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MAXIME LISBONNE

LES FANTAISIES DE MAXIME LISBONNE. 7t

Je ne pouvais me dispenser d'assister à ce déjeuner. 11 y a d'ailleurs un mot qui a le privilège de rallier tous les partis. C'est celui de charité. Imaginez M. Jules Grévy ayant eu l'idée d'inviter à déjeuner dans les mairies de Paris les pauvres de nos vingt arrondissements. J'aurais évidemment oublié son titre de Président de la République pour ne parler que de ses bienfaits.

Or on ne saurait que féliciter le citoyen Lisbonne d'avoir, le 6 décembre 1885, de huit heures à onze heures et demie du matin, fait manger trois mille pauvres, — en cinq fournées.

Réclame, dira-t-on. Tl serait à désirer que toutes les réclames fussent du même caractère.

Dès cinq heures du matin, selon la déclaration officielle de M. l'olficier de paix Thiébauit, il y avait une queue formidable qui contournait la Taverne du Bagne» A l'heure annoncée, les portes de la taverne s'ouvrirent et six cents pauvres prirent place autour des tables.

Menu : potage, bœuf, haricots, fromage, vin, café, cognac, et comme digestif, un verre de bière.

Il n'était toutefois pas facile de s'asseoir. A chaque « fournée », il entrait plus de malheureux qu'il n'y avait de sièges. Les invités

avaient l'air si timide que j'osais à peine les regarder. Tout ce que je puis dire, c'est qu'il y avait beaucoup d'hommes, peu de femmes, un grand nombre d'enfants, quelques chapeaux noirs, très peu de blouses. Les pauvres dits honteux dominaient.

L'officier de paix, craignant le tapage, avait appelé vingt-cinq gardiens. Ils n'ont eu rien à faire. Jamais réunion ne fut plus calme.

Après la troisième fournée, les vivres commencèrent à manquer. On dut diminuer les portions. « Doublez la ration de vin! » cria Lisbonne à ses forçats.

En réalité, cette petite fête ne lui a guère coûté qu'un milUer de francs, car, ainsi que lé déclarait l'affiche, il avait contraint tous ses fournisseurs à lui envoyer gratuitement de la boisson ou de la nourriture. C'est ainsi que le boucher avait fourni 100 kilos de bœuf, le marchand de vin, deux pièces, le brasseur, deux tonneaux.

Pendant les cinq fournées, les forçats, qui servaient de garçons, étaient naturellement avec les invités tels qu'ils étaint avec les chents ordinaires.

— Allons, les condamnés, disaient-ils, un peu de patience !

J'ai vu plus d'un pauvre se rebiffer et montrer

plus de dignité que n'en ont les curieux mondains qui ont fait la fortune de l'établissement.

— Parlez donc poliment! disaient non sans arrogance quelques pauvres.

Le croira-t-on?Des trois mille invités, un seul remercia l'amphitryon et le fit même très gau« chement.

Le dernier pauvre parti, Lisbonne vit deux messieurs très bien mis entrer dans sa Taverne. Ils représentaient le bureau de bienfaisance du dix-huitième arrondissement, et venaient lui demander « de faire quelque chose pour les pauvres ».

— Citoyens, dit-il, il me reste encore 15 fr. Les voici.

Puis il fit atteler la petite voiture peinte en rouge, qu'il conduisait lui-même. A côté de lui monta un forçat.

Et le fantaisiste, un cure-dents aux lèvres, alla digérer au Bois.

Six mois après, le baraquement était remplacé par une maison de rapport, mais le Bagne n'était point détruit pour si peu.

Lisbonne l'avait transporté, comme en fait foi l'afTiche suivante, à Belle ville.

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