‹ Les memoires de ParisChapitre 36 sur 48 · L'ATTAQUE · texte numérisé non relu

L'ATTAQUE

ORGANE SOCIALISTE RÉvoLi'TiOMAiRE Paris, le 24 (lOÛt 1888.

21, rue Croix-des-Petits-Champs, 21

rédaction

Camarade,

Nous appelons une centaine d'Amis et Confrères à de joyeuses agapes^ sous les ailes du Moulin de la Galette

Jeudi prochain, 30 août

Faites-nous le grand plaisir d'être des nôtres... à la bonne franquette !

Un orchestre, composé des meilleurs artistes de rues, se tiendra à la disposition des orateurs et porteurs de

toasts à bout de souffle. Notre confrère B , obscur

descendant d'an illustre Maréchal, le dirigera avec le glorieux bâton de son aïeul.

Menu- DÉTAIL : Cotisation, 2 fr. 50.

Rendez-vous à Midi — Iieure extrême — au Café de la Place Blancbe.

Prière de répondre avant mardi au soussigné.

Salut cordial.

Pour la Rédaction :

Ernest Gegout,

50 bis, rue de Douai.

Au Camarade Ch. Chincholle.

Les anarchistes avaient rêvé de s'emparer, fourchette en main, le jeudi désigné, du moulin de la Galette. L'un des plus exaltés d'entre eux, Ernest Gegout, avait organisé un banquet qui devait avoir lieu, vers midi, à l'ombre des ailes célèbres au-dessus desquelles on a jeté tant de bonnets. Le propriétaire du moulin de la Galette a-t-il redouté d'entendre au dessert des hymnes révolutionnaires? 11 s'est récusé.

L'organisateur a dû, au dernier moment et malgré les avis lancés, s'enquérir d'un autre cadre. C'est au restaurant des Bosquets, rue Lepic, que se sont attablés, après de nombreuses allées et venues , les anarchistes et autres révolutionnaires.

Président : le compagnon Violard, honoré de sept mois de prison pour coups aux agents et insultes au préfet de police. Avec de tels états de service, on n'a pas le droit d'être modeste.

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Çà et là, les citoyens Fournière (deux ans de prison pour participation à la grève de Bessèges), Rabuel (sept ans de bagne pour faits insurrectionnels), Paton (un mois de prison pour coups au commissaire Santucci), etc.

« Saluez ! » dit solennellement Gegout après avoir énuméré les glorieux titres des personnes convoquées à venir dépenser deux francs cinquante en sa compagnie.

Selon lui, l'anarchie triomphe déjà; les Français en sont arrivés à ne plus avoir de gouvernement. L'heure de la conciliation a donc sonné. Aussi a-t-il envoyé des invitations à tout le monde, à M. Carnot, au général Boulanger, à M. Chevreul, à François Coppée, « à toutes nos célébrités, dit-il, même au malheureux qu'on doit exécuter ces jours-ci à Versailles. Il n'a excepté que M. Wilson, par respect pour l'honorable assemblée. »

Naturellement, de nombreux invités se sont dispensés de gravir l'antique montagne. Louise Michel elle-même n'a pas voulu venir : « Elle ne va ni où on mange, ni où on chante. Il y a trop d'affamés qui pleurent. »

Il faut reconnaître que les anarchistes n'ont pas du tout pleuré. J'étais à la droite d'un millionnaire qui n'engendrait pas la mélancolie. Non, mais vous figurez-vous un millionnaire

anarchiste? Il est plus terrible que les autres : « Commençons par supprimer tout, dit- il. Après nous verrons. » Il trouve grotesque « le droit des majorités » ; idiote « la constitution de l'État )) ; imbécile « la loi )>. Pour lui, le mariage est un crime social, l'impôt direct une persécution, l'impôt indirect une infamie. Il ne reconnaît que l'individualisme ; il est prêt toutefois à admettre le droit de la Commune, à la condition que celle-ci soit toute petite. Son budget sera d'abord fourni par le revenu des capitalistes.

Voilà un millionnaire qui est sûr de sortir sain et sauf du prochain mouvement!

Quant à Gegout, organisateur responsable, il n'y a pas de type plus curieux. Il ouvre le repas en jouant du flageolet, « symbole de l'état naturel dont tout être intelligent doit souhaiter le retour ». II y a longtemps que je connais Gegout. La première fois que je l'ai vu, il était en habit. On l'appelait alors le gendre de M. Gagneur, député du Jura. Depuis, il a divorcé. Il avait à l'Assistance publique une très belle position. Il a démissionné, ne voulant pas être plus longtemps témoin « des dilapidations de cette administration ». Étrangement vêtu, il provoque en duel tous ceux qui regardent de travers ses cheveux interminables et son tor-

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tueux chapeau mou. Il est d'une gaieté délicieuse. Il a toujours un revolver chargé dans sa poche.

C'est Gegout, on le sait, qui a fait tant de bruit, salle Cadet, pendant la première réunion de la société Clémenceau-Joffrin-Ranc, ce qui ne l'a pas empêché d'être jacquiste en jan« vier 1889, Dès qu'il se présente à la tribune dans un meeting, ses amis eux-mêmes, effrayés de ce qu'il pourra dire, le supplient de renoncer à tonitruer.

Menu : beurre, radis, saucisson, bœuf aux champignons ; flageolets et choux-fleurs ; salade; fromages et fruits divers; une bouteille de vin par personne; dans chaque verre, un numéro de V Attaque, journal ultra-révolutionnaire; café et liqueurs.

Le docteur Susini déclare le repas très sain et, tout en regrettant la bouillabaisse en sa qualité de Marseillais, la remplace par une chanson de marin. Au dessert, le poète Marot célèbre en fort beaux vers de sa composition les Tambours, Gérault-Richard vocifère : « Tu ne m'aimes pas!! î » Aristide Bruant, qui ressemble de plus en plus au premier Consul, chante tout son répertoire.

Entre deux refrains, une histoire adorable, remontant à 1879, au retour du forçat Trinquet.

Il y a là le communard qui s'était chargé de le présenter au peuple. Il devait, le soir même, montrer salle Graffard la chaîne que Trinquet portait au bagne.

« Je l'avais avec moi, dit-il, mais voilà qu'avant la réunion je me grise. Je l'oublie, je ne sais où. Comment faire? Ma foi, je suis allé chez un serrurier qui m'a cédé une chaîne de trois mètres de long. Vous vous souvenez de l'effet qu'elle a produit, le soir, à la fin de mon discours? Tout le monde se la passait. Jamais la vraie n'aurait eu un succès pareil ! »

— Elle en a eu un trop grand! s'écrie quelqu'un. Trinquet, lui aussi, a trahi. Il est mort fonctionnaire de la Ville de Paris avec 1.800 fr. d'appointements ! . . .

Mais que fait l'anarchie là dedans? L'anarchie ! Je n'ose pas dire quel est le seul cri qu'on ait poussé. Mais vous l'avez déjà deviné. C'est celui de : Vive Boulanger! Il est vrai que la conviction manquait.

Le journal créé par Ernest Gegout, YAllaque, n'existe plus aujourd'hui.

Notre anarchiste s'en console en écrivant dans la Bataille.

Le pasteur Christ.

Le dimanche, à l'heure où, dans toutes les églises, les prêtres, les pasteurs enseignent la religion aux fidèles recueillis, un de nos plus éminents physiologistes, le docteur Bal, fait à la Salpêtrière un cours sur la folie religieuse.

D'après sa théorie, si je l'ai bien comprise, il n'arrive pas seulement que l'idée religieuse engendre la folie ; la religion serait surtout l'œuvre de cerveaux déjà atteints d'ahénation. Je me hâterai d'ajouter que beaucoup d'élèves et même de docteurs aliénistes répudient cette doctrine. Ils savent que Bossuet, que Fénelon et plus récemment le cardinal Guibert, l'évêque de Metz, ont été les cerveaux les plus nets, les mieux organisés de leur temps.

Par malheur, certains faits semblent donner raison au docteur Bal qui devrait se contenteide les étudier et de les considérer comme des

documents isolés, au lieu de généraliser sa théorie. Il est clair, par exemple, qu'au commencement du siècle dernier les convulsionnaires qui se tordaient les membres et se déchiraient les chairs sur la tombe du diacre Paris étaient des aliénés, — au môme titre que les femmes qui se croyaient guéries à la fin de l'empire par le zouave Jacob.

Aliéné également, celui qui, sur les hauteurs de Montparnasse, se faisait, en août 1886^ appeler le Christ. Sa folie est tellement manifeste qu'il a été, il y a quelques années, enfermé dans une maison de santé. Voici d'ailleurs les faits dont la bizarrerie a nécessité ces précautions oratoires.

En première ligne de nos pasteurs protestants a longtemps été un homme très remarquable, dont le fils est également la gloire de l'Éghse réformée. A cause de ce dernier, je ne donnerai point le nom que tous les protestants d'ailleurs ont déjà sur les lèvres. Pendant que nos prêtres parlent non seulement du Christ, mais encore de Moïse, de la Vierge Marie, des apôtres, les pasteurs célèbrent surtout le Christ, qu'ils appellent Christ tout court. A force de répéter : « Christ a sauvé le monde... Je vous dis au nom de Christ... » le pasteur X a fini

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