EXPOSITION
« Je suis la fille du marquis de Vaucloix, que l'émigration mina comme tant d'autres. En 4809, il épousa ma mère à Munich ; elle était Française comme lui, et comme lui d'une grande famille. Ma naissance lui coûta la vie, et j'avais à peine quatre ans lorsque mon père rentra en France en 48U. Le roi Louis XVIII, voulant récompenser sa fidélité, le nomma pair de France et lui donna une charge dans sa maison. Les émoluments de cette charge ne suffirent point aux dépenses de mon père, et, lorsque l'indemnité du milliard fut votée, la part qui lui revint ne lui servit qu'à payer les nombreuses dettes qu'il avait contractées depuis son retour en France. Quant à moi, j'étais élevée dans une pension où je recevais une éducation telle qu'on croyait devoir la donner à une jeune fille d'un haut rang et d'une grande fortune. Je dessinais bien, je chantais avec goût, je dansais à merveille et je m*habillais à ravir. Pavais une opinion sur la littérature courante, j'avais pris parti
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pov la mnsiqne italiemie, je causais avec une facilité qui passait poor de Tesprit. Du reste, j*étais parfaitement ignorante de la situation de mon père, qui se plaisait à encourager mon goût pour lelaxe.
■ J'avais dix-huit ans, et je commençais à m'ennuyer de ma pension, lorsqu'un matin mon père. vint me surprendre en m*anoooçaDt que j*allais enfin entrer dans ce monde que je n'avais vu que par fugitives échappées, et que je m'imaginais si charmant. Je ne vous peindrai pas ma joie de jeune fille lorsque je me trouvai maîtresse de disposer de mon temps à ma volonté, rêvant les plus doQ] succès, m*arrangeant une existence de plaisirs, le cœur prêt i de bonnes amitiés et quelquefois laissant arriver jusqu'à moi de Ijiotaioes pensées d'amoUr. Vous voyez, je procède par ordre, je Tons dis eoDiment j'étais à dix-huit ans. et combien je me trouvais désarmée contre toute espèce de malheur. Peu de mois suffirent à m'enlever cette confiance. Mon père prit un jour pour recevoir, iDais il ne Tenait guère à ses réunions que des hommes : les uns passaient la soirée à jouer, les autres parlaient politique. Cinq ou six vieilles femmes accompagnaient leurs maris et m'accablaient de témoignages d*un intérêt si protecteur qu'elles me déplaisaient soQTerainement. Dans le salon de mon père, ce qui m'étonnait le plus, ce n'était pas Tabsence de jeunes gens ou déjeunes filles de mon âge, c'était la présence de certaines personnes dont le nom et les manières disaient la grossière bourgeoisie.
• Pendant les premiers jours de réunion, mon père me fit chanter pour montrer ce qu'il appelait mon talent. La première fois on 31 écouta avec politesse, la seconde fois j'entendis au milieu du Irait le plus brillant de ma cavatine un des joueurs de wisth s'ë- (ner d'une voix formidable : « Six de iry et quatre d'honneurs, tîc»Qs la gagnons triple, j»- La troisième fois ce fut à peine si les personnes qui étaient près du piano suspendirent leur conversa- 'Joo. Je renonçai à charmer la société, comme disaient deux ou l'jis des moins barbares, et Tobligation de recevoir le monde de i&on père me devint presque insupportable.
« L'hiver vint enfin, et j'entendis beaucoup moins parler de •^tes et de bals que dans ma pension même. Je cherchais à •expliquer cette solitude ; car ma jeunesse, mes pensées, mes -'(.érances m'isolaient complètement de tous ceux qui m'entou* ''eut. Peu à peu je me laissai gagner à un profond ennui, sans T^e mon père s'en aperçût ou voulût s'en apercevoir. Un soir que •Utiunion était plus nombreuse, je m'étais retirée dans un coin da salon, et, le coude appuyé sur un bras du canapé, je me repor- ^ avec regret à nos soirées joyeuses de la pension et à no«
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conOdences déjeunes filles sur nos rêves d'avenir. Je n*étais pas cependant de celles qui se font une espérance romanesque de la vie. Je n*avais pas compté dans la mienne des amours idolâtres et une fortune souveraine. Un cœur qui m'aimât, un esprit qui fût d'iiccord avec le mien, et une aisance de mon rang : voilà tons mes vœux. Ils n'étaient pas bien extravagants, à moins qa*espérer une «vie de calme, d'honnêteté et de bonheur ne soit en ce monde la pire des extravagances. Quoi qu*il en fût, j*en étais à regretter mes illusions, et j'avais dix-neuf ans, j*élais belle, je me sentais dans l'esprit et dans le cœur tout ce qui fait qu'une femme est aimable et peut être aimée. Sans doute ma préoccupation m'avait entraînée bien loin, car j'entendis tout à coup derrière moi une voix qui me dit :
« — Cœur qui soupire n*a pas ce qu'il désire.
« Ce gros dicton populaire ne m'aurait pas semblé inconvenant, que la personne qui me l'adressa l'eût rendu grossier. C'était un vilain homme à figure réjouie, portant de très-petites cravates et d'énormes cols de chemise, enfermant mal sa personne monstrueuse dans de vastes gilets de piqué de couleur, et constamment vôtu d'un habit marron très-clair avec un pantalon noir très-court, des bas de coton blanc et des soutiers à rosette.
«La présence de cet homme chez M. de Vaucloix était un de mes étonnements, et, sans qu'il m'eût jamais parlé plus qu*un autre, il me déplaisait plus que personne. Il avait une expérience brute des hommes et des choses qui lui faisait deviner presque toujours lès raisons intéressées de tout ce qu'on racontait devant lui, et il les exposait avec un cynisme de mépris pour l'humanité qui blessait toutes mes jeunes idées. Si quelqu'autre que lui se fût aperçu de ma tristesse, je m'en serais excusée sans doute et je l'aurais attribuée à une indisposition; mais je fus choquée d'être ainsi comprise par ce brutal observateur, et je lui répondis assez sèchement :
« — Je n'ai rien à désirer, Monsieur, et je ne désire rien. — Huml huml fit le gros homme, en s'asseyant près de moi sans façon *et en se mouchant bruyamment dans un mouchoir de cotonnade blene; toute fille qui n'a pas nn mari désire quelque chose. — Hé ! qui vous a dit. Monsieur, que je désirasse me n\irier?
« Il me regarda fixement et me rit au nez avec une rare imper- Imence.
« — Je n'ai pas besoin qu'on me dise ça: ça se voit tout seul. — Vous êtes bien adroit ! lui dis-je d'un ton tout à fait méprisant, tant cet homme m'avait irritée. — Je suis plus adroit que vous ne
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pensez, ine répondit-il sans prendre garde que je lui avais tourné le dos ; car je vous ai trouvé ce que vous désirez, un mari. —Un mari ! m*écrfai-je en me retournant. — Hai 1 hall^hai! fit-il en clignant des yeux, comme le mot vous fait dresser l'oreille I— Monsieur, lui dis-je, blessée dé cette façon de traduire mon étonnement, permettez-moi de ne pas continuer un entretien que mon père ne trouverait pas convenable.— Pardon, mille pardons : mais c'est parce que j'y suis autorisé par monsieur votre père que je me permets de vous parler comme je le fais.
« Par un mouvement de surprise, je regardai autour de moi pour chercher M. de Vaucloix, et je l'aperçus dans un coin du salon qui m'observait. Un léger signe de tète m'avertit qu'il désirait que j'écoutasse M. Carin.
« Puisque j'ai écrit ce nom, vous devez comprendre quel était l'homme qui me parlait ainsi. Il continua, et me dit :
« — Vous le voyez, je ne suis pas si inconvenant que mes gros souliers en ont l'air ; et, puisque le mot de mari est lâché, il est inntile que je batte l'eau plus longtemps. Il s'agit de monsieur mon fils. — Votre fils ! lui dis-je d'un air de stupéfaction, et en le regardant de la tête aux pieds, comme pour deviner quel pouvait être le fils d'un pareil personnage.
« Aucune pensée n'échappait à cet homme, et il me répondit d'un ton d'amère plaisanterie :
« — N'ayez pas peur ; il se met bien, monsieur mon fils, c'est un faraud qui se brosse les ongles avec du savon de Windsor et qui se met de Vhuile antique dans les cheveux. C'est un homme comme il faut, qui parle du bout des lèvres et qui a un lorgnon. 11 est baron ; je lui ai acheté un titre de baron, je lui achèterai un titre de marquis, si vous voulez être marquise.
« Je n'eus pas la force de répondre à cette grossière proposition; mais je fus si humiliée que je détournai la tête pour cacher les larmes qui me venaient aux yeux. M. Carin s'en aperçut, se leva brosqueroent et me dit :
« — Écoutez, Mademoiselle, vous voilà avertie : songez-y toute la nuit. Demain je vous présenterai le jeune homme, vous vous déciderez demain au soir; il faut que cette affaire finisse, je n'ai pas de temps à perdre.
« Il s'éloigna et me laissa stupéfaite de cette façon d'agir et alarmée de cette proposition de mariage comme de la menace d'un malheur. Je cherchai à m'approcher de M. de Vaucloix ; mais il m*éyita avec un soin qui me fit comprendre qu'il ne voulait aucune explication. Contre mon habitude, je demeurai dans le salon jusqu'à l'heure où il n'y avait plus que quelques joueurs acharnés^
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espérant forcer mon père à m'entendre. Mais il s'assit à ime table de jeu, après m'avoir dit en passant :
« —Demain, tenez-vous prête de bonne heure, vous aurez l'honneur d'être présentée à la Famille royale.
« Cette seconde nouvelle m'étonna autant que la première, mais elle me rassura. J'associai naturellement l'idée de ma présentation à celle de mon mariage, et je ne puis dire par quelle confiance du cœur je me figurai qu'on ne pouvait me sacrifier dans un mariage qui se ferait soûs de si nobles auspices. M. Carîn m'avait dit de . penser toute la nuit à la proposition qu'il m'avait faite. Il avait eu raison : je ne dormis pas et ne fis que pleurer, tant ce qui m*arrivait était en dehors des idées que je m'étais faites d'un mariage. Un mot que les jeunes filles ne prononcent jamais, mais qu'elles murmurent sans cesse dans leur cœur, le mot amour, n'avait encore aucun sens pour moi ; mais si vous saviez, Edouard, combien de fois mes compagnes et moi nous avions conclu tous nos heureux projets par cette phrase : « Oh! moi, je n'épouserai jamais que celui que j'aimerai,» vous comprendriez mes terreurs, lorsque je me trouvai tout à coup menacée de me donner à un homme que je ne connaissais pas, vous comprendriez la douleur que laisse après elle une jeune espérance q^ s'en va. Je n'avais jamais prévu que je pusse être obligée à avoir une volonté contraire à celle de mon père ; et, quand je mMnterrogeai sur ce point, je me sentis une faiblesse qui me semblait insurmontable. J'avais bien, entendu parler de jeunes filles qui avaient opposé une énergique résistance aux projets de leur famille ; mais c'était pour moi comme un de ces contes romanesques qui intéressent, et qui ne sont pas ■ de notre vie. Quelquefois, le soir, entre nous, jeunes cœurs ignorants, il s'était glissé un récit qui disait comment telle jeune fillé' avait préféré la mort à un mariage qui lui répugnait, nous avions . poussé de grands hélas sur son malheur et donné des pleurs d'ad* : miration à un si haut courage ; mais, quand cette pensée me violi pour moi-même, je ne puis dire que je la repoussai ou qu'elle mi, fil peur, car je me sentis trop incapable de l'exécuter. J'étaiiijcomme un misérable à qui Ton parle du faste d'un grand seigneun^j et qui détourne la tête pour reprendre son.pain abreuvé de larmesîi sans mouvement d'espérance ou d'envie, tant il se sent éloign^ d'une si haute fortune. J'avais le cœur pauvre de courage, et oset:* mourir était une fortupe trop au-dessus de moi. Je ne prévoyaiirjr donc rien qui ptit m'arracher au malheur dont j'étais menacée, ca^r j'avais pensé aussi à me jeter aux genoux du roi et à me mettii<|„ sous sa protection. Mais tout cela était insensé; car enfin je n'^^],^ rais su comment lui dire de quel malheur j*4tai8 si iualheurea8<it|
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t'âillenrs, parler au roi, me jeter à ses pieds, faire un acte violent de ma volonté, comment en aurais-je eu la force, moi qui ne me leotais pas celle d^opposer un refus à mon père, dont Tautorité n'avait jamais été que bienveillante pour moi?
< Si jd TOUS raconte tout cela, Edouard, c*est pour bien vous yntrer que je suis une très-faible femm^ qui ne puis rien poui* les mm ni pour moi-même.
«Le lendemain arriva. M. de Yaucloix me fit dire de me tenir poar l'heure de la messe. Je lui fis demander un instant d'eniretien ; on me répondit de sa part que nous aurions le temps ta le trajet de Thôtel aux Tuileries. Je descendis donc dans l« saloo, et j'entendis dans le cabinet de mon père la voix de H Carin ; j'allais me retirer, lorsqu'il ouvrit la porte et dit d'un ton péremptoire :
'-Faites entendre raison au roi. Pour ma part, je n'ai qu'une à vous dire, comme les Espagnols : Si no, no.
«Je me détournai pour ne pas voir en face cet homme qui me i|0)blait disposer de moi bien plus que mon père lui-môme. Il ^'in-êla, puis reprit :
'-Et, après le roi, faites entendre raison à Mademoiselle ; car Ne prétends pas donner mon argent pour qu'on me fasse une (une de pendu. Merci!
* Il sortit, et je levai les yeux sur M. de Yaucloix : il était rouge ilioote. Je devinai que ce n'était ni d'indignation ni de colère,
* il évita mes regards.
•-Allons, allons, me dit-il, l'heure est venue
'11 passa devant moi. Je le suivis en pensant qu'une autre que ^ieùt osé ne^ pas lo suivre, et eût provoqué une ex^plication. M j'arrivai dans la cour, il était déjà monté en voiture ; il hissait avec colère des papiers qu'on venait de lui remettre. Son |DbtiOQ était si grande que je ne pensai pas devoir lui adresser ^i»role. C'est à peine s'il fit attention à moi, il lisait ces papiers ^ rage et en murmurant :
* -- Il faut en finir. Assez , assez...
t* Quand il fut plus calme ; il plia ces papiers , les mit dans sa Aseten tira d'autres qu'il lut attentivement et avec une sorte complaisance.
' -- 11 ne peut me refuser, disait-il tout bas à chaque phrase : ^^ittrop d'mgratitude. Et cependant ils sont si ingrats! ^^'avais presque oublié ma douleur devant le chagrin de mon Fi et je lai dis doucement :
*- 11 vous est arrivé de tristes nouvelles, n*e8t-ce pas?-— !• Mtf es^eat t — Ttà cru m'en apercevâir. ^ Non , Louise ,
me dit-il en se remettant sondainement ; je touche au contraire ai but de tous mes vœux , à on riche établissement pour vous ayei un homme distingué et appelé à une fortune politique aussi éievéi que l'est sa fortune pécuniaire. — Est-ce du fils de M. Carin qxL\ Vous Youlez parler? -^ C'est de lui : un homme bien au-dessus di sa naissance, un homme à larges idées et à grandes conceptioQS un homme dont je suis fier d'assurer la position et l'avenir.
« Je ne comprenais pas bien mon père, mais il me semblait qm ces éloges sortaient péniblement de sa bouche. Je pris ma résolu tion à deux mains pour frapper un grand coup , et je lui dis ei tremblant cette phrase qui me semblait le eomble.de Taudace r
« — Je ne Tai pas encore tu, ce... -^ Oh I vous le verrez, médit M. de Vaucloix avec un ton de raillerie cruelle; on ne vousmèned pas à Tautel comme une victime. Le temps est passé de ces ma^ nages barbares auxquels de nobles familles sacrifiaient le bonheui de leurs enfants. N*ayez pas peur de toutes ces sottises, si habile^ ment exploitées par les philosophes et les jacobins, si stupidemenl accueillies par les bourgeois libéraux.
« Le ton dont ces paroles furent dites était plus qu'il n'en faliail pour m'empôcher de faire d'autres observations. Nous arrivâmes bientôt au château. Ce fut alors seulement que mon père fit attèn' tion à moi. Il remarqua ma pâleur et mon air de tristesse, et m dit brusquement :
« — Qu'avez-vous?que vous est-il arrivé? que voulez-vouj qu'on pense en vous voyant une figure pareille? On croira qati je vous sacrifie... que je vous...
« Il s'arrêta probablement devant le mot qu'il allait prononcer] mais , si ignorante que je fusse , je le devinai. Cette horrible phrase de M. Carin : « Je ne prétends pas donner mon argent pour qu'on me fasse une mine de pendu, » me revint à l'esprit. Je compris qu'on pouvait dire qu'il me vendait. J'éclatai en larmes. Mon père frappa du pied avec colère , puis, se remettant :
« — Allons, Louise, reprit-il , soyez raisonnable, rien n'est fini, et, si ce jeune homme vous déplaît, nofUs verrons ailleurs; mais soypz calme devant tout ce monde qui va nous observer. J'ai asse] d'ennemis à la cour qui ne demandent pas mieux que de me ca^ lomnier.
« En parlant ainsi , il m'essuyait les yeux avec mon mouchoiri J'arrêtai mes larmes.
« — Voilà qui est bien, ma Louise; vous êtes une bonne filiei •Espérez , espérez , nous serons bientôt heureux.
« Nous descendîmes de voiture, et il me conduisit vers lachapellâ
« Edouard , je vous ai raconté toute cette scène dans ses moindre!
deuils, pour bien vous faire comprendre comment je fus tout à coup saisie dans ma vie imprévoyante par la menace d'un malheur qaeje ne pouvais préciser, comment je sentis que le marchais dans une route pleine d'écueils sans les voir distinctement autour de moi, comment je dus craindre le but otfron me menait, sans savoir où il était et ce qu'il était. C'est que ce fut là toute ma vie : des .craintes sans fondement matériel , et que je ne pouvais cependant repousser comme des folies ; un malheur qui n'avait pas de corps et qui cependant était toujours près de moi, comme Tombrc de ma vie; la peur d'un fantôme invisible, une douleur sans blessure apparente ! Mais toutes ces réflexions vous diront moins bien ce que j'ai souffert que le récit qui me reste à vous faire.
« Nous arrivâmes à la chapelle. Le roi n'était pas encore arrivé. ie m'aperçus que j'étais regardée avec curiosité ; mais la sainteté du lieu borna toute cette attention à quelques regards furtifs qui reioumaient vite aux pages ouvertes d'un livre de messe. Quelques mots furent murmurés comme eussent pu l'être ceux d'une prière. Repris la place qui m'avait été réservée, et bientôt le roi parut. J'avais été élevée dans des habitudes religieuses plutôt que dans de sincères pensées de religion. Je remplissais mes devoirs de chrétienne avec respect plutôt qu'avec élan ; jamais jusqu'à ce jour je ne m'étais tournée vers Dieu pour lui demander miséricorde et secours du plus profond de mon cœur. Je n'avais pas encore senti le besoin de ce secours et de cette miséricorde. Ce jour-là mon effroi donna un sens aux prières, pour ainsi dire muettes, que j'adressai à rËiernel. Comme la plupart des femmes qui m'entouraient, comme je l'aurais fait peut-être moi-même en toute autre circonstance , je n'assistai point au service divin comme à un spectacle plus solennel où le recueillement est un devoir : non , je priai A^ec ferveur et désespoir, et ce fut à peine si je m'aperçus que les derniers mots de la cérémonie venaient d'être prononcés. M. de Vaucloix m'avait recomm^dé de venir le rejoindre aussitôt après li messe finie. Je sortis, et il m'entraîna rapidement dans une longue galerie. Puis il s'arrêta, en me disant :
* — Le roi va passer; faites attention à lui répondre convenabletQont, s'il vous interroge.
« Charles X parut bientôt en effet. Il était suivi de M. le dauphin ^ de madame la dauphine. Il accueillit avec une grâce pleine de bienveillance quelques placets qui lui furent remis. Il causait d'un ^r de satisfaction avec les personnes qui l'accompagnaient ; mais , lorsqu'il aperçut mon père, un léger nuage de mécontentement P^rut sur son visage.
« — C'est vous , Vaucloix? lui dit- il.
lONE u. i^
Vt6 LES MÉMOIRBS DU DIABLE.
« Mon père salua et me prit par la main pour me présenter. La roî , qui ne rit pas ce mouvement , passa en disant ;
€ — Suivez-moi.
« Mon père obéit , et je restai toute confondue , ne sachant qne faire, croyant que l^oi avait évité de me voir; je portai aatoiir de moi des regards presque éperdus. Je rencontrai ceux de madame la daupbine ; elle s*approcha de moi , et me dit avec un geste plein de bienveillance.}
« — Accompagnez votre père , Mademoiselle.
« Je la saluai et j'obéis, sans avoir la présence d'esprit de répondre un mot. Le roi marchait assez vite ; j'eus peine à me faire jour à travers les personnes dô sa suite , et nous avions traversé plusieurs salles sans que j'eusse pu arriver près de lui , lorsqu'il entra dans un nouveau salon où M. de Vaucloix le suivit seul. J'arrivais juste à ce moment, et, prête à me trouver seule, je ne pus m'empècher d'appeler et de dire : « Mon père î » Le roi se retourna et me regarda avec une sévérité qui sembla peu à peu s'effacer pour faire place à une expression d'intérêt. — Vous êtes mademoiselle de Vaucloix? me dit-il.
« — Oui , sire. — Eh bien î suivez-nous.
« J'entrai avec mop père, qui parut vivement contrarié de ma présence, et Ton ferma les portes sur nous. J'étais restée à Tentri^e du cabinet de Charles X que M. de Vaucloix avait suivi jusqnià Tangle opposé de cette pièce. Mon père parlait à voix basse , et je ne pouvais entendre ce qu'il disait, mais il semblait solliciter instamment une grâce que le roi ne voulait pas accorder. La discussion s'échauffait, on oubliait que j'étais là, car j'entendis le roi répondre assez vivement :
« — Oui , oui , je sais que c'est votre mol à vous autres... Ingrat comme un Bourbon...
« Mon père sembla s'excuser» mais Charles X continua avec vivacité :
« — Et c'est avec ce mot que vous ilbus faites" faire toutes ces choses qui nous sont si durement reprochées.
« M. de Vaucloix répliqua, et je crus entendre qu'il parlait de services.
« — Je ne les ai point oubliés, repartit le roL — Et vous me , refusez cependant, sire , ce que vous avez accordé â plusieurs de mes collègues, au comte C..., au marquis de B... 1 ceux-là n'ont I pas perdu leur fortune dans l'émigration; au contraire, ils Tontj gagnée à servir la république et l'empire.
« Le roi se détourna avec dépit, puis il finit par répondre : |
n — Mais enfin quel est c^ homme?
LES MÉMOIRES DU DIABLE. I7l
< Le roi écouta avec attention ce que lui répondit mon père, qui» voulant sans doul^ conclure son discours par quelque chose de puissant, tira des papiers de sa poche et les remit à Charles X. Mais à peine Sa Majesté les eût-elle dans les mains qu*il s'écria :
■ -~ Pardon, sire, je me suis trompé, ce n'est pas. cela.
« Le roi retint les papiers et regarda mon père avec une sévé- 'ilé qui lui fit baisser les yeux.
« — Laissez , dit-il , laissez , monsieur de Vaucloix ; voilà qui m'iDstmira mieux que^tout ce que vous pourrez me dire.
• Pais le roi se mil à parcourir les papiers. De loin , à leur fori&âtet au cordonnet rouge dont ils étaient cousus, je les reconnus pour ceux qui avaient si vivement irrité mon père. La figure de Sa Majesté devenait de plus en plus sombre à mesure qu'elle les parcoarait et elle finit par s'écrier :
« — Cest effrayant un pareil désordre! une pareille somme I
« M. de Vaucloix fit un signe au roi, qui leva les yeux sur moj. Je compris qu'il avait été averti par ce sigue de ne pas dire devant la fille des paroles qui pourraient accuser le père. En effet, il me regarda un moment, et je vis que j'étais devenue le sujet de leur e&lretiea; car leurs gestes et leurs regards se dirigeaient à leur ûi^ude mon côté. Ce nouvel entretien à voiif basse eut un terme, et j'entendis le roi dire avec sévérité :
« — Si je le fais, Monsieur, ce sera pour elle, pour qu'elle ne meure pas dans la misère ; ce sera pour la dignité du nom que vous portez.
« Après ces paroles que j'entendis, quoique le roi les eût pro- Doneées d*une voix peu élevée, il s'avança vivement vers moi. MoQ père marchait derrière lui ; son visage était bouleversé ; il leva sar moi des regards désespérés, et joignit les mains comme pour me supplier. Ce geste me fit une peine horrible. .
« — On veut vous marier. Mademoiselle ? me dit brusquement le roi. — Oui, sire. — • Et vous êtes heureuse de ce mariage ?
«Je regardai mon père, qui fit un mouvement.
■^Laissez-la parler, Monsieur, lui dit le roi, qui s'aperçut du mouvement.
«Puis il reprit:
« — C'est avec joie que vous acceptez ce mariage? — Oui, sire, *vee joie, répondis- je d'un ton si exalté que le roi en fut surpris.
« Sa Majesté me regarda tristement et d'un air de pitié profonde, puis elle me dit doucement :
, « — C'est bien. Mademoiselle ; je n'ai pas le droit de m'opposer • un si noble dévouement. C'est bien !
« U tira le cordpn d'une sonnette.
« — Sire, plas tard, dit M. de Vaucloix. — Non, non, je ne veux pins en entendre parler.
« Un huissier parut, et Cliarles X fit mander un secrétaire qui arriva bientôt avec un portefeuille. Le roi, qui se promenait dans son cabinet, dit aussitôt :
« — L'ordonnance concernant le gendre de M. de Vaucloix !
« Le secrétaire la lui présenta. Le roi la signa et la tendit à mon père.
« — Voilà, Monsieur, lui dit-il.
« Puis il se tourna vers moi et me dit en me saluant :
« — Soyez heureuse. Mademoiselle.
« Nous sortîmes, et nous traversâmes avec rapidité les appartements; noas descendîmes, et notre voiture avança.
« — A riiôtel, dit mon père, et brûlez le pavé.
«Nous partîmes, et aussitôt Tagitation qui semblait le tenir éclata avec une violence qui me confondit.
« •— Nous Pavons, s'écria-t-il, nous l'avons... Ce n'a pas été sans peine.'.. Sans toi,, j'étais perdu... mais tu as été admirable... Et jusqu'à ces papiers que j*al si gauchement remis au roi... Jo l*aurais fait exprès que je n'aurais pas mieux réussi... Voilà la première fois que des papiers d'huissier sont bons à quelque chose... Mais il y a des jours de bonheur où tout sert... Ah ! ma pauvre Louise, tu seras heureuse aussi : une fortune colossale, dont tu leur apprendras à faire les honneurs... C'était un coup de maître... Il fallait réussir aujourd'hui... car sans cela, demain... Mais je la tiens, la voilà, la voilà (...
« Et il lisait avec complaisance l'ordonnance que le roi lui avait remise.
« Quant à moi, j étais aussi inquiète de la joie de mon père que je l'avais été de son désespoir. Comprenez-vous, après la scène que j'avais vue, tout ce qu'il devait y avoir en moi d'incertitudes ot d'anxiétés? Je venais, à ce qu'il semblait, d'accomplir un grand sacrifice, et j'ignorais quel était ce sacrifice. On avait eu l'air de me plaindre et je ne savais de quoi. Je tremblais d'interroger mon père, car inaintenant je craignais qu'il ne fût plus temps. Je le regardais tristement s'agiter dans sa joie, espérant et redoutant une explication qui ne pouvait ôtre éloignée. Nous arrivâmes ainsi à l'hôtel...
PnBMlÉRB ENTREVUE : ASSEMBLEE DE CRÉANCIERS
. « Nous étions arrivés. Au moment où nous descendîmes le voiiore, le concierge dit à mon père : *
«—M. Carin est dans le salon... — Très-bien 1 très-bien! dit inoDpère en Tinterrompant. Venez, ma ûlle; allons lui annoncer celle henreuse nouvelle.
« Il m'entraîne, et nous entrons dans le salon.
«— La voilà! la voilà, s*écrie mon père en montrant Tordonnaneeda roi. —-Signée ? dit M. Carin en s*élançant vers mon père. - Signée I repartit celui-ci. Venez par ici, que je vous conte tout cela.
• Et (ous deux sortent ensemble et me laissent seule au salon iTec'nn jeune homme qui était à notre entrée dans Tembrasive (Tune fenêtre et que M. de Vaucloix n'avait pas sans doute aperçu. n m'avait saluée silencieusement, et je lui avais à peine rendu son uiot que mon père et M. Carin avaient disparu. Je demeurai d'abord fort embarrassée ; car, en passant devant lui, je rencontrai le regard ou plutôt le lorgnon de ce jeune homme dirigé sur moi. Je le trouvai si impertinent que je ne baissai pas les yeux et le regar- <^i en face. Je puis vous dire la vérité , Edouard : il était d'une rare beauté. Il s'aperçut du intiment de colère qu'il m'avait inspiré, et il baissa ce lorgnon avec une grâce si particulière qu'on efttdit d'un vaincu qui rendait son épée. J'allais me retirer, lors- QQ'il s'avança vers moi, en me disant sans aucun embarras :
«— Mademoiselle de Vaucloix veut*elie bien me permettre de Qie présenter moi-même ?
« Je ne sus que répondre, je me sentis rougir et je ne pus que faire une légère inclination. J'étais d'autant plus dépitée de mon embarras, que je voyais qu'il était observé et qu'il l'était par un bomme qui devait y mettre une vive curiosité; car j'avais entendu, inoi, toute la phrase du domestique que mon père avait interrompu : M. Carin est au salon avec monsieuc son fils, avait-il dit. C'était donc moB futur mari que j^avais en face de moi. Rappe- Icz-vons toutes les sensations que je venais d'éprouver, ce mys- <• ro qui m'entourait, cette pitié qui m'avait accueillie, l'étrangcté de tout ce qui se passait, et, pour comble de singularité, celte en-
ifevue soudaine, sans intermédiaire, sans préparation. Il y avait
iO.
de quoi troubler une jeune fille moins timide que je ne l'étais. 11 faut tout vous dire aussi, Edouard. Dans les terreurs de la nuit, rimage du mari qui m*était destiné n'avait pas été la dernière à me poursuivre. Ne le connaissant pas, je m'étais fai^ son portrait d*après son père, et le savon de Windsor et l'huile antique vantés par M. Carin m'avaient fort épouvantée. Jugez donc de ma surprise quand je rencontrai, au lieu de la caricature que je m'étais figurée, un homme d'une élégance achevée, et, je dois le répéter, d'une beauté parfaite. Sa vue me frappa d'une surprise toute nouvelle : il dépassait de bien loin tous les beaux amoureux que les femmes rêvent quand elles n'ont pas encore aimé. Et cela me venait au moment où je me croyais livrée à un monstre 1 passez-moi le mot, parce qu'il me semble que j'éprouvai un peu de l'heureux étonnement de la vierge qui, livrée au fleuve Scamandre qui doit la dévorer, trouve à sa place un beau jeune homme qui la prie à genoux. Cependant je me taisais, et il me semblait que mon futur devait être aussi embarrassé que moi, car il ne me disait rien. Je me hasardai à le regarder pour me rassurer par son trouble. U était immobile devant moi et il me regardait avec un sourire dont je n'oserais vous dire l'expression, maintenant que je crois l'avoir comprise : il me fit peur alors sans que je pusse m'en rendre compte, si bien que mon trouble et le dépit que j'en éprouvai allèrent presque jusqu'aux larmes. Son assurance m'irritait, et je lui en voulais en même temps de n'en pas user pour venir à mon aide. En ce moment j'aurais donné beaucoup pour avoir, je ne dirai pas la présence d'esprit, mai^ l'impertinence de certaines femmes. J'étais honteuse d'être dommée si complètement. Je voulus à tout prix sortir de cette sotte position, et j'en sortis par une grande gaucherie.
« — Vous désirez parler à mon père, Monsieur? dis-je d'un ton que j'essayai de rendre sec. — Non, en vérité. Mademoiselle, c'est à vous à qui je désire parler. — Je ne sais si je dois... — A la manière dont mon père et le vôtre mènent les choses, il est à craindre qu'ils oublient longtemps encore qu'il était nécessaire de nous présenter l'un à l'autre. Faisons donc comme s'ils ne l'avaient pas oublié, puisque enfin il faudra que cela arrive tôt ou ' tard, et permettez-moi d'avoir avec vous un entretien que je souhaitais ardemment. «
a Tout cela me fut débité avec un accent et une précision qui attestaient combien l'homme qui parlait ainsi était libre de sa pensée et de ses paroles. Je me trouvai une toute petite fille devant cet homme, et, si je n'avais vu qu'il était jeune, j'aurais cru entendre parler un grave rhéteur qui va traiter une question où ii
LES MÉMOIRES DU DIABLE. i7S
compte triompher. Il m*avait offert la main et m'avait fait asWir; il se plaça auprès de moi.
^ « — On veut nous marier, me dit^il en minaudant ; mais cette volonté a besoin d*nne haute sanction. Pensez^vous qu'elle puisse Tobtenir? ^ Vous avez vu la joie de mon père, Monsieur. Autant pe je puis en juger, le roi a permis... — Pardon, Mademoiselle ; le roi peut permettre ce que vous pouvez vouloir défendre. ^
« Je rougis et détournai la tète.
« — Le roi, reprit-il, peut dire oui où vous pouvez^ dire non... Que direz-vous ?
« Cette question si directe me blessa plus qu'elle ne m'embarrassa. Cet homme savait trop bien ce qu'il disait, à côté de moi dont le trouble devenait extrême 1 J'eus recours à une de ces phrases toutes faites que l'on apprend dans les récits les plus vulgaires, et je répondis en balbutiant :
« — Monsieur, j'obéirai à mon père...
« Par un léger mouvement, M. Carin se retira de moi, et, sans que je le regardasse, je vis qu'il me considérait d'un air qui devait être d*une impertinence complète. Il se tut un moment, puis, me prenant la main, il la baisa d*un air tout particulier et reprit avec un léger accent de raillerie :
« — On n'est pas plus belle et plus... bonne.
« L'intonation de la voix, la manière dont il prononça ce mot bonney me semblèrent une insulte. Un éclair de colère me traversa le cœur : un éclair, en vérité, car il ne dura pas assez longtemps pour m'inspirer une répons^ également impertinente ou me donner la force de me retirer. Mon père rentra avec le sien.
« -— Hé I hé 1 dit M. Carin, voilA la cennaissance toute faite. Eh bien 1 Guillaume, je te l'avais bien dit, que je te donnerais une femme de toute beauté... un peu embarrassée, un peu timide... — Monsieur veut dire un peu bête? repris«je aussitôt , outrée du ton (le M. Carin. — Mademoiselle a raison, dit M. Guillaume en ricanant.
« Je levai les yeux sur mon père, il était rouge et confus ; je restai ébahie de le voir accepter, sans se récrier, l'insulte qui m'était faîte; et je ne sais quelle pitié, pour lui et pour moi, me prit au cœur, lorsqu'il essaya d'arranger la phrase de M. Guillaume en ajoutant :
« — En effet, ma fille a raison, monsieur Carin ; vous avez l'air de lui faire* un mauvais compliment. — Bon, bon I fit M. Carin, voiUi un gaillard qui lui apprendra comment l'esprit vient aux filles. •
« Et, avant que j'eusse le temps de m'étonner de cette pouveUe grossièreté, il ajouta ;
« — Allons I il n'y a pas de temps à perdre maintenant. Toi, Goillanme, tu vas aller à Téglise, à la mairie et chez le notaire ; rons, monsieur de Yaucloix, allez chez vos... vous savez... offrez vingt-cinq pour cent pour donner quarante, ils seront trop heureux. Moi, je me suis réservé les plus récalcitrants, et je promets de les enlever. Assemblée générale ici ce soir ! il faut que tout soit fini aujourd'hui même. Vous comprenez que nous ne pouvons publier les bancs qu*aprës l'arrangement signé; si on se doutait de la chose, nous n'obtiendrions pas an sou de remise, et ce n*est pas là notre affaire. Fais bien attention, Guillaume, qu*on ne publie que dans trois jours. — Cest convenu, mon père, dit Guillaun^e avec impatience ; est-ce que vous me prenez pour un imbécile ? . — M. Guillaume a raison, dis-je aussitôt, emportée par le désir de .rendre son impertinence à mon futur et sans m*apercevoir que la phrase que je répétais ne s'appliquait pas directement à celle qu'il avait dite.
« Guillaume fit une légère grimace qui me montra que je n'avais fait que confirmer la pauvre opinion qu'il avait de moi, et dans ma colère je frappai la terre du pied. Mon père, quoiqu'il devinât ce que je souffrais, slrrila de ce signe d'impatience.
« — Allons, Louise, me dit-il sévèrement, pas d'enfantillage ; réfléchissez et songez à m'obéir. — Mademoiselle m'a fait espérer ce bonheur, dit Guillaume ; puis il salua et sortit avec son père et le mien.
« Je restai seule. Telle fut ma première entrevue avec mon futur. Un hasard, en me mettant soudainement en face de lui, me donna un trouble bien naturel à une jeune fille, et me montra à Guillaume sous un aspect qu'il crut vrai et qu'il ne chercba point à rectifier. Vous verrez plus tard qu'il était de ces hommes pour lesquels une première impression est d'une grande importance par la foi qu'ils ont de rinfaillil)ilité de leur jugement. Édouaid, vous qui me connaissez, vous savez si je suis vaniteuse! Cependant vous devez comprendre l'humiliation d'une jeune fille qui n'est pas assez jeune pour qu'on Ma traite comme une enfant, qui sait qu'elle a été jugée sotte, et assez sotte pour qu'on puisse, le lui dire en face sans qu'elle s'en doute. Écoutez-moi bien, Edouard, et ne vous ennuyez pas de tous ces détails de ma vie ; ils sont nécessaires pour vous faire sentir que le malheur n'est pas toujours dans ce qu'on appelle un malheur. En effet, j'étais malheureuse ce jour-là, sans que je pusse dire à personne qa'il me fût arrivé rien de malheureux. Je me contentai de pleurer en m'excitant à la résolution extrême de résister à M. de Vaucloix, Cette résolution ajoutait encere à mes angoisses, car je sentais que je
reculerais devant un ordre où une parole do mon père, et que Je ne ferais que donner des armes contre moi. Et cependant j'avais tellement honte de m^abandonnér moi-môme avec tant dé faiblesse, que je n'osais me dispenser de tenter cet elTort, tout inutile que je le savais. C'était un devoir envers moi-môme. J'attendis mon père toute la journée dans cette anxiété, mais je l'attendis vai« nement. Avant son retour, dix ou douze personnes d'assez com- . mnne apparence étaient arrivées à l'hôtel et avaient envahi le salon. De temps en temps les domestiques venaient jusque chez moi, pour me dire que tous ces gens demandaient mon père avec une insolence inouïe, tenant des propos fâcheux sur son compte, disant qu'il se jouait d*eux, menaçant de partir et de lui apprendre à donner des rendez-vous où il manquait, selon son habitude, comme à tous ses engagements. D'après ce que je vous ai dit des habitudes de mon père et des demi-mots prononcés devant moi, vous devinez, vous, qu'il s'agissait d*une assemblée de créanciers. Mais vous devinerez aussi combien, moi, je devais être dans une complète ignorance de ce qui arrivait. La seule chose qui ressortit pour moi de ce que j'avais entendu et de ce qu'on me répétait, c'était la déconsidération de mon père. Cependant, le bruit qui se ' faisait dans le salon devint si indiscret, au dire des domestiques, que je ne pus les en croire et que je sortis pour m'en assurer, résolue à roe présenter, s'il le fallait, pour le faire cesser. Au moment où je m'arrêtais à une porte vitrée pour regarder par le coin d'an rideau quels étaient ces hommes et écouter leurs propos , je Yis entrer mon père, et j'entendis un cri général, puis des acclamations ironiques :
« — Ah I vous voilai., c'est bien heureux !.. Voyons, que nous Yoalez-vous? Encore des promesses?... Si vous n'avez que ça à nous offrir, merci ; ça n'a plus cours.
« Et mille autres choses dites de tous les coins du salon par des voix qui semblaient enchérir d'insolence les unes sur les antres.
« — H ne s'agit pas de promesses, répondit mon père d'on ton et d'un air qui me parurent bien obséquieux ; il s'agit d'argent, et d'argent comptant. — A toucher dans trois moisf dit quelqu'un. •— A toucher demain, ce soir, si vous le voulez. — Alors l'aiïaire est loute simple, Reprit un autre; payez, vous serez considéré. Vous me devez dix mille neuf cent vingt-trois francs, la quittance sera l»réte aussitôt que les écus.
« Il se flt un moment de silence, et mon père reprit :
« — Vous devez supposer. Messieurs, que je n'ai trouvé l'argent nécessaire pour vous satisfaire qu'en m'imposant les plus rudes
sacrifices. Je dois donc vous déclarer que ces sacrifices seront inutiles si vous ne venez à mon aide, et si vous ne m'accordez une réduction sur vos créances.
« Il sembla qu'une seule voix, composée de vingt voix, répondit :
« — Pas un sou.
« Puis Tun reprit :
« -*• On me doit ou on ne me doit pas ; je veux tout ou rien.
« Et un autre :
a — Je puis bien acheter douze mille francs le droit de dire qu'un marquis, pair de France, m'a friponne.
« Et un autre :
« — Venez, venez, c'est toujours la même histoire ; il n'y a pas un sou au bout de tout ça.
« Mon père tira un portefeuille de sa poche, le posa sur la table, rouvrit et montra une grande quantité de billets de banque. Je ne puis vous dire le mouvement ignoble qui précipita tous ce,s hommes vers la table ; mon père disparut à mes yeux dans un cercle de vautours dont les derniers se hissaient sur la pointe des pieds pour mieux voir ce qui leur était offert. Cependant deux de ceux-là s'écartèrent du cercle et se firent un signe ; ils se rapprochèrent vivement de la porte où j'étais.
«•— Où diable a-t-il pris tout cet argent? dit l'un, que je reconnus pour le tapissier de l'hôtel. — Il ne lui reste plus rien à vendre, cependant. — Pas même son vote à la chambre. — A moins que ce ne soit sa fille. — Il en est bien capable! — C'est peut-être le roi qui paye ses dettes encore une fois ; Charles X aime beaucoup le marquis. — Tiens I c'est une idée; combien a-t-il montré là ? — Douze à quinze paquets de dix mille. — Cinquante mille écus à peu près ; ce li'est pas le quart de ce qu'il doit. — S'il offre le quart, il donnera la moitié ; s'il donne la moitié, il a le tout en poche, je ne signe pas. — Prenez-y garde! — Ebl non, laissons faire les autres. Soyez sûr qu'il payera en entier ceui qui tiendront bon. ~ Écoutons : le voilà qui va faire ses propos!' tiens.
« En effet, mon père reprit, comme s'il répondait à une ques« tien:
.j^ — Ce que j'offre. Messieurs? j'offre vingt-cinq pour cent.
« l^es deux interlocuteurs se poussèrent du coude.
« — Vingt-cinq pour cent ! s'écria un gros homme. Je vous ai livré les quatre roues de votre berline, et vous m'avez trop éclaboussé avec pour que je me contente d'être payé d'une seule. Je, rabats cinq pour cent, tout le bénéfice de ma vente. Je consens à
LES MEMOIRES DU DIABLE m
tvoîr travaillé pour rien, mais je n'ajouterai pas un pour cent de diminution. o
« Sur ce, le carrossier vint s'asseoir à côté du tapissier, à qui il dit: .
«— Qu'en penscx-vousî— Moi, répondit-il, j'accepte les Tingtcinq pour cent. J*aime mieux ça que rien, si nous les avons ; on Ta nous compter dix, puis on nous promettra le reste dans deux OQ trois ans. — Vous croyez ? dit le carrossier. — Eh î M. de Vaucloix doit un million deux cent mille francs; et, parce qu'il vous a montré soixante ou quatre-vingt mille francs, il vous semble avoir m le Pérou. Quant à moi, il me doit plus de cinquante mille francs ; si on voulait m*en donner dix mille sur table, je les prendrais sur l'heure. — Diable ! diable ! fit le carrossier, c'est votre aris ? — Absolument. C'est encore un atermoiement. Ah ! si ce n'était le privilège de la pairie, il y a longtemps qu'il pourrirait à Sainte-Pélagie. Mais avec ça il se moque de nous. Aussi, quoi qu'il offre, je Taccepte. — Écoutez, le voici qui parle.
* Mon père parlait en effet ; et , comme ceux qui étaient près de moi gardaient le silence pour l'écouler, je pus l'entendre.
« Je vous ai tous assemblés pour que vous fussiez bien sûrs de ce que je vais faire. J'offre vingt-cinq pour cent ; mais je vous déclare que , s'il y a un seul récalcitrant, je ne donne rien.
« Il s*éleva un hourra général.
« — Rien, reprit mon père : je ne veux pas m'imposer un si énorme sacrifice pour ne point y gagner mon repos et pour ôtro poursuivi de mille criailleries. Ainsi voyez et décidez-vous. Je Tous laisse une demi-heure pour réfléchir. — Mais c'est un vol ! s*é(;ria-t-on de tous côtés, on ne traite pas des honnêtes gens avec cette impudence ! — Hé , messieurs les négociants , reprit mon père, lorsque vous faites faillite, vous traitez bien autrement vos créanciers ! vous leur donnez dix, et vous les estimez bien heu* renx.
»A CCS paroles, mille cris, mille injures plus exaspérées les nnes qae les autres partirent de tous les coins du salon. Mon père parut vouloir y échapper et se rapprocha, pour sortir, de la porte OQ j'étais. Le tapissier l'arrêta et lui dit à voix basse, pendant que les auti'es se consultaient en tumulte.
• — Donnez quarante, et j'arrange votre affaire.*— Je donae Tingt-cinq. — Alors, vous n'obtiendrez rien. — Ni eux non plus. ^ Voire mobilier est très-riche, on peut le faire vendre.— CroyeztOQs q!i'il vaille cent cinquante mille francs, vous qui me l'aves
« Le tapissier fit un geste d'impatience, et repartit :
« — Il ne s'agit pas de cela. Voyons^ faites an effort, allez jusqu'à trente-cinq.
« Mon père hésita, et finit par dire à voix basse :
« — Trente. — Non, trente-cinq. — Trente, et je reste sans le sou. — Parole d'bonneur? — Monsiear! » £b bien! trente^ soit, etlaissez-rooi faire.
« Mon père sortit et m'aperçut; il me dit d'un ton irrité -
« — Que faites-vous là?
« Je baissai les yeux.
« — Vous avez entendu ? reprit-il.
« Mon silence fut encore ma seule réponse. Mais il sembla tout à coup m*oublier, et se rapprocha de la porte on prêtant l'oreille au bruit dos conversations du salon. Je m'attendais à la colère de mon père, je la désirais même; j'avais besoin qa'il reprit un peu de dignité, ne fût-ce que vis-à-vis de moi. 11 ne dit rien, et se mit à regarder comme je l'avais fait moi-même. Il murmurait tout bas : « Ahl bien I... Us signent... Très-bien ! très-bien! » Cette allente dura longtemps,, mais mon père ne quitta pas la porte un moment, tantôt souriant, tantôt agité; enfin le brait se calma peu à peu, et tout à coup mon père recula comme pour faire place à quelqu'un qui approchait. En effet, le tapissier entra.
« — Eh bien? lui dit mon père.— Quittance générale. — ^A vinglcinq? ~ Non, à trente, comme vous me l'aviez dit. Voilà l'état que vous aviez préparé, il ne reste plus qu'à me remettre les fonds. Vous avez promis l'argent ce soir, il ne faut pas faire attendre. J'ai eu bien de la peine, et j'espère que vous ne Foublierez pas; mais dame! quand on a été honnête homme toute sa vie, on en trouve la récompense. Vous ne seriez arrivé à rieO; vous.
« Que d'horribles paroles j'entendais seule ! car mon père n'écoutait point et vérifiait les quittances en les comparant à l'état de ses dettes. .
« — Et la vôlre> dit-il au tapissier. ~ La mienne ? dit l'autre ; il me semble, monsieur le marquis, que j'ai assez fait pour vous et que je ne mérite pas de perdre comme les autres. — Je ne puis rien de plus, répondit mon père. <— Eh bien! dit le tapissier en reprenant les quittances, rien de fait. — Un moment, dit mou père, je vous donne trente-cinq. — Tenez, je suis bon homme, moi. D'ailleurs t on gagne assez dans mon état. Donnez-moi soixante, et c'est fini» — JNon, trente-cinq.
« Le tapissier alla vers la porte, les quittances en main
m — Cinquante, dit-il, et pas nn mot.
« Mon père hésita, le tapissier oayrit.
' T — Quarante, dit mon père. — Cinquante, dit le tapissier. — Soit, cinquante, repartit mon père.
« Le tapissier ferma.
« — C'est Yingt-cinq mille francs de perdus, dit-il en soupirant. Voyons, faisons le compte : six cent vingt-cinq mille francs de dettes à trente, cent quatre-vingt-six mille francs; plus vingt pour cent en sus pour ma quote-part, qui est de cinquante deux mille francs, dix mille quatre cents francs; en tout : cent qtiatre-vingtseize mille quatre cents francs.
« Mon père vérifia ses calculs et dit :
« — Voilà cent quatre-vingt-dix-sept mille francs; vous me de- Tez six c«nts francs. — Ce sera pour mes honoraires, dit le tapissier. — Non, certes I — Allons, ne faites pas le méchant; si je vous avais laissé faire, vous n'auriez rien obtenu. — Allez doue, dit mon père, et débarrassez-nous de tous ces vampires. — Le temps de régler le compte de chacun, et vous n'entendrez plus parler d'eux. Mais ne rentrez pas, car vous auriez de singuliers compliments à recevoir.
« Le tapissier sortie, emportant l'état des dettes, et s'établit devant une table, où tout le monde l'entoura.
« — Vous avez touché? lui dit-on. — J'ai touché, réponëtriL
« Ce fat un cri général. Une voix dit :
« — Si nous ne nous étions pas si pressés, nous aurions eu trente ou quarante.
« A ce moment, mon père me fit signe de le suivre.
« Vous devez vous étonner, Edouard, de me voir vous raconter tous ces détails avec une paieille précision. Ce n'est pas qu'alors je comprisse le moins du monde ; mais plus tard Vbabitade d'entendre parler d'affaires m'a donné la clef de ce langage, que je ne comprenais pas. Je ne puis mieux comparer ce souvenir qu'à ce qui arrive à une personne qui entend prononcer des mots d'une langue étrangère. Ces mots lui restent dans la mémoire, et plus tard, en apprenant cette langue, elle s'expliqi^c . ee qu'on a dit devant elle. D'ailleurs ces détails me furent bientôt répétés, et ils devinrent assez souvent le sujet de conversations tenues devant moi pour qu'aujourd'hui je les connaisse à fond.
« Cependant j'avais suivi mon père dans un petit salon qui m'appartenait, et la première phrase qu'il prononça fut celle-ci :
« — Puisque vous avez tout entendu, j'en suis ravi. Cela vous