CHAPITRE XXV
Comment le duc de Bourgongne défit ceux gui fujrojrent du siège cTAudenarde vers Gand ; et comment plusieurs rencontres et écarmouches se firent entre les Bourgongnons et les Gandois durant oette guerre.
Vérité fut que celuy jour, et si-tost que le comte d'Estampes fut en Audenarde , et qu'il eut les Gandois mis #n fuite, il envoya à toute diligence soit héraut, nommé Dourd^m, au lieu de Grammônt, pour porter les nouvelles du siège levé : etfit le héraut ti -grande diligence, qu'il vint de haute heure devers le duc : et si y a , d'Audenarde à Grammont , cinq lieues. Et quand le duc fut averti du siège levé , il fit sonner ses trompettes, pour estre chacun à cheval à toute diligence : et se mirent les routes aux champs, et au chemin chacun qui mieux mieux, pour tirer à la porte de Gand , et du costé où les fugitifs Gandois du siège, de voyent rentrer en leur vile. Le comte de Sainct - Pol , et messire Jehan de Crouy , avoyent l'avantgarde , et se partirent les premiers : et pource que par bonne avanture je fu des premiers armés de l'hostel du comte de Charolois (à qui je fu serviteur), il m'envoya devant, pour sçavoir des nouvelles de ce qui pouvoit advenir par celle chevauchée. Si m'a* compaignay d'un ancien escuyer bourgongnon , nom*
mé Philippe d'Arlay (qui beaucoup avoit veu de la
guerrë),et chevauchasmes si-diligemment parmy l'avant garde , que nous passasmes plusieurs enseignes , cornettes et guidons , et ratteindismes le premier guidon, qui. estoit audict messire Jehan de Qrouy, qui estoit' acompaigné d'environ cinq cens archers, et vingt hommes - d'armes : où je recongnu messire Jehan de ïtubemtpré , qui moult fort chevauchoit celle route, pource qu'ils^ avoyent nouvelles qu'à un moulin à vent , à l'entrée des maladeries de Gand , aucuns Gaûdois se rassembloyent. Ce qui estoit vray : et certes quand la compaignie y abordp,, ils estoyent ja rassemblés plus de huict cens hômmes-de-pié, à Une enseigne de Nostre-Dame : et disoit on quec'estoit le mestier des tisserans. .
Archers mirent incontinent pie à terre de l'autre part du grand chemin : et, selon qu'ils abordfoyent, ils -se mettoyent en bataille, et certes je regarday bien à loisir la contenance desdicts Gandois : mais ils estoyent sr effrayés et si-dereiglés , que peu se mirent en ordonnance pour combatre , mais par monceaux : et si-tost que les archers se trouvèrent deux cens à terre, ils crièrent Aï ostre Darne, Bourgongnel et coururent sus aux Gandois moult-fiéremetot : et les Gandois, pour toute deffense, s'enfuirent par la maladerie, et par le fauxbourg, contre Gand; et bien le pou voyent faire : car ils furent assaillis sur costiére : parquoy ils avoyent le chemin de la vile à leur commandement. Les hommes -d'armes commencèrent à aprocher, et les gens-d'armes à cheval : et dura la chace et la tuerie des Gandois jusques aux portes de la vile, et plusieurs furent dedans les dernières barrières, et par-dedans les maisons du faux-
d'olivier de la marche. 85
bourg de la maladerie. Plusieurs Gantois estoyent musses (0 sous les lîcts et es. chambres, planchers et celliers , chacun qui mieux mieux , pour garantir sa yie : mais les archers et gens-de-piécherchoyent(*)Jes maisons, et les prenoyent et ocçioyent sans mercy et sans rançon; et n'est pas à douter que la vile de Gand ne fust ep grand>effroy de ceste chose. Si sonnérent leur belfroy, et coururent à la porte à moultgrand nombre de gens : et le duc de Bourgongne, te coihte de Charolois, son fils , et toute la bataille 9 se mirent en ordonnance au mouton à vent dessusdict, en attendant ceux qui chaçoyent les ennemis : et estoit ja basse vespre 9 et bien tard , quand tous furent revenus et rassemblés.
Si prit le duc. conseil qu'il estoit de faire: et fut conseillé d'aler k Gavre , pour essayer si ceux de la place se voudroyent rendre au duc pour Tebaïssement du siège levé i et fut toute nuict quand le duc y arriva : et se logea chacun sans grand ordre pour celle nuict, les. uns es maisons, les autres es jardins et es champs : et toute nuict tirèrent ceux du chastel sur noz gens, et par le vilage, de canons et de serpentines (dont ils estoyent bien-pourveçs), et ne voulurent n'ouyr ne parlementer. Le l'endeniain bienmatin, le duc fit sonner les selles; et fut envoyé messire Robert de ffifiraumont, et messire Pierre son frère, acompaignés de deux cens archers, le chemin de Gand , pour sçavoir si les Gandois estoyent point issus : et le duc s'en retourna' le droit chemin de Sainct Adriàn de Grammont, et là se logea et y demoura par aucuns jours. Sur la fin d'avril, le duc et
i1)' Musses : cachés. — * (a) Gkerchoyene : fouilloient;
le comte son fils 6e tireront à Audei^arde : et , le premier jour^de may, le comte d'Estampes ; le signeur de Ravastain , le bastard deBourgongne , messire Anthoine lebastard, le signeur de Haubourdin , et plusieurs autres capitaines, firent une course devant Gand , et vindrent assez matin devant la vile i et furent gaignés deux ou trois forts boulovarts «ur eux.
Mais finalement les Gandois, à grosse puissance de gens et d'artillerie, gardèrent leurs prochains forts: et* ne fut faict autre exploict pour celuy jour, sinon qu'ils perdirent plusieurs vilains, pris et tués : et avint que, tandis que l'on ecarm ou choit devant la vile , aucuns des Gandois se retraïrent en une maison close de fossés, qui sied sur les marests : là où ils furent suyvis et assaillis par gens de toutes pièces, qui les poursuy virent :, et à cehiy assaut messire Jehan, signeur de Miraumont, fut atteint d'un trait d'arbaleste à la gorge, dont il mourut; et fut dommage : car il e6toit un notable et vaillant chevalier. Assez tost après le duc se tira à Termonde , et ordonna ses garnisons fortes et puissantes. Le comte de Sainct- Pol et le signeur de» Cïmay furent envoyés à Allost. Le comte d'Estampes demoura à Audenarde, et te naareschal de Bourgongne fut ordonné à Courtray, et eut bien trois cens lances de Bourgongnons : et furent les chefs le signeur de Ray, le signeur de Beauchamp, le signeur d'Espiry, et autres : et le duc, voyant la rivière de l'Escaud estre grande et profonde devant Terjnonde , et que là convenoit passer par bateaux pour alér courre devant Gand, et pour aprocher ses ennemis d'iceluy costé, fit mande* ouvriers de toutes pars pour faire un pont sur tonneaux, à
d'oLIVIEH DE LA. MARCHE. 8ff
cordes et à planches : et , pour deffendre Jedict pont , fît , outre l'eaue 9 faire un gros boulovart de bois et de terre : et là se logèrent le signeur de Ternânt et le signeur de Humiéres, tous clievaliers de la Toison d'or, sachans et expérimentés en armes : et avoyent la charge et conduite tant •» de l'ouvrage , comme de la garde d'iceluy costè.
Le jour de l'Ascension Nostre-Signeur, au poinct
du jour, passèrent le pont le signeur de Launoy, le
signeur de Humiéres, messire Jaques de Lalain , et
messire Jehan, bastard de Renty, acompaignés de
plusieurs jeunes chevaliers et nobles hommes , qui
desiroyent d'eux éprouver contre les ennemis . et
tirèrent à- un gros vilage à trois petites lieues près
de là, que l'on appelle Lôcres (*)• Celuy jour cou<-
duisoit les archers ledict messire Jehan , bastard de
Renti, et a voit aveques luy ta plus-part des archers
du duc , dont il estoit capitaine. Si passa une grande
eatie qu'il faut passer à un pont de bois, et entra
au vilage, et mit les Gandois en fuite, qui ne se dou-
toyent point de sa venue : et aucuns se retrairent en
1 église, et tantost passèrent les autres chevaliers et
leurs routes* Si commencèrent les archers à fourrer
et à piller le vilage, et les autres à assaillir ceux
qui estoyent retraits au clociier du monstier : et de*
mourérent en tel desroy, sans ordre et sans guet, près
de deux heures : et tandis les cloches des vilages
gandois sonnèrent Teffroy, et les Gandois fugitifs
coururent es autres gros vilages, et se rassemblèrent
plus de trois mille hommes , et vindrent marcher en
deux compaignies, les uns droit au vilage, et les
(*) Locres : lisez ZeÀerex.
autres sur costiére, à la couverte des hayes et des plessis (0 : et tant firent qu'ils gaignérent le pont, par où les gens du duc estoyent entrés aùdict vilage, où ils mirent le feu en leurs propres maisons: et * à l'avantage du vent, surprirent, brûlèrent «t occirent plusieurs de ûoz gens, et la pltispart mirent en desroy et en fuite : et quand ils cuidérent regaigner la rivière par le .pont, ils trouvèrent les Gandois, qui leur eouroyent sus à longues picques et avec arbalestes : et enfondroyent chevaux, et tùoyent gens sans mercy ou répit : et les gens du duc repassèrent la rivière (qui moult estoit grande et périlleuse) à nou (a) de cheval et de pie , à moult-grand danger : et les chevaliers qui la conduite ayoyent mirent moultgrand peine de rassembler et de ralier leurs gens.
Or, pource que bien-faict ne doit estre teu ne celé en sa vérité , il faut bien, à ce besoing, que je parle du bien-faict et de la vaillance. que fit ce jour le bon chevalier messire Jaques de Lalain. Il couroit en sa personne là où il voyoit la plus - grand'presse d'ennemis et le plus grand besoing pour ses gens secourir. Il combattait l'espee au poing > comme un chevalier sans paeur et sans doute, et passa et repas^ la rivière par plusieurs-fois : et sauva si-grand nombre de gens de mort et de péril , que tous luy donnèrent l'honneur de la journée : et disoyent au retour tous les compaignons, en généralité, que la chevalerie de messire Jaques de Lalain les avoit préservés de mort. Cinq chevaux eut occis dessous luy celuy jour : et quand il cuida avoir t6ut achevé, et misses gêna à sauveté devant luy, comme le bon
(i) Plessis .-jardins clos. — (a) A nou : à la nage*
d'olivier os la marche. 89
pasteur fait ses brebis, il sçeut\qile son frère Philippe de Lalain estoit enclos.des ennemis. Si retourna, et fut suyvi d'aucuns, et à force d'armes recouvra son frère des ennemis. Et qui me demanderait qui furent ceux qui le suivirent, et dont il se loua forl de leur bonne compaignie pour celuy jour, certes je le sçay par ledict messire Jaques : et fut Gaspart de Dourtan , un escuyer bourgongnon (qui fit armes à luy en Bourgongne); Jehan Rasoir, escuyer de Hainaut^sôn serviteur (qui fit armes aussi en Bourgongne contre Michau de Certaines, comme il est escrit cydessus) ; et un fol-joyeux (qui estoit au comte de Charolois), nommé Ândrieu dé La Plume : et de ces trois se loua fort le chevalier, pour celuy jour, sur tous autres.
Finalement se .partit la journée, à foule et perte de noz gens : mais toutesfois perdirent les Gandois trop. plus de gens, sans comparaison, que ne firent les nostres : et le duc de Bourgongne (qui bien sçavoit que ses gens avoyenteu à souffrir) les attendit au boulovart. outre la. rivière, et là fit aporter son souper : et soupérent avequçs luy les chevaliers qui avoyent esté à la journée : et fit seoir. messire Jaques de Lalain empres luy, et au-dessus de luy : et dît qu'il vouloit tenir les anciennes bonnes coustumes, qui estoyent que Ton devoit honnorer le meilleur chevalier du jour. - ■ ;
Le duc de Bourgongne, voyant que le pont qu'il avoit fait faire estoit fort assez pour passer grande armée, et que les tonneaux, les cordes et les planches levoyent et saustenoyent tel faix que l'on leur vouloit bailler, prit x^on^il de faire passer et courir
go fti*MO»BS
plus-grande puissance : et , assez toet après la journée de vant-dictie , le signeur de Crouy en eut la charge, et fut chef pour celuy jour : et roenoit et conduisoit l'étendard du duc de Bqurgongne, et le portoit pour celuy jour , Maillart de Fleschin , un escuyer de Picardie, escuver d'escuyèrie du duc : et fut acompaigné iceluy estendard par Adolf , monsieur de Cléves, neveu du ducj par Cornilte, bastard de Bourgoogne ; par le signeur de Tentant, par messire Jaques de Lalain, et moult -d'autres signeurs., qui passèrent le pont par un mardy : et pource qu'on fut averti que les Gandoïs estoyent à grand nombre en uii vilage m y-chemin de Tertnonde et de Gand, nom* me HovermaireO), où ils gardoyent un haut et puis* sant boulovart qu'ils àvoyent fait pour garder et deffendre iceluy vilage de Hovermaire , marcha la compaignie celle part i et le comte de Sainct-Pol, messine Jehan de Crouy, messire Jaques de Luxembourg, et plusieurs autres, grandement et noblement acounpaignés, estant mandés et avertis par le duc de Bout* g on g ne , partirent de leur garnison d'Âllost , et vin* drent à Termonde , et passèrent le pont en moult-bel ordre, suyvant la première compaignie : et le signeur de Crouy et sa route tiroit tousjours avant : et furent ordonnés, par manière d'avantcoureurs, le 6igneur de Ternant et messire Jaques de Lalain; acompaignés de Mrchau de Changy, d'Ânthoinà de Lornay, et d'alitres.
Si trouvèrent les Gandois sur leur boulovart en grand nombre , et en grand appareil de deffense : et me souvient que le signeur de Ternant, en sa per-
(') Hovermaire i lisez Overmaire. L.
d'olivier de la marche. 91
sourie, raoustra les ennemis, et dît : a Beaux-signeurs, a voilà les ennemis vet rebelles de nostfe prince. Or « y perra (0 ce jôurd'huy qui bien le fera. » Et près* liment fa vent pointes de soulies coupées : et hommesd'armes et archers se mirent à pie, qui mieux mieux. Là furent chevaliers nouveaux faicts en grand nombre par le signeur de Crouy : Adolf, monsieur de Cléves; Cornille, hasiard de Bourgongne; Philippe de Crouy, fils du signeur de Cimay ; Jehan de La Trimouille^ • signeur dé Dours; Guy de Brimeur, signeur d'Hymbercourt; Philippe de Grévecueur, signeur des Cordes; Châties, -fik dû signeur de Ternant; Philippot de Jacourt, signeur de Villarnoul; et gran^ nombre d'autres , les çpms desquels je n'ay peu retenir ne savoir; et, selon que les chevaliers nouveaux estoyent faicts , ils marchoyent contre .ledict boulovart , qui fut promptement assailli. Mais les Gandois , quand ils virent venir et ap rocher enseignes et gens les uns après les autres, et que l'on les assailloit si-baude* ment, ils se mirent à la fuite, et abandonnèrent les deffenses : et furent chacés pesle-mesle , et plusieurs en y eut d'occis : mais ils avoyent grand avantage, tant pource qq'il faloit gaigner et monter ledict boulovart sur eux, comme pource qu'ils estoyent légèrement armés , et le chaud estoit grand , et le sablon pesant et chaud à marcher, et fort au desavantage de noz hommes-d'armes : et certes l'un des premiers hommes que je vey sur le boulovart fut messire Jaques de Lalain. Messire Adolf de Cléves , et messire Cornille, bastard de Bourgongne, montèrent promptement sur ledict boulovart sans attendre et sans marchander*
(«) Y perra : il paraîtra, on vferra*.
et poursuy tirent les ennemis moult- longuement , à pie : et me souvient que Guillaume de Sainct«-Songne, un moult notable escuyer qui , goûveraoit et avoit nourry# ledict bastard de Boùrgongné, courut audevant , et l'arresta ,- et luy dît : a Comment , mon- « sieur , voulez vous, par vostre verdeur et jeunesse, « mettre éeste noblesse en danger, qui vous suit à «pie, à pesantes armes, et par .telle chaleur qu'il i^faut les plusieurs porter et soustenir par les bras? «, Vous devez estre le chastel et le fort où tous les «< autres se doivent rassembler et fortifier : et l'on ne « vous peut consiiyr (0 ne ratteindre; et certes si « les enymis retourboyent , et vous trouvoyent en « tel travail et desroy , iqeste vailfei^ce vous serait « tournée à honte, par le dommage qu'à vostre cause « pourroit avoir la compaignie. »
Le bon chevalier (qui moult obeïssoit à celuy qui l'a voit nourry) s'arresta, et se rassembla chacun à l'entour de luy : et tandis fut le boulovart rompu : et à cheval monta messine Jehan de Crouy (qui est oit venu en la seconde compaignie), et passa son enseigne et sa compaignie, et chacea jusques à Gand : et furent les chevaux ramenés à ceux qui estoyent descendus à pie : et tandis que ces choses se faisoyent, lès Gandois estans à Locres en grand nombre «, sachans que leurs compaignons, estans à Hovermaire, avoyent à souffrir, sç partirent bien trois mille hommes, et vindrent celle part : et cuidérent enclorre la compaignie par derrière, pensans qu'encores durast l'assaut au boulovart : et si-bien avint que la compaignie qui avoit assailli estoit desja à cheval : et le comte
(») Consujrr : suivre.
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Lbuis.de SaincfrEol et sa eompaignie (qui ne s'estoyent bougés, de la bataille , ne rompu leur ordre , pour chose qui fust avenue) fut assez-tost averti de la revenue des Gandois, tant par la poudre qui se levoit en leur chemin, comme par aucuns chevaucheurs qui se perceurent d'eux. Si se, mit chacun en devoir et en ordre pour recevoir iceux Gandois.
Fièrement marchèrent lesdicts Gandois, et reculèrent ce: qu'ils trouvèrent de noz gens : et avoyent archers et arbalestriers qui tiroyent devant leur bataille. Si trouvèrent un grand fossé, où ils s'arrestérent, se mirent en bataille ,♦ et attendirent les uns les autres : et noz gens aprochéreiit , et entrèrent partie en un champ devant eux, et de costé furent envoyés environ cent archers, qui tirèrent tous à Une fois sur costiére : et commença le hu et le cry de toutes pars, et prestement se rompirent lesdicts Gandois, et se mirent en fuitte : et certes il en mourilt bien à celle rencontre quinze cens : et fut „un droit enoysellement (0 , et un gibier pour les jeunes et nouveaux chevaliers , dont plusieurs y en avoit qui estoyept nouveaux gens-d'armes : et s'en retourna la eompaignie à Termonde celle nuit, mepant grande proye de prisonniers , de bagues et de bestial conquis sur les ennemis.
Le vingt-cinqième jour de may, le comte d'Estampes estant à £.udenarde, fort - acompaignp de la noblesse et puissance de Picardie, fit une emprise pour aler gaigner sur. les Gando^ le vilage de Néve (')
7 .' - (*) Enoysellement : chasse aux oiseaux. — (a) Néve , lisez fie vêle.
Le comte d'Etampes vouloit se venger des Gandois, qui quelques
jours auparavant avoient brûlé Vive , bourgade qui lui appartenoit.
en Flandres, que lesGandois et le peuple, leur aidafat et bien - yeuillant , avoyent moult-fort fortifié : et y estoyent grand nombre de vilains assemblés. Si fit le comte ouvrir Jes portes devant le jour, et marcha l'enseigne de messire Anthoine, bastard de Bôurgongne, la première : et vipdrent bien -matin es barrières de Néve; et descendirent à pié, aveques les archers, le signeur de Herin, Guyot Dnsie, Errard de Digoine, Sibvet Pellerin, et plusieurs autres jeunes gens, qui tousjours queroyent à eux tnonstrer, où qu'ils se trouvassent : et fut PecarmoHche si-bien et sihardiment .entreprise et conduitte, qu'ils reboutéreht les ennemis, et entrèrent audict vilage à puissance d'armes : et s'enfuirent les Gandois à petite perte de leurs gens. ■ i .
Si commencèrent archers et compaignûns à piller et fourrer les maisons, pour butiner et pour gaigner: et se dereiglérent tellement que les enseignes demourérent toutes seules, excepté d'aucuns gens-de-bien, à qui le dereigle et la pillerie déplaisoit moult : mais autre chose n'y pouyoyent faire. Et tandis se rassemblèrent les Gandois fugitifs , aveques autres qui leur vfenoyent au secours : et vindrent par la porte par où estoyent entrées les enseignes du comte d'Estampes : et quand ils les veirent venir r aucuns, qui bien sçavoyent le dereigle des gens-d'armes parmy le vilage u fermèrent une barrière qui estoit devant un pont faict en haste sur un grand fossé profond qui clooit ledict vilage. Mais incontinent y vindrent le signeur de Herin, et Jehan de Chassa, dict le Benestrù, et un grand tas de jeunes gens pleins de feu et de courage, qui sans grand conseil ouvrirent la bar-
d'olivier db la marche. p5
rare , et sans attendre archers ou aide marchèrent dehors, et coururent su» aux premiers ecarmoucheurs des Gandois, et les reculèrent jusques à l'ombre d'une grosse censé , où Gandois s'estoyent embuschés à grand nombre. Si saillirent sur iceux hommes «d'armes, et en occirent et blecérent : et reculèrent ceux qui' se peurent sauver si-lourdement par le pont, qu'aucuns y furent noyés, et autres en grand danger.
Là fut tué Sibvet Pellerin , qui moult-vaillamment s'estoit monstre celuy jour. Celuy Pellerin estoit un escuyer du Dauphiné qui avoit esté nourri en la maison du duc de Bourgongne, et son page avfques moy, et mon compaignon : -et estoit apparent ( s'il eust ve$eu) d'estre fort -renommé de vaillance» Là fut occis ie signeur de Herin , nommé messire Anthoine ; un chevalier de Picardie vaillant et moult -bon corps, Jehannequin Le Prévost , Chariot de Moroges , et autres : et là Furent blecés, et en grand danger, Errard deaDjecûne, Guyot Dusie, Jehan de Chassa, et moult d'autres , lesquels furent plus-sauvés par L'aide de Dieu que par autre cause : et de ce coup se boutèrent les Gandois dedafts le vilage , et en regai* gnérent et conquirent bien la moitié, avant que l'on v sceust remédier. , ^
Le cotnte d'Estampes fit sonner à l'estendand par ses trompettes , et ne pouvoit ses gens rassembler : et fit Philippot Bourgeois, un e&cuyer de Nivernois qui portoit l'estendard du comte , moult-bon et asseuré devoir : et là se rassemblèrent les enseignes de qpessire Anthoine ^ bas tard de Bourgongne; de messieurs de Hanborctrdin, de Savôuses, d'Emeries, de Rubempré, de Miraumon^, de Neufville, d'Aplainçourt ,
et autres : et marchèrent vaillamment icelles enseignes, sans attendre ou regarder qui les suyvoit. Si reprit chacun cueur et ha r dément , et marchèrent archers et hommes-d'armes , et reboutérent et deconfirent de -rechef les Gandois; et de celle recharge receurent les Gandois, une moult* grande perte : car aucuns, qui ne sçavoyent où se garentir ne sauver, se retraïrent en grand nombre sur une motte close d'eaue et de marests : .et furent tellement bersaillés (0 de traict qu'ils se vindrent reridffe, pour tout garant, es mains de leurs ennemis, et furent tous occis sans mercy. Moult fut le comte déplaisant des gensde-bien qu'il a voit perdus celuy jour ; et aussi furent les autres signeurs qui les çongnoissoyent ; mais il les convint passer et porter, par la fortune de la guerre. Si fut trouvé pan conseil que l'on na pourroit les corps emmener : et furent mis en une maison, et y fut bouté le feu, et par tout le vilage de Néve : et se remit le comte au chemin , poui^tttaurner à Audenarde : mais les vilains du païs^Vavoyent les arbres abatus sur les chemins, et s'estoyent assemblés ■et armés : et tout le joil* firent desroy et effroy, ou devant ou derrière la compaignie; et bien le pouvoyent faire : car- tout le pais est tout fossilléW, à l'avantage des gens-de-pié, et au desavantage de ceux de cheval. Là fut tué un escuyer maisire-d'hostel du comte, nommé Janin Dinde, et mouk-de gens et de chevaux navrés et blecés : et ainsi se passa la journée.
Ainsi se faisoit la guerre entre le duc et les Gandois , ses rebelles : et y eut moult d'emprises et de
fij Bersaillés : blessés. — 0) Fossillé : rempli de fosses.
rencontres faictes d'un costé et d'autre, et moult de gens pillés et tues par petites compaignies , dont ensemble se trouveroit grand nombre : et se tindrent assez près de La Hamette et de Renais, par lés bois et par les fortes hayés, aucuns Gandois, qui se nommoyent les compaignons de la verde Tente : lesquels firent moult de maux et de pillages sur les gens du duc : et pource que le pais du Was (qui sied entre le Lis et l'Escaud), et aussi le païs des Quatre-mestiers, estoit le droit païs, et la droite sourse^ et la fourmilière où estoit et dont naissoit le plus-grand pouvoir de ceux de Gand , le duc se délibéra de pas* ser l'Escaud, pour entrer en iceluy païs à toute puissance.
Si fit au lieu de Terremonde son appareil et son mandement : et vint le duc Jehan de Cléves son neveu , moult bien acompaigné de nobles hommes , et de crennequiniers d'Alemaigne : et , par un mardi cinqiéme jour de juin, furent envoyés les mareschaux des logis, fourriers, et autres : et fut chef le signeur* de Contay, pour lors maistre-d'hostel de la duchesse de Bourgongne , un moult-notable , vaillant et diligent chevalier, et lequel estoit lieutenant pour le mareschal de Bourgongne, et fu envoyé aveques Juy pour le logis du comte de Charolois : et pour chacun signeur y avoit gentils-hommes envoyés , un ou plusieurs, pour faire les logis. Celuy mardi, nous passasmes Feaue devant Riplemonde , et passasmes environ t^s cens combatans : et trouvasmes un escuyer gascon qui se nommoit Bertrandon, et estoit capitaine du chastel dudict Riplemonde. Celuy nous dît
tout haut : « Beaux signeurs, la nuict aproche<, et 10. 7
« vous estes près de voz ennemis : et suis asseuré qu'à « Themesie (0 a deux mille Gandoia^qui n'attendent « qije nouvelles de vostre descente : et d'autre part, « cy au plus-près, en ce vilage que pouvez veoir, a « trçsgrosse puissance aprestee contre vous. Si pence sez de vous clorre et asseurer pour vous deffendre, « si besoin g en avez: car, pour chose qu'il avienne, « je n'ouvriray le chastel que mon prince m'a baillé « en garde, si je n'ay autres nouvelles, lettres et enor seignemens de luy. » Si se mirent les principaux ensemble. Là estoit messire François l'Arragonnois , pour lors m^istre de l'artillerie , qui avoit par bateaux amené dix ou douze serpentines, à légers chariots. Là estoit messire Jaques signeur de Harçhies , le signeur de Babaudanges , et autres. Si parla le premier le signeur deContay, et dît : «Beaux signeurs, cornée bien que le vilage soit tout brûlé et vague , il nous « y convient choisir une place, et la clorre sur les « ennemis de /ce que nous avons d'artillerie , et faire « un feu, et demourer en armes tous ensemble ceste « nuict. ?> '
Aiqsi fut faict, et la place prise devant l'église, et ordonnés et mi$ gens-de-bien h pie et à cheval pour escoutes : et les Gandois (qui estoyent à VasselleOO, si-pres de nous qu'à veûe de vilage) firent grand guet de leur epsté, et ne^furefcit pas avertis de nostre conyive : et pour celle nuict ne fut rien empris les uns sur les autres. Le lendemain au plus-matin , le comte de Sainct-Pol et le signeur de Cimay (qukcondpisoyent l^vantgarde ) passèrent en leurs personnes. Le signeur de Contay et plusieurs autres leur alerent
WThemtsie : Tamise. — (*) Fossette , lisez Baèrssele. L.
d'olivier de la marche.
au-devant. Si demanda le cointç audict signeur de
Contay où son logis estoit délivré, lequel luy respondit et monstra que l'on avoit délivré son logis à l'entrée du vilage de Vasselle en certaines maisons : mais il convenoit voisiner aveques les ennemis, qui estayent en grand nombre audict Vasselle. Lors dît le comte de Sainct-Pol que si près ne pôuvoyent loger sans débat. Si renvoya les charriéres et les bateaux où il estoit passé, et de ses gens pour faire passer hastivement mille archers à pie, et trois cens lances à deux chevaux pour hommes d'armes, pour le plus : et tandis alérent le comte et le signeur de Cimay oùtr messe, et "furent ceux qu'ils avoyent ordonnés tantost passés : car ils avoyent quatre grandes charriéres et d'autres batteaux à passer gens-de-pié. Si fut prestement sonné , et commandé que chacun s'apprestast pour combatre les ennemis : et marchèrent les enseignes, qui furent passées, et ces archers à pié, qui moult desiroyent de "grever leurs ennemis.
Quand les Gandois sentirent venir et veirent aprochev les compaignies, ils se retraîrent à garder un gros boulovart qu'ils avoyent fait et élevé sur le grand chemin : mais peu y arestérent , que les archers ne Je fissent desemparer : et en y eut plusieurs morts et pris, et les autres s'enfuirent; mais grande partie d'eux furent si-pres-hastés et suyvis, qu'ils se retraîrent en une petite maison close d'eaue, et autres en un monstier. En ces deux lieux, et à une fois, furent Gandois assaillis, et dura l'assaut plus de trois heures : et le comte de Sainct-Pol (qui tousjours doutoit la rencharge des Gandois ) entretenoit les hoanmes-
IOO MEMOIRES
d'armes sous l'estendard le mieux qu'il pou voit ; mais les jeunes gens estoyent fors (0 à tenir en ordre, et se déroboyent pour.aler assaillir aveques les archers, et tellement que-les enseignes demourérent ( telle ibis fut ) petitement acompaignees; et lé comte dît par plusieurs fois : «Nous nous mettons en desordre contre « la doctrine de la guerre, e£ peut estre noz enne- « mis sont plus-près que nous ne pensons. Chacun « se veut avancer, et cuide bien faire : mais je dy « qu'il acquiert assez honneur, qui se garde de honte. » Le signeur de Cimay mettoit grand'peinfe de recueillir ses gens : et avint que l'église et le chastel furent si-fiérement assaillis, que les Gandois demandèrent les capitaines pour eux rendre ; et allèrent celle part le comte et le signeur de Cimay : et tandis les Gandois, qui se tenoyent à Themesie, et autres, s'assemblèrent environ trois mille, et avoyent plusieurs chariots de petite artillerie et légère : et abordèrent droit «levant l'estendard de3 hommes-d'armes, et trouvèrent la compaignie en petit ordre. Si se montrèrent les Gandois à une foule moult-fièrement, et s'arrestérent, pour le creux d'un grand chemin. Là vey. je Guy de Benthun (qui portoit l'estendard du comte de Sainct-Pol ) marcher sur les ennemis, sans' regarder qui le suyvoit :^et endura et soustint, sans démarcher, moul t- vaillamment , et fut moultlonguement sans grand secours ou aide. Toutesfois chacun recourut à son enseigne, et revint le comte à son estendard , qui fut suivy de ses gens ; et d'autre part le signeur de Cimay ralia les archers , et vint , à la cou verre des hayes du vilage, donner sur costiére
..•(0 Fors f ou plutôt forts : difficiles.
d'olivier de la marche. IOt
de ses ennemis. Si fut marché sur eux baudement , d'un costé et d'autre : et combien que les Gandois eussent grand ordre et grand vouloir , totftesfois si se mirent ils prestement en roupture et déconfiture : et furent, gaignéa leurs chariots et artillerie, dont ils avoyent assez amené àveques eux: et se continua la chace loing et longuement.
Le duc de Bourgongne ( qui fut de l'autre*part de la rivière) ouit le hu et la noise qui se faisoit à l'ecarmouche d'une part et d'autre. Si entendit que les premiers avoyent à besongher, et se bouta en une petite nacelle luy et son fils le comte de Charolois, et son neveu le duc de Gléves, et messire Cornille, bas* tard de Bourgongne: et passa l'eaue : et, selon que les gens-d'armes passoyent , ils les faisoient mettre en bataille, pour soustenir ce que besoing faisoit : et tousjours passoyent gens-d'armes, à force et à puissance ; et chacea le comte de Sainct-Pol jusques à ce que le signeur de La Hauverdrie et autres luy certifièrent qu'ils avoyent veu les Gandois entrer es barrières et fermetés de Gand : et certes les Gandois perdirent cteluy jour bien deux mille hommes , et le bon duc recueillit les signeurs et les compaignons moultagreablement : et, durant l'ecarmouche, passoyent les gens-d'armes, comme dict est. Le comte d'Estampes (qui pour ce jour faisoit l'arriérégarde ) fut averti qu'aucuns Gandois vouloyent rompre une digue : par. quoy Teaue pouvoit nuire et grever Tannée-, comme l'on disoit. Si fit passer des archerâ en petk nombre , qui rompirent icelle emprise , et en tuèrent et prirent : et ainsi se passa celle journée , et dura le passage des gens-d'armes celuy jour, et la. plus-part
du jeudy ; et estoit la compaignie grosse et bette: car le duc de Cléves vint servir le duc son oncle à quinze cens chevaux , gens moult-bien montés , et armés à la façon et guise d'Àlemaigne : et disoit on l'armée du duc de Bourgongne de huict à neuf mille com^atans, et non plus.
Le vendredy , au poinct du jour , fut ftûcte une alarme *: et se tira chacun à son enseigne , armé et embattbnné comme il appartient : et fut ordonné que chacun seroit.à pie, exceptés les chevaucheurs et découvreurs , au nombre de cent chevaux-legçr$ , pour sçavoir des nouvelles et convive des ennemi»; Si tira le duc et ses enseignes en une grande place qui est entre Vasselle et Ruplemonde, et sur la venue de ceux de Gand. Hervé de Meriadçt portoit celuy jour 1 estendard du duc : et le conduisoit le bastard de Bourgongne, qui moult bien le sçavoit faire. Et combien que le comte Charles fust jeune, et en sa première armée, toutesfois il marchoit, ou lespee ou le batton au poing : et tenoit gens en ordre et en bataille, et se faisoit douter et obeïr : et monstroit bien que le cueur luy disoit et apprenoit qu'il estoit prince né et élevé pour autres conduire et gouverner. Fiére chose fut à voir telle assemblée , telle noblesse et tel peuple : dont seulement la fierté de l'or* dre, la resplendisseur des pompes et des armeiires, la contenance des estendards et des enseignes , estoit suffisant pour ébahir et pour troybler le hardement et la folle emprise du plus-hardi peuple du monde : et demourérent les batailles en ordre jusques il fut haute heure, que les chevaucheurs raportérent que ce n estoit rien. Si se retrait chacun en son logis : et cer-
d'olivier de la marche. io3
tifie qu ayant qu'il fust midy Fan eut deux ou trois
atarnies eà fost, suivahs l'un l'autre : et sailloyent les
enseignes hors du logis, et les gens armés, à pie et
à cheval : et ,.à ce que j'çtitendi depuis , ce fut par
les chevaucheurs, qui veirent sailHr ceux de Gand et
leur charroy, se mettans en ordre autour de leur
vileCO pour venir combatre leur signeur : dont mes-
sire Louis de Mamines fit le vray raport , comme
vous orrez cy-apres. Celuy jour, environ une heure
après midy, le duc (qui fut averti que les Gandois à
tout effort estoyent issus* de Gand pour verjir leur
signeur assaillir et combatre ) se mit aux champs , les
archers à pie, et les autres à cheval : et fut le champ
pris entre Ruplemonde et Vasselle ; et laissa le duc
aprocher les Gandois, et venir jusques au vilage, et
lé plus-avant que foire se peut.
Le comte de Sainct-Pol et messire Jehan de Crouy eurent la première écarmouche : et le duc de Bourgongne envoya le duc de Cléves et sa compaignie tenir le visage à la venue de Themesie, où l'on disoifc que s'estoit assemblé grand nombre de Gandois : et doutoit on qu'ils ne vinssent à puissance de costé, ou par derrière; et à çeste cause fut mise la bataille du duc ,. par deux ou trois fois , à rechange de place. Là fit le bon duc chevaliers, de sa main, l'infant Jehan de Portugal, fils du duc de Coïmbrgs; Philippe Pot, signeur de La Roche; Guillaume Kaolin, signeur de Beauchamp; Guillaume de Sainct-Songne^ Michau
(0 Autour de leur vile : Tout ce récit semble invraisemblable , parce que l'armée du duc de Bourgogne étoit alors à huk grandes lieues de Gand. II paroît , suivant l'ancien commentateur, qu'il s'agit ici de la Tille de Tamise. *
fr
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de CHangy, Anthoine et Philippe, bastards du duc Anthoine de Brabant, et moult d'autres. Là vey je messire Louis de La Vie vile, sigtoeur de Sains, relever bannière : et le présenta le "roy-d'armes de la Toison d'or : et ledict messire Louis tenoit, en une lance, le pennon de ses plaines armes ; et dît ledict Toison: a Mon tresredouté et souverain signeur, voycy vostre « humble suget messire Louis de La Vie vile, issu d'an- « cienne bannière à vous sugettè : et est la signeurie « de leur bannière entre les mains de son aisné : et « ne peut ou doit, sans méprendre, porter bannière a quant à la cause de La Vièvile, dont il est issu : « mais il a par partage la signeurie de Sains , ancien- « nement terre de bannière. Parquoy il vous supplie <c (considérée la noblesse de sa nativité, et les services « faicts par ses prédécesseurs) qu'il vous plaise de le « faire banneret, et le relever en bannière : et il vous « présente son pennon arinoyé , suffisamment acora- « paigné de vingt cinq hommes-d'armes pour le moins, « comme est et doit estre l'ancienne coustume. » Le duc luy respondit que bien fust il venu, et que voulon tiers leferoit. Si bailla le roy-d'arroes un couteau au duc, et prit le pennon en ses mains : et le bon duc, sans oster le gantelet de la main senestre, feit un tour au tour de sa main, de la queue duv penndïi : et de l'autre main couppa ledict pennon, et demoura quarré ret? la bannière faicte, le royd'armes bailla la bannière audict messire Louis, et luy dît : « Noble chevalier, recevez l'honneur que vous « fait aujourdhuy vostre signeur et prince; et soyez « aujourdhuy bon chevalier, et conduisez vostre ban- « nière à l'honneur de vostre lignage. »
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Ainsi fut le signeur de Sains relevé «n bannière : et prestement se présenta messire Jaques, signeur de Harchies, en Hainaut: et porta son pennon suffisant ment aeompaigné de gens-d'armes , siens et d'autres , qui lacompaignoyent. Celuy messire Jaques requit à son souverain signeur, comme comte de Hainaut, qu'il le fist banneret en la signeurie de Harchies; et, à la vérité, bien luy devoit estre acordé: car il estoit un très vaillant chevalier de sa personne, et avoyent luy et les siens honnorablement servi en toutes 'guerres. Si luy fut acordé : et fut faict banneret, celuy jour, le signeur de Harchies : et de ces deux bannières je fay différence, d'autant que l'un relève sa bannière, et l'autre entre en bannière : et tous deux sont nouveaux bannerets celuy jour, comme dict est; et ayvoulon tiers ceste chose escri te, afin que ceux qui âpres viendront sachent ce que j'ay • apris et compris des cérémonies appartenantes à* noblesse, pour en cueillir le fruit, et laisser le mauvais.
Ainsi se firent chevaliers et bannières : et le comte
de Charolois faisoit chevaliers en sa première bataille,
et aprenoit œuvres de prince à faire. Là fit il cheva- .
lier Jehan de Rossimbos, signeur de Formelles, son
second chambellam , et Baudoin de Noyelles, son mais-
tre-d'hostel ; et moult d'autres dont il ne me souvient.
Le comte d'Estampes, et messire Anthoine, bastard
de Bourgongne, tenoyent une moult -grosse prriére-
garde, ainsi que sur costiére, pour joindre et pour
secourir, si besoing faisoit; et, comme dict est, sur
Tavantgarde cheut l'écarmouche, et se trouvèrent les
Gandois en moult-grand nombre.
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Si commencèrent trompettes à sonner, artilleries à poudre de toutes pars à tirer, et archers à huer, à marcher, et à tiiffer de moult-grand courage : et s'avança messire Jaques de Luxembourg cheyaleureusement, sur un coursier bon et puissant; mais le cheval fut abata sous luy par les Gandois,/ et y eut de grandes armes faictes à le secourir et recourre. Fièrement fut la première pointe combatue : mais les Gandois ne peurent le traict ne le faix des gens-d'armes«portér ne souffrir : et se mirent à la fuite et desroy, et se dirent les derniers et seconds à fuïr, de l'éffrôy des premiers. Advint que niessire Cornille , bastard de Bourgongne, quand il veit les Gandois branler, se déroba de la bataille où il estoit aveques le duc son père , et fut suyvi des jeunes gens de sa chambre en petit nombre : comme Jaques Dorsan , Pierre Chenu , Tierri de Charmes, Jehan de Longchairtp, et de peu d'autres; et vint passer le chevalier à un passage, où il rencontra les Gandois à grosse flotte, qui s'en fuyôyent ensemble et serrés. Si ne regarda pas le noble chevalier quel nombre et quelles gens : mais coucha sa lance, et les rompit, et en abatit plusieurs de celle rencontre : et fut suyvi courageusement des nobles hommes dessusdicts. Mais ainsi avint que Fortune (qui a les yeux bandés, et qui ne congnoit ne veut grand ne petit congnoistre, ains de sa perverse condition, et propriété irraisonnâble, ressemble l'aigle ou l'oyseaç de proye qui se fiert parmi les coulombs, et ne quiert ne demande que des meilleurs pour Sa pasture et proye), guida la picque ou la lance aiguë d'uri vilain, maudit et déloyal : et fut atteint le noble chevalier en la bouche d'un coup en montant, tel-
lement qu'il eut la teste persee en-dessus , et luy cheut le sang et la cervelle en la bouche , et prestement mourut. *
De grandes armes firent les nobles hommes dessusdicts, et grandes diligences : et moult y eut de Gandois piteusement occis, tant pour la déconfiture que pour la vengeance d'icelle mort : et fut l'endemàin certifié, par gçns à ce commis, que l'on avoit compté sur le lieu plus de trois mille hommes morts. L'honneur, la journée* et la victoire demoura au duc : mais il fit si gfiande perte, à la maison de Bourgongne, en la mort du bastard, que la vengence de cent mille vilains morts à ceste cause ne sauroyent la perte satisfaire. Grand deuil et grand regret fit le bon duc à-part de son bastard, que moult aymoit. Aussi" fit le comte de Charolois, et messire Aûthoine, bastard de Bourgongne, son frère :*et de là en-avant ne fut plus appelé ledict messire Anthoine par son nom, niais bastard de Bourgongne seulement. Ainsi se départit celle journée ; et le corps de messire Cornille fut envoyé à Brucelles, et le fit enterrer la duchesse à Saincte- OouJe, moult-honnorablement : car elle l'aimoit moult pour ses bonnes vertus : et fut mise sur luy sa bannière, son estendard, et son pennon : et depuis me dît Toison d'or qu'il n'appartenoit à homme ces trois choses estre mises en pareure sur sa sépulture, s'il n'estoit mort en bataille : mais bien l'un ou les deux , et non point les trois ensemble. Celuy jour, fut blecé le signeur de Cimay au pie : et messire Jaques de Lalain eut la jatnbe faucee d'une pique : et demeurèrent pour aucuns jours au chastel de Ruplemondè, et jusques à ce qu'ils se peurftit aider.
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Or fut la bataille de Ruplemonde le vendredi : et le lendemain vindrent les Holandois à grand nombre de bateaux, et furent bien trois mille combatans : et les mienoyent et conduisoyent le signeur de La Vére, le signeur de Brederode, et le signeur de Launoy, gouverneur de Rolande ; et fut tresbelle chose à les veoir venir par la rivière de l'Escaud : et ont une maniéré d'aler en , armes et en guerre qui est telle, que tous les jours les nobles hommes ont les cottesd'armes vestues, et portent les bannerets leurs bannières dépleyees , et les autres leurs pennon» armoyés, dépley es : et toute celle guerre , des qu'ils descendirent de leurs bateaux, alérent à pié ou à chariots, en tel estât qu'il est escrit cy -dessus. Assez tost après se partit le duc de Riplemonde, et tira en un gros vilage que Ton appelle Eursel (0 : et là cuidoit trouver les Gandois : mais ils estoyent tellement épouventés de la bataille, que tous ceux de ce quartier là s'estoyent retirés à Gand pour eux garantir : et fit le duc bouter le feu par plusieurs vilages en son pais rebelle, et envoya messire Anthoine, bastard de Bourgongne, le signeur de Bausignies, messire Jaques de Lalain, et les Holandois, au pais des Quatre -mestiers.
Si sceurent les Gandois que le bastard de Bourgongne estoit logé en leur signeurie, comme ils disoyent. Si eut un coutelier qui faisoit couteaux et canivets, à la marque du wibrekin, qui en françois est appelé un foret à percer vin. Celuy coutelier éleva les Gandois. en gfand nombre, et vindrent courre sus auxdicts signeurs, qui se mirent en bataille, ei
(') Eursel t lisez Elu en eh. L.
leur coururent sus ,. et les déconfirent: et moult en occirent et prirent : et les fugitifs de celle journée rencontrèrent les Holandois, qui estoyent logés à Eurselle : lesquels les déconfirent pour la seconde fois celuy jour : et fut pris le coutelier,* et pendu; et de tous ceux que Ton prenoit, on en faisoit justice de main de bourreau : et congnut ledict coutelier, à sa mort, que les Gandois luy avoyent donnée la comté et le païs de Was : mais il en prit piteuse possession. Ainsi faisoit le duc de Bourgongne la guerre contre les Gandois, ses rebelles (0 : et destruisoit son propre païs par celuy accident de sang et de feu : car l'on mettoit ce qui estoit atteint tout à sang et à justice, et bruloit on tout le plat-païs : dont si-grand nombre de. maisons et de vilagep furent ars et brûlés, qu'il montoit en nombre à une grande province : et combien que le duc fust en ce déplaisir et haine contre les Gandois et leurs adherans, toutesfois se tenoyent es bois et es marests plusieurs pauvres gens, et en grande quantité, qui se venoyent rendre à la mercy de leur prince : et il leur pardonnoit libéralement, et les-envoyoit à sauveté , selon qu'ils se rendoyent.
(0 Ses rebelles : ces deux mots sont supprimés dans l'édition publiée par Laurens. On remarque encore , au revers de ce feuillet , <pe, dans le titre du chapitre xxyi, le même éditeur a remplacé la phrase suivante : et comment les Gandois continuèrent en obstination et rébellion, par celle-ci ; sans toutesfois riens prouffitcr. Voyez, à ce sujet , l'Avertissement placé en tête du tome ix. ( Note du Libr.-édit. )