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LE PASTEUR CHRIST

par s'imaginer qu'il était Christ lui-même. Un matin, il s'est éveillé en s'attribuant tous les miracles de Jésus.

On conçoit et je respecterai le chagrin qu*en éprouva sa famille, qui se vit forcée de le confier à des médecins. En dehors de sa croyance, le pasteur X était absolument sain d'esprit, et si calme , si doux, qu'on put bientôt, sans danger, le rendre à la liberté.

C'est à partir de ce moment que devient étrange l'histoire qui m'a été signalée par le médecin d'une de nos principales maisons de santé.

A peine libre, le pasteur X reçut la visite d'une femme du monde, très riche, qui lui dit :

« 11 est inutile d'essayer de convaincre ceux qui ne veulent pas être convaincus. Mes deux filles et moi sommes les seules à vous comprendre. Nous croirions pécher en ne reconnaissant pas votre caractère divin. Daignez honorer mon hôtel en venant y faire entendre la parole sainte. 11 est à vous et aux fidèles qui penseront comme nous. »

On devine l'effet de ce discours sur un cerveau déjà troublé. Le pasteur X ne pouvait plus douter qu'il fût vraiment Jésus-Christ. Les deux filles de la croyante s'appelaient Jeanne et Lucie. Elles prirent l'une le prénom de Marthe, l'autre celui de Marie-Madeleine et, depuis

ce temps, le nouveau Christ parle comme s'il était le fils de Dieu dans le grand salon d'un mystérieux hôtel du quartier des Invahdes. 11 raconte sa vie, sa seconde résurrection, il commente ses miracles en présence de ses adeptes qui sont maintenant au nombre d'une vingtaine. Marthe et Marie, en effet, ont converti à son culte quelques-uns des familiers de l'hôtel.

Sorti de ce milieu, le pasteur X semble avoir oubhé le rôle que ses fidèles lui attribuent. Il évite de parler de sa divinité. 11 se contente d'être un simple pasteur, d'ailleurs très vénéré.

« Ce cas, me dit le médecin aliéniste qui me donne ces détails, est évidemment très curieux. Toutefois, s'il prouve que la rehgion a pu altérer un cerveau et faire œuvre contagieuse sur d'autres, il ne démontre nullement qu'elle a pour effet immédiat et logique de dénaturer tous les esprits. C'est ici plus que jamais l'occasion de répéter que l'exception confirme la règle. En n'importe quel cadre, tout homme peut convaincre une vingtaine d'adeptes. La résistance des autres protestants, notamment de la famille même du pasteur X, une des plus religieuses et des plus honorables qui soient, est le témoignage évident de l'infaillibilité de leurs croyances. »

Gustave Roger.

Un jour de 1863, à l'époque où j'étais encore étudiant, Samson, l'éminent sociétaire de la Comédie-Française, avant de commencer, dans l'amphithéâtre de l'École de médecine, une conférence artistique au profit d'une œuvre quelconque, répondit ainsi à l'ovation que nous lui faisions :

« Vous saluez mon entrée par des applaudissements. Ah! jeunes gens, vous avez bien raison : ne nous épargnez, à nous autres acteurs, aucune fête. Consolez-nous de savoir, au milieu de nos plus grands succès, qu'il ne restera rien de nous et que le plus illustre d'entre tous les artistes dramatiques n'a pas le droit de dire avec Horace : Non omnis moriar. Je ne mourrai pas tout entier. »

De Roger, au moins, il restera quelque chose-

26i LES MÉMOIRES DE PARIS.

Grâce au livre que l'un de ses meilleurs amis, Philippe Gille, m'a donné la mission de publier après la mort de l'artiste, la trace brillante qu'il a laissée à l'Opéra-Comique, puis à Londres, à Bruxelles, à Saint-Pétersbourg, en Allemagne, en Autriche, enfin à lOpéra, ne s'effacera point. Les chanteurs des temps futurs se plairont encore à lire dans ce livre, le Carnet d\m ténor ^ le récit anticipé de leurs propres émotions. Les curieux y chercheront des renseignements précis sur Meyerbeer, sur Halévy, sur Auber, sur Massé. Le public d'après-demain, comme celui d'aujourd'hui, y trouvera des anecdotes.

Les lecteurs se sont étonnés de ne point assister, dès les premières pages de ce compte rendu quotidien, aux débuts de Roger. Cette lacune est la preuve de l'authenticité du Carnet dun ténor. N'ayant voulu donner absolument que les pensées et les appréciations du célèbre artiste, j'ai brusquement ouvert l'ouvrage à la date où il a commencé lui-même à noter ses impressions.

Çà et là, d'ailleurs, il se plaît à revenir sur sa prime jeunesse.

Gustave Roger, qui devait tant ajouter à la gloire artistique de Paris, est un Parisien. Il est né à la Chapelle-Saint-Denis, le 17 décembre 1815.

L'homme est toujours dans l'enfant. Roger n'avait pas appris au Conservatoire l'élégante distinction qu'il apportait au théâtre. Il la devait à l'éducation familiale. Fils d'un notaire, mais petit-neveu du comte Ready de la Grange, — gouverneur d'Arras et de Beauvais, — neveu du baron Roger, — député du Loiret, — il fut élevé moins en bourgeois qu'en gentilhomme.

Quant à l'instinct artistique, il le tenait de son grand-père l'artiste Corsse, qui avait été à la fois le principal acteur et l'un des premiers directeurs de l'Ambigu, où il créa, entre autres rôles, celui de M'''^ Angot, un travesti célèbre. Les parents qui vivaient disaient à Roger : <( Tu seras notaire. » L'ombre de Corsse lui insufflait : « Tu seras acteur. » Et ce fut le mort qui eut raison contre les vivants.

Dans la charmante histoire, datée d'un jour de pluie et intitulée : Une Filade^ Roger luimême a raconté comment il a commencé ses études au Marais, chez « le père Petit », qui lui faisait suivre les cours du collège Charlemagne. Il les fmit à Louis-le-Grand. Une fois bachelier, il devait être inscrit à l'École de droit, tout en travaillant dans une étude d'avoué.

La famille propose et la vocation dispose.

Roger qui, au collège, se cachait pour lire des pièces de théâtre ou pour apprendre la mu-

sique, brûlait de marcher le plus vite possible sur les traces de son grand-père Corsse.

11 entra comme amoureux de vaudeville à la salle Chantereine, rue de la Victoire. Qu'on juge de la fureur de son oncle, le député du Loiret, en apprenant cette épouvantable nouvelle...

Vite en exil, le drôle! On l'envoya dans une étude située fort loin de la salle Chantereine, à Argentan, où il n'y avait même point de théâtre.

C'était donc bien l'occasion d'en créer un. Roger n'y faillit pas. M. NuitLer, qui a réuni à l'Opéra une si curieuse collection d'aftîches, payerait cher la fantaisiste affiche jaune sur laquelle on lisait :

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