‹ Les memoires de ParisChapitre 9 sur 48 · LES · texte numérisé non relu

LES

Séverine

Au commencement de juin 1886, un nouvel ouvrage s'ajoutait à tous ceux qui, à la devanture des libraires, sollicitent quotidiennement .l'attention publique. Ce livre s'appelait Y Insurgé. Il était signé Jules Vallès.

Or, des fragments de Y Insurgé, séparés par des lignes de points, avaient déjà paru en août 1882, c'est-à-dire du vivant de l'auteur, dans la Nouvelle Revue. Seulement le livre, mis en vente, était parachevé; les lignes de points étaient remplacées par du texte. C'était notoire^

ment l'élève de Vallès, la citoyenne Séverine, qui avait accompli ce travail.

Il est intéressant de savoir comment est née cette collaboration et d'en suivre le développement, les péripéties. Dans ce cas-là, il n'y a rien de mieux que de s'adresser aux personnes en cause. Si communard qu'ait été Vallès, c'était un littérateur. Son œuvre posthume mérite qu'on s'en occupe. Malgré les opinions qui me séparent de la citoyenne Séverine, j'ai pris le courage d'aller l'interroger au Cri du Peuple j qu'elle dirigeait alors.

— ]\fme |{eine va vous recevoir, me dit le secrétaire du journal.

M™® Reine? Était-ce par antiphrase que la jeune socialiste était ainsi appelée dans son domaine? Nullement. J'entendais M"^^ Beine, mais le nom que Séverine avait porté longtemps et qu'on lui donnait encore par habitude , s'écrit Rehn.

C'est l'histoire de toute une vie, presque une confession que j'ai recueillie durant les cinq heures qu'a duré l'entrevue. Il serait trop long de procéder par questions et réponses. Aussi bien je me demande comment je parviendrai, même en hachures rapides, à résumer les explications de la citoyenne.

SEVERINE. 3

En 1880, elle était avec sa famille, à Bruxelles, quand l'ancien ami de Victorien Sardou, le docteur Semerie^, lui présenta Vallès. Tout de suite elle se mit à admirer, presque furieusement, ce sauvage bourru, si pittoresque dans sa haine contre la société. Elle lut ardemment ses ouvrages, où il se retrouve tout entier, et qui sont faits, d'ailleurs, avec des morceaux de sa vie. 11 avait déjà publié VEnfant, mais ce livre n'était pour lui que la première partie d'une trilogie qu'il rêvait déjà d'achever par le Bachelier et Ylnsurgé. D'après lui, en effet, l'éducation et le baccalauréat ne pouvaient mener qu'à la révolte.

Après un court voyage fait de compagnie en Angleterre, on se revit en France. Vallès, alors, liabitait à Maisons-Laffitte, Séverine à Neuilly, dans sa famille, une famille austère, au milieu de laquelle son cerveau, développé de bonne heure, se trouvait à l'étroit. Vallès, la voyant s'ennuyer et ayant lu de ses lettres, lui donna le conseil d'écrire.

— Vous m'apprendrez ?

— Ce sera facile.

Pourtant il avait alors un secrétaire, M. L. P. Eh bien, il en aurait deux! Oh! la jalousie de Séverine contre ce premier secrétaire qui feuilletait les papiers/ijdu « maître », qui touchait à

ses plumes, à ses crayons! A la fin, elle régna seule. Outre qu'elle travaillait plus que l'autre, elle tenait les comptes de la maison, elle faisait pour Vallès les petits plats qu'il aimait. Chaque matin, elle se rendait de Neuilly à Maisons-Laffîtte qu'elle ne quittait que par le dernier train. Mais, un jour, grande douleur. On lui interdit absolument d'aller auprès de son dieu. Elle acheta un revolver et crut mettre le canon contre son cœur. Le coup partit. Elle resta six semaines au lit. On voit, paraît-il, la cicatrice au-dessus du sein gauche. Elle jura de recommencer si on ne la laissait retourner à Maisons. 11 fallut céder.

Elle put écrire de nouveau sous l'inspiration de Vallès, qui commençait à ressentir les premières atteintes du mal dont il est mort. De temps en temps, il traçait fiévreusement, à la hâte, dix lignes sur le papier. Elle lui en rendait deux cents, tâchant d'imiter sa forme et devenant tellement lui-même qu'on s'y est longtemps mépris. Ce n'est un mystère pour aucun de nous que les articles publiés sous la signature de Jules Vallès, dans les trois derniers journaux oii il a écrit, sont dus à sa collaboratrice.

Pendant que Séverine me racontait ces choses, j'examinais ses traits, Elle met dans ses dis*

cours une telle animation que quand elle parle, tout son visage joue. Est-elle belle? Elle est mieux que jolie. L'intelligence et l'enthousiasme pétillent dans ses yeux bleus, sous ses cheveux châtains, abondants, coiffés à la chien. Le nez est volontaire. Les dents sont toutes blanches sous des lèvres voluptueuses, roses comme des fraises.

Par traité, Vallès était forcé de livrer vite V Insurgé, Elle se hâta de le faire avec lui, remplaçant par des lignes de points les passages qui pouvaient attendre. M°^® Adam s'était engagée à payer dix mille francs le manuscrit. Vallès trouvait même — il me l'a avoué une fois — que ce prix n'était pas suffisamment rémunérateur.

— Vous compléterez plus tard, disait-il à son élève. Là vous mettrez ceci. Ici vous mettrez cela.

Avant de mourir, il reconnut publiquement cette collaboration et invita Séverine à acheter à sa vente les droits que rapporterait le volume.

Elle m'a montré les épreuves, toutes raturées par elle. Leur seule correction constituerait une part importante dans le travail. Chaque ligne est modifiée. La recherche du mot à la

Vallès est constant. Là où il y a : crever d'un dernier coup, Séverine trace : d'un dernier gnon. Ici il y avait : En bas la déroute; elle écrit : En bas la galopade de la défaite. Le mot barricade est remplacé par ceux-ci : estrade de pavés. Sur une épreuve, après ces mots : « L'un d'eux n'a pas plus de vingt ans » il y avait : blond avec de grands yeux doux. Ce dernier membre de phrase devient : les cheveux couleur de blé, les prunelles couleur de bluet. Et toujours, toujours des ratures. Séverine a mis quatre mois, à raison de quatre heures par nuit, à corriger les épreuves. Je ne citerai que deux passages qui sont absolument d'elle. Ne croirait-on pas lire du Vallès? D'abord la préface inédite :

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