‹ Les memoires de ParisChapitre 12 sur 48 · ALFRED DE MUSSET · texte numérisé non relu

ALFRED DE MUSSET

étonnante ; c'est même elle qui montre le mieux quel dessinateur eût pu faire le poète»

Un autre carton est très intéressant pour tous ceux qui s'occupent de théâtre, Il comprend une longue série qui a pour sujet le mariage de M'^'' Garcia avec M. Viardot. Chaque dessin a sa légende qui le commente. Par malheur, dessins et légendes sont trop spéciaux pour que j'en parle davantage.

Cette série, qui n'a pas été mise en vente et appartient encore à M^® Jobert, a été faite en collaboration avec le statuaire Auguste Barre.

Mais revenons au vrai Musset, à Musset caricaturiste, 11 excellait dans le genre sous lequel a succombé la raison du pauvre André Gill. Il a fait, entre autres petits bijoux, une M°^® J*** au clavecin, que M"^^ J***, qui vit toujours, voudrait peut-être bien détruire. Quoique les cheveux, tout en frisure, couvrent les quatre cinquièmes du visage, la ressemblance, paraît-il, reste frappante sous la charge.

Dans je ne sais quel salon, un soir, on célébrait le crayon d'Alfred de Musset.

— Oh ! dit quelqu'un qui regardait la princesse Belgiojoso, il y a un visage qu'il serait impossible de caricaturer.

La princesse, en effet, était des plus jolies.

A son tour, elle défia Musset, qui s'engagea à en faire une épouvantable charge en n'altérant aucun des traits.

Devant tous, aussitôt, il la fit de profil aussi belle qu'elle était. Seulement il mit l'œil de face. On n'a pas idée de l'horreur qu'on obtient ainsi.

— Oh! cachez-moi cela! s'écria la princesse en fermant l'album.

Et c'est grâce à cette frayeur que la page existe encore.

Musset, d'ailleurs, ne s'épargnait pas luimême. Il avait sur la joue gauche deux signes imperceptibles qu'il se plaisait à charger, et dont il s'enlaidissait à plaisir.

11 est évident que le Louvre ne se fera jamais gloire de posséder ces dessins. J'ai cru pourtant devoir les rappeler à titre de curiosité. Le violon d'Ingres est encore célèbre. Comment le crayon d'Alfred de Musset est-il resté si longtemps inconnu?

Un dîner avec Mme Limouzin

Il y a des imbécillités qui ne cesseront de m'étonner.

Quel est le devoir d'un écrivain?

Tout rechercher, tout connaître, tout étudier.

Et je ne sais combien de sots m'ont reproché d'avoir poussé ma conscience d'observateur assoiffé de réalisme jusqu'à inviter M°^® Limouzin à dîner.

Ils ont de nombreuses plaisanteries sur la planche, car, si Dieu me prête vie, je dînerai encore avec bien d'autres « sujets ».

Donc, le vendredi 11 novembre 1887, le directeur de la prison de Saint-Lazare recevait, à trois heures et demie, l'ordre de mettre en liberté provisoire M"^^ Limouzin.

Inutile de dire que, comme tous les provisoires, la liberté de M""^ Limouzin a bien l'air d'être définitive. Elle dure encore, après plus d'une longue année.

Les formalités de levée d'écrou ont été remplies assez rapidement, puisque la pensionnaire a pu sortir quelques minutes avant quatre heures.

Déjà il y avait devant la porte principale de la prison plusieurs centaines de curieux.

Par mesure exceptionnelle, et afin d'éviter toute possibilité de manifestation, on a fait passer la complice de M. Wilson, non par la porte du greffe donnant sous la large voûte devant laquelle la foule était massée, mais par la porte charretière qui sert à l'entrée des fournitures de la prison.

Là ne se trouvaient qu'une vingtaine de personnes entourant l'étalage d'un petit camelot installé dans un des angles de la porte. A la sortie de la prisonnière, la brusque ouverture de la porte a fait choir cet étalage. Les marchandises se sont répandues sur le trottoir. Mais W^^ Limouzin n'a point paru s'apercevoir de l'incident. S'éloignant rapidement, elle a pris une voiture. Fouette, cocher!

Je croyais qu'elle se rendait à son domicile, 32, avenue de Wagram.

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Là, j'ai trouvé un concierge qui s'est mis à rire en me disant :

— A moins qu'elle ne soit passée par les toits, elle n'est point chez elle.

Je monte toutefois. A l'entresol, je sonne. Un bruit de pas se produit. Apparaît une petite bonne assez gentille qui, dès ma première question, s'écrie :

— 11 n'y a point de danger que M"^^ Limouzin vienne ici ! Son mari ne l'y recevrait point.

— Son mari? Mais je viens de lire que, craignant d'être impliqué dans le procès de sa femme, il a pris ce matin la fuite.

— Ce matin? J'allais, pour lui, demander une place à M. Perrin, juge-suppléant en première instance, qui la lui a promise. Il croit même que je lui donnerai ce soir, quand il reviendra, une réponse favorable.

La bonne m'invite à entrer.

Il paraît que, le front collé à la fenêtre, elle m'a pris, en me voyant descendre de voiture, pour un expert qui doit estimer les meubles et qu'elle attend. Sans cela, elle n'eût point ouvert.

Dans le salon, plus rien. Dans la salle à man* ger, idem. Les meubles de ces deux pièces ont été vendus par le propriétaire.

Si la domestique est restée, c'est qu'elle veut assister à la vente des trois chambres à coucher.

11 lui est dû 580 francs. Ce détail est caractéristique. Il démontre, plus que tout, la gêne constante de M"^^ Limouzin.

Après la propriétaire, ce sont les gens de service qui sont privilégiés. La bonne espère donc être soldée. Mais faiblement. Les frais ont été gros...

Ce qui reste dans cet appartement donne bien l'idée de la façon dont était meublée Il M""'^ Limouzin. Tout est neuf. Rien, peut-être,

n'est payé. Ce ne serait pas beau pour un artiste, mais ce serait superbe pour un bourgeois retiré. Saluons ici l'acajou triomphant.

— Et vous en avez vu, hein! m'écriai-je.

— Ah! oui, il s'en est passé ici, des choses! M. Limouzin ne s'en doutait pas. Mais vous comprenez qu'après les révélations du procès il ne peut plus garder sa femme. 11 va plaider en séparation. C'est bien dur, tout cela, pour un homme de soixante ans. Aussi il n'est allé voir qu'une seule fois sa femme à Saint-Lazare, et pour raison d'intérêt!

Un point particulièrement m'intéresse. Je demande :

— A-t-on bien saisi toutes les lettres écrites par M. Wilson à M""^ Limouzin?

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— Oh! non. Seulement, il n'en existe plus d'autres. Quand elle s'est vue menacée, madame a brûlé les principales. Le chef de la sûreté n'a saisi que les moins importantes.

— Alors il est réel que M. Wilson était en relations suivies avec votre maîtresse?

— Comment ! mais plus de dix fois madame m'a dit : « Marie, accompagnez-moi à TÉlysée. » Et j'y allais avec elle, l'attendant pendant qu'elle faisait ses affaires. Ah! c'était une maligne! Celui que je plains le plus, c'est Caffarel. Je le connais. Il mourra de douleur. Le général n'est pas un réjoui comme Lorentz...

A propos de Lorentz, le courtier en décorations qui a été inculpé dans l'affaire Caffarelj sa femme était morte, le jeudi précédent, de misère et de désespoir, dans le logement qu'elle occupait, avenue des Ternes. On sait que Lorentz avait quitté le domicile conjugal, pour venir chaque nuit dans l'appartement de M""^ Limouzin. A la suite de cette séparation, M"^® Lorentz se trouva sans ressources; elle vivait d'aumônes et de ces bons de pain et de visinde qu'on distribue aux indigents. On en vit mal... jusqu'à la mort.

Et Marie, la bonne^ me décrit, — assez pitto-

resquement, ma foi, la vie du ménage Limouzin, ménage à trois, à quatre, à cinq.

Lorentz toutefois était le préféré, le fidèle. Il y a même lieu de croire que, comme il a été mis, en même temps queM^^Limouzin, en liberté provisoire, les deux amants sont présentement en train de s'attendre l'un l'autre quelque part...

Et comme je prends congé de Marie, je lui dis:

— Si, par hasard, M""^ Limouzin venait ici, écrivez-moi.

— Oh! non, fait-elle, moi, je n'écris pas!...

Et, le soir, pendant qu'on la croyait partie pour Fontenay-sous-Bois, M"^^ Limouzin, vers onze heures, osait monter, accompagnée de Lorentz, à l'appartement de son mari.

Elle sonna, sonna. On ne répondit point. Elle carillonna.

— Qui est là? dit une voix, celle de M. Limouzin, qui était rentré à neuf heures.

— Mais moi.

— Qui, vous?

— Ta femme.

M. Limouzin hésitait à lui donner l'hospitalité. Il fallut parlementer. A la fm, pourtant, la porte s'ouvrit. Le mari était en chemise. Lorentz

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portait les paquets. On causa. Il fut convenu que M™® Limouzin resterait, mais que son compagnon irait chez lui, où devaient l'attendre ses trois enfants qui avaient, dans la journée, enterré leur mère.

On se mit au lit fort tard. On se leva de même. A une heure de l'après-midi, M""^ Limouzin n'avait pas encore déjeuné quand le propriétaire de la maison lui fit dire qu'il ne pouvait point la garder dans son immeuble.

— Mais je suis chez moi. On a même vendu mon salon et ma salle à manger pour payer le loyer.

— Cela ne fait rien. Le propriétaire ne veut point de bruit dans la maison. Vous allez certainement recevoir beaucoup de visites. Si vous ne voulez point consentir à vous en aller, j'ai l'ordre d'envoyer chercher des agents.

M™^ Limouzin prit peur. Cela prouve même qu'elle n'est pas si forte en droit qu'on l'a dit.

Elle demanda seulement le temps de rassembler quelques paquets. Mais où aller?

En cherchant ce qu'elle devait emporter, ses yeux tombèrent sur une carte pour l'Épopée du Chat noir.

Elle se souvint que jadis Rodolphe Salis lui avait fait bon accueil dans son hôtel. N'y est-il pas galant pour tout le monde? Il est bon garçon.

Il ne refuserait certainement pas de mettre à sa disposition une chambre où elle pourrait recevoir.

— Si on me demande, dit-elle à sa concierge, envoyez au Chat noir.

C'est là que je Tai trouvée, vers quatre heures, finissant à peine de déjeuner et déjà très entourée.

Son portrait a traîné partout. Il a été tracé à la plume, au crayon. Mais il faut mettre maintenant un éternel sourire sur la petite tête qu'on connaît. La libérée est ravie. Elle fait des mots. Elle plaisante à propos de tout.

— Prenez garde. Vous savez que je suis une femme dangereuse. Et puis quelle sera ma commission?

Elle rit.

— Vous espérez donc, madame, que ce procès est bien fini?

-^ Comment recommencerait-il? Il ne peut recommencer que si on retrouve les papiers qui manquent au dossier. Or, il me paraît douteux qu on veuille les retrouver. Et si on les retrouve...

— Eh bien?

— Eh bien, ce n'est pas moi qui serai sur la sellette.

— Il manque donc beaucoup de lettres?

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— Trente-deux. Et j'en ai d'autres.

-=• Vous n'avez pas brûlé, comme on Ta dit, les plus compromettantes !

Dans le sourire de ses grands yeux verts il y eut, cette fois, un éclair de fauve,

— Comment aurais-je fait cela, dit-elle, puisque je suis si intelligente? Ah! sapristi, vous ne me reprocherez pas de me vanter. M'en a-t-on assez parlé, de mon intelligence! A chaque mot que je disais pour ma défense, on me répliquait « Vous êtes si intelligente! Vous êtes trop intelligente!... y> Ah! certes oui, je les ai gardées, mes lettres, et mises en heu sûr. Il y en a même une qui est signée d'un nom... oh! mais d'un nom qui vaut cher. »

Il me fallait absolument ce nom-là, n'est-ce pas? Donc les questions de marcher.

On venait de servir le thé.

M™^ Limouzin repoussa le rhum.

— Je ne prends jamais de liqueurs fortes, ditelle.

— Et ce nom ?

— Plus tard.

Alors me voilà citant, au hasard, pour la faire parler, les noms de tous les hommes politiques.

— Après tout, je peux bien vous le dire. Ce n'est pas la signature, mais le très intéressant texte de la fort jolie lettre que je garde pour la

bonne bouche. Vous n'avez pas cité le frère du Président !

— M. Paul Grévy?

— Vous y êtes, mais bien que je sache la lettre par cœur, je ne vous en dirai pas plus. Est-ce long, mon Dieu !

— Quoi donc?

— Les interrogatoires ! Il y avait des soirs où on me gardait jusqu'à huit heures. Heureusement Lorentz sait que je suis ici.

— Est-ce qu'il serait encore interrogé aujourd'hui?

— Je crois bien. Il est chez M. le juge d'instruction Atthalin. Peut-être sera-t-il question deGoron! Ah! je lui ai bien dit à celui-là, le jour où il bouleversait tout chez moi : « Savez-vous ce que vous faites, monsieur Goron? Vous êtes en train de vous destituer vous-même. » Je suis bien autorisée à me venger, n'est-ce pas? Qu'aije à redouter maintenant? On sait tout de moi. Mon nom, mes affaires les plus secrètes ont traîné partout. Je n'ai plus de famille. Je ne parle point de ma mère, qui m'aime toujours, et qui était là tout à l'heure, mais jamais mon père, qui est un homme des plus honorables, un propriétaire estimé — la maison qui fait l'angle de la rue Montmartre et de la rue Joquelet est à lui, — ne me permettrait de partager son

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appartement. Ou il le ferait à des conditions qui ne m'iraient pas. Je suis une indépendante, et je veux recevoir qui me plaît. Rien que des hommes. J'ai la société des femmes en horreur.

Et elle parlait, elle parlait, ayant parfois, mais par lueurs, de la méchanceté dans son sourire.

Une phrase caractéristique à citer :

— Vous ne nous avez donc pas vus à la 10® chambre. C'était le tribunal qui se défendait. Non pas nous!...

MJ^^ Limouzin compte, pour ses premiers besoins, sur la vente de ce qui lui reste. Il paraît qu'il y a dans un cabinet de débarras un lot de tableaux qu'on n'a pas remarqués. Parmi eux, il s'en trouve même un qui est à la fois l'œuvre et le cadeau deM'^^Delattre, femme du député. Beaucoup sont de M°^® Limouzin elle-même, car elle est dessinateur. Elle a souvent exposé sous son nom de jeune fille.

Mais elle revient à son procès.

Tout ce qu'elle a fait, c'est pour son mari. Si elle voyait tant de monde, si elle cherchait à rendre service à tant de gens, c'était parce qu'elle avait, tout au fond de son cœur, le désir de trouver une bonne place pour ce pauvre M. Limouzin.

40 Li:S MEMOIRES DE PARIS.

Mais cette lettre, cette fameuse lettre du sénateur Paul Grévy ! Il n'y a donc pas moyen de l'avoir?

■^ms Limouzin se lève.

Pendant qu'elle était là, un ami a cherché pour elle une chambre dans un hôtel. Il l'a trouvée. Quand Lorentz viendra au Chat noir, on lui donnera l'adresse.

Et W^^ Limouzin se retire. L'hôtel est à deux pas. Je lui offre le bras, celui qu'on présente toujours, le bras gauche. Toute petite qu'elle est, elle a peine à s'y appuyer.

— Excusez-moi, dit-elle, je ne suis pas à l'aise. L'habitude de donner le bras aux officiers... Je suis toujours à droite.

Naturellement je présente l'autre bras. Mais il me manque encore le renseignement principal !

— Où dinerez-vous ce soir, madame?

— Je ne sais pas.

— Voudriez-vous me permettre de vous inviter à dîner? Avec M. Lorentz, naturellement.

Après quelques pourparlers, il est convenu que je prendrai M°^® Limouzin et Lorentz à sept heures et demie.

A l'heure dite, je me présente chez M"^^ Limouzin.

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M"'^ Limouzin a fait toilette. Jupe de satin vieil or broché, corsage en triangle avec une magnifique rose à la pointe.

M. Lorentz et quelques amis sont auprès d'elle. Je les invite à m'accompagner chez Ledoyen , mais M"^^ Limouzin a de la reconnaissance pour Salis et veut absolument aller au Chat noir,

A huit heures moins le quart, nous nous trouvons, au nombre de six, installés dans un salon autour d'une table servie.

M""^ Limouzin n'a pas faim. Elle n'a jamais faim. A Saint-Lazare, elle se contentait d'une brioche et d'une tasse de lait par jour.

On mange autre chose, et on cause.

D'abord, grande nouvelle.

La préfecture de police a cru devoir envoyer au général Saussier une lettre de lui, trouvée parmi celles qu'a saisies le chef de la sûreté, M. Goron.

Le général Saussier, très galamment, a déclaré que cette lettre appartenait à sa destinataire.

W^^ Limouzin désire boire du Champagne, le seul vin qu'elle prenne, très mouillé d'eau, en mangeant. La mousse l'excite encore.

Il m'est, on le comprend, impossible de rendre compte, mot pour mot, d'une conversation

qui n'a pas duré moins de deux heures et demie.

Pour être sincère, je dirai que j'ai rarement passé une meilleure soirée. M^^^Limouzin, comme le disait M. Atthalin, est vraiment très intelligente.

Elle sait beaucoup de choses, m'en apprend de fort curieuses, que je n'ose pourtant écrire.

Une seule idée de son caquetage.

— Moi, me trahir ! Je trahirais plutôt les autres!... Atthalin a toujours été très convenable à mon égard. Si j'étais capable d'avoir un caprice pour quelqu'un, ce serait pour lui.

Et les histoires de marcher. M"^^ Limouzin en a plein son sac. Vais-je les répéter? Non, je ne peux pas. Je me contenterai de dire qu'à Saint- Lazare même elle a trouvé le moyen de faire sortir quelqu'un de prison.

Pas de protestation possible, j'ai le nom, l'adresse, etc.

Mais c'est la lettre qu'il me faut.

Très gentiment, elle consent enfin à l'écrire elle-même, puisqu'elle la sait par cœur.

Je la copie sur son autographe :

Février, 1879.

« Chère madame, « J'espère que vous ne m'en voudrez pas de

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VOUS avoir accompagnée, hier soir, jusqu'à Fontenay-sous-Bois.

« Je désire surtout que vous combliez mes vœux en me rendant la visite que je sollicite au donjon de Vincennes, qu'il me sera doux de vous faire visiter.

« Il est inutile de vous dire que je me ferai une grande joie de vous accorder toutes les satisfactions qu'il vous plaira de me demander.

« Croyez à ma profonde sympathie.

<c Paul Grévy. »

M^^ Limouzin se propose de divorcer. Elle basera sa plainte sur les révélations qui ont été faites à la 10'' chambre sur son mari par le ministère public.

Elle déclare avoir l'intention de ne pas se remarier.

Entre-temps, elle continue à plaisanter. On en arrive à parler de M. Bouchez, l'avocat général. Elle a un mot superbe :

— Il est très beau garçon, dit-elle, mais il est décoré. Rien à faire avec lui.

A onze heures, M^^ Limouzin rentrait à son hôtel en la seule compagnie de Lorentz.

Et, quelques jours après, l'un et l'autre, ayant d'ailleurs besoin de gagner leur vie, essayaient de ressusciter un café, rue de Clichy.

La seule annonce de leur tentative souleva un tel scandale, que la police dut protéger rétablissement.

M™' Limouzin ne fut guère plus de quarantehuit heures cafetière.

Elle a compris depuis qu'elle ferait mieux de vivre dans l'ombre. Elle désire le silence. Elle s'est retirée, sous un faux nom que la police est presque seule à connaître, dans une rue déserte sise sur le versant nord-ouest de Montmartre. Son existence ne regarde plus personne.

La cellule du père Monsabrè

C'est au temps de la liberté religieuse, rue Jean-de-Beauvais, au couvent des Frères-Prêcheurs, que j'ai eu l'honneur d'être reçu par l'homme dont le seul nom attire chaque année à Notre-Dame un public si nombreux : le Père Monsabrè.

Père? Oh! oui, c'en est un, dans l'acception bienveillante du mot. Un bon sourire s'épanouissant pleinement au miUeu d'une bonne figurCj le voilà. Comment est cette bonne figure?

La voici : de petits yeux allongés, noirs et gais, un gros nez franchement campé, un menton plantureux, des joues de campagnarde, un teint frais et rose. L'observateur regardera le front large et bossue, la lèvre tortueuse qui se pince quand elle le veut; et il n'aura point de mal à trouver dans le brave homme l'orateur caus-

tique qui n'est jamais à court d'arguments, et dont la parole ardente et sévère à la fois sait si bien châtier nos vices.

Faites sortir du capuchon un bouquet de cheveux noirs mêlés de fils d'argent et vous aurez le visage complet. Ces figures rasées se livrent tout de suite. Le rasoir est ennemi de l'hypocrisie,

Aimez-vous le costume des fils spirituels de saint Thomas d'Aquin? Ce n'est pas laid, savez- VOUS5 cette grande robe blanche qui serre le cou et la taille, encapuchonné la tête et s'ouvre seulement sur les mains.

Le long manteau noir que, pour sortir, les Pères jettent sur leurs épaules rappelle assez exactement les ailes des hirondelles. Et ne sont-ce point des hirondelles, ces Dominicains qui, bien que chassés, reviennent toujours?

Pourpéaétrer à l'intérieur du couvent, il fallait traverser une cour, qu'un préau longeait sur deux de ses faces. Très gaie, cette cour, au miUeu de laquelle les Frères avaient dessiné un petit jardin. Si vous avez à la fois une volière et un jardin, souvenez- vous du moyen ingénieux qu'employaient les Frères pour que les oiseaux vissent toujours du soleil — quand il y en avait. Leur vohère était fixée sur une grande brouette facile à déplacer.

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