PRÉFACE
le mot méchant et d'emporter le morceau. Laissez les dire : le public rira, et peut-être, pour ne pas se ridiculiser, les victimes même riront-elles comme rient les maris philosophes. iJ^ailleurs, sous le règne du revolver, quant on est aussi « mal embouché » dans la rue, dans les salons, dans la presse qu'à la Chambre^ lorsque la formule : « Casser la figure » entre dans la langue et Facte qu*elle désigne dans les mœurs^ l^esprit a tous les droits, y compris celui de prendre sa revanche.
Le ciel me garde de mépriser F esprit : il console autant qu'il repose, et parfois il nous venge. Puis, c'est le grand levier, la grande force. Votre ami Boche fort n'eût pas démoli F Empire s'il n'avait pas été V esprit fait homme, et je sais un maréchal de France que les partis n'eussent peut-être pas renversé du pouvoir, st tous les gens spirituels de ce temps, votre autre ann Aurélien Scholl en tête, ne l'avaient pas lardé d épigrammes qui désopileront nos neveux et que chacun redira encore, qiuznd seuls les gens de l'Institut sauront ce qu'était le septennat I A'"^ L'esprit? mais il rend vivante notre histoire, et le jour est proche ou, les Duruy se faisant anecdotiques, . au b'eu de farcir la tête des « jeunes élèves » de dates inutiles, on leur enseignera la chronologie avec les hans mots des sauveraira €t des chefs d Etat . Louis X \ ill
PRépAcai XI
sera plus populaire dans les classes que M. Grépy : voilà tout.
Au surplus, ce système est en vigueur déjà pour Fantiquité. Nos bacheliers n*ont retenu des hommes illustres de PluUirque que leurs traits mordants. Plus loin encore dans le passif nous retrouvons les brocards dont les fabule^ix héros du siège de Troie acctieillaient ce grand cocu de Ménéltzs. Tel passage d'Homère est aussi K grassouillet » qu'un conte d^ Armand Silvestre, et ce n'est yas Thucydide, ce Thiers, que nous reliéons: c'est Aristophane, ce Labiche /Je ne me rappelle point, et vous non plus, chère madame, à quelle époque entra Brennus dans Rome, mais je sais fort bien que ce gaillard, en tirant par leur barbe les sénateurs d*alors cramponnés à leurs sièges, y fit des mots dont ses patitS'fils, gaulois mais également irrévérencieux, taquinent les sénateurs d'aujourd'hui, non moins cramponnée du reste. Il est vrai encore, que nous ne tirons point nos pères conscrits par leur barbe, mais c*est peut-être parce qu ils n'en ont plus.
Et ne me reprochez pas cette parenthèse. Elle a sa petite utilité, — mais pas pour vous, peut-être, — nos vétérans^ semblant volontiers croire que nous, les « jeunes, » nous tenons en piètre estime et l'esprit et les gens spirituels. Les naturalistes s'ils commettaient cette bévue seraient indignes de leur nom^ l'esprit
Zn PRÊPACS
n-r-^ iBi^wi ■! ■■■■!■■ ■■
étant en France un produit du terroir^ une fleur natu- *^lle, Cen*esl pas ce jardinier verveuxdunom d^ Henry Céard qui me démentira.
Maintenant, — pour revenir à ces Mémoires de Sarah Barnum dont le ton de belle humeur m'a mis en joie et dont je savoure à l'avance la tapageuse explo^ mn, — est-ce être suffisamment juste que de les déclarer spirituels et amusants ? Je ne le crois pas. Il y a dans ces trois cents pages plus que de la gaieté, i>lus que de CespHt : fy découvre une ttès réelle et très fine observation. Tels portraits de votre héroïne sont merveilleux de vu et de rendu. Peu de romanciers les eussent aussi bien réussis. Vous n'avez pas prétendu faire œuvre dart, mais les artistes trouveront dans votre œuvre une mine de documents.
J'ai lâché le grand mot^ et je le maintiens. Out, votre volume est documentaire.
Notre grand Ed. de Concourt, dans sa préface de La Fauslin, préconise l'appel aux « souvenirs vivants » pour les «études psychologiques et physiologiques » sur la femme. « Je trouve, dit-il, que les livres écrits sur les femmes par des hommes manquent, manquent., de la collaboration féminine... » Et, il demande à ses lectrices de lui révéler par d'anonymes confidences « toute l'inconnue féminilité du tréfond de la femme^ que les maris et même les amants passent leur vie à
PRÉFACE Xin
ignorer », Le maître^ en un motf veut faire pour ses héroïnes contemporaines, ce qu*on fait avant d'écrire un livre sur une femme du passé, « un appel à tous les détenteurs de la vie de cette femme, à tous les .posses- S'iurs de petits morceaux de papier, oh se trouve raconté un peu de V histoire de l'âme de la morte ».
Vous aviez lu cette préface d'Edmond de Concourt et vous avez voulu lui apporter les « documents humains » demandés. C'est encore de l'esprit cela, car si votre livre devra le succès à sa verve amusante, il devra de rester à son côté d analyse et de constatortion.
Ne vous méprenez pas, d'ailleurs, à ces deux mots, f entends simplement dire que vous avez travaillé d'après nature et sans rien abandonner à la fantaisie. Vous avez simplement saupoudré de votre esprit et allégé par ^otre rire des procès-verbaux de choses vues, lues ou entendues. Que vous ayez écouté vos souvenirs, fouillé vos tiroirs pleins de lettres, ou interrogé des témoins oculaires : vous avez fait vrai. Cest énorme de courage, et, comme art, cela me semble d'une supérieure méthode, A présent, laissez dire les sots qui, pouvant se régaler tout d'une haleine, vont à chaque page « plafonner » à l'instar de votre Sarah, et l'œil avec le nez aux corniches, chercha* à mettre un nom sur le WèOsque de vos pantins et sur celui de l'héroïne. Artiste
Jusqu'au bout, vota avez pris, çà et là et à Pierre et i Paulf de quoi bitir vo$ penonnages. Seulement, /îitnttiarisie de longue date avec leur milieu, et connaissant, Jusqu'aux replis les plus secrets de leur carcasse. Us Adam, voire les Eve, dont vous soustrayiez les côtes pour enfanter des héros qui les rappelassent sans être tout à fait leurs sosies, vous avez créé des bonskomi ressemblants. Ce dont Je vous félicite.
Votre Sarah c'est une, deux, trots, cinq et dix Sarah que nous avons connues — trop connues. Mais qu'importe, puisque vous aous la campez si bien qu'on la croit voir vivre ? Elle fait songer à la fois à dix étoiles et non à une seule, c'est vrai, mais on ne vous demandait point une photographie, et Je ne vous chicanerais pas là-dessus, puisquen empruntant un trait ou un geste à chacune de nos célébrités actuelles, vous avez, comme nous le souhaitions, synthétisé et pourtraicturi, non mademoiselle X... ou madame Z... mais /'Ëlolle, généralité sociale, psychique et physiologique, telle que la font nos mœurs, nos goûts, notr»^ réclame. Donc, bravo et mercil t
H ne me reste plus qu'à wtus prémunir contre les ripostés, évidemment bêtes, des modèles divers qui vous ont servi. Laisses les gant dont vous avez chatouillé les marisus avec les harh's dt votre plume, h--nndir furimt- Itur mouchoir, et travailles enco<
être ^^-
PHÉFACB XT
qu*étant, femme, comédienne et spirituellet voiu iovex observer et rendre^ donnex-noiu d^autres livres^ d^autres documenté.
Cest la grâce que je uous iouhaite, en vous (un^ rant, chère Madame^ de ma respeetueiue et reeonnaiêsanté amitié.
Paul Bonnbtain.
Parli, «i oo^wiii>rt 1883
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DR
Il n7 avait que quatre apprentis au milieu du rassemblement, mais il est juste d'ajouter qu'ils avaient seulement deux gardes municipaux à admirer.
Or, il n'est pas besoin d'être très vieux Parisien pour savoir que dans les concours de populaire, fruits de la badauderie urbaine, le nombre des apprentis, noyau et âme des groupes, se trouve en proportion directe avec celui des porte-uniformes massés le long des trottoirs I
Les apprentis étaient des garçonnets employés à l'imprimerie Chaix, sise dans le ^siaiiiage ; des petits
2 LES MÉMOIRES DE Si#lAH BÂRNUM
bonshommes délurés et \icieux. Les gardes municipaux étaient, comme à l'ordinaire, de beaux grands gaillards, impassiblement sérieux, culottés de blanc, bottés de cuir luisant, très roides, et superbes avec le pourpre des pans retroussés de leur tunique, leurs gants à la Grispin, leur latte étincelante, et rirradiement de leur casque...
Apprentis et cavaliers, en cette belle journée d'été de Tan 1862, stationnaient devant le Comptoir d*Escompte, pour le plus grand étonnement des bourgeois étrangers à cette partie du 9* arrondissement.
A côté d'eux, rangés la long de la façade sud du Conservatoire, une demi-douzaine de coupés de maître et une vingtaine de fiacres s'étendaient à la queue-leu-leu, Jusqu'à la rue Richer.
Car, c'était jour du concours annuel de cotnédie, dans le Temple musical et dramatique, où, sous la direction d'un compositeur quelconque, trois cents jeunes pupilles de l'art et des deux sexes viennent, dix mois sur douze, demander, à des professeurs en renom, les moyens d'arriver à la gloire ou à la maison Dubois I
Jour de concours, c'est-à-dire jour de branle-bas. La vieille école gouvernementale était révolutionnée et les quatre voies qui l'encerclent : faubourg Poissonnière, rues Bergère, du Conservatoire, Sainte-
Cécile, prenaient elles-mêmes un air d'animation extraordinaire. Mais c'était dans la grande cour de rétablissement que régnait le plus vif remue-méuage*
Piétinant le sable Jaune, courant sous les arcades, s'appelant, se rassemblant, les familles des concurrents et des concurrentes mettaient, entre les moellons vulgaires et tristes, un tapage joyeux de ruche. Le gros de la foule et le maximum de bruit encadraient la petite porte menant à la salle de concours. On attendait la sortie.
Brusquement, il y eut un remous, un « Âh I » général, et, de l'étroite ouverture, on vit surgir Son Exe. le Ministre des Beaux-Arts escorté du Directeur de la maison, puis une J)aQde de hauts fonctionnaires, de critiques et de vieillards, ni journalistes, ni fonctionnaires, mais habitués des premières et fanatiques de ces petites fêtes. Tout ce monde se dirigea vers la grille et s'empila dans les coupés. Les gardes municipaux, toujours impassibles, remirent aussitôt leur latte au fourreau et, dès que la voiture ministérielle s'ébranla, s^éloignèrent avec un grand frucab. ^
A présent, les apprentis ricanaient plus fort, les passants s'arrêtaient plus nombreux et les cochers de flacre, remorquant leurs haridelles, s'approchaient, multipliant leurs offres dans le brouhaha
des conversations. Car, on ne s'entendait plus. La cour, trop petite, crevait à l'entassement croissant des gens venant de la salle. Le désordre grandissait, traversé de rires clairs et de babillages féminins dont les notes aiguës crépitaient. Des smalas se tassaient, jouant des coudes, dans le confus ramassis des robes sombres et des chapeaux chargés de fleurs, tirant l'œil. Les familles qui sortaient maintenant de la salle essayaient de refouler les bandes pressées qui, par une prudente tactique, s'étaient échappées les premières et, tout à l'heure, grouillaient par la cour. Toutes voulaient se poster à la porte, être bien placées pour pêcher les candidats et les candidates de leur parenté.
Ceux-là et celles-ci arrivaient déjà. Les jeunes gens rouge-cerise ou pâlots, avec le ridicule de leur habit noir mal taillé et la gêne des regards, des chuchotements saluant leur apparition; les jeunes filles plus hardies, effrontées souvent, toutes préoccupées de leurs jupes, cherchant des effets, allongeant leur tête coquette, avec des regards feignant de ne rien voir. Et des appels couraient qui mettaient dans la foule, du côté des hommes surtout, une indiscrète Joie. ^. Louise!... Charlotte!... Christine!... »
Soudain une voix féminine, très haute, poussa un « Sarah!... »> si fort que tout le monde se retourna.
Alors, au premier rang de la foule, on aperçut une petite femme très belle, au type Israélite, qui faisait des grands bras et s'égosillait pour attirer Tattention d'une jeune fille encore sous la voûte. La petite femme tenait à la main et serrait contre elle deux fillettes, dont l'une paraissait avoir dix ans et l'autre sept. Mais trop pressés, arrêtés par Taccident d'une dame qui se baissait pour retrouver son éventail tombé sous les pieds du public, les flots de spectateurs, de concurrents et de concurrentes se figeaient sous la porte, incapables d'avancer. La jeune fille qu'on avait appelée « Sarab » demeurait, comme les autres, immobile, clouée entre ses voisins. Et, durant cette minute de stagnation du courant humain que dégorgeait la salle, on put bien voir la petite femme dont les signaux ne cessaient plus.
Très élégante, enveloppée de dentelles, madame Bamum avait, malgré son type juif, adouci d'ailleurs, de profil, par l'empâtement naissant des joues, la physionomie classique de la Vierge catholique." On lui eût donné trente ans, à voir ses traits purs, ses yeux d'Orientale, à suivre surtout les lignes serpentines de son corps, à mesurer les rondeurs fermes de son i:orsage et de ses hanches. Cependant, un observateur attentif, s'il avait bien étudié les tempes, sous le duvet poudrerizé s'étalant des bandeaux aux
méplâVs'^jLes joues, eût majoré de quinze ans cette évaluation superficielle.
La petite femme, à dire le vrai, aurait foudroyé le susdit observateur. L'air plus qu'impertinent, elle tenait de la main gauche une large face à main à monture d'or, et lorgnait effrontément tous les gens dont elle devinait la curiosité, tandis que sa main droite, gantée de clair, continuait à manœuvrer, pareille à l'aile d'un télégraphe aérien et faisait tintinabuler à son poignet un nombre exagéré de bracelets de formes diverses trop voyants.
Soudain, le courant reprenant, coula plus fort. La Jeune fille, dénommée si hautement Sarah, déboucha du porche à son tour, et courut à la petite femme.
— Maman I...
Elle s'était jetée au cou de sa mère et l'enserrait de ses deux bras. Mais celle-ci, tout en se dirigeant vers la grille, se dégageait.
— Finis donc : tu me chiffonnes I...
Et elle tapotait l'écharpe Marie-Antoinette, ouverte sur son corsage, dont les bordures de dentelles s'étaient écrasées sous le poids de Sarah. La jeune fille abandonna sa mère, resta une minute décontenancée, furieuse de ce que les parents de ses can\Hrades eusseD^ ' \ voir et entendre, puis, elle eut un b ^nssèment d'épaules dédaigneux, en fille gui en a en-
tendu bien d'autres. Et se penchant vers les deux gamines maussadement cramponnées à la robe de leur mère, elle les embrassa avec affectation, en commençant par l'aînée :
— Bonjour, Annettel... Bonjour, Keine^...
Cependant la petite femme avait fait signe à un
cocher. Uhomme avança sa voiture, ouvrit la portière et enleva les sacs d'avoine noués à la tôte de ses chevaux. Tandis qu'il tournait et retournait, Sarah regardait la sortie qui s'accélérait plus confuse. La mère surprit ce regard et, tout de suite^ se mit à ronchonner avant même que d'entrer dans le fiacre, où les deux fillettes se disputaient déjà.
— Ah I tu peux bien les manger des yeux I grommela-t-elle. Jolie journée I Un second prix de comédie et un accessit de tragédie I il est bien, ton concours!... Mais aussi, mademoiselle regardait en l'air, au lieu de fixer le jury, dont elle aurait fait ce qu'il lui aurait plul C'est son genre : les yeux blancs I Plafonne, ma chère, plafonne! pose pour les Assomptions! Tu verras si tu trouves des rentes dans les corniches I... Ah ! si tu t'imagines faire ainsi nos affaires I...
Le cocher avait enfin terminé son petit ménage. Son fouet à la main, il restait derrière les deux fenu^es, tenant ouverte la portière. Alors ellsa montèrent La mèie bougonnait toujot?fd> mais
Sarah, penchée à la vitre, du côté du trottoir, ne lui répondait pas. Songeuse, elle considérait le Conservatoire.
La cour se vidait, et la porte de la salle ne h issait plus passer que des gens non attendus, pas pressés. Sur le faîte du monument, le soleil couchant jetait un semis d'or très ténu. A l'entrée du pavillon de gauche, il incendiait dans une plaque de marbre noir les lettres de rinscription : MUSÉE. — BIBLIO- THÈQUE, et, sous sa chaude pluie décroissante, la mélancolie monotone des vieux bâtiments s'attendrissait dans un luisant sourire. Sarah ne vit rien décela. De la maison d'où elle s'échappait, ses études faites, elle n'emportait ni l'amertume d'un regret, ni la douceur d'un souvenir. Ses beaux yeux indifférents erraient sur les moellons, sur les pavés, perdus dans une contemplation intérieure. Quand le véhicule s'ébranla, elle ne remua pas, attentive en apparence au défilé banal des maisons.
Sa mère récriminait encore, n'interrompant sa grognerie que pour cajoler Annette, sa préférée. Et le flacri roulait toujours, avec son lent balancement de ferrailles. Ce fut d'abord la rue Bergère, encombrée 'Je camions, révolutionnée par la sortie des ateliers etîes magasins. A tout instant on s'arrôtaiU Dans le faubourg Montmartre, on resta cb panne.
La jeime .S?ïô, pourtant, n'avait pas une impatience. MaÎEfienàni elle regardait la cohue débordant sur lef trottoirs et la chaussée, le flot moutonnant des voi tttres. ïes narines frémissaient. Ce Paris bruyant, ^plein de vie et grouillant, après sa journée de trayail, renfiévrait. Elle eût voulu descendre, s'y jeter, se battre avec lui, le conquérir. Des vers ardents de son morceau de concours chantaient une fanfare dans sa tète. En débouchant sur les boulevards, elle vit un rassemblement entourer une colonne Morris rutilante d'afftches multicolores. Et, comme elle distinguait des noms connus, dont les syllabes, en lettres gigantesques, placées en vedette, tiraient Tœil, elle se rejeta dans Tencoignure de la voiture et obstinément encore regarda le plafond ; ses lèvres se serraient, son nez se pinçait, et, Tair tenace, elle rêvait un rêve silencieux : Elle aurait des affiches plus grandes encore, et son nom s'étalerait sur Paris en lettres si énormes, que la foule en serait aveuglée, demanderait grâce!...
Un cri de sa sœur Annette la tira de sa songerie.
— Nous arrivons! disait la gamine^ voici Saint* Roch!
Deux miniiKîs après, le fiacre s'arrêlait rue Saint- Honoré, devant une belle maison au portail massil et luxueux. On paya le cocher, el la famille enira.
10 LES MEMOmSS DE SÀRÀM BARNUM
Sarab marchait la derniàre en tapotant la lampe de Tesealier du manche de son ombrelle.
Au troisième ét«^e, sans qu'on eût Booné, nne porte s*ouYrit, et une petite femme, rose et grasse, ressemblant étonnamment à la mère de la Jeune fille, apparut sur le palier.
— Bonjour, tante I... lui cria-t-on, comme c'est gentil d*ètre yenue en avance I...
Tante Rosette se laissa embrasser, puis, tandis que la bande se précipitait dans l'appartement, elle demeura à l'entrée, ne l&chant pas sa nièce, l'interrogeant sur son concours. Mais, c'était très gentil, un second prix I sa sœur Esther était par trop exigeante...
Elle n'acheva pas, Esther l'appelait ; toutes deux entrèrent au salon.
C'était une pièce assez grande, donnant sur ht rue et qu'emplissait un mobilier, à première vue, très élégant, mais où l'on ne tardait pas, pour peu qu'on Texaminâl de près, à découvrir cette cacophonie de choses disparates, particulière aux intérieurs de femmes galantes, dénuées de goût. Beaucoup de clinquant, énormément d'objets « en imitation », des meubles trop neufs heurtant des meubles trop usés, un ensemble vulgaire ; puis, çà et lîl, des traces irrécusables de désordre, voire de malpropre/ é Les lampes, qui coulaient, avaient laissé sur le piano,
PREMIERS PAS il
sur le guéridqn, partout, des cercles huileux; les tapis, les rideaux étaient tachés ; le dossier des canapés révélait de longs contacts avec des chignons trop pommadés. On voyait une bouteille de Parfait- Amour sur la cheminée, des rognures d^étoffes partout, un corset déchiré sur une table de jeu. Les autres pièces que les portes grand*ouvertes permettaient d'entreyoir otTraient, du reste, le même aspect d*abandon lâché.
Cependant Sarah avait quitté son chapeau, son mantelet et ses ganls ; laissée seule par sa mère et 3es sœurs qui se déshabillaient, elle arrangeait ses cheveux devant la glace, sans écouter le bavardage de sa tante. Sa physionomie, durant ce petit travail, n'avait pas la coquetterie curieuse qu'avoue l'œil d'une flUe cherchant à se rendre plus Jolie, mais bien la sérieuse préoccupation d'un artiste étudiant un modèle et démêlant le parti qu'il en pourra tirer.
Grande et mince, çiaigre àen être ridicule, la jeune comédienne avait une tête d'un caractère étrange. Les traits étaient corrects, d'un dessin pur, dont les lignes rappelaient, mais en l'adoucissant encore et en raffinant, le masque juif de la mère^ Pourlant, on tfeùt pas pu davantage dire que ce visage fût joli, qu affirmer sa laideur. Quelque chose de fuyant,
de non-formé le noyait. Il était pareil à une de ces têtes inachevées qu'on voit chez les statuaires. Le modelé final, le dernier coup de pouce manquait, mais, de même qu'on distingue, dans la demi-confusion de Tœuvre incomplète, l'idéal que réalisera plus tard l'artiste, on sentait, sous la gracilité de cette vague figure de dix-huit ans, la poussée latente d'une transformation, le lent travail d'une éclosion prochaine.
Pourtant, son étrangeté inoubliable ne provenait pas de ce non-achèvement. Elle jaillissait des yeux, des yeux très longs, superbes. Leur pupille changeait de coloration avec les variations de la lumière, avec les mouvements de la physionomie. Vieil or quand l'enfant rêvait, vert œil-de-chat quand une colère contractait ses sourcils, bleu sombre lorsqu'elle souriait. Mais on ne les surprenait pas toujours. Volontiers, la jeune fille les levait comme pour contempler quelque chose au-dessus de sa tête. Aussi, sa mère et ses camarades du Conservatoire lui reprochaient-elles de « plafonner ». Dans ces moments-là, on n'apercevait plus que la prunelle dont la blancheur nacrée bleuissait, mettant entre les longs cils recourbés la même teinte humldemrat laiteuse, dont les dents étoilaient le rolige grenat des lèvres. Le front était étroit et prématuré-
mcnl ndé. Il eût déparé l'ensemble, si les cheveux savaiiiiiient ébouriffés et ramenés presque jusqu'aux sourcils n'avaient dissimulé sa pauvreté laide. L'oreille, trop grasse, n't lait pas ourlée. Son lobe pendait trop. La peau erflin, inégalement teintée, semblait granuleuse. Quant aux pieds et aux mains, ils étaient grassouillets et juraient avec la maigreur du corps.
Sarah était justement occupée à cacher son front, sous un plus habile éparpillement de frisons, quand on sonna. Bientôt, sa mère apparut au bras d'un vieux monsieur à qui toute la maisonnée fit fête. La Jeune fille elle-même, sur un coup d'œil impérieux de madame Barnum, se jeta au cou du nouveau venu.
— Ce bon monsieur Rigès ! ,
Et elle le cajolait avec des allures mignardes où perçait parfois un accent de raillerie. Le vieillard, au contact des petites mains caressant ses joues molles, dodelinait de la tête, fermait à demi les yeux tout en coulant à sa petite amie des regards luisants, chauds de désir; sa lèvre inférieure exsangue et pendante tremblotait, baveuse. Mais il se décida à lâcher Sarah, en sentant la plus jeune des gamines la tirer pur sa manche.
Elle était sa filleule. Il paraissait du reste Tadore»
Tout d^iSuite, il l'assit sur ses genoux :
— Te voilà, ma petite Reine I
Et il la gava de bonbons dont ses poches étaient toujours pleines.
La nuit était tombée. Tante Rosette, qui toujours -se rendait utile quand elle venait voir sa sœur, alluma les bougies des candélabres. Un instant après, elle annonça que le dîner était servi. La famille passa dans la salle à manger. La mère avait pris le bras de M. Rigës et tous deux fermaient la marche, en causant à voix basse.
La Juive faisait des reproches au vieillard. Des gros mots roulaient sur ses fèvres sans que son masque de vierge se plissât. Elle l'appelait « vieux sale », lui reprochait de la tromper, de ne plus venir, de se (aire avare, d'oublier leur longue liaison. Le nom de Reine lut prononcé deux fois. M. Rigès décontenancé, l'œil à présent éteint, balbutiait un continuel:
~ Mais non, Esther, je t*assure...
Comme ils s'étaient arrêtés au seuil de la salle à manger pour terminer leur explication, Sarah s'impatienta, s*assit et découvrit la soupière. Puis, elle les appela :
— Et là-bas, vous brûlerez le torchon demain : tout refrordit...
. Elle les regardait sans étonnement de son œil froid.
Dans la petite salle à manger, où, entrechoqués par les (l^ux fillettes, les cristaux tintaient, la voix de la jeune artiste s'élevait sonore, harmonieuse, caressante, dans un accord parfait avec les cristallines vibrations. On se mit enfin à table.
Tout le temps, on parla théâtre. M. Rigès fut très moral : la littérature dramatique se gangrenait à l'instar de Tautre. Bientôt, les honnêtes gens n'oseraient plus aller au spectacle, comme déjà ils n'osaient plus lire un roman. Au dessert, il blâma rindulgence de l'empereur et la tolérance* de la censure. Mais, quand vint le café, la conversation tomba sur les enfants, et il félicita Ëstfaer sur sa façon d'élever les siens.
La Juive, cependant, poussait Sarah du coude. Après avoir feint de ne pas comprendre, la jeune fille, sur un coup de pieJ reçu sous la table et renforcé d'un regard non moins persuasif, dut se lever et aller embrasser « bon ami ».
L'œil du vieillard aussitôt s'irradia comme une braise que ranime un jet d'oxygène. La comédienne, médusée par les regard* maternels qui ne la quittaient point, se laissait caresser et dissimulait ses répugnances, tout en frissonnant chaque fois que les lèvres froides de M. Rigès se promenaient sur son cou ou se plantaient sur son fin menton.
Sa docilité fut payée par le dou d'un billet de banque, récompense de son succès au concours. Alors, la physionomie de madame Barnum s'éclaifd. Maio, enhardi par cette largesse qu'il savait attendue, le vieillard fit asseoir Sarah sur ses genoux. De sa main gauche, il la tenait à k taille ; de l'autre, il lui lissait sa robe d'une friction lente et chatouilleuse, très chaste d'apparence, qui entendant l'étoffe et en écrasant les haut plissés la palpait amoureusement, se réchaulïant à la tiédeur que cette jeune chair laissait filtrer à travers la soie.
La jeune fille, résignée en apparence, plafonnait, h présent silencieuse, mais ses narines froncées, le pli contractant ses lèvres disaient ses impatiences et ses dégoûts. Aussi, dut-elle s'observer pour retenir un geste et un cri de délivrance quand, à dix heures, M. Rigès se décida à la lâcher et à partir.
Pourtant, elle ne fut pas libre encore. La porte refermée sur son convive, sa mère revint s'usscoir à la table, lui prit le billet de banque, et une grande discussion conxmença. Sarah lui avait coulé tant, elle avait pour elle fait tels et tels sacrifices ; puis, rénumération achevée, — et elle fut longue, — Eslher conclut en déclarant que, tout cela étant fini, sa fille eût désormais à faire son chemin toute seule. La tante approuvait en écho, et môme ronchérissail.
Elle paraissait n*êlre venue, rue Saint-Honoré, que pour donner son appui à la mère. Les deux sœurs, d'ailleurs, ce soir-là, avaient l'air de débiter une antienne bien apprise, faisant les demandes et les réponses, se clignant de l'œil, multipliant les gestes.
— Tu es jolie, tu as du talent, tu dois réussir... Dans ta position, une fille trouve toujours des appuis. Mais il ne faut pas être sentimental, et, quand quelqu'un te veut du bieu, regarder à la couleur de ses cheveux ou h son âge,.. Nous comptons que tu auras du cœur : ta mère a assez travaillé ; il s'agit de lui rendre tout ce qu'elle a fait pour Uu...
Sarah les laissait dire reMnant mal ses impatiences. A la fin, comme on lui reprochait, avec une crudité blessante, de n'avoir pas su tirer le double de M. Rigès qui aurait donné deux billets au Keu d'un, si « elle lui avait fait risette », elle se révolta :
— Pourtant, crîa-t-elle, je ne puis pas coucher avec les tiens!
La mère Barnum se dressa furieuse, la menaçant d'une gifle. Tante Rosette s'interposa, et la séance fut lavée. On emmena Annette et Reine qui, îrapassiblesj et roulant des boulettes de mie de pain, écoutaient gravement, sans mot dire, leur mèjre et leur sœur. Une demi-heure après, toute la smala était au Ut.
Mais Sarah ne dormait point. Ses granâ^ yeux perdus dans le noir, elle poursuivait son rêve du jour : des succès merveilleux au théâtre qui missent tout Paris à ses pieds. Et elle souhaitait immédiatement, pour attendre et préparer ce triomphe, la rencontre d'un Prince Charmant comme elle le voulait. C'était un homme jeune, beau, titré et riche, très riche, Immensément riche, car si elle voulait satisfaire aux appétits^ maternels, elle sentait sourdre les siens, «i violents, si féroces qu'elle en avait peur, par instants. Alors, elle se tourna et se retourna pendant des heures, tout enfiévrée, la peau brûlante, le cOBur emporté dans un galop fou. Où trouvf r l'amant qu'il lui fallait ? Des plans irréalisables se heurtaient dans sa tète, où passaient et repassaient des figures d'hommes entrevues çà et là, au théâtre, aux concours.
Puis, machinalement, de cette ascension à de prestigieux châteaux en Espagne, elle glissa à la pente des souvenirs. Elle revit sa vie entière, se remémorant les hauts et les bas de sa mère, hauts et bas dont toute petite elle avait subi les conséquences : heures de luxe où on l'habillait comme une petite reine ; heures de sombre dèche où. vêtue d'indienne, elle mangeait son pain sec et co!ibtîtionnait des calottes. Ensuite, venait, avec un retour de
PREIflERS VkS Et
la fortune au logîs maternel, son entrée dans un courent de Versailles. Là, Tami de sa mère qui se chargeait de son éducation, la forçait à se laisser baptiser. C'était un triomphe pour les bonnes sœurs, et elle, gamine déjà fûté^ jouait merveilleusement de sa conversion afin d'être gâtée et de vivre à sa guise.
Mais, un jour, on la renvoyait : elle corrompait ses amies, disait-on. Même, c'était là son premier étonnement, et, pour la première fois, elle se révoltait contre les injustices de l'existence. Elle n'avatt que répété les propos entendus chez sa mère, et on la regardait comme un monstre. Peu à peu, par la suite, elle avait compris l'étrangeté de son intérieur, l'horreur des choses qu'on disait et faisait devant elle.
Cependant, l'idée de^é secouer ne lui était pas Yenue; personne d'abord ne le lui avait conseillé et, née dans l'ordure, elle s'y trouvait à merveille, s'y roulant avec délices, vicieuse et perverse inconsciemment. Mais, à présent, tout en constatant, pour la forme, que la faute en était à sa famille, et tout en faisant sonner son irresponsabilité, elle se trouvait organisée à se?, goût, ne regrettait rien, devinant que, mauvaise par instinct, elle serait plus forîe pour lutter avôc la vie.
Sa promenade à travers le passé la ramena h ses dernières» années, à son concours au Conservatoire, à sa situation actuelle. Celle-ci n'était pas gaie. Sa mère le lui avait signifié carrément : il fallait que, désormais, elle travaillât pour tout le monde : maman prenait sa retraite I
Sarah souriait à cette idée, sachant bien que Tavarice croissante de M. Rîgès faisait entrevoir à la Juive une rupture prochaine. Le vieux grigou la guignait, elle Sarah, et, depuis quatre mois, elle jouissait intérieurement du désespoir ùe sa mère qui la contraignait à être toujours gracieuse envers le vieillard — dont souvent le porte-monnaie passait dans les poches de sa « petite amie » — tandis qu'au fond, elle crevait de rage jalouse.
Là-dessus, avec le dégoût du présent, la jeune fille se réfugiait à nouvenu dans les merveilleuses chimères que caressait son îmiigjnalion. Un silence énorme, durant de longues minutes, berçait ses songeries ; mais, brusquement, une trépidation faisait grelotter les vitres. Un fiacre attardé remplissait la lue SainL-llonoré d'un tapage de ferrailles. La jeune (ille, alors, se dressait sur son coude, heureu>e de ce
li;Ua».iarre distrayant. Le roulement du vclucule
allalL s'afTalÎjlissant, mourait cnDn, et elle n'(.Dlenilail plus que le vague murmure \enanl tîc laulre
tôté. de la rue Royale. Là-bas, la circulation était encoi'e active, maïs la chaussée macadamisée étouffait le bruit, et la continuelle promenade des voitures n'envoyait à sa chambre qu'une discrète rumeur où semblait passer la douceur du luxe de ce quartier riche.
Et Tenfant reprenait sa rêverie chercheuse, bercée
par cet écho de Paris, pareil au chuchotement mo-
. notone d'une armée de courroies de transmission
glissant sur des poulies bien huilées, dans une usine
giganles
Ce soir-là, Slarah était d*humeur féroce. C'était par trop de désillusions en eilet. Elle rentrait du théâtre Corneille, oîi elle avait débuté depuis quelques jours et où ses après-midi étaient à présent prises par des répétitions. En arrivant, elle avait jeté son chapeau et ses gants à toute volée par le salon, et s'était laissée tomber sur un divan.
Elle jurait. Ce n'était pas tolérable, une vie pareille! Le directeur venait encore de lui faire un affront en plein foyer; personne ne la pouvait souffrir; on raillait ses prétentions, sa tenue, ses a/lures, tout... Les femmes la trouvaient laide, les h mrrres blaguaient sa maigreur : tout le monde lui repro-
chr.'i <rêtre orgueilleuse, déposer et d'avoir mauvais caractère.
Quelle baraque que ce théâtre! C'était encore une jolie collection que celle de ces sociétaires, tous gens célèbres et infatués d'eux I Parce qu'ils étaient connus et applaudis, se gonflaient-ils ! En montaientils des échasses! Mais elle en avait déjà remisé quelques-uns, quelques-unes surtout. Sous prétexte qu'on les fichait en vedette, ils se croyaient tous sortis de la cuisse de Jupiter. Allons donc! avec cela qu'elle ne connaissait pas leurs petites histoires ! C'était comme cette Savcrd I une femme qui menait la boutique, maîtresse îu directeur, maîtresse de Delannix son camarade, maîtresse du médecin du théâtre 1
Mais le plaisir de s'être vengée, et celui maintenant d'injurier tous sesennemis, ne la soulageaient pas. La cause de son chagrin était plus haute et la rancune seule ne la faisait pas déchirer à coups d'ongles rageurs sa large rravate de mousseline. Les méchancetés de ses camarades et l'injustice du directeur lui eussent été de peu, si son orgueil d'artiste n'avait pas saigné à l'humilité de ses débuts. Ils ij^aient eu lieu dans Iphigénie^ dans un rôle où elle devait briller;. mais on semblait avoir pris à tâche de les étouffer. Elle avait paru sans éclat, et, ce qui l'enra-
geait, avec un demi-service de pres-^e, devant un public de provinciaux de passage et de membres de l'enseignement appelés à Paris par quelque congrès. A peine « ces rosses de journalistes » avaient-ils annoncé l'événement I Seul, le gros critique Narssey lui avait consacré deux lignes de feuilleton. Encore les employait-il à la couvrir de reproches I Elle n'avait pas été le voir, et, pensait-elle, il se vengeait. De là, du reste, le plus vif de ses regrets. Puisqu'elle aimait le théâtre, elle aurait dû sacrifier son orgueil, ne pas vouloir tout devoir à son talent et se décider à des séductions qui, en lui atl irant des éloges, l'eussent lancée...
Encore cet insuccès n'était-il pas tout! Certes, elle avait déjà assez de métier, assez de sens technique de la scène pour savoir èombien durs sont les commencements et par quel nombre de piqûres d'amourpropre s'achète le droit de jouer autre chose que des «pannes ». En son désir de gloire, dans sa folie ambitieuse, elle se résignait à de pires épreuves, mais, voilà, sa mère la martyrisait. Chaque jour, ou plutôt vingt fois par jour, elle la tympanisait avec la même antienne :
— Comment I depuis plus d'un mois, tu es engagée et tu n'as pas encore trouvé le moyen de nous être utile !..•
Et déûlait ensuite le chapelet des reproches cruels, des railleries insultantes ; de quoi ènân devenii folle !
N... de DI... elle ne demandait pas mieux, mais personne ne la courtisait» — personne I C^était à croire qu'elle effrayait le monde I Pourtant elle ne pouvait pas arrêter les gens par la manche de leur pardessus I Non, non I ça ne pouvait pas durer I...
Comme elle criait plus fort, et, rageusement, trouait le reps du vieux divan pour en sortir des poignées de crin après lequel elle se coupait les doigts^ tante Rosette qui, impassible, avait laissé passer Torage tout en faisant une^éussîte, leva la tête et interpella doucement la comédienne.
— Petite, lui dit-elle, ça ne sert jamais à rien de crier et de jeter le manche après la cognée... Il faut chercher pour trouver, et ce n*est pas en te vautrant sur un canapé — que tu abîmes d'ailleurs, — ou en déchirant une cravate, — que tu n'as pas le sou pour remplacer, — ce n'est pas en faisant des folies et en disant, que tu réussiras. Les cailles, vois-tu, ne tombent jamais toutes rôties dans les assiettes I II faut leur faire la chasse, se mettre à l'affût, sàio> les occasions. C'est ce que je fais et je m'en trouve bien. Tu as ''une de ces occasions ce soir. Ta mère vient d'aller demander des places pour les Variétés. Si on
les lui donne, viens avec nous. C'est très bien fréqaenté les Variétés, et si tu n*y jettes pas tes^fllets, c'est que tu es une maladroite. Crois à mon expérience I...
Et tante Rosette, toujours jolie, toujours adorablement mise, se souriait aimablement dans la glace, tout en tassant son paquet de cartes.
A travers son exaltation, et malgré ses dix-huit ans, Sarah était une personne essentiellement pratique, chez qui le baptême n'avait pas détruit Tintelligence commerciale inhérente à sa race. Elle se calma en écoutant ce petit sermon. Rosette lui parut parler comme la sagesse antique, et avec sa promp-. titude de résolution ordinaire, la Jeune artiste, appréciant le conseil, résolut immédiatement de le suivre.
En deux sauts, elle fut à sa chambre. Deux heures, elle y resta, se faisant belle, voulant vaincre, inventant des atours, imaginant des coquetteries irrésistibles. Quand elle sortit, elle était rayonnante.
Esther, en arrivant, mangea à peine, s'habilla vite, ainsi que sa sœur, et, les enfants dûment couchés, les trois femmes se firent conduire aux Variétés,
Jamais Sarah ne put se rappeler ce qu'on avait jov.is ce soir-là. Tandis que sa mère et sa tante, assises l'une à côté de l'autre derrière eUô dans la
baignoire, ne cessaient de rire à chaque facétie de Léonce, elle, sérieuse, dans une attitude étutî^ée, restait au bord, à lorgner un à un tous les hommes qu'elle apercevait dans la salle. Elle faisait son choix.
Cependant les gilets en cœur deTorchestre avaient remarqué cette fllje étrange aux beaux grands yeux. Sa chevelure excentrique dont le chapeau clair soulignait les tons fauves, arrachait aux hommes des « très chic » approbatifs. A lentr'acte, beaucoup de petits crevés la lorgnèrent. Leur insistance étonnée venait surtout de ce que reconnaissant Esther et Rosette, ils s'en voulaient de ne pas savoir quelle était la nouvelle venue, leur compagne. Sarah cependant demeurait impassible et ses regards se promenaient curieux et tranquilles, toujours froids. Au second acte, ils se fixèrent et, subitement, son visage se détendit; il sembla qu'un attendrissement, qu'une joie intérieure en amollissaient les traits, en adoucissaient l'expression. Instantanément, elle devint jolie. Elle avait trouvé.
A Tentr'acte suivant, les mêmes petits crevés qui l'avaient lorgnée, s'aperçurent de cette transformation.
— Mais, ma parole, elle n'est pas mal du touti dirent quelques-uns.
El les lorgnettes furent braquées de plus belle. Sa-
rah ne les aperçut point. Ses grands yeux ne quittaient plus un jeune homme assis presque au-dessous d'elle, à l' avant-dernier rang des fauteuils. Celui-ci, d'ailleurs, répondait éloquemment aux regards de la jeune fille, et la comédienne, soudain rose, souriait à demi, une flamme allumant dans ses prunelles une lueur de vieil or. Son cœur battait comme au jour de ses débuts, rue Vi vienne, et la musique de Torchestre, les chants des artistes, les mille bruits de la salle et des couloirs, les cris du loueur de lorgnettes et du marchand de programmes se mêlaient dans sa tête avec une joyeuse et fiévreuse confusion.
A la sortie, quand Esther et tante Rosette eurent pris leurs manteaux au vestiaire, elles ne Taperçurent plus. Toutes seules, elles s'en allèrent. Aucune inquiétude ne leur vint, mais elles se sourirent, et leur sourire disait : « Il n'était pas trop tôt I »
Comme elles atteignaient la rue Yivienne, la débutante les rejoignit :
— Je vous avais perdues dans la foule, balbutia-telle, essoufflée.
Les deux femmes mouraient d'envie de l'interroger, pourtant elles se turent après s'être concertées du coud^, réjouies et rassurées par l'air exultant de la jeune fille. D'ailleurs, comme celle-ci se retournaU à chaque instant. Rosette donna un coup d'œilfurUf
80 LES MEMOIRES DE SARÂH 6ÂRNUM
derrière elle, et aperçut, à vingt pas, un jeune homme qui les suivait. C'était celui dont elle avait surpris les regards bombardant Sarah tout è l'heure, an théâtre. Vite, et à voix basse, elle communiqua sa découverte à Esther, mais en Tempêchant de tourner la tête. Dès lors, les deux femmes s'ingénièrent à laisser libre la comédienne. Elles causaient entre elles, se tenant par le bras, comme oubliant sa présence; tâchaient de s'en faire séparer par les passants, ou bien encore, sans l'avertir, s*arrètaient court.
Au fond, en dehors de leur joie de voir enfin leur élève se lancer à la conquête de l'homme, elles éprouvaient une émotion attendrissante, un rajeunissantretour àleurs propres débuts. Actives encore, et nageant. Rosette surtout, en pleine vie galante, elles n'en ressentaient pas moins le secret et délicieux chatouillement dont les débuts d'un cher apprenti égayent le cœur de parents tendres, mais vétérans hors concours du métier qu'embrasse leur rejeton I
On arriva de la sorte rue Saint-Honoré. Le suiveur, que l'invite des beaux yeux de Sarah avait décidément enthousiasmé, conservait ses distances, feignant d'ôtre un promeneur indifférent et trahissant seulement ses amoureuses préoccupations par les fréquentes extinctions de son cigare.
Les deux sœurs, qui, à rapproche du logis, avaient pris de Tavance, entrèrent les premières, très vite, pour permettre à Sarah d'échanger quelques mots avec « son amoureux ». Elles étaient déjà sur leur palier quand la jeune fllle les rejoignit. Ce soir-là, pour la première fois depuis de longs mois, les deux femmes l'embrassèrent avant de s'aller coucher. La mère soupira :
— Allons I tu es une bonne fille 1
Et tante Rosette, réellement attendrie, accompagna sa nièce jusqu'au seuil de sa chambre. Maintenant elle venait tous les jours rue Saint-Honoré. Ce soir-là, elle y couchait. N'y tenant plus, les yeux pétillants, toute surexcitée par l'événement, elle ne put se contenir et baisant l'artiste au front, elle lui chuchota :
— Mes compliments I... tu as bon goût : il est très bien!... Maintenant, il s'agit de jouer serré.
Sarah eut un sourire de sphinx. Puis, comme sa tante s'éloignait, elle la rappela, prise soudain d'un doute ou d'un besoin de confidence :
— Ma bonne Rose, murmura-t-elle en se jetant au cou de la matrone, j'ai besoin de tes conseils. Ils sont deux qui... m'ont remarquée. Un jeune et un vieux... Le jeune me plaît beaucoup, mais le vieux me parait plus riche; il avait à la porte une voiture
qu'il a renvoyée pour me suivre. 11 serait veau jusqu'ici, s'il ne s'était aperçu que l'autre le dépassait; mais j'ai sa carte et je le retrouverai quand il me plaira... J'iiésitcl.. Voyons, lequel faut-il prendre?...
Rosette regarda sa nièce. La jeune fille, câline et > tendre, lui avait jeté ses bras au cou et l'embrassait La courtisane se sentit remuée. Ce roman des débuts la rajeunissait décidément; elle baisa Sarah sur les yeux, réfléchit une seconde, puis, s'approchant de sa nièce comme craignant d'être entendue par Esther, elle lui laissa tomber dans l'oreille lentement, avec la gravité d'un aphorisme, le conseil qu'on lui demandait :
— Yois-tu, chérie, — mais ceci entre nous, — à ta place, je donnerais ma virginité au jeune. D'abord, le tout est de débuter. Plus tard, tu vendras assez cher tes rhumes de cerveau I
La jeune fille éclata de rire et se barricada chez elle. Elle était impatiente d'être seule et de réfléchir aux événements de cette soirée.
Avec son flair de courtisane experte, Rosette ne se trompait pas. La débutante avait eu la main heureuse, el, d'instinct, elle avait fort hal)ilemcnt engagé la partie.
Charles Vérafinc était, en clfcl, un beau garçon
de trente ans, élégant et distingué. Lieutenant de vaisseau, il devait à de hautes protections la faveur d*ètre détaché au ministère de la marine à Paris, où, pourvu qu'il montrât ses aiguilletles, à jour fixe, dans les réceptions officielles, il jouissait d'une liberté dont il usait et abusait. Lancé dans la haute vie, il donnait le ton à tout un monde de jeunes viveurs qui, volontiers, le reconnaissaient pour chef, avec celte involontaire déférence que les petits crevés de l'époque témoignaient aux hommes de valeur égarés parmi eux.
Dans cette société artificielle, parmi les pantins caoutchoutés qu'il rencontrait au cercle, dans le monde, ou ailleurs, il apportait le. grain de folie intelligente, de spirituelle corruption et d'originale débauche, dont les Grammont-Gaderousse avaient, pour un temps, inculqué le goût aux clubmen élégants. Il apportait, d'ailleurs, mieux que cela : sa force, sa supériorité réelle d'homme ayant travaillé et souffert.
Quand, entouré de la Barucci, d'Anna Deslions, de Margot Bellangé, de Gora Pearl, il trônait dans le salon banal d'un cabaret à la mode et dirigeait savamment une orgie de haut goût, on démôlait sous sa blague do gamin parisien vicieux ei drôle, comme sous sa gravité de chevalier du gardénia
pontifiant avec une coupe de Champagne, l'officier hardi et brave, qui s'était vaillamment battu, avait bâlé r.on teint au soleil de toutes les latitudes, et qui rîcevaît à présent les filles et les mots avec la môm3 tranquillité élégante, la même « haute allure », la môme intrépidité railleuse et froide dont il avait accueilli balles et bourrasques. Par ce côté, autant que par sa verve endiablée et que par son esprit caustique et mordant, il se distinguait de la foule de ses compagnons..
Avec cela, joli garçon, d'un type qui, physiquement, le différenciait de ses amis autant que son caractère. Un mâle, h vrai dire, dont* les traits s'étaient affinés sans rien perdre de leur correction et de leur énergie. La douceur de la bouche, au dessin délicat, corrigeait ce que le front trop haut, le nez trop fort, les narines trop facilement palpitantes mettaient de rudesse virile et de fierté dans le port de la tête. Les yeux, des yeux bleus, profonds et larges, tour à tour pleins de résolution et die tendresse, complétaient, avec de courts favoris rejetés en arrière et avec le cou découvert, en dépit de la mode, par des cols plats d'oîi les muscles saillL«'-aient plus visibles, Tensemble de cette physionoinie de marin homme du monde, aussi à Taise et aus^i dominateur dans le Grand-Seize du
Café Anglais que sur la dunette de son" cuirassé.
Les observations qui précèdent, Sarah, au cours d'un lent examen, les faisait le lendemain même, dans le petit entresol de la rue Saint-Arnaud, où habitait Tofflcier. Car, ils n'avaient pas été longs à s'entendre. Dès la veille, ils avaient pris rendez- vous dans une galerie du Palais-Royal donnant sur la place, et là jeune fille y avait couru en sortant du théâtre. Là, après avoir échangé, en faisant les cent pas, les banalités que les gens du plus fin esprit échangent en pareil cas, le marin avait décidé sa nouvelle conquête à monter en voiture et à l'cccompagner.
Aimait-il Sarah? Il semblait que oui. En tous cas, il la désirait ardemment. A dire le vrai, viveur convaincu, il venait d'éprouver la joie d'un Colomb découvrant un nouveau monde. Cette jeune fille à peine entrée au théâtre le séduisait par le mélange bizarre qu'il sentait en elle de corruption et de naïveté. Une rouée qui serait vierge : tel est bien souvent l'introuvable mythe dont les blasés rêvent la découverte. Quant à elle, si de Véranne, en tant qu'homme, lui plaisait fort, par comparaison sur-
tout, elle ne l'aimait certes point, étant de celles qui ne peu vent jamais aimer.
Dcua' heures après, quand retrouvant aux côtés
de œtte enfant les belles ardeurs passionnelles de seà jeunes années, son amant Teut conquise, elle Taîma moins encore, prise d'un dégoût vague où passait la rancœur d'une désillusion. El quoi? c'étaî cela Tamour? Et elle avait préféré ce jeune homme au vieux, plus riche! Cette corvée malpropre représentait la triomphale éclosion, Tunion glorieuse de deux êtres qu'elle avait rêvées !
Ahl bien non! n'étaient les profits matériels qu'on en pouvait tirer, l'amour ne valait pas la peine qu'on s'en préoccupât ! Et un vague respect, une confuse admiration lui venaient pour sa mère et sa tante. Souvent, aux heures ingrates, où l'étude se fait soufft'ance et pousse au cœur une désespérante horreur du travail qui peut être inutile, elle avait jeté loin d'elle la plaquette oîi elle apprenait un rôle et songé, avec une envie méprisante, à la tranquille existence, à la confortable oisiveté qu'Esther et Rosette devaient au trafic de leurs baisers Aujourd'hui, elle cessait de les envier et elle ne les méprisait plus. Les malheureuses! comme leur luxe devait leur coûter cher et comme elles en devaient mal jouir au souvenir des écœurantes caresses dont elles l'avaient payé!
Cependant, peu à peu, elle se calma; comme disait Rosette, elle se fit une raison. Homme pour
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homme, de Véranne était encore le moins répugnant qu'elle eût pu choisir. Elle se disait cela, en le regardant de ses grands yeux bleus, durs à présent comme le reflet d'une lame de couteau, et pourtant, elle ne pouvait se rasséréner. La désillusion qui était en elle lui semblait plus amëre et plus cruelle que son dégoût. Experte depuis longtemps, et au courant de toutes les choses amoureuses, elle se rappelait les débuts d'amies anciennes. Toutes n'avaient pas éprouvé ce haut-le-cœur qui la secouait à cette heure. Elle se souvenait de les avoir entendues les lendemains. La plupart avaient l'œil illuminé d'une intense joie. Cette virginité perdue avait mis dans leur chair une fièvre et fait battre leur coeur dans les extases qu'elle ignorait encore. Alors, une colère l'empoigna. Pourquoi n'était-elle pas bâtie comme telle ou telle de ses amies du Conservatoire dont on blaguait les yeux tirés, les déhanchements lascifs? Elle était incomplète, et une honte lui en venait. Eùt-elle été moins forte, si elle avait ressenti tout à l'heure un plaisir quelconque aux bras de son amant? Puis, elle songea, avec sa rage de lutte, avec sa passion de réussir quand même, qu'elle avait désormais deux buts au lieu d'un : trouver dans les libéralités d'un homme de quoi subvenir à ses besoins et aux exigences des siens; trouver ensuite un être, homme
M LK3 MËMOIB^S PË SABAH BARNUM
du monde ou cabotin, qui eût des care^seg assez passionnées pour éveiller ses sons, pour faire d'elle une femme comme les autres. Elle avait le premier pour rinstant; coûte que coûte, elle trouverait le second.
Quand sonna riieura du départ, quand Véranne, qui l'avait doucement blaguée sur sa robe pauvre, lui fit comprendre la nôcûssîtô d'achever sa raétamor* pbosede chrysalide on brilîant papillon, elle joua donc son rôle en comédienne accomplie. Le jeune homme put se croire aimé pour lui-même et ne devoir qu'à la persuasion la faveur qu'il obtint de se rendre utile. Tandis qu'il savourait seul, sur son divan, les délices de sa bonne fortune, Sarab, dans un coin du fiacre qui la ramenait chez elle, réfléchissait à Tévénemont qui venait de transformer a» vie. Elle n'éprouvait, physiquement, qu'une lassitude sans borne, que le besoin d'un bain qui rafraîchît son sang et puriQàt sa chair cuisante, Moralement, elle demeurait froide. Elle eût voulu èlre triste, verser, comme certaines héroïnes de ses rôles, des pleurs amers et lamenter sa virginité perdue, avec les gestes et Tair tragiques des Iphigénies condamnées. Par-dossu? tout, elle souffrait de l'inutilité personnelle de son sacrifice. Elle avait joué un rùlo de machine I Gela la décourageait et lui faisait trouver mcdiocre le salaire qu'avait
reçu sa peine. Un peu de plaisir aurait douUo li valeur des papiers soyeux qu'elle caressait dans sa poche. Mais non, elle n'avait emmagasiné que des dégoûts I Pourtant, plus loin, un mot de Déjazet qui roulait tous les petits journaux du moment, lui revint en tête. Somme toute, c'était pour la femme une supériorité que de faire à volonté des heureux. Sur quoi, elle tira les bank-notes de sa poche, s'abîma dans la contemplation de leurs vignettes bleues, se perdant dans ce dilemme : à savoir que, par ce procédé, l'argent était bien dur — ou bien facile à gagner.
En arrivant au logis, elle jeta sur la table de sa mère, en train d'écrire h M. Rigès depuis quelques jours invisible, la majeure partie de son gain. Et l'envie de satisfaire ses anciennes rancunes la terrassant, elle s'écria :
— J'espère à présent que tu ne m'embêteras plus I La Juive se récria. Elle embêter sa fille? Elle ne voulait que son bien. Seulement, avec son expérience de la vie, elle lui avait montré sa roule. Elle était le cantonnier qui mot les voyageurs indécis dans la bonne direction. C'était vrai : elle avait crié un peu fort seo Indications routières. Les jeunes pe^'sonnes qui ne savent pas ont l'oreille dure, et il faut le'irr'i>6ter fréquemment 6t très haut les bons
conseils qu'elles ne saisissent pas tout d'abord. Cela n'empêchait pas d'adorer ces petites sourt/es qui rêvaient d'en faire à leur tètel.,.
L'entretien, commencé sur ce ton, finit par des embrassades, Sarah ayant le cœur gros de sa désillusion amoureuse, et Esther voulant tout savoir. Après quoi, madame Barnum déclara qu'elle avait tout de suile songé à lui faciliter l'existence, à la rendre aussi libre que possible. A cet effet, le matin même, elle avait loué dans un quartier tout neuf, sur le boulevard Malesherbes, un grand appartement où S irah aurait une chambre indépendante, coquettemont meublée et s'ouvrant directement sur l'escalier. L i comédienne Jouirait là des agréments et des a aiîLages d'une vie de famille économique, tout en ryml son entière liberté. L'artiste dut embrasser « sa bonne maman » et la remercier. Au terme, loule la smala plia ses tentes et alla s'installer dans son nouveau douar
Ce déménagement ne changea rien, du reste, à l'existence de la famille. Si Sarah découchait plus souvent, l'isolement de sa chambre n'y était pour rien, cl le secret de ses absences n'était pas davantage respecté, malgré la fameuse porte ouvrant sur l'escalier. A déjeuner, sa sœur Annette qu'cncou'*
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rageait Sa préférence maternelle, la flairait, en lui disant de son rire de gamine vicieuse :
— Tu sens l'homme !
Ou bien, c'étaient des réflexions de ce genre : * — Il faut lui dire de mettre un matelas de plus I Tu as l'air « vanné » de quelqu'un qui a mal dormi I
Sarah riait jaune, crevant d'envie de gifler sa sœur, trouvant sa famille trop nombreuse. Ses embêtements recommençaient. Véranne n'était pas riche , mais il était très gentil avec elle. Par malheur, ses libéralités ne pouvaient suffire. La maisonnée, plus qu'elle encore, avait des dents longues, insatiables. A chaque fournisseur qui réclamait, — et du matin au soir ils se succédaient — c'étaient des scènes. Un jour, poussée à bout, elle avait songé au vieil homme des Variétés qui lui avait glissé sa carte à la sortie. Elle poussa jusqu'à sa rue, mais là, elle s'arrêta, prise de peur et de dégoût. Devant l'hôtel du vieux viveur, il y avait une couche de paille destinée à amortir le roulement des voitures. Sam doute, l'ancien beau était moribond et expiait ses noces de jadis. Sarah s'en retourna, le cœur aux le' vres, sans même s'être renseignée.
Ce jour-là, elle s'enhardit jusqu'à demander à de Véranne de lui avancer « son mois ». Elle \omba mal. Le marin était d'humeur féroce, ayant pris, la
veille, au cercle, une culotte monsfre. Trois mois avant, l'Empereur avait encore payé ses dettes ; maintenant, il ne comptait plus que sur la générosité d'une tante à héritage. Que la vieille avare fût im? pitoyable, qu'il commit une nouvelle bêtise, et il était flambé. On lui donnerait le commandement d'un yacht impérial... et adieu Paris I Sarah n'écouta pas jusqu'au bout ses doléances. Elle s'en alla en faisant sonner les portes. Après tout, zut I Charles venait de lui faire perdre six mois, et, sans lui avoir enseigné le plaisir, ne l'avait pas enrichie; Elle en avait assez I
Du logis de son amant, elle descendit sans y prendre garde Jusqu'aux Tuileries. C'était par un temps gris ; le jardin était presque désert. Elle n'y fit point attention, toute à ses réflexions sur ses besoins d'argent, et ruminant les moyens de sortir une bonne fois de sa médiocrité. Lasse bientôt de battre les allées solitaires, elle s'assit sur une chaise, regardant machinalement le sol, et dessinant de son ombrelle sur le sable des cercles distraits.
La jeune flUe était près de la terrasse du quai, au bord du chemin qui, de la Seine mène à la rue de Rivoli. De rares passants envoyaient leur ombre jusqu'au sable qu'elle égratignaît : employés gagnant vite leur ministère sur la rive gauche, officiers \c-
nant de la Chancellerie de la Légion d'Honneur ou des bureaux de la Guerre, gardiens promenant leur air très bête, leur poitrine très médaillée, et faisant les cent pas en surveillant les jeux de quelques rare$ moutards. A peine, de temps à autre, un gentleman descendant à pied, par caprice, du faubourg Saint- Germain, coupait le jardin de son pas indifférent. Sarah, du reste, ne voyait personne, absorbée en des plans compliqués, peu pratiques et en des récriminations puériles. Ces « cocbons de journalistes d persistaient à ne pas s'occuper d'elle. Gommeat arriver à la fortune avec cela ? Une soif de réclame la hantait aussi vive au moins que sa soif d'argent, et, la bouche sèche, elle rêvait, écrasée sur sa chaise, aux moyens d'étancher l'une et l'autre. Soudain, ses yeux rivés à terre s'aperçurent du passage répété, du va-et-vient obsédant d'une grande ombre. Elle leva la tète et vit un homme à. la mise élégante, à. l'allure aristocratique, qui, le monocle à l'œil, la dévisageait. Tout d'abord, une colère lui vint d'ôtre ainsi dérangée. Puis, sa nature romanesque s'éveillant, elle songea que l'étranger était peut-être le Prince Charmant de ses rêves, le magicien dont la baguette d'or transformerait sa vie. Et son visage changea d'expression. Ses lèvres esquissèrent un demi-sourire discre», ses youx se firent engageants.
44 LES MEMOIRES DE SARÂH BAHNUM
Cinq minutes après, l'inconnu avait obtenu la permission de s'asseoir près dcUe et, au bout d'une demi-heure, toutes deux partaient de compagnie. La comédienne exultait. L'homme dont elle avait ainsi fait la conquête s'appelait le prince de Dygne, un viveur fantaisiste, se piquant de chercher l'originalité dans l'amour et dépensant sa galanterie par tous les mondes. En son orgueil, Sarah perdit la tête. Eile oublia ses projets, ses plans machiavéliques, toute la machination faite de coquetteries et de résistances à l'aide de laquelle elle avait rêvé de faire tomber dans ses filets une riche proie qui n'en sortirait plus. Et comme une grisette dont, en ce jardin banal, elle avait l'apparence, elle céda tout de suite. Véranne lui avait justement annoncé qu'il partait en voyage : elle était libre. Un dîner fin fut proposé et accepté, et la promeneuse des Tuileries quittait le prince, le lendemain matin seulement, à dix heures.
En rentrant boulevard Malesherbes, elle commença à comprendre sa maladresse. De la sorte, elle n'auraitjamais un amant «sérieux», ou, si elle en dénichait un, elle ne le conserverait point. Avec cela, c'était toujours le sempiternelle désillusion : de Dygnp l'avait payée comme une fille, tout en lui témoignant une ardeur à laquelle Véranne ne l'avait pas habituée ; mais elle, elle n'avait près de lui
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éprouvé que les sensations d'un être anesthésié à l'amour.
. Trois ou quatre fois, en un mois, elle retrouva le prince. Vis-à-vis d'elle, il demeurait galant et grand seigneur, mettant à lui payer sa nuit une délicatesse du meilleur goût. Il lui plaisait fort, et cela la navrait de deviner de quelle façon il traitait leurs relations intermittentes et passagères.
Cependant, un matin, tous ses chagrins, toutes ses désillusions s'effacèrent devant l'horreur d'une épouvantable et subite découverte : elle était enceinte 1 Ce fut un coup terrible. Quand le sang-froid lui revint, elle compta sur ses doigts, supputa les date», se livra à un anxieux travail de mnémotechnie, et, finalement, découvrit que Véranne n'était point le coupable. Calendrier en main, cela ressortait d'incontestable manière, à cause de ses derniers voyages. C'est au prince de Dygne que revenait la responsabilité de cette maternité maudite. Aussitôt certaine de sa découverte, elle courut tout en larmes chez l'auteur de son malheur.
Le prince, justement ce soir-là, était d'humeur très gaie ;^entouré d'amis, d'amies surtout, il pendait gaiement la crémaillère dans son nouvel hôte^ de rai»;^ue d'Eylau. A la réception de la carte de Sarah, il sortit tout de suite et s'avança à sa rencon--
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tre, dans un petit salon précédant la salle à manger. Un joyeux cliquetis de vaisselle, une musique de cristaux ^^ue Ton heurte, des fusées de rire arri valent jusque-là à travers les portières.
Le prince, rœil animé, fit fête à sa visiteuse, avec sa politessp. ordinaire d*homme du monde qu'une femme ne saurait jamais déranger. Même, il la plaisanta spirituellement sur son air sombre, sur sa toilette de mélodrame. Mais quand la jeune fllle, avec des gestes qui sentaient trop encore leur Conservatoire, eut entamé son grand air, le jeune homme pour maître qu'il fût de lui ne put retenir un froncement de sourcil. Certes, il était habitué aux scènes féminines, mais celle-ci l'agaçait de la part de cette petite rouée de coulisses. Puis, cela lui faisait un drôle de dessert. On aime à digérer sur d'autre musique.
Au mot de séduction, un éclat de rire lui échappa. Décidément, ce n'était pas rue Vivieniie, mais au théâtre Beaumarchais qu'on eût dû engager cette petite Juive. Mais elle, elle continuait se rappelant les imprécations de sa mère et de sa tante, et, malgré toute sa finesse, ne s' apercevant pas qu'elle compro^ metiait sa cause et le succès de sa démarche en jouant les jeunes premières de Bouohardy.
A sa dernière sommation, le prince ne se contint plus; sa politesse se fit railleuse et dure.
— Ma jeune amie, dit-il pour terminer, puisque vous êtes au théâtre, priez donc Augustine Brohan de vous piloter de ses conseils. Cette aimable femme, pour votre gouverne, vous paraphrasera volontiers un de ses plus jolis mots : « Quand on s'asseoit sur un fagot d'épines, on ne sait pas qu'elle est celle qui vous pique ! »
lÂ-dessus, et avec un nouveau rire, il prit congé, s'excusant sur ce que ses invités devaient perdre patience.
Sarah s'en alla à demi folle. Mais ce qui la tourmentait davantage à présent, c'était le doute qui entrait en elle. Aux jours de dèche, aux heures de brouille avec Véranne, elle avait rendu visite a certaines hospitalières maisons où des dames à cheveux blancs, fort respectables, la payaient pour séjourner quelques heures. N'était-ce pas en un de ces discrets asiles qu'elle avait contracté son infirmité présente ?
COUPS DE TÊTE, d'ÉPINGLE ET AUTRES.,.
Les ennuis croissants, les incessantes misères gui, maintenant, rendaient à Sarah son intérieur plus que jamais intolérable et faisaient épouvantablement dure son existence, n'avaient pas, en l'accablant, apporté le moindre répit aux tracas qu'elle éprouvait au théâtre, aux vexations sans nombre dont elle était l'objet.
Rue Vivienne, parmi les sociétaires et les pensionnaires, on remarquait à l'endroit de « la Barnum », une unanimité dont la maison de Corneille n'avait pas coutume de donner l'exemple.
Sarah s'était mis à dos tout le monde. Aussi orgueilleuse que peu serviable, elle avait, dès les pre miers Jours, agacé et choqué ta troupe entière. Ses
exigences, ses prétentions, et surtout ses redoutables coups de langue n'avaient pas tardé à faire le resté. Uanlipathie avait succédé à l'indifférence dédaigneuse, la haine à l'antipathie. A dire le vrai, la façon qu'avait la jeune fille d'habiller publiquement ses camarades, et surtout de les déshabiller, sa manie de conter leurs histoires au foyer, et, en toutes occasions, de mettre, comme on dit les pieds dûns le plat, mais un plat trop étroit, de sorte que son contenu, gras et malpropre, jaillissait à la figure des assistants, tout enfin, dans sa manière d'agir, devait révolter ses camarades et rendre à la débutante l'existence difficile. Or, la Barnum prenant les représailles pour des injustices ou des provocations, il vint un moment oîi elle comprit Timpossibilité de résister plus longtemps. Une dernière scène que son arrogance lui valut d'avoir avec Natalay, une des reines de la maison, fit déborder la coupe : le directeur lui demanda sa démission. Elle avait un engagement i un an, mais il l'avait supportée huit mois et il se sentait incapable de faire davantage. Sarah, furieuse, démissionna et s'en alla, non sans s'ôtro soulagée en injures grossières et puériles :
— Plus souvent qu'elle resterait dans une pareille boîte, dans une semblable baraque I...
Et elle fit sonner bien haut qu'elle partait démis-
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gionnalre. Hais révénement trouva tout le monde très flroid. Le public l'ignora ; quant aux Journaux, ils en ftirent aussi peu informés, ou bien, jugeant la chose de trop mince importance, ils n'en soufflèrent pas mot. La comédienne en méprisa un peu plus les Journalistes*
« Assoiffée de réclame, elle professait pour les instruments qui servent à celle-ci un absolu dédain dont, en cette occasion, sa rancune doublait Tinso-
. lence injurieuse.
Cependant, si la réclame lui avait jusque-là fait défaut, elle s'était créé quelques relations utiles à l'aide de Yéranne et des rares familiers de sa mai-
. son. Elle mit les susdites relations en coupe réglée, assiégea les gens pendant des semaines et dut à sa persévérance d'entrer au Lycée dramatique^ théâtre alors brillant que dirigeait Montilly. Sarah y fit ses premières armes dans la reprise du Père de la Danseuse.
Lors de cet événement encore, personne n'illumina. La presse, — cette galeuse ! — ne signala pas plus l'arrivée de la jeune fille au Boulevard, qu'elle n'avait signalé son départ de la rue Vivienne. La comédienne en eut la jaunisse ; toutefois, elle refusa d'en convenir, attribuant la coloration en chrome de son teint à son état de grossesse. Sa mère, que cette
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excuse n'abusaii point, fut sans pitié, demandant chaque jour davantage. ®
Quant à tante Rosette, on la voyait de moins en moins, à présent que l'argent se faisait rare boulevard Malesherbes. Non pas qu'elle eût jamais bien sérieusement profité des heures de splendeur de la famille, mais parce que, de tempérament délicat^ elle répugnait à entendre sa sœur et sa nièce se jeter à la tête des choses plus ou moins propres,
La Juive fit tant et tant que Sarah perdit patience. Elle était brouillée avec Véranne qui, à la suite d'une nouvelle culotte au cercle, avait d'ailleurs momentanément quitté Paris. La malheureuse se trouvait à ce moment seule, abandonnée, très triste. Alors, elle rêva un coup de tête, une impossible fortune, quelque chose d'excentrique et de merveilleux.
Un soir, en arrivant au Lycée dramatique^ Monlilly reçut, juste dix minutes avant le lever du rideau, une lettre de sa pensionnaire.
Quelque chose de court, un de ces billets comme on en lit en scène au troisième acte, dans les bons mêles. Gela commençait par ces mots traditionnels : « Je pars,,. » Et cela se terminait par cette supplique : « Pardonnez à la pauvre toquée!... »
Monlilly jura d'abord
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— Je VOUS avais bien dit qu'elle était folle I... cria-t-il au régisseur.
Sur quoi, philosophiquement, il fit faire une annonce.
Pour la première fois, on parla de Sarah dans les Journaux, mais c'était au cours d'une réclame explicative envoyée par la direction et insérée en quatrième page.
L'actrice n'en eut pas la jaunisse : elle était en Espagne.
Pourquoi en Espagne plutôt qu'en Italie, qu'en Belgique, qu'en Angleterre ? Personne ne put jamais le savoir, et elle-même l'ignora toujours.
Quinze Jours après cette escapade, Yéranne recevait de Madrid une lettre éplorée, une de ces lettres qui tendent leur enveloppe comme certains êtres tendent leur casquette. Yéranne, sans rancune, s'apitoya devant ladite casquette, qui était en l'espèce une toque madrilène, et, une heure après, au cercle, Halim-Pacha ayant pris la banque, il ponta à l'aveuglette ses cinq derniers louis. Son tableau passa onxe fois de suite ; Sarah, le lendemain, reçut donc des subsides ; en vingt-quatre heures, elle était de retour.
Sa ftagae l'ayant encore maigrie, sa grossesse k présent se révélait d'indiscrète manière.
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— Si tu n'es pas encore une ôminenle artiste, lui déclara Véranne, lu n'en as pas moins, ma chère, quelque chose de proéminent I
De fait, comme toujours, Sarah était pointue. Cela, du reste, n'attira sur elle que de nouveaux orages, et elle commença, avant de s*aliter, une vie d'expédients et de bohème, douloureusement banale.
Ses couches l'en délivrèrent pour quelques jours. Sa porte dûment consignée aux créanciers, elle goûta un délicieux repos, le premier dont elle jouît depuis sa sortie du Conservatoire. Tout alla bien. Habituée à ne jouer que des « pannes », à la ville comme à la scène, elle eut la joie d'une création franche et naturelle. Son enfant vit la lumière de la rampe, — c'est-à-dire le demi-jour de l'entresol du boulevard Malesherbes, — par une belle soirée. '
C'était un garçon bien constitué qui ressemblait à tout le monde, et à personne.
On était en 1863 et les noms russes étalent à la mode. Le bébé fut appelé Loris.
— Loris Barnum I répétait Rosette, tante lettrée, cela sonne, c'est très euphonique et pas commun 1
La bonne Rosette n'avait pas besoin de cela pour adorer son neveu. Il en était à sa première dent quand elle lui apporta son premier joujou : un théâtre mécanique. Mais le baby, qui préférait le sein de sa
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nourrice, ne prit pas au sérieux ses fonctions de directeur. De ses petites menottes, il démolit ses acteurs les uns après les autres, et le théâtre, bientôt vide et abandonné, fit relâche dans un coin mélancoliquement obscur.
Sarah à peine remise sur pied, avait recommencé son existence aventureuse. Elle chassait à Thomme et à l'engagement avec une frénétique ardeur. Véranne, malgré la réconciliation qui avait suivi le retour d'Espagne, demeurait le même. Au fond, il était légèrement las de sa maîtresse, ne renonçant pas à ses générosités avec elle, à ses heures de fortune, mais lui témoignant moins d'indulgence aux •
heures trop fréquentes de décavage. La comédienne, elle, devenait plus volontaire, plus égoïste, plus capricieuse. Son amant était depuis longtemps édifié sur son absence de sens moral, mais il ne lui pardonnait point pour cela, avec sa nature aristocratiquement affinée, certaines grossièretés d*allures et de langage dont l'artiste, malgré ses conseils, n*avail pas encore su se défaire.
Et puis, il eût fallu à Tofflcier une patience angélique pour tolérer longtemps les aimables farces dont Sarah agrémentait à présent leur liaison. « Des farces é/d matelot I » disait-il.
Un jour, ne le trouvant pas chez lui, elle s'était
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vengée en ouvrant les draps du lit et en... s'y oubliant. Le lendemain, elle arrivait le rire aux lèvres:
— As-tu vu ma carte de visite ?
— Senti! veux-tu dire? ricana le marin. Seulement, à la prochaine occasion, dépose-la dans le vide-poche ad hoc. J'aime à voir chaque chose à sa place...
Une autre fois, le Jeune homme étant encore absent, elle s'installa dans son salon. Arrive un ami du maître de céans. Sarah lui fait les honneurs du logis. Elle est provocante, Tami ne se fait pas prier pour demeurer. Elle le pousse si bien qu'il ne reste bientôt à l'étranger qu'à laisser son pardessus ou à lui demander de pousser les verrous. Il se résout à ce dernier parti et la chambre à coucher reçoit aussitôt le nouveau couple.
Le soir, sur son lit défait, Véranne trouvait la chemise de Sarah. Cette nouvelle carte de visite portait d'éloquentes marques de l'infidélité de la visiteuse.
L'offlcier y lut un P. P. G. et renvoya, après lavage, la batiste à sa propriétaire. Celle-ci lui sut gré du procédé, son trousseau étant fort modeste, et l'essai qu'elle avait fait de s'habiller le corset h même \a peau lui ayant mal réussi.
Toutefois, elle ne remercia pas son amant, la che-
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mise étant accompagnée d'un lot de plantes grasses qu'en un court billet, Véranne, qui croyait à la contagion de l'exemple, lui conseillait d'installer dans son appartement. La maigre enfant mît les plantes dans une jardinière, mais elle était tellement autoritaire que ce ftarent les plantes qui cédèrent : elles maigrirent.
Sur ces entrefaites, elle rencontra une de ses anciennes camarades du Conservatoire. Chez elle, Sarah connut Georges Lanceanx, le fils d'un riche fournisseur militaire. Elle eût pu alors sortir une bonne fois de son enlisante bohème, mais, être complexe, elle n'était, au morale qu'imparfaitement outillée et semblait & Jamais condamnée à la médiocrité amoureuse. Pleine de talent déjà, — d'un talent Jeune, peu pondéré, — relativement jolie, dénuée de préjugés, n'ayant pas de sens, elle paraissait à première vue excellemment année pour les galantes aventures et destinée à réussir aussi bien à la ville qu'à la scène. Par malheur, ces apparences ne trompaient pas longtemps quiconque l'approchait #
Mademoiselle Barnum n'avait de sa race que l'Apre té au gain, sans posséder l'habileté de celle-ci à le faire nattre. Elle offrait un mélange d'idées romanesques et d'idées positives d'une curieuse étude» ilmiginant volontiers par exemple qu'au théâtre, il
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lui suffirait de créer le moindre rôle pour être archîcélèbre le lendemain, et, dans la vie, de jouer le désintéressement pour faire affluer les millions dans ses coffres f
Avec les hommes, elle demeurait étrange, étonnant et rebutant les uns par des exigences monétaires qui, se produisant trop tôt, la faisaient ressembler à une flUe réclamant son salaire. Cotait toujours devant les plus sceptiques qu'elle faisait, entre deux jurons, étalage de pudeur. C'était toujours auxp'iis désabusés qu'elle essayait de persuader qu'elle les aimait I
C'est ainsi que se croyant adroite et espérant décupler la somme, elle renvoyait à Georges Lanceaux les vingt-cinq louis qu'il lui avait fait tenir, diMix heures après leur première... entrevue. Le jour môme, il est vrai, ne trouvant pour déjeuner, en rentrant, qu'une assiette de chnrcutorîo, elle rolournaît dans une des hospitalières maisons, où des étrangers de passage vont chercher des plaisirs tarifés à l'heure, comme les fiacres qui les y mènent.
En ce temps-là, elle fut présentée à Sébastien KoU, un de ces chroniqueurs dont, toujours avide de réclame, elle rêvait.
Tout Paris a connu et connaît Sébastien KoU, l'homme de cœur et d'esprit qui eût invenléle mo-