‹ Les mémoires de Sarah Barnum. Avec une préfChapitre 19 sur 20 · VOYAGES D'INTKRET ET DE SANTÉ · texte numérisé non relu

VOYAGES D'INTKRET ET DE SANTÉ

nouveau. Elle se rappelait ses débuts, ses misères anciennes, son rêve de jadis qui s'était précisé le jour de son concours, quand, devant les colonnes Morris, rutilantes d'affiches multicolores, elle avait juré d'y étaler son nom en lettres si flamboyantes, que Paris aveuglé demanderait grâce.

Paris ne demandait pas encore grâce, toujours bon enfant, mais ses yeux éblouis papillotaient déjà.

Ce rêve elle l'avait réalisé, comme tous les autres, — tous les autres, sauf celui d'être enfin femme, et de se sentir frissonner au bras d'un être cher I sauf celui de trouver, comme tant d'autres, un adorateur qui se ruinât pour elle, de s6clier un superbe torrent au lieu de tarir d'infimes ruisseaux I

Son retour mental au passé aurait dû la rendre bonne : il développait seulement son égoïsme. Elle était glorieuse, enviée, d'apparence riche, elle avait du talent, elle passionnait les salles, mais elle demeurait l'étrange créature froidement perverse dont nous avons raconté les débuts. Sous les chapeaux extrachic de Virot — ces merveilles artistiques, — sous les robes de Pingat — ces poèmes du costume fô-

inin, — elle était, avec l'orgueil en plus, ^pareille à la petite Juive qui s'habillait et se coiffait d ns ' M magasins de confection.

Et, maintenant, n'ayant plus rien à souhaiter, elle n'eut plus d'autre culte qu'elle-même, elle s'adora. Devenue sa propre idole, et Gonsacrant tous ses gains jusqu'au dernier sou à sa nouvelle religion, la rancunière chercha et trouva des perfectionnements de luxe et de toilette qui la vengeassent des privations et des humiliations passées

Rien n'était assez beau ni assez bon pour elle. Ses fournisseurs furent ceux des souverains qui la venaient applaudir. Encore leur imposa-t-elle des raffinements : c'est ainsi qu'elle inventa les gants de Suède montant jusqu'à l'épaule. Leurs plis tirebouchonnant dissimulaient la pauvreté de son bras, et comme elle en confia la fabrication aux Magasins du Louvre, ces merveilleux producteurs, la mode en prit furieusement. De même, elle stimula madame Lejeune, sa lingère, et empêcha cette artiste arrivée de s'endormir sur ses succès, en lui demandant de nouveaux modèles plus exquis les uns que les autres. Elle en obtint des matinées, des chemises, des peignoirs à désespérer les peintres par leur diaphanéïté neigeuse, ou par l'originalité charmante de leurs tons et de leur dessin.

Car la Barnum était artiste en tout et Jusqu'au bout des ongles. Mais, à travers son culte de la forme et du luxe délicat, perçait, il faut bien le dire,

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son incessant besoin de corriger la nature. Maltraitée par cette marâtre, elle voulut cependant être désirée et admirée. Sa maigreur sembla donc disparaître. Ce fut à sa corsetière, la célèbre Léoty, qu'elle demanda de lui refaire une poitrine. Et celle-ci créa pour elle un mode de corsets qui remplirent ce but tout en étant le comble de l'élégance, et qui, par leur chic, furent pour moitié dans les succès de toilette de notre héroïne.

Quant à son teint, quant à sa peau, elle ne les oublia pas plus que le reste. L. Legrand fut son sauveur. Elle lui demanda de les lui velouter, tout en les parfumant, tout en les lui adoucissant, et l'habile parfumeur inventa, pour sa difficile cliente, celte incomparable crème Oriza et cette fabuleuse essence Oriza à l'héliotrope blanc.

Au cours de sa tournée, en province, ce ne furent pas, toutefois, ces seules préoccupations de luxe et de coquetterie, qui distrayèrent notre héroïne de la monotonie inhérente à toute promenade de ce genre, cette promenade fût-elle comme la sienne semée de succès tapageurs le long du chemin.

Dans la troupe qui l'accompagnait, elle trouva des acteurs qui, le rideau baissé, jouaient encore dans la coulisse, et au gré de l'étoile, une comédie dans laquelle elle tenait, naturellement, le premier rôle.

L'un de ceux-ci, Angel, nous est connu. Il n'est plus chef d'emploi pourSarah, toujours capricieuse. Le jeune premier, d'ailleurs, ne saurait raibonnablcment s'en plaindre. Il ne s'est jamais privé de lui faire des infidélités aimables et sans façoa. Même, étant l'hôte de son car, durant le voyage d'Amérique, il lui échappait pour courir le guilledou par les cités espagnoles, ou, sans quitter la bande, pour aller conter fleurette à une belle fille, dont les formes opulentes le reposaient de la Barnura. La dite belle fille était simple figurante et le comédien l'appelait 5on utilù inutilité.

Il reste donc, durant cette tournée, le camarade de la « grrrrande tragédienne », ne refusant pas plus cependant, quand on l'en prie, de reprendre, pour quelques heures, ses anciennes fonctions, qu'il ne refuse toute autre besogne, en homme qui, bien payé et loyal, exécute toutes les clauses de son contrat, scrupuleusement.

Après lui vient JackMadaly, un acteur improvisé, qui, un beau matin, s'étant réveillé avec le feu sacré, étaii allé trouver Sarah et avait sollicité un engagement.

Un bel homme ce Madaly — « un mâle », dit la Barnum !

11 offre un spécimen très pur du beau type oriea

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lai, mais il n'a pas de sa race que l'œil large et velouté, humide de caresse, tendrement rêveur, ou passionné follement. Il n'en a pas que les traits classiques, que la cliaude pâleur, que les lèvres sanglantes : il en possède le caractère indolent et fataliste, il en a surtout l'étonnant mépris de la femme en dehors du gynécée. Seulement, sa pureté de race est restée physique. Moralement, il est mâtiné et présente les qualités et les défauts de cette tribu de métis méditerranéens, qui tiennent à la fois des Grecs, des Provençaux (de Marseille), des Italiens, des Juifs arabes, et qui sont fatalement ou banquiers, ou mercantis, ou marins quand ils ne sont pas nervis. Lui, il était comédien, mais il avait commencé par tâter de ces divers métiers.

Sa vocation, pourtant, était réelle. Madaly possédait naturellement, et à un haut degré, ce que tant d'autres acteurs cherchent vainement à acquérir. Certes, il lui manquait cette assurance, ces connaisnces, que donnent seuls l'expérience et le Gonscriloire, mais il y suppléait à force de tempérament, r il était artiste d'instinct, et sur la scène, il ap- »rt;.it l'inlelligcnce, la flamme, la vie intense qui aient en lui. Son talent s'affirmait chaque Jour et grr.Tidifsait à chacun de ses débuts. Il était « quelfiii un ».

Sarah le distingua, comme bien on pense, et les flirtations s'accélérèrent à chaque étape.

Le jeune homme avait une maîtresse, Nelly, exchanteuse d'opérette qui, ayant perdu la voix, jouait la comédie. Celle-ci étant entrée dans la troupe, quand commença la tournée en Europe, la directrice la prit naturellement en grippe et, non contente de lui enlever son amant, elle lui fit la vie dure.

Cette nouvelle excursion à l'étranger fut marquée par des triomphes. Toutefois, comme il ne suffisait toujours point à la tragédienne d'être acclamée comme artiste, elle eut soin de répandre le bruit qu'elle faisait d'innombrables passions. Princes et grands seigneurs, illustrations des arts, des lettres, de la politique, tout le monde enfin était à ses pieds. En Hollande, elle prétendit avoir séduit un banquier millionnaire, mynherr Ghicmann, qui, fou d'amour, la suivait comme un caniche, dans toutes ses pérégrinations I

Or, le mynherr en question était un brave garçon, simple commis à la Bourse d'Amsterdam, qui ambitionnait la, gloire d'être auteur dramatique, et qui accompagna Sarah pour se familiariser avec les choses du théâtre et arriver un jour à être joué soit en F'rance, soit chez lui. Cet « amoureux millionnaire » devint le secrétaire appointé de Ghevillett I ! ! N'im-

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porte, la légende bien lancée avait fait son effet et son chemin. Chicmann, d'ailleurs, sut se rendre utile. On n'aurait pas trouvé son pareil pour organiser une ovation aux débarcadères ou devant les hôtels, pour réunir, fût-ce dans une steppe, des musiques de pompiers et des orphéons, pour dépenser intelligemment vingt-cinq louis et faire couvrir de fleurs sa directrice.

De pays en pays, de ville en ville, on arriva à Bucharest. Là, Sarah fît acte de vigueur. Elle ne tenait plus Nelly en grippe, elle la haïssait cordialement, furieuse de voir Madaly, son « mâle », revenir à sa maîtresse, sous les climats les plus divers. L'exchanteuse fut congédiée, un beau matin, et bien que la Barnum dût, pour ce fait, lui verser une indemnité, elle n'hésita point, ne ménageant jamais quand il s'agissait de contenter un caprice et de satisfaire sa jalousie. Nelly pleura, la tragédienne se frotta les mains, et Madaly, en Oriental qu'il était, demeura impassible, ne laissant aimer.

L'actrice expulsée fut remplacée par Adèle Belette, une lolie fille que la troupe, la trouvant sans engagement en Russie, avait raccolée.

Sarah, les premiers jours, s'ennuya, n'ayant plua v^rsonne à tracasser, mais cela dura peu. Ses eo-

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r,]c(lieris et la nouvelle venue se chargèrent de la dislraire.

On parvint en Illyrie. Le séjour de la caravane y fui inarqué de toutes sortes d'incidents, dont quelques-uns, par les conséquences qu'ils eurent, méritent d être contés en détail.

A Genovi, un soir, la .Barnum, qui d'Angel passait h Madaly et réciproquement, et parfois dans la nicme journée, fait une querelle à l'un d'eux, aux deux peut-être, cinq minutes avant le lever du rideau.

Furieuse, n'en pouvant plus d'avoir crié, elle refuse de paraître en scène. Chevillett et Ghiçmann se jettent h ses genoux et, avant l'attaque de nerfs de rigueur, la supplient de jouer. La salle est pleine comme un œuf. Ce serait un crève-cœur que de rendre pareille recette. Et puis, elle compromettait son succès dans le pays.

La « grrrande tragédienne » se laisse enfin convaincre et répare le désordre de sa toilette , -»

Pan! pani panl

Au rideau !

Du succès comme toujours, des applaudissements, mais voilà qu'au troisième acte, dans la scène capitale de son rôle, l'artiste, brusquement glisse sur son fauteuil face au public et reste étendue comme

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morte, effrayante. Un frisson secoue la salle ot Ton prend peur, car on s'aperçoit que la malheureuse vomit à pleine bouche des flots de sang noir.

Rideau et annonce. Les spectateurs sont priés de se retirer : on va rendre l'argent. La foule s'écoule,

îristée et dépitée.

Mais il y a quelqu'un de plus attristé, de plus déj^,;. 6 qu'elle, c'est Ghicmann, dont le tant pour cent sur les recettes, s'écoule avec le public.

Soudain, le Hollandais se frappe le front : une idée géniale lui est venue.

Aussitôt il court au contrôle devant lequel les gens s'amassent déjà. Il grimpe sur le bureau, réclame le silence et de sa voix d'homme du Nord qui s'assouplit pour faire ronfler les r, 11 s'écrie en agitant les bras :

« — Mesdames et messieurs, vous êtes venus ]5«ur » entendre lagrrrande Sarah Barnum, n'est-ce pas?... » Eh bien I vous l'avez vue : la pauvre femme est » mourante. Elle se tue à jouer constamment...

[Rumeurs d'attendrissement.)

» ... A présent, que voulez- vous ? Qu'on vous rende r> votre argent, n'est-ce pas? C'est très bien, on va » vous le rendre... Seulement, laissez -moi aupara- » vant vous faire une simple observation :

» Le peuple illyrJen, esl un peuple généreux...

[Murmures approbatifs.)

» ... Il aime l'art, lui...

[Plusieurs voix énergiques : Oui!... ouil...)

» ... Il aime les artistes.

» Oui I... oui!... bravo I...

» Il n'est pas comme ces Français qui, ayant le » bonheur de posséder la grrrande tragédiennne, la V laissent crever de faim et la contraignent à ruiner » sa santé en parcourant le monde pour gagner sa » vie... Eh bien! mesdames et messieurs, parce que » la pauvre femme a senti ce soir ses forces lui man- » quer, allez-vous, vous les amants de l'art, la » traiter comme une misérable qui faillit à ses » engagements?...

[Plusieurs voix : Non !... nonl... Jamais I...)

» Certes... vous avez le droit de réclamer votre » argent, et je suis prêt à vous le rembourser... C'est » à vous, Illyriens, de voir si au moment où la Bar- » num est mourante, vous voulez lui arracher son » dernier gain ! »

Alors, ce fut un grand cri unanime :

— Nonl... nonl... Jamais!... Vive Sarah Barnum!

Il y eut bien quelques timides protestations, mais elles furent étouffées sous les hurrahs.

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Chicmann, jouissant de son triomphe, demeurait perché sur son estrade.

— Allons I mesdames et messieurs, criait ce Mangin audacieux à présent, que ceux de vous qui veulent être remboursés s'approchent I

Personne ne s'approcha. Allons donc? Le « généreux peuple illyrien » réclamer un sou à la « grrrande Sarah » ? C'était bon pour les héros de Magenta, ces Français si avares de leur sang et de leur or ! Et les spectateurs, sur de nouveaux vivats, s'éloignèrent sans passer à la caisse.

Que voulez-vous que fissent les timides protesl aires de tout à l'heure? Se faire payer, c'était paraître pingres, avouer qu'il n'étaient pas des « amants de l'art ». Et ce, devant tout le high-Ufe génovieni Plutôt la mort I

Les portes fermées , Chicmann se laisse tomber sur le bureau afin de pouvoir rire à son aise. Ghevillett alors accourt, et dans sa joie de voir sauvée la recette, lui alloue sur-le-champ mille francs d'indemnité.

Même il fut, pour cette générosité, violemment interpellé par Sarah. Mais il ne lui mâcha pas sa réponse, indigné d'une ladrerie pareille.

— Comment! termina-t-il, voilà un garçon qui vous sauve quinze mille francs et vous lui marchan-

dez une indemnité ! Eli bien ! dussé-je la payer de ma poche, il la gardera.

On le voit, les évanouissements et les vomissements de Sarahne Tempêcliaient pas de veiller à ses petites affaires.

Genovi à cette heure, ne se doutait pas que sa chère artiste débattait une question d'argent avec cette âpreté de Juive. Il la croyait mourante et entourée de médecins. Le lendemain, il crut, en la voyant partir, qu'elle reprenait le chemin de la France, pour aller demander, à l'air natal et aux stations de la Méditerranée, un passager soulagement à son incurable mal.

Pauvre Genovi 1 pauvres Génoviens I

Au bout de quarante-huit heures, ils apprenaient que leur idole venait de remporter, au grand théâtre de Trieste, un mirobolant triomphe I

Cependant, l'histoire de sa syncope et de son hémoptysie en pleine scène faisait le tour de la presse européenne. Les journaux de Paris surtout s'en occupèrent. Leurs récits amplifiés et mouillés de larmes paraissaient en première page, s'il vous plaît.

Ils l'avaient bien dit : Sarah se tuait ' Déjà, au Ihéâtre Corneille, n'était-elle pas constamment malade? Ne se rappelait-on pas les continuelles relâches, les incessants chan^remenls de programmes

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que sa faiblesse, ses crachements de sang, imposaient à la direction? Et quand elle s'était embarquée pour l'Amérique n'avaient-ils pas exprimé leurs craintes de ne la plus jamais revoir ?

S'ils avaient pu parler franc, ils auraient crié au miracle en la voyant revenir. Mais, aussi, avait-on idée de cela I Cette pauvre femme si fluette, si mince, s'exposer à de pareils dangers, s'épuiser en de pareilles pérégrinations. N'eût-elle pas été malade déjà, cette vie de fatigues, cette existence d'oiseau voyageur l'aurait perdue...

Etpatatil... et patata !...

Le Barbier surtout se distinguait dans ce concert. Sa description de 1' « agonie » de la Barnum — chefd'œuvre de réalisme inavoué — vous faisait passer un frisson dans le dos. On voyait la scène, car tout y était : la chute brusque sur le fauteuil, la face spectrale tournée vers le public, la rigidité des traits et du buste, la fixité effrayante des larges yeux dilatés et perdus dans le vide, le contraste horrifiant du sang noir et épais coulant sans efforts de ces lèvres b'èmos sur le péplum blanc pareil à un linceul !...

Tant et si bien, que toute cette prose agaça une amie de la pseudo-phtisique — oh 1 les amies I — qui, ayant habité les mômes loges que Sarah et vécu dans son intimité, savait à quoi s'en tenir. Elle « dé-

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bina le truc » auprès d'un journaliste indiscret qui colporta la chose dans son courrier des théâtres :

« La tragédienne n'était pas plus poitrinaire que lui. Seulement, elle avait subi jadis une ablation des glandes...; en un mot, une opération chirurgicale aussi intime que délicate, et pas commode à dire. Gela l'avait guérie, mais depuis, il s'était produit dans [son [organisme un phénomène, — explicable médicalement et non autrement, — phénomène dont les effets avaient de régulières intermittences très bien réglées.

» La Barnum était bien restée la femme douze fois impure du poète, mais sous forme d'hémoptysies I »

Ce que le boulevard s'amusa de cette révélation, on ne peut le dire. Durant une semaine, les médecins furent sur les dents. Tous leurs clients accouraient chez eux :

— Docteur, avez- vous lu l'article de Ventre-blanc dans le Fait du Jour ?

— Sans doute.

— Et vraiment cette... transfusion est possible? -— Absolument I

Sur quoi, les curieux s'en retournaient, riant aux larmes.

La Barnum, jamais plus, ne vomit de sang ~ en public.

OtJ LA RÉCLAME SE PERFECTIONNE

Nous avons laissé la Barnum à Trieste et plongée dans la lecture du Fait du jour.

Jamais vingt-cinq lignes de prose imprimée ne lui causèrent autant de rage que l'entrefilet de Ventreblanc.

— Le saligaud 1 hurla-t-elle, il ne peut donc pas me faire de la réclame, sans s'occuper de mes affaires !

Puis, bien résolue à ne plus prendre le trou du souffleur pour sa cuvette, elle ne s'occupa plus que d'Angel.

— Un revenez-y /disait-elle en parlant de ce nouvel et passager retour à ses amours anciennes.

De fait, Angel tenait la corde pour l'instant. A

vrai dire, il aurait dû ne jamais la lâcher. Au retour d'Aîiiériquo, il avait pu espérer que sa liaison avec Sarali serait éternelle et que celle-ci le commaRditerait pour prendre la direction d'un théâtre dont elle serait l'étoile. Sans le « four » qu'obtint le jeune premier, comédien médiocre, elle l'eût épousé en débarquant car, alors, elle commençait à rêver du mariage, comme représentant une fin originale et le seul ingénieux procédé de réclame dont elle n'eût pas encore usé.

Angel était, à son sens, l'homme qu'il lui fallait. D'abord, il était terne, et, jalouse même des artisteshommes, elle ne voulait pas que son mari pût briller h ses côtés. Puis, elle l'aurait manié à sa guise. Elle pouvait certes tenter de trouver un autre époux dans un autre monde, dénicher sinon une illustration, du moins une notoriété quelconque, mais sa personnalité aurait dû abdiquer dans une telle union. Elle eût été « madame Sarah JT*** » ou « ma- « dame Sarah Darnum X*** », tandis qu'elle entendait rester elle-même et faire de son mari : « Monsieur Sarah Barnum! »

Angel tournant au ridicule par suite de ses infuccCis, elle avait renoncé à ce projet de mariage. Et (•0 pendant avec quelle âme n'avait-elle pas répété en ce tcmps-Ià :

ou LA UÉCLAMfi SE PERFECTIONNE 275

— Je veux que mou fils Loris ait enfin un père !

Donc, à Triestc, comme durant toute la cournée, l'cx-futur ne fut qu'un passe-temps. Il y joua les intermèdes, et si cet intérim fut plus long que les précédents, cela ne tint qu'à la plus grande durée du séjour de la caravane en cette ville et à la froideur qui régnait entre Sarah et Jack Madaly.

Notre Oriental délaissé avait accepté son abandon avec sa philosophie ordinaire. Les femmes étant les femmes, il fallait, disait-il, les prendre h leurs heures.

« Se laisser prendre par elles » aurait été plus juste.

D'ailleurs, « le mâle » ne chômait pas. Il avait jeté le mouchoir à Adèle Belette, — si bien que cette jolie fille succédait à Nelly de toutes les façons.

On pense bien que ce n'était point là l'affaire de la Barnum. Madaly ne lui eût-il jamais été de rien, elle n'en aurait pas moins considéré ce nouvel amour de l'acteur comme une trahison et, par suite, détesté la comédienne assez osée pour se laisser aimer par lui.

Une femme se permettre de briller à ses côtés I une femme se permettre d'avoir un succès quelconque devant ellel Jamais elle ne souffrirait pareille outrecuidance. Et, immédiatement, elle fut

toute à la jalousîc. Reconquérir Madaly devint son seul but.

Par malheur, l'heureux artiste semblait réellement épris d'Adèle, et le sans-cœur feignit de ne pas comprendre le revirement qui se produisait chez notre héroïne. Bien pis, ce sultan gâté s'avisa de lui résister, quand elle en vint aux provocations directes. Piquée au vif, furieuse, elle s'entêta à vouloir ressaisir cette proie qu'un moment, capricieuse ou fatiguée, elle avait rejetée, mais qu'elle ne voulait pas pourtant, en son égoïsme, abandonner à d'autres bouches.

Peut-être se fût-elle bornée au rôle du « chien du jardinier», si elle avait vaincu sans peine la résistance du jeune homme; mais celui-ci continuant à refuser de se laisser ré-entamer et restant de marbre à toutes les séductions qu'elle déployait, la tragédienne en arriva à le désirer réellement. Le chien du jardinier en un mot, voyant dévorer l'objet qu'il voulait au début garder seulement, résolut d'y mordre à son tour, — ce qui était le meilleur moyen de le bien garder 1

Un jour, la troupe prit part à une chasse au renard, organisée à son intention par quelques-uns de •ses admirateurs du cru. Sarah fut de la partie, ses « mâles » en étant. Elle suivit en voiture les corné-

ou LA RECLAME SE PERFECTIONNE 277

diens transformés en cavaliers pour la circonstance.

Or, on ï-euL être un grand artiste et ne <>onnaître de 1 equitation que ce qu'on en apprend h Montmorency. Les chasseurs le prouvèrent en tombant de cheval, les uns après les autres. Ghevillett et Ghicmann eux-mêmes vidèrent les étriers. Personne heureusement ne se fit grand mal et, clopin-clopant, chacun put regagner la ville. Madaly, en sa qualité d'Oriental, avait plus d'assiette que ses camarades, mais sa bote s'emballa et le jeta à terre à son tour. Comme ses prédécesseurs, du reste, il ne se cassa rien.

Il n'eut pas la peine de se relever : la Barnum était près de lui, l'aidant de ses faibles bras, lui prodiguant mille soins, et réellement superbe en son rôle d'ange sauveur. Avec quelle sollicitude elle le remit sur pied, le soutenant jusqu'à sa voiture, le blessé seul aurait pu le dire !

Quand il fut commodément installé dans la calèche, elle s'assit à ses côtés, lui faisant un oreiller de sa maigre poitrine, puis elle cria :

- Gccher ! h. l'hôtel I

I^ trajet étai*. îong, mais elle le trouva trop court, tant elle l'occupa.

— Mon Jack ! souffrez-vous? demandait-elle, câline et douce, en baisant le front du blessé.

278 LES MÉMOIRES DE SARAIl BARNUIM

— Non... cela n'est rien, répondait Maclaly. Je TOUS en prie, ne vous donnez ni tant de peine, ni tant d'inquiétude... Baste! j'en ai vu bien d'autres...

Elle ne le lâchait point pour cela, le couchant h demi sur elle comme un enfant qu'on dorlotte. El, elle se révéla au jeune homme sœur de charilé incomparable!

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