CHAPITRE XXVI
Comment le rojr Chartes septième envoya ses ambassadeurs vers le duc de Bourgongne et les Gandois y pour cuider faire paix entre eux; et comment les Gandois continuèrent en obstination et rébellion.
En ce temps le roy Charles ( qui desja avoit fait sa conquest£ en Normandie, et desiroit de retourner en Guienne et en Bor delois contre les Anglois , et en cette guerre soy servir du comte de Sainct-Pol, et d'autres gens - d'armes qui estoyent ensongnés en la guerre de Gand) envoya son ambassade devers le duc, après en avoir esté requis et supplié par les Gandois , se trouvans mal de leur folle emprise; et députa chef d'içelle ambassade le comte mesrafe de Sainct-Pol (combien qu'il fust en l'armée, comme dict est), le procureur du Roy, et maistre Guillaume de Pouppincourt Si vindrent devers le duc en son pais de Was, et là où il estoit logé aux champs, et les receut le duc moult - honnorablement : et, après avoir ouy leur «commission , il fut content que/ lesdicts ambassadeurs allassent à Gand, et veissent et ouïssent les raisons de ses ennemis : mais le comte de Sainct-Pol n'y voulut point aler. Si alérent le procureur du Roy et ledict de Pouppincourt celle part, et furent. bien re« cueillis des Gandois de prime - face , pource qu'ils cuidoyent que le Roy les envoyoit devers eux pour
embracer leur faict contre le duc. Si firent plaintes injuriables des termes que leur avoit tenu leur comte; comment il leur avoit voulu rompre leurs privilèges et franchises, et mettre tribut sur le sel : comment il leur avoit leurs bourgeois pris et occis, et exécutés d'espee et de corde, par main de bourreaux et autrement : comment il bruloit et exiloit les maisons et les demourances de leurs sugets et bourgeois , et leurs héritages : et sembloit, à ouir leur proposition et remonstrance, que le duc eust grand tort, de retour, qu'il ne souffroit les signeurs de Gand possesser âigneurieusement du droit et signeurie de comte, comme si eux-mesmes fussent signeurs et propriétaires* ou voisins de leur prince : et congnurent asseztost les ambassadeurs du Roy leur rébellion et vou- Joitfé , combien que , comme sages , ils entendirent Je proposé des Gandois froidement, et par plusieurs journées.
En ce temps s'estoit tiré le duc à Vasmustre, un gros vilage qui sied sur l'Escaud (0 : et fut envoyé de là le corpte d'Estampes faire une chevauchée par Je païs; et fit ce jour une si-grande chaleur de sou- Jeil, que plusieurs des chevaux de la compaighie du comte moururent- celuy jour. Le comte fit rompre plusieurs boulovars faicts par les Gandois, et vint instituer devant Morbecque : mais il trouva que les Gandois avoyent fortifié le vilage (qui est clos de Hiarests et de marescages), et avoyent enclos en leur fortification l'abaïe de Los (a) en Flandres, qui est une grosse abaïe de l'ordre de Cisteaux, et n'â^oit qu'une entrée , bien barrée , et fossillee de grands
(0 Sur l'Escaud t lùez sur la Dorme. — (*) Los , lisez Baudeloo. L.
fossés, et de pertuis tout à l'en tour, à manière de j>& ges, pour garder que l'on n'y peust aprocher à cheval: et s'estoyent les Gandois de là*environ retirés en ce lieu en grand nombre, et le deffendoyent d'artillerie et de puissance. Si ne fut point le comte conseillé d'assaillir le vilàge : ains s'en retourna, luy et sa compaignie, moult -grevés de la chaleur.
Le l'endemain y fut envoyé le comte de -Charolois, noblement et puissamment acompaigné du duc de Cléves, et d'autres princes et signeurs : et certes la chaleur du jour fut si- grande et si -extrême, que je vey pescher l'eaqe troble aux salades , et boire ï'eaue -d'un fossé, et le puiser jusques à la boue :*et moururent gens et chevaux de chaud, comme le premier jour. Le comte vint devant Morbecque, et trouva le lieu fort, et gardé comme il est dit dessus. Si fut pris conseil par les princes et signeurs : et furent tous d'opinion que l'on s'en retournast, sans autre emprise faire pour celle fois : et pen&oyent et pesoyent la personne du comte et sa première course. Mais le jeune prince tenoit opinion contraire , et disoit que les vilains \, ne leur fort lieu, ne faisoyent point à craindre : et se mit en tous les devoirs que vaillant prince se peut mettre. Mais les signeurs d'Âuxi et de Formelles luy remonstroyent qu'il se contentast de l'opinion des sages capitaines expérimentés que le duc son père avoit envoyés aveques luy ( comme le signeur de Ternant, de Creqqi et de Humiéres); et qu'il ne fist pas chose parquoy Ton dist ( s'il en mesflrvenoit) que par sa jeunesse et verdeur il eust mis le cas de son père en danger. Le comte ne se vouloit contenter, et bien luy sembloit bonne l'exe-
D'OLIVIER DE LA MARCHE. * If3
cution à cela : et, au moins, requeroit qu'il couchas t celle muet devant les ennemis , et que l'on renvoyast querre de l'artillerie, et gens (simestier faisoit) pour assaillir le vilage le l'endemain au matin/ Mais le conseil ne fut pas de -celle opinion , et s'en retourna le comte sans autre exécution : dont il larmoyoit de dépit et de courage ; et s'il n'eust douté la désobéissance du duc son père, il ne s'en fust pas ainsi revenu.
En celuy lieu de Wasemustre revindrent les ambassadeurs du Rpy, et fut le bon duc bien-joyeux qu'ils congnurent la grand déraison des Gandois. Si se partit le duc de Wasemustre, et chevaucha par Jes païs de Flapdres, à grosse armeè et en grand ordre, et faisoit tout brulèr et dèstruire : et venoyent pauvres gens du plat-païs en grand nombre, eux rendre à sa mercy : et il leur pardonnoit moultdebonnairement. Au regard de Morbecque, messire Anthoine, bastard de' Bourgongne (qui poursuyvit et déconfit les Gandois au païs de Quatre-mestiers, comme il escrit cy-dessus), entra à Morbecque par le costé de Gand, non fortifié, et dont ils ne se doutoyent: et pilla et brûla le vilage, et rompit tous les forts * et pnehacea les Gandois à Gand \ et enprit et oecît plusieurs : et le duc tira ses gens près d'un vilage nommé Long-Pont (0, près de la rivière de l'Esca%£. Là se logea le duc emmy les champs, en tentes, pavillons et loges faictes : et prit chacun peiné de soy bien loger et mettre à couvert , tant pour la pluye comme pour lé souleil , et pour la chaleur , qui moult fut grand jceUe saison : et tous les
(«) Loa£-Pont, lisez le passage du Long-Pont, près de la Dorme. 10. 8
jours, ou bien souvent, se faisoyent courses devant Gand par les <çompaignies : et se le voit I'écariHOuche sur eux à petites çompaignies , pour les cuider tirer aux champs; mais ils se tenoyent en leurs forts et près de leur vile, si qu'on ne pouvoit guéres gaigner sur eux ou profiter à les envahir par telle manière, mais beaucoup perdre. *
Le passetemps pour jeunes gens qui desiroyent d'eux adventurer estoit bel : car il n'y avoit, de l'ost jusques à Gand, que deux lieues, et beau pais: et durant ce temps les Gandois (qui se voyoyent fortserrés en leur vile, destruits par le plat - pais , et chargés du peuple fugitif, femmes et enfans) requirent licence de renvoyer devers les ambassadeurs du Roy , pour rentrer en moyen sur la pacification de ceste guerre. Si retournèrent lesdicts ambassadeurs à Gand ? et finalement acorda le duc une trêve, qui fut prise d'un costé et d'autre pour six semaines seulement , et la trêve conditionnée par la manière qui s'ensuit. Premièrement , qpe si la paix ne se pouvoit trouver durant iceluy temps, les Gandois devoyent payer et satisfaire an duc de Bourgongne tous las interests et despens par luy portés et souslenus à l'occasion de celle guerre, flem, que durant iceluy temps ils ne devoyent amener ou faire amener en la vile de Gand nuls vivres ne renvitaillemens autres que ceux qui y estoyentà l'heure et au temps d? la trêve prise. Item 9 ne pôuvoyent ne devoyent entrer en nulles viles de Flandres , ou des autres pais du duc, sans saufconduit.
Et sur ces poincts leur ftit baillé saufconduit pour cinqirante hommes de la vile de Gand , leurs députés :
D OLIVIER DE U MARCHE. Il5
dont furent les chefs et principaux maistre Gilles
Boudin et nia^stre Açtthoine Bovin : et ce pour venir
àllsle, où journée Jejjr fut baillée ponr journoyer
aveques les commis de-par le duc de Bourgongne,
sous le moyen des ajnbasçadeurs du Roy françois , et
ceux dont ci-dessus est faicte mention. Et avint que
le rpyrd'arme3 de Flaftdres. fut envoyé à Gand pour
porter la trêve, seelee, faicte £t requise à leur re-
quesfe par les ambassadeurs dessiisdicts : et tandis que
l'officier d'annes aloit parler à ceux qui la vile gou-r >,
vçrnoyent ? un grand nojnbre de garsons et de peuple ,
sans conseil ou autre commission , prirent le varlet
dq héraut ( qqi pourmenojt ses chevaux); et sans
respit , confession, ou autre cérémonie r Falérent
pendre et estfôn'glisr., au contre venge de la mort de
leur coutelier, dont cy-dessus est escrit. O noble et
ancienne gandoise* puissance , pucelle triumphante
devant le pouvoir des hauts roys et princes, par ta
police , gouverne et m^gnificque obéissance, aujour?
dhuy est en grand péril ta gloire , ton renom et ton
pucelage , qui es au pouvoir et dessous les mains de
ribaus , pillars et gourmans npurris et empoisonnés de
vices, $an$ Yergongne , entendement, ou raison;
comme il appert au cas avenu présentement recité,
et dont je plain la peine des lisans , pour la honte des
facteurs, r •
Les trêves criées et faictes , le duc et son armée ' s'en retourna, cessa dp faire la guerre ,* ordonna ses garnisons à Auçlenarde, Courtray, Allost, et en tous les voisinages de G^ncJ ; rompit au surplus son armée, et envoya les gens-d'armes en leurs hostels, et prit son chemin par Terremonde, où il ordonna le bas -
irô MEMOIRES
tard de Boùrgongne, bieri-acompaigné. Messine Adolf de Clévesfut à Courtray, attendant que le mareschal de Bourgongne fust venu aveques les Bourgongnons, si besoing faisoit. Le signeur de Cimay, grand bailly de Hainaut, fut ordonné ea Hainaut, et messire Jaques de Lalain à Âudenarde. Le signeur de Sains et Ânthoine de Wisoc furent à Allost : et Louis r signeur de la Gruthuse, se tenoit à Bruges, capitaine de la vile , là où tnoult-prudemment se gouverna , à l'honneur et profit du duc, et au gré du peuple. Le duc de* Cléves s'en retourna, et remmena les Clevois en son pais. De Teremonde vint le duc à Bruxelles, où il trouva la duchesse et les dames. Si recommença on à faire chères et festeyemens : car le bon duc fut prince joyeux et envoysé "(0 plus qu'autre.
De la, tîra la signeurie à Tlsle. Au mois d'aoust se tenoit le conseil et le parlement pour la paix au lieu de risie , par les ambassadeurs du Roy, entre les commis du duc de Bourgongne et les députés de Gand. Mais finalement ils n'apointérent, et ne firent aucune chose : et se partirent lesdicts députés, sous ombre d'âler remonstrer au peuple de Gand aucuns points qu'ils n'avoyent pouvoir de passer oii acorder, comme ils disoy^ent: et laissèrent l'un des messagers de Gand seulement pour garder leur logis : mais au jour qu'ils avoyent baillé de revenir, ils ne revindrent point , ni né mandèrent aucune chose. Parquoy les ambassadeurs du roy de France, voyans leur obstination et voulonté perverse contre leur signeur , donnèrent sentence par grand avis et délibération , où furent compris les points cy-escrits. Premièrement, con-
(«) Envoysé : gai , réjoui.
damnèrent iceux ambassadeurs les Gandois à clorre et fermer la parte de Gand, par où ils saillirent pour venir mettre le siège devant Àudenarde contre leur signeur : et ce seulement un jour, la semaine , et à tel jour qu'ils firent leur saillie. Secondement , ordonnèrent que là porte, par où ils saillirent pour.* venir combatre leur signeur personnellement à Riplemondç, seroit perpétuellement close et murée». Tjercement, qu'ils mettroyent jus, sans les relever, les blancs chaperons; n'auroyent plus bourgeois forains, et ne feïoyent pluâ bannissemens , sans dire et publier les causes , et pourquoy*. Qu'ils ne creeroyent ou feroyent plus la loy de la vile, par la puissance de leurs niestiers ; mais il y auroit quatre hommts Redonnés par Je duc, comte de Flandres, leur signeur, et par le commun quatre. Ordonnèrent et jugèrent en outre que les bannières, toutes, sans nulles excepter (sous lesquelles ils faisoyent leurs assemblées ) , sçroyent mises en un coffre fermé de cinq clefs* : dont l'une garderoit le bailly , l'autre le premier esche viri , et le grand doyen auroit la garde de la tierce clef: et les autres deux seroyent mises es mains de deux preudhommes éleus par le commun de la vile de Gand : et fut dict qu'ils ne s'escriroyentplus signeurs de Gand. Item , que les houemens , bourgmaistres , esche vins , et les plus notables de la vile, au nombre de deux mille hommes, viendroyent en chemise une lieue hors de ladiçte vile de Gand , crier mercy à leur signeur , et que les, officiers domestiques du duc leur signeur, ne seroyent point sugets à la jurisdictiôn des Gandois, mais seroyent envoyés au duc: et, au regard de la congnoissance que pretendoyent avoir ceux de Gand
Il8 MEMOIRES
sur ceux du pais d'Àllost, de Termôndè et d'Àttdenardef fut appointé et dict.que, dedahs l'an FéVdlu, les ambassadeurs oirdonneroyeht de celle jurisdictidri, si elle demoureroit ou non. Ail regard dés despens qu'avoit fait le duc dé Bourgonghe par leur rébellion^ ils furent Condamnés à déUX. cens* cinquante mille ridées , et jouk* et terme mis polir lès payer. Lesquelles choses le bon duc (qui tôusjours Vôuloit la grâce dé Biieu et du monde pour luy ) acordâ et consentit : mais les Gandois, obstinés en leur perseverâhteinalicé , flirtant dix jours salis acorder bu contredire cèstè senténéé : (et quand les ambassadeurs congnùreht qu'ils n'ftUroyent autre response des commissaires de Gànd> si renvôyéreftt tth héraut au roy-d'ârmes du Roy atttliét lieu de Gand. M&is, nonobstant la eottfe-d'armés des fleurs de lis , il ftit en danger de sa vie, et ne peut présenter ses. lettres : mais fut tout joyébx dWre quitte des màitts des Gandois , et s'en révint sans Sdtre ïefattse faire.
Les ambassadeurs, voyâhs testé' chose , prirent ftlugé an duc de Bourgongàe, et s'en retôUtitérètit en Fiancé; Lés Gandois, obstinés et persévérons , sV mèu^ettt de-rèchef, et firent éapitaïrié de" la vérdé tente un nàirtmé le bâstàrd de Blancî-Esfrain. Cehiy assembla tous les niativais garsonsde Gatià, saillit de la vile, prit Hulst et Ascelfe, et tint à puissance devant la ville d'Allost: et fcpiand messiré Lbnîs de La Viévillé, signeur dé Sains, et ittéssfre Anthôîtfê dé Wisoc (qui avoyent la gardé de lai vile ) , vfrehtiés Gandois venir en si-grand nombre , ils deffehctirérit que leurs gens ne faillissant en aucune manière., et mirent les gardes ordonnés aufc portes et murailles.
d'oliviek de la marciie. ng
Les Gandois aprdchérent la muraille, et livrèrent l'assaut: mais ils furent durement recueillis de traict à poudre, cFarbalestes , de- cûillbux et de* pierres , et ne profita rien leur assaut: ainçois perdirent plusieurs de leuips gens, et furent reculés de l'assaut. Si s'arrestérent Gandois à un boulovart qui n'èstoit pas encores parfaict : et l'assaillirent si fièrement , ^Hie l'on cuida (telle fois fût ) 'qu'ils le deussent emporter et gaigner. Si fut renfort baillé pour lediet boulovart garder , e£ furent Gandois .reboutés à leur honte tl perte : et à la defïénse dudict -boulovart fut tué un eicuyer de la vile de Gand, nommé Lievin d'Esteiani (0 ; mais, combien qu'il fust Gandois, ii n'en tenoît point le parti, et avoit esté nourry page du ài£, et esfcoit en son service et en celle garnison , pour sa première armée , aVeques Jehan de Bosquehusc, et Philippe, bastard de La Viévile, qui avoyent esté nourris ensemble : et fut cestuy assaut le treizième jour de novembre (a).
Ainsi se partirent Gairdoîs de devant ÀUost , à peu de profit, et s'en retournèrent à Gand : et, assez tôst après,, les Gandois saillirent de leur vile, et vindrent à puissance bculler Harlebecquef et autres vilages, au plus-^pres de Couftray. Les nouvelles vindvent an duc de Bourga»gne (qui estôit à l'Isle) que les Gandois estoyent aux champs, et brûlloyent son païs. Si fit partir à toute diligence messire Adolf de Ciévesson neveu (qui pour lors estoit devers luy),,et ce qu'il peut finer et lever de gem^d'armes , tant à la court oomifte awtne part : et à iùuVè dili'geiîce ppursuyvirent
(») D'-E*telam , Ikei de Sieelant, L. — - (2) Novembre 9 lisefc septembre.
les Gandois ; mais ledict messire Âdolf ne les trouva pas : car, si-tost qu'ils eurent leur emprise faicte, ils se retraitant en leur vile, Le bastard de Bourgongne (qui estoit demouré en sa garnison de Terreraonde ) désira de faijçe une course devant Qand. Si fit son apprest le plus-secrétement que faire le peut: mais toutesfois sceurent les Gandois sa venue, et le jour qu'il devoit courir ( qui fut 4e vingtcinqiéme d'octobre) , et firent partir secrètement trois mille hoéimes par la porte qui va en Anvers, et perdirent chemin plus d'une lieue : et le bastard dé Bourgongne vint le grand chemin , à estendard déployé : et trouva les Gandois à si grosse puissance hors de la vile, et en tel ai*roy que sçs gens se mirent en desroy, et ne peurent le faix soustenir : et quand ledict bastard congnut que ses gens ne demandoyent. qu'à eux retirer, il prît vingt lances, et les archers deson corps seulement : et fit marcher contre la vile de Terremonde, le chemin qu'il estoit venu : et soustint en sa personne , aveques les vingt lances, la poursuite des Gandois, qui avoyent grand nombre d'Anglois aveques eux, estans partis de la garnison de Calais pour venir les Gandois servir: et fit sa retraitte si-bien et si-à-poinct , que les Gandois ( qui s'estoyent partis . pour luy clorre le chemin) ne peurent venir à temps: et les, autres Gandois, qu'il trouva devant la vile, le poursuyvoyent aigrement à cheval et à pié, cuidans clorre ledict bastard entre les deux compaignies : mais par bonne conduicte il échapa de ce péril.
Ainsv se continuoit la guerre : et le mareschal de Bourgongne amena les Bourgongnons environ trois cens hommes-d'armes nobles hommes, et grande si-
d'olivier de la MARCHE. 121
gneurie du pais. Si furent mis à Courtray :* ut ledict mareschal ( qui moult sçavok et congnoissoit de la guerre ) sceut et s'apperceut que si tost que les geps du duc faisoyerit une emprise coiitrè ceux de Gand, ils estoyent mansins par lçs cjocfoes des vilagçs, qui avertissQyent de l'un à l'autre. Si s'appensa d'y remédier, et fit une emprise, mandant messire Jaques de Lalain , qui estoit à Àudenarde : et chevauchèrent ensemble et en ordre, et brullérent Escloz (*)«, et tous les vilages de ce quartier : et fit abatre Içs cloches des clochers pour éche ver les dangers dessusdicts , et trouvèrent pletit empeschement : et s'en retourna ledict mareschal à Courtray , et messire Jaques à Audenarde.
Assez^ tost après , le mareschal de Pourgongne fit une course devant Gand : et n'avoit point seulement les Bourgpngnons aveques luy , mais tresbonne bande de Picards et de Hannuyers, que conduisoyent les signeurs d'Emeries et de Miraiimont , messire Gauvain Quieret, et autres : et en bel^ ordre chevaucha le mareschal devant Gand, et mit ses coureurs et ses ecàrirçoucheurs devant, pour cuider attraire les Gandois : mais ils se tindrent en leurs forts, si que peu pouvoit on sur eux ^profiter. Si prit conseil de remettre les compaignies au retour : et quand les Anglois, qui lors estoyent au service de ceux de Gand , comme dict est, les virent ainsi retourner, ils sortirent dehors, et aveques eux aucuns des Gandois à cheval; et pouvoyent estre cinquante combat an s, gens de faict : et ne pourchaçoyent point la compaignie ( car elle leur estoit trop forte, et l'ordre de Parrieregarde bien gardé); mais'penSjOyent bien qu'aucuns çompaignons s'ecar-
(0 Escloz , lisez Redoo » ville située, entre Gand et Bruges.
teroye&t à petite coippaignie, pour gaigner. Ce qui a vint : car dotfze archet» s'estoyent écartés, et se trouvèrent enclos des Gandois, assez près d'un pont que les Gandois avrfy^hi gaigné sur $uX» §i ruéi?fcnt les douze archers bandèrent pie à terre, et se trouvèrent dos contre dos, et tirèrent de leurs flèches,, qui Macèrent te cheval d'un Anglois : lequel cheval de FAnglois'de la bleceure recula par les Gandois, si qu'il rompit la presse; et quand les archers se virent dépressés, ils chargèrent hardiment , si qu'ils reculèrent les Gandois et les Anglois* Si s'avisa l'un des douze archers d'un cornet dfc châcô qui pendoit à son col , et sonna haut une fois ou deux , comme s'il appellast secours. Les Gandois (qui cuidoyent que le secours fust près, et qu'il ne faloit que l'appeler, ainsi qu'ils avoyent ouy ) se mirent à la voyê* et laissèrent les archers, qui prestement réparèrent le pont , et se remirent en ordre : et finalement je n'ay point sceu que les douze archers perdissent aucunç chose ( fust cheval ou autre chose ), ne que nul d'eux eust bleceUre ri'inôon ventent qui -à rariientevotr face : et ainsi s'en revindrent à Cotartray. Et ay récite céste aveuture pour ramèntevoir le bien-fatet du petit et du grand, <et aussi pour momtrer à *ous gens-d?arn*esq«ue peu avient que viles, •chasféaux ou gens soyent pris ou rués jus (0, tafrt qu'ils se veulent deffendre.
Le second jour de décembre , messiffc Philippe de Lalain, un jeune dhevaiier frère de messire Jaques , fct lequel se tenoit aveques son frère ten la garnison d'Aude>parde , désirant de soy avanoer et faire cflngfioistre, éleva, grande partie de la garnison, et 4to-
(0 Rués jus : mis à bas , renverses.
DOLIVIER DE LA. MARCHE. I2t3
treprit une course devant Gattd , le plus*secrétement que faire peut ï /nais lêfc Gandois aVoyent tant d'admis et d'e$pies par toutes les viles et pâPle pais, que l'on pouvoit peu faire de chose dont ils lie fussent avertis. Si ftit niaUs.uy (0 en son emprise, et saillirent les Gandois à-grossé puissance, et mirent embusdbes sur le passage* qu'il devôit passer. Mais ainsi avilit qu'uh pSagfe de. te cbimpaignie dudict messire Philippe quefoit son liiaistre, qui êstoit devant, dû nombre de$ chévaucheurs. Ledict page faillit de trou* ver son nWûstre , et passa tout outre lesdicts chévaucheurs, et trouva lés âguetteurs des Gandois qui le prirent, et luy coudèrent la gorge : et le trouvèrent mort sur le chemin les gens dudict méssire Philippe, et conghurent bien que les Gartdoîs estoyent aux champs. Si s'àrrTestértent, et firent arrèster la compaignie : et quand Gandois s'appercéUrent qu'ils ne marchoyent plufc-âvant ,**$i se deaembiischérent à si-grosse cotâpaignié, que bèsôittg fut à fâ garnison de retourner : et fut mattdé à messirè Jaques de Làlain qu'il sailfist, pour son frérè secourir. Ce qu'il fit : et recueillit ses gens , et lèfc mit en bataille devant les Gandois. Hfflds il esttnt si-tard, que la nuict départit les compaigfthèfc '; et S'en retourna messire Jaques à Audenarde *: et les Oandoif couchèrent en une âbbaïe (*) près de fà, et dévâttt le jour $é partirent, et s'en retournèrent à Gànd.
En cëlùy ten'i'pé , te bastàrd de Bourgongne , luy è&fcnt à Terremondé , eut moyen de parlementer se* crétertreht à un qui estoit chef desdicts Anglois, et
(0 Mattffty: mal suivi. ^- 00 En une abbaie : Pabbayè d'Ecnam.
se nommoit Jehan Fallût, moult subtil homme dé guerre, et avantageux, Cçluv Jehan Fallot remonstra à ses compagnons qu'ils ne pouvoyent avpir honneur de servir celle commune contre leur sigrieur, et aussi qu'ils es toy en t en danger de ce puissant peuple, et que communément le guerdon de peuple (0 est de tuer et assommer ceux qui mifux lç servent; çt sibien leur remonstra Jeton Fçllot , qu*il convertit bien cinquante Anglois des plus-^ns-de-bieQ : jet un jour, sous ombre d'une emprise contre Içs Jîonrgongnons, ils s'en vindrent à Terrempnde rendre à mondict sir gneur le bastard, qui moult-bien les reoeut, et leur bailla logis, et ordonnance telle qu'ils en furent bienr contens. *
Tost-apres, ceux de la verde-tente, et autres Gandois, firent une rese (a)#ur les marches de Hainaut, et dedans le pais pillèrent, briillérent et firent moult de maux, et disoit on qu'ils estpyent de huict à neuf mille hommes; et certes lesdicts Gandois avoyent grand avantage : car il estoit y ver, et avoit gelé : et les Gandois estoyent à pié, et aloyent par fossés et par marescages : ce que gens-de-cheval ne pouvoyent faire. Si fut averti le bastard de Bourgongn.e dp feur retour et de leur passage, et pourtant se partit de Terremonde en bonne ordonnance et fcrdre , et leur vint à-1'encontre sagement, les prenant à son avantage : et porta ausdicts Gandois tresgrand dommage, et en occît plus de cinq cens , et leur- recouit (3) leur prdye : mais pour l'avantage de la saison, qui faisoit pour eux, il ne les peut deffaire de tous poincts. Ce
(0 Le guet don de peuple : la réc mpense que donne le peuple. — (>) Rese : expédition militaire. — (3) Recouit t qj\ rescouit : recouvra.
d'olivier DE LA MARCHE. 125
qu'il eust légèrement fait , si«c*teust esté temps chevauchaWe. A celle rencontre ^s'éprouvèrent moult - bien les Ànglpis, nouveaux Boilrgongnëns : et monstrérent, celle première fois, qu'ils Vouloyent loyalement servir, et tenir le parti qu*ils avoyent pris. En ce temps les Gandois envoyèrent devers le comte d'Estampes, luy requérir qu'il leur injpetrast saufconduit devers le duc, pour avoir lieu de traitter aucune paix. Ce qui leur fut acordé : et fut journée prise à Bruges , où fut envoyé; de-parîe duc, ledict comte d'Estampes, et gens da, conseil : et, pbur les Gandois, un chevalier nommé messire Jehan de Woss, et Le prieur des chartreux : mais celle journée ne peut prendre effect, à la defîaute des Gandois : et quand ledict prieur et le chevalier, qui estoyent là envoyés de-par ceux de Gand , virent l'obstination , l'outrecuidance , et le mauvais et déréglé courage des Gandois , ils ne voulurent plus retourner à Qand, et demourérent à Bruges.
Le mois de février suyvant $ environ le dixseptiéme jour, tes Gandois furent avertis que le mareschal de Bourgongne et la plus-part des grans capitaines estoyent à l'Isle .devers le duc , et n'ëstoyent pas a Courtray. Si firent une Hssue de leur vile, à grosse compaignie, et marchèrent contre Courtray : et n'en soeurent ceux de la gai*nison nulles nouvelles, jusques ils virent la-^fumee, et le train, à près d'une lieue dudtct Courtray. Si se partirent les plusieurs sans ordre et sans commandement , et tirèrent au - devant des Gandois. lia* fut Tecarmouche bien faicte, et bien ecarmouchee : mais les Gandois ( qui moult estoyent puissans ) gaignoyent tousjours place : et non-pour- *
J2Ô y MEMOIRES
tant firent à recajrmouchf les Bourgongnons bien leur devoir : et en y eyt, arrçher^ et bûmmes^d'armes ,#qui mirent pie à terfle ; et si ce n'eussent e$té Jes sages gens-d'armes, q^\ avoyent veu de |a guerre, qui les firent remonter, et qui soustindrent jpsques ils furent remontés, certes il y eust eu grande-pèrte : et toutesr fois il -y en demeura, mais en petit nombre. Si se retrait Ja garnison , et les (Jandois, marchèrent tousjpyrs jusques aux barrières, et à l'entrée des faux*» bourgs. Là s'arrestérept hommefr-d'arnies et archers, qui def fendirent lediçt faubourg : tellement que les Çîandois s'en partirent sans rien foire de leur profit, et eurent grand nombre de gens morts et blecés. Moult se firent d'emprises et de rencontres, celuy yver, d'une part et Vautre, et tant que de tous je ne puis avoir l'entendement, ne |a mémoire : mais je recite vQuIontiers ce que j'en puis sçavqir, en continuant mon oeuvre. r
Le second jour de mars, le bastard de Bourgongne de gayeté de cueur partit de Terçemonde , et fit une chevauchée par le païs, tant en intention de rencontrer les ennemis ( s'ils estoyent par bonne aventure aux champs), comme aussi pour donner crainte aus* dicts ennemis, et rompre Jeurs emprises et courses; par 'lesquelles le païs de Flandres, et lenviroo, avoit moult à porter et souffrir, Si.avint, par bonne aventure, que les avanceurs dudict bastard rencontrèrent les Gandois i qui de rien ne s'en doutoyent , et re* tournoyent en leur vile, à tout butin et proye, qu'ils avoyent pillé et robe celle nuict par le païs. Le raport faict , le bastard de Bourgongne donna dedans, sans les marchander : et moult en oecît et prit; et
d'olivieii de la Marche. t %n
touqouçs pcrdpyçnt les Gandois, et tousjours leur croissoit le cueur et la h*inç qu'ils avoyent contre leur signeur,
Ainsi se passa çeluy y ver , à courses et emprises de
guerre d'une part et d'autrp : et, le çinqiéme jour de
mars, la duchesse de Bourgongnevse partit de l'Islp
pour aler à Bruges. Si en furent ïes Gandois avertis *
et par naiot mirent une grosse embusche entre Bruges
et Jlollers , fct Broussales , en pais* couvert 2 qui test
ym d'upe grande plaine que l'on nomme Burles-
cans (0. Mais la duchesse, avertie, ne prit pas le
, grand-chemin acoustumé, ains se fit conduire par la
basse Flandres, et ala à Bruges sau veinent : et d'icelle
emprise ayint que messire Symon de Lalain, estant à
J'Esçkise, et sachant que la dame devoit passer, pour
échever (a) le danger et le péril d'elle et de sa corn-
paignie, se mit aux champs, à estendard dépleyé, et
à bonne puissance de gens-de*cheval : et y estoit en
sa personne le signeur de Maldegam. Celuy signeur
chevauchoit devant, pource que luy et ses gens sça»
voyent le chemin et adréce comme ceux qui en es*
toyent. Si avmt que ce jour le temps estoit noir,
chargé d'Une grande bruine : dont ils s'embattirent (3)
au danger de l' embusche, avant qu'ils s'en sceussent
percevoir. Si fut le signeur de Maldegam prestement
assailli : et, quand messire Symon .entendit l'affaire
en quoy estoit le signeur de Maldegam, il fit ses ar->
chers descendre : et luy-mesmese mit avequesyet vint
moult-courageusement au secours de ses compaignonss
mais les Gandois (qui grand nombre estoyent) l'en-
(0 Uurlesçqns , liiez B¥ScaniTvelt. h. -^— (») Echever : éviter. — (3) S'cmhttHrvnl ; a* précipitèrent.
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cloïrent de toutes pais. Vaillamment sedeffendit messine Symon et ses gens, et moult-bien se prouva de sa personne : et ses hommes - d'armes ( qui estoyent à cheval) se fourrèrent dedans les ennemis, sans peur et sans crainte : et si-bien se maintindreiït ( combien que les Gàndois estoyent quatre pour un ) qu'ils rompirent la presse, et se rassemblèrent ensemble : si que les Gandois furent contens de les laisser paisibles; et fut Pecarmouche si fièrement combatue, que l'estendard dudict messire Symon fut abatu, et perdit, mors sur la place, quatre hommes d'armes, et douze ou seize archers : et firent les Gandois moult-grande joye et moult -grand hu (0, de Testendard qu'ils avôyent gaignè : et, dedans brefs jours âpres,' prirent Englemonstier 00, et y firent moult de mau? et de dommages.
A la requeste des Gandois se tint une autre journée en espérance de paix, au lieu de Seclin, près de Plsle : et là fut^pour le duc de Bourgongne le comte d'Estampes, et le conseil de vingt députes pour les Gandois : mais rien n'y fut faict ny conclu qui tournast à aucun effect. En celuy temps un compaignon françois ( qui estoit venu servir les Gandois pour pecune) nommé Pierre Moireau, pour son commencement fit une eip prise : et emmena foison de Gandois courre devant Terremonde, et fit ses ordonnances , et marchèrent Gandois en moult-bel ordre : et le bastard de, JJourgongne , averti, saillit hors de ladicte vile de Terremonde,, et les rencontra glus-tost qu'ils ne cuidoyent : et finalement les Gandois furent dé-
(0 Ha : cri. — (*) Englemonstier : c'étoit une grosse bourgade entre Courtray et Bruges , <jui appartenoit alors au comte d'Etampes.
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confits : et les chacea le bastard jusques aux barrières de Gand, tuant, prenant et méhaignant (0 ses ennemis : et leur fut faict un grand dommage celuy jour» La guerre se continua et exécuta , entre le duc de Bourgongne et les Gandois, fiére et cruelle : car ce que lesdicts Gandois prenoyent de Bourgongnons et de ceux du parti du duc, ils les mettoyent à l'espee sans rançon et sans mercy : et ce qui estoit pris des Gandois estoit mis à mort , ou par faict de guerre ou par justice, et de main de bourreau : et se passa Tan 5a en telle pestilence au païs de Flandres, que moult en fut de vefves et d'orfelins : et se continua la pestilence et la mortalité à Gand si-grande et si-merveilleuse, que tant d'hommes, de femmes et d'enfans moururent en celuy temps à Gand de maladie et d'epidkftie , que c'est une merveille du nombre : et m'en tay, en doute d'estre repris.