‹ Les memoires de ParisChapitre 48 sur 48 · M. ALGLAVE · texte numérisé non relu

M. ALGLAVE

M""®" Huot et Guyonnet, sont absolument cruelles. M""®' Guyonnet et Huot le seraient peut-être d'ailleurs si on expérimentait sur des hommes. Le professeur continue tranquillement son cours, développant, à l'aide de renseignements nouveaux, les théories mises en pratique par M. Girard, directeur du laboratoire municipal de Paris. Il est très écouté et fréquemment applaudi, surtout quand il demande que l'État patronne l'alcool de vin et mette sur les bouteilles en vente « son poinçon, comme sur l'or ». Il suffirait pour cela de placer sur les bouchons, comme on fait sur les bougies, une bande de papier cacheté. Dans les cafés, on se servirait de bouteilles pouvant se vider et non être remplies. Il montre un spécimen de celles-ci.

L'expérience finale a été non moins convaincante que terrible.

M. Alglave prend un demi-centimètre cube de bon alcool et le fait administrer à un chien de taille moyenne. L'animal reste très actif, mais est visiblement gris. 11 ne se tient plus sur ses jambes. L'œil est hagard.

La même dose de mauvais alcool est donnée à un autre chien de même taille. L'animal tombe en épilepsie, les quatre pieds en l'air. Il s'agite. Il bave horriblement. Il n'aboie pas, mais soupire. Tout à coup, il se relève sur ses jambes,

veut bondir et mordre. Il est en pleine folie furieuse.

L'expérience a vivement impressionné le public, qui pourtant n'a pas protesté. 11 comprend que la science a ses droits.

La thèse de M. Emile Alglave mériterait de triompher. Toutefois, l'éminent professeur a le tort de compter pour la réussite sur la sagesse de nos législateurs.

Nous sommes menacés de boire longtemps encore de bien mauvais alcool.

Savorgnan de Brazzà

Henri Rochefort est père de trois enfants dont l'aîné, qui porte son prénom, a le goût des explorations.

Henri Rochefort fils, qui a aujourd'hui vingtsept ans, a demandé, à l'âge de dix-neuf ans, la permission de faire son service militaire en Algérie. Là, on n'a qu'une année à passer sous les drapeaux, à la seule condition de rester dans le pays en qualité de colon.

Son année finie, autre demande, celle de faire partie de la mission Brazza. On accéda à son désir. Il s'embarqua au commencement de 1883. Ah! c'est une histoire assez triste que celle qui va suivre.

M. Savorgnan de Brazza se mit en route avec quarante hommes. Combien y en avait-il auprès de lui à la fin de l'année? Dix. Deux étaient

morts. Les autres s'étaient égrenés ici ou là, exténués, malades, enfiévrés, impotents.

Dès son arrivée au Congo, Henri attrapa les fièvres. Depuis, elles ne l'ont guère quitté. A peine pouvait-il se tenir debout trois jours par semaine.

Brazza l'avait fait chef de la station de Loango. Il lui avait donné pour armée dix-sept laptots. C'est ainsi que l'on nomme là-bas les tirailleurs sénégalais. Au début, tout marcha assez gentiment, mais bientôt les Portugais, qui n'aiment pas à être dérangés, excitèrent les nègres contre la mission. Celle-ci eut à soutenir un terrible combat, où force lui resta, mais où elle perdit cinq laptots.

On ne sait peut-être pas que Rochefort fils ressemble absolument à son père. C'est un fougueux.

Un jour, il apprit que, non loin de sa station, on allait faire mourir sur le tombeau d'un chef ses trente femmes et presque autant de serviteurs.

Au Malabar, la chose s'effectue dans les flammes. Au Congo, on empoisonne à l'aide d'une essence d'un effet infaillible.

Vite Henri réunit les douze laptots qui lui restaient. Avec eux, il se rendit à l'endroit du sa-

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crifice. Deux mille nègres piaillaient autour des femmes et des serviteurs.

— En avant ...arche!

Les laptots, baïonnette en avant, chargent la foule. Les nègres qui ne comprennent rien à la chose s'éclipsent. Le plus étrange est que les femmes étaient absolument furieuses. Il n'y a pas même eu moyen de les consoler. Oh ! mais, là, pas du tout.

Pauvres laptots! C'est absolument le contraire de cela qu'ils rêvaient pour leur récompense...

Et les voilà revenus à leur station. A ce moment-là encore, ça marchait assez bien. Tls avaient au moins de quoi manger.

Mais la vérité est que Brazza est parti sans argent. Quant à lui, personnellement, il se moque des événements.

En France, où j'ai eu l'honneur de le voir chez mon aimable confrère, M°^^ Gagneur, femme du député du Jura, il vit comme tout le monde, appréciant les bons plats et les vins fins, mais il parait qu^une fois en expédition c'est un sauvage. Il n'éprouve pas le besoin de manger. Il ne boit pas. Il est tout à son esprit de conquêtes.

Les nègres se refusent à donner même des bananes? Eh bien! tant pis. On serrera d'un cran sa ceinture. Cela ne pouvait contenter des

jeunes gens qui passaient la vie à marcher ou à se battre.

Une fois, sur le Quillou, une autre fois sur rOgooué, on fit naufrage. Peu importait à Brazza. Mais les autres, dès que leurs habits étaient secs, demandaient à manger. Et rien, rien.

C'est ainsi qu'on vécut six mois au Congo, au Gabon.

Quand on traversait une ville, Henri écrivait ces misères à son père. Rochefort répondait : « Voici ma signature. Prends tout l'argent que tu voudras dans nos comptoirs. »

Mais il fallait d'abord recevoir la réponse, — ensuite rencontrer un comptoir.

Et le pauvre garçon, toujours en proie aux fièvres, continuait à suivre Brazza sous un soleil torride. Là-bas les fièvres ont pour première conséquence de rendre anémique. La peau devient molle, les jambes se pèlent, les pieds se déchirent.

A la fin Henri, subissant tous ces effets, succomba. Le médecin de la légion dit :

— Il faut retourner en France.

A la première ville, Henri montra à un banquier portugais la lettre de son père. Ce banquier lui donna mille francs grâce auxquels il s'embarqua sur un vaisseau anglais.

Il est revenu à Paris dans la soirée du jeudi

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6 décembre 1883. On ne saurait imaginer en quel état.

11 avait l'air de ces malheureux qu'on voit, pâles, hâves, dans les hôpitaux. Rochefort a pleuré en l'embrassant. Le pauvre enfant n'avait plus de cheveux...

Le lendemain, vers six heures du soir, j'arrivais chez Rochefort, juste au moment où allait se passer une scène délicieuse, celle que j'ai annoncée.

La bonne entra :

— Monsieur, dit-elle, c'est M. Octave.

Octave, c'est l'autre fils de Rochefort, un ancien élève de l'École centrale que ses condisciples appelaient Map-Map, parce que, quand il fredonne un air, au heu de faire tra la la, il fait 3nap, map, map.

— Oh! s'écrie Rochefort, ne lui dites pas qu'Henri est ici. Faites-le entrer dans la salle à manger. Dans une minute vous m'annoncerez •un monsieur.

Aussitôt Henri comprend. 11 redresse son col. H rabat son chapeau sur ses yeux.

Rochefort et moi, nous allons rejoindre Octave dans la salle à manger.

Au bout de quelques secondes, la bonne retient :

— Monsieur, dit-elle, c'est un monsieur.

— Qui ça, un monsieur?

— Je ne sais pas.

— Eh bien ! faites entrer.

Henri entre, ayant toujours le chapeau sur les yeux.

— Qu'est-ce que vous désirez? demanda Rochefort.

L'autre essaye de contrefaire sa voix,

— Je voudrais vous parler de la manifestation d'aujourd'hui.

— Oh! Henri! s'écrie tout de suite Octave.

Et voilà les deux frères qui se jettent dans les bras l'un de l'autre, pendant que Rochefort pleure et rit à la fois.

Ah! je vous jure qu'en ce moment le pamphlétaire était loin. Au diable soient les gens qui ont gâté l'humanité avec leur épouvantable politique !

OF New York

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