VI PRÉFACE
et les dénonciations veni7neuses de certains de mm conf7'ères, à un moment enfin oie, débutant naïf, je croyais à la nécessité des protestations...
...Et quelle meilleure occasion de protester qu'une préface? Ce genre de littérature n'a-t-il pas été in* venté pour permettre au préfacier d'entretenir le public de ses petites affaires et de se tailler une réclame sur le dos du préfacé?... Jugez-en plutôt par cette lettre dont, fen suis sûr, vous publierez le préambule aussi bien que la fin, quoique, par pudeur, je sois contraint de paraître supposer le contraire!...
Sans doute, j'ai promis. Mais, de bonne foi, pouvaisje ne pas promettre?
Aujourd'hui, vous me placez au pied du mur, et il faut que je m'exécute sans barguigner. Certes, je suis heureux de vous être utile à quelque chose, et fier de vous offrir le bras; cependant, ce n'est pas sans hésitation que je vous obéis, et, même, je me récuserais, si vous ne supposiez pas qu'en raison des inimitiés pouvant naître de ce livre, il y ait quelque courage à mettre^ mon nom au-dessous du votre.
Considérez donc, je vous prie, que mon bagage littérale e est mince que je déteste la « pose », que je ne possède pas i autorité nécessaire pour faire le Bamum sur votre seuil, et, puisque vous croyez ,à la nécessité
PREFACE Vîx
d'une introduction, permettez quaprès vous avoir remerciée du grand honneur dont vous m accablez, je m'acQvÀtte le plus brièvement possible de ma tâche
iJeso^e malaisée. Si je m'en tire sans vous avoir plu, sans vous avoir fait douter de ma reconnaissante sympathie, sans avoir été ridicule dans Vexercice de mes trop nouvelles fonctions, ce sera parce qu'en me donnant carte blanche, vous navez pas calculé d: quelle quantité d'éloges je vous bombarderais, ce seT'a surtout parce que vous êtes la moins prétentieuse dps femmes. Et il ne faut rien moins que cette constatait^' en guise d'exorde pour me donner du courage. îl tu si peu commode de parler des livres de <^s amis!
Les loue-t-on? camaraderie, politesse ^f anale... Le* critique- t-on? pédantisme ou mauvais procédé. Gr, il me va falloir louer et critiquer. J\^r\ voulez-vous me mettre à mon aise?
Je partage les romanciers en deux ^fasses . les écrtvains et les amuseurs. Si vous tolérez que je vous mcti'i parmi les seconds, « cela ira tout seul », et je n'auras, guère que du bien à dire de votre livre, mais si vou exigez que, chez vous, je constate un cumul quà mot.
r TIII PRÉFACR
grand regret je ne trouve point, je vais être diantrement gêné avec mes jwéjvgés sur la probité littéraire. Vous me laissez libre?... fy comptais.
Voici donc mon sincère jugement :
J'ai lu les Mémoires de Sarah Barnum à'tin seul trait, et avec un plaisir croissant à chaque page, car vous avez de Vesprit comme un démon et vous contez à ravir.
Vos personnages m'ont intéressé jusqu'au bout, car, avant tout femme de théâtre, vous les mettez si bien en scène quon les voit vivre et quon les entend.
Vous êtes une charmeuse, car votre rire est contagieux, et né aux premières pages il roule à pleine gorge jusqu'aux dernières.
Vous êtes enfin une artiste, car, lorsque la fantaisie vous prend de mouiller ce inre d\ine petite larme sentimentale, vous vous offrez ce plaisir sans peiner, et soit avec la tonte des cheveux d'or de Reine, soit avec l'agonie de Cendrillon, vous faites poignant le récit qui, de la nouvelle à la main à l'exhilaratite satire allait tout à l'heure son chemin joyeux.
Amusant, nui, il l'est au possible ce gamin de volume, et les plus moroses s'esbaudiront en le lisant. Mais ne voyez pas un dédain voulu dans ce prender jugement. Il est si difficile d'être amusant et si facile d'être ennuyeux! Si pénible de dérider le lecteur et si
PREFAC15 IX
u coûteux de V étonner en s improvisant styliste par
ngénieux pastiches des maîtres-ouvriers ! Croyez-le,
i appréciation n'a rien de dédaigneux, puisque
vuKS avez borné vos efforts à ce résultat : amuser.
Ce qui n'est pas un mince mérite, d'ailleurs, en un
(ps oit vos confrères enjupotmés poudrerizeiit Scho-
ihauer^ ou nous servent du paganisme au cold-
am!
Et puis, mépriser Vcsprit, ce nest pas seulement
ouer quon en est dépourvu — et convenir de sa pau-
têt même implicitement, semblera toujours une
vialadresse — cest encort dénigrer un des plus jolis
traits du caractère de notre race, cest enfin mécon^
'tre Vessence même de notre langue, insulter au
de national. Tout marche, tout change : l'esprit
demeure. Cest lui qui met des ailes à Vidée. Que reste-
'-'7 de /'Encyclopédie? liien, ni comme science, ni
nme philosophie, mtiis Vesprit des encyclopédistes
<le tout leur siècle a-t-il vieilli? Ne rions-nous pas-
? qui a fait rire nos pères? Avec quelle joie lec-
rs et lettrés ne se jettent-ils point sur chaque cor-
pondunce du dix-huitième siècle quon exhume, su^
>s les mots que l'on déterre.
Ah/ combien vous avez raison d'être spiriivelle à cette époque « d'engueulement n et de « poissaixlise » / D'aucuns, je le sais bien, vont vous reprocher d'avoir
X PREFACI
le mot méchant et d'emporter le morceau. Laissez-les dire : le public rira, et peut-être, pour ne pas se ridiculiser, les victimes même riront-elles comme rient les maris philosophes. D'ailleurs, sous le règne du revolver, quant on est aussi « mal embouché » dans la rue, dans les salons, dans la presse quà la Chambre, 'orsque la formule : « Casser la figure » entre dans la langue et l'acte quelle désigne dans les mœurs, l'esprit a tous les droits, y compris celui de prendre sa revanche.
Le ciel me garde de mépriser V esprit : il console autant quil repose, et parfois il nous venge. Puis, c'est le grand levier, la grande force. Votre ami Rochefort n'eût pas démoli l'Empire s'il n'avait pas été l'esprit fait homme, et je sais un mrXréchal de France que les partis n'eussent peut-être pas renversé du pouvoir, si tous les gens spirituels de ce temps, votre autre ami Aurélien Schall en tête, ne l'avaient pas lardé d'épigrammes qui désopileront nos neveux et que chacun redira encore, quand seuls les gens de l'Institut sauront ce qu'était le septennat!
L'esprit? mais il rend vivante notre histoire, et le jour est proche où, les Duruy se faisant anecdotiques, au lieu de farcir la tête des « jeunes élèves » He^ dates inutiles, on leur enseignera la chronologie avec les bons mots des souverains et des chefs d'Etat. Louis XVIll