‹ Les mémoires de Sarah BarnumChapitre 19 sur 20 · EN COMMANDITE · texte numérisé non relu

EN COMMANDITE

Tandis qu'arrêtés à chaque pas par les anecdotes souvent typiques dont foisonne l'histoire de notre héroïne, nous nous interrompons pour bavarder en chemin, les années s'écoulent et Sarah Barnum se modifie avec elles. Pour être exact, c'est par un portrait nouveau que nous devrions clore nos chapitres, et il serait, pour cela, rationnel de consacrer chacun d'eux à une période fixe de la vie de la comédienne.

Être rationnel, ce n'est pas toujours être amusant. Foin donc des plans réguliers, des prétentieux arrangements I L'école buissonniëre est plus intéressante. Ce n'est pas, après tout, un tableau que nous avons l'ambition de faire, d'autant qu'à force d'accu-

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muler des croquis, nons pouTon3 arriyer à oomposw une mosaïque, moins savante évidemment et d'un art inférieur, mais qui rendra le lecteur indulgent par la variété de ses couleurs et la confusion voulue de ses lignes.

L'Empire croule. La guerre se déchaîne, effiroyable. Paris est investi. Nous retrouvons notre tragédienne, ou, si on préfère, notre comédienne (Sarah — ne fût-ce que par son mode de vivre à la ville — cumulant les deux genres) &la tète d'une des ambulances que la capitale assiégée a créées dans ^us lee établissements publics disponibles. Le i^mààâmam ^ transformé en hôpital, le rftle des mourants y remplace la douce musique des vers. -

Gomme toujours, la Bamum a pfris son rôle ^its qu'au sérieux et est entrée dans la peau de soA nouveau personnage. Il faut la voir arpenter le foyer où s'entassent les lits des malades, se démener, s'agiter, pour comprendre la multiplicité des heureuses dispositions dont l'a douée la nature I Seulement, une chose gâte la Joie confuse qu'elle éprouve dans l'exercice de ses fonctions nouvelles et dans l'étalage de son autorité. Oui ou non, les ambulances sontelles faites pour recevoir des blessés? Oui, n'Qft-ce pas ? Alors pourquoi fait-on d'elle, ambulancière de vocation, une infirmière bwale? Le Parthénon devait

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reeeiroir des soldats raiiiassés sur les champs de bataille et non des fléyreux ou des convalescents, moblots atteints de consomption, de boulimie ou de dysenterie. Que le thé&tre se fasse ambulance, c*est beau, c'est grand, c'est noble; mais qu'Use transforme en hôpital, pouah I

. Et l'artiste se promenait sur le balcon, regardant, commp sœur Anne, si elle ne voyait rien venir. Oh I qu'elle aurait béni la voiture marquée de la croix rouge de Genève, qui lui aurait apporté un blessé, un blessé pour de vrai, bien éclopé, bien intéressant, un de ces soldats qu'on panse avec de la charpie, qu'on opère avec de Jolis outils bien luisants, et non un de ces p&les fiévreux ou'on abreuve de quinine et de sous-nitrate de bismuth I

Pour un peu, elle aurait pris un revolver et serait allée s'embusquer près des fortifications pour se conléctioniier à elle-même un blessé sérieux : Elle l'aurait si bien soigné ensuite I

Hfttons-nous de le dire : tout en nourrissant le désir d'avoir de sérieuses victimes — désir inspiré par la généreuse émulation qui régnait entre les diverses ambulancières — l'actrice avait pour ses malades la tendre sollicitude et le dévouement absoli^ qui furent l'apanage de toutes les Parisiennes pendwi l'horrible siège.

La Barnum n'était pas seule, d'ailleurs, au tbefttre. Son amie Pigeonnier la secondait de son mieux, tout en faisant moins de bruit Mais notre héroïne qui, môme en cette tâche d'abnégation et de sacrifice, se croyait encore en scène, apportait dans ses manières son amour du « paraître » et sa puérile jalousie contre quiconque pouvait se faire remarquer à ses côtés.

Une ex-sage-femme que ses pseuda*connaissances médicales avaient fait adjoindre à l'artiste conuce aide-infirmière, n'aidait pas peu à développer chez elle ces sentiments déplacés. Cette faiseuse d'anges, horriblement astucieuse, rêvait de se faire une situation à l'aide de la Barnum et flattait sa vanité, soufflait sur ses rancunes. Chaque matin, elle l'entretenait de faux rapports, mais, pour réussir, il fallait que la mégère la brouillât avec Pigeonnier. Elle y travailla sans relâche et voici comment elle réussit :

Pigeonnier, alors dans Taisance, en faisait profite? l'hôpital qu'elle entretenait de vivres ; mais vint un moment où, toutes ressources taries, il fallut songer à s'adresser aux gens charitables. La Barnum écrivit alors à quelques banquiers millionnaires et à certains gens connus, pour demander des secours, làais ses correspondants trouvant qu'elle eût pu se déran-

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g«r poiur les venir implorer, ne lui répondirent pas.

Cest alors gue Pigeonnier commença, ayec la baronne de Raps et chez les m&[nes p^rscmnages, une tournée giâ, au bout de deux jours, avait rapporté déjà ^usieurs milliers de francs.

Le lecteur gui a bien voulu nous suivre Jusqu'ici, s*il se rappelle ce que nous avons dit du caractère de la Bamum, comprendra ce que put être sa Jalousie.

La sage-femme réchauffa soigneusement celle-ci, et Forage éclata un beau matin, & la suite d*un déarable incident

En l'absence de Sarah, que ses fonctions n'empêchaient pas de vaquer à ses petites affaires, on apporte un malade gravement touché. Pigeonnier le reçoit et apprend du médecin que le soldat couve peutrAtre une fièvre typhoïde ou plus probablement une variole, qu'en les deux cas, son mal est contagieux, mais que lui, docteur, n'ose cependant prendre sous sa responsabilité d'ordonner son transport & Bicôtre, ce transport, par le froid épouvantable qui règne, risquant de le tuer.

L'artiste répond qu'elle ne craint rien pour ellemême, ayant déj& soigné des parents atteints de ces deux maladies et qu'on a d'ailleurs aménagé quel-

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ques loges poar réQeToir les maladQs fiijteUits d'affections contagieuses. Sur quoi, elle fait installer le soldat dans une des susdites loges et déclare qu'elle se charge de lui.

Sarah rentre, apprend le fait et, tout de suite s'emporte. On va contaminer rambulançel infboter le foyer I tuer tout le monde! propager l'épidémie I — JamaisI

Ce n*est pa3 qu'elle soit inhumaine. Gk)nmie toqtes ses camarades, nous le répétons, elle accomplit vaillamment son devoir. Seulement, elle aime à faire sentir son autorité, elle veut contredire, contrarier sa rivale et elle ne réfléchit point que son enfantillage peut devenir homicide. Sur son ordre, on emporte le soldat à Bicétre : il y meurt en arrivant I

Cela fit quelque bruit. Pigeonnier, naturellement, reprocha ce meurtre à son amie. Il s'ensuivit une scène. La Bamum se dévoila telle qu'elle était, envieuse, haineuse et rancunière. Ses propos furent tels, ses injures si horribles ,(|yti'nn journaliste présent à l'explication, chroiûqueur de Torchestre au Barbier, le spirituel Hautier, slndigna et cria à Pigeonnier en lui montrant la tragédienne blême de rage:

— Je ne sais pas si vous lui pardonnerez, mais moi, je ne l'oublierai jamais !..

DE l'influence DU SUCCÈS.. loi

PiReonDier devait pardonner, comme nous le verrons^par la suite, mais, pour l'instant, elle partit, refusant de faire, sur rhomicide commis par Sarah, le rapport que lui demandait l'autorité. Elle alla offrir ses services à la « moins en vue » des ambulances, celle de la Chaussée Clignancourt, où elle eut Thon-' neurde soigner les blessés jusqu'à la findusiëge^ et d'être la seule artiste, la seule (c laïque » mêlée aux religieuses.

La mort du pauvre varioleux fut vite oubliée et la Barnum, désormais débarrassée de sa rivale, joua de SCS fonctions pour abuser Constemey, vivre au Parthénon à sa guise et y mener une vie peu mélancolique.

G^est ainsi qu'eue y donnait rendez-vous au marquas de Rogé, encore un ex-amant d'Anna Deslions. Ne se contentant pas de le recevoir dans sa loge, elle Fallait voir chez lui. Une nuit, elle y gela. Le lendemain, la provision de bûches de l'ambulance éprouvait une saignée, gr&ce à laquelle la chambre du marquis devenait moins glaciale.

Le cher de Rogé ne lui en eut, semble-t-il, qu'une médiocre reconnaissance. ^

Comme un ami l'interrogeait sur ses impressions, au lendemain de la première visite. •• nocturne de Sarah :

— Mon Dieu, cher, répondll-il gravement, je ne sais que te dire... La lumière s'est éteinte, ]'ai senti un souffle, J*ai entendu un bruit d'osselets qui s'entrechoquent : c'était une âme qui passait...

Le siège fini, Paris se ravitaille, mais la Commune éclate. Consterney emmène sa maîtresse à Saint- Germain, pour attendre la fin de la crise, à l'abri des accidents. Là, même vie qu'au Parthénon. « Jaoquot » demeure myope. Après des tâtonnements, le choix de Sarah, guidé encore une fois par son incurable Jalousie, se fixe sur un jeune clubman, M. Ar< mand O'Konil, grand joueur.

Ce ïioble Irlandais, issu de sang princier, était en effet, pour Tinstant, Tadorateur en titre de Reine. La Barnum ne pouvait manquer d'envier le bonheur de sa sœur et de le détruire. L'ex-Cendrillon avoir pour amant un gentleman aimable, d'une jolie figure et d'une position aussi belle ? Allons donc I Jamais de la vie I On se mit en campagne, on vainquit, et, de Reine, les hommages d'Armand O'Konil allèrent à la comédienne. Reine pleura, — mais elle en avait l'habitude.

Cependant, le nouveau venu, de simple courtisan au début s'amouracha peu à peu. Des tiraillements se produisirent. Il devint jaloux, ne pouvant plus sentir Consterney et se révoltant de tout son orgueil

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guàncf il réfléchissait à la fausseté de son rôle. Être l'amant de cœur d'une femme, cela s'allie mal arec le port d'un blason royal f

Aussi, résolu d'en finir, le Jour où, revenu h Paris, le jeune homme eut la chance de gagner à son cercle cinquante mille francs en deux heures, s'empressat-il de courir chez Sarah :

— Cher ange, lui déclara-t-il en brandissant son portefeuille, j'ai là une jolie collection de bank-notes... Tu vas me faire le plaisir de mettre ton banquier li la porte et de m'aimer à mes heures. Hein?...

Il ne lui fut répondu ni oui ni non, mais, le lendemain, Gonsterney se trouvant seul dans le boudoir de l'artiste, la femme de chambre entra portant une facture dont, dît-elle, on demandait le règlement immédiat.

— Cihéri, passe-moi donc dix louis que je paye cette note I soupira la Barnum.

Le financier fit la sourde oreille. Même, il resta insensible aux « mon bon Jacquot » qui lui furent prodigués. Il n'était pas avare, mais vraiment il ne pouvait faire plus. Déjà il avait payé à sa maîtresse trois mensualités d'avance. Il ne lâcherait plus nH soul-

— Ah f Cest ainsi I cria-t-elle, mais vous ne savet

donc pas qçe c*est par pur amour pour vous que Je vous demande de l'argent? Tenez, il y a O'Konil qui m'offre cinquante mille francs pour vous lâcher!... Au fait, je suis bien bête, n'ayant qu'un mot à dire...

Elle n'acheva pas, croyant que « Jacquot » allait céder, mettre les pouces comme toujours, mais le I)anquier gardait son rire d'homme heureux et la considérait sans la moindre émotion, tout en caressant ses favoris :

— Ah çàl dit-il à la fin, je te croyais une femme intelligente, ma pauvre Sarah. Gomment I O'Konil t'offre cinquante mille francs et tu hésites? Mais accepte... accepte hardiment... Je serai ton amant de cœur!

Sarah, interloquée une minute» tapa dans ses

mains et se mît à rire « comme une petite baleine »

- c'était son mot. A la bonne heure ! il était drôle

son « Jacquot » ! Décidément, c'était l'homme qu'il

lui fallait I

Et quand elle se fut bien « tordue », bien « roulée » avec de grands éclats de rire, on s*en tendit.

Ce qui avait été proposé fut fait. O'Konil donna ses cinqiàante bank-notes, et d'auxiliaire, d' « extra », passa au rang de premier sujet. Il eut les honneurs de ]a vedette et redressa son front désormais sans rougeur.

DE L'INFLUENCB DU SUCCES... Id6

Quant h cet excellent philosophe de Consterney, il ignora les scrupules du bon jeune homme, son prédécesseur dans sa charge. Et il se frotta les mains, trouvant, en financier pratique, qu'il faisait une bonne affaire. Tous les dimanches, en effet, sa « maîtresse » venait déjeuner chez lui et trouvait vingtcinq louis sous sa serviette. De la sorte, il s'en tirait par mois avec deux mille francs. Cent louis au lieu de deux cents qu'il payait jusque-là, cela fait en tous pays cent louis de différence, cent beaux petits louis que Je banquier, homme d'ordre, portait régulièrement à l'actif du chapitre Frais généraux de sa comptabilité particulière I Et pour mémoire, il notait aussi cette autre économie : l'impossibilité des avancesj des fameuses avances qui se changeaient en ruineux cadeaux I

Tout passe, tout casse, tout lasse. Un beau jour, 0*Konil, Français de par un acte de naturalisation, dut rejoindre le régiment auquel il appartenait comme ofQcier. Avec lui, la Barnum avait connu des heures de fortune, mais leur trop irrégulière intermittence annulait leurs bénéfices qui, dans un effroyable coulage, filaient avec autant de rapidité ga'ils étaient venus. f

Le Jeune homme parti, elle voulut se retourner vers CoDSlerney, rassaillit de plus fréquentes de-

166 m ibbcontBS m barah BARNinc

mandes, mais elle sebeorta à de fonnels refus. Elle compdt enfin qu'elle avait lâché la prmé pour l'ombre, lorsque le banquier, prié de reprendra son ancien rôle et sa place primitive, s*y refusa obstinément, ne voidant pas consentir & redevenir le gérant responsable de la commandite Bamum, et^ finalement, rompit tout net.

La meute, nécessairement renouvelée des créanciers, aboya plus fort, et plus fort gratta à la porte. Ge fiit encore la déche, mais Sarab n'en perdait ni sa sérénité, ni sa belle bumeuri c'estrà-dire les deux côtés de son caractère, dont Tun ou l'autre prédominait suivant l'espèce de ses auditeurs. Gomme toujours, elle se moquait de tout, et, pourra que son amour-propre ffit sauf, faisait la nique ft toutes les tracasseries de la vie. Les domestiques, non payés et ne sachant plus comment se nourrir, réclamaientils ? Elle s'en allait pour des semaines, passant son temps au théâtre, dans son atelier des BatignoUes, et chez le favori du Jour. Une seule chose parvenait à l'exaspérer : les continuels retours au logis de son fils Loris, à présent un gamin, qui faisait, les unes après les autres, toutes les institutions de Paris et de la banlieue, et se voyait renvoyer chaque tiimest>^ pour non-payement de sa pension.

D'ailleurs, ce détail ne tarda pas à trouver Sarab

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auAsî cuirassée qu'elle Tétait vis-à-vis des autres traverses de son existence. Elle avait bien autre chose à penser I M. Perrinet, le directeur du thé&tre Corneille, la première scène dramatique de TEurope, comme aussi la plus subventionnée, venait de lui offrir un engagement. Rentrer comme officiante dans le Temple où elle avait débuté à la façon des futurs

grands prêtres qui s'initient aux beautés de la vie

religieuse sous le surplis banal de Tenfant de chœur ; c'était là son plus cher rôve. Donc, elle ne se fit pas prier.

Par malheur, du Ghesnél, à Tannonce du départ de « son étoile», se fâcha tout rouge. Il y eut de chaudes discussions. L'homme et le directeur parlèrent haut. Celui-ci alla même jusqu'au tribunal. On plaida, mais dame Justice considérant que si Sarah était l'étoile du Parthénon, elle n'en recevait pas moins le dérisoire traitement de trois cents francs par mois, ne condamna la fugitive qu'à solder un tout aussi dérisoire dédit : six mille francs.

En ce temps-là, comme lors de la première apparition qu'y avait faite la Barnum, à sa sortie du Conservatoire, la célèbre Savard menait un peu le théâtre Corneille, ou, du moins, y tenait les^.^premiers «ôles, à tous les points de vue. Son influence chancelait bien, le nouveau directeur, Perrinet, ne

la pouvant souffrir, pouT ce seul et naturel m( que l'artiste avait été la favorite de son prédécesseur, mais elle était irremplaçable et son talent, son illustration la maintenaient dans sa situation actuelle.

En ce temps-là encore, un comédien talentuei mais <!hevelu, le beau Money, que Sarah avait côl au Parihénon sans le remarquer, à cause de la divei site de leur répertoire qui ne les amenait jamais à jouer ensemble, et de l'inOme place qu'il y tenait, commençait à se créer une réputalion. La Savard admirait très fort le jenne comédien, &t*3ui elle faisait des avances peu déguieécs

Voilà donc la Bamum Installée dans un mil qu'elle ne reconnaît plus, mais où ses derniers sut Ini marquent une certdne place que son ambition' et son intrigue élargissent très vite. Elle débute dans une vieille pièce du répertoire moderne et obtienl un joli four, maie e\t& aime son métier et ne se décourage point.

On remonte sur ces entrefaites un superbe drame, œuvre d'un poète de génie que la politique a longtemps écarté de la scène. C'est pour Savard un nouveau triomphe, dont Money prend sa petite part. Alors, Sarah remarque celui-ci. Toujours Don Juan toujours aîgalilonnée par le désir de homme qui doit lui apprendre le bonheurs

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DE L'INFLUENCB DU SUCCES. . . i€9

que, nouyeau Diogëne, elle cherche en vain, elle songe qu'il serait doux et piquant à la fois de prendre le comédien dans ses filets. Puis l'ambition l'excite et la tournure de ses affaires, toujours plus mauyaises, lui fait sentir la nécessité d'un trompe-l'œil. Ce serait très drôle d'enlever h la reine de la maison et l'homme qu'elle désire, et ses rôles I Cette idée la séduit. Tout de suite elle l'exécute.

Affolé, Money se passionne. Pour de vrai, il aime la B|imum, il l'aime tant qu'il en est atrocement Jaloux et que le théâtre s'en, amuse. Elle, plus que Jamais, s'incarne dans son rôle et se fait charn^eresse. La réclame — son seul conour — n'en souffre pas. Elle joue de l'aflSpction de l'artiste et de sa jalousie, comme elle Joue de tout, et, à leur aide, elle fait marcher les comtaftnditaires qui lui restent.

Toujours pas rose, ce Jeu-là, mais ne se rit-elle pas des aventures ? Un an durant, elle abusera l'honnête ga^bn qui l'adore ; un an durant, elle le persuadera qu'elle est à lui seul. Il ne la croit pas à certaines heures — très brèves. Et ce sont des querelles épouvantables.

Un jour, la dispute naît dans le fiacre qui les ramène tous deux au logis. Poussé à bout, ivre de colère, ne sachant plus ce qu'il fait, Money quii pour ne pas étrangler sa compagne, cherche d'instinct

quelque cbose h détruire, brise les glaces et d*im €oup de pied défonce le deyant du sapin. Gris du cocher, arrêt du véhicule, scandale, rassemUement. Sarah a déjà sauté par une portière. Elle ne s*est point émue, elle rit toujours. Cependant, tandis qu'elle s'éloigne discrètement de son pas léger, le comédien se débat entre un sergent de ville et le cocher. C'est chez le commissaire que l'aventure se dénoue. H paye dix louis dlndemnité à l'automédon et s'en va, honteux de sa colère, mais navré de la conduite de Sarah, rejoindre sa mattresse. Il la trouve endormie.

Pourtant, la continuité de la liaison des deux pensionnaires étonnait bien des gens. Même on parla d'un mariage. Les échotiers de théfttre l'annoncèrent plusieurs fois. Sarah prêtait aux suppositions de ce genre. Préférant passer pour folle que de laisser deviner son abandon, elle dissimulait la détresse de sa position sous les couleurs d'une passion aveugle pour son adorateur. Elle vivait chez lui, dans un appartement de garçon sis au cinquième étage, horriblement près du ciel, et n'en sortait que pour aller à son atelier. Mais elle n'abandonnait pas son « chez elle )). Seulement, vu les factions qu'y mpntaient ses créanciers, elle ne s'y rendait que tard dans la nuit.

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PauVres créanciers! ils pullulaient. L'entrée de leur débitrice au thé&tre Corneille leur avait paru l'augure d'un retour de fortune auquel ils devraient le règlement de leurs factures, et la déception qu'ils avaient éprouvée rendait plus féroce leur humeur de dogue. L'un d'eux — une modiste — se lassa de patienter et poursuivit la Bamum qui la dépistait depuis des mois et prenait contre elle, contre toute la meute, les plus habiles précautions, conmie Teût fait un habitué de Tex-prison pour dettes de dichy.

Il y eut saisie ; mais la comédienne, nous l'avons dit, avait loué sous le nom de sa seconde tante, la mère Rouque, et celle-ci revendiqua le mobilier comme étant sien. Seuls les effets personnels de Sarah furent vendus. On devine ce qu'elle en avait laissé chez elle 1

Le côté drôle du caractère de notre héroïne, à cette époque tourmentée, demeurait son étonnant sangfcoid. Toutes ses misères, au lieu de l'abattre, excitaient sa verve et son esprit. On se souvint longtemps, au thé&tre Corneille, des mots cinglants ou simplement pittoresques dont elle agrémentait les entr'actes.

Un Jour, comme on répétait l'Orac/e, de Feuillantin, elle surprit sa camarade Emilie Brozat blottie dant> une baignoire et guignant la scène. Brozat» une

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peDsïonnaire de la maison, pour avoir un beau ''^i^^l devait aUendre qu'une sociétaire tomb&t malade. Of^^H Sophia Croiset, la créatrice de YOracle, une sympa^^H Ihique et grande artiste, était à ce moment indis^^|

posée, et ne venait au thê&tre que lorsqu'elle le pouvait. Emilie ne manquait donc pas une répétition dans l'espoir que l'état de Sophia s'empiranl, on lui confierait le rûle, à elle comédienne poL-au-feu. chère aux gens du Marais, et anlipatliîque à tous par son hypocrisie de femme mariée cascadant en cachette, et jouant la comédie comme elle eût vendu des tricots.

Sarah avait deviné ce rêve. En la voyant dans uni baignoire en train d'épier, elle l'interpella :

- Qu'est-ce que tu f... Ià7 cria-t-elle... Tu viei faire ton requin I Trop tôt, ma petite I II n'y a encore de cadavre 1

Le trait fit beaucoup rire : Brozat n'étant pas aimée, nous l'avons dit. Le comédien Biron l'ayant vue, un

Isoir, arriver au théâtre dans un coupé attelé d'an magnïDque siepper, s'était écrié — S'il y a du bon sens de voir une aussi belle bel Iralner pareille rosse Toutefois, l'humeur picaresque de Sarah tourni volontiers à la bile. Elle ûlail nerveuse, fantasque iras vile se mcltail en colère. L'insuccès iIl' ^cs tli

adu uQéJH

lée, 1

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buis rayait aigrie les premiers jours. Elle connut à ce moment ces heures désespérantes durant lesquelles Tartiste découragé doute de lui. Et, voulant savoir, voulant être impartialement jugée, elle pria Pigeonnier de venir la voir jouer et de lui dire son ads.

« — Tu es, lui écrivait-elle, le plus honnête homme que je' connaisse et tu me diras ce que je vaux... »

Pigeonnier avait oublié Thistoire de Tambulance. Elle vint, vit Sarah, l'applaudit ferme et la réconforta. La Bamum, rassurée sur son avenir par ce jugement qu'elle savait sincère, se mit à l'étude, voulant se tailler une revanche dans l'Orac/e. Mais, par suite de son mauvais caractère, les répétitions ne marchèrent pas précisément toutes seules. Le célèbre comédien Ménier, qui prenait sa retraite comme metteur en scène, eut avec elle un « empoignage » qui fit scandale.

Gosune il lui faisait une observation, elle s'emporta et, d'impertinence en impertinence, s'oublia jusqu'à jeter son rôle à la figure du grand artiste, en accompagnant du mot de Gambronne son inqualifiable insulte. Ménier courut au cabinet du directeur et lui déclara que si Sarah n'était pas congédiée, Q al)|dt îremettre sa dâmisaion. Gela fit grand bruit.

La Bamum ayant receuvré son sang-ftîiid^eom-

prit l'étendue de sa faute, et, avec sa promptitude de résolution ordinaire, résolut de la pallier aussitôt et d'en esquiver les conséquences. Et, pour ce, la rusée comédienne ne trouva rien de mieux que de eourir voir l'auteur de VOracle. Feuillantin fut ensorcelé et déclara qu'il m-ainteuait son rôle à la jeune révoltée. Ménier dut avaler soa affront. La coupable d'ailleurs s'excusa et, pour achever de se faire pardonner, lui témoigna la plus grande déférence. Avant de jouer /"Aèt/re, elle alla lui demander des conseils.

Cette création de Phèdre fut un événement. Sarah avait dans VOracle remporté un brillant succès, — succès d'opposition, — à côté de Sopliia Croîset qui y obtint un triomphe. Mais le rôle de Phèdre ne lui semblait pas destiné, Savard en étant la titulaire désignée par ses précédentes créations et par la IraditioQ du lieu. La nouvelle étoile l'obtint cependant.

Un jour, M. Perrinet, le directeur, la fait appeler dans soa cabinet et lui demande à brûle-pourpoint :

— Savez-vous Phèdre?

Bien que surprise elle ne se déconcerta pas.

Phèdre I elle en savait parbleu ! les quelques cents vers que connaît toute bonne élâve du Goaservatolre (classe de tragédie), mids avouer son ignoraoce c'était rater peut-ôtre une bonne fortune... ^

— Oui, monsieur I répondit-elle hardiment.

BB L'INFLQBNCS DU SUOGta..* 176

— Alors vous allez le ]ouer ! déclara l'autocrate. La Bàrnum sortit radieuse. Cinq minutes après,

la Savard, mandée à son tour, pénétrait dans l'antre directorial.

— Madame, lui dit M. Perrinet, vous savez que vous jouez Phèdre dans trois jours?

^ Gomment, Phèdre I s*écria Tartiste. Et dans trois jours ?... Mais vous n'y songez pas, monsieur 1 II y a des années que je n'ai joué ce rôle, et vous voulez qu'en trois jours je le repasse? mais c'est impossible 1

— Pourtant, cela sera I riposta le directeur. Vous reprendrez ce rôle, et dans trois jours...

— Mais, monsieur...

— C'est ainsi, vous dis-je ! D'abord, ce spectacle est annoncé... Phèdre sera donc jouée 1

— Je ne le jouerai pas I

— Comme vous voudrez I

Et la Savard, comme elle l'avait promis, tint pour nuls ses bulletins de service. Elle espérait que M. Perrinet devant son refus changerait d'idée : il n'en fut rien. Le pacbalick, haïssant l'actrice autant que son prédécesseur l'avait aimée^ goûtait, pour re^ venir sur sa décision, un trop savoureux plaisir à désespérer la pauvre femme. Et, au jour fixé, Sarah parut dans Phèdre, Si ce fut un crève-cœur peur son

aînée et sa rivale, il est superflu de le dire. Savard pleura de rage el souffrit d'autant plus que la Qar- Dum remporta un triomphe éclatant. L'ambitieuse Jeune femme avait exécuté ce merveilleux tour de force d'apprendre son rôle en trois jours, de le creuser sans repos, aidée du reste en son élude par les précieux conseils de Ménier, le grand comédien, que le talent de sa jeune élève enthousiasmait au point de lui faire oublier leurs querelles anciennes.

Le succès fut aussi grand que l'avait été l'effort, La critique se demanda même si une seconde Bachel n'était pas née et proclama étoile de première grandeur l'astre que son jeu dans YOracle avait déjà désigné à tous les télescopes.

La pièce de Feuillantîn avait fait pressentir seulement les qualités dramatiques de l'ac Lrice. Ello y avait, sous le velours, fait deviner ses griffes, mais là, dans Phèdre, elle les sortait en plein, et laissait déborder la ftirie professionnelle, la fougue qui désormais allait être la caractéristique de son talent au Ihé&tre, comme leur absence était la càractérîsttque de son Incomplet tempérarjent de femme.

Séulemeot, la Savard, dont cette Jeune gloire était la condamnation, ne tarda point & se plaindre. I^ noQTelle venue accaparait tout et on ne faisait plus

DE L'iNFLUfiNC^ DU SUCCÈS... 1T7

Jouer l'ex-étoile. Elle alla trouver Perrînet, demanda à réapparaître d'une façon digne d*eUe sur là scène de ses triomphes d*autan.

Le directeur écouta ses doléances sans mot dire, sans un geste, mais, tandis qu'elle déroulait son mélancolique chapelet de récriminations, il la flxak de son œil dur.

A la fin, lattitude du vieillard impatienta la visiteuse.

— Mais répondez-moi donc, au moins I s'écriat-elle« Dites-moi ce que vous voudrez, m^is ditesmoi quelque chose... Qu*avez-vous à me regarder amsi 7

Alors, lentement, comme pour faire entrer plus avant dans ce cœur meurtri la lâche cruauté de sa réponse, il laissa tomber un à un ces quatre mots :

— Je vous regarde... vieillir I

Sarah, elle, pour Tinstant, ne vieillissait pas. Le succès Tavait embellie, l'avait faite exubérante. UOracle dont elle ne parlait plus que comme d'un fétiche avait marqué dans sa vie une nouvelle étape. Tout lui souriait à présent ; tout lui réussissait. La réclame dont elle jouait à ravir avait permis la reconstitution d'une société en commandite solide cette fbis. Puis, il n'était pas jusqu'au terrain artistique sur lequel elle n'entrât en victorieuse. Elle

178 LES ICÉMOIRES DE SARAH BARNtTM

exposa au Salon une œnyre qu'on remarqua beaucoup et dont on parla davantage. Le grand artiste, Gustave Dargent, était à ce moment du dernier bien avec elle.

Et ce fût aussi, à cette époque, qu'en exécutant un caprice original, elle franchit le dernier échelon et se trouva une femme arrivée. C'était un matin ; elle venait de congédier un riche entrepreneur de chemins de fer venu de Nice pour lui présenter après minuit ses hommages respectueux, et qui avait payé dix mille ft*ancs le plaisir de contenter sa fantaisie. On annonce M. Yestibul, Jeune architecte de talent, que son beau-père, Ménier, a recommandé à la tragédienne.

— Pourquoi ne vous faites-vous pas construire un hôtel ? demande le visiteur.

— C'est trop cher I répond Sarah.

— Trop cher I Allons donc I Si vous voulez, moi, Je vous propose une affaire superbe. Yous n'aurez qu'à payer les frais d'acte et d'enregistrement en signant. On vous donnera du temps pour le reste et, moi-même, je vous ferai crédit... Saperlotte? Vous avez un assez bel avenir pour ne pas hésiter à prendre des engagements I •

La Barnum éclata de rire, mais, peu à peu, Tidéo de se faire construire un hôtel, alors qu'elle possé-

DK L'INFLUENCB DU SUCCÈîS... 179

dait' pour tou;t bien les dix mille francs de l'entrepreneur et qu'elle devait aux quatre coins de Paris, la séduisit entièrement. Elle prendrait seulement des précautions pour entraver les manœuvres de ses Ci'éanciers.

L'architecte s'en alla muni de son consentement et, huit Jours après, Sarah était propriétaire, dans les environs du Parc-Monceau, d'un joli petit terrain dans lequel M. Yestibul installa tout de suite une escouade d'ouvriers.

Et, un riche personnage étant venu se mettre à la tête de ses adorateurs, l'actrice vogua dès lors à pleines voiles sur le fleuve de la prospérité {vieux stylé).

vm

DE LÀ RECLAME, ENCORE DE LA RECLAME TOUJOURS DE LA RÉCLAME l

A moins de consacrer plusieurs volumes à ces Mémoires, comment ne pas oublier, çà et là, en dérive, comme disent les matelots, des personnages épisodiques qui nous avaient arrêtée dans les premiers chapitres?

De ceux qui n*ont rien de sympathique, nous n'avons cure et nous ne regrettons pas la rapidité du récit qui nous contraint à les laisser brusquement en route, mais il en est un — celui de la petite Reine^ que nous nous reprochons d'avoir paru négliger.

Car il nous est sympathique, celui-là, reposant surtout, et^ea grâce malheureuse nous attire. Il mé-

182 LES MEMOIRES DE SAKAH BARNOM

fiterait sa pièce à lui tout seul, son romau pàrlicalier donf il serait le héros mélancolique et tendre. Héros attristant, hélas 1 et qui le lohg des actes ou

des chapitres promènerait la même misère» le même

Oeulll

^ Aussi, poa?mts^noQ8, en deux mois, retracer sa

Tia depuis l'époque où'tfdus Favons vu demander

% la mort le seœret de ne plus souiBMr.

Petite Reine avdlt grandi, embelli, s'était faite femme, mais imâi o<>tt<^aé son existence de victime. La Jalowle 4i sa sœwi w lui enlevant CFEonU, la condamna. La jeune fille connut encore, pour . avoir fui sa sœur marâtre, les isombres heures de désespoir qui lui av^ent inspiré le désir du suicide, lors de sa première tentative d'ind||i^^laiiee.

Pour vivre, elle descendit, descendit encore. Ce lut navrant...

La pauvre petite subit toutes les conséquences de "sa vie déplorable. Toutes, toutes, toutes. La dernière et la pire, ce fut sa liaison avec un inconnu que les beaux cheveux de Reine avaient enthousiasmé un soir de bal à l'Opéra. Elle accepta d'aller souper avec lui, et quand elle le quitta, elle avait en poche un peu d'or — de quoi vivre quelques jours.

Peu après, elle se sentit malade. Un médecin vint la voir, mais, quand il l'eut examinée, il prononça

M LA BicLAME, HNCORB... 188

un diagnostic si épouyantable, qn'elle tomba à la renverse et s'évanouit.

Non I ce n'était pas possible I Elle ne voulait pas croire...

L'atroce conviction dut se faire en elle. Le mal, le bideux mal, s'était abattu sur sa Jeune chair. Sa prostration devant l'évidence fut telle, qu'elle ne songea pas à mourir, ou qu'elle n'en eut pas la force. Elle se soigna machinalement, parce qu'on le lui ordonnait.

Elle guérit — autant qu'on peut guérir. Mais le coup était porté. Moralement, elle était brisée; morte était sa jeunesse, morte sa bonté tendre de jadis. Une vieillesse avait fondu sur elle, laissant son liront sans rides, mais, broyant son cœur. Physiquement, elle restait minée par une consomption étrange. Son faible organisme n'avai pu résister & l'énergie du traitement, et son corps anémié s'était arrêté dans son développement. Elle toussa tout l'hiver. Au printemps, des taches rouges marbrèrent ses joues, et, dès lors, la phtisie galopa.

Inconsciente d'abord de son nouvel état, elle dut à Lanat,le marchand d'alcools, de ne point retomber à son ancienne existence. L'ex-député fit la cour à la Jeune fille, comme il l'avait faite aux deux aînées. Mais celle-ci lui parut si différente des antres, que

réellement il Taima après l'avoir plainte seulement.

Il rêva de la guérir, lui fit passer Tété aux Eaux- Bonnes, l'hiver à Pau. A peine enraya-t-il la marche de la maladie.

Quand, revenue à Paris, Reine dut s'aliter tout à fait, quand la gravité de sa situation fut connue de tous, Sarah la prit chez elle, rue d'Italie. On complimenta fort la tragédienne sur son bon cœur.

En ce temps-là, la Bamum à court de moyens de réclame, avait inventé toutes sortes de choses aussi macabres que baroques, devant lesquelles se pâmaient les naïfs. Dans l'atelier de Mathias Moulin, elle avait pris le goût des têtes de mort, et avait battu tous les environs de l'École de médecine pour s'en procurer une douzaine dont elle orna sa chambre. Mise en goût par cet étalage qui donnait à la pièce un faux air de cimetière, elle imagina de se faire offrir, par son ami Terrier, un cercueil en ébène et argent dont l'intérieur était capitonné de satin. Le cercueil fit pendant au lit.

La première fois qu'elle s'y coucha, les visiteurs non prévenus s'arrêtèrent sur le seuil, pris d'é.pouvante. L'actrice avait allumé des cierges, passé une robe blanche et plus pâle que jamais, sa tête semblait livide ur les coussins de satin blanc. ËII13 de-

meuraU immobile s'amusant en dedans de la surprise effrayée de ses amis et paraissait vraiment morte. A la fin, n'y tenant plus, elle ressuscita comme Lazare, mais pour éclater de rire.

Par la suite, elle exigea de ses intimes qu'ils lui tinssent compagnie dans l'étroite boîte. D'aucuns hésitaient, ce funèbre appareil tuant leurs désirs.

— Alors vous ne m'aimez plus I déclarait-elle.

Et les plus vaillants s'exécutaient. Toutefois, cette mise en scène ne réussit pas plus à Sarah que ses anciens modes d'aimer : elle demeura froide à l'égal des planches de son meuble excentrique. '

Or, ce fut dans cette chambre, à côté de la bière, au milieu des têtes de mort, qu'elle installa la malade. Elle lui avait cédé son lit, et lorsqu'elle ne découchait pas, elle passait la nuit dans son cercueil.

La pauvre poitrinaire, à considérer ce lugubre mobilier, souffrit un martyre véritable. Des cauchemars horribles hantèrent ses courts et rares sommeils. Il fallut la veiller. Seule, elle mourait de peur et tremblait presque autant quand sa sœur restant. là, s'introduisait dans sa bière.

Blenlôt il fut certain que petite Reine était perdue.

— Vous feriez bien d'enlever votre coffre, dit un

186 LES MinOllUSS D« BARAH BARNUM

matin le docteur à Sarah qui Taoeompagnait, il est prématn/é... Mademoiselle votre sœur n'en aura pas besoin avant quelques Jours l . . ,

Le « coJDTre » et les ossements disparurent. Reine eut rintuition de oe que leur enlèvement signifiait. Elle ne pleura pas, mais elle se révolta, prise d*une rage de vivre, se cramponnant h l'existence, étreignant ses jours h présent comptés, avec la poignante énergie d'un être qui se noie et s'agrippe à tout.

L'épouvantable lutte I Elle s'éternisa, douloureusement poignante. Comme elle se débattit, furieuse et demi-folle I Mourir à dix-huit ans I... Elle hurlait à cette idée et se soulevait, hagarde sur son lit, tantôt pour une prière que rien n'entendait, tantôt pour une malédiction contre le sort inf&me, ii^uste et lâche I... Mourir I... mourir 1... Mais elle ne le pouvait pas I Elle l'avait souhaité jadis, dans une heure de farouche désespérance; mais elle était une enfant alors I Elle ne sentait que la douleur de ses genoux meurtris par la première chute I Elle ne se rappelait dans le passé et ne voyait autour d'elle que souffrances I Mais h présent, elle était femme ! Malgré la souillure du mal, elle l'était encore, et son sang bouillonnait. Elle aimait Lanat d'abord. Elle avait dans ses bras trouvé un consolant bonheur I Sa chair, à elle, n'était pas insensible, et, comme hypereslhé-

DB LA RÂCLAMB» BNGORB... 187

siée,par rinstînclîf pressentiment de la fin prochaine, elle criait : Amour !

Certaines fois, quand Lanat arrivait, l'enfant avait des crises singulières. Une sorte de nymphomanie passagère galvanisait son corps (amaigri. Et c'étaient d'épouvantables scènes.

L'épuisement survenu, la mourante songeait, l'œil effrayant. Elle repassait sa vie torturée, revivait son ancienne misère. Puis, elle se rendait compte de la naissance de son mal, se rappelait l'Opéra, sa maladie, tout l'inavouable passé. Alors, une colère soulevait ses pauvres membres grêles. Elle grifiTait Lanat, allait de la Jalousie à la haine, ou s'abîmait dans des imprécations contre les hommes.

Et toujours sa plainte affreuse revenait :

— C'est de cela que je meurs I...

Un jour, brisée de sanglots, elle ne put l'achever et retomba sur ses coussins...

Petite Heine était morte : Cendrillon ne souffrirait plus...

Le ceircueil d'ébène et d'argent, capitonné de satin blanc, ne servit pas pour elle : Il coûtait trop cher.

Une bière de chêne, la bière ordinaire des gens ni riches ni pauvres, reçut l'enfant sur son lit de sciure de bois, mais même sur l'oreiller de satin blanc, la

188 LES BlélfOmBS DB SÀRAH BARNU.

inigDonne n'eût pas été plus jolie. La morl I avait guérie qui, maintenant, baignait sa tète d'une sérénité douce, d'une gr&ce infinie. Reioe avait son air d-autrefois, son air candide de vierge. Elle semblait dormir, enfin consolée.

Sarah porta allègrement son deuil.

Les bonnes ftmes qui dans le roman veulent voir dépeints des lauréats au prix Montyon et non des êtres pareils à.œux que nous coudoyons chaque jour, vont, à coup sûr, crier à l'invraisemblance et nous taxer d'odieuse exagération. N'importe : la Barnum, que nous voulons photographier en ces pages, n'était ni un ange, ni un démon. Produit d*un milieu spécial, elle était organisée d'une façon aussi complexe que tout le monde, un peu plus mal que tout le monde, si l'on veut, mais orame toute, elle était ce qu'elle devait être, étant donnés les influences subies, l'originelle prédisposition, l'égoïsme instinctif et toutes les causes extérieures qui avaient influé sur son état physique et physiologique, jMiur parler corair.ô les Revues graves, pour parler r,.,j::ime Paul Bourget.

Chaque homme, d'après Alphonse Karr, a trois caractères :

Celui qu'il a;

Celui qu'il croit avoir ;

Celui qu'il veut avoir ou qu'il feint d'avoir.

Notre héroïne, elle, possédait— même à ce compte — cinq ou six caractères. Nous pourrions doubler le chiffre, si Sarah, femme d'analyse et de sang-froid, au propre comme au figuré, s'était jamais illusionnée sur sa valeur morale. Ce qu'elle était réellement, elle en avait la claire conscience, mais ce qu'elle voulait paraître, n'était pas chose fixe, aussi précisément délimitée.

Son caractère d'emprunt n'avait, en effet, rien d'immuable. Il variait suivant les lieux et les témoins, n'était pas à la ville ce qu'il était au théâtre, et se modelait sur les circonstances, ainsi que sur les gens.

Donc, pour clore cette parenthèse que son incohérence ne rend pas indigne d'un écrivain tirant à la ligne, et que d'aucuns —pardonnes d'avance — trouveront inutile, l'actrice, à la mort de sa sœur, affecta la douleur la plus vive.

Quand sa glande lacrymale fut tarie, elle songea •- toujours le troisième caractère I — à tirer parti de la situation. Et, comédienne incomparable, elle y réussit sans efforts.

De la réclame, toujours de la réclame, et encore de la réclame I telle eût dû être sa devise.

190 LBS idhfonuEs DB lAmAH bârnum

Pâlis fut inondé de lettres de faire part ; les journaux,* bons enflants comme toujours, insérèrent toutes les notes que Sarah envoya, tous les articles qu'elle demanda : l'enterrement fut superbe.

Phèdre y retrouva des larmes. Le vieux Perrinet en la voyant verser les pleurs à ruisseaux et an point d'en déraidir son voile de crêpe, s'écria :

— Décidément I elle est très forte I

Et il s'attendrit, pardonnant du coup à cette « roublardise D, dont le côté théâtral l'émerveillait. De fait, Jamais une de ses pensionnaires n'avait eu les accents pathétiques, l'exprecsive mimique que la Barnum trouva, iK)stée à la porte du Père-Lachaisej pour remercier ses amis du « témoignage de sympathie... », « de la preuve de dévouement... » qu'ils lui avaient donnés « en cette douloureuse circonstance ».

Le Tout-Paris était là : critiques, hommes du monde, écrivains, camarades, etc., etc...

Sarah en profita pour renouveler des connaissances, et distribuer des poignées de main « de rapport».

— Ce n'est pas un enterrement, s'écria un chroniqueur, c'est mïà première... dernière I

— Oui, riposta un autre, et, qui mieux est, une

représentation sans droits d'auteur, ni droit des pauvres !

Du reste, les deux médisants ne furent pas en retard pour encenser l'étoile dans leurs comptes rendus. Sarah eut une réclame monstre, huit jours durant. Elle eût ente tout Israël pour en tirer pareil bénéfice I

Quant aux susdits droits d'auteur et des pauvres, ils furent tout de môme perçus. La pauvre petite Reine n'avait plus besoin que de fleurs. Elle les obtint, et Sarah séchant ses paupières sut si bien décompter et redécompter les frais à elle occasionnés par les obsèques de sa sœur qu'elle les fit successivement payer aux divers hôtes de sa nouvelle Ménagerie I

Sur ce, laissons protester les apôtres du « bleu dans les arts » et des tempéraments sympathiques dans le roman. Nous faisons notre héroïne, ainsi qu'il nous plaît, et sur des doeuments humains, comme disent les romanciers à la mode. libre au lecteur de crier à l'antinaturel ou de s'imaginer que nous pourtralcturons un monstre.

Les monstres ne vivent pas — à moins que ce ne soii vivre que de nager dans des bocaux d'alcool — et Ton aurait tort de voir en notre « modèle », une

192 LES fiCÉMOIRES DE SARAH BABNUM

simple flUe de marbre, — type usé, — une gouge» un vampire, une buveuse d*or.

Dussions-nous passer comme l'auteur de « Chariot s' amuse,.. y) f notre préfacier, pour choisir nos sujets de roman dans les cliniques, nous devons avouer qu'à nos yeux Sarah relève plutôt de l'observation médicale, que de l'étude uniquement philosophique.

La Bamum être la classique soutireuse d'argent? Oh I que nenni I Gâcheuse, oui, — mais gâcheuse égoïste, — rien de plus. Gomme on le verra, d'ailleurs, par la suite, notre héroïne n'eut qudque argent à elle que le jour où son talent, et surtout la réclame le lui procurèrent. Le théâtre suppléa à l'alcôve. Et si cela ne fait que médioorement honneur à la pseudo-femme qu'elle éUdt, ce n'est pas un médiocre éloge à l'adresse de l'artiste, — et de ses agents de publicité.

Sarah, c'était l'originalité typique résumant une époque, un théâtre, une école. Elle n'était ni cela, ni ceci. Détraquée tout simplement.

Avant elle, on traitait la névrose à l'hôpital, mais elle vint, et jeta à la fois médecins et bromure de potassium par les fenêtres d'oti, Don Juan femelle, elle raccrochait les naïfs. Elle fut névrosée et en tira un merveilleux parti. Seulement, sa névrose, par cela môme que la névrosée avait les sens abolis,^n'eut

jamaî? rien d'eiîrayant, rien de tragique. A la Salpêtrière, si l'actrice, autrement élevée et dirigée, eût suivi la logique de son mal inné, à la Salpêtrière, la Barnum n'aurait jamais eu besoin de douches et n'aurait jamais passé par la camisole de force. Elle aurait amusé les internes, distrait les infirmières, séduit tout son monde et la morphine seule l'aurait abêtie.

Dans la vie, elle usa du dérèglement de son innervation, comme elle usa de tout, des hommes et des circonstances, en fille avisée, un peu à la façon de ces savants qui, ne voulant pas voir se perdre une seule force naturelle, utilisent les marées, en attendant qu'ils puissent employer comme moteurs les fleuves de lave du Vésuve !

Notre héroïne, ce fut le nervosisme, triomphant, exalté, soufflant sur Paris sa griserie malsaine.

Mais elle, tout en se servant de son tempérament comme un jongleur, comme un fakir à extases, elle garda sa froideur d'idole, et ne porta jamais à la scène la folie passionnée de ses nerfs. En d'autres termes, son cerveau seul s'emballa : l3 cœur conserva ses battements réguliers et rythmiques.

Musset disait à la Malibran morte :

... Qaelqties bouquets de fleurs te rendaient-ils si vaine, Pour venir oo^s verser de vrais pic .rs sur la scène,

LES MÉMomBS DE SAHAH BA.RNî.'2I

Lorsque MU intlitriDii* et dliHlstM bnemx, Coaronnii miUs foU, n'en oot pu detu lei 7«dxT»m

An Ubd de ee dtilra,

Que ne t'occopâiMB de bien porter te lyre t Lft Pana feit êtod : qn4 nelIttltâtMa T. . . -

Od n'éetMi pu eelaOe la Bamtitt. Son ponbi, comme celtd de la Pasta^ n'etit Jun&is une polftUtm

de plus qu'à l'ordinaire, jouât-elle Phèdre ou Marguerite Gautier. Ses rôles ne l'èorasèreDt point. Jsmais elle ne râla, le rideau tombé. Gomédienne devenue tragédienne de par les hasards de la scène, - de par l'engouement de la foule, de par son détraquement, elle n'eut que du talent et n'eut point de flamme. Elle apprit à mourir en scène et mourut, merveilleusement, chaque soir, pendant des années. Mais sa mort resta la reproduction d'une scène d'hdpital, et, si elle fit Trissonnerune salie, ce fut du Ij-isson que donne une expérience physiologique.

Elle prit les gens par les nerfs, — et ce fut son originalité, tout le monde, avant elle, ayant travaillé, qui la tête, qui le cœur, qui les sens du public. Elle trouva le talon d'Achille de la foule, le coin vierge, et y mordit & belles dents, s'y cramponnant, tant et si bien que le mordu s'ttabitua ft ses crocs, n'en voulut plus d'autres.

L'artiâciel était bod loi. Elle Itit adorablement

artificielle. Quiconque fréquenta chez elle fut conquis. En sortant de son salon, on trouvait naturelles les femmes de Grévin, on croyait vraie la vie peinte par des Parnassiens contemplant leur nombril, on jurait avoir coudoyé les poupées déshabillées par les romanciers façon Gyp.

Car, étant insensible et se sachant incapable de ^'"^C séduire un seul être, elle n'avait rien à faire qu'à séduire tout le monde, qu'à faire moralement siens tous ses hôtes qu'elle les admît ou non à son intimité. Gharmeresse, elle prît chaque être qui l'approcha. Ses sourires lui valurent l'impunité, et ses ennemis ne furent ses adversaires, que d'intermittente façon, se consolant des mauvais tours qu'elle leur jouait, en la trouvant plus que jamais exquise, du jour où ils avaient senti ses griffes.

De ses yeux étranges, ellç promena, avec une royale largesse et sur une universalité, son étrange puissance de séduction qui mettait à ses pieds une armée de fidèles, sans pouvoir coucher devant son autel un adorateur isolé. C'est qu'elles n'étaient pas innées chez Sarah cette puissance féline, cette captivante souplesse. Elles constituaient de l'acquis, une force, artificielle comme le reste, que la femme devait à l'expérience. Ne pouvant conquérir un homme, elle voulut, nous le répétons, les conquérir

tous, à la façon de ces Européens naturalisés Orîen- {.'uix qui, las de chercher un unique amour, se créent un sérail et gouvernent un peuple de sultanes, eux, que n'a point aimés la plus aimante de leurs libres maîtresses de jadis. Le charme de la Barnum fut un charme raisonné, un charme de calcul, un parti pris.

Et ce qui la rendit forte, c'est qu'elle ne dédaigna rien, ni personne. Elle eût fait un grand politique. Elle aurait inspiré des fanatismes comme Bonaparte, des dévouements comme une Marie-Thérèse, car, plus experte que le Vieux de la Montagne, elle distribua son haschisch à tous et à toutes, également adorée de son habilleuse et de l'ambassadeur en vue, du commissionnaire du coin et du comédien jouant avec elle... Par malheur, sachant attirer, elle ne sut pas retenir. Ses violences, ses lubies, ses caprices fantasques , ses méchancetés à froid éteignaient tous les fanatismes, tous les dévouements. Ceux-ci renaissaient ou étaient remplacés grâce à son charme, mais son intérieur ne fut jamais une maison : ce fut un passage.

Sur ce portrait, reprenons notre récit.

Reine est morte. Sarah s'est fait construire un hôtel. Elle s'y installe.

Installation difficile. Elle eut un cri d'eirroi en

DB LA RÉGLAlifE, ENCORE... 107

pénétrant âans les vastes pièces vides et nues. Gommoiit meubler tout cela? Désespérer n'était pas son fail, et son ingéniosité avait eu d'autres difficultés à vaincre. Peu à peu, les cadeaux aidant aux achats, le nouveau logis devint habitable. Les bibelots affluèrent et Tartiste qui, d'abord, avait paru maigrie encore dans la tristesse des pièces désertes, se confectionna le fond repoussoir qui lui seyait.

Ce n'était pas pour rien qu'elle était devenue peintre et sculpteur, ce n'était pas pour rien qu'elle s'était créé une cour d'artistes.

Lérîn après Dargent fut le roi de la susdite cour. Il n'était qu'un ami, mais, un jour, il eut la velléité do se marier, et Sarah, jalouse de tout et de toutes, eut le caprice d'empêcher son mariage, — un moyen comme un autre d'étaler sa puissance. Lérin fut initié aux voluptés du cercueil à deux.

Pour se consoler de son mariage rompu, il peignît le plafond de la chambre à coucher de sa maîtresse. Il releva la banalité du sujet choisi par la propriétaire : Un lever d'aurore, en modernisant ses personnages, en les faisant ressemblants surtout. Sarah fut représentée sous les traits de la susdite Aurore, si lûen que les gens à scrupules qui sortaient de son lit, purent, en considérant le plafond, se croire vertueux au possible.

108 LES idnfomss db umàh barnum

Un des premiers admis à cette contemplation ne put dissimuler, cependant, un sourire.

— C'est vous, dit-il, c'est bien tous...

Et l'Aurore répondit, en se leyant pour de bon :

-<- Oui, c^est moi, mais... un peu soutenue 1

Le plafond, les fagons h la Mécène de la dame, l'aménageqient de l'hôtel furent, comme on pense, de nouyeaux et d'excellents moyens de réclame. Sarah était d'ailleurs malade, quand la presse restait un Jour sans parler d'elle. La vie ne lui four* nissait pas assez de chiens dont elle pût couper la queue. BUe en fabriquait

Son existence se passait sur un tremplin, et, douée de trop de mémoire^idle se rappelait sana cesse le mot de du Ghesnel : « Qu'on lise ton nom constamment... La réputation, vois-tu, ressemble au chocolat... etc. »

Quelle chocolatière que la Bamuml...

Pour tout dire, elle se rattrapait avec habileté de ses frais de publicité. Ses listes de souscription n'étaient Jamais closes et chacun devait s'y inscrire.

Les petits ruisseaux font les grandes rivières, disait l'artiste, et tout arrivant était mis à contribua tion. La commandite obligatoire. Par malheur, on ne sait quel sol spongieux buvait la rivière.

DE LA RÉGLAMB, BNGOHE... 199

Ce mode d*opérer n*était pas neuf chez notre héroïne; nous l'avons vue le mettant en pratique dans les chapitres précédents. Mais, à vrai dire, spn côté comique se transformait parfois et tombait dans l'odieux.

C'est ainsi que jadis, au Parthénon^ elle avait saigné à blanc un de ses camarades, Berron fils. Un matin, il arrive au sortir du théâtre où il avait touché quelque vingt-cinq louis, ses appointements du mois. Attendu chez lui par sa nombreuse famille dont cet argent constituait l'unique ressource, 11 entrait en courant chez son amie, mais elle le retient, larmoie, se désole, se dit à la veille d'une échéance suprême qui, non payée, va déterminer une saisie. Elle ensorcelle le comédien qui lui abandonna son gain misérable. Et le malheureux dont les enfants allaient jeûner n'était pas h la porte que la poupée s'esclatTait :

— Hein I chacun son obole ! Ils 7 passent tous I

Propriétaire d'un hôtel, la comédienne loin de renoncer à son système « d'y faire passer » tout le monde, le perfectionna.

Gomme toujours, au surplus, elle en tira d'illusoires rrofits. Constamment gênée, elle devait à son gâchage insouciant, à sa paresse pour le moindre calcul — ce côté anormal de son caractère — d'ôtrç

200 LM IfillOIBBS DE SARAH BARNUM

à tous bouts de champs réduite aux expédieBls. Cependant, jamais fenune ne fut moins généreuse qu'elle.

De nouveau, elle eut recours aux matrones expertes qui sont la Providence des malheureuss à court d'argent. Mais sa jeune célébrité, sa situation au théâtre Ciomeille lui imposant des ménagements, elle eut d'inédits procédés pour trouver et recevoir de passagers amis.

L'un de ces procédés fût la mise en vente d'une de ses dernières œuvres, statuette représentant La Folie.

Sur le discret avis d'une des matrones sus-désignées, les amateurs d'art se rendaient chez le sculpteur enjuponné, examinaient, et faisaient leur prix...

La Folie fut vendue de la sorte, on n'a jamais su combien de fois. Le dernier acquéreur, dont nous ayons retrouvé la trace, avait dû surenchérir, r.;: il resta fort longtemps dans l'atelier de l'artiste. Oi , la Barnum très frileuse entretenait dans cet atollcr un véritable feu de forge. Le dilettante en sortant linjva l'avenue Monceau atrocement froide et, rentré ohez lui, se mit au lit. Une fluxion de poitrine ly niaiutint de longs mois. La guérison venue, il eut l'impolitesse d'envoyer demander la statuette, comptant

ToITrir à l'Esculape aux bons soins duquel il devait de vivre encore. On la lui refusa naturellement. Mais combien les convalescents sont naïfs I

En ce temps-là, notre Barnum, pour se reposer de ses travaux esthétiques, fit de nombreuses ascensions en ballon captif. Il ne suffisait pas, toutefois, à cette amie du cumul, d*ètre comédienne, sculpteur, peintre et aéronaute. La littérature la tenta, comme étant encore le meilleur mode.de réclame, et ce furent justement ses voyages aériens qui lui fournirent roccasion de teinter ses bas d'azur — sans calembour.

Redescendue à terre, elle publia : Les Impressions d'un Perchoir, L'Académie sans goût et toute à la dévotion du parti des ducs oublia de couronner rœuvre nouvelle.

L'Institut a ainsi, de tout temps^ témoigné de son mépris pour les gens de théâtre. Sarah se consola en relisant la vie de Molière.

Par malheur, le parti des ducs soudoya également les libraires, qui du Perchoir firent des rossignols.

Peut-être trouverait-on, dans ce fait, l'explication de la nervosité, croissante alors, dq notre héroïne. Elle en tomba à la réclame à la maladie. Le théâtre Corneille en pâlit, ainsi que le public.

À chaque semaine, c'étaient des changements de

spectacle, voir des relâches. La comédienne avertis sait la direction à la dernière heure ; à peine aVaît-on le temps de coller une bande sur les affiches. Et pas moyen de lui en vouloir, pas moyen de douter I N'avait-elle pas à tout moment, lorsqu'elle se con- Iraignait à jouer, des vomissements de sang dont s'effrayaient les plus sceptiques de ses camarades ?

Et une légende se forma. Sarah poitrinaire devint plus intéressante que jamais. Des romances la pleurèrent, avec des larmes discrètes mais bémolisées. La Société des muses Santones — association des poêles de la Saintongel— publia sur la grande artiste des vers où, sans la nommer, on déplorait le mal fatal qui rongeait ses chers poumons. Des pharmaciens la harcelèrent.

C'était à la veille de son départ pour Londres, oîi la troupe du théâtre Corneille, profitant des vacances occasionnées par les réparations faites à sa salle, allait donner une série de représentations.

A Londres, laBarnum jeta son dévolu sur le prince d'Irlande. Mais de quelle façon conquérir ce royal amant? Elle ne l'approchait pas assez pour pouvoir disposer ses batteries. Alors, toujours ingénieuse, elle s attaqua à l'aide de camp du prince. L'officier capitula au premier engagement et se servant de lui

elle arriva au maître qui amena son pavillon presque aussi vite que son subordonné.

L'orgueil de la Barnum ne connut plus de bornes. Cependant sa joie triomphale ne fut pas sans mélanges. Il courait en effet sur le compte du prince d'étranges et d'horribles histoires. Ce terrible noceur était, disait-on, la victime de ses excès anciens, et ses hommages étaient dangereux. Malgré sa crainte, malgré le souvenir de Reine, la comédienne n'hésita pas : un lit princier vaut bien qu'on risque pour lui quelque chose. Et Sarah risqua sa santé, l'amour-propre étouffant ses frissons de peur. L'orgueil a de tels héroïsmes.

Sa bravoure fut récompensée. La téméraire put continuer à croire que la cause prétendue de la mort de François P' était une invention d un docteur à consultations gratuites. Toute la Cour, à la suite du prince calomnié, vint manifester devant elle, à une vente de charité dont elle fut la reine très glorieuse.

Il ne fallait rien moins, à la veille de son départ de Londres, qu'un, pareil succès, pour la consoler de sa déveine au théâtre. Elle avait, en effet, passé inaperçue et s'en désespérait, prise d'une rage JulDuse dcvani l'éclatant triomphe de Sophia Croîset qui, dans VOracle et la Duchesse de Trois Monts, avait enlhousiasmé tout Londres. Comment attirer Tatten-

S04 LES MÂMOIRES DB 8ÀRAH BÂRIOJM

lion sur elle? comment se faire remarquer de la foule ? La Barnum rôva un coup de tôle et l'exécuta.

Elle devait créer un petit acte, écrit pour elle et pour les spectateurs anglais, dans lequel elle jouait un travesti. Au dernier moment, elle rendit son rôle. Grand émoi et scandale. Un bon « coup de réclame » enfin. Cependant on insiste, on parlemente avec la rebelle, on la prie de céder. Elle refuse et déclare qu^elle aime mieux quitter le tbéàtre. Sur quoi» les journaux de Paris, s*emparant de Tincident et la cbose faisant du bruit, Sarah écrit de Londres, au Barbier, qu'elle démissionne.

A son retour en France, ses amis s'interposent Elle ne va pas faire folie pareille 1 Ils ne lui la laisseront certainement pas commettre I Et l'un d'eux, lié avec M. Perrinet, tente une démarche auprès du directeur. L'autocrate alors mande la boudeuse qui, s'amusant fort, à part elle, se félicite du succès de son « truc ».

— Allons, mauvaise tète, soyons raisonnable. Je vais réuuir le comité et vous faire nommer sociétaire à part entière 1

La Barnum fut effectivement nommée sociétaire & part entière. ^

EUe'daigna retirer sa démission.

Elle reprit sa vie, sa commandite, ses multiples

travaux. Son hôtel, à présent, était très fréquenté, ses dîners très suivis.

Elle y trônait. Chaque repas était une nouvelle exaltation de son égoïsme autoritaire et de son mépris pour autrui.

Elle avait « sa chaise », sa chaise à elle, sorte de siège curule sacro-saint, réservé à son seul croissant. Elle avait « son verre », « son vin )^, « son cognac » différents de C3i:x des convives et mis à part pour son usage spécial.

« Son cognac » surtout, car la comédienne commençait à vouer un culte à la fine Champagne. Volontiers, elle faisait succéder les petits verres aux petits verres, riant à sentir une chaleur lui monter aux joues et égayer tout son être.

Le siège de Paris avait répandu la mode des cures à Talcool et la Barnum arrivant par instants, à force de le répéter, à se croire phtisique, adoptait décidément ce traitement.

Or, une chose gâtait sa joie. Son atelier, ses salons recevaient moins de gens célèbres que de gens aspirant à le devenir. Quant à ses intimes, pour bien composé que fût leur bataillon, « ça manquait d'hommes du monde », du vrai monde, du grand. Une ambition nouvelle l'empoigna : conquérir une illustration mondaine, l'atteler à son char.

206 LES MEMOIRES Î)E SAHAH BàRNUM

Elle y parvint ; voîd comment :

Un soir, une de ses camarades arrive chez ellet pour affaires. Une représentation à bénéfice. La visiteuse est accompagnée du baron Kapnicki, le premier secrétaire de l'ambassade de Pologne. Sarah promet le concours qu'on lui demande et se met tout de suite à accabler le diplomate de gracieusetés. Elle lui fait visiter son hôtel, et pendant que l'unie écrit au comité dont elle est la mandataire, pour rinformer de la réussite de sa démarche, la comédienne retient le baron dans son atelier. Elle le retint longtemps.

Huit Jours après, la môme camarade revient»

seule cette fois. La Barnum Taccueille par ces mots rieurs :

— Ah I ah I tu ne sais pas ? Kapnicki...

— Quoi donc? répond l'amie surprise.

— Eh bien I je fais avec I Le faire avec fut compris.

— Mai*?, au fait, s'écria l'arrivante... Tu es encore (l'/olc, (oi I Avant d'enrégimenter quelqu'un à qui je to pnVs/înte, tu pourrais bien me demander si, à n'iîîîpor'.o quel titre, je suis attachée à ce quelqu'un. G.i", «Tri:!, la ne savais pas si le baron était simple- 113. 'iil [:i>iir niui un ami...

— a;Ioi:s donc! ri^josta la comédienne, tu me

conn lis trop bien. S'il avait été ton amant, tune me l'aurais pas amené...

Le raisonnement était sans réplique.

Pour tout dire, Tactrice ne trouva dans sa nouvelle conquête qu'une satisfaction d'amour-propre, que la réalisation d'un désir longtemps caressé.

Le Polonais Tadorait ; il la trouvait charmante, spirituelle, originale et disait h tout propos :

— Sarah 1 elle est impayable I

Par malheur, il le prouvait trop.

En revanche, il ne trouvait pas impayable la domesticité de la comédienne. Ce spirituel étranger fut aussi généreux avec les femmes de chambre qull le fut pou avec leur maîtresse.

En donnant vingt-cinq louis de temps h autre à une camériste, je suis certain, pensaitril, d'être toujours bien reçu, mais combien de fois me faudrait-il multiplier cette somme pour obtenir de la maîtresse de céans le sourire dont la soubrette m'accueille ?

Gomme quoi la Pologne est le véritable pays de l'élevage de lapins...

La Barnum, placée si haut par le diplomate qu'il n'osait déposer d'offrandes sur l'autel, n'avait pas besoin de ce prétexte pour varier h l'inflni son menu.

Son atelier avait une poterne donnant sur une

208 LBS IfÀMOmBg DB 8ARAH BARNUM

petite rue, et c*est par là qa'arri?ait le pUit du Jour. Jour est ici un euphémisme.

— Ma tour de Nesle ! disaitrelle en parlant de cette bienheureuse porte.

Un des premiers gui en firanehit le seuil fat on jeune capitaine de hussards, grand mondain s*il en fut, à gui son service laissait assez 'de loisirs pour écrire, dans la Fête paritierme^ de fines gaudrioles moins littéraires gue les Jolies esguisses de Gustave Droz, mais infiniment plus salées, n I03 signait du pseudonyme : O'Prinz.

Un jour, il arrive chez Sarah, avec on ami qui le présente. Il amuse de sa verve les habitués du quatreà-six et platt immédiatement à la dame. IndiflSérente d'apparence aux conversations, elle confecttonnait des cocottes et des flèches en papier, O'Prinz lui servait de cible. Mais ce n'était pas de banales flèches de papier blanc que celles dont elle le bombarda. Leurs pennes de vélin étaient couvertes de pattes de mouche qu'elle y traçait au crayon bleu. El l'officier y lut les phrases suivantes :

— Je m'embête...

— Venez donc me distraire ce soir...

— Vous connaissez la Tour di Nesle ?

— Soyez-y à minuit et demi. . .

— Vous me conterez de^ ViMoIres...

DB LA RÂCLAMB, ENCORB... 200

A minuit, le jeune homme était là, Sarah, pareille à un clair de lune, le reçut tout de blanc vêtue, et le fit asseoir à ses côtés sur un divan très bas et couvert d'une foule de coussins, qu'elle nommait communément son tramway.

— Maintenant, beau chevalier, dit-elle d'un air las, contez-moi une de ces histoires que vous contez si Bien...

Et elle s'accroupit sur les carreaux avec la pose d'une des sultanes qui écoutaient Scheherazade.

L'officier, surpris mais docile, s'exécuta et narra de son mieux le premier conte qui lui vint à l'esprit.

— Très drôle, fit la sultane en riant à peine, mais vous avez mieux. Une autre I...

O'Prinz fronça le sourcil, mais dut obéir. Cette bis la curieuse ne daigna pas sourire.

— C'est amusant sans doute, s'écriat-elle , mais moi, ça ne m'amuse pas. Trouvez-moi quelque chose de plus divertissant.

Du coup, le capitaine se leva et empoigna Sarah malgré sa résistance.

— Madame, lui cria-t-il, — entre deux baisers, — quand on est officier de cavalerie et quand on a le bonheur d'être seul avec une jolie femme, dans les environs de une heure du matin, oe n'est pas pour iui raconter des histoires I

MO LBfi idhlffllimi M USiàM 9AlunJM

Et le galant huMard sa mit inooQtinent & fourrager la péplum de sa prisonnière, lia Bamum essaya de orier, da griffer. Ce fUt en vain. La cayalier français, une fois la bouta-sella sonoii ne recule pas et encore moins se laisse désarçonner. IjS charge suivit son cours et la forteresse fut prisa d'assaut.

Bn dedans, at tout an accablant son bâta de reproches sur sa brutalité et sur sa conduite dignes de la plus B/firiné^ 9ùldiite9quê (sic), Sarah Jubilait Être cosaguée, c'était ei^quis. Ça la changeait I Le viol a d'étranges douceurs pour les femmes prodigues d'elles-mêmes.

-^ C'est ignoblat monsieur, c'est ignoble I répétaitelle en renouant ses chevaux.

Mais son osU at sa boucha chantaient une autre antienne, tant et si bien, que l'ofBcier ne fût pas congédié. Ménageant ses éperons et dédaignant la cravacha, il renonça dès lors à ses furieux galops. On alla, suivant les heures, au trop allongé, au petit trot^ au pas ; même, on piétina sur place. La Barnum rendait de son mieux, mais elle avait la bouche dure.

A la longue, elle rua. O'Prioz recourut aux aides.

Un matin, son Journal, sous la signature X..., raconta d'asses transparente manière, comment il avait connu la rétive comédienne. Le boulevard dé<

DH LA RécLAMB, BNGORB... 911

gusta le morceau avec la joie qu'on pense, et Théroïne du récit entra dans une colère qu'on s'imagine également.

Tout d'abord, elle envoya quérir chez Tofflcler le paquet de lettres qu'elle lui avait adressées.

L'ingrat refusa toute restitution.

-— Fer ei sang 1 cria la victime avide de vengeance.

Et elle appela à la rescousse un de ses Jeunes commensaux, le petit de Malgrainé, un aimable et joyeux viveur.

Gelul-ci accepta la mission d'aller demander h la rédaction de la Fête parisienne le nom de l'auteur de Tarticle signé X... Là, naturellement, on ne voulut pas immédiatement répondre. Il attendit. O'Prinz, averti tout de suite, dut chercher un subterfuge, car il ne pouvait, étant officier, se battre à propos d'une chronique que son uniforme lui interdisait d'écrire. Pour s'en tirer, il chargea un de ses amis, Karl des Fondrières, d'assumer la responsabilité du morceau. Karl y consentit et courut trouver le mandataire de la Barnum, se promettant, chemin faisant, de terminer l'affaire en deux temps et trois mouvements :

— Monsieur, je suis Tauteur des lignes dont vous avez à vous plaindre. Je n'ai rien h rétracter, rien à rectifier et je suis à vos ordres.

Puis, v'ian, un « coup de torchon ■> en douceur, et ce serait fini.

En ces belles dispositions, Karl arrive, et poussa un cri en voyant de- Malgrainé.

— Comment, c'est toi ?

— En personne.

Ils se tenaient les côtes, riant aux larmes du hasard qui les forçait & se battre, eux, vieux et bons camarades.

Mais, après avoir ri, on s'entendit sur la renconlre. Il fut convenu que Karl piquerait légèrement à la main son adversaire malgré lui, et qu'ensuite on déjeunerait plantureusement.

Ce qui fut fait. Vainqueur et vaincu — celui-ci ayant couvert son égratignure de deux centimètrei de diacliylum — sablèrent gaiement le Champagne, puis, Ma^ainé s'étant composé une tête de circonstance, se présenta, avenue Monceau, le bras en écharpe.

11 y fut reçu comme un héros, comme un vengeur, comme un dieu. Enchantée de cette réclame nouvelle et satisfaite en sa Vanité, Sarah ne voulupas lÂcber le jeune homme, l'exhiba toute une semaine et le condamna à l'écharpe forcée. •

Or. Kapniclu, à voir ainsi fêté son rival, fut mordu au cB\.r d'une Jalousie au moins bizarre. Pris à'cté

mulation, il résolut de risquer sa peau à son tour en rhonneur de sa belle.

Une soirée de gala donnée à l'ambassade de Pologne lui en fournit bientôt l'occasion.

OTrinz gui était fort répandu, fut invité. Il vint en grand uniforme, traversa les salons pour aller saluer l'ambassadeur. Ce devoir accompli, il se tourna vers les attachés et les secrétaires qu'il connaissait tous, et, tout d'abord, tendit la main à Kapnicki.

Le Polonais feignit de ne pas voir son geste. O'Prinz, surpris, insista, forçant le diplomate à le regarder, mais celui-ci, d'un ton hautain, déclara « qu'il ne serrerait pas la main d'un homme comme l'ofOcier».

Cet affront eut les suites qu'il devait avoir. O'Prinz voulait tuer son insulteur. Il se borna heureusement à lui allonger un bon coup d'épée qui traversa le bras du premier secrétaire et le cloua au lit pour quinze jours.

Encore le pauvre manchot ne fut-il pas, du côté de Sarah, récompensé de sa peine. Il persistait à trouver la Barnum impayable; aussi le remercia-t-elle du bout des lèvres, bien que jubilant prodigieusement à cette publicité nouvelle.

Les sympathies de l'office et la sollicitude des femmes de chambre de l'actrice, ne consolèrent qu'imparfaitement l'infortuné Polonais.

La Sagesse des nations n'a pas radoté — une fols n'est pas coutume I — en déclarant qu'il ne fallait point chasser deux lièvres à la fois.

La Barnum, durant quinze ans, avait en mémo temps poursuivi la gloire et la fortune. Son talent original, aidé d'une réclame comme jamais femme de théâtre n'en avait encore organisé, lui avait procuré celle-là, mais celle-ci lui avait toujours échappé. Ni ses roueries, ni son éclectisme en amour, ni ses diverses commandites n'avaient pu l'enrichir. Nous l'avons montrée atteignant parfois l'aisance, mais nous l'avons aussi montrée retombant le lendemain à une gène dont la continuité, plus que son tempâ«

rament et son amour du tapage, explique son caractère, ses coups de tète, ses folies.

Et Dieu sait cependant si elle se ût faute de mettre il contribution quiconque rapprochai Quémandant il tous venants, suivant les phases de son existence, de un à cinq, puis de cinq h vingt, puis de vingt à cinquante louis,elle n*eneut pas moins toujours à ses trousses, pour la pousser aux plus singulières extrémités, une armée de créanciers dont le dénombrement aurait fait pâlir Balzac, Musset et Dumas père

Un gouffre était ouvert chez elle où tout coulait.

Et pourtant, sans ce gâchage, elle eût été liche depuis longtemps, grâce à sa douce habitude de faire supporter à Pierre et à Paul ses dépenses journalières. Était-on en visite chez elle? Cracl c'était une facture qu'on apportait en en réclamant le payement immédiat, ou bien un objet quelconque d'un besoin urgent qu'il fallait envoyer acheter tout de suite.

— Mais je n'ai pas le sou I s'écriait-elle en riant et en se roulant sur son « tramway ».

Force était à l'ami de la prier « d'accepter ce petit service ».

Le plus drôle, d'ailleurs, c'est que, non contente de f"ipper les hommes d'impôt, elle ne se gênait poini pour toujours gagner au jeu, rafler à la mère Girard, son factotum, les quelques sous que la brave

femme impayée obtenait des amies de sa maîtresse, pour assaillir enfin d'emprunts ses petites camarades. L'emprunt contracté, du reste, elle riait au nez dlcelles.

Car c'était encore un trait de son caractère que son intempérance de langue. Exploiter les gens sans se moquer d'eux ensuite, lui aurait semblé banal. Elle avait la blague aussi cruelle que facile, n'épargnait personne et préférait risquer de ne pouvoir exiger du même être un second service que de renoncer à faire un mot.

Son éternel rire la sauvait des conséquences de ses railleries.

— Quel toupet ! disait-on, et souvent les victimes cédaient à la contagion de sa gaieté.

Les femmes se rebiffaient parfois par exemple. Témoin la petite de Wintcr. Celle-ci, certaine matinée, accompagne son illustre amie à la répétition générale d'une pièce nouvelle dans un théâtre de genre où Jouait Annette Barnum. L'arrivée de Sarab fait sensation ; c'est à qui s'empressera autour d'elle. L'étoile, cependant, pose comme elle le fait toujours en public, est tour à tour familière, bienveillante ou digne. Avec des airs de reine visitant ses sujets, elle remercie, après la répétition, les membres de sa cour improvisée, et, majestueusement, s'en retourne. Mais

2i8 LBS BflSMOmES DE BABAH BABNUM

il y a un bra^e homme de concierge gnl Fa guidée dans les couloirs obscurs et lui a outert la porte dM coulisses. Il faut laisser un généreux pourboire à ce prolétaire du cordon. Naturellement, elle n*ik pas fe sou :

— De Wirïter I dit-elle, préte-mol donc yingt francs f De Winter, qui a oublié son lorgnon, n*a pas Ip temps de réfléchir et s'exécute. De pipelet emjKMdto la pièce, se confond en remerciements, et les Seux amies remonteixt en voitui'e. Mais le coupé s'ébranle à peine que la Bamum s'écrie ayec son parler Imagé' habituel :

— N... de D... I tu n*es rien généreuse, toi t

— Comment ? fait de Winter silfToquée.

— Sans doute 1 vingt fl*ancs d^ pourboire I ininee alors 1 Tu te mets bien, toi!... Ah çà ! mon petit serpent à lunettes, t'imaginaîs-tu que j'allais te les rendre ?

Une autre amie qui se rebiffa, et ferme, mais à la longue, fut Marthe Pigeonnier. Sarah, de même que ses sœurs, lui ayant mille obligations, ne se gênait point avec elle. Le souvenir des services rendus ne troubla jamais en effet la tragédienne. Si l'ingratitude est l'indépendance du cOBur, elle eut le cœur plus qn*îndépendant... si indépendant même qu'il prit sa volée de bonne heure, et ne reparut plus. Sans doute.

Il s'erabôtait, ce pauvre viscère, de loger sous une niche vide I

— Bah I disait la Barnum à Marthe, quand elle avait à s'excuser d'une petite vilenie, tu es un mouton, toi I

— Prends garde 1 disait Tautre. Tu en feras tant que le mouton deviendra enragé 1

Mais rhydrophobie ne venait pas vite, et Tamie dévouée, à la première occasion, rendait un nouveau service. C'était un prêt qu'elle consentait sans rancune. Par exemple, le jour oîi, gênée & son tour, elle demandait à Sarah une aide qui n'eût été qu'un remboursement, elle pouvait longtemps attendre.

Ce fait se produisit, entre autres fois, et de comique manière, lorsque les deux amies allèrent inaugurer le nouveau théâtre de Monteflore, une des stations de bain — et de jeu — les plus courues des bords de la Méditerranée.

Tout d'ailleurs fut amusant dans ce voyage.

La veille du départ, la Barnum pria Marthe de ne pas s'occuper des provisions débouche. Elle se chai^ geait du chapitre : Vivres.

A sept heures donc, le lendemain soir, les deux actrices s'introduisaient dans un coupé, et en roule! Bientôt, il fait faim. Alors Sarah ouvre son sac de voyage, petite merveille qui est à la fois un néces-

S20 LES Mi:MOIRES DESARAH BAR29UM

saire de toilette, un panier h provisions, une cave portative et tout ce gu*on veut. Gravement, elle eu tire un ][)aquet.

— Qu*avons-nous & dévorerf demande sa camarade.

— Du cervelas à l'ail...

— Quelle horreur I

~ Oui, chère. Je Fadore l Gonune Je n'en pals pas manger chez moi afin de ne pas emp6(iâonner le monde, je profite toujours de mes voyages pour m'en empiffrer.

— Très bien... nous sommes seules. Mais avec ca cervelas?

^- J'ai du pain.

— Et puis?

— - Une bouteille de Champagne...

— Et?...

— Un flacon de fine Champagne...

— Et après ?

— Après? mais c'est toutl

Marthe dut se résigner et essaya de se nourrir de cervelas. Mais à la seconde tranche, ses forces trahirent son courage et elle avala son pain sec. Sarah conendant se gavait, à croire qu'elle jeûnait depuis huit jours. Quant h l'atmosplièrc du wagon, elle était îrrc^pîralilc. Le premier employé

avant Lyon, s'y risqua pour contrôler les tickets, roula asphyxié sur la voie.

On atteint Marseille. Long arrêt. Les deux voyageuses courent au télégraphe et annoncent leur arrivée h leurs amis respectifs de Monteflore, mais Sarah sort furieuse du bureau. Le bélître d'employé qui était au guichet — ô néant de la gloire! — ne connaissait pas la grrande artiste ! Il lui avait fait épeler sa signature qu'il lisait Barnien, tandis que Pigeonnier était accueillie avec des salamalecs par les plumitifs I

La comédienne ignorait qu'ils avaient tous applaudi Marthe, celle-ci ayant donné quelques représentations à Marseille, et ces messieurs possédant au théâtre leurs entrées à prix réduit. Il n'en fallait pas tant pour que notre héroïne blêmit da Jalousie I

Au buffet, sa colère tomba, car elle se vit reconnue. Alors, elle posa, prît ses allures « d'en public ». Gomme sa camarade, morte de faim, achetait un perdreau froid, elle s'écria de façon à être entendue de tout le monde :

— Quelle horreur I De la viande I... Tu vas manger de la viande!...

Et rangélîque personne retroussait la lèvre avec un air de suprême mépris. Puis, gonflée encore dl

coc&onneiies à l'ail, elle acheta une simple grappe de raisin, qu'elle picora en créature étiérée vivant de rosée et de fleurs !

A Monleflore, grand succès, après lequel Marthe ge livre aux douceurs de la roulette, tandis que son amie rentre à Pari''. Décavée bientôt, la joueuse se souvient qu'elle a prêté de l'argent à Sarah. Dépêches sur dépêches. Rien ne vient et l'artiste se rapatrie comme elle peut.

A sou retour, elle reprocha à la Barniun son égoïsme.

— Car enfin, disait-elle, en pareil cas, à ta place, je faisais l'impotsUfle. Nous sommes de trop vieilles amies pour que tu n'eusses pas dû me tirer d'embarras, même ne me devant rien !

— Bah I fit l'autre, je savais bien que tu te débrouillerais I

Elle rendit plus tard, cependant, l'argent en question, mais à. son corps défendant et par ridicules

— Je ne te donne que tant à la fois, disait-elle sans rire, mais c'est dans Ion intérêt. Je te connais I TU ES SI GACHEUSE I 1 !

1a dame avait la spécialité des répliques phénoraéttales, comme des apostrophes drôles. Combien en èniîendit cet excellent et chauve Arthur Simon, ua

Journaliste, homme du monde, qui l'aimait beaucoup, lui faisait dans son journal. Le Chante-clairy une incessante réclame, et qu'elle récompensait à coups de boutoir I

Une après-midi, il va la trouver pour lui rappeler qu'elle dîne chez lui. Il la trouve couchée sur son divan dans son atelier. Aux premiers mots, elle l'interrompt :

— Ah I pauvre cher, gémit-elle, comme eela tombe mal I II me faut vous manquer de parole... Figurez-vous que tantôt en descendant de voiture devant le théâtre, j'ai commis l'imprudence de sauter à terre avant que mon coupé soit arrêté, et je me suis foulé le pied...

Et, feignant de vouloir essayer de marcher, elle se lève, boitille avec des petits cris de douleur. Le visiteur est contraint de la forcer à se recoucher.

— Quel guîgnonî ma pauvre amie, s'écrîe-t-il. J'ai invité les gens que vous m'aviez désignés et il n'y a que vous comme femrile. Ce serait une calamité que vous ne vinssiez pas... Voyons, ma petite Sarah, une foulure n'est pas pour arrêter une vaillante comme vous 1 II faut être gentille, et, dussiezvous vous faire porter, venir ce soir !

Il insista tant et tant que Sarah, furieuse, maift

LES uiMOIRES DE SÀBAIt BARNUM

conlriintiî ae paraître céder, finit par proiuellre de faire son possible.

Arihiir Simon la remercia, serra la main do jeune Loris qui, relire dans un coin de lalelier, assistait sans mot dire au déliât, puis il sorlit.

11 n'avait pas les talons tournés que la Baroum laissait éclater sa colère. Kllc s'en prit à Loris qui riait, et, malgré ses seize ans, le menaça d'uae gifle. Elle ne boitait plus et arpentait la pièce, en ]urant comme un charretier.

— Mais qu'est-ce qu'ils ont donc, criait-elle, tous ces s.. .-là, à m'em...beter de la sorte ?... Ils se donnent donc le mot 1 C'est comme ce c... de Simon ! Je n'étais pas assez de mauvaise humeur déjà sans qu'il vint m'achever ! Ah 1 la sacrée tête de veau :

Et d'un geste machinal, elle ramena verticalement la tenture masquant la porte par où Arthur Simon s'en était allé et qu'il avait laissée prise entre le battant et le mur. Mais, au même moment, une exclamation de stupeur lui échappa; elle recula.

Là, dans l'entre-bilillement, la « tôte de veau • apparaissait. Le chauve journaliste s'était retourné pour prendre sa canne oubliée : il avait entendu le ïarienx monologue de la dame et, maintenant, surgiss:inl i-iiire les deux portières, il la regardait, ' air gouailleur.

Elle balbutia quelques mois.

— Ça va bien I ça va bien I je ne vous en veux pas, ma petite I ricana le revenant. Mais je compte sur vous, ce soir I Tète de veau, soit I mais apportez le persil I

Il disparut.

Et Sarah alla dîner chez lui I

Ce ne fut pas d'ailleurs la seule fois que, pour échapper à Texécution d'une promesse, la Barnum joua des comédies amusantes, mais ce fut la seule qu'elle rata de toutes ses inventions.

Un soir, vers les sept heures, son amie de Winter, déjà nommée, arrive et la trouve grognant.

— Qu'y a-t-il ? fait-elle, vous avez l'air de joliment mauvaise humeur 1

— Il y a, répond l'artiste, que je vais être obligée de m'habiller, d'aller dîner en ville, et que ça m'embête I... Zut I après tout I... je n'y vais pas ! Ce sera drôle : on m'attend... Madame des Lassez a invité une masse de gens en mon honneur» Quelle tète ils vont faire en ne me voyant pas arriver ! Et la baronne elle-même, quel nez!...

Elle éclata de rire, jubilant bienhcureusenicnt à la pensée du désappointement de la maîtres.^e de maison cl ne ses convives. De Winter interrompit cet acres «le uaielé :

226 LES MEMOIRES DE SA.RAiI BIBNUM

— Voyons I voyons, ma chère Sarah, c'esl pour rire que vous dites cela I Vous n'allez pas manquer à votre promesse et faire pareil alTront à la baronne des Lassez. On a toujours assez d'ennemies, croye»moi. Puis, c'esl une femme des plus influentes. De plus, elle est l'amie d'Arthur Simon qui vous l'a

— Ahl je m'en fiche bîenl... Tiens! il y sera, lui. Simon, à ce dîner, Va-t-il roncbonner I... II y aura aussi Kapnicki... Ça, ça m'embête, parce que je ne voudrais pas dîner seule... li faudrait donc que. tout en m'excusant, je le fisse revenir ici...

Et Sarah fll deux ou trois tours à travers l'alfilier. cherchant un biais, le nez en l'air.

— Vois-tu, de Winler, j'ai besoin de trouver une excuse neuve, parce que la maladie, c'est une ficelle dont j'ai trop usé et abusé ! Je pourrais réellement ftlre crevée, qu'on ne le croirait pas !... Tu as raison: en faisant venir Kapnicki, je veux qu'on soit bien persuadé qu'il y a pour moi impossibilité majeure à ajler dtner là-bas ce soir, et que la baronne ne m'en veuille point... Oui! mais comment? J'enverrai la mère Girard la prévenir; or, pour réussir, il est indispensable que la mère Girard, elle-mCmc, soil bien convaincue que je ne puis bouger d'ici... Ah !... vile, ferme partout 1... J'ai une idée, mais il est nccossoire

que nous soyons seules. Empêche qu'on entre...

De Winter se met en faction à la porte. Aussitôt, Sarah empoigne Téchelle de peintre appuyée contre un des murs de Tatelier, la couche par terre, dans un désordre de chaises renversées, puis elle s'arme de sa palette, se retrousse et se peint sur la cuisse gauche, très haut, une large contusion violettç, jaune, noire et bleue : un vrai trompe-l'œil. Apr^L quoi, elle s'éçorche les genoux de la même façon, se met un peu de carmin dans les cheveux et colle sur ces artificielles gouttes de sang une bande de taffetas d'Angleterre.

— Na I dit-elle à de Wialer stupéfaite. Je n'ai plu^ à présent qu'à me faire une figure de circonstance^ à respirer des sels et h m'envelopper la tète d'une écharpe. A moi la poudre de riz et le kohl I J'en ai là justement... Sur ce, je me couche sur mon « tramway », j'ai l'air morte, tu me fais un verre d'eau sucrée — sans rire, en bonne petite camarade qui tremble encore de la peur qu'elle a eue... et la mère Girard s'amène... Tableau I... Je lui conte ma dégringolade, j'exhibe mes blessures et, si ça prend, comme je Tespëre, elle court là-bas, met sa main au feu que je ne puis aller dîner et me ramène Kapnicki... Me voilà prête ! Du sérieux ou je te griffe I... Et eut scène pour le tm A •.

CcpeniJ.iiil, madame Girard ealendanL sonner sept heures el demie, el voyant que Sarah ne descend pas s'babiiler, se décide à pousser une pointe jusqu'à l'alclier.

...Madame Girard, c'est la confidente, la femme de charge, la dame de compagnie et le souffre-do uleui de la Barnum, qu'elle a connue quand celle-ci fttail encore enfant, et qu'elle adore, lui pardonnant tout. " heureuse d'entendre la comédienne l'appeler toujours : /''lit dam', avec l'abréviation et le bégnieraenl enfantin de jadis...

Ln brave femme entre donc brusquement, puis, feculo devant la mise en scène qu'elle découvre. Mais ses cheveux se dressent sur sa tète et elle se rue vers le divan :

— Ma Sarah! crie-t-elle épouvantée, raa Sarah t Qu'avez-vousî...

El de Wintcr fait tant d'efTorls pour ne pas rire que le verre d'eau sucrée lui tremble dans les mains, et l'inonde.

— Ah ! mon p'itt dam I geinl la blessée, uu peu plus, tu ne revoyais pas vivante ta pauvre maîtresse... Figure-loi que j'ai voulu arranger les tapisseries IJL-iiaut... J'ai dégringolé... Tiens, vois comnu Je me suis arrangét... El ça me fait un mal !...

Ce disant, elle étale ses plaies, découvre ses con« tusions.

La bonne Girard, navrée, se met à pleurer, tout en proposant vingt remèdes. Elle veut faire ceci, faire cela, mais la Barnum l'interrompt.

— Il y a quelque chose de plus pressé. P^tit dam^ cours chez madame des Lassdz... et surtout ramène ce bon Kapnicki.

La brave femme saute aussitôt en voiture, non sans avoir recommandé la Barnum aux soins de de Winter et de la femme de chambre.

— Ça y esti s'écrie la comédienne en faisant des cabrioles sur son divan, dès que sa mandataire a disparu...

Mais suivons celle-ci chez la baronne.

Sept heures et demie, huit heures étaient sonnées L'actrice ne paraissant pas, les convives faisaient la grimace ; quant à Simon et à la mattresse de la mai<> son, ils traitaient fort vertement entre eux la capricieuse.

Soudain, une vo{ture 8*arr6te devant la porte. Chacun dresse Toreille, repris d'espoir.

La baronne, n'entendant annoncer personne sort du «alon et... — 6 déception I — trouve là "mère Girardquf insiste auprès du valet pour être introduite.

tSO LES ■MEMOiRES DE SARAH BAÎIMOM

Madame des Lassez ne la laisse môme pas ouïrlr la bouche :

— Iflutilel... inutile! crie-t-elle furieuse, madamft Bamumne vient pas, n'est-ce pas?... Inutile de nous raconter ses excuses... Cela suffit!

Mais Kapnicki, qui a recoonu la voix de la messagère, accourt dans l'antichambre.

KL madame Girard, alors, reprend courage, refuse de se laisser congédier. Malgré tout, elle veut remplir sa commission, excuser sa chère maîtresse. Peu à peu, le diplomate et madame des Lassez elle-même remarquenL sa pâleur, ses yeux mouillés de larmes ; Us se rappellent combien elle aime Sarah, — et ils l'écoulent frappés de l'accent de sincérilô et de conviction de son discours.

La brave femme jure sur sa propre fille qu'elle ne ment point. Elle raconte d'une voix qui tremble encore d'émotion, qu'en rentrant elle a trouvé la tragédienne étendue sur son divan « en train d'éponger le sang coulant d'une blessure qu'elle avait k la (été el dont elle rapprochait les bords avec du taffetas d'Angleterre ». L'artiste, pour arranger les draperies de son atelier, ayant voulu grimper sur une échelle, son pied avait glissé et elle était tombée ■ d'une hauteur de plus de ti«is mitres » I

Ah I madame I Ab I monsieur, répétait P'tit dam '

toute frissonnante, la blessure à la tête ce n'est rien: dans ces endroits-là, quand ça saigne tout de suite, c'est vite guéri 1 Mais si vous voyiez ses pauvres genoux, sa pauvre cuisse I...

Et elle joignait les mains, tout en regardant Rapnicki, voulant lui faire comprendre qu'il devrait bien venir soigner la victime.

On la chargea pour la blessée des consolations de rigueur, puis on se mU à table.

Cependant, madame des Lassez était ébranlée.

Kapnicki, lui, très ému, mourait d'envie de s'élancer chez l'artiste ; Arthur Simon, plus sceptique, — cl pour cause 1 — hochait la tète. Quand la baronfie parla des genoux endommagés de la Barnum, il ne put s'empêcher de rire, s'imaginant ces maigres osselets fendus :

— Sacrée Sarahl dit-il tout bas à son voisin, elle ne respecte rien I La voilà maintenant qui casse ses petites tètes de mort 1

On dîna vite et presque tristement ; madame des Lasses, de plus en plus persuadée par le ton de.coAvibtton indéniable de la mère Girard, se sentait inquiète. Aussi, avant môme de prendre le café, le diplomate et le journaliste obtinrent-ils la permission de courir «venue Monceau. CSelui-ci rapportaraU des. nouvelles.

832 LES IléMOIRfiS t>B 8ARAH.BAHKUM

Ils arrivent donc chez Sarali, courent à Tatelier, découvrent la victime dans Tappâreil décrit*

— Allons I quelle est cette nbnvélle plaisaoteHer 8*^crie aussitôt Simon d'un air hrutaleBient raUleor*

— Mais, monsieur, riposte Kopnicki indifçné, yfonê vous permettez de parier à madame But un ton !••• Ne voyez-vous pas dans quel état elle se trouve ?^..

Toute blanche, la tôte enveloppée d'une éeharpe qu'elle soulève pour montrer la bande de talletai d* Angleterre et ses cheveux raidis par des caillots de sang : la Barnum est effrayante. . •

— Ma pauvre Sarah I fait le Polonais en se. Jetant à ses pieds.

— Hi ! hi I hi I sanglote par-derrière la bonne Girard, tandis que de Winter pleure aussi — * à force d'avoir ri, et par besoin de rire encore.

— Enfin, que vous est-il arrivé? demande le journaliste.

La Barnum d'une voix faible comme un soufQe raconte alors son accident. Arthur Simon s'avoue bientôt persuadé devant les preuves qu'elle donne, et, se reprochant son ccepticisme, s'assure qu'on a mandé un docteur et acheté de l'arnica, puis il

tourre informer madame des Lassez de la triste réa* nté de l'accident, et, de là, le faire annoncer dans ton Journal.

Alors, Sarah songe à avouer sa supercherie àKap» nickî el à Sx: me lire à lable, mais comment foire ? La mère Girard ne cesse de la supplier de se laisser appliquer des compresses sur la cuisse, de la glace sut Tocciput et du cérat sur les genoux. Et ce qu*il y a de plus cruel, c*est que le diplomate, qui a dîné, lui, et qui décidément gobe trop, la supplie d'aller se coucher en attendant le docteur I Des amis, que Simon a avertis en passant, accourent et joignent leurs prières à celles du Polonais : Il ne faut pas commettre d'imprudence... Elle a déjà de la fièvre... Il lui faut du repos..., etc., etc.

La pauvre Barnum a voulu convaincre, elle a réussi I Elle est contrainte de se laisser porter dans sa chambre et de se coucher — seule et sans souper 1 Pour se débarrasser des amis, de Girard, — de de Winier qui fait chorus avec les donneurs de conseils 1 -^ et du docteur qu*on annonce, elle feint le sommeil •

Le lendemain, continuation de la comédie. Des f as de monde arrivent. Pour un peu, on mettrait un registre dans le vestibule I Devant les arrivantes, Sarah, troussant ses jupes du même geste, montre les tatouages de sa cuisse. Seulement, il se produit cc^tte merveille : les dits tatouages, quand de Winter arrive, ont passé du membre gauche au membre droit 1

ZSi LES HÉMOIRES DE SA.RAH BARNUM

Au premier moment de solitude, demande d'explications.

Sarati, prise de fou rire, se roule sur son trainway.

— Vu ilcL, dit-elle : ce malin, en sortant du bain, ]'îJ refait ma peinture — et je me suis trompée da cuisse! Justement madame des Lassez arrive, je lui montre la marque, mais, — voilà le plus beau ! — en rentrant, elle en parle à Simon et ils se disputent k ce propos. Arthur, disant que c'est à gauche, et elle, que c'est à droite I... Enfin, j'ai repeint le côté gauche : je pourrai montrer les deux!!l

Toutefois, à force de raconter son malheur, la Barnum finit parcroire qu'elle était réellement tombéat Au bout de huit jours, son récit était stéréotypé, eA elle le racontait par cœur, avec une sérieuse con\ic: tion qui ne se démentit point, jusqu'à sa mort.

Ce n'est pas, pourtant, qu'il ne lui soit arrivé, «ri la môme époque, plus d'une aventure susœpUble de lui troubler la mémoire.

Mais la Barnum, malgré cela, ne se coupa point une seule fois. Pas mûme au cours de ses démôiÔB avec le jeune de Malgrainé, son ancien champion.

Celui-ci avait par trop abusé de la situation. S'élani battu pour l'artiste et ayant été blc5.<é, 11 s'était arrogé mille prérogatives et faisait sicnDe la

GRANDS ET PETÎTB VOYAGES t95

\m de la dame. L'influence que prit ce galant clievalier rendit jaloux ses collaborateurs. "■

Il n'y avait de cercueil que pour lui I Ça ne pouvait durer...

Peu à peuj il en vint à agacer ceux-là même des babitués qui n'étaient que des amis et, par suite, à lasser Sarrah. Si bien qu'elle rêva de se débarrasser de ce duelliste encombrant. Jamais» elle n'avait souffert les gêneurs I

Donc, quand il commença h faire le vide dama râtelier de l'artiste, quand elle s'aperçut — et on devine avec quelle humeur 1 — qu'à cause de lui oa oubliait le chemin de son hôtel, elle passa du rêve à l'action. Le jeune viveur ftit sacrifié i

Le renvoyer carrément, était d'un procédé qui souriait fort à la Barnum, mais Malgrainé étant de ces hommes qui, mis à la porte, rentrent par la fenêtre, !î fallait s'y prendre par la douceur, colorer d'un bon prétexte son exil, lui rendre celui-ci avantageux.

Sarah se mît en campagne et y mit ses amis. Is gêneur étant flls d'un ancien diplomate, Kapnîcld s'en étant mêlé, on bombarda le jeune homme consul de France dans l'Ulyrie du Nord. •

Seulement, comme il était criblé de dettes, le ministre ne pouvait faire paraître, à YOfficiely la nomiiptUon du nouvel agent, avant qu'il n'eût liquida

8a si.jalion, La Barnum, alors, s'adressa h un txu^xe de ses amis, qui donna vingt raillo francs. Le jeune homme arrosa fortement ses créanciers et put allei rejoindre son poste.

Par malheur, il apprit comment et pourquoi sa nomination lui était si inopinément tombée du ciel, et, dans sa colère, il descendit jusqu'il dévoiler & l'ami de Sarah, au bailleur des vingt mille francSi tout ce qu'il savait de la vio privée do la comédienne. Il en savait long.

Le susdit ami, un galant homme, lui, s'il en ftit, éconfluislt le personnage :

— Ce que vous me contez là, monsieur, lui rôpondit-il, peut être vrai. En tous cas, voua dflvrieS:i| être le dernier à le dire... à moi surtout ! ' ^

Malgrainé s'embarqua le soir même.

Il n'avait jamais manqué de faire porter, chaque matin, h sa protectrice une superbe botte de roses.

Or, cet étranço diplomate n'était pas arrivé eo niyrie que la fleuriste du mngtsin de qui sortaient ces fleurs, envoyait réclamer à la tragédienae le montant de sa note : dix-huit cents francs environ ! 1 1

Après s'être indignée de ce... sans-géoe, celle-d ne put s'empêcher de rire. Ça la changeait d'ôtrt

« rnCnite », elle qui s*amusàit si fort à tromper tout le liioîide î

— Ah ! qu'elle est bonne 1 s'écria-l-elle.

Cette indulgence semblerait indiquer que notre héroïne roulait sur For. Erreur profonde. Jamais au contraire, jamais, du moins depuis qu'elle était une artiste célèbre, elle n'avait éprouvé pareille gêne et lutté contre autant de difficultés.

Ainsi que nous l'avons dit plus haut, les embar^ ras pécuniaires de la Barnum se traduisaient au dehors par dos coups do tête. Donc, cette fois encore, Tactrice commit une tapageuse folie.

Elle venait de créer Chloris, dans VAventure, et •n'y avait pas remporté le succès qu'elle ambitionnait. Inde irœ, comme on dit dans les nouveaux lycées de jeunes lillcs !

La critique se permettre de ne pas la trouver excellente, elle, la grande, l'unique, l'incomparable Sarah ! C'était trop fort. Une colère l'empoigna. Volontiers, elle eût étranglé de ses faibles mains Narssey, Vitet, Reiss et Pommereynette !

En tout autre temps, .cetlo colère aurait duré huit jours, mais, allez donc hUlmer le jeu d'une arllslQ sans le sou ! Et puis, ce n'était pas assez de son four et de sa gêne : il lallut qu'on lui ret'usAt un congé sollicité par elle pour aller jouer à Londres, qu'on

coupAt le dernier alout pouvant la sorlir de la panne/ C'en était trop : elle jeta sa démission au nez du directeur et des sociétaires du Ihéâtre Coraeill e.

Aussi bien cette rupture, ce serait une réclame monstre. Quant au dédit, elle s'en fichait un peu, confiante en son étoile.

Et la voilà à Londres, après une tournée de trente représentations en province qui lui rapportent Irenl* mille francs — une goutte d'eau dans la mer. — tielte fois, elle a passé seule le détroit. Sophia Groizet est restée à Paris : pas de rivale. Elle va pouvoir choisir son répertoire et soigner sa gloire à son gré. Déplus, comme elle est l'étoile unique et que son imprésario est intelligent, elle est certaine d'une publicité incomparable-

Ellc ne se trompe point en eftel. On la chavffe, à U faire fondre, et son succès devient extraordinaire. Toujours habile, elle a reDoué avec le prince d'Irlande qui est le chef de l'aristocratie, qui donne lu Ion à la foule intelligente el qui, par conséquent, se faîtle plus actif agent de sa réussite, comme pour se faire pardonner d'être venu trop lard et de n'avoir pu la lancer autant, lors du premier voyage de la comédienne.

Snra^ csl au septième ciel, invitée el recherchée parluuL- Ealrc autres roi> naissances, elle a fait ceUe

icitor Brattd7, qui 9'est constitué son garant a loué un petit hôtel eharmaat aux enyirons de Eyâe Park et lui a avaneè de Taigent.

Mais la Barnum, si elle a remplaoé sa fine chaioh pagne par le gin et surtout le whisky, s*est bornée à ce seul changement dans ses habitudes. Les Anglais —gens très coUet-montés — s'étonnent et, bientôt, se (Sachent, le propriétaire de sa maison surtout, de voir la comédienne organiser sa toitr de Nesle fûlmirmtlou de ceUe de Tàvenue Monceau. C'est dans la villa, en effet, une continuelle procession, une noce inœ»sante que Ton pardonnerait encore si, parmi les eoi^ vives, on ne voyait Loris, le jeune fils de la Bamum.

Ce fils, du reste, elle le promène à présent partout, comme une réclame neuve et plus originale. Môme un soir, invitée à venir souper et réciter des vers chez lady Portogam, la reine du grand monde londonnien, elle se permet de ramener.

Gravement, le domestique annonce :

— Mademoiselle Sarah Bamum I Monsieur Loris Barnum!

On juge de l'effet. Partout ailleurs, on se serait borné à sourire ; à Londres, ce procédé était une condamnation.

On n'inyita plus « la Française mal élevée », &!au* tant que sa/>o^e, son ocgueil, son iiritoritarisme, ses

240 LES MÉMOIRES DB SAJIAH BÀBMUM

voulues, ses continuels retards agaçaient déjîi tout le monde.

Une dernière grossièreté acheta de couler notre héroïne.

Brandy l'avait invitée à venir dtner chez lui. Sarah ayant accepté, et formellement promis. le soUicUor invite plusieurs de ses amis, personnes de distinction, et leur annonce «e régal : la société <* de la grande actrice » à qui il les présentera.

L'heure de se mettre à table arrive. Pas de Sarab. Désappointement des convives. Colère du maître de maison.

Au dernier moment, la tragédienne a prononcé son « zutl ils m'em... bétenll » qui est — toujours pour parler comme dans les lycées déjeunes filles,

— l'aleajacta est de ses pires caprices.

Comme on connaît l'inexactitude de Sarah et son manque d'éducation, ou espère encore et oa patiente comme on peut.

Soudain, un cab s'arrête devant la porte... (KoiV pliu haut, CépUode du dîner chez madame des Las- ■tnl...) ■ ...Et madame Girardapparalt — naturellement.

Hélasl pour habituée qu'elle soit au\ conamis-

- ns de ce genre, P^iit dam ne peut arriver h persua-

péiionne. Le crachement de sang dont elle ar-

gue, trouve incrédule le soUicîlor qui sait à quoi s'en tenir sur la phtisie de Sarah.

Puis, la bonne femme, cette fois, i/est pas convaincue.

Brandy la congédie sans pouvoir dissimuler sa co 1ère.

— Suffit! Je la connais celle-là I s'écrie-t-il. En voilà assez. Seulement, dites bien à madame Barnum qu'elle ne m'a pas fait rien qu'un affront : elle a commis une grande sottîs« et je vous affirme qn'elle s'en mordra les. doigts — jusqu'au coude !

L'homme de loi tint parole. Il cessa de cautionner d'abord la comédienne, puits, il lui fit réclamer le montant de ses avances. De plus, comme il proclama la chose, une avalancjie de créanciers, anglais ceuxlà, se rua sur le pavillon loué par la Française. Le propriétaire, dont le puritanisme poussé à bout ne se pardonnait point l'asile qu'au mépris des préjugés du cani, il avait lo* — fort cher — à la brebis galeuse, profita de roccasion pour l'expulser, sans l'ombre d'un ménagement. Ce fut une recrudescence de dèche.

On pourra trouver peu galante la vengeance du sollicitor. En France, un homme ne se veûge point d'unfif femme et par de pareils procédés surtout; mais la Providence n'a point les rafQnemciits de

nos gentlemen, et pour l'exéculioii de ses desseins, se souciant peu de nos codes de civilité puérile et Aonnéte, prend des instrumente disposés à la servir,

La Barnum quitta donc Londres d'assez piteusa façon. Elle y avait fait une moisson de gloire, s'y était taillé une prodigieuse réclame; elle en rapportait une haute opinion non de la générosité du prince d'Irlande, mais de l'habileté de us médecins; seulement, elle n'y avait conquis aucune sympathie, et si elle y avait gagné beaucoup d'argent, elle l'avait à. mesure si vivement semé, qu'elle rentrait plus gônée que devant.

Au moment de s'emi^arquer, elle réfléchit à sa situation et prit peup. Le théâtre Corneille lui étah fermé, elle avait à donner un dédit énorme, son hôtel demeurait impayé en grande partie, ainsi que les terrains par elle achetés à Saint-Enveloppe, près Saint-Nazaire, en un jour de caprice; ses créanciers montraient les dents; on lui avait signi&é une saisie ; elle avait tari toutes les sources d'emprunts; enfin, sa fugue, décourageant tout le monde, avait rompu sa dernière commandite...

Ce n'était pas gai. Que faire? Elle eût préféré la dfeche noire de jadis & sa gène actuelle, la chasse att billet de cinq louis à la poursuite du billet de cinquante!

En cette disposition d'esprit, elle se sentit prête & tout pour sortir d'affaire, et quand un imprésario vint lui proposer une grande tournée dans FAmérique du Sud & d'avantageuses conditions, elle sauta de Joie et accepta.

cbscrffez, ô steamers 1

VOYAGtetil d'intérêt et DE SANTÉ

En arrivant à Paris, la Barnum trouva la situation plus compliquée encore qu'elle ne le craignait. Jamais, au grand jamais, elle ne s'était trouvée « dans de pareils draps » i

C'était un vrai désastre, en effet, un naufrage plus qu'horrible. Du papier timbré partout, des significations de saisie tombant de toutes parts pire que grêle, une désertion d*amis à décourager le plus insouciant, le plus philosophe des bohèmes : enfla un acculement complet! C'était à croire qu'en quittant le théâtre Corneille, Sarah avait congédié la veine. Tout Técrasait à la toiêj en pluie de tuiles, ea abatage de cheminées. «

Pn.' flP cuirasse qui lînl contre une telle .ié- Mcle . Elle se reprocha d'avoir regretté la dèche noire et les petitesses de misère du passé. Las I c'était bien pis à présent. Elle cumulait la pauvreté vulgaire, qui, contraint aux humiliantes compromîs- BÎons, et la gêne du grand seigneur biaisant pour ne pas payer à présentation la facture ou le billet de cinq cents louis que lui porte, avec les avanies de rigueur, soa carrossier ou son marchand de chevaux I Le même Jour, l'actrice avait un protCt de viogteinq raille francs et dînait à onze heures du soif, parce que la fhiilière avait refusé de livrer à crédit cinquante centimes de fromage de Brie et le boucher, deux francs de côtelettes 1 ,

Aussi, comment n'accueilIit-eUe pas l'imprésario hispano-américain qui vint lui proposer une loumôe rians son paysl Parbleu, oui! elle partirait. Les piastres mexicaines, chiliennes et brésiliennes la tireraient seules d'affaire I...

Et elle s'engagea, avide de filer immédiatement, toujours prftie k faire ses malles le soir même. Maïvement, elle oubliait sa promesse ancienne, sa signature donnée à l'imprésario de Londres- Bleu mieux, elle oublia aussi l'Américain, lorsqm l'industriel Curey se présenta , surenchérissant- Celui-ci ne traînait rien en longueur. Une feuille <le

YOYJl&ES D'IMTëBÊT £T DE SANTË ZOt

papier timhfé assurant deux mille cinq cents francs par représei^tion à Tétoile, 6h dehors de tous ses firais payés, un trait de plume et cric^ crac / « ^ y était » : On s'embarquait dans un mois.

La Barnum donna le trait de plume avec un vigoureux paraphe qui creva la Quille. Zut I...

Sa signature octroyée, on organisa Texpédition, on forma une troupe. Annette, la sœur de Téioile fut naturellement désignée. Après Sarah, elle serait le numéro un de la tournée « Sud-Âmérique ». Aagel, notre ancienne connaissance serait aussi, comme homme, le numéro un. Il ne restait plus qu'à prendre l'express pour Saint-Nazaire et k s'arrimer sur )b packett le La Fayette à destination d'Aspinwall» vulgo Colon. De là, on gagnerait par le railway la Mexique, d'où l'on redescendrait au Pérou et au Okili.

C'était très beau.

Très J»eau — sur le papier. — Très beau sur les lettres de Curey. A l'instar de ses congénères, le « montreur » accordait des avances à tout le monde» sauf à l'étoile. Celle-ci devait voyager et vivre à ses ftais Jusqu'au jour du débarquement, ou plutôt Jusqu'au soir de sa première exMbitie:^, Ainsi font les

oraacs».

rie9, la tragédienne avait bien pu, vu les dr-

conalani^"'s, et bien que coulée, se procurer la gomme qui lui était nécessaire, mais cette dépense n'élail rien à côté de celles que son expatriement rendait immédiatement obligatoires.

Elles costumes? Et les bijoux 7 Elle n'avait plus rien- Le Mont-de-Piété avait tout pris.

Quelles transes furent les siennes, on le devine.

Or, un malheur ne vient jamais seul. Une recrudescence d'exigences se manifesta chez les créanciers de l'artiste, quand ils apprirent son prochain départ. On mil les huissiers sur les dents, et une affiche de vente souilla les murs neuffi encore de l'hôtel de l'avenue Monceau.

Une autre que Barnum efll lancé le manche après la cognée et, renonçant à la partie, se fût embar quée comme elle aurait pu, abandonnant hôtel, mobilier et terrains, toul le fruit de ses nombreux travaux, à la rapacité des vaulours.

Notre héroïne, elle, sentit son courage et sa persévérance grandir avec le danger. Elle tint tôle à la meule — puisque meute est le mol consacré en parlant des créanciers qu'on nomme cependant vautours... violation de la sacro-sainle histoire naturelle!...

Au papier timbré, elle répondit donc par du par' liiuLjré, envahie soudain, h celle heure de crise

VOYAGES d'intérêt ET DE SANTE 249

ce féroce amour de la chose possédée qai fait des propriétaires menacés de véritables héros.

Il y eut « introduction de référé ». Il y eut des plaidoiries, des chicanes savantes, des oppositions, des trucs retors, tout une série de paperasses échangées, et, Unalement, la Barnum obtint quarante joiirs de sursis.

Elle avait quarante jours devant elle I Avant quarante jours, on ne pourrait vendre. bonheur I Quarante jours I mais c'était le salut I c'était le délai que Christophe Colomb avant de virer de bord demandait à ses matelots 1

Ici une parenthèse pour bien faire savourer au lecltîur la justesse tout bonnement exquise de cette dernière .comparaison. Car, enfin, Sarah, elle aussi, allait découvrir l'Amérique I

Ileprenons :

Quarante Jours, c'était le sauvetage assuré. En elTot, avant l'expiration de ce délai, elle serait à destination, elle aurait joué, encaissé des dollars, et si la veille de l'expiration de la trêve, elle n'avait point encore par hasard les cinquante mille francs qui lui étaient nécessaires pour obtenir main-levée, Cnrey ne pourrai!, celte fois, lui refuser une avance, et, par mandat lélégraphiquc Inter-océanien, elle « arroseraii » la mcwle.

I 3S et efs de la Eus-dite et re-dite meute acceptant ce sysLi le de règlement électrique, elle se frotta let mainB. a joie fut courte.

Resl. t encore la question des costumes et des bijoux. IjC produit des emprunts contractés en vue de retiri >• «i" « c'nu " in"' cp qu'elle y avait engage étant sui feuille contenant tout

juste i: : son voyage, commenl

allait-elie iû

Elle se âasesi 1 le juif Abraham, dit

■ pon-lorgnetV i , chez elle.*

Un type, ce doux i I

Le brave coraraerç ortait à la Barnum une

collection de bijoux par i évaluée à cent vin^ mille francs. Bijoux spé lux fabriqués pour le théâtre et qui, autrement montés et tous vrais, eussent valu un million, en se basant sur le chiffra auquel le juif estimait ses cailloux.

Apportait n'est pas le mot juste. Abraham oflï'ait t la comédienne de louer sa provision et accompagiuàt naturellement son offre d'une demande de signature. 11 avait en poche un petit acte de bail tout réd^A. Par icelui, la voyageuse s'engageait : 1° à restitiia'fc son retour les bijoux qu'elle ne pourrait aliéa^ «an encourir une poursuite pour escroquerie; V à payw le montant de leur location aux deux tiers de leor

VOYAGES d'intérêt ET DE SANTE 251

▼aleur, si elle ne préférait pas alors les garder et en donner cent vingt mille francs.

Passons la série des petits billets et autres paperasses « de garantie » que Vexportée dut signer en même temps que l'acte. Cependant, ce n'était pas encore tout : l'Israélite avait calculé tous les aléa de son prêt : risques de naufrage et de collisions ou dlâeendie en mer, risques d'assassinat en Amérique^, d'explosion sur les steam-boat, de déraillement sur les chemins de fer. Aussi, avait-il fait préparer une police d'assurance sur la vie au nom de la comédienne ; aux termes de cette pofice, il devait toucher le double de ses débours, s'il arrivait malheur à rassurée I

La Barnum consentit à tout ce qu'il voulut, sauta sur les bijoux et cria : Ouff Enfin, elle était libérée I Enfin elle en avait fini I Dans trois jours elle s'em- Ijarquerait.

Hélas ! trois fois hélas I une suprême tuile devait lui dégringoler sur la tête.

Sa sœur Annette tombe gravement malade. YciUi

le départ compromis. II fiant le temj» de tiouvep

quelqu'un qui consente à remplacer la malaife» fo^

le puisse surtout, car il s'agit d'appiendr&r chemte

ant, sH ou sept grande râles- ^

Api-ès les impécations de rigueur, Sarah met en chasse sea amis — et ne trouve personne.

Toul à coup, elle pousse un vigoureux Eurêka. Elle se rappelle... Marthe n'esl-elle pas là? Sa chère Marthe qui Taime toujours malgré tout I Elle lui dira : Question de vie ou de morl, et. pour la sauver, Marthe se dévouera une fois de plus,

— Ma bonne Girard, vile ! vite I Saute en voiture, mon p'til dam! Tu vas trouver et m"amener Pigeonnier coûte que coûte. h

Pigeonnier arrive, se laisse émouvoir, convaincrOfl séduire, embobiner, et, comme on n'a pas le temps de demander môme télégraphiquement son acceptalion à Curey qui est déjà à San Francisco, la naïve actrice s'embarque sans engagement.

La Barnum lui a dit : k U» traité serait iniUile , puisque tu remplaces ma sœur, tu auras avec ses rdles ses appointements, soit, par mois, six mille francs. » Marthe n'a pas insisté.

N'a-t-elie pas, il y a trois ans, refusé à Uaurice Grau de partir en tournée aux États-Unis avec quinn mille francs par mois? Maïs, aujourd'hui, H s'agit de sauver Sarah I Sauver, est le mot juste, car U comédienne lui a déclaré ne pouvoir survivre & sa ■line, et, ce serait la ruine, la plus humiliante dei rlngolades que de ne pas partir au jour dit. M,

VOYAGES D'iNTéRÉT BT DB Si^TB 253

par suite, de ne pouvoir dans les quarante jours apaiser les créanciers qui veulent faire vendre son hôlel...

Donc, grâce à son amie, la tragédienne put filer. La traversée n'eut rien de remarquable. Le mal de mer ne guérit pas Sarah de son incommensurable orgueil et encore moins de sa manie de poser. Dans ses conversations, à propos d'un rien, elle donnait carrière à son puéril amour-propre, à son habitude dominatrice de régenter tout le monde.

. Un jour, parlant de son influence, de son « clan », elle affirma avoir eu une action vivifiante sur ceux qui l'avaient approchée :

— Tout le monde, ajouta-t-elle sans rire, se

réchauffe h, mes rayons : je suis comme le soleil 1

— Oui, bel astre, répondit une camarade, tu es comme le soleil : tu dessèches I

On arrive au Mexique. L'imprésario et l'agent de l'étoile, Ghevillett, font une réclame monstre, mais la Barnum n'y gagne que de passer h. l'état de phénomène. On vient la voir comme une curiosité.

— Mon talent, dit-eUe, passe à peu près inaperçu, ces gens-ci sont incapables de l'apprécier, mais» qu'impqrte : les recettes sont bonnes I

Pourtant, si, à force de dollars, l'artiste se oonsole de n'être pas applaudie k ses souhaits, elle

■- •■ z^- •s.tf'-t.'^'y j

2S4 LB8 mâiÊOina» ra usai ' Aâmni

ne pardonne pas à ses Iiôtes de ne pis raAmItar ai tant que femme, n lui ftiut se résigner. JJbjfSn et le wisky Ty aident. EUe prend de plus en pins Iliabltude des spiritueui:, et en vient à se griber èhagne soir.

Les TlUes, les pays se sneeôdént, sans qu'elle ait séduit gui gue ce soft. Panm Sarah I Panne soleil I

En vue de la réclame, on lui a eonseOIé une vie exemplaire, mais sa sagesse lui pèse vite et elle s'en repose auprès d'Angel, reprise de son aneien eaprke du Parthénon. Quant à ses camarades, As sont comme s*ils n'existaient pas, misérables IiaÛtantil d'une sphère inférieure. EUe roucoule dans son car somptueux, y mène large vie au frais de rimpre-^ sariO; et laisse se débrouiller ses compagnons qui grillent ou qui gèlent dans les wagons-omnibus. Même, au mépris de ses promesses et de ce qu'elle doit à ce « sauveteur », elle oublie complètement Pigeonnier.

Celle-ci en aurait ri, si, à l'expiration de la première quinzaine de représentations, elle n*avàit brusquement découvert sa propre imprudence, et l'inouï sans-façon de Sarah, ingrate jusqu'à l'odieux.

Mnrlhe, en effet, demande ses appointements des quinze jours et fsçoit... quinze cents francs? Elle

proteste, devant avoir le double, d'après ce que lui a dît la Barnum, et, puisqu'elle remplace Annette, ayant droit, comme celle-ci, à trois cents louis par mois.

Mais Cheylllett déclare ne rien poux/u faire^ Sarah se dérobe l&chement, et tous deux renvoient Pigeonnier à Curey.

Gurey ne parle pas français III

Et d'abord, il ne sait rien, ne comprend pas ce dont on veut l'entretenir, ne connaît pas Marthe. Il a engagé Annette et n'est lié par traité qu'avec elle I

La victime de ce... procédé est naturellement furieuse, mais voilà bientôt une autre histoire. La Barnum fait venir de France sa sœur à peu près maintenant guérie et à qui -elle est lasse d'envoyer des subsides 1 Pigeonnier étant Jouée, ne veut pas jouer davantage. Elle va partir : Gurey n'a plus qu'à ne pas la payer, puisqu'il y a un double emploi 1

Alors, la tragédienne s'emporte et la menace de faire signer, à tous les membres de la troupe, une protestation qu'on publiera urhi et orbi^ et dans laquelle elle présentera cette fuite comme une désertion décidée pour empêcher l'œuvre commune . et perdre la tournée 1 1 1

Car elie ne veut pas que Marthe s'en retouni&: elle en a besoin I Sa sœur est soufDrante encore, peut

rclomlier malade, il faat qu'on la poisse toajonn remplacer.

Les menaces de notre Hachiavel n'arrêtant pas son amie, elle en revient à la douceur, aux étemelles promesses. Pigeonnier continuera h ne toucher que cent cinquante louis au Heu de trois cents, mais Sarah n'oubliera ni les services rendus, ni sa parole, et, si l'expédition réussit, la dédommagera de ses propres deniers.

Et Marthe se laissa prendre à ce sucre. Elle resta!

Sa récompense fut une série de petites malpropretés que couronna un lâchage complet. Au moment du retour, la Barnum oublia ses promesses, et môme, quoique enrichie par sa fructueuse tournée, refusa & sa compagne un prêt de vingl-cinq louis ! Sans un compatriote que Marthe rencontra et qui lui avança cette somme, l'actrice ne pouvait complètement payer son hdtel à Rio de Janeiro et s'embarquer sur le packett, & moins d'abandonner ses bagages 1 1 1

Cette fois, au moins, elle était Sxée. Quant & la Barnum, elle demeurait sereine et triomphante, comme ne pouvant supposer qu'à la longue les dévouements se brisent, et que l'accumulation des révoltes fait plus dur le ressentiment.

La voysgeuse, en rentrant avenue Monceau,

VOYAGES d'intérêt ET DE SANTE 257

s'occupa de liquider sa situation. Elle n'avait pas attendu Texpiration du sursis des quarante jours, pour expédier d'Amérique, par le câble, les cinquante mille francs qui devaient sauver son hôtel d'une vente. Pendant le reste du voyage, quatre cent cinquante autres mille francs avaient suivi ce premier envoi. Cependant, il lui restait à en finir avec quelques créanciers. Après quoi, les bijoux de Samuel payés, elle en acheta d'autres d'infiniment plus de valeur, et se fit bâtir une villa sur ses terrains de Sainte-Enveloppe, préalablement dégrevés.

Tout cela fit une belle saignée au « magot » que rapportait la tragédienne, et l'étemel gâchage aidant, un mois après son retour, elle n'avait plus le sou.

Elle s'en préoccupa relativement peu. N'avait-elle pas la ressource de refaire d'autres tournées ? Et mise en goût par son excursion à travers l'Amérique, elle s'occupa bientôt de parcourir l'Europe. Seulement, cette fois, elle serait son propre imprésario. Ghevillett, moyennant sa commission habituelle sur les recettes, organiserait la chose pour le mieux et louerait de la réclame avec son ordinaire habileté.

Aussitôt dit, aussitôt embarquée ! La hâbleuse comédienne avait d'ailleurs préparé Paris & cette nouvelle fugue, en faisant répandre le bruit qu'elle

LES UBilOIRES DS 6ARAH BARNTTH

était ruinée par suite de la déconfllure d'un de ses parents, chargé de faire fructifier ses fonds !

D'abord, il y eut un voyage d'essai. On se promena par toute la province, et avec un succès des plus vifs. Chevillett et son lieutenant Lévy américanisèrent les départements, et élevèrent la publicité théâtrale k la hauteur d'un art. Leurs affiches furent des poèmes, leurs trncs des perfectionnements de U ^falle des I» les. La presse, d'ailleurs, les aidait à miracle, en chantant Sarah sur tous les ton?, en exaltant son merveilleux talent, et en grossissant encore son triomp^rî à l'étranger.

C'est à cette époque, phase du tambourin, de !a grosse caisse et des cymbales, que notre hérotns atteignit son apogée, d'est h. cette époque que l0>^ cliché B la gn-rande tragédienne i> entra dans la langue courante.

Chevillett et Lévy avaient une façon de le prononcer, en faisant ronfler les r, qui, à elle seule, attirait les foules au bureau de location I

Mous disons que la Bamum arriva alors à son apogée, mais le mot est doublement Juste, car, à tous les points de vue, sa gloire fut complète, et U Renommée aux cent mille journaux trompctta ses louanges universellement.

Yolupteusement, elle se baigna dans ce bonheur

nouveau. Elle se rappelait ses débuts, ses misères anciennes, son rôve de jadis qui s'était précisé le jour de son concours, quand, devant les colonnes Morris, rutilantes d affiches multicolores, elle avait Juré d'y étaler son nom en lettres si flamboyantes, que Paris aveuglé demanderait grâce.

Paris ne demandait pas encore grâce, toujours bon enfant, mais ses yeux éblouis papillotaient déjà.

Ce rêve elle Tavait réalisé, comme tous les autres, — tous les autres, sauf celui d'être enfin femme, et de se sentir frissonner au bras d'un être cher î sauf celui de trouver, comme tant d'autres, un adorateur qui se ruinât pour elle, de sécher un superbe torrcnl au lieu de tarir d'infimes ruisseaux I

Son retour mental au passé aurait dû la rendre bonne : il développait seulement son égoïsmc. Elle était glorieuse, enviée, d'apparence riche, elle avait du talent, elle passionnait les salles, mais elle demeurait l'étrange créature froidement perverse dont nous avons raconté les débuts. Sous les chapeaux extrachic de Virot — ces merveilles artistiques, — sous les robes de Pingat — ces poèmes du costum3 féminin, — elle était, avec l'orgueil en plus, pareille à la petite Juive qui s'habillait et se coiffait d m les magasins de confection.

Et, maintenant, n'ayant plus rien à souhaiter, elle n'eut plus d'autre culte qu'elle-même, elle s'adora. Devenue sa propre idole, et consacrant tous ses gains jusqu'au dernier sou à sa nouvelle religion, la rancunière chercha et trouva des perfectionnements de luxe et de toilette qui la vengeassent des privations et des humiliations passées.

Rien n'était assez beau ni assez bon pour elle. Ses fournisseurs furent ceux des souverains qui la venaient applaudir. Encore leur imposa-t-elle des raffinements : c'est ainsi qu'elle inventa les gants de Suède montant jusqu'à l'épaule. Leurs plis tirebouchonnant dissimulaient la pauvreté de son bras, et comme elle en confia la fabrication aux Magasins du Louvre, ces merveilleux producteurs, la mode en prit furieusement. De même, elle stimula madame Lejeune, sa lingère, et empêcha celte artiste arrivée de s'endormir sur ses succès, en lui demandant de nouveaux modèles plus exquis les uns que les autres. Elle en obtint des matinées, des chemises, des peignoirs h désespérer les peintres par leur diaphanéïté neigeuse, ou par l'originalité charmante de leurs tons et de leur dessin. ,

Car la Barnum était artiste en tout et jusqu'au bout des ongles. Mais, à travers son culte de la forme et du luxe délicat, perçait, il faut bien le dire,

V0TAGE3 d'intérêt ET DB SAI^f é 2ôl

son incessant besoin de corriger la nature. Maltraitée par cette marfttre, elle voulut cependant être désirée et admirée. Sa maigreur sembla donc disparaître. Ce fut à sa corsetière, la célèbre Léoty, qu'elle demanda de lui refaire une poitrine. Et celle-ci créa pour elle un mode de corsets qui remplirent ce but tout en étant le comble de Télégance, et qui, par leur chic, furent pour moitié dans les succès de toilette de notre héroïne.

Quant à son teint, quant à sa peau, elle ne les oublia pas plus que le reste. L. Legrand fut son sauveur. Elle lui demanda de les lui velouter, tout en les parfumant, tout en les lui adoucissant, et Thabile parfumeur inventa, pour sa difficile cliente, cette incomparable crème Oriza et cette fabuleuse essence Orîza à Théliotrope blanc.

Au cours de sa tournée, en province, ce ne furent pas, toutefois, ces seules préoccupations de luxe et de coquetterie, qui distrayèrent notre héroïne de la | monotonie inhérente à toute promenade de ce genre, cette promenade fût-elle comme ,1a sienne semée de succès tapageurs le long du chemin.

Dans la troupe qui l'accompagnait, elle trouva des acteurs qui, le rideau baissé, jouaient encore dans la coulisse, et au gré de l'étoile, une comédie dans laquelle elle tenait, naturellement, le premier rôle.

L'un de ceux-r.i, Angel, nous est connu. Il n'ed ■ plus cherd'emplui pourSarah, loujotirs capricieuse. I.e jeune premier, d'ailleurs, ne saurait raisonnablement s'en plaindre. Il ne s'est jamais privé de lui faire des InQdélilés aimables cl sans fnçon. Mèroe, étant l'hôte de son car, durant le voyage d'Amérique, il lui échappait pour courir le guilledou par les ciu^s espagnoles, ou, sans quitter la bande, poar aller conter fleurette à une belle fille, dont les formes opulentes le reposaient de lu fiamum. La dite belle fille était simple figurante el le comédien l'appelait son utile inulUité.

Il reste donc, durant cette tournée, le camarade de la " grrrrande tragédienne •>, ne refusant pas plus cependant, quand on l'en prie, de reprendre, pour quelques heures, ses ancit'nrios fonctions, qu'il ne refuse toute autre besogne, en homme qui, bien payé et loyal, exécute toutes les clauses de son contrat, scrupuleusement.

Après lui vient Jack Madaly, un acteur improvisé, qui, un beau matin, s'étant réveillé avec le le» sacré, était allé trouver Sarah et avait sollicité unengagement.

Un bel homme ce Madaly — « un mâle », dit la Bamura I

II offre un spécimen très pur dn beau type orien-

TOTA6SS D'iNTËRâr BT BB ^ÀNTk 269^

tal,^mais il n'a pas de sa race que l'œil large et velouté, humide de caresse, tendrement rêveur, ou passionné ioUement. 11 n'en a pas que les traits classiques, que la chaude pâleur, que les lèvres sanglantes : il en possède le caractère indolent et fataliste, ilen a surtout Tétonnant mépris de la femme en dehors du gynécée. Seulement, sa pureté de race est restée physique. Moralement, il est mâtiné et présente les qualités et les défauts de cette trihu de métis méditerranéens, qui tiennent à la fois des Grecs, des Provençaux (de Marseille), des Italiens, des Juifs arabes,* et qui sont fatalement ou banquiers, ou mercaniis, ou marins quand ils ne sont pas nervis. Lui, il était comédien, mais il avait commencé par tâter de ces divers métiers.

Sa vocation, pourtnnt, était réelle. Madaly possédait naturellement, ei à un haut degré, ce que tant d'autres acteurs chr ichcnt vainement à acquérir. Certes, il luimanqu. .• cette assurance, ces connaissances, que donneni -nls Texpérience et le Conservatoire, mais il y sii' , i« ait à force de tempérament, car il était artiste fi -.-tinct, et sur la scène, il ap* portait l'inlelligenc» a lîamme, la viç intense qui étaient en lui. Son > <uit s'afDrmait chaque jour et grandissait à chacui c &cs débuts. Il ét^t « quel* qu'un TH. ^

LES UEUOIHBS DB 8ARAH BARNUM

Sarah ',e distingua, comme bien on pense, et les OirUlions s'accélérèrent à chaque étape.

Le Jeune homme avait une maîtresse, Nelly, eichanteuse d'opérette qui, ayant perdu la voix, jouail la comédie. Celle-ci étant entrée dans la troupe, quand commença la tournée en Europe, la âirectrice la prit naturellement en grippe et, Bon contente de lui enlever son amant, elle lui fit la vie dure- Celte nouvelle excursion à l'étranger fut marquée par des triomphes. Toutefois, comme il ne sufSsait toujours point à. la tragédienne d'ôtre acclamée comme artiste, elle eut soin de répandre le hruit quelle faisait d'innombrables passions. Princes et grands seigneurs, illustrations des arts, des lettres, de la politique, tout le monde enfin était à ses pieds. En Hollande, elle prétendit avoir séduit un banquier millionnaire, mynherr Chicmann, qui, fou d'amour, la suivait comme un caniche, dans toutes ses pérégrinations I

Or, le mynherr en question était un brave garçon. simple commis à la Bourse d'Amslerdam, qui ambitionnait la gloire d'être auteur dramatique, et qui accompagna Sarah pour se familiariser avec les choses du thé&tre et arriver un jour à être Joué soit en Fralàcetsoit chez lui. Cet xamoureux mlUionoaire • devint le secrétaire appointé de Ghevillett 1 1 1 N'im-

VOTAGBS D'INTBRÊT BT MT «MUft 296

porte, la légende bien lancée avait fait son effet et so 1 chemin. Ghicmann, d'ailleurs, sut se rendre utile. On n'aurait pas trouvé son pareil pour organiser une ovation aux débarcadères ou devant les hôtels, pour réunir, fût-ce dans une steppe, des musiques de pompiers et des orphéons, pour dépenser intelligemment vingt-cinq louis et faire couvrir de fleurs sa directrice.

De pays en pays, de ville en ville, on arriva à Bucharest. Là, Sarah fit acte de vigueur. Elle ne tenait plus Nelly en grippe, elle la haïssait cordialement, furieuse de voir Madaly, son « m&Ie », revenir & sa maîtresse, sous les climats les plus divers. L*exchanteuse fut congédiée, un beau matin, et bien que la Barnum dût, pour ce fait, lui verser une indemnité, elle n*hésita point, ne ménageant jamais quand il s'agissait de contenter un caprice et de satisfaire sa jalousie. Nelly pleura, la tragédienne se frotta les mains, et Madaly, en Oriental qu'il était, demeura impassible, se laissant aimer.

Uactrice expulsée fut remplacée par Adèle Belette, une jolie fille que la troupe, la trouvant suns engagement en Russie, avait raccolée.

Sarah, les premiers jours, s'ennuya, n'ayant plus personne à tracasser, mais cela dura peu. Ses l^o-

8^ LES HEUOIRSS DB SÂHÀH RABH I,'M

médieiis et la nouvelle vgquë se chargèrent de la Ûîslraire.

On parvint en Illyrie. Le séjour de la caravane y fut marqué de toutes sortes d'incidents, dont quelques-uns, par les conséquences qu'ils eurent, môrilent d'èlre contés en détail.

A Genovi, un soir, la.Barnum, qui d'Angel passait à Madaly et réciproquement, et parfois dans la même journée, fait une querelle b. l'un d'eux, aui deux peut-être, cinq minuteâ avant le lever du rideau.

Furieuse, n'en pouvant plus d'avoir crié, elle refuse de jiaratlre en scène. Chevillett et Chicmann se jeUenl h ses genoux et, avant l'attaque de nerfs de rigueur, la supplient de jouer. La aalle est pleine cuiLime un œuf. Ce serait un crôve-cœtir que cîe rendre pareille recelte. Et puis, elle compromettait son succès dans le pays.

La " grrrande tragédienne » se laisse en&n convaincre et répare le désordre de sa toilette.

PanI pan! panl

Au rideau I

Du succès comme toujours, des applaudissements, mais voilà qu'au troisième acte, dans la scène capitale de son rôle, l'artiste, brusquement glisse sur son fauteuil face au public et reste étendue comoia

iir r —

morte, effrayante. Un frisson secoue la salle et Ton prend peur, car on s'aperçoit que la malheureuse vomît à pleine bouche des flots de sang noir.

Rideau el annonce. Les spectateurs sont priés de se retirer : on va rendre Tàrgent. La foule s'écoule, attristée et dépitée.

Mais il y a quelqu'un de plus attristé, de plus dépité qu'elle, c est Ghicmann, dont le tant pour cent sur les receltes, s'écoule avec le public.

Soudain, le Hollandais se frappe le front : une idée géniale lui est venue.

Aussitôt il court au contrôle devant lequel les gen^ s'amassonl déjà. Il grimpe sur le bureau, réclame le silence et de sa voix d'hon;ime du Nord qui s'assouplit pour faire ronfler les r, il s'écrie en agitant les bras:

« — Mesdames et messieurs, vpus êtes venus pour » entendre lagrrrande Sarah Bamum, n'est-ce pas?... 9 £h bien l yous l'avez vue : la pauvre femme est » mourante. Elle se tue à jouer constamment...

[Rumeurs d'dttendrmejTtent,)

" yy ... A- présent, que voulez-vous? Qu'on "Vous rende » votre argent, n'est-ce pas? C'est très bien, on va » vous le rendre... Seulement, laissez-moi auparap vant vous faire une simple observalîon :

tUf^ LES M&MOIBM BB gABÀfi ÊABifUII

<^mt

9 Le peuple illyrieiit est un. peuple céoi^ctax...

(Aftirmur^s approèatifi.)

» ... n aime Tarty luL..

{Plusieurs voix énergiques : Ollil.** OUlL,.)

»... iraime les artistes.

9 Oui I... oui I... bravo i...

9 II n'est pas comme ces Franoais qui, •janftle » bonheur de posséder la gmrande tragédieiiiiiie, la 9 laissent crever.de faim et la contraignent àrafoer » sa santé en parcourant le monde pour gagner sa » vie... Eh bieni mesdames et messieursy parce çîie 9 la pauvre femme a senti ce aoif se^ibrces loi num- 9 quer, allez-vouSt vous les amants da^ Fart, la » traiter comme une miatoable qui fUllit k aaa » engagemmts?...

{Plusieurs voix : Non I... nonl... Jamais I...)

» Certes... vous avez le droit de réclamer votre » argent, et je suis prêt à vous le rembourser... G*est » à vous, Illyriens, de voir si au moment où la Bar- » num est mourante, vous voulez lui arracber son » dernier gain I »

Alors, ce fut un grand cri unanime :

— Nonl..* nonl... Jamais I... Vive Sarah Bar-i

numl *

Il y eut bien quelques timides proteHaMiBi» Mda elles furent étouffées sous lea Immlis.

VOYAGES D'iNTÉRâT £T DE SANTE 200

Chïcmann, jouissant de son triomphe, demeurait perché sur son estrade.

— Allons I mesdames et messieurs, criait ce Mangin audacieux à présent, que ceux de vous qui veulent être remboursés s'approchent I

Personne ne s'approcha. Allons donc? Le <c généreux peuple illyrien » réclamer un sou à la « grrrande Sarah » ? C'était bon pour les héros de Magenta, ces Français si avares de leur sang et de leur or î Et les spectateurs, sur de nouveaux vivats, s'éloignèrent sans passer à la caisse.

Que voulez-vous que fissent les timides prêtestaires de tout à l'heure ? Se faire payer, c'était paraître pingres, avouer qu'il n'étaient pas des « amants de l'art » . Et ce, devant tout le kigh-Hfe génovien I Plutôt la mort I

Les portes fermées , Ghicmann se laisse tomber sur le bureau afin de pouvoir rire à son aise. Chevillett alors accourt» et dans sa joie de voir sauvée la recette, lui alloue sur-le-champ mille francs d'indemnité.

Même il fût, pour cette générosité, violemment interpeUé par Sarah. Hais il ne lui mâcha pas sa réponse, indigné d'une ladrerie pareille.

— Ciommentl termina-tril, voilà un garçon qui wous sauve quinze mille firancs et tous lui marchan-

Ï70 LES MEMOIRES DE 8ARAH BAnNUM

ûez une indemnité ! Eh Men I dussé-je la payer de ma poche, il la gardera.

On le voit, les évaBonissements et les vomissements de Sarah ne rempêchaîent pas de Teiller à ses petites alTaires.

Genovi à celle heure, ne se doutait pas que sa chère artiste débattait nne question d'argent avec celte Iprelé de Juive. U la croyait mourante et entourée de médecins. Le lendemain, il crut, en U voyant partir, qu'elle reprenait le chemin de la France, pour aller demander, à l'air natal et ans stations de la Médilfirranée, un passager soalngemenl à son incurable mal.

Pauvre Genovi I pauvres Génoviens I

Au bout de quarante-huit heures, ils apprenaient que leur idole venait de remporter, au grand th/'^ltre de Trieste, un mirobolant triomphe I

Cependant, l'histoire de sa syncope et de son h6moptysie en pleine scène faisait le tour de la presse européenne. Les jonmanx de Par^s surtout s'en occupèrent. lueurs récits ampliflés et mouillés de larmes paraissaient en première pa^, s'il tous plaît.

Ils l'avaient bien dit : Sarah se tuait ! Déjà, an théâtre Corneille, n'était-elle pas constamment malade ? Ne se rappelait-oa pas les continuelles -rel&ches, les incessants cbangements de programmes

VOYAGES d'intérêt ET DE SANTE 271

que sa faiblesse, ses crachements de sang, imposaient à la direction? Et quand elle s'était embarquée pour TAmérique n'avaient-ils pas exprimé leurs craintes de ne la plus jamais revoir ?

S'ils avaient pu parler franc, ils auraient crié an miracle en la voyant revenir. Mais, aussi, avait-on idée de cela I Cette pauvre femme si fluette, si mince, s'exposer à de pareils dangers, s'épuiser en de pareilles pér^rinations. N'eût-elle pas été malade déjà, cette vie de fatigues, cette existence d'oiseau voyageur l'aurait perdue...

Et patali 1..; et patata I...

Le Barbier surtout se distinguait dans ce concert. Sa description de 1' « agonie » de la Barnum — chefd'œuvre de réalisme inavoué — vous faisait passer un frisson dans le dos. On voyait la scène, car tout y était : la chute brusque sur le fauteuil, la face spectrale tournée vers le public, la rigidité des traits et du buste, la fixité effrayante des larges yeux dilatés et perdus dans le vide, le contraste horrifiant du sang noir et épais coulant sans efforts de ces lèvres blêmes sur le péplum blanc pareil à un linceul I...

Tant et si bien, que toute cette prose agaça une amie de la pseudo-phtisique — oh I les amies I — jqfjX, ayant habité les mêmes loges que Sarah et vécu dans son intimité, savait à quoi s'en tenir. Elle « d^

bina le truc » auprès d'un journaliste indiscret qui colporta la chose dans son courrier des théâtres :

« La tragédienne n'était pas plus poitrinaire que lui. Seulement, elle avait subi jadis une ablation des glandes...; en un mot, une opération chirurgicale aussi intime que délicate, et pas commode à dire. Gela l'avait guérie, mais depuis, il s'était produit dans [son [organisme un phénomène, — explicable médicalement et non autrement, — phénomène dont les effets avaient de régulières intermittences trta bien réglées,

» La Barnum était bien restée la femme douze foi$ impure du poète, mais sous forme d'hémoptysies I »

Ce que le boulevard s'amusa de cette révélation, on ne peut le dire. Durant une semaine, les médecins furent sur les dents. Tous leurs clients accouraient chez eux :

— Docteur, avez- vous lu l'article de Ventre-blanc dans le Fait du jour?

— Sans doute.

— Et vraiment cette... transfusion est possible ?

— Absolument I

Sur quoi, les curieux s'en retournaient, riant au larmes.

La Barnum, jamais plus, ne vomit de sang — publie.

ou LA RECLAME SB PERFECTIONNE

Nous avons laissé la Bamum à Trieste et plongée dans la lecture du Fait du jour.

Jamais vingt-cinq lignes de prose imprimée ne lui causèrent autant de rage que rentrefllet de Ventreblanc.

— Le saligaud ! hurla-t-elle, il ne peut donc pas me faire de la réclame, sans s'occuper de mes affaires !

Puis, bien i^lue à ne plus prendre le trou du souffleur pour sa cuvette, elle ne s'occupa plus que d'Angel. ^

-—Un revenez-y I diaait^Oa fia paitail d^ ce nouvel et passager retour à ses amours and^uses.

De fait, Angel tenait la corde pour Tinstant. A

vrai dire, il aurait dû no jamais la lâcher. Au retonr (l'Amôriquc, ii avait pu espérer que sa liaison aved.J Sarah serait âternelle et que ceiie-ci le commandl-'T terait pour prendre la direction d'un théâtre donti elle serait l'Étoile. Sans le « four » qu'obtint le jeunt j premier, comédien médiocre, elle l'eût épousé eut débarquant car, alors, elle commençait à rôver ûa 1 mariage, comme représentant une fin originale et le ] seul ingénieux procédé de réclame dont elle n'eûl j pas encore u"-"

Angel &{:.,., „i"n sens, l'homme qu'il lui fallait. J D'abord, il était torns, et. Jalouse même des artisteshommes, elle ne voulait pas que son mari pût briller à ses côtés. Puis, elle l'aurai! manié à sa guîsc. Elle pouvait certes tenter de trouver nn autre époux Jj dans un autre monde, dénicher sinon une illustration, du moins une notoriété quelconque, mais sa personnalité aurait dû abdiquer dans une telh union- Elle eût été « madame Sarak ,?*** » oo « ma- « dame Sirah Rarnum X"" », tandis qu'elle enlendaH rester clle-raCrae et faire de sou mari : « Monsieur Sarah ISamuml n

Angcl tournant au ridicule par suite de ses Insuccès:, elle avait renoncé àce projet de mariage. Et cepcniJ.int avec quelle âm3 n'avait-elle pas répété en ce temps-là :

(HJ Lk a£GLAM& SB P£RF£GTIONNJS 276

— Je veux que mon fils Loris ait enfla un père I

Donc, à Trieste, comme durant toute la tournée l'ex-futur ne fut qu'un passe-temps. Il y joua les intermèdes, et si cet intérim fut plus long que les précédents, cela ne tint qu'à la plus grande durée du séjour da la caravane en cette ville et à la froideui qui régnait entre Sarali et Jack Madaly.

Notre Oriental délaissé avait accepté son abandon avec sa philosophie ordinaire. Les femmes étant les femmes, il fallait, disait-il, les prendre à leurs heures.

« Se laisser prendre par eUes » aurait été plus Juste-

D'ailleurs, « le m&le » ne chômait pas. Il avait jeté le mouchoir à Adèle Belette, — si bien que cette jolie fille succédait à Melly de toutes les façons.

On pense bien que ce n'était point là TafTaire de la Barnum. Madaly ne lui eût-il jamais été de rien, elle n'en aurait pas moins considéré ce nouvel amour de l'acteur comme une trahison et, par suite, détesté la comédienne assez osée pour se laisser aimer par lui.

Une femme se permettre de briller à ses côtés ! une femme se permettre d'avoir un succès quelconque devant ellel Jamais elle ne souffrirait pa* reille outrecuMance. Et, immédiatement,^ elle fut

toute à la Jalousie. Reconquérir Madaly devint son seul but.

Par malheur, rhetrreux artiste semblait réellement épris d'Adèle, et le sans-cœur feignit de ne pas corn, prendre le revirement qui se produisait càez notre héroïne. Bien pis, ce sultan ^té s'avisa de lui résister, quand elle en vint aux provocations directes. Piquée au vif, furieuse, elle s'entôta à vouloir ressaisir celte proie qu'un moment, capricieuse ou fatiguée, elle avait rejetée, mais qu'elle ne voulait pas pourtant, en son égoïsme, abandonner à d'autres bouches. .

Peut-être se fût-elle bornée au rôle du « chien du jardinier », si elle avait vaincu sans peine la résistance du jeune homme ; mais celui-ci continuant à refuser de se laisser ré-entamer et restant de marbre à toutes les séductions qu'elle déployait, la tragédienne en arriva à le désirer réellement. Le chien du jardinier en un mot, voyant dévorer l'objet qu'il voulait au début garder seulement, résolut d'y mordre à son tour, — ce qui était le meilleur moyen de le bien garder I

Un jour, la troupe prit part à une chasse au renard, organisée à son intention par quelques-uns de ses admirateurs du cru. Sarah fut de la partie, ses « mâles » en étant. Elle suivit en voiture les comé-

ou LA RÉCLAME SE PERFECTIONNE 277

dîens transformés en cavaliers pour la circonstance.

Or, on peut être un grand artiste et ne connaître de réquitation que ce qu'on en apprend à Montmorency. Les chasseurs le prouvèrent en tombant de cheval, les uns après les autres. Chevillett et Ghîcmann eux-mêmes vidèrent les étriers. Personne heureusement ne se fit grand mal et, clopin-clopant, chacun put regagner la ville. Madaly, en sa qualité d'Oriental, avait plus d'assiette que ses camarades, mais sa bète s'emballa et le jeta à terre à son tour. Comme ses prédécesseurs, du reste, il ne se cassa rien.

Il n'eut pas la peine de se relever : la Barnum était près de lui, l'aidant de ses faibles bras, lui prodiguant mille soins, et réellement superbe en son rôle d'ange sauveur. Avec quelle sollicitude elle le remit sur pied, le soutenant jusqu'à sa voiture, le blessé seul aurait pu le dire !

Quand il fut commodément installa dans la calèche, elle s'assit à ses côtés, lui faisant un oreiller de sa maigre poitrine, puis elle cria :

-' Cocher I à i:hôtel!

Le tr&jet était long, mais elle le trouva trop court, tant elle /'occupa.

— Mon Jack I souffrez-vous? demandait-elle, câline et douce, en baisant. le front du blessé.

— Non... cela n'est rieo, répondait Madaly. Je vous en prie, ne vous donnez ni tant de peine, ni tanl d'inquiôlude,.. Bastel j'en ai vu bien d'auires...

Elle ne le làchail poinl pour cela, le couchant à demi sur elle comme un enfant qu'on durlolle. El, elle se révéla au jeune homme sœurde chcile ir.comparable 1

A Loule force, elle voulut examiner les meurtrissureâ qu'il s'était faites dans sa chute. Elle le palpait d'un doigt léger, d'une main délicate, qui courait partout, s'arrôtant parfois pour une raolie pression :

— Est-ce là que vous souffrez? interrogeait l'infirmière, penchée si près sur son malade, que de ses cheveux, elle lui caressait le front. Est-ce là, dites?

— NonI non! faisait-ii. Je n'éprouve rien qu'une lassiludc générale que fera disparailre une nuit de repos... Rassurez-vous; je vous jure que je ne souHre pas!

Sarah insistait toujours :

— C'est que je redoute, voyez-vous, des lésions Internes I

Puis, elle continuait à palper l'heureuse victime, et le frictionnait doucement, malgré ses protestalions.

Le parfum que dégageait le corsage de la garde* malade donnait au comédien un vague mal de tâla.

ÔtJ hk KÉCLAME SE PERFECTIONKE 279

H eût payé beaucoup pour voir Adèle à la place de Sarahi La Belette avait la main plus légère encore, et roreiller qu'elle lui eût fourni, aurait clé plus capitonné! Mais allez dire cela à votre directrice !

Il fut donc contraint de se laisser faire. A présent, il avait une migraine véritable, et, dans son dos, il sentait pénétrer plus douloureusement, à chaque 4îahot de la calèche, les « petites tôles de mort > de sa compagne. Et cette sensation l'aida à rester rebelle aux caresses, rebelle à la réconciliation que mendiaient les baisers de Sarah.

L'Oriental connaissait la femme el, blasé sur ses séductions, il goûtait un méchant plaisir à la voir les multiplier inutilement. Avec cela, il se vengeait, pensait-il, du sans-gône avec lequel on ravnil remplacé à Trieste. Tenir la dragée haute à la capricieuse, serait de bonne guerre.

Aussi, se raidit -il pour subir passivement les étreintes passionnées, et la chatouilleuse auscultation dont il était l'objet. Il eut à lutter pour y réussir car la charmeuse, voulant triompher, employa toutes les arme^î- faisant plus mélodieuse la musique de sa voix, plus troublant le contact de ses lèvres plus affolante la promenade de ses doigts sur les côles endolories de l'acteur, plus chaude la flamme attirante de ses beaux yeux. Mais enfin, il réussit k se mat

LES MEMOIRES DE BABAH BARIfUM

triser, et, bien que l'atlUiide du couple enlacé eût, sur la roule, scandalisé au passage les bons paysans élonnés de « l'impudeur française >, Madaly, lorsque la calèche s'arrêta devant l'hôtel, n'avait pas cédé. Il rentrait au logis comme il en était sorti, c'est-à-^xa en simple camarade de sa directrice!

Dépeindre l'élat dans lequel cet échec mit l'actrice nous semble inutile. Suivons-la plutôt, ce soïr-là, au théâtre.

Elle arrive, ruminant son dépit, cherchant sur qui passer sa mauvaise humeur. Or, que découvre-t-elle en pénétrant dans les coulisses, au second acte?

Adèle Belette, coquettant au milieu d'une députalion du kigk life de Trieste venue pour complimenter la Barnum!

Adorableraent mise, très décolletée. Fort jolie, sa rivale abhorrée se prélasse au milieu des babiu Doirs qui la serrent de près, et ce qu'elle dit amuse très furt les membres de la dépulation, car ils rient très haut, semblant oublier le but de leur invasion dans les coulisses et prendre, on ne peut plus patiemment, le retard de l'étoile à. venir à eux ou h les recevoir.

A ce spectacle, la colère de la tragédienne ne coanatt pas de bornes. Elle fond sur le groupe stupéfait, et apostrophe vigoureusement sa pensionnaire.

ou LA RÉCLAME SE PERFECTIONNE 2S1

— Mademoiselle ! ordonna -t- elle, furibonde, faites-moi donc le plaisir de rentrer dans votre loge et de ne stationner ici que lorsque votre service vous y forcera... Ma parole d'honneur, votre façoa d'agir est indécente...

D'abord inlerloquée, la jeune femme ne tarda pas à comprendre les causes de la brusque et brutale sortie de Sarah. Furieuse d'être humiliée devant les visiteurs, elle riposta sur le même ton, et ce fut entre les deux rivales un échange d'aménités in-répétablcs.

— Oh ! là là! indécente I clamait Adèle. La piatronne qui parle de décence ! Ous qu'est mon irrigateur !

— Oui ! reprenait la Bamum hors d'elle-même, Je ne souffrirai pas plus longtemps que vous preniez mes coulisses pour un trottoir. J'ouvre mon thé&tie aux artistes et non aux filles I

Commencée sur ce ton la dispute alla loin. Les Triestois s'amusèrent autrement que s'ils étaient restés dans la salle I

A la fin, la directrice qui, depuis son voyage en Amérique, s'ingurgitait force alcool, et qui, ce soirlii, dans sa mauvaise humeur, avait bu à dix heures la dose qu'elle absorbait d'ordinaire seulement i minuit, descendit aux plus ignobles injures.

Ella Belette n'y Icnant plus, s'emballanl dii^cidément. se crul au lavoir. D'une main rapide, elle reïeva sa robe et ses jupons, tourna le dos à la Iragéflîenne et, tout en appliquant une sonore claque sur sa propre chair, elle cria :

— ... Fille... soit I mais la... fille vous.... embiMe I A ces mois et à ce'geste, Sarah suffoqua, et ce fut

d'une voix étranglée qu'elle signifia son congé à l'insolente. De ce soir-li, Adèle ne faisait plus partie de la troupe...

Mais sa rivale, sans la laisser achever, avait disparu. Elle était, en deux sauts, dans la loge de .Madaly à qui elle raconta tout. L'Oriental que sa chute BTait rondu plus flegmatique que jamais, ne s'élonna pas. et remit toute Ciplicalion à la fin du spectacle. Mais, le rideau baissé, la scène recommença entre l'étoile et son ennemie. Et le comédien dut y prendre part, un peu malgré lui.

— Comprends-tu 7 lui dit Adèle, en le bappant tu passage, comprends-tu cette canaille-là ? Je lui demande de régler mon ^compte pour que je parte. et au lieu de m'allonger mes mille francs, elle me donne quinze louis eoTetoppés dans une facture ac-

..(piittée de sept cents francs, la note de la couLurièn foi m'a tait ma robe du deuxième acte I Mais, q^. âeD...)}ai)e compte pas ea 1 ce n'est pas une robe

ou LA RECLAME SE PERFECTIONNE 283

pour mon usage personnel, c'est une robe de théâtre exigée par mon rôle ! C'est un accessoire I

Et la Belette, enchantée au fond de faire intervenir Madaly, criait plus fort.

Le fait était vrai. Même au cours de sa rage jalouse, Sarah restait juive, et tout en se débarrassant de sa rivale, elle songeait à ses intérêts. A sa devise : « malgré tout », elle eût pu ajouter : « ... ne rien perdre » !

L'arrivée de l'homme qui causait cet « attrapage » n'était pas pour la calmer. L'acteur fut donc accueilli, à son tour, par une bordée d'injures. Il n'était plus « son bon Jack » de l'après-midi, mais bien un « crétin », un « idiot » — pour ne citer que les moins maritimes des épithètes dont la tragédienne rhabilla.

Il laissa passer l'orage sans répondre, et l'air impassible, il emmena sa maîtresse.

Seulement, le lendemain matin, quand la Barnum le fit appeler, elle apprît que le « beau mâle », s'étant fait régler son compte, avait levé l'ancre en même temps qu'Adèle. Tous deux avaient mis le cap on ne savait sur quel pays.

Du coup, elle devînt folle. Comment ! non conjtont de la tromper et de résister à ses coquetteries»

non content de braver sa colère, il s'en allait? Le monstre'....

VA le caprice d'amonr-prnprc, la jalousie de Siirali se diaiiRèrcnt en un désir foii, en une nbsolue toquade.

CeiAchequi la Fuyait, elle le niminerail ; Oui, mais par quel moyen? Elle était prôlo b. loul, mais encore I qu'invenleraîl-elle ?

Elle se comprima le front, voulant Taire jaillir une idée.

Les lettres ï Elles arriveraient trop lard ! et où les adresser?

Courir après lui ÎDansquelle direction? Puis, Macaronistadt était inondé d'afllches annonçant la venue de sa troupe. Que ferait-elle de ses . r.iates ?

Non) ni l'un ni l'autre de ces mo^eas ne M convenait. D'abord, elle voulait se venger tout en le ramenanll...Maîs alors?...

Tout h coup, l'idée poursuivie surgit en elle. Elle tenait le truc tant cherché.

Aussitôt, elle se pend aux cordons de sonnette.

— Vite 1 vite I On m'a voléel... Appelez tout da suite le'mEdtre de l'hdtel...

Les gardons se prôclpiteut, la maison est, en un (din d'œil, seoi dessus dessous, et le patron, gui fait

ou LA RÉCLAME SE PERFECTIONNE 285

la grasse matinée, s'habille en hâte pour courir chez rétoile.

— Monsieur I lui dit la comédienne, on m'a volée i

— Comment I on vous a volée? fait l'homme en se frottant les yeux.

— Oui, monsieur. Hier soir, en allant au théâtre j'ai mis dix sept mille francs dans ce tiroir de commode, et, ce matin, je ne les retrouve plus I

L'IUyrien est au désespoir. Cependant, il reprend son sang-froid, fait fermer les portes et venir tous les garçons. Sarah ne veut pas qu'on les interroge.

— Ce ne sont pas eux que je soupçonne, s'écrîe-telle, mais un de mes compagnons, M. Madaly, qui est parti cette nuit avec mademoiselle Belette^..

Toutefois, le brave hôtelier 8^ i^f^i^ h croire que deux« artistes », que deux âe eeft « aimables Français », que « cette jolie mademoiselle Adèle » et que « ce si gracieux M. Madaly » soient vraiment les coupables. Il s'entête à interiQger son personnel. Et la Barnum tape du pied, s*impatiente. Grâce à tous ces retards, le fugitif aura le iemfs de franchir la frontière avant qu'on ait faitjouer]^»^ télégraphe.

Oh l la joie de voir le traître, qu'en» adore à présent, ramené entre deux gendarmes, cette Joie après laquelle elle halète, nekigoûtera-t-elle pas ? Ce serait si beau, si bon, de l'awir là, h sa merci, humili^ et

Sg6 LES MEMOIRES DE SARAU ISARKUU

misérable, et d'aller Iq trouver en sa prison, et aprËs le baiser dont elle a soif, de lui dire :

~ Sors 1 tues libre... Viens m'aimer : il csl re- Irotivé cet aident que des méchants t'accusaient d'avoir pris..

Et puis, le soir, dans la douceur lasse qui suit les premières caresses, dans cette ombre discrètement exquise des rideaux bien tirés, que bleuté et rose, au seuil de l'alcôve.la lueur d'une veilleuse lointaine qui fait Sarah pareille aus autres ferames, quelle ]oie de lui avouer la supercberie à laquelle ils doivent leur bonheur 1

Enfin! cet imbécile d'Illyricn a lerminé son eiKS quôto; ses garçons sont innocents, cl le pauvre amft-9 leur de théâtre et d'artistes, le cœur gros de désil-l lusion, se décide à courir chez les autorités et aa ' télégraphe.

Dans toutes les directions, on a lancé le signalement des fugitifs, du fugitif surtout, car elle n'i dénoncé que lui pour qu'on le lui ramène seul Hélas 1 le Jour et la nuit se passent sans qu'elle apprenne son arrestation. ^

Le lendemain, le lieutenant de police l'infonne que Madaly a été reconnu à la frontière française, mais que l'ordre d'arreslalion y est arrivé après son passage. Il a eu le temps de gagner MonteQore, rt

ou LA RËCLAME SE P£RF£CTIONNJi 387

rillyrie n'a point de traité d'extradtticn avec cetèe petite principauté.

Prudente malgré tout, l'actrice répond au fonctionnaire que cela tombe à merveille et que l'argent, serré ailleurs par une femme de chambre qui rentre à rinstant, vient d'être découvert. Puis, une fois seule, elle trouve dans son désespoir d'inédits jurons.

Si cela ne la soulage point, cela du moins surrexcite encore, si possible, son désir de réussir et son affolement orgueilleux. Vite au télégraphe :

M, Madalj/f artiste dramatique, à Monte flore, principauté de Monte flore.

Revenez de suite. Il le faut/

Sarah Barnum.

Les heures s'écoulent : pas de réponse I Elle jure encore et envoie cette autre dépêche :

M. Madalyj artiste dramatique, à Monteflore.

Reviens, Jack, je Ven supplie...

Sarah.

Pas de réponse. Un second jour s'écoule. La Bar num ne jure plus qu'entre ses dents. Elle a la voix

caesée mais elle peut écrire encore et elle griffoni» ce troisième télégramme :

Madaly, à Montefiore.

Oh ! par grâce, reviens I i

Sakaù. '

Rlenl rienl toujours rien 1 Elle ne jure plus dn loul, la pauvre délaissée. Elle reste anéantie sur SOB divan. A-t-onjainais vu pareil aïronti Comme ella désespère el songe à faire ses malles pour couilf après l'ingrat, un télégramme arrive enfiu.

Oh! le béni petit papier bleui Gomme elle l'enh brasserait, — si elle était moins pressée de le lire.

Et elle liL :

Madame Sarak Bamum à Trieste.

Revenir I Pourquoi faire?

Jack Madalt.

— Pourquoi faire I crie-t-elle en froissant la dépêche. Pourquoi faire?... Il le demandel I!... Vitel EBa bonne Girard ! mets tes jambes à ton cou, mon p'tit dam, et porte-moi ça an bureau...

Madaly à Montefiore.

Pourquoi? Parce que je t'adore/

Saeas.

ou LA RECLAMB SB PERFECTIONNE

Et ces mots expédiés, elle attend, palpitante. Deuxième papier bleu. Ses mains tremblent en rouvrant :

Sarah Barnum, Trieste Trop tard : tant pis!

Jack.

En route encore, P'titdam I Sarah ne renonce point à la partie. Témoin cette nouvelle expédition :

Madaiy, Montefiore.

Reviens f ou je me tuel

Sarah.

Celte fois, Madaly se sentit fléchir. Il répondit:

Saroh Barnum, Trieste.

Je dnmande sursis. Impossible revenir. Perdu. OH jeu. Ai besoin de 3,000 francs.

Jack.

— EnÈDî cria la tragédienne victorieuse. Enflnl ça y est!

Et rndiense, elle envoya les trois mille francs.

Il ne IbI MStait ^kn mointeMat qu'à attoidiib qa*à tMT k tcnp* de ton ndeui, jiuqa'à TanMi

de Iliommc adoré. Car, par un phénomène pflfchtloglque, curieux, mais forl ordinaire chez notre liérolne, elle odoraH tout ce qu^elle ne possédait paii tout ce qui lui coulait quelques efforts à conquérir. Hadniy élanl entré dans la catégorie des choses um iiniii^Ilitlcinent tangibles, elle en deyait fiitalenMBt ^eslr à le désirer paâsionnémoit. Or» Je dlslr ÉUlt la seule focoie d'aduration dont elle fût ^-^p»Mft.

Seulement, on ne sort pas de HonteOore ansri vite quon y entre, et le cher Jack y séjourna vingtquatre heures encore après réception de son vieliqne.

Ën&D« le fùgitil arrive à Hacaronistadt où, de Triestc, l'arlisle voyugcuse a transporté sa tente et ses rcprèsculations. Il court à Thâlel de Téloile, en sorlanl de la gare, et pris, lui aussi, d'un regain de désirs, il bouscule le garçon qui veut au rnoin^ lannoficcr. Il demande à voir et à voir tout de suite, son excentrique maîtresse. Il est quatre heures du malin, qu'importe? N'est-il pas attendu? Et qu'a-t-il besoin qu'on prévienne la Barnum?

Le Tollà par les escaliers qu*il grimpe quatre i quatre. Il entre dans le salon, le traverse, trouve une norle. la pousse. bonheur ! Il est dans Sa chambrs.

ou LiL KBfif.AMK m FSRrBOnOUNB

n recoimalt sar la taUe les mêmes ol^ets^qu'^eAi traîne partout avec elle et gui lui sont familierg.*. Encore un pas et il soulèvera les courtines 4n fit d'où, dans la p&Ieur de la pointe d'aube qui étaiipl la clarté mourante de la lampe, une omhre yd^fpm tombe, gui noie iouL..

Le pas est fait. Comme ilva la surprendrei ComOM elle dort I Doucement, il soulève les rideaux. Gaiotsant, il se penche... Tout à coup, il recule, pile, te dents serrées :

Sarah n'est pas seule I A côté d'elle, Aogel reifùm^ et, sur l'oreiller commun, leurs deux iètes se timchent, frémissantes de ronQemenls pareils, mais gai chantent h contretemps I

— Sarahl... bégaie le jeune homme.

A sa voix, elle s'éveille — et lui sourit. Son saqgfroid ne la quitte point, et tout en sautant en bas du lit, tout en passant un peignoir, elle bâtit son plan. C'est l'affaire d'une seconde.

Maintenant, elle est pendue au cou de l'ami pctdigue et sa voix devient plus câline à lui x^huchote à l'oreille. 11 la repousse, montre le lit, mais elle lui sourit encore : son parti est bien arrêté.

— Et bien guoi?... Angel?... mais ce Bont mm adieux! Je n'ai pas voulu m'en cacher. J'aurais {mi

obéir à la banalité depréjugés que nous sommes trop intelligenls pour partager l'un et l'autre, j'aurais pu le dissimuler cett« dernière entrevue, puisque, d'heure en heure, j'attendais ton retour. Mais J'ai justement voulu que tu en sois lëmoin pour bien te prouver ma coniiance, ma franchise et pouvoir U élire : A. présent, chéri, c'est Uni et nous serons pour toujours ensemble tous les deux. Car, c'est décidé, nous nous marions !

Il la regarda sans montrer sa surprise, toujours fataliste, et toujours résigné. Mais il le sentait bien, Sarah ne mentait point : elle était bel et bien décidée k cette nnion.

Cela l'avait prise les jours précédents. En réSéchissantà sa situation, ses rêves anciens de conyiinjo l'«T«ienl ressaisie. Puisqu'elle était toquée décidé' ment de « son Jade », il Tallait au moins utiliser cette loqnade. Un mariage serait une réclame neuve, et, partant, tapageuse. De plus, le susdit Jack était l'homme qui, comme mari, lui convenait le mieux, usez talentueux pour être remarqué et pour lui servir, pas assez cependant, croyait-elle, pour jamais pouvoir, en tant qu'artiste, éveiller son incurable Jalousie. Et quel père il serait pour Loris I Cependant Angel s'était réveillé.

ou LA RSOLÀMË 8B PERFECTIONNE 293

— Tiens, dit Sarah, en le montrant à Hadaly, ta vas voir comme Je vais m'en débarrasser!

L'acteur devant les clartés matinales se frottait les yeux. En découvrant son rival, une rougeur lui monta aux pommettes, mais il ne se troubla pas, en. homme gui connaissait trop la Barnum pour être étonné de quoi que ce fût de sa part. Il se leva sans h&te, s'habilla de môme et tendit la main à son camarade. Pendant ce temps, sur un coin de la table, la dame de céans griffonnait quelques mots.

— Mon cher ami, dit-elle en se levant et en tendant à Angel le papier qu'elle venait de couvrir de pattes de mouche, vous pouvez më faire vos adieux. Dès maintenant vous êtes libre. Yotre traité avait encore six mois à courir, mais, sur le vu de ce bon, Chevillett va vous payer tous vos appointements à échoir.

Angel sans l'ombre d'émotion la remercia, fit ses eompliments aux nouveaux époux et disparut. Une heure après, Chevillett lui ayant remis le montant de ses six mois, il se rendit à la gare et prit le premier train, enchanté d'avoir fait une bonne affaire.

Restés smils, les nouveaux conjoints causèrent. Où et comment se marier? Sarah connaissait *3retna Green : elle proposa TAngleterre. Encore fallait-il en finir avec les engagements pris. Et on décida de brû-

SM LE6 HEMOmsS iH HABAH BAMTUH

1er les élappà restant à accomplir en Illyde, -en môme temps qu'on forait reculer la date des repré- ^scnliiUoDS que la troupe devait donner à Moûteflore, Grâce à ces divers changcmoiils, le couple eut devant lui, quelques jours : i! en profita pour s'embarquer et fller vers les bords de la Tamise. Une simple promenade pour de tels voyageurs 1

Tandis que les deux ramiers improvisés pouconlaient dans leur coupé-lit sur la rouie de Calais, U troupe gagnait sans se presser la station baloéaire où elle devait attendre le retour de sa directrice. Or, celle-ci, en faisant repousser la date de ses représentations à MonteDore, avait oublié que son cbat Lérin, le doux peintre, et que son ûts i-oxis l'y attendraient au jour primitivement ûxé par elle. J

Fàcbeux oubli I

La troupe, qui remplace l'antique cbariot de Thespis par les plus nooelleut j/ee^Hnfetiesplus rapides paquebots, s'embarque sur un petit vapeur qui cte Macaronîstadt va à MoateSore en desservant toutes les petites villes de la cdte. C'est ainsi qu'elle s'arréle k Libreville, principale escale du trajet. Mais qu'j découvre-t-elle ?

L'irin escortant Loris, — ou, si on préfère, Lérin escorté de Loris 1

Tous deux avaient perdu paUonoe. Pourquoi Sa-

ou Ul iREGLAUE £E PERFECTIONNE 1^

rah s'éierDlsaii-elle en Illyria ? Et las de se poser inutilement cette question Tun à l'autre, ils s'étaient embarqués pour Macaronistadt. Leur steamer allait en sens inverse de celui des comédiens, mais le hasard avait voulu que les deux bateaux relâchassent en même temps au même point.

— Sarah? où est Sarah? crient-ils, stupéfaits de ne pas apercevoir notre héroïne au milieu de ses compagnons.

On se regarde en riant en dedans, mais on ne suit que dire. Chicmann est très gêné et répond que « la directrice est en voyage. » Loris alors se fSIcbe, exige une explication, Yeni savoir à tout prix. Pendant ce temps, Lérin prend à part les voyageurs ei les fait causer. Bientôt, la vérité lui est dévoilée.

Mariée I elle est mariée à cette heure I rage I^ désespoir ! et sans le lui dire encore, à lui dont jadis elle a rompu les fiançailles ï et avec Madaly I CTest trop fort I

Sur quoi, il dessille les yeux de son Jeune compagnon et lui souffle sa colère et son dépit.

L'éphèbe bondit.

— Ah I c'est ainsi I s'écria4-il. fih.bien, tu vas voir, na I A moi, ma bonne plume de Tolède J

Et le jeune boudiaé décrit à samère une fulminante

épttre, dont voici, mais avec l'orthographe en pins, tes première lignes :

« SJaman,

» Je ne veux plus manger le pain de la honte : ji ê veux vivre de mon travail.., »

Naturellement, cette lettre fbt communiquée aux journaux. Bon chien chasse de race. Dans la famille des Barnum, on ne pouvait prendre une cuillerée d'huile de ricin sans faire part de l'événement à la presse et au public.

Donc, les journaux enregistrèrent la flère rupture du fils et de la mère. Le jeune Barnum, annonçèrent-ils, se dispose à partir pour l'Afrique. Hs l'en félicité rent, du reste.

Mais pour attendre le premier paquebot, le bon jeune homme qui, rebroussant chemin, avait suivi la troupe h Monteflore, se livra aux douceurs de la roulette, et, peu après, un nouvel échantillon de sa prose voyageait dans les wagons-poste de la France et du Royaume-Uni :

« Chhre petite maman ^

9 Si les charmes de ton conjungo te laissent quel- • ques loisirs, tu serais bien gentille de penser à ton

ou LA RECLAME SB PERFECTIONNE 297

» pauvre Loris ^ qui, complètement décavé moisit à » Mohtefiore et s^embête à crever, faute de cent » louis,.,

La Barnum envoya les fonds. Elle était trop heureuse pour tenir rancune au cher enfant. Son mariage, en effet, avait eu le résultat souhaité. Jamais encore on n'avait autant parlé d'elle. Un débordement de réclame à rendre folle toute autre artiste. -^ Tapage, scandale : tout y était.

Dans la Joie, elle prit son union au sérieux et entra dans la peau de son rôle, — une fois de plus. « Mon mari », parci... « Mon mari » par là. Elle en avait plein la bouche.

Madaly fut contraint de Jouer sa partie, de poser pour répoux modèle. Il faut de Tordre dans une maison, répétait la tragédienne et elle exigea que le chef de la communauté exerçât réellement ses fonctions, — devant le monde surtout. Jack se laissa faire, comme toujours. Quand on revint d'Angleterre, quand, après les représentations de Monteflore, sa femme réintégra son hôtel de l'avenue Monceau, il tint les clefs de la caisse. Et le mot caisse n'a ici rien de métaphorique, Sarah ayant trouvé dans ses incessantes tournées la fortune que lui avaient refusée ses amours. Ce qui ne rempèchait

29S ISS HSMOIRES IHB SâRAH BABNUM

point, de se trouter décavée à œriaines heures. Le coulage demeurait le même et ce coffre-fort qo'dla remplissait incessamment fuyait toujours. Elle se^ mit retombée à la dèche, en restant huit jours sans jouer. Son mari était trop oriental pour cssap même de mettre en la maison cet ordre dont ëk lui avait affirmé la nécessité. II fat. un int^iâal honoraire, mais, devant les visiteurs, elle affectait de prendre ses ordres. H devait, eux présents, lég\ T les dépenses, faire le comptable. G*est à loi qoe s'adressaient les domestiques :

— Monsieur veut-il solder la note du coiffeur T...

— Monsieur a-l-il l'inlcntion de payer la note di Loucher?... .•

Cette mise en scène, cette déférence étalée, tout ce mnnè^e, avaient imposé le mari à ceux des familiers (\it l'hôtel qui n'avaient pas encore déserté. Maintenant, il fallait l'imposer à Paris. Et elle y tenait, l'élrangelé de son rôle donnant un renouveau à sa passion pour Jack.

Une matinée h bénéfice fournit à propos l'occasioii do tenter la partie. Les deux époux y concaurureni et ce fut une première uniq:ie, un sp:^ctacle à sensalion. Madaly jouant pour la première fois à Paris et devant une salle djnt il devinait la muette antipilhie ne parut pas san-^ émolion sur la scène, maii

ou LA fiÊCLAMJB SE PEBFECTIOMNE 299^

il se rcmil vile, et dès le deuxième acte, son succès se dessina pour devenir éclatant au quatrième. On jouall ï Amant de cœur.

La Darnum, par contre, fut moins applaudie. Elle étail 1res nerveuse et avait do plus oublié le flacon de ^tttqu*elle portait toujours sur elle/ d*habitude, au théâtre. Généralement, on la trouva inférieure à elle-même.

Toutefois, cette représentation n*eut pas les résultats qu*en attendait son instigatrice. Elle n^avait rien imposé du tout, et, punie par où elle avait péché, elle commença à soufErir de cette réclame à outrance qu'elle avait si bien organisée.

Elle avait ouvert la porte de son alcôve : les reporters y firent pénétrer la foule.

Elle avait mis sa vie dans la rue : la rue entra dans sa vie.

Elle s'était déshabillée publiquement : chacun voulut copnattre ses dessous.

Elle avait voulu qu'on parl&t d'elle : on en parla trop I

Paris, impunément agacé pendant des années, commençait à se venger. Et sa veogeance fut gouailleuse Sarali s'était donnée à lui : il la pHt et la garda, la disséquant 4vec des rires* fitte était sa chose, sa poupée : il s'en amusa^ ci à roccasion lui ouvrit le

ventre pour voir do que! son elle était bourrée. H plus tard, lorsque, trouvant par trop cuisanla la pafalîciLé achcl'ie à ce prix, madame Madaly voulut ss regimber, la voix d':: peuple, qui est la voix de Diea, lui répondit:

« Dent pourdcnti œil pourœil ! Le droit commun pour toi n'ctiste plus, et ni comme femrae, ni comme mère, ni comms ûpouse, ni comme artiste, lu ne pourras pas protester, car toi-même, 6 pauvre névrosée, tu as abattu ton raarGuilloutet pour nousea jeter les moellons à la tête 1 »

IjG malheur fut qu'eu afflcliant « son Jack», la Barnum, n'écoppa point seule. Le comédien, malgré ses promesses de talent, subit toutes les conséquences do sa fausse situation.

Le jour de son grand succès dans le quatrième acte de VAmant de cœur, de Chesnel, l'ancien directeur du Parthénon, accroclia le grelot que les caricaturistes et les chroniqueurs devaient faire tintera longtemps.

— Bravo I bravo 1 criait-il dans les coulisses. Il va bien. La tête est déjà sortie : attendons le reste.

Il y eut mieux. D'autres encore que Jack « écoppèrent » par contre-coup. Le boulevard s'impalientant de cette réclame à outrance qui le tympanisait, un Journaliste se Ût son porte-voix, son écho. Seula-

ou LA RÉCLAldB SB PERFECTIONNE 901

ment il décupla ce qu'il avait entendu, fit du murmure un orage et faussa lé sentiment qu'il prétendait exprimer. Cet écrivain, petit poseur qui*jouail

au pamphlétaire et poussait l'outrecuidance jusqu'à se croire un Rochefort, — ce qui le fit baptiser Hochefaible par Sébastien RoU, — s'avisa de publier sur les gens de théâtre un article aussi sot que fielleux. Le prudent personnage n osant désigner personne s'en prenait à tout le monde.

La chose fit grand tapage. Les comédiens s'assemblèrent et, comme de grands enfants, après avoir résolu de châtier Tinsolent, se bornèrent à dos motions. Le plumitif en question ne méritait pourtant pas qu'on s'occupât ainsi de ses tartines.

Cependant, laBarnum avait sauté en l'air en lisant l'article.

Brandissant le numéro du journal, elle courut à la chambre de son mari :

— Jack I mon ami... on nous insulte !...

Jack, qui se rasait, demeura impassible.

— Tu vas te battre avec ce misérable journali^lç... Tiens, lis I. .

Malady lut le pseudo-pamphlet et haussa les épaules.

— Bah î fit-il simplement.

Alors la tragédienne « s'emballa ». L'indifférenco

de son époux l'indigaait. Commeot I on ïRsullattn corporalioD et il ne bronchait point I

— Mais, ma chère amie, répétait l'acteur, je n'ii pas qualité pour défendre la corporulion, mof qol viens seuleraeol d'y enlrerl

ProlesLalion inutile. Dahord. Surah voulait ^J^ puis longtemps que son mari se-balLtl el cela rcnr* geaiLde lui voir négliger une pareille occasion de tenter la " réclame nu duel », tout en se posant. El. furieuse de ne pouvoir le décider, elle arpentait U pièce en jurant.

— Eh bien 1 s'écria-t-elle, à ia fin. puisque les hommes sont assez lârches pour se laisser iralocr ainsi dans la boue, c'est une faible femme, c'est m«lméme qui vengerai leur honneur! Où e^t-il ce ulifl pamphlétaire?...

Dans le vide, elle s'excrimait, pourrcadant un aéversaire imaginaire, mais soudain, ses bras rt-toinbant, elle demeura immobile, pareille à une statue de la Douleur :

— NoD, dit-elle, c'est impossible : je suis mère! A ce moment, notre ancienne connnissaoceArtbur

Simon entra.

— Qu'y a-t-il donc î demanda-t-il tout de suite. On vous entend cri^r depuis la rus!...

On le mit au courant. Alors il s'csclaiïa de rire.

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