‹ Les mémoires de Sarah Barnum. Avec une préfChapitre 20 sur 20 · LA 1UXLAMI-: SE PERFECTIONNE · texte numérisé non relu

LA 1UXLAMI-: SE PERFECTIONNE

Dépeindre l'élal dans lequel cet écliec mit racLiice nous semble inutile. Suivons-la plutôt, ce soir-là, au théâtre.

Elle arrive, ruminant son dépit, cherchant sur qui passer sa mauvaise humeur. Or, que découvre-t-elle en pénétrant dans les coulisses, au second acte?

Adèle Belette, coquettant au milieu d'une députation du high life de Trieste venue pour complimenter la Barnum !

Adorablement mise, très décolletée, fort jolie, sa rivale abhorrée se prélasse au milieu des habits noirs qui la serrent de près, et ce qu'elle dit amuse très fort les membres de la députalion, car ils rient très haut, semblant oublier le but de leur invasion dans les coulisses et prendre, on ne peut plus patiemment, le retard de l'étoile à venir à eux ou à les recevoir.

A ce spectacle, la colère de la tragédienne ne connaît pas de bornes. Elle fond sur le groupe stupéfait, et apostrophe vigoureusement sa pensionnaire.

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— Mademoiselle! ordonna- 1- elle , furibonde, faites-moi donc le plaisir de rentrer dans votre loge et de ne. gtationner ici que lorsque votre service vous y forcera... Ma parole d'honneur, votre façon d'agir est indécente...

D'abord interloquée, la jeune femme ne tarda pas à comprendre les causes de la brusque et brutale sortie de Sarah. Furieuse d'être humiliée devant les visiteurs, elle riposta sur le même ton, et ce fut entre les deux rivales un échange d'aménités in-répétables.

— Oh ! là là ! indécente I clamait Adèle. La patronne qui parle de décence ! Ous qu'est mon irrigateur 1

— Oui I reprenait la Barnum hors d'elle-même, je ne souffrirai pas plus longtemps que vous preniez mes coulisses pour un trottoir. J'ouvre mon théâtre aux artistes et non aux filles I

Commencée sur ce ton la dispute alla loin. Les Triestois s'amusèrent autrement que s'ils étaient restés dans la salle I

A la fin, la directrice qui, depuis son voyage en Amérique, s'ingurgitait force alcool, et qui, ce soirlà, dans sa mauvaise humeur, avait bu à dix heures la dose qu'elle absorbait d'ordinaire seulement à minuit, descendit aux plus ignobles injures.

Et la Belette n'y tenant plus, s'emballant décidément, se crii- au lavoir. D'une main rapide, elle ^*eleva sa robe ot ses jupons, tourna le dos à la tragédienne et, tout en appliquant une sonore claque sur sa propre chair, elle cria :

— ... Fille... soit ! mais la... fille vous.... embête ! A ces mots et à ce geste, Sarali suffoqua, et ce fut

d'une voix étranglée qu'elle signifia son congé à l'insolente. De ce soir-là, Adèle ne faisait plus partie de la troupe...

Mais sa rivale, sans la laisser achever, avait disparu. Elle était, en deux sauts, dans la loge de Madaly à qui elle raconta tout. L'Oriental que sa chute avait rendu plus flegmatique que jamais, ne s'étonna pas, et remit toute explication à la fin du spectacle. Mais, le rideau baissé, la scène recommença entre l'étoile et son ennemie. Et le comédien dut y prendre part, un peu malgré lui.

— Comprends-tu ? lui dit Adèle, en le nappant au passage, comprends-tu cette canaille-là? Je lu: demande de régler mon compte pour que je parte et au lieu de m'allonger mes mille francs, elle me donne quinze louis enveloppés dans une facture ac quitt'^e de sept cents francs, la note de la couturière qui m'a lait ma robe du deuxième acte I Mais, n.. deD... ça ne compte pas ça I ce n'est pas une rob<

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pour mon usage personnel, c'est une robe de théâtre exigée par mon rôle ! C'est un accessoire !

Et la Belette, enchantée au fond de faire intervenir Madaly, criait plus fort.

Le fait était vrai. Même au cours de sa rage jalouse, Sarah restait juive, et tout en se débarrassant (le sa rivale, elle songeait à ses intérêts. A sa devise ; « maigre tout », elle eût pu ajouter : « ... ne rien perdre »!

L'arrivée de l'hux^^inc qui causait cet « attrapage » n'était pas pour la calmer. L'acteur fut donc accueilli, à son tour, par une bordée d'injures. Il n'était plus « son bon Jack » de l'après-midi, mais bien un « crétin », un « idiot » — pour ne citer que les moins maritimes des épithètes dont la tragédienne rhabilla.

Il laissa passer l'orage sans répondre, et l'air impassible, il emmena sa maîtresse.

Seulement, le lendemain matin, quand la Barnum le fit appeler, elle apprit que le « beau mâle ». s'étant fait régler son compte, avait levé l'ancre en môme temps qu'Adèle. Tous deux avaient mis le cap on ne savait sur quel pays.

Du coup, elle devint folle. Gomment 1 non con tcnt de la tromper et de résister à ses coquetteries

LES MEMOIRES DE SARAli BARNUM

non content de braver sa colère, il s'en allait? Le monstre !...

El le caprice d'amour-propre, la jdiousie de Sarah se changèrent en un désir fou, en une absolue toquade.

Ce lâche qui la fuyait, elle le ramènerait ! Oui, mais par quel moyen? Elle était prête à tout, mais encore! qu'inventerait-elle?

Elle se comprima le front, voulant faire jaillir une idée.

Les lettres ? Elles arriveraient trop tard ! et où les adresser?

Courir après lui ? Dans quelle direction ? Puis, Maoaronistadt était inondé d'affiches annonçant la venue de sa troupe. Que ferait-elle de ses arlistes ?

Non 1 ni l'un ni l'autre de ces moyens ne lui convenait. D'abord, elle voulait se venger tout en le ramenant!... Mais alors?...

Tout à coup, l'idée poursuivie surgit en elle. Elle tenait le truc tant cherché.

Aussitôt, elle se pend aux cordons de sonnette.

— Yile ! vite! On m'a volée!... Appelez tout de suite le maître de l'hôtel...

Les garçons se précipitent, la maison est, en un clin d'œil, sens dessus dessous, et le patron, qui fait

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la grasse matinée, s*habillc en hâte pour courir chez l'étoile.

— Monsieur ! lui dit la comédienne, on m'a volée î

— Gomment ! on vous a volée? fait l'homme en se frottant les yeux.

— Oui, monsieur. Hier soir, en allant au théâtre j'ai mis dix sept mille francs dans ce tiroir de commode, et, ce matin, je ne les retrouve plus !

L'illyilén êsi au désespoir. Cependant, il reprend lion sang-froid, fait fermer les portes et venir tous les garçons. Sarah ne veut pas qu'on les interroge.

— Ce ne sont pas eux que je soupçonne, s'écrie-telle, mais un de mes compagnons, M. Madaly, qui est parti cette nuit avec mademoiselle Belette...

Toutefois, le brave hôtelier se refuse à croire que deux« artistes », que deux de ces « aimables Français », que « cette jolie mademoiselle Adèle » et que « ce si gracieux M. Madaly » soient vraiment les coupables. Il s'entête à interroger son personnel.

t la Barnum tape du pied, s'impatiente. Grâce à tous ces retards, le fugitif aura le temps de franchir la frontière avant qu'on ait fait jouer le télégraphe.

Oh! la joie de voir le traître, qu'elle adore h préaent, ramené entre deux gendarmes, cette joie après laquelle elle halète, nelagoûlera-t-elle pas? Ce serait si beau, si bon, de l'avoir là, à sa merci, humilié et

misérable, et d'aller le trouver en sa prison, et aprèî le baiser dont elle a soif, de lui dire :

— Sors ! tu es libre... Viens m'aimer : il est retrouvé cet argent que des méchants t'accusaient d'avoir pris..

Et puis, le soir, dans la douceur lasse qui suit les premières caresses, dans cette ombre discrètement exquise des rideaux bien tirés, que bleuté et rose, au seuil de ralcôve,la lueur d'une veilleuse lointaine qui fait Sarab pareille aux autres femmes, quelle joie de lui avouer la supercherie à laquelle ils doivent leur bonheur I

Enfln 1 cet imbécile d'Illyrien a terminé son enquête; ses garçons sont innocents, et le pauvre amateur de théâtre et d'artistes, le cœur gros de désillusion, se décide à courir chez les autorités et au télégraphe.

Dans toutes les directions, on a lancé le signalement des fugitifs, du fugitif surtout, car elle n'a dénoncé que lui pour qu'on le lui ramène seul. Hélas I le jour et la nuit se passent sans qu'elle apprenne son arrestation.

Le lendemain, le lieutenant de police l'informe que Madaly a été reconnu à la frontière française, mais que l'ordre d'arrestation y est arrivé après son passage. Il a eu le temps de gagner Monteflore, et

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rillyrîe n'a point de traité d'extradition avec cette petite principauté.

Prudente malgré tout,raclrice répond au fonctionire que cela tombe à merveille et que l'argent, serré ailleurs par une femme de chambre qui rentre à l'instant, vient d'ôtre découvert. Puis, une fois seule, elle trouve dans son désespoir d'inédits jurons.

Si cela ne la soulage point, cela du moins surrexcite encore, si possible, son désir de réussir et son affolement orgueilleux. Vite au télégraphe :

M, Madaly, artiste dramatique, à Montefiore, principauté de Montefîore,

Revenez de suite. Il le faut t

Sarah Barnum.

Les heures s'écoulent : pas de réponse I Elle jure encore et envoie cette autre dépêche :

M. Madaly, artiste dramatique^à Montefiore.

Reviens, Jack, je t'en supplie.,,

Sarah.

Pas de réponse. Un second jour s'écoule. La Bar num ne jure plus qu'entre ses dents. Elle a la voix

cassée mais elle peut écrire encore et elle griffonne ce tr3isième télégramme :

Madalyj à Monte fîore.

Oh/ par grâce t reviens!

Sarah.

Rien I rien I toujours rien ! Elle ne jure plus du tout, la pauvre délaissée. Elle reste anéantie sur son divan. A-t-on jamais vu pareil affront! Gomme elle désespère et songe à faire ses malles pour courir après l'ingrat, un télégramme arrive enfin.

Oh! le béni petit papier bleu! Gomme elle l'embrasserait, — si elle était moins pressée de le lire.

Et elle lit :

Madame Sarah Barnum à Tineste,

Revenir ! Pourquoi faire ?

Jack Madaly.

— Pourquoi faire ! crie-t-elle en froissant la dépêche. Pourquoi faire?... Il le demande! !!... Vitel ma bonne Girard ! mets tes jambes à ton cou, mon pHit dam, et porte-moi ça au bureau..,

Madaly àMontefiore.

Pourquoi? Parce que je C adore I

Sarah.

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Et ces mots expédiés, elle attend, palpitante. Deuxième papier bleu. Ses mains tremblent en 'ouvrant :

Sarah Barnum^ Trieste

Trop tard : tant pis!

3ack

En route encore, P'titdam I Sarah ne renonce point à la partie. Témoin cette nouvelle expédition :

Madalij, Montefiore* deviens, ou je me tuel

Saraa.

Cette fois, Madaly se sentit fléchir. Il répondit :

Sarah Barnum, Trieste.

Je demande sursis. Impossible revenir. Perdu au feu. Ai besoin de 3,000 francs.

Jack.

— Enfin! cria la tragédienne victorieuse. Enflai (a y est !

Et radieuse, elle envova les trois mille francs.

290 LES MÉMOIRES DE SARAH BARiNUM

l\ ne lui restait plus maintenant qu'à attendre qu'à tuer 1g temps de son mieu.Y lusQ'v'à l'arrivéde l'homme av.loré. Car, par un phénomène psyclio logique, curieux, mais fort ordinaire chez notre hé roïne, elle adorait tout ce qu'elle ne possédait pas tout ce qui lui coûtait quelques efforts à conquérir Madaly étant entré dans la catégorie des choses noi immédiatement tangibles, elle en devait fatalemen venir à le désirer passionnément. Or, le désir étai la seule forme d'adoration dont elle fût capable.

Seulement, on ne sort pas de Monteiioro auss vite qu'on y entre, et le cher Jack y séjourna vingl quatre heures encore après réception de son via tique.

Enfin, le fugitif arrive à Macaronistadt où, d Trieste, l'artiste voyageuse a transporté sa tente € ses représentations. Il courl à l'hôtel de l'étoile, e sortant de la gare, et pris, lui aussi, d'un regain d désirs, il bouscule le garçon qui veut au moins ïixi noncer. Il de-mande à voir et à voir tout de suite, so excentrique maîtresse. Il est quatre heures du mi tin, qu'importe? N'est-il pas attendu? Et qu'a-t-il b( soin qu'es prévienne laBarnuiii.''

Le voilà par les escaliers qu'il grimpe quatre quatre. Il entre dans le saloa, le traverse, trouve ud porte, la pousse. 0 bonheur! Il est dans Sa chambre

.:\A:': s:-. PERFf^CTIONNS 291

[1 reconnaît sur la table les menées objO^s qu'elle traîne partout avec elle et qui lui sont familiers... Encore un pas et il soulèvera les courtines d:\ lit d'où, dans la p/l'eur de la pointe d*aube qui éteint la clarté mourante de la lampe, une ombre vague tombe, qui noie tout...

Le pas est fait. Gomme il va la surprendre 1 Gomme elle dorti Doucement, il soulève les rideaux. Garessant, il se penche... Tout à coup, il recule, pâle, les dents serrées :

Sarah n'est pas seule ! A côté d'elle, Angel repose, et, sur l'oreiller commun, leurs deux têtes se touchent, frémissantes de ronflements pareils, mais qui chantent à contretemps 1

— Sarah I... bégaie le jeune homme.

A sa voix, elle s'éveille — et lui sourit. Son sangfroid ne la quitte point, et tout en sautant en bas du lit, tout en passant un peignoir, elle bâtit son plan. C'est l'alfaire d'une seconde.

Maintenant, elle est pendue au cou de l'ami prodigue et sa voix devient plus câline à lui chuchoter à l'oreille. Il la repousse, montre le lit, mais elle lui sourit encore : son parti est bien arrècé.

— Et bien quoi?... Angel?... mais ce sont nos adieux! Je n'ai pas voulu m'en cacher. J'aurais pu

292 LKS MEMOIRES DE SARAII BARNUM

obéir à la banalité de préjugés que nous sommes trop interiirrenls pour partager l'un et l'autre, j'aurais pu le tiîssimuler cette dernière entrevue, puisque, d'heure en heure, j'attendais ton retour. Mais j'ai justement voulu que tu en sois témoin pour bien te prouver ma confiance, ma franchise et pouvoir te dire : A présent, chéri, c'est fini et nous serons pour toujours ensemble tous les deux. Car, c'est décidé, nous nous marions !

11 la regarda sans montrer sa surprise, toujours fataliste, et toujours résigné. Mais il le sentait bien, Sarah ne mentait point : elle était bel et bien décidée à cette union.

Gela l'avait prise les jours précédents. En réfléchissant à sa situation, ses rêves anciens de conjungo l'avaient ressaisie. Puisqu'elle était toquée décidément de « son Jack », il fallait au moins utiliser cette toquade. Un mariage serait une réclame neuve, et, partant, tapageuse. De plus, le susdit Jack était l'homme qui, comme mari, lui convenait le mieux, assez talentueux pour être remarqué et pour lui servir, pas assez cependant, croyait-elle, pour jamais pouvoir, en tant qu'artiste, éveiller son incurable jalousie. Et quel père il serait pour Loris !

Cependant Angel s'était réveille

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— Tiens, dit Sarah, en le montrant à Madaly, tu vas voir comme je vais m'en débarrasser I

L'acteur devant les clartés matinales se frottait les yeux. En découvrant son rival, um; rougeur lui monta aux pommettes, mais il ne se troubla pas, en homme qui connaissait trop la Barnum pour être étonné de quoi que ce fût de sa part. Il se leva sans hâte, s'habilla de même et tendit la main à son camarade. Pendant ce temps, sur un coin de la table, la dame de céans griffonnait quelques mots.

— Mon cher ami, dit-elle en se levant et en tendant à Angel le papier qu'elle venait de couvrir de pattes de mouche, vous pouvez me faire vos adieux. Dès maintenant vous êtes libre. Votre traité avait encore six mois à courir, mais, sur le vu de ce bon, Ghevillett va vous payer tous vos appointements à échoir.

Angel sans l'ombre d'émotion la remercia, fit ses compliments aux nouveaux époux et disparut. Une heure après, Ghevillett lui ayant remis le montant de ses six mois, il se rendit à la gare et prit le premier train, enchanté d'avoir fait une bonne aiîaire.

Restés seuls, les nouveaux conjoints causèrent. Où et commimt se marier? Sarah connaissait Gretna Green : elle proposa l'Angleterre. Encore falJ ait-il en finir avec les engagements pris. Et on/'lécida de brû-

294 LES MÉMOIRES DE SAR .fl BARNUM

1er les étapes restant à accomplir en Illyrie, en même temps quon ferait reculer }a date des représentations que la troupe devait donner à Montefiore. Grâce à ces divers changements, le couple eut devant lui, quelviuos jours : il en profita pour s'embarquer et fllor vers les bords de la Tamise. Une simple promenade pour de tels voyageurs !

Tandis que les doux ramiers improvisés roucoulaient dans leur coupé-lit sur la route de Calais, la troupe gagaait sans se presser la station balnéaire où elle devait attendre le retour de sa directrice. Or, celle-ci, en faisant repousser la date de ses représentations à Montefiore, avait oublié que son cher Lérin, le doux peintre, et que son fils Loris l'y attendraient au jour primitivement Ëxé par elle.

Fâcheux oubli I

La troupe, qui remplace l'antique chariot de Théspis par les plus moelleux sleeping et les plus rapides paquebots, s'embarque sur un petit vapeur qui de Macaronistadt va à Montefiore en desservant toutes les petites villes de la côte. C'est ainsi qu'elle s'arrête à Libreville, principale escale du trajet. Mais qu'y découvre-t-elle ?

Lérm escortant Loris, — ou, si on préfère, Lérin escorté de Loris !

Tous deux avaient perdu patience. Pourquoi Sa-

ou LA RÉCLAME SE PERFECTIOMNE 295

rah s'éternisait-clle en Illyrie? Et las de se poser

"iiitilcraent cette question l'un h l'autre, ^\ls s'é-

lent embarqués pOMr Macaronislaclt. Leur steamer

allait en sens inverse de celui des comédiens, mais

hasard avait voulu que les deux bateaux relâ-

' lassent en même temps au même point.

— Sarah? où est Sarah? crient-ils, stupéfaits de ne pas apercevoir notre héroïne au milieu (îs ses compagnons.

On se regarde en riant en dedans, mais on ne saiJ que dire. Chicmann est très gêné et répond que « la directrice est en voyage. » Loris alors se fâche, e\ige une explication, veut savoir à tout prix. Pen-

mt ce temps, Lérin prend à part les voyageurs et les fait causer. Bientôt, la vérité lui-est dévoilée.

Mariée ! elle est mariée à cette heure ! 0 rage ! 0 désespoir ! et sans le lui dire encore, à lui dont jadis elle a rompu les fiançailles ! et avec Madaly ! C'est trop fort 1

Sur quoi, il dessille les yeux de son jeune compagnon et lui souffle sa colère et son dépit.

L'éphèbe bondit.

— Ah ! c'e^\ ainsi 1 s'écria-t-il. Eh bien, tu \as voir, na ! A moi, ma bonne plume de Tolède I

Et le jeune boudiné écrit à sa mère une fulminante

épître, dont voici, mais avec l'orthographe en plus, les première lignes :

« M aman y

» Je ne veux plus manger le pain de la honte : je » veux vivre de mon travail... »

Naturellement, cette lettre fut communiquée aux Journaux. Bon chien chasse de race. Dans la famille des Barnum, on ne pouvait prendre une cuillerée d'huile de ricin sans faire part de l'événement k la presse et au public.

Donc, les journaux enregistrèrent la fière rupture du fils et de la mère. Le jeune Barnum, annonçèrent-ils, se dispose à partir pour l'Afrique. Ils l'en félicitèrent, du reste.

Mais pour attendre le preiv'^ier paquebot, le bon jeune homme qui, rebroussant chemin, avait suivi la troupe à Montefiore, se livra aux douceurs de la roulette, et, peu après, un nouvel échantillon de sa prose voyageait dans les wagons-poste de la France et du Royaume-Uni :

c Chère petite maman,

(( Si les charmes de ton conjimgo te loi.'^scnt quel- D ques loisii's, tu serais bien gentille de poDc/- à lon

iiS LA RÉCLAME SE PERFECTIONNE 297

pauvre Loris, qui, complètement décavé moisit à » .Montefiore et s'embête à crever, faute de cent

» louis...

La Barnum enwya les fonds. Elle étnit trop heureuse pour tenir rancune au cher enfant. Son mariage, en effet, avait eu le résultat souhaité. Jamais encore on n'avait autant parlé d'elle. Un débordement de réclame à rendre folle toute autre artiste. — Tapage, scandale : tout y était.

Dans la joie, elle prit son union au sérieux et entra dans la peau de son rôle, — une fois déplus. « Mon mari )),parci... « Mon mari » parla. Elle en avait plein la bouche.

Madaly fut contraint de jouer sa partie, de poser pour l'époux modèle. Il faut de l'ordre dans une maison, répétait la, tragédienne et elle exigea que le chef de la communauté exerçât réellement ses fonctions, — devant le monde surtout. Jack se laissa ^aire, comme toujours. Quand on revint d'Angleterre, quand, après les représentations de Montefiore, sa femme réintégra son hôtel de l'avenue Monceau, il tint les clefs de la caisse. Et le mot caisse n'a ici rien de métaphorique, Sarah ayant trouvé dans ses incessantes tournées la fortune que lui avaient refusée ses amours. Ce qui ne rempcchait

point de ^0 trouver décavée à certaines heures. Le coulage G-^meurait le même et ce coL.^-fort qu'elle remplissait incessamment fuyait toujours. Elle serait retombée à la dèche, en restant îr^it jours sans jouer. Son mari était trop oriental pour essayer même de mettre en la maison cet ordre dont elle lui avait affirmé la nécessité. Il fut un intendant honoraire, mais, devant les visiteurs, elle affectait de prendre ses ordres. Il devait, eux présents, régler les dépenses, faire le comptable. C'est à lui que s'adressaient les domestiques :

— Monsieur veut-il solder la note du coiffeur ?...

— Monsieur a-t-il l'intention de payer la note du boucher?...

Cette mise en scène, cette déférence étalée, tout ce manège, avaient imposé le mari à ceux des familiers de l'hôtel qui n'avaient pas encore déserté. Maintenant, il fallait l'imposer à Paris. Et elle y tenait, l'étrangeté de son rôle donnant un renouveau à sa passion pour Jack.

Une matinée à bénéfice fournit à propos l'occasion de tenter la partie. Les deux époux y concoururent et ce fut une première unique, un spectacle à sensation. Madaly jouant pour la première fois à Paris et devant une salle dont il devinait la muette antipathie ne parut pas sans émotion sur la scène, mais

ou LA Kî:CLAMK SH PKRFECiiun.-,^

il se remit \l!e. et dès le deuxième acte, son succès se der^sina pour devenir éclatant au quairième. On jouait V Amant de cœur,

La Barnum, par contre, fut moins applaudie. Elle était très nerveuse et avait de plus oublié le flacon de gin qu'elle portait toujours sur elle, d'habitude, au théâtre. Généralement, on la trouva inférieure à elle-même.

Toutefois, cette représentation n'eut pas les sultats qu'en attendait son instigatrice. Elle n'avait rien imposé du tout, et, punie par où elle avait péché, elle commença à souffrir de cette réclame à outrance qu'elle avait si bien organisée.

Elle avait ouvert la porte de son alcôve : les reporters y firent pénétrer la foule.

Elle avait mis sa vie dans la rue : la rue entra dans sa vie.

Elle s'était déshabillée publiquement : chacun voulut connaître ses dessous.

Elle avait voulu qu'on parlât d'elle : on en parla trop!

Paris, impunément agacé pendant des années, commençait à se venger. Et sa vengeance lut gouailleuse. Sarah s'était donnée à lui : il la priJ çt la garda, la disséquant avec des rires. Elle était sa chose, sa poupée : il s'en amusa, et à l'occasion lui ouvrit le

ventre pour voir de quel son elle était bourrée. Et plus tard, lorsque, trouvant par trop cuisante la publicité achetée à ce prix, madame Madaly voulut se regimber, la voix du peuple, qui est la voix do Dieu, lui répondit :

« Dent pour denti œil pour œil ! Le droit commun pour.toi n'existe plus, etni comme femme, ni comme mère, ni comme épouse, ni comme artiste, tu ne pourras pas protester, car toi-même, ô pauvre névrosée, tu as abattu ton mur Guilloutet pour nous en jeter les moellons h la tête ! »

Le malheur fut qu'en affichant « son Jack», la Barnum, uécoppa point seule. Le comédien, malgré ses promesses de talent, «subit toutes les conséquences de sa fausse situation.

Le jour de son grand succès dans le quatrième acte de Y Amant de cœur, de Ghesnel, l'ancien directeur du Parthénon, accrocha le grelot que les caricaturistes et les chroniqueurs devaient faire tinter si longtemps.

— Bravo ! bravo î criàit-îl ians les coulisses. Il va bien La tête est dé^à sortie : attendons le reste.

Il y eut mieux. D'autres encore que Jack « écoppèrent » par contre-coup. Le boulevard s'impatienunt de cette réclame à outrance qui le tympanisait, un journaligts ?e îit son porte- voix, son écho. Seule-

ou LA RÉCLAME SE PERKr d'IoNNi': ■ 'A

Tient, il dôuiplace qu'il avait entendu, fit du mur- Bure nu orage et faussa le sentim;::nt qu'il prétcnlait exprimer. Cet écrivain, petit poseur qui jouait au pamphlétaire et poussait l'outrecuidance jusqu'à se croire un Rochefort, — ce qui le fit baptiser Hochefaible par Sébastien Roll, — s'avisa de publier sur les gens de théâtre un article aussi sot que fielleux. Le prudent personnage n'osant désigner personne s'en prenait à tout le monde.

La chose fit grand tapage. 7^es comédiens s'assemblèrent et, comme de grands enfants, après avoir résolu de chcLlier l'insolent, se bornèrent à des motions. Le plumitif en question ne méritait pourtant pas qu'on s'occupât ainsi de ses tartines.

Cependant, laBarnum avait sauté en l'air en lisant l'article.

Brandissant le numéro du journal, elle courut ài la chambre de son mari :

— Jack ! mon ami... on nous insulte I... Jack, qui se rasait, demeura impassible.

— Tu vas te battre avec ce misérable journaliste... Tiens, lis I. .

Malidy lut le pseudo-pamphlet et haussa los épaules.

— Bah I fit-il simplement.

vlors la tragédienne « s'emballa ». L'indillorcnco

de son époux ^indignait. Gomment. ! on insultait sa corporation et il ne bronchait point!

— Mais, ma chère amie, répétait l'acteur, je n'ai pas qualité pour défendre la corporation, moi qui \iens seulement d'y entrer !

Protestation inutile. D'abord, Sarah voulait de puis longtemps que son mari se battît et cela lenra geait de lui voir négliger une pareille occasion d( tenter la « réclame au duel ». tout en se posant. Et furieuse de ne pouvoir le décider, elle arpentait h pièce en jurant.

— Eh bien I s'écria-t-elle, à la fin, puisque le; hommes sont assez lâches pour se laisser traîne] ainsi dans la boue, c'est une faible femme, c'est moi môme qui vengerai leur honneur! Où est-il ce sah pamphlétaire?...

Dans le vide, elle s'excrimait, pourfendant un ad versaire imaginaire, mais soudain, ses bras retom bant, elle demeura immobile, pareille à une statut de la Douleur :

— Non, dit-elle, c'est impossible : je suis mère A ce moment, notre ancienne connaissance Arlim

Simon encra. - ^

— Qu'y a-t-il uonc ? demanda-t-il tout de suite On vous entend crier depuis la rue !...

On le mit au courant. Alors il s'esclaffa de rire.

ou LA RÉCLAME SE PKRFKCTIONNf: :î03

— Provoquer ce garçon-là ? Se battre avec lui ? >ns donc ! in\itez-le plutôt h dîner !

:l l'invitalion fut faite ! — Et le journaliste l'ac-

la!!!

■joutons, — pour finir l'histoire du mariage de

iiarnum et des conséquences d'icelui, — que le tapage causé par l'article précité n'interrompit poin la série des spirituelles persécutions dont Paris as saillait le mari de la Heine.

— Ah çà, s'écriait Sébastien Roll, il nous embête, monsieur Madaly! Il s'imagine être arrivé, mais

lion! Il arrive !.. Il arrive !

Paris n'était plus tenable. Sarah, avait besoin d'argent. Elle repartit. En quelques jours, sa troupe se trouva sous les armes — Jack étant en serre-file, et le roman comique recommença.

Nous n'eu suivrons pas les étapes; cela nous de-

iulerait un second volume. Toujours la même

ioire d'ailleurs, notre héroïne demeurait la môme

intéressante personne que nous avons pourtraic-

lurée. Car son mariage n'avait fait que lui inspirer

une nouvelle « pose ». Elle jouait la femme honnête,

bourgeoise, et ce■^ avec la sérénité d'une Marion h qui le foigeron de, Gretna Green a rel'ait uns virginité. Son étonnante facilité d'oubli lui rendait son rôle facile, sa puissance d'adaptation le lui vendait

amusant. D'incessantes grâces lui venaient à chacun de ses changements d'état, et, toujours femme de la situation quoi que fût celle-ci, elle célébrait sans rire les joies de l'hymen. Seule elle était honnête en dépit de ses fantaisies et la cascadeuse n'avait pas sa pareille pour traiter de fille toutes les autres femmes.

— Pouah I une fille!...

Et ses lèvres se plissaient comme si elle eût contenu un haut- le- cœur, et, dans ce moi fille, elle semblait mettre, en les faisant siens, tous les mépris rencontrés au cours de son existence jusque-là.

Au fond, elle s'embêtait ferme et la mauvaise humeur que lui avait procurée l'attitude de Paris vis-àvis de « son mâle » se fondait en une lassitude. C'était « crevant » de courir toujours les chemins, d'être contrainte de par son gâchage à bivouaquer constamment sous toutes les latitudes !

Avec ça qu'ils étaient amusants ces voyages !

Gomme elle aimait mieux le genre d'existence qu'elle avait menée durant sa tournée d'Amérique I

Là-bas on ne l'avait pas applaudie, et elle avait maudit les indigènes, mais dans son ennui elle regrettait tout cela maintenant.

Là-bas, c'était l'imprésario qui réglait toutes les dépenses, celles-ci étant portées au chapitre Réclame.

ou LA UIXLAME SE PI-RFLGTIONNE 805

Souvent, du reste, on hébergeait gratuitement la grande tragédienne, non pour le plaisir, aon pour la gloire, mais pour le bénéfice de la publicité. Souvent môme, elle voyageait aux frais d'une compagnie de chemin de fer qui, afin « d'épater » sesconcur- "^nts faisait chauffer un train spécial pour l'étoile et, ie lendemain, trompettait urbi et orbi que l'artiste, forte connaisseuse en railways, lui avait confié sa précieuse existence 1

Malheureusement, la nomade prêtresse de l'art ne retrouvait pas ces divers avantages en notre Europe routinière ; et comme elle y voulait mener sa large existence transocéanienne, cela lui coûtait gros. Plus intaisiste, plus orgueilleuse que jamais, elle ne trouvait pas suffisamment beaux pour elle les appartements réservés aux souverains. Naturellement, on l'exploitait « que c'était, suivant son mot, une bénédiction » ! Les prix que payaient les plus illustres des j)rima donna se trouvèrent triplés pour elle. Et comme si ce n'était pas assez de ces ruineuses folies, son fils Loris se mit de la partie.

Le doux bambinello mena la vie à grandes guides et voulant se consoler d'avoir, pour toute compagnie, des commis de remisier, Gaudissarts juivaillons de la Bourse, ou des jockeys en rupture d'écurie, il devint un parfait poisseux et s'endetta. Sarah était

poursuivie par d'incessantes demandes d'argent de Eon héritier. J^lle s'inquiéta enfin de ce qu'elle allait en laire. Ce grand garçon qui ne savait rien, par même rédiger en français ses suppliques, était impossible à caser. Alors, elle résolut de lui acheter h son retour un théâtre qu'il dirigerait sous la surveillance d'un tuteur choisi.

Elle-même prendrait la direction d'une autre scène ; son mari en aurait une troisième et, dût-il être assommé par ce nouveau coup, Paris verrait toute la dynastie des Barnum s'emparer de ses spectacles 1

Ce beau projet lui vint en Ibérie, où, comme partout, elle fut accueillie avec enthousiasme. C'est, également en ce pays, à Gastagnettos, qu'elle eut la désagréable surprise de s'entendre librement juger par ses propres compagnons.

Elle avait Joué nous ne savons quel mauvais tour à Chicmann, et le jeune homme était entré furieux, dans la chambre de Ghevillett, pour épancher sa bile auprès de son ami et patron. La Barnum qu'aucun scrupule ne gênait, reconnaît la voix du Hollandais en traversant un couloir de l'hôtel et vient coller son oreille à la serrure.

Oh! le joli déshabillage! Les deax agents s'en donnaient à cœur joie I Chicmann racontait-il — àgrands renforts d'épithètes — une petite canaillerie desadi-

ou LA RÉCLAME SE PERFECTIONNE o07

-ectrice, Ghevillell lui répondait par une histoire pareille, ou décrivait un des ridicules de Ii(**i)ile avec une verve mordante qui n'épar/]nait rien. E* le chapelet se déroulait, infini, tou3 deux s'excitant à se remémorer tout ce qu'ils avaient suhi; et les mots grossissaient, emportant le morceau, dans le débordement de rancune de ces véridiques témoins.

La rage de Sarah ne saurait se dépeindre. Pourtant, elle pardonnait encore à Ghevillett ce débinage qu'elle savait être un trop exact réquisitoire, mais la « trahison » de Ghicmann l'indignait, l'affolait, la mettait hors d'elle-même. Elle avait besoin de Ghevillett d'abord et elle était prête à tout passer à un homme aussi indispensable dont le départ eût compromis le succès de l'expédition , mais Ghicman?... Il ne lui était pas indispensable celui-là I « Aussi, comme elle allait le secouer, le saligaudl Quel fier coup de bala^ ! Quelle conduite de Grenoble ! Ah I c..., tu te permets de bêcher ta patronne : attends voirl «

Elle remonte chez elle et fait appeler Ghevillett :

— Je sais tout I lui crie-t-elle dès qu'il paraît. Étonnement du vieil agent théâtral.

— Je sais touc!...

Elle lui explique comment « le hasard » l'a édifiée sur les propos dont elle est l'objet entre ses deux

auxiliaires. Puis, l'air maintenant narquois de son Interlocuteur la contraignant à lui pardonner tout de suite, elle escamote la scène qu'elle a préparée in petto : la grâce octroyée avec une majestueuse indulgence.

— Ne parlons plus de cela, mon ami, dit-elle, seulement je ne veux pas que ce misérable reparaisse devant mes yeux ! Qu'il parte tout de suite I

— Très bien I répond Ghevillett. Seulement, vous lui avez signé un traité, ne l'oubliez pas. D'après votre contrat, Ghicmann doit rester attaché cinq mois encore à l'entreprise.-.

— Soit! Gela ne l'empêchera pas de partir. Ginq mois à trois mille francs cela fait quinze mille francs. Comptez-les-lui sur l'heure et que dans cinq minutes Il ait f... le camp!

— Je vais le payer...

Et l'agent sortit, riant sous cape. Un instant après, 11 rentrait :

— Yoilà qui est fait, belle dame...

— A merveille. Est-il parti au moins ?

— Pas le moins du monde... En chemin, j'ai réfléchi que s'il vous était antipathique, il me p]v'^sait beaucoup et que si voîis pouviez vous en pascur. il m'était MdispensaDie. Ne pouvant d'ailleurs me résigner à le voir s?.ns emploi, je lui en ai trouvé un...

— El ieque'; s'il vous plaît?

— Celui qu'il avait déjà...

— Comment! Vous vous moquez de moi, j'imagine!...

— Dieu m'en préserve I Vous ne vouliez plus que ce ive garçon fût à votre service, je l'ai pris au mien ! :ie sera plus le secrétaire de la tournée : il sera ui de votre serviteur, et fera la môme besogne, yo sur le fonds Publicité au lieu d'être inscrit au ipitre Frais généraux! Cesl, vous le voyez, plus

j-anple que bonjour I...

La fin de l'histoire, la voici :

Le soir môme, au théâtre, Sarah rencontra le Hollandais dans les coulisses. Son rire ne la quitta point.

— Vous voilà, mon petit Ghicmann! s'écria-t-elle en lui tendant la main. On ne vous voit plusl Venee donc déjeuner demain avec moi...

La Barnum, cependant, n'avait rien pardonné. Ce n'était point dans ses habitudes. A preuve la vengeance qu'en cette môme ville de Gastagnettos elle lira du duc deNino Fernandez, son ancien adorateur platonique, l'hidalgo qui, jadis, n'avait pas même répondu à une demande de subside et qui, voulant lui laisse^ un souvenir, i avait gratifié d'un service à thé en ruolz.

i:ilc refusa insolemment de se rendre à la fête qu'il

3ï0 LES MÉMOIRES DK b'AFxAH BARNUIM

avait organisée à son intention et d'aller dire des vers chez /ui an importe quel prix.

Ce refus fut souligné d'ailleurs i>ar sa présence en un autre salon, celui de madame de Ghemino. Cette grande dam'j était française, et princesse de naissance. Veuve d'un illustre ministre illyrien, elle avait épousé un des plus remarquables hommes politiques d'Ibérieet était la reine de l'aristocratie de ce pays. Fort belle, merveilleusement douée, écrivain de talent, poétesse charmante, cette femme supérieure était artiste jusqu'au bout des ongles.

Elle voulut honorer publiquement l'art en la personne de Sarah et donna cour elle une grande fête. Madame de Ghemino, dans son exquise délicatesse féminine, y convia MadSiy, Elle eut pour le mari de la tragédienne les plus £dtteuses prévenances, et, à table, fit asseoir îe comédien à sa droite. Or, les convives étaient des ambai^sadeurs, des ministres et des personnages marquants. Être gracieuse pour l'époux, c'était l'être doublement pour la femme; la Barnum savoura ce triomphe.

Elle avait bien besoin, hélas I de telles satisfactions d'amour-propre pour la distraire dfc 'son ennui, pour la consoler de sa désillusion. Car elle élait désillusionnée, la pauvre!

Le mariage pas plus que ses innombrables amours

le l'cvait faite femme. Elle ivait naïvement espéré 5'oûtcr bomme épouse les sensdions toujours mysléricuscs pour elle que, comme maîtresse, elle avait vainement recherchées auprès de Madaly, auprès de tous : son espoir avait été trompé. Elle demeurait incomplète. Lamentable phénomène, elle restait un lire à part, « un oiseau sans cage, avouait-elle à sa femme de chambre, un piano non accordé, un Achille à rebours, partout vulnérable sauf au bon endroit ! »

Et comme les satisfactions d'amour-propre ollosmùmes devenaient impuissantes à calmer son dépit découragé, elle se laissa aller, peu à peu, h redemander à l'alcool, cognac et wisky, l'oubli de sa malcncc et le courage de retenler des expériences nou- ;.3S. A présent, elle se grisait sans façons, mais, . ..une une Anglaise bien élevée, elle attendait la nuit pour « se lancer ». Elle arrosait les entr'actes s'achevait » chez elle, discrètement, in revint à Paris. Le torchon ne brûlait pas enc.--.t% mais il y avait du froid entre les deux époux. La Barnum ne soupirait plus ; « mon Jack »

— Il n est pas mon type I diSvût-elle.

::t le froid «eût sibérien, boréal, arctique. Un m jînme avait paru qui n'était pas pour dégeler la situation.

Cet homme, c'était notre ancienne connaissance do

Malgrainé, que Sarah avait retrouvé en Flyrie et avec qui, elle s'était tout de suite réconciliée, reprise par le « bagou » et le « toupet » du viveur! De retour à Paris, ie fonctionnaire redevint le commensal de Sarah. Gomme jadis, il s'installa en conquérant et mena l'hôtel. Il avait commencé par séduire Madaly, comme de juste : aussi régnait-il sans conteste. 11 n'était pas jusqu'aux domestiques qui le traitassent en maître.

Avenue Monceau le plus myope des observateurs eût compris à l'attitude de la valetaille combler avaient baissé les actions du mari. Où était le tempe du « maître de maison teneur de livres et de caisse » ? Les larbins ne venaient plus demander ai mari de la Reine :

— Monsieur veut-il payer la facture de la modiste'

A peine le servaient-ils, comme indignés delevoii encore là, et le pauvre Oriental, assis au bout de h table, n'avait que le fond des plats ; Sarah étai obligée d'intervenir pour qu'il pût changer d'as siette!

Elle rouvrit bientôt la Tour du Nesle. La ruptiir' fut complète, le <' collage » dissous. Jack reprit soi célibat et sal\i»)erté. Mais ce ne fut pas sans querelle et sans, naturellement, force épîtres aux journaux La Barnum ne lui pardonnait jipoint d'avoir regimbé

LA ukclam:: se perfectionne 313

sous les plaisanterieo pantagruéliques de Malgrainé et de s'être révélé moralement mâle devant les humiliations dont Tabreuvait l'office et devant le sans-génede sa moitié. Elle le poursuivit de sahaine, et l'accabla de reproches, que la pire des femmes, eussent-ils été fondés, n'aurait point osé proférer, publiquement surtout. Elle ne comprit pas qu'elle s'avilissait elle-même, et aux yeux de tout Paris.

Madaly eut du reste, le bons sens de disparaître quelque temps. Quand il crut le passé suffisamment oublié, il revint et reparut au théâtre où son talent, grandissant à vue d'œil, lui lit une belle place. Bientôt, M. Perrinet l'engagea et « monsieur Sarah D.irnum » entra en triomphe à ce théâtre Gdrneille d'où sa femme était exilée.

11 semble que ce succès fut le porte-guigne de la Barnum. Ses affaires, nous Talions voir, périclitaient. Sa maison maintenant était vide. Malgrainé avait chassé les habitués qui s'étaient résignés à la présr^nccdu mari, ou ceux qui s'étaient ralliés après son départ. Mais Malgrainé ayant rejoint son poste, le cénacle ne se reforma point.

Car l'hôtel avait un hôte plus ennuyeux que Madaly, plus agaçant que Malgrainé :

Loris !

'ÎRANDEUR ET DECADENCE

Sarah tenait parole quand elle s'était promis de satisfaire un caprice. Paris \'it donc la dynastie des Barnum «e précipiter sur ses théâtres, et prise de la folie directoriale, chercher ceux qu'elle pourrait ac- (Tiiérir pour y exercer. Trois scènes capitulèrent : Le md Alcazar que notre héroïne garda pour elle, les fantaisies qu'elle abandonna à son fils et le Théâtre Européen, apanage de Madaly.

Ces diverses acquisitions furent coûteuses, bien que non payables comptant. Bientôt, elles devinrent gênantes. La rupture de notre héroïne avec son mari rendit uiôme inutile celle du Théâtre hw^opéen. On le revendit . Peu après il en fallut faire aulant des Fantaisies que Loris avait étonnamment transfor-

316 LES MÉMOIRES DE SAKAii IiAlî

mées. Cette scène était sous lui devenue un enfer pour les artistes, une baraque pour le public, et un gouffre pour les commanditaires : la Barnum et ses amis.

Cet épiqwe gamin traitait,en effet, ce théâtre comme , étant enr ^ nourrice, il avait traité les Guigwl mécaniques dont le gratifiait tante Rosette I Ce jeune cancre qui ne savait pas l'orthographe, menaçait de casser la ligure aux journalistes! Ce poisseux imberbe et imbécile, — qui, voyageant dans le Midi, se vantait d'avoir, acheté « le pouce du fameux colosse de Rodez », — injuriait les auteurs aux répétitions Ce morveux qu'un officier de recrutement eût refusé comme enfant de troupe, menait comme des conscrits des comédiens de talent, vétérans de la scène 1

L'un de ces derniers ne put tolérer de pareils procédés. A la première incartade du jeune homme, il se fâcha :

— A quelle heure te couche-t-on, petit ? lui demanda-t-il, et il lui tira publiquement les oreilles.

Le scandale qui résulta de cette leçon détermine la Barnum à renvoyer son rejeton, sinon en nour rice, du moins à l'Hippodrome. Loris révoqué s'ei alla rejoihdre ses aboyeurs de Bourse et ses Augusti de cirque, et ne les quitta plus que pour prendre de leçons d'escrime à l'italienne, car, ayan' tontes le

aîuUv'es, il avait toutes les naïvetés et s'i:TiagmaiC qiio parmi /es gens dont il faisait lever les <^paules, il se irouverait quelqu'un pour consentir k ç(3 ridiculiser en acceptant ses cartels.

Restée seule avec le Grand Alcazar sur les bras, ■arah se « débrouilla » tout d'abord. Mais elle no pouvait rien organiser simplement et elle tympanisa Paris en trompottant le chiffre de ses recettes. Paris qui lui avait pardonné, ou qui, plutôt, avait oublié, roconimcnça à se fâcher. Puis, elle s'attaqua impru- .^mment aux rôles de Desclée et de Plessis, se transforma en coroé^lî^nne de tragédienne qu'elle était de^ venue. C'ét^v^ trop tard rebrousser chemin. Son réel et beau talort ne pouvait plus s'assouplir. Supérieure dans Phèdre^ elle fut ridicule dans Le Misanthrope, Très belle dans l'œuvre tragique de Sardou, elle parut médiocre dans celle des Dumas, des Meilhac^ dos Halévy. Quand elle créa, le succès lui vint Empoignante, elle persuada aux auteurs qu'ils avaient v!i leur héroïne telle qu'elle la jouait et hypnotisa la foule, la grisant de sa névrose. Mais quand elle reprit un rôle déjà marqué par une femme do talent, elle fut inférieure à sa devancière. En réalité, elle ne -c montra merveilleuse que dans les Pièces écrites spécialement pour elle par des dramaturges adroits qui, ne se bornant pas à tirer tout le parti possible des

incomparables qualités de leur interprète, utilisaient ses défauts.

Malheujeusement, ses créations devinren t de plus en plus rares. Elle lassa les auteurs comme elle avait lassé tout le monde. Elle se brouilla avec ses écrivains et rendit fous jusqu'à ceux dont elle s'était entourée dès le début, et qui, amants ou simples amis, la co'jvrirent de leur autorité littéraire et de leur inconleslé talent.

Sous leur égide, se servant d'eux comme de paravents, d'amorces et de protecteurs à la fois, elle commit toutes les maladresses, exécuta les pires fantaisies. Plus assoiffée de réclame que jamais, poussant jusqu'à la manie sa passion de publicité, et sa maladive démangeaison de tapage, elle creva toutes les grosses caisses. Sa vien^était que fièvre et il semblait qu'à force de bruit elle voulût endormir un remords ou apaiser un douloureux cancer.

Pourtant Tinsconsciente ne traînait point de remords avec elle. C'était bien une douleur qu'elle souhaitait anestbésier avec ses triomphes d'amourpropre, avec sa gloire d'occuper tout un peuple. Et cette douleur incurable lui venait encore de son éternel insuccès danb sa chasse au !)onheur. E.fo voulait ôlre ainice, elle voulail aimer, mais « pour do vrai • avec une flambée de passion qui ne lût plus ârliû-

GRANDEUR El DÉCADENCE 319

cielle ; elle voulait sentir frémir ses sens, et palpiter sa chair...

La renommée, 3'était bien ; les recettes c'était mieux, mais comme elle aurait donné son ncm, sa gloire, et les bank-notes encaissées chaque soir k son contrôle pour un baiser qui la fît tressaillir, pour un frisson d'amour.

Le baiser ne vint point. Son alcôve changea aix fois sans qu'elle-même changeât. Sous le satin, sous la peluche dont le contact est à la peau comme une caresse inanimée, sous le velours de Gênes dont les plis lourds soufflent les amoureuses lassitudes, sous les moires japonaises qui valent des fortunes et de leurs dessins étranges animant plafonds et murailles, font rêver de raffinements pervers et de meurtrières caresses, sous les soies Pompadour, sous les étoffes d'atelier, toiles enluminées, perses fantaisistes, indiennes âgées d'un siècle, qui, de leur coûteuse naïveté et de leurs couleurs passées chuchotent les tendresses de jadis, sous toutes les tentures, sous toutes les courtines,soustousles rideaux :1a chambre

^ ta froide, et il demeura de marbre ce corps dont un vain luxe abritait la gracilité incorrecte, à la banale lueur d'une ) impe d'amour, toujours pareille.

C'est pourquoi, voulant sinon oublier, du moins

'ourdir, elle devint plus foîlenienl ambitieuse, la

320 Li:s Jii:M;.iii::s d::: sauaii baunum

pauvre détraquée. Rien n'élail assez beau pour elle, rien n'était assez tapageur. Peut-être en brisant ses tremplins et en faussant ses cuivreo, peut-être en tenant tout Paris en baleine à coups d'excentricités, le ferait-elle surgir, l'inconnu, le Messie, le faiseur de miracles. Puis, eût-elle été supportable sans ébullition, sa pitoyable vie ?

Et pareille à ces eunuques enrichis au sérail dont l'or n'éteint point la férocité rancunière, mais qui la noient dans le luxe, se font bâtir de féeriques palais et étalent leur misère au soleil, elle rêva d'absorbantes merveilles, de prodigieux trésors qui pussent la distraire de son mal.

Ses rêves se cassèrent les ailes. Grâce à son gaspillage, à ses ruineuses habitudes, elle avait dans ses tournées ramassé quelques centaines de mille francs, là où elle eût dû trouver des millions. Ce que le Grand Alcazar lui rapportait passait elle ne savait où. tombait dans un tonneau de Danaïde. Mais elle avait bien une centaine d'amis qui la commanditeraient si elle rendait réalisable un de ses vagues projets, et possible un de ses châteaux en Espagne.

Mors, tro'-îvant son théâtre trop petit, trop infime, trop bourgeois pour elle, elle .cngaa à se faire édifier une salle qui éblouît Pai's. Furieusement elle s'aiiela à cette idée et la réalisa.

A l'exlérieur comme à l'inlôrieur, le « théatrb gARAH BARNUM » fut un palais. Les plus grands artistes en firent les plans ou le décorèrent.

Bâti au milieu du rectangle qu'avaii ménagé l'achèvement du boulevard Haussmann et dont, à prix fou, Sarah avait acquis le terrain entier, afin d'isoler le bâtiment au centre d'un squ are, il était situé au cœur de Paris. Sa façade regardait le boulevard Montmartre, son chevet la rue de la Fayette. A sa gauche, le boulevard Haussmann ouvrait sa triomphale perspective et la rue du Faubourg- Montmartre longeait son aile droite, roulant presque jusque sous les balcons sa rumeur de fleuve qui déborde, battant sous les croisées son gigantesque pouls d'artère hypertrophiée.

L'inauguration fut une de ces fêtes comme un siècle n'en voit pas deux ; mai?> au lendemain de ce gala, le silence tomba, brusquement pour ainsi dire. On avait, avant Va première, si fort crié au miracle, on avait tant exploité la réclame qu'il y eut comme une déception devant cet amas de splendeurs. Ainsi qu'un enfant gâté et boudeur, Paris s'écria :

— Ce n'est que ceia?

Et il s'occupa d'autre chose. On l'avait aveuglé, on l'avait rendu sourd : il ne voulait plus rien voir, plus rien entendre.

322 LES MÉMOIRES DE SARAIÎ BAIINU'.Î

La foule traita le mouvement lui-même comme elle traite les statues nouvelles. Curieuse au cours des travaux préliminaires, elle stationne devant le socle nu, ou, de l'œil, sonde la toile recouvrant l'œuvre. Au jour de l'inauguration, quand le bronze ou le marbre émergent de cette Icile au milieu des musiques, des bravos et des discours, elle se rue, et violemment dépucèle. Mais, le lendemain, la foule s'est fondue en rassemblements; ensuite, les rassemblements s'éparpillent en maigres groupes ; vingtquatre heures après, il semble aux passants qu'elle a toujours été où ils la voient, cette statue si neuve. Et seuls les étrangers ou les provinciaux lèvent la tête pour regarder la malheureuse prostituée.

La Barnum fut atterrée d'une aussi rnpide indiîTérence. — Elle rêva de brûler son œuvre. Pourtant, après la première fureur, elle se promit de forcer la réclame.

Un vrai vertige l'empoigna. Elle joua des chefsd'œuvre et monta des âneries, s'improvisa montreuse de lanterne magique. Le public vint, par intermittences, mais les soirs même de? premières reprbsentatio/is, pendant les courtes semaines où il y avait queue au conlrôle, c'est à peine si la directrice encaissait une somme représentant ses frais. Car ceux-ci élaienl crioruics.

GRAKDEUR ET DECADENCE 323

Pour trouver des artistes qui consentissent à jouer avec elle et à supporter ses caprices, plus méchants à mesure que se dessinait l'insuccôs, la Barnum devait donner aux moindres utilités des appointements de ténor ou de prima donna italienne. Comédiens el comédiennes, du reste, quand ils avaient quelque valeur, hésitaient à devenir ses hôtes, par horreuî de jouer devant des banquettes vides ou devant un public de«;?rijj réduits >y, par peur aussi de voir leurs elTets coupés par leur jalouse compagne ou de sentii leurs moyens paralysés par la grandeur du vaissean.

De mois en mois, de jour en jour, le four s'ac centua. On parlait tout haut de faillite et les actions de l'entreprise, trop tard mise en société anonyme, ne trouvaient plus preneurs à la Bourse : Sarah lutta avec l'énergie du désespoir. Elle joua des travestis, des pantomimes, des féeries ; ses amis lui apportèrent des pièces dans lesquelles ils rempurent leur rôle. Elle-même , au cours de ces drames, montait à cheval ou se livrait à quelque exercice excentrique. Elle lit dis conférences, raconta sa vie, ou la mima ; elle inventa des œuvres de bienfaisance pour organiser des soirées à sensation ; elle prit des rôles d'enfant, i^tl-s rôl6s de vieille femme : elle usa de tous les clous, mais eik ne put sauver son théâtre.

Du moins ellp n'en sortit que par force et devant un peloton d'huissiers.

A ce moment, une telle désespérance la prit qu'elle caressa la pensée du suicide, — d'un suicide romantique et bruyant qui, môme morte, la « maintiendrait d'actualité ». Sa lâcheté instinctive l'éloigna de la mort. Bien qu'enlaidie déjà par les soucis et les sacrifices au dieu Alcool, elle nourrissait du reste encore le secret espoir de trouver à aimer.

Et pourtant, plus que jamais la chose semblait difficile. Elle était maintenant sans amis, sans courtisans, sans domicile même On vendit son hôtel et ses meubles; son cercueil en ébène et angent fut acheté par madame Tussand, de Londres.

Sa ruine, pour complète qu'elle se trouvât cette fois, la désola moins que l'oubli dans lequel elle sa sentait tomber.

On débaptisa son œuvre. Le « Théâtre Sarah Barnum » devint les nouvelles Folies-Bergère, les anciennes ayant été acquises par l'État pour servir de magasins de décors aux théâtres subventionnés. Et, en leur'nouveau local, les Folies-Bergère réalisèrent des recettes merveilleuses, comme notre héroïne en avait à peine rêvé.

Toutefois, se désoler n'avançant à rien les choses,

Tex-directrice dut s'occuper de trouver une nouvelle monture, \in nouveau moyen de ressusciter la réclame morte. Elle demanda à rentrer au théâtre Corneille.

M. Perrinet assembla ses sociétaires et la question de la réintégration de la folle prodigue fut posée sur le tapis. Après discussion, on vota.

A l'unanimité moins une voix, l'assemblée refusa d'ouvrir ses portes à la fugitive, à qui des considérations motivées i eprochaient « d'avoir compromis la maison de Corneille et déconsidéré l'art autant que la corporation » (Coquil, secrétaire-rapporteur).

La voix « pour » était celle de Madaly. Depuis quatre ans, c'était la première fois qu'il avait l'occasion de s'occuper de sa pseudo-femme.

Elle doubla sa dose ordinaire de wisky et ne perdit rien de son orgueil.

Le lendemain, elle avait, vaille que vaille, réuni une troupe et elle commençait une grande tournée.

Le succès brilla par son absence. Comme elle per^

sistait à maintenir ses prix de jadis et no variait

point <on répertoire, la voyageuse ne lit môme pas

ses frais.

Elle revint.

A présent, elle mendiait un engagement, mais tous les directeurs reconduis aient.

À vrai dire, elle n'était plus tentante pour un imprésario. Malgré les traverses, malgré le wisky et le cognac, elle avait encore du talent ; seulement elle était démodée. Oui l démodée 1

Adieu, gloire et fortune I Adieu les joies I C'était la première mort, l'apprentissage de la tombe.

Depuis cinq ans, depuis sa faillite, elle battait la province et l'étranger ; partout on la connaissait. En Illyrie, comme en Russie, au Brésil comme au Mexique, elle avait, U pauvre? fait son temps ! Devant ses affiches, les gens ne s'arrêtaient plus, ou levaient les épaules avec des airs moqueurs :

— Encore cette vieille ennuyeuse I Vieille I elle était vieille I Furieuse elle étudiait, chaque matin, les rides zébrant sa peau dont aucune crème n'adoucissait la rugosité livide. Puis, c'étaient ses yeux caves, aux cils rongés, et ses cheveux, décolorés à leur extrémité par les drogues et les res mais blancs à la racine, sur les tempes, encore ses traits plus anguleux; qu'elle it la mort dans l'âme.

sa glande lacrymale fut tarie, elle but

comme elle n'avait jamais bu encore, diminuant sa ratior d'alcool les soirs oti elle jouait, mais complétant son ivresse après le spectacle. Cependant, elle continuait sa chasse à l'homme, par habitude, pour ne pas coucher seule ou pour remplir le vide des heures.

Pour vivre, elle avait accepté de s'exhiber sur les scènes de banlieue et elle descendit jusqu'à y jouer les duègnes.

Son orgueil pourtant subsistait. Elle passait sa vie dans les cafés du théâtre y débitant le continuel récit de ses triomphes de jadis. Parfois le second comique ou le régisseur l'interrompaient.

— Est-elle rasante, cette Sarah ! Assez ! nous la connaissons!...

IkTais elle n'écoutait rien :

— Oui, monsieur... oui, madame, il y a dix ans j'avais encore chevaux et voitures. Quand j'ai fait faillite, j'étais en train de me créer un salon politique!

L'ayantun jour rencontrée parhasard, Yentre-lilanc eut pitié d'elle et il organisa pour l'ex-gloire une matinée au Lycée Dramatique. Malheureusement, ce fut un demi-four. CommeSarah autrefois, la plupart cios artistes s'abstinrent au dernier moment de venir jouer. Il est vrai qu'ils accompagnèrent de généreuses of-

frandes leurs lettres d'excuses. La bénéficiaire parut dans deux scènes : elle fit peur, et le public navré de cette déchéance, ne reconnaissant plus ni la femme ni la voix, n'eut pas la force de la ressusciter par une aumône de bravos.

Elle empocha quelques milliers de francs et aussitôt alla retrouver la mère Rattiez, directrice des théâtres de Montmartre et des Batignolles. Celle-ci n'en pouvait plus, se faisait sourde. Moyennant une minime rente viagère, elle céda ses deux salles. Sarah de la sorte eut la joie de se voir encore directrice et put vivoter. Même, elle redevint l'artiste assoiffée de réclame que nous avons vue. On parla de ses théâtres dans les grands journaux.

Et brusquement, cette joie de la Barnum s'effaça, s'annihila devant le plus inouï, le plus surprenant des bonheurs : elle aima.

C'était un « beau gas ». Vingt ans. Le teint mat ; les yeux très longs, très noirs. Joli comme une tête de cire do coilTeur , — une tête qui aurait des accroche-cœur sur les tempes. Il se nommait Louis et jouait les jeunes-premiers. A la scène, il avait les coudes en dehors, les gestes canailles, mais sa voix légèremenr. éraillée lançait la tirade plus loin que le poulailler. Montmartre raffolait de lui et on l'idolâtrait aux Baliixnolles.

— Ça vous fait loucher, hein? la patronne! dit-il à Sarah le soir de ses débuts.

Et i' ^ui demanda une augmentation d'appointements, avant de la reconduire chez elle.

Le lendemain, elle adorait ce drôle, mais elle l'adorait sincèrement, de tout cœur, avec une étrange passion.

Gomme elle fut heureuse I Elle en redevint presque jolie, malgré ses rides, malgré ses cheveux blancs I

Elle tenait enfin le secret tan t^^herché, le bonheur si loriîTtcmps envié : elle était une femme comme les autres I

a chair si longtemps mort»* ses sens si longtemps anesthésiés s'étaient réveillés dans un épanouissement de passion. L'âge critiqu*^, gui ct»ez les autres fomipes éteint la flamme d'amour, l'avait éveillée chez elle, et comme voulant « rattraper le passé », la flamme se faisait incendie.

Gomme elle fut heureuse ! Gomme elle pleura de Joie sous les taloches de « son Louis « !

Mais ce bonheur tardif fut dérisoirement court. Le jeune-premier la trompa bien vite avec toutes les femme? des deux théâtres, avec toutes les fiUes des deux quartiers, et la malheureuse souffrit le plus épouvantable des martyres, la plus affolante des tortures. L'ingrat lui prenait son dernier louis pour aller gour-

LES MÉMOIRES DE SARAîî BATîNUM

gandiner. L'argent ! elle s'en moquait. Elle, la Juive avare, elle lui eût tout donné, sa dernière robe, sa vie îïiême, si elle l'avait pu posséder seule, mais à la pensée d'un partage, ou quand il lui marchandait ses froides caresses, un désespoir inexprimable, un@ is^ t'^scriptible colère l'empoignaient.

Un matin de TautomnelS..., on lut dans Le Chanteclair, sous la rubrique : L'actualité, l'entrefilet suivant :

« Se rappelle-t-on dans ce Paris, où les gloires » Kont éphémères comme les modes, la fête par la- » quelle on inaugura, il y a six ans, les Folies » Bergère, alors Grand Théâtre Sarah Barnum? Nous » nous rappelions tantôt cette incomparable soirée, » en escortant à sa dernière demeure la pauvre » et grande artiste qui fut Sarah Barnum....

Ici quelques lignes consacrées à la vi3 et aux succès de ta défunte ainsi quaux étapes de sa dégringolade.

» ... On peut le dire maintenant,— le reportage, qui » ne respecte rien, ayant dévoilé les véritables causes

de celte mort, — la Bamum ne s'est pas tuée. » Abandonnée de l'homme qu'elle aimait — un vilain » monsieur nous assure-t-on — la pauvre femme » chercha l'oubli dans l'alcool. Jeudi dernier, elle » tenta une dernière démarche auprès de son amant, » et n'ayant pu le fléchir, elle rentra chez elle déses- » pérée. Sur sa prière, le concierge alla lui acheter » une bouteille d'absinthe. Sarah, nous a déclaré cette » femme, avait les yeux rouges, mais était calme. » Elle lui donna ses ordres pourle lendemain, et s'en- » ferma chez elle. Vendredi, la portière ne la voyant » pas descendre monta chez l'artiste, et ne pou vaut se » faire ouvrir la porte, prit peur et courut avertir la » police. On fit sauter la serrure et on trouva la » pauvre Barnum couchée au pied de son lit, le front » ensanglanté. La bouteille d absinthe étant à moitié » vide et le lit défait, le médecin appelé aussitôt put, » après examen delà blessure, reconstituer la scène : » Sarah ivre-morte était tombée de son lit et s'était » ouvert le crâne, dans sa chute, en heurtant l'angle » de sa lable de nuit.

» Cette épouvantable fin

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