‹ Les mémoires de messire Olivier de la Marche, augmentés d'un Estat particulier de la maison du duc Charles le Hardi, composé du mesme auteurChapitre 9 sur 45 · CHAPITRE XXVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVIII

De la bataille de Gavre , gaignee par lé duc de Bourgçngne sur les Gandois ; et comment paix futfaicte entre luy et eux.

Si lairrbns un pdt à parler des Gandois, et retournerons au siège. Et fut vray que quand le capitaine de Gravre se fut parti du chastel par la manière dessus - escripte , ceux qui demourérent audict chastel

commencèrent à murmurer et à s'ébahir : et disoyent que leur capitaine et autres leurs compaignons les avoyent trahis et abandonnés , et commencèrent à parlementer : et aucuns se voulurent avaler par là muraille, pour eux rendre à nostre parti : et, pour abréger, se rendirent à la voulonté du duc de Bourgongne. Si furent tous .pris et emprisonnés, et le chastel saisi , qui à la vérité n'estoit guéres empiré de l'artillerie : car les murs sont bons, et de pierre de taille : et ce qui plus les grevoit furent mortiers et engins volans, dont ils furent baudeinent servis.

Le Tendemain au matin furent tous pendus iceui GandoU, et autres tenans leur parti : car il y avoit des Ànglois aveques eux , et aucuns fugitifs crimi* nels des pais du duc , et nommément un trompette nommé Aloguet, qui. a voit servi le bon chevalier (que Dieu absolve) mêfeire Jaques de Lalain : et se partit de luy pour ses démérites. Ainsi fureiît pendus ceux qui furent trouvés au.^hasteau de Gavre, et fut par un mardi vingt deuxième de juillet : et estoit si matin, que les plusieurs qui regardoyent faire la justice n'avoyent point encores ouy de messe : et ainsi et à celle heure que l'on pendoit ledict^loguet, et ainsi que le dernier de tous, à mon avis bien quarante, vindrent nouvelles, à petit effray , que les Gandois astôyent issus de Gand pour ^venir combat re leur signeur. Si courut chacun aux armes: et fut ordonné messire Symoir de Lalain pour aler au-devant à cinquante chevaux, pour veoir leur convive. Ce qu'il fit bien : et de lçur estât et maintien fit ce jour par plusieurs fois Savoir, comme celuy qui bien le savoit faire, et qui se congnoissoit au mestier.

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Ordonnances furenjt faictes, et premièrement prit l'a vantgarde place, que çonduisoit le mareschal de Bourgongne et le signeur de Cimay : et furent aveqtfes eux de grands signeurs et de grands personnages de Bourgongne, de Picardie et de Hainaut : et furent d'icelle a vantgarde envoyés devant, comme sur un'aelle, à la main dextre, les signeurs de Beauchamp et d'Espiry", qui avoyent en charge cent lances de Bourgonghons, ou environ. A la main senestre, tirant à la rivière de l'Escaud , fut une autre aelle d'environ mille archers de pie : et les çonduisoit messire Jaques de Luxembourg, et entre ces deux compagnies estoit un comte de Petitepierre , alemand, <pui estoit venu servir le duc en icelle armçe, et avoit cent chevaux, et non plus, tant hommes -d'anges comme cranequiniers. En l'avant -garde furent bannières dépleyees, et toutes enseignées et pareures, à qui mieux mieux : et plus-derriér#estoit la bataille , où estoit le duc de Bourgongne, le comte de Charolois son fils, le comte d'Estampes, messire Adolf de Clévès, messire Jehan de Coïmbres, le bastard de Bourgongne, et moult d'autres grands personnages,. Là furent bannières dépleyees en grand nombre : et portoit. le signeur de Haubourdin la bannière du duc, et le signeur de Crévecueur celle du comte de Charolois. Bertrandon portoit le pennon, et Hervé de Meriadet portoit Pestendard. Ce jour, furent moult de chevaliers faicts, comme messire Jaques de Luxembourg , Tibaut de Neufchastel, maréchal de Bourgongne; Louis, signeur de La Gruthuse, qui ce jour fit l'arriéregarde, à grosse compaignie de Flamans et autres. Là furent chevaliers les signeurs de Rougemont» de Soye, de Rupt,

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et le signeur de Goux (qui depuis fut chancelier de Bourgongne); le signeur de Chandivers, Tristan de -1 Toulongeon, signeur de Soey; et si -grand nombre r d'autres , que je ne sçay le tout ramentevoir. — Si lairrons à parler de l'ordre de la bataille , et re- •■ * viendrons à l'exécution : qui fut telle , que messire k Symon de Lalain ( qui conduisoit les chevaucheurs ) chevaucha le plus - diligemment , et par le meilleur ordre qu'il peut , contre les ennemis : et rencontra en sa personne les chevaucheurs gandois, et venoit, tout ^ devant , Jehan Ost, anglois, qui avoit promis de ^ mettre aux champs le peuple gandois. Ledict Anglois * Jeva la main en signe de seureté , et s'avança audict messire Symon, et iuy dît : « J'ameine les Gandoi$, « comme je l'ay promis. Si me faictes conduire au duc a de Bourgongne : car je suis son serviteur, et de son « parti. >j Messire Symon bailla deux hommes , qui PAnglois Conduisirent à sauveté ; et Jehan Van Nielle (qui conduisait les chevaucheurs gandois) et leurs gens-de-cheval marchoyent, et gaignoyent tousjours place sur messire Symon de Lalain , qui les faisoit ecarmoucher en retrayant, et en tirant hors du grand chemin, couvert d'une grosse haye; et par celle haye ne pouvoyent veoir Gandois les batailles , ne les gensd'armes.

Si cammencérent Gandois à passer au champ , à pie et à cheval;' et se mettoyent ces picquenaires (0 : en bataille., et en peu d'heure se trouvèrent si grand » nombre et si serrés , qu'à grand'peine voyoit on le & jour par entre les picques et les glaives : et avint et* que Jehan de La Guysele , un escuyer de Hainaut , en

W (') Picquenaires : soldats armés de piques.

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ecarmouchant sur les Gandois de cheval chargea $ur un homme -d'armes; mais la gourmette de son cheval rompit, et ainsi ne le peut tenir qu'il ne fust des gens-de-pié pris, enclos et assommé. Là aborda l'artillerie des Gandois : et par trois fois et à trois reposées marchèrent les Gandois , gaigqant place et champ sur les ecarmoucheurs : n'onques les batailles nç les ordonnances ne se bougèrent. Bien fut vray que le marëschal de Bourgongne manda au signeur de Beauchamp et au signeur d'Espiry qu'ils reculassent leurs enseignes et leurs compaignies, pour plusavant attraire les Gandois : mais le signeur de Beau* champ respondit que l'on l'avoit trop avancé pour* reculer ; et combien que la response méust de haut et vaillant courage , et que tout bien prist de celle chose , si fut il conseillé de prier mercy au duc, de la désobéissance qu'il avoit faicte à son mareschai : et ce veuil je bien escrire pour monstrer aux jeunes gens qui mes Mémoires liroitf que, selan l'arbre de bataille , nulle chose n'est extimee bien faiçte , contre le commandement du chef ne de ses lieutenans.

L'artillerie des Gandois tiroit à grand'force. Si fut avisé d'envoyer de la légère artillerie Rêvant les premières compaignies : et si-tost que ladicte artillerie fut assise et qu'elle commença à tirer , les Gandois s'ouvrirent, et se déreiglérent de leur ordre. Si chargèrent les signeurs de Beauchamp et d'Espiry dédans moult- vivement. Là fut chevalier messire Philippe de Lalain , frère du bon chevalier messire Jaques, dont cy-dessus est assez esc rit : et à celle charge fut tué d'un canon un escuyer bourgongnop , nommé Jehan

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dePoligny. Or reviendrons aux mille archers qui es* toyent à pie , sous la conduite de ôiessire Jaques de Luxembourg, nouveau chevalier. Le chevalier et sa bande marchèrent et coururent au - devant de leurs ennetfiis moult vaillamment, crians et tirans de force et de courage : et 9 à la vérité , là chetit la grande puissance des Gandois : car tous tirèrent contre la rivière. Là eut grande presse et dure deffense, et là fut tué dune picque un escuyer flamand, nommé Olivier de Launoy , homme-de-bien , £t*fort-renommé. Là abondit Javànftgarde, les bannières et les éstendars. Si furent les Gandois rompus, et mis en fuite : et s'enfuit Jehan Van Nielle et ses gens-de-cfcèvâl , et nagèrent la rivière : .et là entroyent les Gandois > armés de leurs jaques, haubergeons, panciers et hunettes : et s'aventuroyent de nouer (0, en tel estât, la rivière; mais les archers les tuoyent, noyeyent et assommoyent comme bestes, sans mercy et rançon: et, en nageant para y l'eaue, on les tiroit de flèches, si que peau se sauvèrent par nager.

Le duc de Bourgongne , qui moult estoit loing de Pavantgarde, fit crier Nostre- Dame! Bourgongne! et marcha aveques sa bataille : et furent les archers mouk-travaillès d'avoir si-loing marché à pié : et furent les bannières et les enseignes premières sur les ennemis, que les archers de la bataille : et, durant le temps que les premiers estoyent ensongnés à ceux qui avoyent pris le bord de la rivière, une grosse compaignie de Gandois se trouva retraite d'aventure en un preail (0 assez grand et spacieux. Celuy preail estoit clos de la rivière de l'Escaud en tournoyant ,

(0 Nouer : nager. — (a) Preail : pré.

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et par devant avoit une grosse haye d'espines fosselee, et moult forte à passer : et n'y avoit que deux entrées iresestroictes par où l'on peust devers eux passer. Les Gandôis (qui là se trouvèrent bien deux mille hommes, et ne pou voient plus avant eux retraire ne fuir par la rivière), prirent cueur^ et se mirent en deffense moultvigoureusement. Là s'avancèrent messire Pierre de Miraumont, Jaques de Fallerans, Le Moyne de Neuf ville, et autres nobles hommes-d'armes : mais certes ils furent durement recueillis de.picques et de masses crestelees (0 par lesdicts Gandois : et furent leurs chevaux enfondrés et occis, et les hommes -d'armes abatus et navrés moult -dangereusement. Là s'arresta le duc de Bourgongne son fils , et toutes les bannières de la bataille.

Le duc de Bourgongne voyant ses ennemis et re* belles devant ses yeux , donna de l'esperon , sans autre conseil prendre, et entra dedans le preall. Il estoit richement armé et monté , et moult-bel et chevaleureux chevalier : et certes quand les Gandois le virent venir ils le recongnurent , et s'arrestérent tous devant sa noble personne. Mais le venin , confit enlongue obstination qu'ils avoyent au cueur, fut subitement maistre de la raison. Si luy coururent sus moult-asprement : et le bon duc ( qui fut un des vaillans chevaliers de son temps ) se ferit entre eux, non pas comme prince, ou personnage de prix ou d'estime tel qu'il estoit, mais comme un homme chevaleureux, tout plein de hardement et de prouesse; et les Gandois feroyent sur le noble prince, de grand et de félon courage : et luy navrèrent son cheval en

(0 Cresttlecs : armées de dents.

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plusieurs lieux. Là estoit Bertrandon, le peqnon au poing, près de son maistre, pour enseigner et mons* trer le prince, et oit il estoit Là vint le signeur de Haubourdin à tout la bannière ; et Hector de Meriadet à tout ftstendar. Là entra le noble comte de Charolois ( qui moult aigredment chaçoît enseignes et gens - d'armes au secours du duc son père ) , et aborda des premiers en la place , et fut blecé d'une picque au pie, par- dessous. Là vey je messire Ànthoine de Vaudrey donner au travers des Gandois moult-chevaleureusement. Là entrèrent les bannières du comte de Charolois , et des autres princes et signeurs : et sur ce poinct abordèrent les archers de la bataille, qui estoyent venus à pie, et de loing. Si commencèrent à lancer et à traire, de moult grand courage. Là vey à piè deux hommes d'armes de nom : et de plus ne m'en souvient. L'un fut messire Jaques de Foucquesolles (qui portoit le guidon de messire Tibaut de Luxembourg, signeur de Fiennes); et l'autre fut messire Philebert de Jaucourt, signeur de Villarnou. Ces deux marchèrent chevaleureusement sur les ennemis.

Si commencèrent , du traict des archers , les Gandois à perdre gens et place, et reculèrent pour adosser la rivière •: et se combatoyent et deffendoyent Gandois moult -vaillamment, et moult navrèrent et blecérent de gens et de chevaux : et certes un Gandois, vilain et de petit estât, et sans nom pour estre recongnu, fit ce jour tant d'armes, tant de vaillance et d'outrage, que si telle aventure estoit avenue à un homme-de-bien, ou que je le sceusse nommer, j& m'aquiteroye de porter honneur à son hardement t

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car vaillance est entre les bons si privilégiée, et de telle authorité , qu'elle doit estre manifestée , publiée et dicte de petite personne ou de petit estât, comme des plus-grans.

Ainsi dura ceste bataille,, en cestuy endroit, longuement : car ( comme dict est ) le lieu estoit fort d'entrée et Je closture , et se vendoyent Gandois pour leur c|erni3r jour. Mais finalement le preail fut tel , que les Gandois furent occis sur la place, sans ce qu'un seul en réchapast, par prison ou autrement; et certes la bataille ne se combatoit plus autre part , car les Gandois estoyent tous déconfits : et n'aborda point la seconde compaignie, qui se partit de Gand ( comme il est escrit cy - dessus ) à la bataille : mais s'enfuïrent de l'effroy des fugitifs , et furent chacés par aucunes compaignies de l'avantgarde, qui moult en prirent et oçciigent. Si fut tard, et se retrait chacun en son logis : et furent les bannières mises sans repleyer devant , qui estoit moult belle chose , à veoir le reflambloy de diverses armes des nobles princes et signeurs qui bannières portoyent. Âussitost que le bon duc fut en son logis retourné , et après avoir rendu louenges à Dieu de sa haute victoire, il manda son conseil : et servoit alors de premier chambellan le signeur de Charny : et messire Pierre , signeur de Goux , fut là le principal du conseil pour les clercs. Si dît le bon duc tout haut telles parolles , ou semblables:

« Celuy Dieu qui nous a aujourdhuy pouryeus de « victoire me doint grâce a ce jour de le reconcf gnoistre , et de faire chose qui luy soit agréable. « Or, congnoissant iceluy Dieu mon créateur Jésus-

DOLIVJER DE LA MARCHE. l5r

« Christ tout piteux et misericors , en ensuy vant son <r plaisir et commandement , combien, que par la di-f « vine aide j'ay la main au-dessus de mes rebelles les <t Gandois n. toutesfois je vetix user de grâce et de « miséricorde : n'onques je n'eu pitié d'eux ne de leur « cas jusques à ceste heure. Si. veux que lettres soyent « faictes adreceantes à la vile de Gand, contenans que, «sans avoir regard à l'avantage que j'ay par là vic- « toire, mais pour l'honneur. de Dieu seulement, tout <r tel et semblable traitté que je leui^ay acordé à l'Isle « et ailleurs en leur plus-grande- prospérité, je le veux « tenir et acomplir. »

Si furent sur ce lettres faictes , moult-bien causées et de visées î car certes ledict messire Pierre de Goux fut l'un des adroits hommes de conseil qui fust en son temps. Le l'endemain, au poinct du jour, sonnérettt les trompettes à mettre selles , et puis à cheval : et se^ partit le duc, son fils, et toute la signeurie, à tout leurs bannières au vent, et tirèrent contre Gand en moult bel ordre, Messire Gauvain Quieret, signeur de Dreulr conduisoit les coureurs : et estoit aveques luy le royd'armes de Flandres, vestu de sa cotte-d'armes, et portait les lettres :*et estoit introduit pour les présenter à ceux de Gand. Le mareschal de Bourgongne et le signeur de Cimay menoy en t l'avant garde , et le duc et la bataillé suy voyent , et le comte d'Estampes feisoit l'arriégarde: et quand les coureurs aprochérent la vile de Gand , ils s'arrestérent pour veoir la convive de la vile : et à cest endnoit convient que je devise comment se conduirent les Gandois, quand ils sceurent la déconfiture de leurs gens.

Vérité fut que des plus légers du pié, ou des*

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mieux-montés fugitifs de la bataille, vindrent à Gand *»en petit nombre les premiers , et difent, à grand effray et à grande peur, les nouvelles de leur déconfiture. Si coururent ceux qui gouvernèrent, et qui x avoyent authorité lors en la vile : et vindrent aux portes de leur vile et les fermèrent , et gardèrent à puissance que les fugitifs n'y rentrassent, pource qu'ils doutoyent quïils ne fussent si -aigrement povuv suivis que les Bourgongnons n'entrassent pesle-mesle. Ce qui estoit bien possible : car si n'eust esté le détourbier du preail dont cy - dessus est escrit , il estoit plus croyable qu'autrement que qui eust poiirsuivy la chose, l'on eust entré en la vile, ou par la manière dicte , ou par lepouventement en gênerai dp tous les Gandôis, dont pour ces causes furent les portes de Gand fermées : et certes les coureurs virent , à la porte de la vile , plus de quatre mille hommes sans harnois et sans battons , qui s'estoyent sauvés de la bataille : et ne les vouloit on remettre en ladiëte vile. Si s'approchèrent peu à peu les, coureurs , pour sçavoir que vouloit dire ce grand peuple : et veirent qu'il estoit vague comme bestes , et ne faloit que les tuer. Si monstrérent signe , et vindrent aucuns aucjict signeur de Dreul, qui luy dirent la convive : et par iceux furent mandés ceux de Gand à la barrière , et leur porta le héraut les lettres , qu'ils receurent moulthumblement et en grande révérence : et tindrent leur parlement en la vile sur lesdictes lettrés, et assez brief firent respoiise au roy - d'armes , qu'ils supplioyent à leur signeur, en l'honneur de la passion de Nostre - Signeur , qu'il se vousist retlfaire en son logis de Gavre pour celle nuict , et que l'enderoain

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ils iroyent devers luy, et en telle façon qu'il seroit bien-content (Feux, le remerciant de la grâce qu'il leur faisoit par ses lettres. *

lie bon duc acorda hrrequeste, et s'en retourna celle nuict chacun en son logis. Si vindrent devers le duc l'abbé de Sainct-Bavoh, le prieur des Chartreux ., et autres grans personnages ; et n'acordérent pas seulement au duc ce qu'il avoit demandé selon les premiers traittés, mais sousmirent le tout à sa voulonté : et fit le duc en ceste chose petit changement, et tint ce qu'il avoit dict, comme prince de vérité qu'il estoit : et fut l'amendise honnorable mise par escrit, ensemble les traittés, le pardon , et toutes choses : et fut jour pris pour acomplir ces choses escrites.

Or parlerons de l'exécution de cette paix de Gand, et des cérémonies tenues à l'amende honnorable faicte par les Gandois. Le dernier jour de juillet, le duc et son armée, en moult bel ordre, et tousjours demourans les bannières dépleyees , se tira contre Gand-, et s'arresta à une petite lieue de la vile, et sur le grandchemin qui vient de la porte dessous Sainct Pierre, pour tirer à Audenarde : et fit mettre le front de sa bataille audroit du chemin , et en manière d'une aelle, à dextre , son avantgarde , et son arrieregarde au senestre : et estoit moult - belle chose à veoir. Le duc fut armé de toutes armes, et fut monté sur le cheval que les Gandois avpyent navré sous luy à la bataille, qui encores estoit farci d'estoupes en plusieurs lieux, pour le remède de ses playes. Il estoit acompaigné du comte Charles son fils ,* du comte d'Estampes, de messire Adolf de Cléves, signeur de Ravastain; de messire Jehan de Portugal, fils du duc de Coïmbres;

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du bastard de Bourgotigne , de messire Nicolas Raulin, signeur d'Authune, chancelier dé Bourgongne; et des chevaliers de la Toison, comme du signeur de Charny* dû signeur de Haubourdin, du signeur de Cimay, du signeur de Launoy, du signeur de Montagu, du signeur de Humiéres, de messire Baudot de Noyelles, et autres. Ceux se tenoyent au front de la bataille devant la bannière , et devant les enseignes du duc; et le mareschal de Bourgongçs, noblement acompaigné, conduisoit l'ordre, et amena les Gandois faire leur amende : et premièrement venoyent à pie l'abbé de Sainct-Bavon et le prieur des Chartreux : et apâres marchoyent vingtcinq eschevins , conseillers et houemans, des plus grans et principaux de ladicte vile : et estoyent iceux vingtcitiq en leurs chemises, nues testes , et déchaux : et après suyvoyent deux mille Gandois vestus de noires robes, déceincts, nues testes , et déchaux : et tous se mirent à- genoux devant le duc, et porta la parolle l'abbé de Sàinct- Bavon , qui moult - piteusement et en plourant pria au duc , par trois fois , mercy pour son peuple mal conseillé ; et certainement tous lesdicts Gandois , en généralité , se monstroyent repentans de leur mefaict, et déplaisans. Si leur respondit le bon duc que puis qu'ils demandoyent mercy, ils la trouveroyent en luy : et qu'ils luy fussent bons sugets , et il leur seroit bon prince, et que jamais plus ne kiy souviendroit de l'injure par eux commise contre luy. Si furent les bannières des mestiers de Gand aportees toutes , et baillées au roy-d'armes de ta Toison d'or, qui en la présence du duc les fit mettre en un sac , et les fit porter au logis."

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Ces choseâ faictes , s eu retournèrent les Gandois moult- joyeux f et fut la paix criée en leur vile, et firent feux , luminaires et carolles (*) de' joye parmy la vile : et celle .nuict plusieurs compaignons s'allèrent festeyer à Gand , et eurent grand chère : et 1$ duc de Bourgongne pour celle nuict s'en retourna en son logis à Gavre î et le l'endemftin , après disner , ., se tira le duc en sa vile d'Audenarde : et, par manière de triomphe et de victoire, fît porter devant luy, par ses archers de corps et autres, les bannières des mes* tiers de Gand ; et depuis furent portées , la moitié devant Rostre Dame de Boulon gne , et l'antre moitié devant Nostre-Dame de Hàulx, où l'on les pouvoit veoir, à l'heure que ceste guerre de Gand fut par moy enregistrée ; et de là se tira le duc à PIsIè , et rompit son armée.

En ce temps estoit* le signeur de Crouy à Luxembourg , et y faisoit la guerre aux Àlemans : lesquels (cojpme il est escrit çy- dessus) s'estoyent émeus àl'encontre du duc de Bourgongne; et pouvoit avoir le signeur de Crouy mille bons combattus. Si reconquit plusieurs bonnes places par le païs , et se trouva unes trêves acordees de chacun costé jusques à l'Ascension Suyvant^ par condition que ceux de Tionville et des places .qui tenoyent contre le duc promirent, au cas que dedans iceluy temps de l'Ascension les Alemans ne les secouroyent par bataille , qu'en ce cas ils deyoyent rendre ladicte vile et les places au duc de Bourgongne , ou à son commandement : et feray fin cy - endroit de Geste matière : car

£■) Carolles : danses , concerts.

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la bataille ne vint point en iceluy terme: et se rendirent, et se remirent en la main du duo, comme ils estoyent. \

Or reviendrons au bon duc, qui estoit à llsle, ^veques la duchesse sa femme' et autres dames : et se faisoyent banquets , joustes , tournois "et ffestiemens grans et pompeux ? et le côiqte de Charolois y estoit eh son verd, et croîssoit en jours, et eu force de corps : et„l'acompaignoit le bastard de' BQurgongne, moult-gentil chevalier. Si joustoit le comte tressouvent : et à ce mestiér estoit renommé , non pas seulement comme un prince ou un sigtieur, mais comme un chevalier dur, puissant, et à (Jouter; et certes il frequentoit les joustes en iceluy temps , et gaignoit bruit et paix, et enduroit le 'faix et le travail, et donnoit et recevoit grans coups , sans soy épargner : comme si c'eust esté un pauvre compaignon qui désira s t son avancement à ce mestier. D'autre part il jouoit aux barres aveques les plus -forts et les meilleurs rueurs, et le t£noit on des très -bons. Il estoit si -puissant archer, que c'estoit merveilles : et au regard de danses et de mommeries, combien que de sa complexion il n'estoit point adonné à telles oisivetés, toutesfois tenoit compaignie aux grans et petis, à ce qu'ils vouloyent faire :* et dansoit tresbien. Il aprit l'art de musique si-perfectement, qu'il mettoit sus chansons et motets , et avoit l'art perfectement en soy. Tousjours contuftioit le service de Dieu , et jeusnoit tous jeusnes commandés pour le • moins. Jamais ne se codghoit qu'il ne fist lire deux heures devant luy : et lisoit souvent devant luy le signepr d'Hymbercourt , qui moult bien lisoit, et retepoit;

d'olivier db la marche. ijy

et faisoit lors lire des hautes histoires de Romme , et prenoit moult grand plaisir es faicts des Kommains. Bon compaignon estoit lors aveques les belles filles, car il n estoit point marié : car, luy marié, jamais ne rompit son mariage, ny ne le sceu onques de luy, ne d'assez suffisans pour ouir parler de tels secrets : et ce je certifie jusques aujourd'huy de mon récit. Il estoit si-grand ausmonnier, qu'il donnoit à tous pauvres qu'il encontroit par les viles et par les champs. Il estoit en son vertueux avenir sage, large et véritable : et se nourrit en tellç^ piœurs et en telles vertus , que je n'ay, point leu ne sceu si -vertueux avènement de prince : et si Dieu me donne grâce -de continuer mon œuvre, et de réciter les hauts faicts que j'ay vèus de luy, en inoy .aquitant de dire vérité, je monstreray évidemment que bel et délectable fut le verd et la fleur dont le maeur et le fruit est de si haute perfection.

En ce temps se maria le duc Jehan de Cléves et Ysabel de Bourgongne , seule fille et héritière du comte d'Estampes : et se faisoyent grandes chères et grans festimens : et se mirent sus aucuns convives que l'on appelle banquets, qui commencèrent à petis fraiz, et montèrent et multiplièrent en grandes assemblées, et fraix de viandes et d'autres mets; et montoyent et croissoyent iceux banquets de chevaliers à signeurs , et de signeurs à princes : et de grand à grand multiplioyenten despense, et vouloit chacun monstrer plusgrande chose que son par- avant.

De ce Jt^tes avilit que le pape Nicolas envoya devers le duroe Bourgongne, au lieu de l'îsle, un chevalier : et luy signifia la prise de Constantinoble, qu'a-

voit fait le Turq nommé Lamorat Bay (0, qui fut fils de celuy qui" déconfit les Chrestiens en Hongrie, et où fut pris le duc Jehan de Bourgongne, père du duc Philippe : et comment celuy Turq aVoit assailly par plusieurs fois la cité ( où il avoit trouvé merveilleuse résistance par les Chrestiens ) ; et comment Saquambafsac, uq Mammeluz, avoit recommencé l'assaut, et parce fut 1& cité prise, et le noble Empereur occis, et tous ses enfans; et Comment la riche église de Saincte Sophie avoit esté pillée, violée et destruicte; et les sainctes reliques, 'voire le corps <jteNostïe-Signeur Jesus-Christ, rué parmy la rue, par les fien& et prdures, aveques Jes pourceaux, sans les meurdres, les injures et les efforcemens faicts aux chrestiens et chrestiennes. Or certes les nouvelle^ furent piteuses à ouir : car ( comme disoyent les voyagera ) c'estoit une moultnoblfe cité que Constantinoble : et aveques la pitié, la destruction du peuple, et l'amoindrissement de la foy chrestienne, faisoit moult à plaindre la mort et destruction du noble Empereur et sa personne : car, sans autre prince blasmer ou amoindrir , je juge l'empereur de Constantinoble , vivant, la plus noble personne du monde : car l'empereur d'Alemaigne n'est empereur que par élection, et cestuy de Constantinoble estoit empereur de ligne en ligne, fet de père à fife, de plus de cinq cens ans de règne : et puis qu'un empereur précède les rois en nom et en dignité, je cuide avoir fait seur jugement.

Si conclut iceluy chevalier, si le duc et la maison de Bourgongne avoyent jamais vouloir ^feservir l'Eglise, qu'il estoit heure de le monstrer par effect.

(«) lamorat Bay : Mahomet n , fils d'Amurat.

D'OLIVIER DE LA, MARCHE. i 5g

Pareillement envoya l'Empereur W devers le duc, en iceluy niesme temps, lùy signifier ceste chose; et qu'il avoit mandé tous les princes d'Alemaïgne au lieu de Rissebourg (a), pour illec conclurre'sur le bien et ressource de chrestienté, en poindant et aiguillonnant le duc qu'il ne devoit pas refuser de venir jusques à Rissebourg pour si grand bien, et d'estre à la journée comme les autres, qui autresfois avoit offert de passer en sa personne jusques en, Asie. Et combien que pour ces matières le duc eust en ce temps envoyé prélats et chevaliers notables devers l'Empereur, et qu'cjtcores yestoyent, toutesfois il conclut et prit en propos de soy-me$me aler en personne à la journée, et de soy préparer pour servir l'Eglise et la foy : et, pour émouvoir les signeurs et nobles hommes de ses païs et ses sugets à servir Dieu en ceste partie, et que de leur voulonté et dévotion, et sans contrainte, ils entrassent au sainct voyage, prit conseil de publier son emprise par voye de grande assemblée : et pource que les banquets et festeyemens se continuoyent et s'entresuivoyent xle grans en plus grans, et s'aprochoit la fin des banquets, pour cheoir en la main du bon duc et clorre la feste, il fit faire ses préparatoires d'entremets et de viandes : et conduisoyent ceste chose messire Jehan, 6igneur de Launoy , un chevalier de l'ordre de la Toison , homme sachant et nouvel (3), et un escuyer nommé Jehan Boudaut , homme moult-notable et diseret : et me fit le bon duc tant d'honneur, qu'il voulut que j'y fusse appelé : et pour eèste matière se

(») L'Empereur : l'empereur d'Allemagne. ~— (*) Rissebourg , lisez Ratisbonne. — (3) Sachant et nouvel : savant, et d'un esprit inventif.

l6o MEMOIRES

tindrent plusieurs conaaux (0, où Çut appelé le chancelier et le premier chambellan , qui lors estoit revenu de la gqerre qu'il avoit menée en Luxembourg, et dont il est escrit cy - dessus. Aussi furent à ce conseil des plus-«grans et des plus-privés appelés : et, après délibération d'opinions , furent les cérémonies et les mistéres.conclus tels qu'ils se devoyent faire ; et voulut le duc que je fisse le personnage de Saincte-Eglise, dont il se voulut aider à celle assemblée : et fut une solennelle chose, et qui vaut le ramentevoir, et sert à nostre propos. Si ay enregistré avec ceste ledict banquet, le plus -largement que j'ay peu, afin d'en avoir mémoire.

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