‹ Les mémoires du Diable (volume 2)Chapitre 14 sur 22 · LA FEMME D'UN SOT · texte numérisé non relu

LA FEMME D'UN SOT

« Oui, Edouard, il est des défauts qui entraînent à leur suite plus de chagrin que les vices les plus coupables. Je vous l'ai dit : Guillaume était beau , il avait reçu une instruction peu profonde, mais très-variée ; il .avait une immense fortune; aucun genre de succès ne lui avait manqué. Je ne vous parle pas de ses maîtresses, quoiqu'il ne m'ait épargné le récit d'aucune de ses bonnes fortunes. Je suis trop peu savante dans Thistoire du cœur humain pour savoir s'il a jamais été aimé ; mais je crois connaître assez le monde pour être certaine qu'il a possédé beaucoup de femmes. Guillaume avait la manie de faire des vers et la manie plus fatale encore de les lire. Nous avons eu dans notre salon quelques hommes distingués qui voulaient bien quelquefois nous confier leurs productions, mais je n'en ai jamais vu obtenir un succès qui approchât de celui de mon mari. Il était très -médiocrement musicien, et se piquait de composer et de chanter ses compositions ; c'étaient alors des cris d'enthousiasme à travers lesquels moi seule je devinais

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les lonanges railleuses des hommes d*esprit. Quant à Guillaume, il s'en pâmait d'aise, ne doutant pas qu'il eût été, s*il Teût voulu, le rivai des premiers poètes et des plus grands compositeurs. J^ssayais quelquefois de timides observations sur ces enthousiasmes furieux; alors on m'accusait d'envie. Dans le commencement de notre' mariage, comme j'étais la première confidente des productions de Guillaume, je voulus lui signaler quelques défauts et même relever de grossières fautes de musique; il n'y eût pas assez de mépris pour mes prétentions. Car, il faut bien le dire, fêtais pour mon mari une jolie poupée bien bête à laquelle il imposait silence à la première phrase pour la garantir de quelques grossières balourdises. Jamais, je vous le jure, je n'ai vu une confiance en soi plus complète que celle de Guillaume. 11 tranchait sur toutes les questions avec une conviction qui embarrassait souvent les hommes les plus éclairés. Son père lui-même avait sonmis la rude indépendance de ses opinions à l'empire de son ffls. C'est qu'il était un point oti il égalait la supériorité de son Pére : c'était dans le maniement des affaires d'argent, c'était dans l'adresse à conduire des spéculations usuraires. M. de Carin, le voyant si habile dans une chose où il était lui-même un maître passé, lai croyait la même science dans tout ce qui lui était étranger. De temps en temps j'essayais bien de faire sentir par quelque %ère épigramme que je n'étais pas déhuée de tout esprit et de tout jugement ; mais le traité léger glissait sur la triple cuirasse de vanité dont mon mari était protégé. Plusieurs fois enfin, outrée âa dédain dont on m'accablait, je lui lançai des sarcasmes violents ; mais je n'obtenais pas même l'avantage de l'irriter, il en riait comme d'une grosse injure d'enfant. Nous avions une loge à l'Opéra et aux Italiens, et j'essayai de me réfugier dans ce plaisir "les oreilles et des yeux : ce fut en vain. La présence et les observations de Guillaume me le gâtaient à tout propos. Se piquant d'indépendance dans ses opinions, il approuvait tout ce qui se passait pour mauvais, et vantait tout ce qu'on trouvait médiocre. Je ten- ^i de lutter, mais il avait autour de lui une cour de complaisants ^ abandonnaient lâchement ce que je savais de leur opinion, pour se ranger à la sienne, et j'étais toujours battue. Vous ne pouvez pa» imaginer, Edouard,. ce que le monde a de misérables servilités ; et, pour que vous compreniez combien j'ai eu à en souf- ^fir, il faut vous dire quel monde je voyais.

«Nous nous étions mariés quinze jours après la scène que je viens de vous rapporter. Cette cérémonie fut faîte avec un luxe V»i m'éblouit; l'hôtel où je fus conduite, et dont on m'avait gardé >a surprise, était d'une magnificence rare. Nous ne donnâmes point

de fêtes, mais quelque temps aprèe notre mariage noue etimes tum réanion splendide. Pétais allée quelques jours aupaiAvant faire mes visites de noces et porter pour ainsi dire moi-même toutes nos invitations. Ci j'avais eu quelque connaissance du monde., ees visites auraient été pour moi un premier enseignemrat. Nous allâmes indifféremment dans les maisons de liaute noblesse où le nom de mon père me forçait à me présenter, et dans les riches maisons de finance qui constituaient les liaisons de mon mari. Dams les premières je reçus personnellement un accueil bienveillant; dans les secondes toute la bonne grâce fut pour mon mari. J'y fis peu d'attention, et ce ne fut que quinze jours après que j'appris qu'une femme peut obtenir hors de sa maison des égards qu'on lui refuse dans la sienne, parce qu'on les refuse au maître de cette maison. Aussi aucune des personnes du monde auquel j'appartenais no vint à notre réunion, et nos salons ne furent peuplés que des connaissances personnelles de mon mari. Sa vanité en fut choquée, mais cette vanité ne voulait pas croire qu'une naissance commune et une femme acquise en spéculations mal famées eussent éloigné cette société si orgueilleuse, et ce fui à moi qu'il en attribua l'abandon. Ce fut un jour cruel, je vous le jure, Edouard, que celui où cent lettres arrivées minute à minute vinrent nous apporter les refus mal d^uisés de nos conviés. J'aurais voulu les soustraire à mon mari; mais par une précaution qui, je crois, fut une insulte bien combinée, elles lui furent toutes adressées personnellement. Elles le poursuivirent jusqu'à l'heure de la réu^ nion, et de proche en proche elles amenèrent entre nous une explication assez vive et assez prolongée pour qu'on vint nous avertir que déjà on arrivait dans nos salons. Nous n'avions 8<»igé ni l'un ni l'autre à notre toilette. N'oubliez pas, Edouard, que c'est une femme qui vous écrit; soyez indulgent pour ce que vous appelez des frivolités et pour ce qui quelquefois a de bien pénibles résultats; un rien y suffit, une vie mal commencée s'égare loin du bonheur pour la plus légère cause ; c'est comme le trait qui au départ dévie de la ligne droite de l'épaisseur d'un cheveu, et qui à la hauteur du but en est bien loin.

« Aprèb cette insulte, que Guillaume pouvait me reprocher, sinon personnellement, du moins comme faisant partie de cette caste insolente qui le repoussait, vint une de ces misères de la vie qui ne semblent rien, mais qui sont quelquefois beaucoup. J'avais attendu trop tard ; il me manquait un coiffeur ; pour ne pas tarder à paraître dans les salons, je me confiai à une femme de chambre • qui ne fut pas assez habite pour me parer des magnifiques diamants que m'avait donnés mon mari. J'oubliai aussi un éventail

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peint par R.,M 6tdont il avait parlé; j'eus toutes les maladresses possibles. Je me hâtai de gagner le salon ; j'entrai. Épouvantée da regard irrité que me |eta Guillaume quand je parus avec des fleurs J'entrai mal, je ne sus pas réparer le tort d*arriv^r lard chez moi, je fus gauche, interdite, et on vint à mon aide avec une si pressante pitié que je sentis les larmes me gagner^je fus ridicule. Comprenez- vous, Edouard, toute la portée de ce mot vis-à-vis d'un homme comme mon mari? A partir de -ce moment, ma cause fîit perdue. Je ne puis vous dire îa sotte scène qui suivit cette léunion; elle fut assez vive pour me faire douter de moi, et douter à ce point que; dans les réunions plus intimes, je n'osai pas me mettre au piano et chanter, quoique des succès passés Hi'eQssent appris que je pouvais le faire sans trop d'audace.

« Figurez-vous maintenant la vie d'une femme sans énergie et à qui Ton met incessamment le pied sur la tête I je devais succomber dans la lutte. Car, malgré cette faiblesse, jeluttai. J'appris Alors une chose bien triste pour Fhumanité, c'est qu'on a plus de force pour sa vanité que pour son bonheur. Mon bonheur, je l'avais abandonné au premier choc ; ma vanité, je lui portai longtemps secours. Mais enfin j'y épuisai le peu de forces que j'avais; car on me prenait par des endroits si vulgaires, que je me trouvais le plus souvent sans défense. Ce que je recommandais à mes domestiques était toujours de travers; mes observations étaient toujours mal placées; j'avais tort de recevoir à telle heure et tort de ne pas recevoir à la même heure. C'était une conviction si bien entrée dans la tête de mon mari, que j'étais une sotte, qu'il blâniait tout ce que je faisais, tout ce que je disais, sans se donner la peine de Texaminer. Et il me blâmait avec cette forme abrutissante contre laquelle rien n'est fort que le silence, avec la déi'isioh et le ricanement. C'est ici qu'il faut vous expliquer comment je ^^ trouvai seule dans ma cause. Vous avez vu que ceux de ma ^fe» comme disait mon mari, m'avaient abandonnée ; je me trouvais donc reléguée dans une société qui ne m'accueillait que par rapport à lui. Je vous ai parlé de la servilité des hommes : je me l'explique maintenant. La plupart avaient besoin de Guillaume et des immenses capitaux dont il disposait, et ils le flattaient en l'aient à me railler. Ma naissance, ce- qu'on nommait ma g<*intiliàtrle, Ole fit des ennemies de toutes les femmes de ce monde financier; ^if bien que quelques-unes ne craignissent pas de donner de rudes leçons à la présomption de Guillaume, ce ne fut jamais à niOQ profit, car je leur avais enlevé le plus riche et le plus beau parti de leur espèce. Vous devez vous étonner, Edouard,. que dans cette cruelle position je n'aie pas trouvé un appui ? Un seul homme,

le comte de Cerny, brava ranathème lancé contre notre maison. Il vint plusieurs fois et se fit mon champion. Je lui fus reconnaissante de ce courage, et je le lui témoignai par un accueil pins empressé. Un mois après, toute la Chaussée-d*Antin s'indignait du scandale de ma conduite. Les élégants de la Bourse, qui n'avaient pas songé à moi, se trouvèrent très-humiliés de ce qu'ils appelaient le succè^de Tambassadeur du faubourg Germain, .Te dus prier M. de Cerny de m'épargner sa bienveillance.

« Edouard, il me semble que je vous vois lire ma lettre eique vous êtes prêt à en tourner les feuillets pour chercher si, au milieu de tout cet abandon, je ne nommerai pas enfin celui à qui je devais avoir recours. Hélas ! n'ai-je pas déjà trop cruellement parlé de mon père, et faut-il que je sois réduite à l'accuser encore? Mon père ne demeurait point avec nous, et ne venait que rarement nous rendre visite ; et cette visite, savez-vous quel en était toujours le motif? un besoin d'argent, un emprunt à faire à mon mari. Si vous saviez, Edouard, par quelles humiliations Guillaume faisait acheter à mon pauvre père les secours qu'il lui donnait, vous comprendriez que je ne voulusse pas ajouter la confidence de mes chagrins à cet horrible supplice. Je suis bien misérable maintenant, Edouard, et vous vous étonnez quelquefois de mon courage à supporter certaines privations : c'est que, mieux que personne, j'ai appris ce qu'il en coûte d'avoir des désirs au-dessus de sa fortune. Puis une passion terrible égarait mon père : il était joueur, et moi, vous, savez, je ne suis pas assez forte pour avoir aucune passion. J'ai vécu de luxe sans en jouir; je vis de misère sans en souffrir.

« Vous le voyez, Edouard, j'étais abandonnée de tous côtés, dominée par l'aveugle sottise de Guillaume, bafouée par la servilité de ses commensaux et tournée en ridicule par la haine de leurs femmes. Je me résignai, je me tus, je passai condamnation, et il fut avéré, au bout d'un an de mariage, que j'étais une idiote qui voudrait bien être méchante, mais qui ne savait pas l'être. Tout me manqua. Je devins grosse et fus malade : la vanité de mon mari, qni voulut me conduire à une course pour montrer de magnifiques chevaux neufs qui s'emportèrent et me causèrent une frayeur cruelle, me fit faire une fausse couche ; Guillaume eut la brutalité de me dire « que je n'étais pas même bonne à faire des enfants. » Comprenez-vous cette vie, Edouard? Vous figurez-vous ce qu'elle a d'odieux, d'insultant, d'horrible? N'jubliez pas qu'elle était môme sans solitude et sans recueillement; on la traînait tous ies jours dans les bals, dans les fêtes, dans les spectacles. J'étais chargée, sans m'en douter, de satisfaire une des vanités de mon

marL Au bout de quelque temps je compris que les parures sans cesse renouyelées quMl me prodiguait n*étaient pas une attention de sa part, comme je le supposais. C'était un défi jeté au luxe des plus ricbes, et je crois que, s'il eût pu mettre des robes lamées on des colliers de prix à son cbeval , il m'eût laissée dans un coin.

« Voilà comment j'ai vécu depuis deux ans, arrivée au bout de ce temps à un abandon de moi-même qui justifiait presque tout ce qu'on en supposait, lorsqu'un événement immense en lui-môme, puisqu'il fut une révolution pour notre pays, vint changer toute ma vie et amena la catastrophe qui m'a mise en l'état où je suis. Je m^étais mariée au mois de juillet 1828; deux ans après éclata la révolution qui exila les Bourbons. Nous étiops à la campagne, aux environs de Blois, quand le Moniteur nous apporta les ordonnances. Vous ne pouvez vous figurer la joie folle de mon mari à cette nouvelle.

«— £nfiI^, s'écriait-il, on va réduire à l'obéissance cette chambre des députés, si insolente et si bavarde ; un ramassis d'avocats et de marchands qui n'ont ni sou ni maille, et qui seront trop heureux de baiser la semelle des bottes du roi quand il osera leur tenir tète I II est temps que le maniement des affaires revienne à qui de droit, aux grands non^ et aux grandes fortunes. C'est maintenant à la chambre ù?s pairs à prendre la véritable place qui lui convient, la place de la Cb^mbre haute. Ah I si j'en étais en ce moment; si... A propos, avez-vous reçu des nouvelles de votre père?... — Oui, il m'a écrit des Pyrénées; les eaux d'Aix lui ont fait beaucoup de bien.

« Mon mari laissa percer un mouvement de dépit dont je ne compris pas alors l'affreuse signification. ,

« •— Enfin, reprit-il après un moment de silence, il faudra bien qae cela vienne ; et, en attendant, voilà qui ne rend pas la position plus mauvaise. L'aristocratie peut espérer maintenant une solide constitution. Elle marchera à la tète du pays, au lieu d'être remorquée à sa suite comme une vieille machine usée. Une aristocratie jeune, forte, riche, connaissant les besoins nouveaux de Tépoqua et habile à reconstituer le passé I

« Mon mari se promenait activement en parlant ainsi, lisant et relisant le Moniteur, Puis il s'écriait de temps en temps avec une impatiente colère :

. « — El ne pas être là, maintenant 1 — Ne pouvons-nous partir pour Paris? lui dis-je.— Est-ce que je parle de cela? me répondit-ii en haussant les épaules et en me regardant avec mépris.

« Vous le voyez I j'étais bien sotte, je ne comprenais pas que ce

fftt la Yle de mon père qui excitât ces yiU regrets dans rame de mon mari. Hélas 1 je n*ai pas gardé longtemps cette erreur. Sans m'ètre ocoapée de politique, j'étais naturellement du parti de mon pore et du parti de mon mari, je ne trouvais donc rien de déraisonnable dans son enthousiasme ; mais j*eus bientôt occasion de reconnaître combien ces idées avaient peu de bonnes raisons à leur appui. M. Carin père, qui était venu à la can^)agne avec nous, était hors du château quand cette importante nouvelle arriva. Il revint au plus fort des exclamations de son fils. Son père Técouta d'abord d'un air soucieux, puis se leva tout à coup et dit en secouant la tète :

« ^ Tout cela est bel et bon, mais je soutiens, moi, que c'est une énorme sottise. — Bien, repartit mon mari, vous venez de chez M. D***, libéral enragé, et il vous a monté la tète I — Je viens de chez le comte M^"", ultra-enragé, qui qi'a appris cette nouvelle, et J'ai vu qu'il était fou et toi aussi. ~ Ah (à! mon pdre, vous ne pensez pas ce que vous dites ? reprit mon mari d'un ton ricaneur. — Je pense ce que je dis, et je dis ce que je pense : cette mesure est une énorme sottise, je l'ai dit. et je le répète. — Soit, répondit mon mari avec le souverain mépris qu'il opposait à tout ce qui n'était pas de son avis ; une sottise selon vos idées. -— Et mes idées valent bien les vôtres, monsieur le baron de Carin ! reprit son père avec colère. J'ai excusé le stupide enthousiasme du comte de M*** : c'est un noblillon qui s'imagine qu'il sera beaucoup plus grand seigneur parce qup les patentés n'iront pas aux élections. Mais toi, penses-tu que la France acceptera ce soufDet sans le rendre? — La France! ohl la Francel reprit mon mari avec le même ^ir dédaigneux. Où est-elle donc, la France? Qu'est-ce que c'est que ça, la France ? Est-ce qu'elle se compose de cinquante mille électeurs stupides et de deux cents députés insolents? La France se taira et elle fera bien. —Elle ne se taira pas, monsieur le baron 1 s'écria M. Carin avec un emportement que je ne lui avais jamais vu envers son fils. Les cinquante mille électeurs stupides et les-deux cents députés insolents sont l'élite de la nation, entendez-vous, monsieur le baron? et ils ne ae laisseront pas insulter pour le plus grand avantage d'une caste qui vous a mis à la porte, vous, monsieur mon fils, Guillaume Carin! — Je ne rends pas la cause du roi responsable des insolences de quelques hommes. —Eh bieni tant mieux pour toi, tu as provision de grandeur d'âme; mais ce ne sera pas de même partout, je t'en réponds. Je suis royaliste, moi, je l'ai prouvé. Je n'ai pas oublié que ce tyran de Bonaparte a voulu me faire mettre en jugement pour les rournitiires de 4843, et que, sans l'arrivée des alliés, je la dansais

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et mes millions anssi. Je stiis royaliste enfin de cœur et d'âme; mais je suis royaliste pour le roi, et non pas pour ce tas d'émigrés qu'il nous a ramenés et qui nous dévorent. — Et à qui on a pris tous leurs biens, dit mon mari. —Et tu en manges de ces biens-là, dit M. Carin. D'ailleurs, vois-tu, moi je hais les nobles ; c^est dans ma peau, comme dans la tienne de les adorer. Tu es mon fils, je veux bien le croire, mais ce n*est pas par là du moins. — Et je m'en fais honneur, dit Guillaume avec colère. — Tu t'en fais honneur, monsieur Guillaume I et d'où sors-lu donc ? — Mon père, prenez garde, on pourrait vous entendre. —Eh! qu'est-ce que ça me tait à moi? est-ce que je rougis de ma naissance? Mon père était charpentier et ma mère marchande de marée. Us ont fait leur fortune, c'est vrai, et je l'ai continuée ; mais je n'en suis pas plus fier, et je ne prétends pas qu'un tas de noblillons, de gueux me marchent sur le pied. — Il ne s'agit pas de cela, mon père, reprit mon mari, alarmé de la violence de M. Carin ; il s'agit d'une me^ sure dictée par la nécessité et qui était dans Iç droit et dans le devoir du roi. — Tu me fais rire avec tes droits ôt tes devoirs ! Ah çàl est-ce que vous croyez que, parce qu'un ministre a fait un gros discours de jésuite eu tète des ordonnances, ça va persuader les électeurs de se laisser dépouiller de leurs droits sans mot dire ; qu'on supprimera d'un trait la liberté de la presse sans que le peuple en soit vexé ? — Est-ce que le peuple s'occupe de ces .choses-là? Que lui fait l'élection? Il n'y participe pas. Que lui fait la liberté de la presse ? 11 ne sait pas lire. — Tu me fais pitié, mon pauvre garçon! Je sais bien qu'il ne participe pas à l'élection, mais elle est dans les mains des bourgeois en qui il a confiance. — Ils sont plus insolents que les nobles. ^ Oui, mais ils ne sont pas nobles, et Touvrier et le bourgeois sont parents par la roture. Leur cause était la môme en 89, et vous la rendrez la môme en lui rendant les mômes ennemis, la noblesse et le clergé. Vous êtes do grands politiques sur le papier, messieurs les savants d'aujourd'hui, mais vous ne connaissez pas le peuple ; vous ne tenez compte ni de ses haines, ni de ses souvenirs, ni de ses craintes. — Mais il ne s'agit pas de noblesse et de clergé, il s'agit de la royauté. — Et qu'est-ce qu'elle veut, la royauté ?-— Elle veut être respectée; cette royauté de quatorze siècles ne veut pas être l'esclave d'une chambre rebelle née d'hier.— Ah çàl mais vous êtes fou! Est-ce qn'U V a une chambre à la condition qu'elle ne sera pas une chjUQibre ? Et toi, tout le premier, si tu étais oti tu veux être, t'arrangerais-tu qu'on te mit à la porte, parce que tu ne serais pas de l'avis du gouvernement? — Ah ! la chambre des pairs, c'est autre chose 1 o'e»t vraiment l'élite de la nation. — Jolie élite dont tu feras

partie. — Mais, mon père... — Laisse-moi donc tranquille I On mettra encore une fois les Bourbons à la porte, et ils ne rauront pas volé.— C'est ce que nous verrons. —C'est tout vu. Paris sera en insurrection demain.— Vous vous croyez encore en 93, mon pauvre père. Je crois à ce que Je sens, vois-tu 1 Quand j'ai lu ce Afoniteur-lk^ le cœur m'a gonflé comme si on m'avait donné un soufflet. Je n'ai pas raisonné ce sentiment-là ; j'ai été furieux. Et moi, je suis fait comme tout le monde ; tout le monde est fait comme moi, et tu verras ce qui va arriver.

«La discussion dura longtemps; et, bien qu'elle n'apportât d'aucun côté des lumières bien grandes sur cette grave question* j'étais, dans mon silence, de l'avis de M. Carin. Je me fiais à cet instinct de colère populaire dont il était saisi, et je jugeais de ce qu'elle pourrait être dans des masses qui n'avaient pas comme loi des raisons de fortune et d'alliance pour résister à leur premier emportement. Comme il arrive toujours aux hommes doués û'xme grande infatuation, l'enthousiasme de mon mari devint d'autant plus exagéré qu'il avait trouvé quelque résistance. Il accueillit avec son dédain habituel la nouvelle des premiers mouvements populaires, en s'écriant :

« — Une compagnie de gardes du corps la cravache à la main, et tout sera fini.

« Puis, quand il eut vu qu'il avait suffi de trois jours pour renverserVette royauté de quatorze siècles, il ne démentit pas sa furieuse confiance en lui-même ; et, ne voulant pas convenir qu'une mesure qu'il avait approuvée pût être mauvaise, fi se tourna contre ceux qui l'avaient mise à exécution. Il dit que tout avait manqué par leur faute, que quelques régiments de plus dans Paris auraient assuré le succès. Il ne quitta guère ce ton tranchant que lorsque les journaux nous apportèrent la nouvelle de l'élection de Louis-Philippe au trône et celle de l'acceptation de la nouvelle charte. ■ ^

« C'est ici, Edouard, que commence pour moi une autre série de chagrins que je ne crains pas de confier à votre honneur. Ne vous semble-t-il pas singulier, cependant, que la vie d'une femme ait pu être torturée pour un article de la constitution politique de son pays? La charte nouvelle, votée par les deux chambres et acceptée par le roi, disait qu'une loi serait présentée dans le délai d'un an pour régler définitivement ce qui concernait l'hérédité de la pairie. La tempête qui s'éleva dans le cœur de Guillaume, à cette nouvelle, fut vraiment folle. Son père se plut à l'irriter, en le raillant sur la perte de ses espérances; et vous devez comprendre que, dans tout cela, c'était moi qui recevais lé coiLtre-coup de la

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colère dû fils et des moqaeries da père. Je ne vous raconterai pas la scène qui eut lieu à cette occasion ; elle fut suivie d^utres si cmelles, qu'elle n'a plus compté comme une douleur dans mon sonvenir^ Quelques jours se passèrent encore pendant lesquels mon mari reçut des lettres de mon père, qu'il ne me communiqua pas. M. Carin était allé à Paris et en était revenu. Pendant ce temps, mon père avait quitté les eaux d'Aix et était arrivé dans notre château; sa douleur était extrême» Chez lui Topinion politiqae était une foi, la fidélité aux Bourbons une religion ; et, dès les premiers moments de son arrivée, il nous annonça son intention de les suivre encore une fois dans Texil.

« — Nous reparlerons de cela demain, dit mon mari d*un ton pins affectueux qu'à son ordinaire ; il faut d'abord vous reposer.

« Le soir venu, et lorsque je fus rentrée chez moi, Guillaume vint dans mon appartement, et, en ayant exactement fermé les portes, il m'annonça son intention d'avoir avec moi un entretien important. Ma surprise fut grande, et mon mari, qui s'en aperçut, cmt devoir me rassurer à sa manière sur l'importance de ce qu'il attendait de moi.

« — Ne vous effrayez pas ! me dit-il, il ne s'agit pas d'une missionbien extraordinaire. Je désire seulement que vous vous chargiez de persuader votre père de ne pas quitter la France. Ce départ vous causerait, je le crois du moins, un assez vif chagrin pour que vous trouviez de bonnes raisons qui déterminent M. de Vaucloix à changer d'avis. — Je ne puis faire valoir que ce chagrin Im-mème, et j'espère assez dans la tendresse de mon père pour qu'il m'épargne cette séparation. — C'est bien dit, repartit mon mari; persuadez-lui bien que vous en serez au désespoir et moi aussi. ^ Je vous remercie de ce sentiment, dis-je à mon mari; et, pnisqne vous voulez bien compter sur moi pour cette démarche, je crois qu'il est d'autres raisons que je pourrais invoquer. — Et quelles sont ces raisons? me dit Guillaume en s'asseyant devant moi et en m'examinant.

« Vous le dirai-je, Edouard? j'ai cru entrevoir une espérance de détruire en quelques points Topinion de Guillaume sur mon (dompte, et je m'appliquai pour ainsi dire à lui développer ces raisons que je croyais devoir le toucher.

«— Mon père est vieux, lui dis-je, et quitter la France.à son âge, ce serait vouloir mourir à l'étranger. — C'est juste, c'est juste. — Il n'a pas besoin de donner aux Bourbons cette dernière preuve de dévouShient, sa vie répond assez pour lui. — C'est très-bien, très-bien. — Il peut d'ailleurs leur montrer sa fidélité par un dernier acte de sa volonté. Il peut, comme quelques autres, refuser

au gouveraen<ent actuel le serment qu'on lui demande comme pair de France, et protester par sa retraite, —r Je tous supplie, me dit Guillaume, de ne pas lui dire un mot de cela. — Et pourquoi ? — Ah! pourquoi? reprit- il, parce que ce n'est pas pour cela que je vous ai épousée. — Que voulez-vous dire? — Ecoutez» Louise; tâchez de me comprendre une fois en votre vie. Ce n'est pas trop, n'est-ce pas T— J'essayerai, Monsieur. — Oh 1 ne prenez pas votre aîi* de victime, je vous en prie ; ce que je vais vous dire est grave. Écoutez-moi bien. La loi qui réglera l'hérédité de la pairie ne sera présentée que dans un an. Ce n'est pas sans raison qu'on a ajourné une. pareille mesure ; on a voulu laisser aux esprits le temps de se calmer. D'après mon opinion, il est plus que probable que l'abolition de l'hérédité ne sera pas prononcée. Qu'il en soit ainsi, et mes droits subsistent, si votre père prête serment. Or, vous comprenez que je n'entends pas les sacrifier à un caprice de fidélité surannée: ils m'ont coûté assez cher.

« Je ne pouvais disconvenir que l'observation de Guillaume ne fdt raisonnable; mais il avait un art de jeter de l'odieux sur tout ce qu'il disait. Ce reproche brutal du prix dont il avait acheté ses espérances me révolta, et je lui répondis ;

<( — Il est des questions d'honneur que chaque homme juge souverainement pour lui-même, et je n'ai pas le droit de donner un pareil conseil à mon père. -- Oh I oh I dit mon mari, où avez-vous appris cette belle phrase ? Elle est très-sonore, mais je vous avertis qu'elle est fort déplacée. Je veux, entendez-vous bien? je veux que vous persuadiez'à M. de Yaucloix de prêt<^r serment* — Je ne puis me charger d'une pareille mission, je ne l'accepte pas. — Écoutez, me dit Guillaume avec colère, votre père prêtera serment quand je le voudrai et comme je le voudrai ; mais il ne me convient pas de le pousser moi-même à cette détermination. Il faut que ce soit vous qui la lui inspiriez. Je répugne à employer des moyens violents/ et votre refus m'y forcerait. — Des moyens violents vis-à-vis de mon père ! m'écriai-je; et vous osez m'en menacer! — Ne faisons pas de tragédie, s'il vous plaît. Voulez-vous, oui ou non, m'épargner le désagrément de faire une *scène à. votre père? Allez le trouver ce soir même, je l'ai prévenu que vous vouliez lui parler en secret, il vous attend. Et, puisque vous êtes eu train de belles phrases, il en est une que je vous engage à lui dire : c'est que la seule dot qu'il vous ait donnée est l'hérédité de sa pairie, et qu'il est d'un homme d'honneur de me la conserver par tous les moyens qui sont on sou pouvoir. — Par tous, excepté par un parjure. — Sottise et entêtement 1 c'est un peu trop, dit Guillaume furieux* Vous me refusez? Faites-y attention, je hais les

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scandales et les eris ; mais s'il faut en venir là, je le ferai , et alors. . . Mais vous irez.

« La première menace de Guillaume contre mon père m'avait pea alarmée, mais le ton dont il proféra ses dernières paroles m'épouvanta véritablement. Je me contins et je lui dis :

«— Mon refus doit vous importer peu; car vous pouvez être sûr que cette démarche, lors môme que je la ferais, serait parfaitement inutile.— C'est ce que nous verrons.— Vous le voulez? lui disje. Eh bien I j'essayerai demain. — Ce soir, vous ai-je dit. — Ce soir, soit. Tirai tout à l'heure. — Tout de suite... Mon Dieul j'ai mes raisons. Suivez-moi; je vais vous accompagner jusqu'à l'appartement de votre père, et n'oubliez pas qu'il faut que vous réussissiez.

« Quoique je fusse convaincue de l'inutilité de mes efforts, je eoDsentis à suivre mon mari, pour éviter à mon père cette scène dont il le menaçait. Je croyais que ma condescendance su£9rait à l'exigence de Guillaume. Il me conduisit jusqu'à U porte de la chambre de mon père, et me fit signe d'entrer.

UN SERHSNT POLITIQUB.

« fobéis en tremblant à mon mari, et j'entrai dans la chambre de mon père. Mais j'en ressortis aussitôt.

< — n est tout habillé sur son lit! dis-je à Guillaume. — Oh ! je le sais bien, me répondit-il. — Mais il dort — Eh bien ! s'écriat-il violemment, réveillez-le. — Qui est là? dit mon père eu se levant.

«Mon mari me poussa dans la chambre, et je répondis :

« — C'est moi. — Tu as bien tardé, Louise, et je craignais d'être foroéde partir sans te dire adieu. — Quoil m'écriai-je, vous nous quittez sitôt? — Je ne veux pas rester sur le territoire de la France après que le roi l'a quitté. Je vais le rejoindre. — Hélas I mon père, lui dis-je, avez-vous bien songé à un pareil exil à votre âge?— Le roi est plus vieux que moi: — Ayez-vous i^ensé que vouâ me laissiez seule en France? — Seule, Louise I seule avec ton mari; tu ne penses pas à ce que tu dis. — Mais sait-il vos pro" jets de départ? — Qu'importe ! il doit les approuver. — Cependant, mon père^ vous pouriez le consulter. — Pourquoi? pour faire mon

devoir» je n'ai besoin de l'avis de personne. — Cett* séparation inattendue peut Tirriter. — L'irriter! et pourquoi?

« Je m'armai de tout mon courrage , et je dis en baissant les yeux :

« — Son mariage lui avait donné des espérances que votre départ va détruire. — Je ne te comprends pas. — En vous exilant, vous renoncez à la pairie. — Et quand je resterais , pense-t-il que je puisse la conserver? — Il a peut-être le droit de l'espérer.

« Mon père me releva la tète que je tenais baissée, et me regardant en face, il me dit :

« — Louise, est-ce de vous-même que vous me parlez ainsi? -— Je désire ne pas me séparer de vous, et je voudrais vous persuader... — De devenir parjure! — Non, mon père, mais... — On t'a forcée de venir ici, Louise; tu n'as ni ambition ni lâcheté dans le cœur. Je te pardonne, mais n'en parlons plus. — Avec elle, soit ! dit mon mari en entrant et en fermant violemment la porte derrière lui; mais avec moi, c'est une autre affaire. — Je ne m'étais donc pas trompé, et ces insinuations de votre dernière lettre... — Ces insinuations, vous les avez comprises, à ce que je vois; et, lorsque vous avez laissé votre voiture à la poste aux chevaux, j'ai compris aussi que vous comptiez m'échapper. —Eh! qui pourrait m'empêcher de partir?— Moi. — Vous êtes fou. — Pas tant que vous croyez. Écoutez-moi bien, monsieur de Vaucloix! La lettre que vous m'avez remise il y a une heure et qui porte à la chambre des pairs votre démission, est entre les mains d'un courrier qui est en bas à cheval. Si vous le voulez, il partira. Demain au matin il sera à Paris, demain à midi vous ne serez plus pair de France, et tous les privilèges de la pairie cesseront pour vous ; après-demain un jugement consulaire autorise contre vous la contrainte par corps, te jugement sera exécutoire sur l'heure ; avec de l'argent on a tout ce que l'on veut, et, avant que vous soyez arrivé dans une ville, quelle qu'elle soit, pour vous embarquer, vous serez arrêté, et vous irez à Sainte-Pélagie faire de la fidélité à S. M. Charles X. — Mais c'est un crime abominable ! m'écriai-je avec désespoir. — Oh ! dispensez-nous de vos interruptions. Madame ; monsieur votre père me comprendra beaucoup mieux que vous.

« En effet, le premier mouvement de colère que j'avais aperçu sur la figure de mon père avait fait place à un air de calme véritable.

« — Je vous comprends, dit-il, monsieur de Carin. Vous avez raison : qu'il en soit comme vous voudrez. Rendez-moi.ma démission, je ne l'enverrai pas.

« Je n'eus pas le temps de m'étonner de cette condescendance de mon père, car mon mari s*écria :

« — Vraiment ! et si votre démission ne part pas, vous resterez pair de France e( libre le temps d'aller à Paris, puis au Havre? De là, quand vous serez en sûreté sur un vaisseau anglais, vous renverrez cette démission à votre aise? Non, monsieur de Vaucloix, non. Je ne suis pas si niais. — Que voulez-vous donc que je fasse? — Je veux, reprit mon mari, que dici à une heure le courrier qui est en bas parte pour Paris; je veux, ou qu'il emporte voire démission, et alors vous savez ce qui vous attend, ou quMl emporte votre serment de fidélité au nouveau gouverneiîient, et alors...— C'est une infamie que je ne ferai pas, repartit mon père. -Tenez, monsieur de Vaucloix, ne donnons pas aux mots plus d'importance qu'ils n'en ont. Figurez-vous qu'un serment au roi est une lettre de change que vous signez. Vous savez mieux que personne conament on ne paye pas à l'échéance. — Et vous savez aussi bien que moi ce qui arrive à ceUx qui ne payent pas. — On prend des arrangements avec eux quand on a besoin, et c'est ce que je viens vous proposer. Prêtez serment, etje vous obtiens quittance de toutes vos nouvelles dettes. — Non< repartit mon père, non. Que ma démission parte ! —Vous avez fait attention que c'est votre pension comme pair de France qffe vous sacrifiez? — Oui. —Vous savez que c'est la seule ressource qui vous reste ? — Oui. — Vous n'avez pas oublié^ que c'est Sainte-Pélagie que vous choisissez ? — Oui. — Monsieur, m'écriai-je, vous n'oserez pas 1

« Mon mari me lança un regard^ qui me fit frémir, et mon père reprit :

« — n l'osera, Louise ; tu ne le connais pas encore. Il y a longtemps que je le sais capable de tout. — Il le savait même avant notre mariage, reprit Guillaume en ricanant, et vous devez le remercier de Tempressement qu'il a mis à le conclure.

« Je courbai la tète pour ne pas voir ces deux hommes, dont J*tin était mon père et l'autre mon mari. Cependant je reculai devant |e malheur qui menaçait Tun et le crime que méditait l'autre, et j'osai élever encore la voix.

■ — Au nom du ciel I leur dis-je, prenez un jour pour réfléchir tous deux, et alors plus calmes... — Il faut que cette décision soit prise sur l'heure, repartit Guillaume ; demain il serait trop lard. ^ Hé bien I reprit mon père en se levant, que le courrier parte I

« Mon mari poussa un meuble avec violence sur cette décision, 6t montra combien peu il s'y attendait.

• — Oui, reprit mon père en qui la colère de Guillaume affermit ^résolution» oui, qu'il parte. Je finirai une carrière de fidélité et

dlionneur par un dernier acte d'honneur et de fidélité. — De rhonneurl s'écria Guillaume furieux ; vous parlez d'honneur, vous qui vous ôtes fait un jeu des engagements les plus vulgaires de la probité, vous qui avez spéculé sur votre fille, vous... — Faites partir votre courrier, Monsieur, repartit mon père ; je préfère la misère, je préfère la prison à Tinfamle d'un pareil serment. Oui, reprit-il en s'exaltant, ThonneUr de ma fidélité est intact, et je le mets assez au-dessus de tous les autres pour espérer qu'il me fera pardonner d'avoir été pauvre et de n'avoir pu le supporter. Mais aujourd'hui qu'il faut le sacrifier à celte fortune qui m'a toujours échappé, je la repousse. Oui, je resterai misérable, oui, je mourrai en prison. Mais cette pairie , objet de votre ambition, vous échappera; je rachèterai ainsi le tort que j'ai eu de vouloir tous en faire l'héritier. — Soit 1 s'écria mon mari avec rage.

« Il ouvrit la fenêtre et appela, ^

« — Monsieur 1 m'écriai-je, attendez.

« Il se retourna. Mon père, malade encore et accablé de cette discussion, était tombé dans un fauteuil. Mon mari referma la fenêtre et sembla se calmer soudainement,

« •— Un mot encore, dit-il; cet entretien a pris une tournure telle que je n'ai pu vous faire entendre une parole raisonnable. Calmez-vous et écoutez-moi bien. Ne pensez pas,. monsieur de Vaucloix, que, lorsque je vous propose de prêter serment, je vous propose une trahison. Non. Mais ne savez-vous pas comme moi qu'un serment politique est un lien qui n'a jamais engagé personne ? — Excepté les gens d'honneur. — Mais il y en a, de ces gens d'honneur qui vont le prêter pour ne pas abandonner tout à fait le champ de bataille. Que va devenir la cause des Bourbons, si tout le monde la déserte ainsi ? Ne vaut-il pas mieux rester en mesure de la défendre pied à pied, et d'ébranler le nouveau pouvoir par une opposition active? — L'opposition d'un seul, l'opposition d'un homme qui n'a d'autre recommandation que celle de la fidélité 1 -— L'opposition d'un homme qui deviendra l'espérance du parti. Écoutez, signez ce serment, et je vous affranchis de toutes dettes, je vous ouvre ma maison, où vous serez le maître ; ce sera le centre de toutes les réunions de vrais royalistes. — Votre maison où je serais à vos gages, n'est-ce pas, où je serais le valet de votre ambition? — Non, dit mon mari; je vous donnerai une indépendance au-dessus de ce que vous espérez. Vous aimez le luxb, /e jeu, la dépense; j'y fournirai. — Vous me donnerez dix mille francs par an, comme à un commis. — Ni dix mille, ni vingt mille : ce sera quarante mille francs par an,

« Mon père secoua la tète.

« -^ Cinquante, soixante mille.

« Il secoua encore la tête en me regardant.

« — Sortez) me dit mon mari.

« Je me levai eft je sortis. Je ne craignais plus de violence de la art de Gaillanme. Je venais de voir fléchir sous la tentation de Targeot un vieux reste d*honneur, et je me retirai pour épargner à mon père 1» honte d*avoir un témoin de ce triste marché. Je sortis; mais, au lieu de rentrer chez moi, je m'arrêtai dans un petit salon qui précédait la chamhre de mon père et qui n'était pas éclaire. Là je m'assis dans un coin, anéantie de ce que je venais de voir et d'entendre, et j'y demeurai sans oser réfléchir à ce qu arrivait. Quelques minutes ne s'étaient pas écoulées, que mon mari sortit et traversa le salon sans me voir. Comme il entrait dans l'antichambre, il rencontra son père qui probablement Tattendait, et qui lui dit :

m — Est-ce fait? — Oui. — Combien? — Cent mille. •— Cent mille francs par an ! Tu es fou ; c'est ruineux. — Oui, s'il fallait payer. — Tu t'es donc réservé un moyen? — La loi qui abolira lliérédité ne sera pas présentée avant un an ; d'ici là nous avons bien le temps de voir, il est si usé 1 — Il y a bien de la ressource dans ce corps-là.

« Je n'entendis plus rien, car Guillaume baissa la voix et M. Carin aussi. Enfin mon mari reprit :

« — En attendant, il faut faire partir ce courrier. —Viens.

« Ds sortirent tous les deux.

. « Ces paroles n'auraient eu peut-être aucun sens pour moi, si je les avais entendues en toute autre circonstance ; mais, après la scène ôoidX je venais d'être témoin, elles s'éclairèrent d'un jour horrible. On spéculait sur la mort prochaine de mon père. Mais qoe ferait-on si cette mort ne venait pas assez tôt ? Je reculai devant la pensée d'un crime abominable, et je cherchai à me persuader que mon effroi prêtait à ces paroles un sens qu'elles n'avaient pas. Cependant je voulus rentrer chez mon père pour lui dire tout. Au moment de franchir le seuil de la porte, je m'arrêtai ; car il fallait accuser mon mari de projets exécrables, sans autre preuve que quelques mots que mon trouble avait peut-être mal compris. Je voulus me donner le temps de réfléchir, et je rentrai chez moi dans cette horrible incertitude, choisissant la cause de mon père parée qu'il était le plus malheureux, mais n'osant prononcer en sa faveur entre lui et mon mari. Toutefois je n'avais pas été vainement exposée à tant d'émotions désolantes ; une fièvre violente s'empara de moi, et durant plusieurs jours je ne vis point mon père, qu'on me dit être également retenu dans sa chambre par une

forte indisposition. Mes soupçons ne m'avaient pas quittée , et chaque matin je m'informais avec anxiété des nouvelles de mon père. Les domestiques qui m'approchaient me répondirent avec embarras. Je crus qu'on me cachait sa mort, et, dans un mouvement de désespoir, je me levai pour aller jusque chez lui. On s^opposa à ma sortie ; mais mes angoisses et la fièvre qui me tenait me donnèrent une énergie si inaccoutumée, qu'on recula devant moi. Je m'élahçai à moitié nue à travers les corridors du château. J'allais arriver à l'appartement de M. de Vaucloix, lorsque j'entendis au rez-de-chaussée de bruyants éclats de voix. J'éeoutai, et je reconnus celle de mon père qui dominait les autres. Le tumulte était assez violent pour qu'il me semblât qu'il y avait une querelle : tout à coup une porte s'ouvrit et me fit connaître la nature de ce bruit. On était à table, on riait, on discutait, on parlait à tort et à travers. C'était une orgie.

« Une femme de chambre m'avait suivie ; je me retournai vers elle :

« — Qu'est-ce que cela? lui dis-je. — Oh! mon Dieu, Madame, c'est comme cela tous les jours depuis une semaine que vous êtes malade. — Et mon mari est là? — Oui, Madame. — Et mon père? — M. le marquis est le moins raisonnable de tous, me répondit cette fille en baissant les yeux.

« Certes, Edouard, si une femme racontait qu'elle a été forcée de se jeter entre son mari et son père, sur la poitnne duquel le premier lève le poignard, on dirait que cette femme a subi le pins atroce des malheurs, et cependant ce malheur eût été à mille lieues de celui qui m'atteignait alors. J'avais une horrible certitude des projets de Guillaume, et je ne pouvais ni les prévenir ni les dénoncer. Car par quels moyens pouvais-je, moi, femme, faire cesser des orgies qui étaient un meurtre prémédité ? Comment, moi, fille, aurais-je dit à mon père : « On abuse du désordre d'une vie facile à se laisser entraîner à tous les excès, pour tuer cette vie qui gêne et qui est trop longue. » Peut-être une autre plus forte que moi en serait devenue folle, une autre qui eût pu se représenter dans tout son excès l'horreur de cette position. Peut-être aussi une autre plus forte eût osé dire en face à son mari : « Voilà vos projets ; » ou à son père : « Voilà comment on vous tue par vos vices. » Mais je ne le pus pas. Je rentrai chez moi plus malade, mais avec une volonté de guérir qui me servit mieux que les soins qu'on me donnait. Je dois le dire, Edouard : j'avais, dans mes nuits de solitude, examiné toutes les manières de sauver mon père, et j'avais reconnu que la plus sûre était de lui dire la vérité ; mais, en le reconnaissant, j'avais toujours fléchi devant le

poids d'une si énergique démarche. Vous ne savez pas ce (}ue c'est que cette faiblesse qui prend certaines âmes en face de toute action qui exige de la résolution. Vous avez peut-être rencontré des lâches dans votre vie, de ces hommes à qui nulle injure ne peut inspirer de braver un danger, que le péril même n'Irrite pas assez pour les porter à un effort de courage pour sauver leur vie : ce que sont ces hommes en face d'une épëe ou d'nn pistolet, je l'étais, moi, en face d'un acte vigoureux de ma volonté. Je voulais guérir et je guéris, non pas pour épouvanter mon mari, non pas pour avertir mon père, mais pour me placer entre eux et détourner le crime. Oui, Edouard, je m'imposai ce triste rôle d'assister à toutes ces orgies, d'essayer de les modérer par ma présence. < Sous le prétexte de la saaté de mon père, je tentai quelques timides observations que je redoutais de rendre peu respectueuses pour lui et que je tremblais de voir comprises par mon mari. Je craignais à la fois de les voir sortir du château et de les y voir rester. Si mon père montait dans une voiture, je l'examinais avec anxiété ; s'il choisissait un cheval pour une promenade, je craignais ce cheval. Je l'accompagnais partout où je pouvais : je le suivais à la chasse, je l'asseyais à table près de moi, je le fatiguais de mes questions, je lui dérobais son verre. Que vous dirai-je? je passai six mois dans une vie d*effroyables angoisses, veillant sur la victime sans oser regarder l'assassin en face, voyant s'éteindre la santé de mon père et ne doutant plus des projets de mon mari ; car le soin qu'il mettait à exciter les désirs de ce malheureux vieillard me le disait assez. Si vous saviez comment lui, si vaniteux, si froid, si impérieux, s'était fait l'esclave des moindres désirs de mon père 1 C'était pour lui une obligeance, une bonhomie, miû attention qui le ravissaient. Cela dura longtemps sans que je renonçasse à la triste tâche que je m'étais imposée, heureuse quand j'avais gagné quelques jours de calme et de repos pour mon père, désespérée quand mon mari avait trouvé quelque nouveau motif de l'entraîner dans ces excès mortels. Cependant j'étais prête à eéder à la nécessité : le moment était venu ou de parler ou de cesser une surveillance devenue inutile, et qu'on repoussait comme une folie ridicule et ennuyeuse. Il me fallait devenir complice muette du crime ou le dénoncer, lorsque mon père, à bout de ses forces, tomba tout à fait malade. A ce môme moment, et par une horrible fatalité, la loi qui abolissait l'hérédité de la pairie fut apportée aux chambres ; et, dès les premiers journaux reçus, il ne fat pas 'douteux pour nous qu'elle passerait.

« On raconte aisément des faits matériels, Edouard ; mais il est bien di£Bicile de faire comprendre ceux qui ne nous sont révélés

que par une sorte d'intuition. Le jour où le Moniteur nous apporta la nouvelle de-eette loi, mon mari était au pied du lit de mon père* Dieu seul est dans le secretde la pensée des hommes : qu'il brise ma plume entre mes mains, si je mens ! Mais je jure que Guillaume, un doigt sur la date du Moniteur et Toeil fixé sur le malade, supputa lentenl^nt que le temps nécessaire à la discussion et à la sanction de^a loi suffirait pour que mon père mourût avant que cette loi ne le dépouillât. Un sinistre sourire suivit cette maeite contemplation de Guillaume, et je me sentis devenir froide quand il dit à mon père : « Ce ne sera rien : doux jours de repos, et après-demain une promenade en calèche et un bon dîner, il n*y paraîtra plus. » Â ce moment encore je fus prête à crier à mon père : « On vous tue, on veut vous tuerl » Mais une de ces vagues espérances auxquelles ma lâcheté cherchait toujours à se rattacher m*apparut encore, et m'entraîna dans cette déplorable ressource d'attendre du temps et du hasard un salut que je pouvais peutêtre conquérir sur l'heure. Je pensai que je pourrais garantir la vie de mon père jusqu*après la promulgation de cette loi fatale, et qu'alors Guillaume abandonnerait un crime qui ne pouvait plus avoir de résultat pour lui. Je m'installai près de mon père, je me fis dresser un lit dans un cabinet contigu à la chambre qu'il occupait, et là, l'œil sans cesse ouvert, je surveillai les soins qui lui étaient donnés : je préparais moi-même les boissons calmantes ordonnées par les médecins ; j'écartais les visite's des étrangers ; j'étais un geôlier insupportable. Cependant je ne pouvais empêcher mon mari d'entrer; et presque assurée qu'il n'oserait attenter matériellement à cette vie que je protégeais à toute heure, je le voyais cependant l'attaquer encore moralement dans le peu de forces qui lui restaient. Guillaume faisait à mon père une lecture assidue et régulière des journaux. Certain de l'exaspérer en agitant une question qui le touchait si directement, il choisissait les discours les plus irritants, les articles de journal les plus cruels pour faire naître une discussion. Alors il l'excitait, le poussait aux plus violentes colères, et ne le quittait que lorsque la force manquait au malheureux vieillard. Je les suppliai vainement d'éviter de pareils sujets de conversation. Comme ce n'était point par des querelles que Guillaume irritait mon père, comme c'était au contraire en flattant ses haines et en applaudissant à ses diatribes qu'il le poussait à ces fureurs mortelles, mon père attendait avec impatience les nouvelles de chaque jour; et Guillaume avait si bien fait, qu'il eût été aussi dangereux de les lui cacher qu'il l'était de les lui apprendre.

« Je vivais ainsi entre cette victime et ce bourreau» recevAut la

IBS MÉMOIftËS DtJ DIABLE. â03

douleur de tous les coups sans pouvoir en parer un seul, soutenue cependant par Tespérance qui m'avait fait taire ; car la fin de cette discussion approchait, et, avec elle, la fin du retentissement meurtrier qu'elle avait dans notre maison. La loi avait été apportée à la chambre des pairs ; et, par une précaution dont rien ne pouvait me faire soupçonner le but, Guillaume avait flatté mon père de Tespérance que cette loi serait rejetée parla chambre^dont elle abolissait le plus puissant privilège. Sur la foi de cette espérance, j'avais obtenu quelques jours de calme, et la bien légère amélioration qu'ils avaient apporté dans l'état de mon père m'avait fait espérer qu'une vie régulière et exempte de violentes émotions rétablirait aisément sa santé. Guillaume semblait même avoir renoncé à son affreux dessein ; il n'apportait plus les journaux, disant qu'ils étaient insignifiants et que la loi ne serait point discutée de long^ temps. Avec ma faiblesse ordinaire, jugeant de la persistance des autres d'après la mienne , je crus que mon mari s'était fatigué de l'épouvantable rôle qu'il s'était imposé , et je ne gardai d'autre anxiété que de le lui voir reprendrç lorsque la discussion de la loi se renouvellerait. Je retrouvais déjà quelque confiance dans l'avenir et j'écartais la prévision de nouveaux dangers, car c'était une charge très-lourde pour moi. Vint un jour qui calma, poilr ainsi dire, toutes mes inquiétudes. Durant un long entretien qui avait eu Heu en famille, toute politique avait été oubliée, et nous n'avions parlé que de projets de voyage, d'avenir heureux, du seul soin de jouir d'une fortune à l'abri de toute révolution. Le soir venu, je m'étais retirée la joie dans le cœur, et je m'étais laissé paisiblement gagner par le sommeil que je combattais depuis longtemps. J'étais tranquille d'ailleurs, parce que je fermais exactement la porte de mon père, et que personne ne pouvait entrer chez lui. Tout à coup je fus réveillée par un fracas terrible. Je me lève soudainement, et je vois entrer mon mari avec quelques domestiques qui avaient briséja porte.

« — Qu'y a-t-il? m'éciiai-je en m'élançant vers mon père. — Comment 1 s'écria mon mari avec violence, voilà une demi-heure que votre père sonne en désespéré, et vous, qui ^tes près de lui, vous demandez ce qu'il y a ? et, depuis dix minutes que nous frappons inutilement à cette porte, vous refusez de l'ouvrir? — Moi I m'écriai-je, je dormais. — Nous vous trouvons levée.

u A ce mot, je crus voir ensemble le crime qui avait été commis et le calcul qui devait m'en faire accuser, et je me retournai vers mon père. H était assis sur son lit et nous dit en riant:

« — Ah çà ! vous êtes tous fous. J'ai sonné faiblement parce que je ne jwMs pas éveiller cette pauvre enfant ; j'ai sonné plus fort

quand ]e n*ai vu venir personne, et je dois dire que votre impatience a été bien vive, car je me disposais à me lever pour vouj ouvrir cette porte, lorsque vous l'avez enfoncée avec fracas. — E que voulez-vous donc, mon père? — Tout simplement un peu d( tisane; ceh^que j'ai trouvée là sur ma table, près de moi, avaii une odeur si nauséabonde, que je ne Tai pas même goûtée.

« Je voulus saisir la tasse. Mon mari s'en empara et jeta le contenu dans les cendres en disant :

« -r- Voilà le soin que vous avez de votre père ! ce n'est pas la peine de nous fermer sa porte.

« Je le jure encore : le visage bouleversé de mon mari et le soin qu'il prit de faire disparaître cette boisson dont l'odeur avait déplu à mon père, me persuadèrent qu'un crime avait été tenté, et je m'épouvantai du concours de circonstances qui m'en auraient rendue responsable s'il eût réussi. Mon père prit une tasse de tisane qui lui fut' présentée par mon mari, tandis que je restais anéantie sous ridée du danger auquel lui et moi venions d'écbapper,

« — Maintenant que l'alerte est unie, dit mon père en souriant, rentrez chez vous, car je me sens en disposition de reposer encore. •

« Tout le monde sortit, et je restai seule.

« — Eh bienl tu ne regagnes pas ton lit? me dit mon père. — Oh 1 mon Dieu^ mon Dieu I m'écriai-je en fondant en larmes, protégez-moi ! — Qu'as-tu donc, Louise ? Pourquoi ne réponds-tu pas ? Mais qu'as-tu donc? — Oh I ne me demandez rien, mon père; mais par grâce, par pitié, ne mangez rien, ne buvez rien que je ne vous le présente. — Louise! Louise! tu es folle. Songes-tu à la gravité de tes paroles? — Écoutez, mon père, écoutez ! Vous souvient-il de cette soirée terrible où Guillaume vous força d'envoyer votre serment? — Oui. — Eh bien 1 voilà ce que je lui ai entendu dire, lorsqu'il sortît d'avec vous. . . '

« Je lui répétai les paroles de Guillaume et celles de M. CarinJ Je lui expliquai comment j'avais été épouvantée de toutes ces| imprudences auxquelles on le poussait. Je lui dis pourquoi je m'étais ainsi placée sans cesse à côté de lui. Je lui dis tout, enfin.' L'exaspération de mon père fut au comble. Il ne parlait que dej vengeance. Il m'ordonna un silence complet à l'égard de Guillaume.

« — H ne se tiendra pas pour battu, me dit-il ; il recommencera, et, une fois que j'aurai en main les preuves de son crime, cb sera mon tour de le faire obéir.

« Je me suis servi du mot exaspération pour vous peindre il colère de mon père, parce qu'à vrai dire il n'y eut en lui ni éton*

nement ni indignation. Sa seule pensée fut de rendre le mal pour le mal, et de profiter de ce qu'il venait d'apprendre. J'avais sauvé mon père, mais ce fut pour le voir tendre incessamment un piège à mon mari. Il voulait le perdre. Que vous dirai-je? Le lendemain de cette scène, mon père accueillit Guillaume avec des remerciements pleins de bonhomie sur son inquiétude de la veille. Je fus blâmée de fermer une porte qui devait rester ouverte à un si bon gendre la nuit et le joun/ Mais Guillaume devina le piège, ou peutêtre n'eat-il pas besoin de cette perspicacité; peut-être, pendant que je l'accusais, était-il derrière cette porte qui lui était maintenant ouverte, mais qu'il ne voulait pas franchir. Mon père, pour laisser à Guillaume la liberté d'une nouvelle tentative, exigea que je quittasse son appartement. J'obéis. J'étais lasse de tant d'horreurs ; mon cœur et ma tète ne suffisaient plus aux terreurs dont j'étais assiégée. Tous les matins je m'attendais ou à apprendre que mon père était mort, ou à voir notre maison envahie par des magistrats appelés contre mon mari. Rien de cela n'arriva, et, huit jours après, mon père, rassuré sur le compte de Guillaume, me disait que j'étais une folle dont l'imagination avait bâti de lugubres histoires.

«U semble, Edouard, que mon malheur ne pût aller au delà de cette extrémité. Détrompez-vous 1 ce mot folle, que mon père m'avait dit en souriant, mon mari me l'appliqua sérieusement. Je fos livrée à des médecins, à qui il osa dire tout ce que j'avais pensé contre lui comme une preuve de cette folie. On plaignit l'inforioné mari d'avoir une pareillb femme, et je fus soumise à une surveillance de toutes les heures. Deux mois après, et lorsque la loi qui abolissait l'hérédité delà pairie fut votée, mon père mourut. Guillaume vint me l'annoncer, et, dans mon indignation, je ne pus m'empècher de m'écrier :

« — C'est trop tard, n'est-ce pas ?

« Le médecin était présent et il dit tout bas :

« — C'est une idée fixe.

« Huit jours après j'étais dans une maison de santé ; c'est celle d'où je vous écris, Edouard, c'est celle que j'habite depuis un an et où je mourrai bientôt, si vous ne parvenez à m'en arracher. »

Le manuscrit était fini , et le Diable était debout devant le baron.

— Où sommes-nous donc ? s'écria Luizzi. — Dans une maison de fous, reprit le Diable. — Et cette femme qui dormait? — C'est madame de Carin. — Mais est-elle folle? reprit Luizzi. — Demande le aux médecins. ^ Son mari a-t-il tenté tous ces crimes? — De

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