le juge : lequel 'dît au chevalier qu'il estoit bien content de luy, et que bien avoit fourni les armes par Juy em-
l8 MEMOIRES
prises à l'encontre de messire Jaques de Lalain. Quand le chevalier ouit nommer messire Jaques de Lalain son compagnon « et il le recongnut, il luy fit moult grand honneur et chère, et s'erabracerent, et ainsi furent icelles armes acomplies ; et depuis iceluy mois de février C1) ne vinrent nuls nobles hommes toucher aux targes 9 jusque% an mois d'apust suy vant : et durant içeluy temps fit messire Jaques un tour à la court, où il fut moult-volontiers veu d'un chacun. En celle manière se passa l'an 49 : et entra l'an 5o , qui fut le sain et et salutaire an de la jubilee, que le grand pardon gênerai estoit à Romme : et de toutes pars passaient pèlerins et pèlerines allans à Romme, par le pais de Bourgongne et ailleurs, en sirgrawl nombre 9 que c'estoit nohle çt saincte cho^e, et dévote à yeoir; et m'est force de tenir propos touchant le pas et emprise commencée p^r le bon chevalier messire Jaques de Lalain , comme il est dessus-escrit : et que je récits lçs maintes et plusieurs chevaleureuses armes f^ictes et exécutées en iceluy pas par ledict chevalier et ses compaignons : donf grande perte et dommage seroit, si elles estoyent taisees ou oubliées; et fli'en tiëndroye pour lasche et recréant en mon labeur , si je laissoye en ma plume si-nobles faicts que j'ay yeus, s^ns les réciter, à mon pouvoir, de mon petit sens.
Le premier samedi du mois de may l'an i4$o, le pavillon fut tendu, comme il estoit de coustume, et comme tousjours 3e continua chacun samedi de Tan, durant, l'emprise dessusdicte. Si vint audict pa-
(») De février : l'auteur a dit plus haut que c'étoit le mois de janvier*
villon tin jeune escuyer de Bourgongne, nommé Gérard de Rossilon, beau compaignon, haut et droit, et de belle taille : et s'adrecea ledict escuypi? à Charolois le héraut, luy requérant qu'il lui fist ouverture ; car il vouloit toucher la targe blanche, en intention de combatre le chevalier entrepreneur de la hache, jus* ques à l'acomplissement de vingt cinq coups. Ledict héraut luy fit ouverture, et ledict Gérard toucha : et de ce fut faict le raport à messire Jaques de Lalain , qui prestement envoya devers luy pour prendre jour. Gr ledict Gérard avoit père, et de son faict n'a voit eu aveu ne consentement de nuls de ses paren$ .n'amis , pource qu'il estoit jeune; et ledict messire Jaques es*» toit chevalier renommé, duict, apris et expérimenté au faict des armes. Si estoit l'escuyer seul et petitement aidé, pour icelles causes, de son père ne de ses amis : et n'estoit ne prest ne fourni de harnois, ne d'hahillemens , ou dece qifi luy estoit nécessaire. Parquoy furent mises icélles armes au vinghuictiéme jour d'iceluy mois de may, auquel jour comparurent plusieurs signeurs de Bourgongne et plusieurs nobles hommes, pour acoippaigner ledict Gérard ( car il avoit d© bons et notables amis), et les autres pour veoir lesdictes Aprçies : et» pource que Toison d'or es* toit lors en aucun voyage ou commission, par le prince fut ordonné , par commission du duc de Bourgongne, que Guillaume, signeur de Sercy, pour lors bailly de Chalon, seroit juge en ceste partie ; car ceiuy Guillaume fyt un escuyer homme de bien, sage, et moult-bien renommé : et fut premier escriyer d'escuirie du bon duc dessusdict, comme il est escrit cydessus. * '
Donques, le vingt-huiotiémejourdessusdict, furent les lices préparées : et fut ce jour Guillaume Rolin, signeur de Beachain, mareschal de la lice} et se présenta le chevalier entrepreneur, comme il avoit en tel cas acoustumé : et d'autre part vint ledict Gérard grandement acompaigné. Il estoit grand, armé, le bacinet en teste, la visière levée. Il estoît couvert et paré de sa «otte-d'armes, et son cheval semblablement : et faisoit porter devant luy une bannière de ses plaines armes dont il fut aucunement parlé : et disoyent les aucuns que le signeur de Clomo, son père, ne se tint oncques pour banneret : et autres disoyent qu'il estoyt cfë Chastillon enBassois, que l'on dit en Nivernois la première bannière. Finalement ledict Gérard fit porter sa bannière sans autre contredit, et se présenta devant le juge, et parla bien - asseurément : et puis se retrait (0 en son pavillon (qui estoit bleu, à mon souvenant ), et le conduisoit Philebert de Vaudrey, qui moult l'adrecea pour celuy jour en son affaire.
Cris et cérémonies furent faictes , et les haches baillées, selon l'ordonnance. Si saillirent hors de leurs pavillons : et pource que ledict Gérard estoit averti que ledtet messire Jaques combatoit" communément en salade, et en haussecol de maille^ il se pour veut d'une salade ronde et d'un haussecol de maille , et s'en arma, et marchèrent l'un contre l'autre; et marchoit ledict Gérard moult froidement, pource qu'à Tocasion de sa jeunesse on l'avoit fort-conseillé de non estre chaud : et l'entrepreneur marchoit moultordonnément, comme çeluy qui estoit duict, acous-
' (0 Se retrait : se retira.
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tumé et apris du fier et redouté mestier et passage de camp clos. Si abordèrent l'un à l'autre devant le juge, et courut sus l'entrepreneur audict Gérard moult-asprement : et ledict Gérard soustint froidement les premiers coups, et courageusement, et rabatoit les coups et le chevaleureux assaut de messire Jaques de Lalain, par moult -grande asseureté : et après avoir le premier assaut soustenu vigoureusement, assaillit son compaignon, et se monstra aspre, puissant et courageux en sa bataille, et furent plusieurs coups donnés et rçceus d'une part et d'autre : et avint que ledict niessire Jaques essaya d'atteindre ledict Gérard du maillet de la, hache : mais ledict Gérard, par une démarche de costiérey rabatit le coup, et de ce rabat atteindit l'entrepreneur sur le bord de la salade, du costé dextre : et recheut le coup sur l'espaule du chevalier. Mais. rien, ne luy. greva : et quand le chevalier veit et congnut la froideur et la hardiesse de l'escuyer, il getta la main senestre à la hache de son compaignon, et la tint : et de la main dextre haussa- la teste de la sienne (qu'il tenoit près empoignée), et ferit après le visage de sa partie. Mais l'escuyer getta la main dextre audevant, et toutefois fut atteint en 1$ joue dextre, et non pas de blessuye, dont extime deust estre faicte : et en telle manière recouvra l'entrepreneur par plu-? sieurs fois; mais autre avantage n'y acquit : et en celle bataille fut le batton. getté, et les champions départis à , grand honneur et los d'un chacun d'eux : et fut ledict Gérard de Rossillon le premier qui onques a voit combatu ledict messire Jaques à visage découvert.
A l'assemblée des armes dessusdictes. Furent unes', autres armes emprises, par requeste d'une part et d'autre, entre un escuyer de Hainaut (qui acompaignoit messire Jaques de Lalain), nommé Jehan Rasoir, et un escuyer baurgongnon nommé Michau de Certaines; et furent icelles larmes acordees d'une part et d'autre : c'estassavoir qu'ils courroyent vingtcinq courses de lance à fers éfnoulus l'un contre l'autre , ainsi et par la manière que les chapitres du pas qui lors s'exécutoit contenoyent : et leur fut accordé de faire leurs armes en la lice d'iceluy pas, et dé courre à la toile. Ce que îe bailly de Chalqn différa d'acepter, pource qu'il disoit qu'icelles armes sfe faisoyent et entreprenoyent hors de la cause du pas de la Fontaine de plours, et que, par le pouvoir et commandement qu'il avoit de son prince , il n'estoit commis jugé en cette partie que pour la fourniture du pas dessusdict. Mais messire Jaques luy bailla un pouvoir du duc par lequel il pouvoit accepter d'estre jugexl'icelles armes et autres, si elles survenoyent durant le pas dessusdict : et ainsi accepta ledict bailly d'estre juge en icelles armes.
Si leur fut baillé jour le samedy suyvant, et comparurent montés et armés comme en tel cas à nobles hommes appartient : et, à Rfentree de la lice, messire Jaques de Lalain prit son escuyer par la bride, "et l'emmena présenter au juge : et estoit ledict Jehan Rasoir paré sur son cheval d'une couverture de drap de damas violet : et parla ledict messire Jaques pour ledict Jehan Rasoir, en le présentant moult-honorablement. D'autre part se présenta Michau de Certaines sur un cheval couvert de ses armes :
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dont plusieurs gens s'émerveillèrent; et sembloit à plusieurs que, «Considéré que les armes d'un noble homme sont et doyvent estre l'email et la noble marque de son ancienne noblesse, que nullement ne se doit mettre en danger d'estre trébuchee, renversée, abatue ne foulée si-bas qu'à terre, tant que le noble homme le peut détourner ou deffendre : car d'aventurer la riche monstre de ses armes , l'homme aventure plus qi» son honneur, pource que d'aven* Igkrer son hoiftwr ce n'est despehse que le sien , et ce où chacun a pou Voir : mais d'aventurer ses armes, c'est mis en aventure la pareure de ses parens et de son lignage, et aventuré à petit prix ce où il ne peut avoir que la quantité de sa part; et en celle manière est mis en la mercy d'un cheval 'tt d'une beste irraisonnable (qui peut estre portée à -terré par une dure atteinte , ou chopèr* à-par soy, ou memareher) : ce que le plus-préux et plus-seur homme du mbtide ressongtie bien, et doute de porter sur son dos en tel cas.
Ainsi fut présenté Michau de Certaines : et l'acomp&igtioyeiît meâsirè Jehan, signeur de Toulotogeôn (à qui il eâtoit serviteur, et de son hostel ) ; messire Claude et ratéssire Tristan de Toùiongeon -, et plusieurs autres nobles hommes bourgongnonS : et furent cris et ordonnances faictes , làtoces. fertws et mesurées, et bailleéfc aux deux escuyers, <jui furent chacun à son bout de là toile : et pour deviser des deux pet* sonnàges, ièdict Jeh&tt Rasoir fut un peeit pWlsonttage gent, vif et de bon coûtàge, et môult^bieii à ctreval; et tedict Michàu estoit grâftd et puissant homme, et fort-renommé homme-de-guerre : et n'a-
voit, à celle heure, guéres moins de cinquante ans.
Cris et cérémonies faictes et passeeà, les lances leur furent baillées, et coururent , l'un contre l'autre, vingtcinq1 courses de lance : mais ainsi que les aventures des armes sont journales et ayentuneuses , ils firent aucunes atteintes, et furent lances rompues et agravees de toutes les deux parties. Mais , à la vérité, ledict Michau de Certaines fit plus d'ateintes que son compaignon : et fut ledict Mkhau blecé en- la main dextre, du commencement; pifts il se blecça luymesme à son arrest , en couchant sa lance. Et en telle manière se départirent icelles armes : et le signeur de Toulongeon donna à souper à messire Jaques de Lalairi et à plusieurs nobles homnies : et demeurèrent les deux escuyers bons amis, de là en avant.
En ce temps le duc Charles d'Orléans (celuy dont est escrit cy-dessus que le bon duc Philippe le racheta de la prison des Anglois) faisoit une guerre delà les monts , et avoit conquis la comté d'Àst en Piémont , et mouvoit icelle guerre à l'occasion de la duché de Milan, que le duc Charles d'Orléans disoit à luy apartenir, à cause du duc Philippe Maria, qui estait nouvellement trépassé , et n'avoit laissé nuls hoirs de son corps : et certes, à ce que j'ay peu sçavoir de ceste matière, ceste duché de Milan estait le vray héritage du duc d'Orléans et de ses successeurs. Car le duc Louis d'Orléans, pérçe du duc Charles, eut à femme madame Agnes de Milan ('), sœur du duc Philippe de Milan, lors trépassé : et fut mère du duc Charles dessusdict : et à ceste cause avoit esté ,
(*) Agnes de Milan ': lisez VaUntine.
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Testé par-avant, le duc d'Orléans en Bourgongne , où l'on luy fît honneur et grande chère: et luy donna lepaïs dix mille francs, à la rèqueste et commande* ment du duc, son bel oncle : car môult s'entraimérent toute leur vie. Outre-plus, à cause que le duc de Bourgongne n 'avoit point de guerre, ft«que le temps estoit oiseux, il sdufrit que le duc levast gensd'armes en ses pais de Bourgongne , et qu'ils passassent outre les monts pour le service du duc d'Orléans, en sa conqueste de Milan. Et avint que Louis de Chalon, signeur d'Arguel, aisné fils du prince d'Orange, et lequel ayoit espousé la fille du comte d'Estampes, nièce du duc d'Orléans (comme il est cydessus escrit et recité), éleva plusieurs gens-d'armes bourgongnons, et autres , où qu^ en peut finer (0, à grans cousts, frais et missions : car le duc Philippe avoit longuement este sans guerre ou division, et n'estoyent les nobles hommes nullement pourveus de chevaux ne d'armeures. Si leur faloit donner , et cousta au sigfoeur d'Arguel un grand avoir : laquelle chose son père, le prince d'Orange, ne prit pas bien en gré; et quand le signeur d'Arguel vendoit aucune chose , ou aucune des signeuries qui luy venoyent de la succession de sa mère, le prinGe les rachetoit au nom de luy, ou de deux fils qu'il avoit du second mariage , et de la fille d'Armignae : dont une telle rumeur et tel discord s'émeut entre le père et le * fils , que le père fit depuis plusieurs traités au préjudice du signeur d'Arguel et de ses hoirs, et au profit des enfans qu'il avoit de celle fille d'Armignae : et dont la maison de Chalon a esté fort enruinee, diminuée ,.
(0 Finer : trouver.
rompue et adommagée, comme l'on lira cy- après. Ainsi donques passa les monts le signeur d'Arguel , et et son lieutenant Philebert de Vaudrey (qui desja estoit viel homme ) ; et, pour abrégée, à l'occasion que le duc d'Orléans ne peut fournir ne gens ne payement, l'exécution fut de petit fruit, çt s'en revindrent la plus-part sans chevaux ou harnois, le bolevart en la teste : et , pour cuider attraire le roy de France où les François en son aide , le duc d'Orléans se tint longuement à Lyon sur le Rosne, et la duchesse aveques luy : et à son retour s'adonna son chemin par Chalon , au mesme temps que le pas se tenoit : et fut grand heur, au chevalier entrepreneur, que celle noblesse vint au lieu , pour veoir et entendre le haut tnistére de sdïi emprise : et mesmement si haut et si noble prince, et si belle et vertueuse princesse; et les festeya moult hautement, et mesmes au pavillon devant la Fontaine de plours : et par un samedi que ledict pavillon estoit tendu comme il avoit acous'tumé, le duc d'Orléans, la duchesse, et madamoiselle d'Arguel sa nièce (qui pour lors estoit la renommée et le bruit de tout le pais , en cas de beauté, de sens et de vertu), avec grande foison de dames et damoiselles , de chevalerie et de noblesse, virent comment les targes estoyent gardées par le héraut dèssusdict ; et cuidoit le bon chevalier de Lalàin qu'aucuns d'iceux estrangers, François, Italiens, Provençaux ou autres, dont il y avoit plusieurs gratis, gorgias (0 et honnestes personnages à la court du duc d'Orléans , deussent avoir pitié de là Dame de plotirs là figurée, et toucher à aucunes de ses tàfges.
(") Gorgias : beaux.
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Mais rien n'y fut femprîs , fly tté survint audict pas autre chose pour iceluy mois , ne jusques au mois de septembre que l'an de l'emprise s'expiroit , et lequel mois de septembre fut honnorablement et chevaleureusement exécuté, comme vous orrez cy-apres.
Si ne firent* le duc et la duchesse que passer par Bourgongne , en s'en retournant en leur païs : et là vey je la première fois monsieur François, fils et héritier du comte d'Estampes (0, neveu du duc d'Orléans , et frère de ladicte damoiselle. d'Arguel , jeune prince pauvre et disetteux, mais bel, vertueux, et de grande apparence, et lequel par succession du duc Artus , connestable de France , fut duc de Bretaigne , et motrit vertueux prince : comme j'ay intention , à l'aide de Dieu , de déchirer et mettre par escrit.
Le temps et les mois se passèrent ( comme dessus est dict) jusques au preitiier samedi de septembre , dernier mois d'iceluy pas : lequel samedi fut le deuxième ou troisième jour d'iceluy mois ; et pource qu'il estoit fort-apparent que plusieurs viendroyént toucher les targes de Pémprise , grande noblesse et moult de gens s'assemblèrent à Chalon , et se tirèrent au pavillon tendu.
Le premilf qui fit toucher fut Claude de Saincte- Helene, diGt Pietois , signeur de Sainct-Bouvot : et fit toucher la blanche targe. Le secand fut un chevalier qui se faisoit nommer le Chevalier mécongtiu , et ftit messite Amé Rabutin ^ signeur d'Espiry : et là cause pourquoy il se fit ainsi nommer fut pource qu'il avoit en icéluy pas veu faire armes et combatte le
(«) Du comte d'Estampes : Il s'agit de Richard de Bretagne. ( Fqye* la note de la page 3*6 , tome 9. )
chevalier entrepreneur : et , selon les chapitres , ceux qui vovoyent combatre ou faire armes en iceluy pas ne devoyent ou pouvoyent faire armes après , à-l'encontre du dict entrepreneur. Si doutoit le chevalier que l'on luy refusas! son désir : et ainsi , désirant faire armes, fit toucher, doutant que le mois ne passast : et se nomma par nom mécongnu , afin que s'il estoit refusé en fust mdîns de nouvelles : et fit unes gra* cieuses lettres adreceant à messire Jaques de Lalain, entrepreneur, luy confessant qu'il l'avoit veu par aucunes fois combatre en iceluy pas, et qu'il l'avoit veu en si-chevaleureuse contenance, et avec tant d'adréce, de force £t de vertu de chevalier, que luy, entrepreneur, garde et deffendeur d'iceluy noble pa#, enluminoit et élevoit si-haut la renommée dudict pas , qu'il desiroit, sur tous les biens qu'il pou voit jamais acquérir, donner confort à la Dame de plours, estre du tresheureux nombre des combatans en ceste emprise, et soy éprouver à Tencontre de luy, que l'on tenoit et réputoit en toutes parts chevalier tout rempli de vaillance, de vertu et de grâce, luy requérant moult-humblement qu'il luy donnast licence de pouvoir exécuter son emprise ; et luy faisoiç cette requeste aveques plusieurs beaux et aorntt mots , dont le chevalier estoit bien-garni : car ledict signeur d'Espiry fut tenu de som temps l'un des vaillans, sagçs, plaisans et courtois chevaliers qui fust en Bourgongne, ne que l'on sceust nulle part : et fut l'un des tréze qui gardoyent le pas à l'arbre de Charlemaigne , aveques le signeur de Charny, comme il est escrit en ce premier livre. Pour abréger, le bon chevalier de Lalain ' fut moult-joyeux , et luy accorda sa
requeste : et luy donna pouvoir, de par luy, de donner congé semblable à six autres nobles hommes, s'il en estoit requis. v
Apres que le chevalier mécongnu eut fait toucher la blanche targe comme le premier, vint au pavillon Savoye le héraut , vestu de sa cotte-d'armes : et dît à Charolois qu'il estoit là envoyé de par un noble homme qui luy avoit commandé de toucher les trois targes , et qu'il desiroit de sa personne acomplir l'aventure des trois targes, pour le secours de la Dame de plours. Ce qui luy fut accordé : et nomma son màistre , en ceste partie , Jaques d'Avahchies , un moult gentil escuyer de la duché de Savoie. Le quatrième fut Guillaume Basam , un escuyer bourgongnon, qui fit toucher la targe noire. Le cinqiéme fut Jehan de LaVilleneufye, dict Pasfcequoy, escuyer pareillement bourgongpon , homme puissant et addrecé, qui fit toucher la blanche targe. Le sixième fut Gaspart de Dou*>taih, un escuyer de Bourgongne, en celuy temps puissant et redouté à merveilles, qui fit toucher la blanche targe ; et le septième fut un escuyer de Bourgongne, nommé Jehaii Pietôis, grand et puissant , lequel fit pareillement; tpucfher à la blanche targe ; et furent apportés les noms d'iceux sept audict messire Jaques, enregistrés comme ils avoyent premier fait toucher: dont l'exécution fut telle qu'il slensuit.
Le premier qui se présenta en iceluy mois pour faire armes fut messire Claude de Saincte-Helene , dict Pietois, signeur de Sainct Bouvot (lequel avoit le premier touché à la blanche targe, comme il est escrit cy-dessus ); et pareillement furent dépeschés les
3o » MEMOIRES
autres par ordre , comme les chapitres le contenoyent : et ay souvenance que ce fut par un vendredi que ledict chevalier se présenta devant Toison d'or, qui lors estoit revenu de son voyage : et lequel s'acompaigna du conseil du duc, chevaliers et escuyers, discrets et sages hommes, et clercs, moultnotablement. Le signeur de La Queulle accompaigna ledict messire Claude comme son parent , et plusieurs nobles hommes : et se présenta désarmé , en robe longue : puisse retrait en son pavillon. D'autre part se présenta messire Jaques de Lalain comme il avoit acoustumé : et n'est pas à oublier que le juge envoya devers ledict messire Claude Pietois le mareschai de la Uce , pour sçavoir le nombre des coups qu'il vouloit demander. A quoy le chevalier respondit qu'il entendoit qu'ils devoyent combatre de haches, jusques à ce que l'un, fust, porté par terre, ou desëmbattonné : et qu'à celle intention avoit il touché la blanche targe. Ce fut raporté au juge et à l'entre* preneur, lequel dît qu'il estoit content : mais le juge dît en effect qu'il n'avoit pouvoir de son prince que de veoir les firmes faictes et combatues selon le contenu des chapitres, signés et §eelés par messire Jaques de Lalain , qui disoyent que le venant de dehors devoit requérir nombre de coups , et que pour veoir et juger armes en nombre de coups estoit il ordonné juge, et non autrement T et ainsi fut dicfc.atfdict Pietois. Mais tousjours demouroit en son opinion première , dont fut repris de se& parens et amis : et luy dirent que c'estoit arrogance d'emprendre contre les chapitres , et contre ce que les autres n'avoy-eut pas fait; et mesmes-le juge dît qu'il ne verroit point
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icelles armes , dont il n'avoit point de commission. Et quand ledict Pietois veit ce , il demanda quarante et un coup de hache : et ainsi fut ceste matière accordée.
Lçs hacheé présentées et cris faits, saillit ledict Pietois hors de son pavillon , jeune homme moyeji , quarré, puissant, et l'un des bons corps qui fust en Bourgongne. Il estoit paré de sa cotte-d'armes, et sa teste armée de salade et de barbutte (0. D'autre part saillit messire Jaques de Lalain , et l'acompaigna , pour ce jour, le signeur de Charny : et ceux qui paravant avoyent fait armes avequç§ luy y furent presens : et toqsjours messire Piètre- Vasque , ou il avoit moult grande fiance en conseil et en aide , pour tenir et fournir en sa place , si besoing fust: et marchèrent l'un coptre l'autre jusques devant le juge. Ledict Pietois marchoit moult-fiérement, et d'arrivée cuida atteindre, du bout d'embas de sa hache, Tentrepren^r au visage : mais il rabatit le coup froidement. Ledict Pietois retira son batton près de luy, et le rua de toute sa force entre les jambes du dessusdict, eri intention (comme il pouvoit sembler) de Pempescher en sa marche , ou de le sourdre ou lever par la fourchee des jambes, à, son. desavantage* Mais l'entrepreneur mit la main dextre à la hache de $on çampaigpon , et moult-asseurément se deffit de sonfemprise , et de ce coup rua le bras ^u col de son campaignon ; et ledict Pietois l'embracea aveques sa hache, par le faux du cpfps, moult-estroit : et ainsi furent les. deux chevaliers l'un à l'autre liés, et tendoit chacuîi d'eixx à faire lurte de qiortels ennemis.
(■) De salade et de barbutte : de heaume et de mentonnière.
3 a v MEMOIRES
Messire Jacfues emprit, deux fois, de porter son homme par terre, comme par manière d'une atrape : mais ledict Pietois soustint longuement la force et adrece de son compaignon, en monstrant courage et aspresse de chevalier de vertu ; et quand messire " Jaques l'eut tasté et essayé en telle manière, il apn> cha de sa main senéstre la dague de sa hache , qu'il tenoit empoignée près de la teste, en tirant contre le visage de son compaignon , lequel ne le pouvoit détourner ou deffaire, s'il n'abandonnoit sa prise, où il ne voyoit point son avantage. Si tourna, pour tous remèdes , sa teste par-dessous le bras de messire Jaques , et ainsi le tint à la cornemuse : et quand il se sentit pris à son désavantage , prestement il s'évertua à tout pouvoir pour cuider rompre la prise, et soy deffaire dudict messire Jaques. Mais il tint prisé, et le tira , aveques une démarche , par tel pouvoir, que tous deux cheurent l'un aveques l'autre : car onques ledict Pietois n'abandonna sa prise ; et fut la cheute des deux chevaliers telle , que ledict Pietois cheut le dos au sablon, et ledict messire Jaques cheut à pattes : et ne demourâ sur ledict Pietois , sinon ce du corps dudict messire Jaques , qui ne luy pouvoit échaper à cause de sa prise : et se remit ledict messire Jaques sur son compaignon , en le croisant dg^ sa hache sur l'estommac , sans autre semblant faire ; et sur ce gett^. Toison d'or le batton , et furent par les escoutes pris et levés tous deux ensemble, et le tint tousjours ledict Pietois jusques ils furent çn pies : et furent amenés devant le juge, qui les fit toucher ensemble ; et de ce avint que ledict messire Jaques luy voulut envoyer le bracelet, comme il estoit contenu :
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mais il contremanda qu'il en envoyèrent un autre audict messîre Jaques, et qu'il estoit aussi bien cheu de tout le corps que luy. Finalement amis se meslérent d'une part et d'autre, et ne fui pius-avant parlé dudict bracelet: et furent depuis grans amis, et àcoropaignaledicj Piêtois messire Jaques jusques au royaume de Naples, pour faire armes aveques luy, si besoing ' faisoit.
Ainsi se passa celuy Vendredy : et le l'endemain, environ dix heures du matin , se présenta ifeiitrepreneur: et d'autre part se partit messire Ame Rabutin., signeur d'Esplry; celuy chevalier qui se* faisoit nomma' le Chevalier mécongnu. Et pource que sa manière de faire me sembla honneste et de bon exemple pour les escoutans, j'ay bien voulu escrîr# bien, au long son cas et son faict : qui fut tel que grande noblesse raccomp*aigna pour parens et amis, et fut adextré de messire Anthoine de Montagu, signeur de Conches , etpar le signeur de La Queulle (dont cy-dessus menr tion est faicte), qui esloyent deux grans signeurs en Bourgongne, et bien renommés en toutes choses que chevalier doit estre. Devant le chevalier estoyent deux officiers -d'armes vestus de ses armes, qui le menoy<?nt par la bride: et fut monté sur une haquenee harnachée d'un harnois large, à Irois pendans de velours cramoisy: et par-dessus estoit le cheval couvert d'un délié volet , tel que l'on voyoit le cheval et le harnois parmy, et trainoit la couverte jusques à terre: laquelle couverte estoit portée et soustenue par les quatre bouts par quatre jeunes escuyers de douze à treze#ns d'aage : dont* les deux furent les enfants de Bleseyj neveux du signeur de Conches dessusdict : etk 10. 3
les autres deux furent fils du signeur d'Espiry; et furent vestus iceux enfans de robes longues de drap de damas blanc, et avoyent chaperons à bourelets d'escarlate , et la comète verde : et pareillement et SjOrnblablement estoit habillé le chevalier, qui seoit sur la blanche haquenee, comme dessus: et ainsi chevaucha jusques en la lice, ayant sa bannerolle de dévotion en sa main : et se présenta luy mesme moultasseurément, et s'en retou$)$ven son pavillon, qui fut à rfianiére d'une petite tente de satin blanc i parée
et aornee comme vous orrez cy-apres.
Le chevalier requif cinquante cinq'coups de hache, et furent les battons livrés à Michau de Certaines (qui pour ce jour eut la charge de mareschal de la lice), et furent aportçes les haches au signeur d'Espiry, pour choisir le premier, comme c'estoit la coustume : et furent içelles haches ferrées, longues et poisatotes, à grandes dagues acérées dessus et dessous, et furent les premières haches à dague dessous que l'entrepreneur fist livrer en ieeluy pas. Le chevalier, sans grande difficulté ou épreuve, prit la première qui luy cheut en la main.
Cris et cérémonies furent faictes: et, les gardes ei escoutes ordonnées, saillit messire Jaques, entrepreneur, hors de sen pavillon, moult-froidement : et estoit aeompaigné de messire Piètre- Vasque dessusdict, ensemble de ceux qui desja avoyent fait armes, et combaÉu en lices à-1'encontre de luy ; et me faut retourner à ce que le signeur d'Espiry fit requérir au juge que ses quatre conseilleurs peussent demourer en la lice, qui furent les quatre jeunes escuy^s dessusdicts. Ce qui luy fut acordé. Si fut le pavillon du
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chevalier ouvert* qui estoit adossé par dedans d'un riche drap d'or noir qui *s'estendoit sur tme grande chaize, et faisoit marchepié par fout le pavillon, et jusques dehors, plus de deux* aunes. Le chevalier estoit assis sur la chaize, grme de toutes armes, la cotte-d'armes au dos, et a voit une salade à visière et courte baviére, et tèûojfrsa bannerolle en sa main, et acheva une oraison qu'il avoit commencée. Il a voit les jambes croisées: et à la vérité il resseinbloit un Caesar pu .un preux, à son tfiomphe; et deçà êf delà de luy estoyent les quatre enfans ses conseilleurs, et non autres. Son oraison achevée , le chevalier se leva', et fit un grand signe de la croix de sa banneroUe, et marcha hors de son pavillon, et puis de-rechef se signa , et bailla sa* bannerolle aux deux jeunes escuye» qui l'adextroyent du costé senestré, et luy baillèrent ceux de dextre costé sa hache : et fut eeste cérémonie trop-plus-tost et mieux faicte qu'elle n'est esçrite : et le bon chevalier de Lalain le regardoit devant son pavillon, armé comme il avoit de coustume, la hache au poing, et attendoit qu'il le vist en estât de marcher: et sembloit bien j h veoir le personnage, qu'il estoit chevalier fort-asseuré et délibéré en son affaire. * . •
Ainsi marchèrent les deux chevaliers l'un contre l'autre: et quand le signeur d'Espiry eut marché environ six pas, il s'arresta, et prit la visière de sa salade de sa main dextre? et l'arracha hors de ta salade, et la getta loing de luy en arriére, et demoura le visage moult-fort découvert: et ce fit 4} pource qu'il estoit homme de courte veùe,et la^ouloit desempes-
c\m\ Si s'assemblèrent les chevaliers vigoureusement
l'un. à l'autre, et chaudiérent fort letf? bataille de chacune part, et queroyent asprement les dievaliers après les visages, du bout d'embas: et rabatirent'et soustindrent plusieurs coups à leurs haches* et furent atteints et. touchés .l'un et l'autre: et finalemerit achevèrent che valeureusement les armes devisees et nommées de cinquante cinq coups: et .furent pris par les escoutes, et tous deux saisis de leurs battons, et combatant et assaillant l'un l'autre: et certes les deux chevaliers estôyent si-recommandés et aimés, que les amis , bienveuillans et serviteursde chacun d'eux desiroyent la bataille achevée, sans la foule ou déplaisir de l'un des deux, comme il avint : et ainsi furent amenés devant le juge, et ^e là se partirent frères et bons amis.
En ce temps et en celle semaine revint du voyage de Jérusalem, et de là retourna par ..Rom me pour gaigner le sainct pardon, 'messire Jehan, signeur de Crequi, un moult-noble et vertueux, chevalier, et duquel cy-devant avons parlé au présent livre de mes Mémoires* Cestuy signeer de Crequi fut oncle duel ict messire Jaques de Lalain, et frère de sa mère: et combien qu'il eust esté. un an ou plus en son voyage, à grans fraiz et missions (car il estoit forUacompaigné de chevaliers et de nobles hommes), toutesfois, pour l'amour qu'il avoit à sondict neveu, il arresta au lieu de Chalon, et en fut sondict neveu moult-noblement acompaigné : combien qu'à ht vérité, par U vertu <congnue audict messire Jaques, la noblesse de Bourgongne s'adora tellement à 1 aimer, que certes les * derniers Bpurgongnons qui firent armes à luy ne trouvoyent qui les acompaignast contre ledict mes-
d'olivier de la marche. iy
sire Jaques , si non les si-prochains amis qu'ils ne les pouvoyent par honneur abandonner, À cause de la venue dudict sigheur de Crequiv, ledict messire Jaques chauçloya les armes emprises en celuy mois, tellement qu'il fit neuf fois armes en quatorze jours, et telle- fois deux fois armes en un jour, comme vous orrez cy-apres. *
Au lundi suy vant comparut Jaques d'Àvçmchies, l'escuyer de Sàvoye qui a voit fait toucher les" trois t^rgesr comme dessus est dict: et çe^ pour faire les armes à pie, selon les conditions de 'lu blanche large; et se présenta ledict escuyer en une robe longue, et puis se retrait en son pavillon : et après la présentation du chevalier entrepreneur, l'escuyer requit dixsepi coups de hache. Si furent les haches présentées: et, cris et cérémonies exécutées, saillit l'escuyer de son pavillon r la cotte-d'armes au dos: et de sa teste il fut armé d'une salade à visière, et avoit le col couvert et armé d'un gorgerin de mailles seulement, ef avoit le visage tout découvert r et quant à messire Jaques de Lai a in, il estoit armé à la manière acoustumee, réservé qu'il n avoit point de gantelet en sa dextre main; et au regard des* haches que fit présenter l'entrepreneur, elles furent fortes, et pointuees dessus et dessous : et depuis les armes précédentes de luy çt du signeur d'Espiry, il fit tousjoufs présenter haches à dague dessous. Ce qu'il n'a voit pas fait devant, comme dict est.
Ainsi marchèrent les deux champions, les haches empoignées, l'un contre l'autre: et l'escuyer (qui fut homme menu , et petit personnage ) assembla courageusement, et du premier coup ferit du maillet de la hache après la main senestre de son compaignon
Mais le chevalier le rabat it froidement : et du second coup l'escuyer recouvra du haut des bras, pour cuider plus haut atteindre: et le chevalier rabatit de la queue de la hachç de plus-grande force: tellement qu'il fit tourner l'escuyer ainsi qu'à demy, et de ce coup le chevalier recouvra de là dague de dessous, et l'atteindit au fort du gorgerin, tellement qu'il fit démarcher l'escuyer plus de deux pas loing de luy • : et quand l'escuyer (qui fut aspre et asseuré) se vk au danger du La t ton du chevalier, et congnut que, tant qu'il estait plus loing, moins luy estoit le faix du batton soustenable, il s'avenlUra, et marcha, la hache au poing, jusques à messire Jaques, et de la main droitte prit la hache du chevalier, et prestement recouvra de la senestre main, et abandonna la sienne pour tenir plus fort celle de son compaignon: et me ^souvient que la hache dudlct escuyer demoura appuyée contre messire Jaques. Mais le chevalier démarcha deux oU trois grands pas, en tirant çpres luy, de toute sa force, l'escuyer qui tenoit sa hache : et par celle démarche cheut la hache de l'escuyer au sablon. Mais l'esouyer ne perdit point sa prise : et quand le juge vit l'escuyer desembattonné, il getta le batton, et furent pris, estant Jaques d'Avanchies dessaisi 4e sa hache, et tenant et empeschant à deux mains celle de messire Jaques : et tstpye si prés, que j'ouy que ledict messire Jaques dît, après qu'ils furent pris : « Laissez aller ma hache , car vous ne la pouvez u avoir. » Et lors la laissa aller, et vindrent devant le juge: et pour celle fois ne touchèrent point l'un à l'autre, pource qu'encores n'est oy en t pas faites les armes emprises par ledict d'Avanchies, touchant les
d'olivier de la marche. 39
targes violette et noire , ausquelles ledict d'Avânehies
avoit fait toucher.
Le mercredi ensuy vant , comparurent, environ huict
heures du matin , et se présentèrent pour la seconde fois, messire Jaques de Lalain, entrepreneur, d'une part; et de l'autre part, Jaques d'Avàncliies dessusdict: et se présenta ledict messire Jaques devant le jftge vestu d'une robe longue de drap d'or cramoisi, fourrée de martres^fcn aprochant la pareure et la couleur de la targe violette touchée par ledict Jaques : et se présenta l'escuyer en longue robe, et se retrait en son pavillon: et tantost se tira le mareschal de la lice, pour avoir les espees à faire les armes \en signifiant à l'entrepreneur que l'escuyer avoit requis onze coups d'espee férus, marchés et démarchés de trois pas, selon le contenu des chapitres. Lesdic tes espees baillées et présentées à l'escuyer, il choisit à son plaisir.
Cifcis et cérémonies faictes, ils saillirent de leurs pavillons: et parleray premier de Jaques d'Avânehies, lequel saillit hors de son pavillon, armé de toutes armes, la cot{e-d'armes au dos, et l'espee (que Ton dit êfctoc d'armes ) empoignée : et tenoit la main senestre renversée, et couverte de la rondelle de l'estoc; et estoit armé, de la teste, d'un aritiet à la façon. d'Italie , armé de sa grande baviére. D'autre part saillit l'entrepreneur de son pavillon, qui fut à manière d'une petite tente : et fut de soye vermeille^ semée de larmes bleues. Il estoit armé de toutes armes : et dessus son harnois avoit un palletot à manches de soye vermeille, couvert de larmes, comme dessus : et ainsi continuoit ses pareures, à la sorte et selon qu'il avoit à kesongner, par les conditions des targes de son em~
ÂO MEMOIRE»
prise : et de son chef il estait armé d'un bacinet à une grande visière, laquelle il avoit close: et fut la premieréet seule fois que ledict messire Jaques comhatit onques le visage couvert. Mais les armes de l'estoc, férus sans rabat, desiroy en t seureté de harnois: Comme* chacun qui congàoist le noble mestier d'armes le peut légèrement entendre.
Quand ledict mefcsire Jaques eut empoigné l'estoc^ si me sembla l'un des beaux et fiers hommes-d'armes qu'onques je yeisse, et plus-beau , sans comparaison, que jamais n§ L'avoye veu. Si marchèrent l'un contre l'autre: et quand Jaques d'Avanchies aproclia, ainsi qu'.Vsix pas de son compaignon, il s'arresta, et s'afferma en sa marche dedans le sablon, le pié senestre devant, et fa pointe de l'estoc tournée devers son compaignon* et monstroit biçn qu'il vouloit soustenir et porter sagement son faix, et le pouvoir du chevalier; et messire Jaques marcha baudement, et eéluy coup atteindit l'escuyer, entre l'espaule senestre et lé bord de la baviére de l'armet, un raoult-grand coup • et l'escuyeF atteindit messire Jaques sur le flanc senestre. Si se mirent les escoutes ordonnées entre deux: et furent reculés trois pas, comme il estoit dict par les chapitres, et pour la, seconde fois marcha ledict messire Jaques sur son compaignon : mais l'escuyer s'afferma en sa marche comnie devant;, et mit la pointe dé l'estoc au devant du coup: et le chevalier, marchant pour la seconde fois, atteindit assez près de la première atteinte tresdurejnent: mais l'escuyer soustint froidement çjt .sagement, n'onques n'en démarcha* Le chevalier ( qui moult estoit asseuré en ses affaires) ne fit autre poursuite: mais de luy mesme
D OLIVIER DE LA MARCHE. /\l
démarcha les pas ordonnés, et revint pour la tierce fois : et, pour abréger mon récit, tant continua le chevalier sa poursuite et les démarches ordonnées, que les onze coups d'espec furent férus par le chevalier, et soustenus par Tescuyer, par la première forme qui dicte est, sans ce que Pescuyer fust démarché de sa première place prise : et ainsi les fit le juge départir, et se retrait chacun en son pavillon : et s'en alérent les champions desarmer et réarmer de nouveau, pour faire les armes de cheval par eux emprises, et dont jour leur estoit assigné ce lundy, comme dict est 4 et tandis qu'ils se préparoyent, plusieurs alérént disner (car il en estoit grand temps), et assez tost furent les chevalier et fcseuyer montés et'armés : et se présenta Jaques d'Avanchies le premier devant le juge, et avoit son cheval couvert de ses armes.
D'autre part se présenta le chevalier entrepreneur, son cheval couvert de velours noir serrié de larmes bleues: et fit prestement tendre la tente noire semée de larmes bleues, en continuant ses premières pareures et ordonnances : et fut ledict Toison d'or en ceste partie juge pour tous les djeto, qui se présentoyent pour la tierce fois devant luy pour.acomplir l'un à l'encontre de l'autre les armes emprises, requises et touchées es trois targes par ledict d'Avanchies : et après prirent^ chacun son bout de la lice. Cris et cérémonies furent faicts, et lances leur furent baillées : et de la première course ne firent point d'atteinte. A la seconde firent une rude croisée. A la tierce, messire Jaques de Lalain rompit ?a lance sur le grand garde-bras de son compaignon. A la quatrième, firent tous deux atteinte, et agravérent les fers de leurs lances. A la
cinquième, ne se trouvèrent point. A ia sixième, Pecuyer rompit sa lance par la p6ignee, et atteinclit au placart du chevalier. A la septième, 6t le chevalier atteinte, et l'autre non. À la huictiéme, faillirent tous deux. A la neufiéme et derniéffe course d'icelles armes, le chevalier atteindit sur le bord de la croisée de l'armet de l'escuyer : et fut l'atteinte si grande que ladicte coiffe fut enfoncée jusques à la teste : et si le coup fust descendu aussi bien qu'il monta, certainement l'escuyer eust eu la teste faussée : mais la pointe glissa en amont, et ne fut point l'escuyer blecé : mais il fut tellement endommagé de son armet qu'il fut conseillé de soy déporter de plus-avant poursuyvre, ne parfaire icelles armes ^ et combien que les vingt citoq courses ne fussent achevées, toutesfois le juge tint les, armes pour acomplies, au contentement de tous les deux, et furent amenés et présentés au juge; et lors touchèrent ensemble ( powce que leur emprise estoit achevée), et se retira chacun comme il estoit venu. »
Le vendredi suyvant , comparut de rechef l'entrepreneur devant le juge, pour là sixième fois d'ieeluy mois : et d'autre part comparut um escuyer de Bourgougne , nommé Guillaume Bassam, lequel avoit fait ^toucher la targe noire ( comme cy-dessus est declairé ) ai] premier samedy du mois présent.: et me semble que ledict Bassam estoit paré sur son cheval d'une couverte de ses armes; et d'autre part saillit l'entrepreneur de la noire tente, son cheval couvert de mçsme , en continuant ses pareures , et sa première manière de faire. Cris et cerémonies'faictes et passecs, lance* leur furent baillées. Si laissèrent le che-
D OLIVIER DE LA MAftCHE. , 4^
valier et l'escuyer courre l'un contre Tau Ire , et de celle première course firent tous deux tresbelle at-% teinte, sans toutesfois rompre lance ne désarmer l'ut?* l'autre : et depuis coururent quatre courses d'une suite, sans eux rencontrer. A la sixième course , messire Jaques rompit sa lance d'une atteinte, entre les quatre pointa ^ sur son compagnon. À la septième, l'escuyer agreva le fer de sa lance plus d'un doigt. À la huicliéme, ncufiéme et dixième, ri'atteindirent point. À l'onzième, firent tous deux une" rude croisée , sans atteinte. A la douzième , l'è»trepreneur rompit sa lance par la poignée. A la treizième , quatorzième et quinzième, n'atteindirent, poinh A la seizième , fit l'escuyer une atteinte , dont il désarma l'entrepreneur du petit gardebras : mais il fut prestement réarmé. A la dixseptiéme course, ne se trouvèrent point. A ladixhuitiéme dourse, messiré Jaques de Lalain atteindit l'escuyer sur le placart au* scnestre costé, et la lance fut bonne et forte , et le fer (qui fut fin et acéré) prit audict placart, et de celuy coup fut ledict placart faussé tout outre jusque*» à la cuiraçe : et certes si ïa lance ne fust de celuy coup rompue, je fay doute que l'escuyer n'eust esté endommagé de sa personne,, et qite la cuirace n'eust peu soustenir l'atteinte dont le placart ( qui estoit le plusfort et plus espés) estoit desja percé et faucé; et ainsi fut icelle dixhuictiémé course passée, et vouloyent les amis de l'escuyer qu'il ne courust plus , doutans que la laûce ne rencontras! de-rechef en itfeluy Jieu. Mais ledict escuyer, comme homme d*lionneur et de courage, dît qu'il achévefcoit à l'aide de Diert : *t recommencèrent la dixneufiéme , vingtième et vingt-
unième , et ne se 'trouvèrent point. A la vingdeuxiéme •atteindirent tous deux : et, du surplus , parachevèrent vingteinq courses de lances, sans autre chose feire : et ainsi furent jeelles ai;mes achevées , et plus n'y eut course de lance,pour celuy pas i et furent amenés devant Toison d'or leur juge , et touchèrent ensemble, et s'en retourna chacun à son plaisir.
Le Tendemain comparut l'entrepreneur devant le juge, et d'autre part un éscuyer de la comté de Bourgongne, nommé Jehan de Villeneuve, dict Passequoy, un bon corps , grand et puissant de sa personne : et fut acompaigné du signeur de Champdivers, et de plusieurs nobles hommes du pais. Si se retrait en son pavillon , pour soy armer : e|: le mareschal de la licp fît porter les haches à Tescuyer, pour choisir : et, en ra portant l'autre à l'entrepreneur, l'avertit que son compaigpon avoit requis soixante et un coup de bâche. Cris et cérémonies faictes et passées, issirent les champions de leurs pavillons : et me souvient que l'entrepreneur estoit armé et paré , comme aux autres fois qu'il combatit de la hax;he en celuy pas, réservé qu'il n'estoit point armé de la jambe ne de la cuisse droite : et me fut dict depuisqu'il le faisoitpour estre plus à soq délivre, si son compaignon le joindoit au corps. Quant à Tescuyer, il estoit armé de sa cotted'armes vestue : et de son chef estoit armé d'une salade de guerre , et d'un haussecol de maille : et marchèrent l'un contre l'autre moult asseuremeiit; et à l'aprocher de dix ou douze pas, messirè Jaques hasta sa marche, et courut sus à Tescuyer, et contenait de luy bailler du bout d'embas au visage : mais Tescuyer rabatit le coup rnoult froidement , et le che-
d'olivier de la marche. ' * 45 valier voulut de rechef recouvrer. Ce que l'escuyer rabat it, et de ce coup cuida donner l'escuyer, sur le bras senestre dç son compaignon, du maillet de sa hache: mais le chevalier rabattit le coup, et gettâ le bout d'embas de sa hache , et de là dague atteindit l'escuver au camail du haussecol, et le recula loing (le luy. Puis /assemblèrent ensemble vigoureusement, et.de grande aspresse : et, à ce rassembler, atteindit le chevalier îedict Passequoy sur la cotte -d'armes de la dague d'embas, et l'escuyer soustenoit aspreraeot, et assailioit, quand il voyoit son avantage: et tant poursuivirent leur bataille que les soixante et un coups de haches furent acomplis : et lors getta le juge son batton , et furent pris en combatant de leurs battons , et furent amenés devant le juge, et toucliërent ensemble.
Le lundy suyvant comparut l'entrepreneur, pour la huictiéme fois d'iceluy mois : et d'autre part comparut Gaspart de Dourtain, un escuyer de la comté de Bourgongne, homme puissant et renommé : et après que tous deux furent armés en leurs pavillons, et que le mareschal eut les haches livrées,* il annonça à l'entrepreneur que l'fcscuyer ayoit requis septante cinq coups de hache. Cris et cérémonies furent faicts. Si s'assemblèrent les champions, les haches empoignées : et me souvient que messire Jaques de Lalain estoit "àraié à la manière accoustumee, excepté qu'il n'a voit poin^ de grève (0 à la jambe droite : et l'escuyer estoit armé , la cotte-d'armes au dos, le bacinet en la teste, et la visière close. Si se rencontrèrent devant le juge, et commença la bataille entre eux,
(') Crève : bottine de fer.
forte et dure : et requeroit chacun son compaignon , en signe de mortels ennemis : et avint que messire
Jaques de Lalain getta plusieurs coups mortels après la visjére de l'escuyer, contendant de l'enferrer de la dague de dessous : mais l'essuyer (qui moult estoit puissant) rabatoit, et se deffendoit de l'emprise de son compaignon , et d'un rabat rompit la dague de la hache dudict inesàjre Jaques : et quand l'escuyer s'aperçeut que le batton du chevalier estojtj empiré , assaillit moult vigoureusement : et messire Jaques ( qui moult fut asseuté en tous ses faicts) marcha plus-près de son compaignon, et rabatoit l'assaut de l'escuyer de si-pres , qu'jl l'^mpeschoit de faire atteinte ne de l'un des bout» ne de Fautre : et, après plusieurs rabats , messire Jaques getta le bout rompu, et fit atteinte au col du bassinet de l'escuyer. Mais rien n'en démarcha ledict escuyer : mais continua la bataille entre eux deux forte et dure , et tournoyèrent parmy la lice , chacun gardant sa place, et l'avantage du souleil : et ne sauroye dirgbne juger que l'un gaignast sur l'autre un pie de la lice : et finalement , après avoir longuement combatu /messire Jaques de Lalain getta la main droite à la hache de l'escuyer, et la prit par le manche , entre la main senestre et le bout d'embas : et prestement getta le juge son batton, et furent pris les champions , et amenés devant le juge : et parla messire Jaques raoult-asseurement , en soy offrait de parachever, si faute y avoit : et pareillement fut levée la visière de l'escuyer, et fut trouvé aussi frais que quand elle luy fut close, et parla promptement devant le juge en grande asseurance : et voyoit on bien, à son parler, que Taleine
d'olivier de la marche. m 4j
ueluy estoit guéres endommagée. Si touchèrent ensemble , et depuis furent bons amis : et se trouva de-* puis ledict^ Gaspart aveques ledict messire Jaques, en la guerre de Flandres : dont le'dict messire Jaques se loua fort dudict Gaspart , comme nous tirons cyaprès ; et tant en dy à l'honneur de l'escuyer, que messire Jaques de Lalain me dît par plusieurs fois qu'il a voit trouvé et septi Gaspart de Don r ta in homme à redouter sur tous ceux xju'il avoit onques combatif. *
Le mecredy suyvant (qui fut le quatorzième jour de septembre } se présenta messire Jaques de Lalain , pour la neufiéme fois d'iceluy mois : et fuHa dernière dudict mois et d'iceluy pas : et n'ay pas souvenance .que* ledict messire Jaques fist onquepuis armes en champ clos. D'autre part se présenta un escuyer de la duché de Bourgongne , nommé Jehan Pientois , et s'armèrent tous deux en leurs pavillons : et furent les haches présentées , pource que l'escuyer "avoit fait toucher à la blanche targe , et avoit requis cinquante deux coups de hache. Cris et cérémonies faictes, saillit l'entrepreneur de son pavillon i armé et paré des couleurs de la targe touchée , comme il avoit acoustumé : et n'a voit ledict entrepreneur la jambe droite de rien année. D'autre part saillit ledict Jehan Pientois, armé comme en tel cas appartient, la cotted'armes au dos, et son chef armé d'une salade et d'un haussecol de maille , assez semblablemen£ que l'entrepreneur ; et certes l'escuyer marcha en moulthelle ordonnance, et furent les champions assez semblables de grandeur, et fièrement s'assemblèrent de venue : et cuida l'escuyer ferir lf? chevalier de la
pointe d'embas de la bâche. Mais le chevalier rabattit le coup, et de celle venue contendit de ferir l'escuyer; mais.il démarcha, et rabatit le^ coup : et ainsi se poursuy virent l'un l'autre par plusieurs coups donnés et férus d'un costé et d'autre : et se chaudioyent moult-fort et moult-fiérement , et de toute leur forcé. Environ les trente coups de haches 5 messire Jaques de Lalain abandonna son batlon, et prit celui de son compagnon , et le tint si-fort que l'escuyer ne peut plus s'en aider : et messire Jaques tenoit en sa main dextre sa hache empoignée près du maillet, et ferit par plusieurs coups, de la dague de dessus, $pres le visage de son compaignon : et l'escuyer rabatit plusieurs coups de son poing dextre, dont il avoit clos le gantelet : et rabatoit ( comme dictest) l'assaut du chevalier moult- vigoureusement: et feroit l'escuyer, le gantelet clos, de toute sa force, après le visage du chevalier : lequel à chacune fois rabatoit le coup du costé et du bras, dont il tenoit la hache de son compaignon : et tant continua leur bataille en ceste manière , que l'escuyer fut blecé à sang, de la pointe de la hache, au visage : et, après avoir treslonguement combatu , furent pris et départis par les escoutes; et messire Jaques dît à l'escuyer: « Ce n'est pas honneste bataille de combatre du poing, «comme les femmes. » Aquoy l'escuyer reppondit : « Si vous n'eussiez pris ma hache, je vous eusse com- « batu de mon batton : et sont lçs mains faictes à a l'homme pour assaillir et pour deffendre. » Et à tant furent les parolles rompues , et vindrent devant le juge : et parla messire Jaques de Lalain, à sa présentation^ moplt-notablement? disant qu'il se présen-
d'olivier de la marche. 49
toit pour la dernière fois /ayant, à l'aide de Dieu', achevé, son emprise , et acompli ,' soy offrant d'en faire pïus-avant , s'il sembloit que faire le deust ; merciant le juge, sa bonner assistance , et son jugement : et pource qu'avoit ïceluy mois de septembre encores à durer quinze ou seize jours, et ne sçavoit si nuls ne voudroyent encore^ venir au secours dé la Dame de plours, il demoureroit tout celuy mois en la vile , luy priant que pareillement le voulsist faire. Ce que le juge luy écorda. Pareillement se présenta lesttiyer de sa part. Si s'embracérent , et s'en ala l'escuyer tout armé à Nostft*T)ame des Carmes; et messire Jaques s en ala désarmer en son pavillon : et de là envoya à Toison d'or (qui a voit esté son juge) une longue? robe de drap d'or, fourrée de bonnes martres soubelines , pour récompenser son travail : et s'en retourna ledict messire Jaques comme il avoit acoustumé. .
L,e dimanche suyvant , fit ledict messire Jaques de Lalain un grand souper <, en manière de banquet, au paJaiâ'de l'evesque : et là eut grand'noblesse et chevalerie assemblée , grande foison de vins et viandes , et moult de divers et riches metz : et me souvient d'un gracieux entremetz qui fut au milieu de la grand table, qui fut à manière d'une lice close : et de l'un des costés estoyent, en front et en rang, la représentation de ceux qui- avoyent combatu à l'en contre de l'entrepreneur en celuy pas, montés et parés comme ils* estoyent venus chacun à sa bataille : et devant eux estoit la représentation de l'entrepreneur, armé et paré, la hache au poing, comme plus-souvent il avoit combatu : et avoit devant ses pies un
io.
5o MEMOIRES
petit couplet d'escripture , qui disoit en substance comme . \\ mercioit à ses compaignons l'honneur que chacun luy avoit fait : et leur faisoit offre de les servir, comme ses frères et amis, tant qu'il vivrait t de corps et de biens. Grandement fut le souper servi ; et après tables levées et grâces dictes, furent les prix donnés par le rapport de messire Jaques , entrepreneur : et premier fut donnée la hache d'or k Gérard de Ross i lion , pour avoir féru le plus- haut coup de sa hache, sur ledict messire Jaq&es : et fut pour un coup d'un rabat de la queue, par lequel ledict Gérard atteindit ledict ifiettire Jaques sur le bord de la sallade : et recheut le coup sur l'espaule senestre , comme plus-à-plain est e§crit au récit d'icelles armes. Pour le prix des armes de l'espee , il fut donné à Jaques d'Avanchies : et pour iceluy prix donner ne fut faicte aucune enqueste à l'entrepreneur, pource que luy seul avoit combatu d'espee à celuy pas. Au regard du prix des courses de lance , il fut donné à messire Jehan de Bonniface, lequel certes avoit moult bien couru et atteint , comme il est cy-dessus declairé. A celuy soir fit ledict messire Jaques l'acord de Tristan de Toulongeon et de Gérard de RôssiHon , qui pour un vert débat, par jeunesse, s'estoyent combatus : et estoit ledict messire Jaques tant aimé et* prisé <Je chacun, que jamais son conseil n'eust esté refusé. - ■ ,
Ainsi fut le banquet achevé , et le mistere d'iceluy pas : et le dernier jour que le pavillon fut tendu , et true l'heure de midi fut passée, que l'on avoit acoustumé de destendre ledict pavillon , tous les nobles iiomme» et serviteurs de l'hostel de messire Jaques
* * d'olivier 6e la marche. 5i
vindtieat acoinpaigner les officiers- d'armes qui devoyent les misteres raporter, pour la dernière foi& , à cottes-d'armes vestues , et le plus honnorablemënt que faire se pou voit : et premier vendit Leal, le poursuyvant dudict messire Jaques de Lalain, qui portoit la licorne, la fontaine et les trois tàrges; et après vënoit Toulongeon le héraut, qui portoit la Daine de plours ; et après venoit Charoiois le héraut, qui portoit la représentation dé la glorieuse vierge Marie, dont ledict pavillon* avoit esté paj*é et gardé toute Tannée : et en tel orcfre vindrent à l'hostel de l'entrepreneur, qui attendoit, aveques aucuns de ses amis, la fin de son emprise : et laissa passer *parde- ?ant* luy la licorne, et puis devant la Dame^ie plours se deffula, et devant la vierge Marie s'agenouilla terre à terre , et la baisa aux pies moult-dévotement : et depuis furent portés iceux misteres à Nostre-Dame de Boulongne , où l'on les peut encores voir et trouver en Veglise, sur l'oratpire du duc de \Bour£ongne.
Tantost après, le signeur de Crequi s'en retourna en Picardie, où il n'a voit esté de longue espace à l'occasion de son voyage , comme il est escrit ci-dessus ; et messire Jaques, son neveu , demoura audict lieu de Chalon , où les signeurs du pais, et voisins, le festeyérent grandement à leur pouvoir. Car ( comme il est dict dessus ) par sa vertu, douceur et courtoisie, et aussi par les biens et asseurance qu'ils veirent en l'executioij-d'icelu^ pas monstre par ledict messire laques, tant Paimoyent et Thonnoroyent que plus l'on ne pourroit : et devez croire que les dames du pals faisoyent de gracieuses devises à la loùenge de luy , et Fappeloyent le bon chevalier, et le nom-
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moyen| pour un nouvel Pontus, en vertus, vaillance et renommée. Ainsi faisoit parler de luy messire Jaques de Lalain , et élevoit sa renomrtiee si hautement que nul plus de son temps : et quand le mois de septembre fut passé y ledict messire Jaques s'en ala à Romme, et de là à Naples , moult-notablement acompaigné : et porta par les Italies et en Naples son emprise , qu'il avoit emprise à porter par la plus-part des royaumes chrestiens. Mçûs nul ne toucha à son emprise , combien qu'à la court du roy de Naples l?on y vouloit toucher ; mais le roy Alphonse (qui pour lors estoit roy d!Arragon et de Naples ) ne le voulut soijffri^, pour l'amour qu'il avoit au duc Philippe de Bourgongne, à qui il estoit frére-d'armes. Audict lieu de Naples trouva ledict messire Jaques le duc Jehap de Cléves, neveu du duc de Bourgongne^, celuy qui avoit nourri ledict àiesstre Jaques : lequel duc de Cléves revenoit de Jérusalem,, où il avoit esté faict chevalier; et plusieurs autres signeurs de ses pais. Et -devez sçavoir que le roy d'Arragon le festeya et receut moult-honnorablement , tant pour b'amour qu'il avoit à la maison de Bourgongne, comme pour l'honneur de la personne dudict duc de Cléves, qui fut de soy un des beaux , des sages et des bien- *adrecés princes de son temps : et le roy Alphonse dessusdict fut large prince, honnorable , *t abandonné : et de là se partit le duc de Cléves,. et aveques luy messire Jaques de Lalain : et* s?en retournèrent devers le duc de Bourgongne, qui pour lors setenoit au pais de Brabant : et furent bienviengnés et bien receus; et à tant se tait mon mémoire tru pas de la Dame de plours. . ,