‹ Les mémoires de Sarah BarnumChapitre 20 sur 20 · Là beglamb se perfectionne · texte numérisé non relu

Là beglamb se perfectionne

— Provoquer ce garçon-là ? Se battre avec lui ? Allons donc ! inviiez-Ie plutôt à dîner I

Et rinvitallon tut faite I — Et le journaliste l'accepta I ! I

Ajoutons, — pour finir l'histoire du mariage de la Bamum et des conséquences d'îceluî, — que le tapage causé par l'article précité n'interrompit point la série des spirituelles persécutions dont Paris »issaillait le mari de la Reine.

— Ah çàt s'écriait Sébastien RoU, il nous emb(îlo, ce monsieur Madalyl II s'imagine être arrivé, mais non I II arrive I... Il arrive !

Paris n'était plus tenable. SaraK, avait besoin d'argent. Elle repartit. En quelques jours, sn troupe se trouva sous les armes — Jack étant en scrrc-Ille, et le roman comique recommença.

Nous n'eu suivrons pas les étapes; cela nous demanderait un second volume. Toujours la môme histoire d'ailleurs, notrehéroïne demcua Uli môme intéressante personne que nous avons pourtraicturée. Car son mariage n'avait fait que lui inspirer une nouvelle « pose ». Elle jouait la femme honnûte, la bourgeoise, et ce, avec la sérénité d'une Marioh à qui le forgeron de Gretna Green a refait une virginité. Son étonnante facilité d'oubli lui rendait don rôle facile, sa puissance d'adaptation le lui rendait

unusant. D'incessantes grâces lui venaient à cbaciu de ses chaDgements d'étal, et, toujours femme de li situation quoi que fût celle-ci, elle célébrait sans rite les joies de l'hymen. Seule elle était honnête en dépl de ses fantaisies et la cascadeuse n'avait pas si pareille pour traiter de fille toutes les aulici femmes.

— Pouah I une fille/...

Et ses lèvres se plissaient comme si elle eût conlena nnhauL-le-cœur, et, dans ce moi fille, elle semblait meLtrc, en les faisant siens, tous les mépris reoconirés au cours de son existence jusque-là.

Au fond, elle s'cmliôLail ferme et la mauvaise humeur que lui avait procurée l'atLiLudc de Paris vïs-4- ., vis do « son raftle » se fondait en une lassitadfc'^ C'élnil " crevant » de courir toujours les chemins, d'être contrainte de par son g&chage à bivouaquer constamment sous toutes les latitudes!

Avec fa qu'ils étaient amusants ces voyages I

Gomme elle aimait mieux le genre d'exislenea qu'elle avait menée durant sa tournée d'Amérique 1

lÂ-bas on ne l'avait pas applaudie, et elle avait maudit les indigènes, mais dans son ennui elle regrettait tout cela maintenant.

L&-bas, c'était l'imprésario qui réglait tontes iM dépenses, celles-ci étant portées au chapitre Réclame.

ou LA REGLAIIE SE PERFECTIONNE 306

Souvent, du reste, on hébergeait gratuitement la grande tragédienne, non pour le plaisir, non pour la gloire, mais pour le bénéfice de la publicité. Souvent même, elle voyageait aux frais d'une compagnie de chemin de fer qui, afin « d'épater » ses concu^ rents faisait chauffer un train spécial pour l'étoile et, le lendemain, trompettait urbi et orbi que l'artiste forte connaisseuse en railways, lui avait confié sa précieuse existence I

Malheureusement, la nomade prêtresse de l'art ne retrouvait pas ces divers avantages en notre Europe routinière ; et comme elle y voulait mener sa large existence transocéanienne, cela lui coûtait gros. Plus fantaisiste, plus orgueilleuse que jamais, elle ne trouvait pas suffisamment beaux pour elle les appartements réservés aux souverains. Naturellementi on l'exploitait « quec^était, suivant son mot, une bénédiction » ! Les prix que payaient les plus illustres des prima donna se trouvèrent triplés pour elle. Et comme si ce n'était pas assez de ces ruineuses folies, son fils Loris se mit de la partie.

Le doux bambinello mena la vie h grandes guides et voulant se consoler d'avoir, pour toute compagnie, des commis de remisier, Gaudissarts juivaillons de la Bourse, ou des jockeys en rupture d'écurie, il devint un parfait poisseux et s'endetta. Sarah étall

poursuivie par dlncessanles demandes d'argent de son héritier. ' Elle s'inquiéta enfla de ce qu elk allait en faire. Ce grand garçon qui ne savait rien, par même rédiger en français ses suppliques, éUit impossible à caser. Alors, elle résolut de lui acheter à son retour un théâtre qu*il dirigerait sous h surveillance d'un tuteur choisi-

Elle-même prendrait la direction d'une autre scène; son mari en aurait une troisième et, dût>il être assommé par ce nouveau coup, Paris verrait touie la dynastie des Barnum s'emparer de ses spectacles!

Ce beau projet lui vint en Ibérie, où, comme pa^ tout, elle fut accueillie avec enthousiasme. C'est, également en ce pays, à Castagnettes, qu'elle eut la désagréable surprise de s'entendre librement juger par ses propres compagnons.

Elle avait joué nous ne savons quel mauvais tour à Ghicmann, et le jeune homme était entré furieux, dans la chambre de Chevilielt, pour épancher sa bile auprès de son ami et patron. La Barnum qu'aucun scrupule ne gônait, reconnaît la voix du Hollandais en traversant un couloir de l'hôtel et vient coller son oreille à la serrure.

Ohî le joli déshabillage I Les deux agents s'en donnaient à cœur joie ! Ghicmann racontait-il — agrandi renforts d'épithètes — une petite canaillerie de sadi-

ou Ul RECLAME SB PSRFSOTXONNS^ 907:

rectiice, (Uievillett lui répondait par uitô histoire pareille, ou décri?aii un des ridicules de Tétoile avee une vûrve mordante qui n'épargnait rien. Et le chapelet se déroulaity infini » tous deux s^exdtant h se remémorer tout ce qu'ils avaient subi ; et les mot» grossissaient, emportant le morceau, dans le débordement de rancune de ces véridiques témoins.

La rage de Sarah ne saurait se dépeindre. Pourtant^ elle pardonnait encore à Ghevillett ce déhinage qu*eile savait être un trop exact réquisitoire, mais la « trahison » de Chicmann Tindignait, Tallolait» la mettait hors d'elle-même.. EUe avait besoin de Ghevillett d'abord et elle était prête & tout passer à un homme aussi indispensable dont le départ eût compromis le succès de l'expédition , mais Ghioman?... 11 ne lui était pas indispensable celui4àî « Aussi, comme elle allait le. secouer, le saligaudl Quel fier coup de balai I Quelle conduite de Grenoble I Ah I c..., tu te permets de bêcher ta patronne : attends voiri »

Elle remonte chez elle et fait appeler Qievillett :

— Je sais tout I lui crie-t-eUe dès qu'il parait. Étonnemen t du vieil agent théâtral. ^

— Je sais tout!...

Elle lui explique comment « le hasard » Ta édifiée sur les propos dont elle est l'objet entre ses deux

ou. LA RÉCLAME SE PERFECTIONNE 300

— Et lequel, c'il vous plaît?

— Celui qull avait déjà..-

— Comment I Vous vous moquez de moi, j'imagine I...

— Dieu m'en préserve I Vous ne vouliez plus que ce brave garçon fût h votre service, je l'ai pris au mieni Il ne sera plus le secrétaire de la tournée : il sera celui de votre serviteur, et fera la même besogne, payé sur le fonds Publicité au lieu d'être inscrit au chapitre Fixais généraux !C est, vous le voyez, plus simple que bonjour !...

La fin de l'histoire, la voici :

Le soir même, au théâtre, Sarah rencontra le Hollandais dans les coulisses. Son rire ne la quitta point.

— Vous voilà, mon petit ChîcmannI s'écria-t-elle en lui tendant la main. On ne vous voit plus! Venei donc déjeuner demain avec moi...

La Barnum, cependant, n'avait rien pardonné. Ce n'était point dans ses habitudes. A preuve la vengeance qu'en cette même ville de Castagnettes elle tira du duc de Nino Fernandez, son ancien adorateur platonique^ Thidalgo qui, jadis, n'avait pas même répondu à une demande de subside et qui, voulant lui laisser un souvenir, l'avait gratifié d'un service à thé en ruolz.

Elle refusa insolemment de se rendre à la fête qu'il

31U LES uÉ^UOmi^S DE SABAII BARSrinî

avait organisÉe à lion intention et d'aller dire dei \(?rs chez lui àn'imporle quelprix.

Ce refus Tut souligné d'ailleurs par sa présence en un autre salon, celui de madame de Chemino. Celte grande dame était Tronçaise, et princesse de oaissance. Veuve d'un illustre ministre illy rien, cUcavail épousé un des plus remarquables hommes politiques d'Ibérie et était la reine de r»rislocratledc ce pajs- Fort belle, merveilleusement douée, écrivaio do Lalent, poétesse charmante, celle femrae supârioure était arlisle jusqu'au bout des ongles.

Elle voulut honorer publiquGiaeiit l'arl en la personne de Sarah et donna pour elle une gronde ffile. Madame de CheminOj dans son exijuise déllc^iic»^ féminine, y convia Madaly, Elle cul pour le mari de la tragédienne les plus flatteuses prévenances, el, h table, fll asseoir le comédien à sa droile. Or, les convives étaient des ambassadeurs, des ministres el des personnages marquants- Être gracieuse pour l'épouï, c'était l'être doublement pour la femme; la Barnum savoura ce triomphe.

Klle.-ivnil bien besoin, hélas I dételles satisracllons d'aïuour-propre pour la distraire de son ennui,

\.\Y la consoler de sa désillusion. Car elle était dè-

liisîunnée, la pauvre!

Le mariage pas plus que ses innombrables amours

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ÇfO LA ItiGLAMB 8B PBRnCTIOmm 9ii

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ne rayait ftilte femme. Elle avait naltement espéré goftter comme épouse les sensations toujours mystérieuses pour elle que, comme maîtresse, elle avait vainement recherchées auprès de Madaly, auprès de tous : son espoir avait été trompé. Elle demeurait Incomplète. Lamentable phénomène, elle restait uii être h part, « un oiseau sans cage, avouaIt*elIe à sa femme de chambre^ un piano non accordé, un Achille à rebours, partout vulnérable sauf au bon endroit ! »

Et comme les satisfactions d'amour-propre ellesmêmes devenaient impuissantes h calmer son dépit découragé, elle se laissa aller, peu à peu, h redemander à Talcool, cognac et wîsky, l'oubli de sa maiechance et le courage de retenter des expériences nouvelles. A présent, elle se grisait sans façons, mais, comme une Anglaise bien élevée, elle attendait la nuit pour « se lancer ». Elle arrosait les entr'actes et « s'achevait » chez elle, discrètement.

On revint à Paris. Le torchon ne brûlait pas en* core, mais il y avait du froid entre les deux époux. La Barnum ne soupirait plus : « mon Jack »

— Il n'est pas mon type I disait-elle.

Et le froid se fit sibérien, boréal, arctique. Un homme avait paru qui n*était pas pour dégeler la situation.

Cet homme, c'était notre ancienne connaissance de

Malgrainé, que Sarah avait retrouvé en illjrieelaTec gui, elle s'était tout de suite réconciliée, reprise pu le " bagou " et le « toupet » du viveur l De retour è Paris, le fonctionnaire redevint le commensal d» Sarah. Gomme jadis, il s'installa en conquérant el mena l'hôtel. 11 avait commencé p,ir séduire Madalj, comme de juste : aussi régnait-il sans conteste. Il n'était pas jusqu'aux domestiques qui le trattasseat en maître.

Avenue Monceau le plus myope des observateurs eût compris à l'allitudo de la valetaille combien avaient baissé les actions du mari. Où était le Icmpî du « maître de maison teneur de livres et de caisse » 7 Les larbins ne venaient plus demander aa mari de la Reine :

— Monsieur veut-il payer la facture de la modiste?

A peine le servaient-ils, comme indignés de le voir encore là, et le pauvre Oriental, assis au bout de U table, n'avait que le fond des plats ; Sarah était obligée d'intervenir pour qu'il pût changer d'assiette I

Elle rouvrit bientôt la Tour du Nesle. La niptura fbt complète, le n collage » dissous. Jack reprit son célibat et sa liberté. Mais ce ne fut pas sans querelles et sans, jaturelleraent, force épltres aux journaux. La Barnum ne lui pardonnait point d'avoir regimbé^

ou LA RECLAME SE PERFECTIONNE 313

SOUS les plaisanterie3 pantagruéliques de Malgrainé et de s'être révélé moralement m&le devant les humiliations dont l'abreuvait Tofflce et devant le sans-gène de sa moitié. Elle le poursuivit de sa haine, et Faccabla de reproches, que la pire des femmes, eussent-ils été fondés,^ n'aurait pomt osé proférer, publiquement surtout. Elle ne comprit pas qu'elle s'avilissait elle-même, et aux yeux de tout Paris.

Madaly eut du reste, le bons sens de disparaître quelque temps. Quand il crut le passé suffisamment oublié, il revint et reparut au théâtre oîi son talent, grandissant à vue d'œil, lui fit une belle place. Bientôt, M. Perrinet l'engagea et « monsieur Sarah Bar* num » entra en triomphe à ce thé&tre Corneille d'où sa femme était exilée.

Il semble que ce succès fut le porte-guigne de la Barnum. Ses affaires, nous Talions voir, périclitaient. Sa maison maintenant était vide. Malgrainé avait chassé les habitués qui s'étaient résignés à la présence du mari, ou ceux qui s'étaient ralliés après son départ. Mais Malgrainé ayant rejoint son poste, le cénacle ne se reforma point.

Car rhôtel avait un hôte pliis ennuyeux que Madaly, plus agaçant que Malgrainé :

Loris!

Xtl

Sarah tenait parole- quand elle s'était promis de satisfaire un caprice. Paris vit donc la dynastie des Barnum se précipiter sur ses thôàtrest et prise de la folie directoriale, chercher ceux qu'elle pourrait acquérir pour y exercer. Trois scènes capitulèrent : Le Grand Alcazar que notre héroïne garda pour elle, les /'a;i^ûr{5{e« qu'elle abandonna à son âls et le Théâtre Européen, apanage de Madaly.

Ces diverses acquisitions furent coûteuses, bien

que non payables comptant. Bientôt, elles devinrent gênantes. La rupture de notre héroïne avec son mari rendit môme inutllo celle du Théâtre Européen. Oa le revendu. Peu après il en fallut faire autant des Fantaisies que Loris avait étonnamment transfor-

SIÔ LES MÉMOIRES DE SAIiAH BARNCJM

mécs. Cette scène était sous lui devenue un enfer pour les artistes, une baraque pour le public, et un gouffre pour les commanditaires : la Bamum et ses amis.

Cet épique gamin traitait,en effet, ce théâtre comme, étant encore en nourrice, il avait traité les Guigiol mécaniques dont le gratifiait tante Rosette I Ce jeane cancre qui ne savait pas l'orthographe, menaçait de casser la figure aux journalistes! Ce poisseux imberbe et imbécile, — qui, voyageant dans le Midi, se vantail d'avoir, acheté « le pouce du fameux colosse de Rodez », — injuriait les auteurs aux répétitions Ce morveux qu'un officier de recrutement eût refusé comme enfant de troupe, menait comme des conscrits des comédiens de talent, vétérans de la scène )

L'un de ces derniers ne put tolérer de pareils procédés. A la première incartade du jeune homme, il se

fâcha :

— A quelle heure te couchc-t-on, petit? lui dc-

manda-t-il, et il lui tira publiquement les oreilles.

Le scandale qui résulta de cette leçon détermina la Barnum à renvoyer son rejeton, sinon en nourrice, du moins à l'Hippodrome. Loris révoqué s'en alla rejoindre ses aboyeurs de Bourse et ses Auguste de cirque, et ne les quitta plus que pour prendre des leçons d'escrime à l'italienne, car, ayanl tontes les

audaces, il àyaîl toutes les naïvetés et s'imaginait que parmi les gens dont il faisait lever les épaules il se trouverait quelqu'un pour consentir à se ridiculiser en acceptant ses cartels.

Restée seule avec le Grand Alcazar sur les bras, Sarah se « débrouilla » tout d'abord. Mais elle ne pouvait rien organiser simplement et elle tympanisa Paris en trompettant le chiffre de ses recettes. Paris qui lui avait pardonné, ou qui, plutôt, avait oublié, recommença à se fâcher. Puis, elle s'attaqua imprudemment aux rôles de Desclée et de Plessis, se transforma en comédienne de tragédienne qu'elle était devenue. C'était trop tard rebrousser cheniin. Son réel et beau talent ne pouvait plus s'assouplir. Supérieure dans Phèdre, elle fut ridicule dans Le Misanthrope. Très belle dans l'œuvre tragique de Sardou, elle parut médiocre dans celle des Dumas, des Meilhac^ des Halévy. Quand elle créa, le succès lui vint. Empoignanle, elle persuada aux auteurs qu'ils avaient vu leur héroïne telle qu'elle la jouait et hypnotisa la foule, la grisant de sa névrose. Mais quand ell6 reprit un rôle déjà marqué par une femme de talent, elle fut inférieure à sa devancière. En réalité, elle ne se montra merveilleuse que dans les pièces écrites spécialement pour elle par des dramaturges adroits qui| no se bornant pas à tirer tout le parti possible des

818 LES HéuoniES DE BJLRAH BARNUH

incomparables qualilés de leur interprète, uUIisaienl scsdérauls.

MnlheureiucmepJ., ses créations devlnrcnl de plus en plus rares. Elle lassa les auteurs comme elle avait laasii tout le monde. Elle bc brouilla avec ses écrivains et rendit Tous jusqu'à œa\ dont elle s'était eih toUrée dès le dùbut, el qui, amants ou simples aiaU, la couvrirent (le leur autorité littéraire et de leurinconlcslii Udent.

Sous leur égide, se servant deux comme de paravents, d'amorces et de prolecteurs à la fois, elle commil toutes les maladresses, exécuta les pires fantaisies. Plus assoilTée de réclame que jamais, poussant jusqu'à la manie sa passion de publicité, el sa mabtliive démangeaison de tapi^, elle creva toutes les grosses caisses. Sa \îe n'était que fièvre et il semblait qu'à force de bruit elle voulût endormir un r&mords ou apaiser un douloureux cancer.

Pourtant 1,'insconâcicnte ne traînait point de remords avec elle. G était bien une douleur qu'elle souhaitait aneslhésier arec ses triomphes d'amourpropre, avec sa gloire d'occuper tout un peuple. Et celte douleur incurable lui venait encore de soDt^ter- Del insuccès dans sa chasse au bonheur. Elle voulait être airaCe, elle voulait aimer, mais « pour de vrai» avec une flambée de passion qui ne fût plus arUfl-

aRAJNOfiUK KT DfiCADSNCE ^i9

cielie ; elle voulait sentir frémir ses sens, et palpiter sa chair...

La renommée, c'était bien; ies recettes c'était mieux, mais comme elle aurait donné son nom, sa gloire, et les buik'-notes encaissées chaque soir à son contrôle pour un baiser qui la fît tressaillir, pour un frisson d'amour.

Le baiser ne vint point. Son alcôve changea dix fois sans qu'elle-même change&t. Sous le satin, sous la peluche dont le contact est à la peau comme une caresse inanimée, sous le velours de Gènes dont les plis lourds soufflent les amoureuses lassitudes, sous les moires japonaises qui valent des fortunes et de leurs dessins étranges animant plafonds et murailles, font rêver de raffinements pervers et de meurtrières caresses, sous les soies Pompadour, sous les étoffes d'atelier, toiles enluminées, perses fantaisistes, indiennes Agées d*un siècle, qui, de leur coûteuse naïveté et de leurs couleurs passées chuchotent les tendresses de jadis, sous toutes les tentures, sous toutes les courtines,sous tous les rideaux : la chambre resta froide, et il demeura de marbre ce corps dont un vain luxe abritait la gra^liié incorrecte, à la banale lueur d'une lampe d'amour, toujours pareille.

C'est pourquoi, voulant sinon oublier, du moins s'étourdir, elle devint plus follement ambitieuse, la

pauvre détraquée. Rien n'était assez beau pour elle, rien n'était assez tapageur. Peut-être en brisant sa tremplins et en faussant ses cuivres, peut-être eo tenant tout Paris en haleine à coups d'excentricités, le ferait-elle surgir, l'inconnu, le Messie» le faiseni de miracles. Puis, eût-elle été suf^portable sans ébullition, sa pitoyable vie ?

Et pareille à ces eunuques enricbis au sérail dont Tor n'éteint point la férocité rancunière, mais qui ta noient dans le luxe, se font b&tir de féeriques palais et étalent leur misère au soleil, elle rêva d*abso^ bantes merveilles, de prodigieux trésors qui pussent la distraire de son mal.

Ses rêves se cassèrent les ailes. Gr&ce à son gaspillage, à ses ruineuses habitudes, elle avait dans ses tournées ramassé quelques centaines de mille francs, là où elle eût dû trouver des millions. Ce que le Grand Alcazar lui rapportait passait elle ne savait où, tombait dans un tonneau de Danaïde. Mais elle avait bien une centaine d'amis qui la commanditeraient si elle rendait réalisable un de ses vagues projets, et possible un de ses châteaux en Espagne.

Alors, trouvant son théâtre trop petit, trop infime, trop bourgeois pour elle, elle songea à se faire édifier une salle qui éblouît Paris. Furieusement elle s'attela à cette idée et la réalisa.

GRANDEUR ET DEGADENG8 S21

A Textérieur comme h Ilntérieur, le « théâtre SARAH barnum » fut un pâlais. Les plus grands artistes en firent les plans ou le décorèrent.

Bâti au milieu du rectangle qu'avait ménagé Tache vement du boulevard Ilaussmann et dont, à prix fou, Sarah avait acquis le terrain entier, afin dlsoler le bâtiment au centré d*un square, il était situé au cœur de Paris. Sa façade regardait le boulevard Montmartre, son chevet la rue de la Fayette. A sa gauche, le boulevard Haussmann ouvrait sa triomphale perspective et la rue du Faubourg- Montmartre longeait son aile droite^ roulant presque Jusque sous les balcons sa rumeur de fleuve qui déborde, battant sous les croisées son gigantesque pouls d'artère hypertrophiée.

L'inauguration fut une de ces fêtes comme un siècle n'en voit pas deux ; mais, au lendemain de ce gala, le silence tomba, brusquement pour ainsi dire. On avait, avant la première, si fort crié au miracle, on avait tant exploité la réclame qu'il y eut comme une déception devant cet amas de splendeurs. Ainsi qu'un enfant gâté et boudeur, Paris s'écria :

— Ce n'est que cela?

Et il s'occupa d'autre chose. On l'avait aveuglé, on l'avait rendu sourd : il ne voulait plus rien voir, plus rien entendre.

LES ÏOMOUUtg DE &ABAH BAaMUH

La foule Iralla le mouvemeal luî-mèine conùw elle traite les statues nourAleâ. Curieuâe au cooa des travaux prélimlndires, elle stationne devant ta socle ou, ou, de l'œil, sonde la toïle recouvrant l'œuvre, Au jour de l'inauguration, quand le l>rorue ou lo marbre émergent de cette toile au milieu du musiques, des bravos et des discours, elle se rue, t\ violemment dépucèle. Uaia, le lendemain, la foula s'esl l'ondiie en raBËemblemenls; ensuite, les raasemblemenls s'éparpillent «n maigres groupes ; vingtquatre heures après, il semble aux passants qu'Alla a toujours éLé où ils la voient, cette statue sî ncuTe. El seuls les étrangers ou les provinciaux lèvent la lAte pour regarder la malheureuse prostituée.

La Barnum fui altcrrée d'une aussi rapide iadlllé^ renée. — Elle rôva de brûler son œuvre. Pourtant, après la première fureur, elle se prùmit de forcer la réclame.

Un vrai vertige l'empoigna. Elle joua des cbebd'œuvre et monta des âneries, s'improvisa raontrêtlse do lanterne magique. Le public vint, par interraitlenccs, mais les soirs mfme des premières représentations, pendant les courtes semaines où il y avait qceue au contrôle, c'est à peine si la d>3ctrice encaissait une somme représentanC ses Irtàh, Cijr ceux-ci étaient énormes.

01IAIHHSUR m nimAwmnn 813

Potir trouver <!fd ftrtfsletqtiiconseotf««en^là Jouer avec elle et à supporter ses caprices, plwi méclianis è mesure que se dessinait riosuccès, la Barnum deirait donner aux moindres utilités des appointements de ténor ou de prima donna italienne. Comédiens et comédiennes, du reste, quand i!s avaient quelque valeur, Iiésitaient à devenir sesliôies, par horreur de jouer devant des Imuqueites vides ou devant un public de aprix réduits i», par peur acssf de voir leurs effets coupés par leur jalouse compagne ou de senlir leurs moyens paralysés par la grandeur du vaisseau.

De mois en mois, de Jour en Jour, le four s'accentua. On parlait tout haut de failiite et les actions de Tentreprise, trop tard mise en société anonyme, ne trouvaient plus preneurs à la Bourse : Sarah lutta avec Ténergie du désespoir. Elle Joua des travestis, des pantomimes, des féeries ; ses amis lui apportèrent des pièces dans lesquelles ils remplirent leur rôle. Elle-même, au cours de ces drames, montait h cheval ou se livrait à quelque exercice excentrique. Elle fit des conférences, raconta sa vie, ou la mima ; elle inventa des œuvres de bienfaisance pour organiser des soirées & sensation * elle prit des rôles d'enfant, des rôles de vieille femme : elle usa de tous les clous, mai« elle ne put sauver son théâtre.

SIOtBBS DB &ABAH BARNUU

Bu moins elle n'en sortit que par force et âennt un peloton d'huissiers.

A ce moment, une telle désespérance la prit qu'elle caressa la pensée du suicide, — d'un suicide romantique et bruyant qui , même maria, la « maintiendrait d'actualité ». Sa lâcheté iuslinolive léloigna de la mort. Bien qu'enlaidie déjà pv les soucis et les sacrifices au dieu Alcool, elh «ourrissait du reste encore le secret espoir de trouvera aimer.

EL pourtant, plus que jamais la chose sembUi* dilUcile. Elle était maintenant sans amis, sans cou^ tisans, sans domicile même. On vendit son bôt£let ses meubles; son cercueil en ébène et argent fiii acheté par madame Tussand, de Londres.

Sa ruine, pour complète qu'elle se trouvât cette fois, la désola moins que l'oubli dans lequel elle se sentait tomber.

On débaptisa son œuvre. Le « Théâtre Sarak Barnum » devint les nouvelles Folies-Bergère, les anciennes ayant été acquises par l'État pour servir de magasins de décors aux théâtres subventionnés. Et, en leur nouveau local, les FoUesSergcre réalisôrenl des recettes merveilleuses, comme notre héroïne en avait à peine rêvé.

Toutefois* se désoler n'avançant & rien les choses.

rex-directrice dut s'occuper de trouver une nouvelle monture, un nouveau moyen de ressusciter la réclame morte. Elle demanda à rentrer au théâtre Corneille.

M. Perrinet assembla ses sociélaires et la ques> tion de la réintégration de la folle prodigue fut posée sur le ta;ns. Après discussion, on vota.

A l'unanimité moins une voi\, l'assemblée refusa d'ouvrir ses portes à la fugitive, à qui des considérations motivées îeprochai nt « d'avoir compromis la maison de Corneille et déconsidéré Tart autant que la corporation » (Coquil, secrétaire-rapporteur)

La voi\ V pour » était celle de Madaly. Depuis quatre ans, c'était la première fois qu'il avait l'occasion de s'occuper de sa pseudo-femme.

Elle doubla sa dose ordinaire de wisky et ne perdit rien de son orgueil.

Le lendemain, elle avait, vaille que vaille, réuni une troupe et elle commençait une grande tournée.

Le succès brilla par son absence. Comme elle per sistait à maintenir ses prix de ]adis et ne variait point son répertoire, la voyageuse ne &t même pa^^ f9s frais.

VA\e revint.

826 LES MEMOIRES DE KUtAH BARNUM

A. présent, elle mendiait un engagement, mais tons les directeurs l'ôconduis aient.

Avrai dire, elle n'était plus tentante pour un imprésario. Malgré les traverses, malgré le wisky et le cognac, elle avait encore du talent ; seulement elle était démodée. Oui I démodée !

Adieu, gloire et fortune I Adieu les joies! C'étaitia première mort, l'apprentissage de la tambe.

Depuis cinq ans, depuis sa faillite, elle battait U province et l'étranger ; partout on la connaissait. En Illyrie, comme en Russie, au Brésil comme au Mexique, elle avait, la pauvre, fait son temps I Devant ses af&clies, les gens ne s'arrêtaient plus, ou levaient les épaules avec des airs moqueurs :

— Encore cette vieille ennuyeuse 1

Vieille 1 elle était vieille I Furieuse elle étudiait, chaque matin, les rides zébrant sa peau dont aucune crème n'adoucissait la rugosité livide. Puis, c'étaient ses yeux caves, aux cils rongés, et ses cheveux, décolorés k leur extrémité par les drogues et les teintures mais blauc» h la racine, sur les tempes, c'étaient encore ses traits plus anguteus, qu'dle considérait la mon dans l'Ume.

guand sa glaude lacrymale fut toria, elle bol

GRAin)BUR BT DÉGaDENCB 327

comme elle n'avait jamais bu encore, diminuant sa ration d'alcool les soirs où elle jouait, mais complétant son ivresse après le spectacle. Cependant, elle continuait sa chasse à l'homme, par habitude, pour ne pas coucher seule ou pour remplir le vide des heures.

Pour vivre, elle avait accepté de s'exhiber sur les scènes de banlieue et elle descendit jusqu'à y jouer les duègnes.

Son orgueil pourtant subsistait. Elle passait sa vie dans les cafés du théâtre y débitant le continuel récit de ses triomphes de jadis. Parfois le second comique ou le régisseur l'interrompaient.

— Ëst-elle rasante, cette Sarahl Assez I nous la connaissons!...

Mais elle n'écoutait rien :

— Oui, monsieur... oui, madame, il y a dix ans J'avais encore chevaux et voitures. Quand j'ai fait faillite, j'étais en train de me créer un salon politique I

L'ayantuu jour rencontrée par hasard, Ventre-Blanc eut pitié d'elle et il organisa pour l'ex-gloire une matinée au Lycée Dramatique. Malheureusement, ce fut un demi-four. Comme S arah autrefois, la plupart des artistes s'abstinrent au dernier moment de venir jouer. Il est vrai qu'ils accompagnèrent de généreuses of-

LKS HiuOIRBB DE SARAH BAnifUM

frandes leurs lettres d'escusea. La hénéflciaire parui dans deux scènes : elle fit peur, et le public naïrtilf celle déchéance, ne reconnaissant plus ni la femmi: ni la voix, n'eut pas la force de la ressusciter par un? aitmâne de bravos.

Elle empocha quelques milliers de francs et aussitôt alla retrouver la mère Rattiez, directrice ûa Ihéiltres de Montmartre et des Balîgnolles. Celic-ei n'en pouTsit plus, se faisait sourdo. Aloyennanl me minime rente viagère, elle céda ses deux salles. Sarah de la sorte eut la joie de se voir encore dirwtrice et put vivoter. Môme, elle redevînt l'artiste assoillée de réclame que nous avons vue. On parla de ses théâtres dans les grands journaux.

Et hrusqueraent, cette joie de la Barnum s'effaea, s'annihila devant le plus inouï, le plus surprenant des bonheurs : elle aima.

C'était un « beau gas ». Vingt ans. Le teint mal ; les yeux très longs, très noirs. Joli comme une tète de cire de coiffeur, — une tôte qui aurait des accroche-cœur sur les tempes. U se nommait Louis et jouait les jeunes-premiers. Alascène, il avait les coudes en dehors, les gesles canailles, mais sa voh légèrement éraillée lançaitla tirade plus loin que le poulailler. Montmartre raffolait de lui et on l'idolft* trait aux BatiguoUes.

GRANDEUR ET d£càDENCB 829

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— Ça Yons fait loncher, hein ? la patronne I dit-il à Sarah le soir de ses débuts*

Et il lui demanda une augmentation d'appointements, ayant de la reconduire chez elle.

Le lendemain, elle adorait ce drôle, mais elle l'adorait sincèrement, de tout cœur, avec une étrange passion.

Gomme elle fut heureuse I Elle en redevint presque jolie, malgré ses rides, malgré ses cheveux blancs î

Elle tenait enfin le secret tant cherché, le bonheur 3i longtemps envié : elle était une femme comme les autres I

Sa chair si longtemps morte, ses sens si longtemps anesthésiés s'étaient réveillés dans un épanouissement de passion. L'&ge critique, qui chez les au 1res femmes éteint la flamme d'amour, l'avait éveillée chez elle, et comme voulant « rattraper le passé », la flamme se faisait incendie.

Gomme elle fut heureuse ! Gomme elle pleura de Joie sous les taloches de « son Louis » I

Mais ce bonheur tardif flit dérisoirement court. lie jeune-premier la trompa bien vite avec toutes les femmes des deux thé&tres, avec toutes les filles d'^s deux quartiers, et lamalheureusesoufbritleplus épouvantable des martyres, la plus affolante des tortures. L'ingrat lui prenait son dernier louis pour aller gour-

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gandioer. L'ftrgentI elle s'en moquait. Elle, la Suht avare, elle lui eût tout donné, sa dernière robe, si vie môme, si elle l'avait pu posséder seule, mais à la pensée d'un partage, ou quand il lui marchandait sa rroides caresses, un désespoir inexprimable, une indescriptible colère rempolgnalent.

Un matin de Tautomne 18. . . , on Int dans Le Chanteclair y sous la rubriqne : Uactualité^ l'entrefilet suivant :

« S(' rappelle-tron dans ce Paris, où les gloires » sont éphémères comme les modes, la fête par lax) quelle on inaugura, 11 y a six ans, les Folies » iiergèrej alors Grand Théâtre Sarah Bamum ? Nous » nous rappelions tantôt cette incomparable soirée» » en escortant à sa dernière demeure la pauvre » et grande artiste qui fût Sarah Bamum....

Ici quelques lignes consacrées àlatneet aux succès de la défunte ainsi qu*aux étapes de sa dégringolade.

» ... On peutle dire maintenant,— le reportage, qui » ne respecte rien» ayant dévoilé les véritables causes

882 LES URMOIRbIS DB BASAH BAfUtDN

■ de celle mort, — la Bamnm ne s'est pas PI Abandonnée de l'homme qu'elle aimait — on vilsb » monsieur nous assure-l-on — la pauvre feuimii Il chercha l'oubli dans l'alcool. Jeudi dernier. ell( ■j tenta une dernière démarche auprès de son amanl. " et n'ayant pu le fléchir, elle rentra chez elle dése*- .) pérée. Sur sa prière, le concierge alla lui acbelei « une bouteille d'absinthe. Sarah, nous a déclaré celle « femme, avait tes yeux rouges, mais était calme, ji Elle lui donna ses ordres pourle lendemain, et s'en- « ferma chez elle. Vendredi, la portière ne la voyant » pas descendre monta chez l'artiste, etnepouvanue « faire ouvrir la porte, prit peur et courut avertir li a police. On lit sauter la serrure et on trouva la B pauvre Barnum couchée aupied de son lit, le front " ensanglanté. La houleille d'absinthe étant a m.iiiié " vide et le lit défait, le im^decin appela aussilôl put, » après examen de la blessure, reconstituer la scène ; 1 Sarah ivre-morte était tombée de son lit et s'étiit > ouvert le cr&ne, dans sa chute, en heurtant l'angle I de sa table de nuit.

■ Cette épouvantable fio

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