LA SOEUR DE CAMPI
licatesses. C'est même pour cela que sa sœur le croyait réfugié à Bruxelles.
--- Non, madame, lui dit M^ Laguerre, il n'est pas en Belgique. Il est à Mazas...
— Le malheureux, s'écria-t-elle, il a volé?
— Il a fait pis que cela... Je suis forcé de tout vous dire. Il m'a prié, hélas! de venir ici pour parler... Il veut avoir une dernière pensée de vous. Il va mourir...
— Mourir?
— Lisez-vous les journaux?
— Oui, le Petit Journal.
— Avez-vous suivi l'affaire Gampi?
— Oui. Oh! quel être abominable!...
— Taisez-vous... Gampi est votre frère. Il veut votre pardon...
A ces mots, M""^ X*** poussa un cri et tomba aux genoux de M^ Laguerre. Durant plus de cinq minutes, elle ne put proférer une parole.
— Ah! je comprends tout, dit-elle. Oui, c'est pour nous qu'il n'a pas voulu se nommer. Oh! le malheureux, le malheureux! Qu'a-t-il fait! Je vous en supplie, monsieur, puisque vous savez son nom, ne le révélez jamais. Je vous en prie à genoux.
M^ Laguerre la releva et Tassura qu'elle pouvait compter sur lui, sur sa discrétion. Il essaya
vainement de la calmer. Elle lui demanda de nombreux renseignements sur l'affaire. Il lui montra le portrait de Campi... Elle ne le reconnut pas.
Ceci nécessite une explication, qui, d'ailleurs, est bien simple.
Campi , jusqu'à la dernière quinzaine qui précéda son crime, était toujours rasé. Sa misère fut telle alors, qu'il dut laisser pousser sa barbe. C'est avec elle qu'on l'a photographié. Elle le défigure tellement que sa sœur elle-même, je viens de le dire, n'a pas reconnu son portrait. A plus forte raison les autres.
Un dernier renseignement bien typique.
A l'heure où le condamné à mort attendait son exécution, les gendarmes le recherchaient... comme réfractaire. Il était, en effet, de ceux qui, dans le mois précédent, n'avaient pas fait leurs vingt-huit jours.
C'est l'un des meilleurs amis de M. Laguerre, c'est Henri Rochefort qui m'a raconté ce qu'on vient de hre.
VÏI
Les fantaisies de Maxime Lisbonne
Comédien était, avant la Commune, le citoyen Maxime Lisbonne.
Comédien il a été depuis.
Comédien il sera toujours.
Sa destinée est d'opérer en public. Ce vaincu de la Commune excelle dans les rôles gais. Directeur du théâtre national des Bouffes-du- Nord, il a monté avec enthousiasme, mais toujours gaiement, la fameuse Nadine de Louise Michel. Il a sollicité en riant un drame de Jules Vallès.
Chaque soir, son théâtre servait de lieu de rendez-vous aux vieux communards comme aux jeunes collectivistes.
Il les tutoie tous. D'ailleurs, qui ne tutoie-t-il pas? Il tutoie même Albert Wolff.
Un de ses souvenirs glorieux est d'avoir été
enfermé, après la Commune, à l'hôpital de Versailles, dans la même chambre qu'Hippolyte Ferré, le frère de Théophile, et que le poète Gustave Maroteau.
Il a passé huit ans au bagne, séparé naturellement de sa femme, une charmante personne qu'il adore toujours, mais que les fantaisies de son citoyen époux rendent parfois bien malheureuse. En Calédonie, il a souffert tout ce que l'on peut imaginer. Il n'en veut à âme qui vive. Il est si content d'être revenu, qu'il eût donné même à M. Jules Ferry une loge à demi-droit.
Mais attention !
Pour commander autre partque sur un théâtre, pour jouer en pleine vie un vrai drame, au milieu d'une fusillade réelle et d'un incendie pour de bon, le comédien Lisbonne, monté et vêtu comme Marceau, agiterait, bel et bien, son grand sabre en criant à la foule :
— Enfants de la Répubhque universelle, l'heure de la délivrance a sonné ! Pour l'extinction de l'infâme classe bourgeoise, pour la mort des ignobles patrons, pour l'indépendance des pauvres travailleurs, levez-vous! Suivez-moi! En avant et toujours eu avaat! Arche!!
Dire que le jour viendra peut-être où tu nous feras peur, colonel ! ■
LES FANTAISIES DE MAXIME LISBONNE. è3
En attendant, Lisbonne entreprenait, quand il était directeur, tout ce qu'il pouvait pour attirer du monde à son théâtre.
Bien qu'ayant une jambe presque immobilisée par suite d'une blessure reçue place du Château-d'Eau, pendant la guerre, il déploie en toute circonstance une activité vertigineuse. Jusqu'à l'automne de 82 pourtant, il se croyait audessous de son devoir.
— La Porte-Saint-Martin, murmurait-il dans ses nuits d'insomnie, le Châtelet, le Châteaud'Eau lui-même, ont eu des lions, et les Bouffesdu-Nord n'ont eu encore que des chevaux et des grues!...
Il essaya de s'aboucher avec un dompteur, de passage à Paris, mais les dompteurs sont hors de prix! Que devenir?
Or il parait qu'il y eut au moins une heure oii la Providence veilla même sur les Bouffesdu-Nord.
Par hasard, Lisbonne apprit qu'il y avait dans les écuries du cirque Fernando cinq vieux lions qui avaient été abandonnés par un dompteur engagé ailleurs.
— J'ai trouvé ! s'écria-t-il. Je vais faire ce que n a fait aucun directeur de Paris. Je dompterai ces lions. J'entrerai dans leur cage. Je leur mettrai mon pied malade sur la tête!.,.
A ce moment son front se rida.
Lisbonne continua son monologue.
— Oui, mais j'ai eu l'honneur de me battre pour la Commune, d'être condamné pour elle î Moi aussi, j'ai eu ma rentrée triomphale à Paris. Ce métier va me diminuer.
Il chercha encore. Il trouva. 11 appela deux fournisseurs patentés de revues de fm d'année, mes amis Beauvallet et de Jallais. Il leur en commanda une où l'on devait voir un tableau du genre suivant.
Le compère, M. Prudhomme, faisant allusion aux événements de 71, aurait dit solennellement :
— M. Thiers a sauvé la France, et si de nouveaux soulèvements se produisaient, d'autres lions encore se dresseraient pour épouvanter et faire fuir les rebelles.
— Les gens dont vous parlez, des lions ! se serait écrié Lisbonne. Faites-les donc voir.
La toile du fond soudain levée, les cinq vieux lions édentés du cirque Fernando eussent apparu au public, enfermés dans une cage de feuillage. Les auteurs leur auraient donné des noms transparents, sous lesquels on eût reconnu ceux des personnages politiques en vogue.
Lisbonne se serait élancé dans la cage, eût chanté un rondeau foudroyant, agacé et fustigé les pauvres bêtes.
'les fantaisies de maxime LISBONNE. (55
Il comptait sur un grand effet qui, en même temps qu'il eût empli sa caisse, eut perpétué sou rôle d'artiste politique.
Telle était en 82, sa dynamite, à lui. Après tout, elle vaut mieux que l'autre.
Hélas ! il était écrit que le vaincu de la Commune serait aussi un vaincu du théâtre. A îa fin de la première année, la commandite lui fit défaut. Lisbonne rentra momentanément dans la vie privée.
Il en sortit brillamment un soir, le 7 août i88A. On était en plein Congrès. Il y avait meeting antiversaillais, salle Lévis.
Le citoyen Gambon, démissionnaire du Congrès, présidait. Ce grand diable de Lisbonne était là, à côté des députés Maret et Laisant qui, eux, ne voulaient pas démissionner. La salle était houleuse.
Après avoir entendu peu respectueusement les explications des députés Maret et Laisant, les anarchistes, qui ne manquent jamais ces fètes-là, se déchaînent.
L'un d'eux propose de se rendre en masse à Versailles autour de la salle du Congrès, d'envahir celle-ci, de balayer les opportunistes, qui ne sont plus pour eux que des orléanistes déguisés, Lisbonne alors demande la parole.
Avec son chapeau légendaire, tuyau de poêle aux bords plats, toujours planté sur le haut de ses cheveux frisés, avec la canne sur laquelle il est forcé de s'appuyer à cause de sa blessure, il monte à la tribune.
— Citoyens, dit-il, vous voulez aller à Versailles?
— Oui, oui.
— Eh bien ! moi aussi, je suis prêt à m'y rendre. Moi, on me connaît. Je suis Lisbonne. On sait où me trouver. On sait aussi ce que j'ai fait en 71. Je ne me contente pas de parler, j'agis. Pendant les journées de Mai, il y avait à Paris deux cent mille braillards qui hurlaient : Vive la Commune ! et il y en a eu dix mille à peine qui ont réellement fait le coup de feu. 11 ne faut pas qu'il en soit de même aujourd'hui.
— Non, non !
— A merveille. Eh bien! vous êtes ici à peu près neuf cents qui criez : Allons à Versailles. Le voulez-vous réellement?
— Oui. A Versailles!
— A la bonne heure. Ça va rouler. Seulement, puisque vous me connaissez, vous trouverez bon que, moi aussi, je veuille vous connaître. Vous ne vous étonnerez pas que je vous demande vos noms et adresses. Que tous ceux qui veulent venir avec moi, et dès demain, à Versailles,
se mettent de ce côté de la salle. Allons, citoyens, par file à droite, droite !
Un mouvement se fit. Des citoyens se dégagèrent et se rendirent Advement du côté que désignait l'orateur.
Lisbonne les compta.
Il y en avait dix-neuf !
Pas un de moins. Pas un de plus.
Lisbonne, alors, eut un geste que n'eût pas désavoué Mirabeau.
— Je vous salue, vous, les braves, reprit-il en s'inclinant devant les 19. Je vous admire et je vous remercie au nom de la grande cause, mais vous voyez bien que réellement nous ne sommes pas assez nombreux pour balayer une assemblée. Allons, oust! les braillards! Je crois que vous allez vous taire à présent. Rentrez chez vous, vos femmes vous attendent.
On hua Lisbonne, mais il n'a pas froid aux yeux.
— Puisque la besogne qui se fait ici, repritil, est inutile, moi, je vais prendre un bock. Ça vaudra mieux. Ceux qui ne sont pas contents me trouveront au café.
Et il s'en alla, toujours appuyé sur sa canne. Et on n'a plus parlé de Versailles.
Depuis ce temps, Lisbonne a eu de nombreux
avatars. D'abord il s'est fait journaliste. 11 a créé l'Ami du Peuple^ journal maralisle, rédigé dans une cave.
Gomme il n'avait pas d'argent, il perdit trente mille francs... 11 dut même quitter sa cave.
Fut-il vaincu pour cela? On peut au moins admirer sans réserve sa vaillance.
Loin de se laisser abattre par la mauvaise fortune, il chercha et trouva un commanditaire.
En un mois, il loua un terrain et construisit à Montmartre, à l'angle de la rue des Martyrs et du boulevard de Clichy, le fameux baraquement que tout Paris a visité, la Taverne du Bagne, qui avait la prétention de représenter exactement une des casernes de Nouméa.
On eût dit d'une prison. Au-dessus de la porte, une lanterne rouge. Sur la toiture, à droite et à gauche, deux canons.
A l'intérieur, qui était d'un minable à faire fuir, mais dans lequel on s'empilait, le service était confié à des forçats, ayant tous au pied une chaîne se terminant par un boulet.
Seulement le boulet était creux, s'accrochait à la ceinture, s'ouvrait et contenait... la serviette avec laquelle on essuyait les tables.
Là, le bock s'appelait un boulet.
Sur les murailles, une trentaine de tableaux
représentant des scènes du bagne et les priacipaux forçats : Rochefort, Alphonse Humbert, Fortin, etc.
Ces tableaux étaient l'œuvre d'un artiste... dramatique, peintre à ses heures, Rosambeau, qui, à la fin de 88, eut, comme acteur, un grand succès au Théâtre-Libre, dans la mort du duc d'Engliien.
On ne sortait de l'étrange étabhssement qui est resté « la gloire de Lisbonne » qu'à l'aide d'un carton vert ou jaune dont voici un spécimen :