‹ Les mémoires du Diable (volume 2)Chapitre 13 sur 22 · TOME II. H · texte numérisé non relu

TOME II. H

montrera mieux que je ne puis le faire la nécessité où voas êtes d'épouser M. le baron de Carin. C'est grâce à ce mariage que j*ai pu acquitter toutes mes dettes, comme vous venez de le voir.

« Je vous ai déjà dit combien je suis faible ; je vous ai dit aussi que j'avais cependant résolu de faire quelques observations à nion père. Mais dès que je vis une raison de me dispenser de toute résistance, je l'acceptai avec joie. J'entrevis que ce sacrifice qu'on faisait de moi, et que je n'avais pas voulu accepter sans le connaître, pouvait se traduire honorablement. Je me dis que je. sauvais mon père , et^ trop heureuse de n'avoir pas à lutter contre sa volonté, je me résignai par faiblesse, en appelant ma lâcheté un acte de courage. Je suis franche, Edouard, je vous dis la vérité sur moi : le premier sentiment que j'éprouvai fut le bonheur. d'avoir une raison de céder.

« — Mon père , lui répondis-je alors , votre volonté est ma loi , et je suis fière de penser qu'en y obéissant je vous rends une pan de tout ée que vous avez fait pour moi. — C'est bien, Louise I me dit mon père légèrement ému ; votre prétendu va venir, soyez plus gracieuse envers lui, c'est un homme distingué. — Ce qu'il fait pour vous , mon père , lui assure déjà ma recoimaissance.

« Un soupir amer fut la seule réponse de mon père , et M. de . Carin, suivi de son fils, jparut aussitôt. De l'entrée de la .porte, M. Carin s'écria :

« — Gloire à vous, mon cher, je n'aurais pas toieux fait! Ils ont accepté les vingt-cinq pour cent. — Vous voulez dire trente , reprit mon père. — Vingt-cinq. Le carrossier, que j'ai rencontré , m'a dit vingt-cinq. Il m'a montré ce qu'il venait de recevoir. — J'ai donné trente , vous dis-je, et voici comment cela s'est passé, ma fille en a été témoin...

c Alors mon père lui raconta l'histoire du tapissier.

a -- Eh bien ! lui dit M. Carin, Thonnôle homme a empoché cinq pour cent sur la totalité de l'affaire, c'est-à-dire trente et un raille francs ; plus vingt-six mille francs pour son compte, à cinquante pour cent, cela fait cinquante -sept mille francs. Cela solde honnêtement un compte de cinquante-deux mille francs. — Mais c'est un fripon 1 s'écria mon père. — N'y a-t-il pas moyen de lui faire rendre gorge ? dit Guillaume. ~ J'y aviserai, repartit M. Carin ; mais nous verrons cela plus tard.

« Plus tard, j'appris que le tapissier n'avait été que le manda taire de M. Carin lui-même, qui avait ainsi recouvré une partie du prêt fait à mon père. Cependant il ajouta :

« — Je suis allé au ministère de la justice pour en finir avec

LES MÉMOIRES DU 0IABLE. I8à

l'ordonnance;. mais on ne peut rien faire qu'après le mariage. Ainsi, Guillaume, tu ne seras véritablement héritier de la pairie de M. le comte de Yaucloix que dans quinze jours.

« Ce mot fut un éclair pour fmoi ; il m'expliqua le sens de la scène qui avait eu lieu chez le roi. A ce moment je reconnus que &ns tout ce qui se passait je n'avais compté pour rien. On avait acheté la pairie de mon père, et on me prenait sans doute comme ime des charges du marché. Cette explication m'arriva si soudaine et si nette , que je ne pus m'empècher de pousser un cri de surprise. •

«— Est-ce qu'on ne saurait rien? dit M. Carin. — J'allais lui expliquer tout cela quand vous êtes arrivé , répondit mon père avec humeur. •— Diahle ! fit M. Carin d*un ton tout alarmé^ et il se tourna vers moi : Vous consentez, n'çst-ce pas? C'est que moi j'ai lâctié mon argent de confiance.

« Mon père fit un vif mouvement dimpatience.

« — Pas de nouvelles roueries , j'espère, monsieur Vaucloix î reprit M. Carin en s'animant. Ce serait une friponnerie , cette tois ; c'est que je n'ai ni carte , ni hillet des deux cent cinquante Diille francs de pot-de-Vin que je vous ai remis ; il faut s'expliquer un peu.

« Vous le dirai-je, Edouard? mon père, dont l'humilité m'avait fait tant de peine, se montra tout à coup à moi sous un jour encore pins triste. Car, profitant de eotte absence d'engagement que lui reprochait M. Carin , il lui répondit avec hauteur :

*^ Hé, Monsieur, si malllie ne consentait pas, il me semble P6 je ne pourrais pas la traîner de force à l'église. — Qu'est-ce îne ça veut dire ? reprit M. Carin , devenu pâle de colère. — Ça Tem dire, reprit M. Guillaume d'un air froid et sec, que nous sommes filoutés par monsieur le marquis. — Monsieur! s'écria îûôn père en le menaçant.

« Je me jetai entre eux , et je dis à M. Guillaume :

« — Rassurez-vous, Monsieur, vous ne perdrez pas votre argent. *- A la bonne heure! reprit le père ; vous êtes une honnête fille , Ç^Taut mieux que d'avoir de l'esprit.

« M. Guillaume s'approcha de moi , et me dit avec sa grâce si précise de geste et de terme :

« 7" C'est mon bonheur que j'aurais perdu.

< Edouard , pardonnez-moi ce que je vais vous dire : mais cette Plirase me fit pitié , mon futur mari me parut un sot, et, pour que vous no vous révoltiez pas contre ce mot, il faut que je vous ^^Plique tout de suite ce caractère dont peu de personnes se Bcnreot rinsopportable tyrannie. Je ne vous parle plu» des peu-*

sëes de la jeune fille ; j*ai voulu vainement dans ce récit me reporter aux émotions telles que je les éprouvai à cette époque, mais il en est de cela comme de ces calculs dont je vous parlais plus haut. Maintenant que j*en sais le secret , elles ont perdu pour moi leur premier sens , et je chercherais vainement à le retrouver. Je ne sais si je me fais comprendre, mais figurez-vous qu'on vous montre des masses blanches à Thorizon : par un premier regard vous croyez que ce sont des nuages ; puis quelqu'un vient qui vous dit que ce sont des montagnes* qui vous les montre, qui vous les détaille , qui vous en mesure la hauteur et la profondeur. £h bien 1 une fois cette explication donnée, vous avez beau essayer de ressaisir votre première illusion , vous ne pouvez plus voir de nuages à Thorizon, les montagnes réelles se dessinent sans cesse à vos yeux. Ainsi, je me rappelle bien que ce mot dé Guillaume me blessa ; cependant je ne me dis point alors sur mon compte ce mot que je viens d'écrire. Mais l'expérience vint , l'expérience qui me fit voir clair , qui donna un sens au déplaisir que j'avais éprouvé, et qui effaça à tout jamais celui de ma première émotion. Cependant elle ne m'avait point trompé ; car elle m'annonça le malheur.

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