CHAPITRE XXIII
Comment les Qandois coururent le pldt-paîs de Flandres, y prenans quelques chasteaux et for* tresses ; et comment ils assiégèrent Audenarde.
Il convient donques savoir comment la guerre (fie firent les Gandois contre leur signeur le comte de Flandres fut derhenee. Vérité fut que les Gandois mirent sus une grande compaignie de gens de cheval et à pié, qui tous portoyent blancs chaperons , et furent plus de quatre mille hommes en diverses compaignies : et coururent parmy le païs de Flandres , par cens et par quarteron* : et s'ils sçavoyent un riche païsan , ils luy mettoyent sus qu'il estoit contre les signeurs de Gand , et le roboyent et pil* loyent, et faisoyent œuvres que gens sans raison et sans conduitte peuvent faire : et toutesfois envoyèrent les Gandois à Brucelles leur ambassade devers le duc : et , le jour du grand vendredy (0 , luy crièrent mercy, et tenoyent manière qu'ils ne dçmancjpyent que de demourer bons sugets : et estoyent en celle ambassade des plus-notables religieux de \SaincN Bavon et de Sainct-Pierre , et des plus-notables bourgeois de Gand. Mais, à la vérité, la chose es$oit à ce venue que les gens-de-bien n'avoyent à Gand plus de pouvoir ne d'authorité en icelle vile, et gouvernoyent les mechans et les gens voulontaires : et ceste
(0 Du grand vendredy : le vendredi saint de Tannée 1482. io. 5
chose côngnoisseit bien le duc, et que le pardon ne Je traitté ne secvoitl de rien à estre fait aveques 'ceux qui nul pouvoir n'avoyent : et d'abondant sçavoit et oyoit les outrages faicts par les blancs-chaperons sur le plat-païs de sa comté, de Flandrçs.
Sîleur respondit ,, qu'il sça voit bien qu'eux r qui parloyent de-par les rebelfes de Gaijd , le disoyent en bonne intention, et qu'ils voudroyent les choses telle et ainsi qu'ils disoyept : mais ceux de Gand ne demandoyent point grâce, comme l'on doit venir à son prince pour avoir pardon : mais demandoyent traitté, l'espee au poing, en grande assemblée, et en armes, comme s'ils envoyoyent devers leur voisin ou leur compaignon. Parquoy il ne yoyoït nulle cause pour leur faire response*: mais quand ils viendroyent à mercy, en l'ordre que sugets doivent venir (quelque offense qu'ils eussent faicte par-cy-devant)7 il leur tiendroit terme; de prince miséricors, et auroit regard à non punir ou grever les bons, pour le péché des mauvais : et sur ce point se retrait le ducr en sa chambre , et n'eurent autre response de luy.
Ce mesme jour du bon vendredy, que les ambassadeurs orioyent mercy, les Gandois envoyèrent aucuns de leiars gens au vilage de Gaures (0, sur l'Escaufl: et espiérent que le chastelain estoit au service et au monstier, et ne se doutoit on de rien. Si entrèrent les Gandois au chastel (qui est bon et fort) , fermèrent la porte, et prirent les biens et la maison : etj demoura le chastelain hors, en tresgrand d&iger de sa vie. Celuy chastel est au signeur dç Laval (qui est
v (i) Gaures : c'étoit un gros village situé sur l'Escaut entre Gand et Oudenarde : il étoit défendu par un château.
d'olivier de la marche. 67
un grand baron en Bretaigne), et luy vient par partage de Flandres, dont ceux de Laval sont descendus d'une fille. En ce temps , et par subtil moyen, prirent les Gandois le chastel de Poucques et celuy d'Escandreberch (0 , qui marchit à Hainaut.
Les nouvelles venues au duc de Bourgongne, il fit
haster ses mandemenset ses gens-d'armes par tous ses
pais : et desja estoit le comte d'Estampes en Pic%i|die,
qui faisoit lever les gens-d'armes. Le duc de Cléves
assembla ceux de son paîs, pour, venir secourir le
duc son oncle. Le mareschal de Bourgongne levoit
les Bourgongnons; le comte de Sainct-Pol, et messire
Jehan de Crouy, signeur de Chimay, levoyent les
Hannùyers et Namurrois , et aucpns de Flandres et
de Picardie. Le comte de Nassau, messire Philippe de
Homes, signeur de Bausignies , et autres , levoyent
les* Brabançons» Ceux de Hallewin, messire Simon
de Lai ai n , Louis signeur de Gruthuse , et autres ,
levèrent la noblesse de Flandres. Le signeur de La
Vére et, le signeur de Breda levoyent les Holandois
et ZeeJandois : et ainsi se levoit l'armeç , et se faisoit
l'assemblée des gens-d'armes de toutes pars : et le
duc et ceux de son hostel se préparoyent , chacun
qui mieux mieux. Au regard de monsieur Charles de
Bourgongne, comte de Charolois, il travailla toute
celle quaresme : et l'avoit on envoyé faire honneur
de sa personne à messire David de Bourgongne , son*
frère naturel (lequel fut lors sacré evesque de l'eves-
ché de Terouenne); et de là fut renvoyé à Bergues
s»ur la mer,, et jusques en Zeelande , pour l'accord
(1) Escandreberch , lisez Schendelbcke. L. C'étoit un village situé à une demi-lieue de Grandmont.
d'aucun aide faicte au duc son père ; et certes ne luy ne la plus-part de ses jeunes serviteurs ne furent pas prests du premier jour, et ne sçavoyent guéres qu'il, faloit pour le faict de la guerre (qui leur estoit nouvelle chose);. et disoit on que le bon duc et la duchesse (pource qu'ils voyoyent l'orgueil des Gàn-. dois, et la bataille preste) , et a%ussi plusieurs sages et doi^ttfs'C1) des païs (qui les en prioyent et conseilloyent), eussent bien voulu que ', sous ombre de soy apprester, et mettre en tel estât qu'il appartenoit, le comte fust demouré à Brucelles, jusques à ce que «la bataille eust esté passée. Mais ledict comte (à qui le cueur croissoit aveques les jours) fit faire ses apprests à toutes diligences, et jura par sainct George (qui fut son plus-grand serment) qu'il iroit plustost en son pourpoint, qu'il n'acompaignast son signeur et père à soy venger de ses rebelles sugets : et ainsi s'apresta le comte de Charolois, ses gens, et ceux de la maison du duc. *
Le duc, voyant les Gandois obstinés de plus en plus fort en leur orgueil, envoya le signeur de Ternant, acompaigné des nobles hommes qu'il peui assembler en la court, et selon qu'il les trouva premiers prests , en la vile d'Allo$t : et y mena environ cinquante gentils hommes , et deux cens t que varletsde-guerre, qu'archers : et trouva ledict signeur de Ternant les bourgeois , et les habitansde ladicte vile, bons, et délibérés à garder et deffendre leur vile contre les Gandois, et à maintenir la querelle de leur prince et signeur : et les reigla le noble chevalier à eux départir par connestables et par dizaines, pour
(0 Doubtifs : craintifs.
d'olivier de la marche. 69
prendre les deffenses des murailles, ainsi quelles furent ordonnées et baillées par luy et par les commis de ladicte vile : et fit garder les portes et les clefs par les gens de la court du duc, qu'il avoit amenés aveques luy : et d'autre part envoya le duc , à Audenarde, mesaire Simon de Lalain, sigtieur de Moqtigni , et le signeur des Cornets (0, qui estoyeflt aimés et congnus en Audenarde ^et, pour asseûrer plus le peuple , y menèrent iceux deux signeurs leurs femmes et leurs mesnages , ^et envoyèrent , de leur charge 4 bien soixante lances . et trois cens archers, qu'à pie , qu'à cheval : et certes tout lé peuple et tous les bourgeois d'anciéneté, ont esté bons et loyaux pour leur comte et signeur, comme plus-à-plain se peut veoir à lire par toutes les croniques par -avant escritçs. Moult-joyeux furent ceux d' Audenarde , quand ils virent que le duc leur envoyoit tels deux notables personnages, pour les aider et deffendre contre les ennemi^Si se pourveurent d'armes et d'artilleries , et de tant que mestier leur estoit , sans y rien épargner ne regretter.
Or lairrons à parler du» duc et de son appareil , et reviendrons aux Gandois , et à ce qu'ils firent : et peut on légèrement entendre que ce peuple, émeu et déreiglé , egpit parmy Gand en merveilleux nombre , armés et embattonnés i et quand ils se trouvoyent en un marché dix ou douze mille assemblés, il leur sembloit qu'en tout le monde l'on ne trouverait pas encores autant de gens, ne n'acomptoyent à puissance d'autre : et parloyent et murmuroyent tous ensemble, et crioyeht, disans pourquoy on ne les
(0 Des Cornets , liaez d'Escorncts. L.
yO MEMOIRES
employoit contre le duc de Bourgongne : et tant brairept et crièrent, qu'un nommé Lievin Bonne (qui est autant à dire en françois Lievirî Fève), du mestier des maçons, emprit de les conduire et mener devant Âudenarde : et aporta en une besace de grandes clefs, et leur fit à croire #t entendre que c'estpyent les clefs des portes de ladicte vile d'Audçnprde. Si fut créé houlman (0 sur eux, et obeï comme si ce fust leur signeur naturel : et le quatorzième jour d'avril Tan 5a , après Basques, vindrent les Gandois devant Audenarde, à si grand nombre qu'il sembloit que tout le monde fust là assemblé : et marchèrent en tresbelle ordonnance , et menoyent grand charroy de vivres et d'artillerie.
Quand messire Simon de Lalain sceut leur venue , il fit armer tous ceux de la vile, et monter à cheval les hommes-d'armes qu'il avoit amenés : et luy-mesme passa le pont de l'Escaud, et la porte, avec deux cens archers-à-pié, et ce qu'il avJj de gens-à-cheval: et se ferit sur les premiers, qui venoyent sans granâ ordre : et en prit , tua et navra plusieurs , avant que les Gandôis se fussent rasseurés : mais ils faisoyent marcher une compaignie de picquenaires (*) et d'archers, où ils pouvoyent estre quatre ou cinq mille hommes, qui se tenoyent serréa et en ordre. Si marchèrent roidement contre ledict messire Sy* mon, et rembarrèrent luy et ses gens-de-cheval : et les soustindrent les archers , qui estoyent à pie : et du long de la douve du fossé tiroyent fort et sou-> vent : et si-bien fut la saillie dudict messire Symon
X1) Houlman, lisez hoofc-man , qui yeut dire capitaine. — (*) Pic quenaires : soldats armés de piques.
D OLIVIER DE LA MARCHE. jz
conduite, qu'il retrait tous ses gens sans perte, et fit fermer la porte de celuy cesté. Car à la vérité il vcit si -grand peuple venir à Rencontre de la vile, et en tel ordre, qu'il jugea légèrement qu'il auroit le siège : et certes les Gandois furent bien trente mille testes armées, qfti tous cuidoyent que Lievin van Bonne , leur houlman et conducteur, leur deust ouvrir les portes de la vile, et qu?il eust les clefs, comme il leur ayoit dit ; mais ils trouvèrent autre détourner qu'ils ne pensoyent. Car ledict messire Symon et le signeur des Cornets pourveurent les murailles, les tours et créneaux de tout ce qui pouvoit estre nécessaire pour soustenir et attendre siège et assaut : et certes les bourgeois et les habitans d'Àudenarde furent tous reconfortés, et résolus d'attendre ce qui pouvoit avenir, et de tend* loyalement et de grand courage le parti de leur prince : dont ils furent moult à louer, ' *
Celle nuict , se logèrent les Gandois devant Âudenarde, et menoyent grand cry et grandes huées, en menaceant fort la vile et les habitans : et leur sembloit que grand tort leur estoit faict que prestement on ne leur livroit la vile , à faire leur plaisir : et le l'endemain ils firent un pont sur l'Escaud , entre ladicte, vile et le vilage de Hainue (*) (qui sied au plusprès dudict Àudenarde); et parce pont passèrent bien quinze mille combatans, et alérent assiéger la porte par où l'on va à l'Isle et à Tournay. Si trouvèrent ladicte porte bien pourveûe dWtillerie et pouldre , et d'arbalestes : parquoy ils ne peurent mettre leur siège
(0 Hainue, lisez Eyne, village situé à une demi-lieue d'Qudenarde, sur le chemin de Gand. L.
si-pres de ladicte porte qu*ils eussent bien voulu : et ainsi se logèrent le» Gandois devant Auderïarde, et mirent leur siège deç£ et de là : et par deux ponts qu'ils firent sur l'Escaud au lieu dessusdict , ils pouvoyent secourir et aider les uns les autres : et se cloïrent et fortifièrent , dte chacuif costé , de fossés .et de palis : et sembloit, à veoir leur contenance, que jamais ne se deussent lçver, pour chose qui leur avinst, qu'ils n'eussent la vile à leur bon plaisir : et ne fait pas à demander si messirfe Simon de Lalain travaiîloit pour la seuretè de sa garnison et de son ho&nçur : et , pour pourveoir à l'assaut de cestuy orgueilleux peuple, il fit crier que toutes femmes apportassent pierres et cailloux sur les murs, et, pour exemple, fit venir une dame sa femme, et sœur germaine du signeur des Cernets, et plusieurs nobles femmes ses parentes, et autres : et tout ce jour portèrent hottes et paniers, les unes sur leur dos , et autres sur leurs testes : et toutes autres femmes, bourgeoises et marchandes, et autres, y acouroyent : et devez sçavoir que moult-bien furent, et en peu de temps , les murailles ' et les deffenses garnies et es^ tofees de ce qu'il y faloit. Or lairrons nous un peu lé siège d'Audenarde, et retournerons au duc et à son* armée : et deviserons comment il départit sadicte aritieè aux deux costès de la rivière de l'Escaud , et ce qu'il en avint.
d'olivier de la marche. 73