AUX MORTS DE
« A tous ceux qui, victimes de l'injustice sociale, prirent les armes contre un monde mal fait et formèrent, sous le drapeau de la Commune, la grande fédération des douleurs,
(c Je dédie ce livre.
« Jules Vallès. »
Et ce morceau de chapitre, qui n'était pas dans la ISouvelle Revue :
« Voilà des semaines que j'attends, du fond
de mon trou, une occasion de leur filer entre les doigts.
<c Leur échapperai-je?... Je ne crois pas.
<( Par deux fois, je me suis trahi. Des voisins ont pu voir sortir ma tête, blême comme celle d'un noyé.
<c Tant pis! Si l'on me prend, on me prendra!
^c Je suis en paix avec moi-même.
(c Je sais, maintenant, à force d'y avoir pensé dans le silence, l'œil fixé à l'horizon sur le poteau de Satory, — notre crucifix à nous, — je sais que les fureurs des foules sont crimes d'honnêtes gens, et je ne suis plus inquiet pour ma mémoire enfumée et encaillotée de sang.
<c Elle sera lavée par le temps, et mon nom restera affiché dans l'atelier des guerres sociales comme celui d'un ouvrier qui ne fut pas fainéant.
« Mes rancunes sont mortes, — j'ai eu mon jour.
<c Bien d'autres enfants ont été battus comme moi, bien d'autres bacheliers ont eu faim, qui sont arrivés au cimetière sans avoir leur jeunesse vengée... »
Je voudrais vous lire cela avec la voix que prend Séverine dès qu'elle lit du Vallès. C'est chaud, sonore, triste. Par instants, on croirait
entendre Sarah Bernhardt jouant un rôle d'homme.
Je pourrais donner bien d'autres détails. J'aurais plaisir à faire entrer les lecteurs, les lectrices surtout, dans une existence intéressante comme le plus dramatique des romans. Je crois devoir m'abstenir.
Il me suffira de dire que, comme tant de femmes, Séverine se plaint d'avoir longtemps été condamnée à vivre dans un milieu ne cadrant pas avec sa nature. Cette collaboratrice de Yhisurgé est, elle aussi, une insurgée.
On sait que, depuis la mort de Vallès, elle s'est mariée. Elle ne l'a fait, dit-elle, que pour obéir à son maître qui voulait qu'il fût ainsi prouvé qu'elle n'avait jamais été que son élève.
Elle me prie seulement d'insister sur un point.
— Affirmez bien ceci : je n'ai consenti à me marier que sous le régime de la séparation de biens. J'ai voulu que mon mari, pourtant réputé riche, ne me reconnût, de son côté, nul avoir.
Chez elle ou aux manifestations du parti, en voiture ou au théâtre, on voit toujours la poétique Séverine avec des fleurs.
« C'est ainsi que je mourrai sur une barricade.
me dit-elle. Des roses au corsage et au chapeau, un bouquet à la main. »
On fera, quand on voudra, un superbe type de roman avec l'indépendante élève de Vallès, V Hirondelle rouge, comme on l'appelée. Son ancien collaborateur, M. Jules Guesde, a même fourni le titre, qui est, à lui seul, une biographie : Notre-Dame de Germinal,
Si gentille qu'elle ait toujours été envers ses rédacteurs, il y a eu pourtant certaines heures où Séverine a eu maille à partir avec eux.
On se rappelle le vol étrange qui a été commis en 1886 par l'anarchiste Duval, dans la plaine Monceaux.
Cette affaire a eu un singulier épilogue. Elle a occasionné une révolution, que dis-je ! deux révolutions dans le Cri du Peuple.
Le 29 janvier 1887, cette feuille paraissait ayant, comme d'habitude, sous son titre, ces trois mots imprimés en gros caractères : « Fondateur : Jules Vallès. »
En tète était un article dans lequel Séverine désapprouvait la théorie du Vol basé sur la politique, mais déclarait que les socialistes seuls n'avaient pas le droit de condamner Duval.
Le lendemain, le même journal n'avait plus sous son titre que l'adresse des bureaux.
En tête était un article dans lequel M. Jules Guesde reprochait carrément à sa rédactrice en chef son excès de générosité et désapprouvait, sans la moindre atténuation, le vol politique.
Sous la signature était ce filet :
« Voici bientôt deux ans que je me suis attelée à une tâche très lourde et parfois même douloureuse. J'ai accompli, je crois, mon devoir, et défendu comme il le fallait la cause des pauvres gens.
(f Aujourd'hui, je me sens vraiment lasse, et demande quelques semaines de vacances aux camarades du faubourg.
(( J'emporte avec moi le nom de Vallès, comme les anciens, même pour une courte absence, emportaient leurs pénates, comme les orthodoxes de Russie emportent l'image sacrée. J'ai pris la garde de sa mémoire et ne me reconnais le droit de la confier à personne.
(c Séverine. »
C'était, sans phrases, la démission de la rédactrice en chef. Ainsi se trouvait suffisamment exphqué le remplacement du nom de Vallès par une simple adresse. La première révolution était accomplie.
Jusqu'à la soirée de dimanche, les choses restèrent en l'état. Séverine, qui toujours avait voulu
SÉVERINE. Il
que son journal fût une maison libre, ouverte à toutes les opinions, les plus douces comme les plus exagérées, était fatiguée de lutter contre les sollicitations, les récriminations de ses collaborateurs, moins éclectiques qu'elle. Elle se retirait sous sa tente, résolue à se reposer d'abord, puis à réaliser le rêve toujours caressé: écrire pour le théâtre, mettre à la scène ses théories humanitaires.
Mais on sait qu'avec les femmes il faut s'attendre à tout. Leur dernier mot n'est jamais dit.
A huit heures, éclatait la seconde révolution. La rédaction du Cri du Peuple, sommée par le véritable propriétaire de cette feuille, de se prêter désormais à l'éclectisme le plus large, démissionnait en masse. M"'^ Séverine restait non seulement rédactrice en chef, mais encore seule rédactrice de son journal.
Elle eut pourtant le bon goût de ne pas dire: (c Moi seule et c'est assez. » En quelques minutes, elle forma une nouvelle rédaction composée de MM. Félix Pyat, dont les opinions sont suffisamment connues ; John Labusquière et Victor Marouck, possibilistes ; Henri Brissac, indépendant.
Un seul des anciens rédacteurs, qui ne se trouvait point là à l'heure de la démission en masse, Trublot, consulté sur ses intentions, écri-
vit : « Je suis entré au journal sous Vallès. On me dit que Séverine reste. Or, Séverine, c'est Vallès. Je reste. »
\jQ Cri du Peuple reparut donc, le jour suivant, avec le nom de son fondateur sous son titre.
Afin qu'il fût bien prouvé que Séverine entendait lui rendre son indépendance la plus absolue, elle y mit en première page une lettre qu'elle considère comme son catéchisme politique.
Cette lettre a été écrite, le 11 avril 1884, par Vallès même, au secrétaire de la rédaction.
Bien que composée, elle ne parut point parce qu'elle visait le principal rédacteur, M. Jules Guesde.
En la publiant, le 31 janvier 1887, Séverine a voulu surtout démontrer combien elle a eu à lutter dans son propre journal.
Ce document mérite d'être conservé. Le voici:
(c Mon cher Massard,
« Les camarades se fâchent, et ils ont raison.
oc Voici plusieurs fois que passent, dans le Cri du Peuple y des notes envoyées par des gens de mauvaise ou de bonne foi, des ambitieux ou des convaincus, qui jettent le journal dans un double péril.
(( Je ne veux pas qu'il paraisse l'organe d'une secte, parce que nous avons pour collaborateur un sectaire éloquent et convaincu, à qui est accordé toute liberté de parole, mais sans que ses polémiques nous engagent et sans que ses théories soient les nôtres.
« Depuis longtemps déjà, il m'était adressé des réfutations que j'ai cru devoir laisser dans l'ombre, parce qu'elles rôdaient sur le champ étroit des personnalités. Mais si j'ai cru bon de garder le silence sur ces débats privés, la situation est autre aujourd'hui que le débat devient public.
v( Je vais répondre une fois pour toutes.
« Le Cri du Peuple est une tribune ouverte et non une chapelle fermée. Tous les révolutionnaires ont chez nous droit d'asile et place au combat. Mais je veux qu'entre tous les partis socialistes nous tenions la balance égale : indifférents aux querelles des groupes, hostiles à leurs rancunes, compagnons de tous ceux qui sont pour la marche en avant.
« C'est moi qui ai dit que j'avais suivi et suivrais toujours le Peuple, mais « sans numéro de régiment à mon képi ». Quand on a écrit cela et qu'on a gardé son journal libre, même en face de la Commune, on n'admet pas que le
Peuple puisse vous croire à la remorque d'une école.
« Cela n'est pas et ne sera pas : mai§ personne ne doit s'y tromper. Donc, citoyen Massard, veillez au grain ! Il ne faut pas plus être le prisonnier de ses amis que celui de ses ennemis.
« Là' dessus poignée de main, et dites à Guesde qu'il a la parole pour répondre.
<■( Jules Vallès. »
Après cette lettre, Séverine déclarait que la maison était toujours ouverte à trois de ses collaborateurs qu'elle regrettait : MM. Duc-Quercy, Goullé et Fouruière.
MM. Jules Guesde, Massard, Deville, Gegout, etc., répliquèrent en créant une feuille rivale, la Voie du Peuple^ qui paraissait le surlendemain. II sied vraiment bien aux républicains de railler parfois les divisions du parti conservateur.
La Voie du Peuple ne mena pas loin. Quelques numéros, et elle ne parut plus.
Séverine, d'ailleurs, fit toujours semblant d'ignorer ce journal.
Un an encore, elle resta cantonnée dans celui de Vallès.
Le dimanche 17 février 1888, j'allai au Père- Lachaise rien que pour la voir.
Il faisait froid. 11 neigeait.
On pourrait croire qu'il est pénible de passer en pareil temps une heure au Père-Lachaise. On se tromperait fort ! Oui, le sol était boueux ; oui, la neige qui fondait dans le cou était glaciale. Mais quel tableau 1
Regardez. Tout le cimetière semble avoir fait toilette. Les monuments sont en argent. Les arbres sont des pommiers en fleur. L'air chargé de neige cache absolument Paris, et l'on se trouve perdu sur quelque montagne lointaine.
A l'occasion de l'anniversaire de la mort de Jules Vallès, M""*" Séverine avait invité ses amis à se rendre à trois heures sur la tombe élevée par elle, une tombe de granit, dont le principal ornement est une paire de sabots en bronze.
Pour la circonstance, elle avait publié dans son journal le testament de son ami, finissant par ces mots : « Je ne veux pas qu'on bavarde sur ma tombe. »
Au-dessous, on lisait : * Par respect de cette volonté, il ne sera prononcé aucun discours, au nom du Cri du Peuple, sur la tombe de son fondateur. »
La citation pouvait ne point paraître adroite, car ce testament, rédigé le 2 avril 1869, ]\F^ Séverine le connaissait certainement longtemps avant la mort. Alors pourquoi tout à coup imposer le silence après avoir autorisé, le jour des obsèques et l'année précédente encore, des dizaines de discours? M°^^ Séverine, me dit-on, a permis de parler quand elle croyait à l'efficacité des discours. Elle eût voulu, ce jour-là, le silence, parce qu'elle était fatiguée d'entendre les gens absolument décidés à rentrer chez eux crier : « Marchons, courons! » et proposer l'extinction de tous les bourgeois quand ils n'eussent pas tué un gardien de la paix.
Telle est du moins l'explication qui m'a été fournie par ses amis. Ils se trompaient.
La vérité, apprise le lendemain seulement, est que M™^ Séverine n'a eu connaissance du testament de Jules Vallès que le A février 1888. Il est, parait-il, d'usage que les testaments maçonniques soient brûlés immédiatement après les épreuves, et ce n'est que par suite d'une erreur de cérémonial que celui de Vallès a été épargné. Retrouvé, une quinzaine de jours avant la cérémonie dont il s'agit, il a été porté à M.^^ Séverine qui est résolue à le faire respecter désormais.
Néanmoins on n'est pas toujours maître des
manifestants. Les frères et amis, bien que ne semblant pas préparés à l'action, n'aiment point le silence. A deux heures et demie, ils étaient déjà en assez grand nombre autour de la tombe.
— Alors, on ne parlera pas? se demandaientils.
— Qu'est-ce qui a dit cela ? Vallès n'appartient pas à Séverine. Elle a le droit de ne pas faire parler en son nom, mais nous avons le droit de rappeler ce qu'il a fait pour la cause. La cause avant tout.
Pendant ce temps, je regardais la tombe dont les fleurs avaient été renouvelées le matin. Le monument disparaissait sous un amas d'immortelles et de camélias rouges encadrés de mimosas. La neige avait pour ainsi dire poudré chaque fleur. C'était exquis, déhcieux. Aucun tableau n'a jamais présenté de couleurs plus fondues. Vient un imbécile qui, croyant rendre hommage au mort, essuie tout cela. Heureusement la neige continue à tomber et recommence à peindre.
— Ah ! voilà Moore !
C'est en effet le célèbre cocher-poète qui, avec la déUcatesse d'un sanglier, fend la foule. Il arrive devant le monument.
— Dis donc, Moore, puisque tu n'es pas
i8 Les mémoires de parîs.
encore enterré, toi, au moins, tu nous diras quelque chose ?
— Si c'est permis.
Mais, plus loin, les anarchistes se concertent. C'est à eux de prononcer les premières paroles. Un compagnon se détache du groupe. Il ôte son chapeau mou, et revendique pour son parti celui qui, le premier, a fait entendre des cris de révolte, celui qui a célébré la rue, qui n'a jamais écrit que pour les travailleurs.
« — Il a montré la voie. Nous la suivrons. « Vive l'anarchie ! »
Le compagnon Leboucher est là. On voudrait qu'il parlât. Il hésite, mais Moore est déjà en train d'ouvrir un papier.
— Citoyens, dit-il, moi, vous savez, ce que je fais, ça ressemble à des vers. Je vas vous en réciter que j'ai composés avec le fils du citoyen Gaillard et qui sont dédiés à Vallès. Cela s'appelle « l'Humanité ! »
D'une voix tonitruante, il lit. On applaudit. Chaque strophe se termine par ces mots : « l'Humanité. »
— Dis donc, mon vieux, lui dit quelqu'un, je m'imagine que tu abuses un peu de l'humanité.
— Chacun a sa façon. Moi, je mets toujours mon titre à la fin de chaque strophe; C'est mon genre.
SÉVERINE. i9
La scène manque absolument de solennité.
Un autre citoyen se présente. Celui-ci est un Auvergnat, un délégué du pays où est né Vallès. Il vient affirmer que l'Auvergne et même tous les départements sont prêts à marcher avec Paris. Je veux bien le croire.
Mais voilà Moore qui s'apprête à recommencer.
Il se tait en voyant approcher Séverine, suivie de tous ses collaborateurs. Devant elle est portée une très belle couronne, hommage du Cri du Peuple, La citoyenne se contente de placer la couronne sur la tombe. Un moment elle se recueille, puis fait un signe. Un de ceux qui l'ont accompagnée, le citoyen Victor Marouck, s'avance :
(( Citoyens, dit-il, fidèles à l'ordre de Jules Vallès, nous avons résolu de ne prononcer aucun discours sur sa tombe. Je suis seulement chargé d'affirmer ici, une fois de plus, que le journal restera le défenseur des pauvres, auxquels Vallès avait voué sa vie, et le soldat énergique des idées de justice. Nous déposons fraternellement notre couronne et nous nous retirons, mais ceux qui ont à parler sont libres de le faire. »
Et Séverine se retire. Les anarchistes se re-
gardent. Ils ne sont pas contents. On ne dérange pas les gens pour si peu.
— Au mur ! crie une voix menaçante.
— Oui, au mur!
Et tous de se diriger vers les tombes des fédérés. Il faut, pour s'y rendre, traverser une plaine que, depuis quelques jours, aucun pied n'a foulée.
Une neige épaisse la recouvre.
Devant ce blanc, les rouges reculent... Ce n'est point le long du « mur », c'est dans une salle, voisine du cimetière, qu'ils expectoreront leurs rengaines.
Je les laisse partir. J'aime mieux regarder la belle neige...
Et, aujourd'hui, le Cri du Peuple n'est plus. Je veux dire qu'il n'est plus ce qu'il était.
W"^ Séverine l'a quitté, toute fatiguée d'avoir vainement essayé d'y unir les différentes fractions du parti républicain. Les fractions se sont querellées. On est bien plus mal entre cousins, surtout politiques, qu'entre étrangers.
En tête du Cri du Peuple, portant la date du 29 août 1888, est un touchant article qui se termine par ces mots éloquents :
« Et maintenant adieu, chère maison qui fut mienne.
« J'avais rêvé d'en faire le bon gîte du so-
cialisme, de voir trinquer à la même table Guesde et Brousse, Vaillant et Kropothine.
<c Au lieu de cela, je n'ai eu que des hôtes de passage qui, sitôt la dernière bouchée avalée, le dernier verre de vin bu, partaient en montrant le poing et en maugréant une injure, — quelques-uns brisant de loin les vitres à coups de cailloux.
(( J'en ai eu tant de ces mauvais payeurs, qu'à l'heure présente c'est moi qui m'en vais, en dépit des efforts de ceux qui, depuis quatre mois, m'ont été des alliés fidèles, et ont mis leur jeunesse, leur dévouement et leur abnégation au service d'une cause perdue.
« Qu'importe? La maison est toujours solide; il n'y manquait que de « l'avance » et des provisions. Ceux qui viennent ont tout cela, et, par-dessus le marché, la poigne robuste qui mettra les méchants gas à la raison. Bonne chance, mes successeurs!
« Un dernier regard en arrière, une dernière étreinte aux amis — et adieu !
(c Mais mon bagage est plié dans un mouchoir rouge. Quand je voudrai que l'on sache où je suis, je casserai une branche sur la route et je le mettrai au bout les amis me suivront des yeux.
<c Séverine. »
L hirondelle rouge n'avait pas fait jeter moins de quatre cent mille francs dans le Cri du Peuple.
Séverine, depuis sa retraite, n'a pas encore eu l'occasion d'arborer son mouchoir rouge.
A l'heure qu'il est, le Cri du Peuple appartient exclusivement aux blanquistes, et son ancienne rédactrice en chef, enfin écœurée de la politique, s'appelle Jacqueline dans le Cil Blas et Renée dans le Gaulois..,
Jacqueline, et surtout Renée, ont peut-être plus de talent encore que Séverine,
Les dessins d'Alfred de Musset
Pour une révélation, je crois que celle qui éclata inopinément, en octobre 1881, en était une.
Il n'est pas un vers de Musset qui ne soit dans la mémoire de quelqu'un, mais on ne le connaissait que comme poète et auteur dramatique. Il aurait eu en 1881 soixante et onze ans, et jamais on n'avait parlé de lui comme artiste.
Voilà que tout à coup le Figaro annonça que la belle-sœur d'Alfred, la veuve de Paul de Musset, aujourd'hui décédée, allait mettre en vente... des dessins du poète!
La vérité est qu'à l'âge où chacun cherche sa voie Alfred de Musset rêvait d'être peintre. Il a aimé et chanté Ninon. Son succès, en tant que poète, l'a fait renoncer à ses projets ; mais.
tout en abandonnant la peinture comme métier, il a continué, dès qu'il avait en main un crayon, soit à portraicturer ceux qui se trou- Yaient devant lui, soit à tracer de petites scènes de genre.
Beaucoup de ses dessins ont été conservés ou par lui ou par ceux à qui il les offrait. Il m'a été permis d'en voir un grand nombre. Je ne prétends pas avoir feuilleté le portefeuille d'Ingres ou de Delacroix. Il est évident toutefois que si Musset eût persisté dans son désir de se livrer k la peinture, il n'eût pas été parmi les derniers de nos artistes.
Chose bizarre, c'est dans la charge que ce poète de si bon goût excellait! 11 était même si cruel dans la caricature que certains de ses dessins ont été détruits par les intéressés, peu satisfaits de se voir si diaboliquement pris sur le vif.
L'étrange aussi l'attirait, comme il attirait l'autre poète-dessinateur, celui dont les cartons recouvraient en 1888 tous les murs d'un des salons de Georges Petit, — Victor Hugo !
Les chroniqueurs judiciaires, qui se plaisent parfois à exhumer les causes dramatiques, raconteront peut-être un jour l'histoire de Louise Bouvier, cette maîtresse d'assassin qui, vers 1830, fut condamnée à la prison pendant que