‹ Les mémoires du Diable (volume 2)Chapitre 2 sur 22 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

mille. — Voilà qui est admirable de ta part, repnt le baron ; mais réossiras-tu?—- Je l'espéré parbleu bienl Cela doit avoir de trop beaux résultats. — C'est presque une vertu que Toubli de U haJAe^ et tu comptes y arriver? — C'est-à-dire je çômptft arrivera son plus nciif développemeitt. Il naitmdili enfants du mariage : cinq qui prendront le parti.de leur père, cinq le parti de leur mère. De là, querelles, troubles, fratVicides. — Infâme! dit le baron. — Tu me trouvais si bon tout à Tbeure? — Tu ne réussiras pas, je Tespère. — Bon ! fit le Diable, déjà le mari a envoyé à la femme les présents d'usage. — Piait-il? dit le baron ; il me semble avoir lu dans le livre d*un de nos plus savants géographes que c'était la famille de la femme qui envoyait les présents au mari. — £h bien I pour un savant^ il tie s'est pas trop trompé : il y a au moins des présents dans ralTaire, c*e$t quelque chose. Vous avez tant d'académiciens qui mettent des villes o(} il y a des marais, et des déserts ott il y a des villes, que celui dont tu parles mérite bieti la réputation dont il jouit. — Tu oublies que je vais te rappeler, -r Je t'ai dit que je courais à Pékin et que j0 revenais à Fiastant.

Le piable disparut, et Luizzi donna l'ordr0 qu'où intro^nisit H. Cànguernet et 16 comte de Bridely. Ce nouveau monsieur était véritablement un très-beau jeune bomoie, lés doigts passés dans les entournures de son gilet, et qui eCit paru assez distingué sans l'énorme frisure qui le couronnait, les boulons de diamant et les chaînes d'or qoi obstruaient sa chemise, les bagues qui cerclaient ses gros doigts. Après les salutations d'usage , le baron se trouva assez embarrassé d'entamer le sujet de conversation pour lequel il avait reçu Ganguemet, car il ignorait si M. Gustave le savait instruit de son secret. Cependant il n'y avait pas à reculer; il se jeta donc franphement en avant, et dit à Gustave :

— Vous ètés'donc décidé à quitter le théâtre, Monsieur?— Eh! monsieur le baron, repartit celui-ci en passant ses mains pommadées dans le fourré de -ses li^e-bouchons, que voulezvous qu'un homme de quelque talent fasse encore au théâtre? — Mais il me semble qu'il y a place pour tout le monde ? — Je le crois bien, fit TEHéviou en se dandinant, car il n'y a personne. Mais \^^ médiocrités sont à la mode, et le ne suis pas assez intrigant pour les chasser. — Il me semble encore, reprit Luizzi, que le public est un juge qui classe mieux les vrais talents que l'intrigue? —Pour cela, monsieur lo baron,

il faudrait que le public connût les vrais talents. — Les directeurs sont intéressés à les engager. — Est-ce qu'ils s*y connaissent? Le talent quMl s estiment, c'est celui de la fiaiterie. D'ailleurs, les jalousies de certains individus qui tiennent les premiers emplois sont insurmontables. Tenez, il y çi huit jours, avant d'avoir retrouvé mon père... car vous savez que j'ai eu le bonbeur de retrouver mon père, le eomre de Bridely? — Oui... oui... fit Luizzi en regardant 6at^guernet,qui se mit à rire de son gros rire. — Eh bien ! comme je vous le disais. Monsieur, il y a quinze jours j*étais cbez le directeur de J'Opéra-Comique. Il était fort embarrassé, car son premier ténor refusait de jouer le soir, un dimanche : c'était quatre mille francs de recette perdus. Pendant que nous discutions les clauses de notre engagement, il envoya le médecin dans la loge du ténor pour constater le bon état de sa santé... je ne dis pas de sa voix... elle est aux incurables depuis longtemps. Nous étions sur le point de conclure, lorsque le régisseur vint dire que le premier ténor consentait à jouer une petite pièce en un acte.

« — Bon I m'écriai-je, il sait que je suis ici. — Il est possible, Monsieur, me dit le régisseur, qu'il vous ait vu entrer. — Eh bien! repris-je, voulez- vous que je le fasse Jouer? — Pardleu I vous me rendriez un grand service, me dit le directeur. — Alors priez-le de descendre, lui répondjs-je. »

En effet, le ténor arriva d'un air d'humeur. Je me tenais dans un coin.

« — Je ne puis jouer, s'écria-t-il en arrivant, je suis fatigué et malade. »

Je ne fis pas la moindre observation, mais je commençai une gamme ascendante de Vut d'en bas à Vut aigu, do ré mi fa iol la si do ré mi fa sol la si do do do, avec une tenue assez soignée. Le ténor me regarda, et dit au directeur :

« — Je jouerai demain dans deux grandes pièces. *>

— Cela me semble merveilleux, repartit Luizzi. — Eh bien! monsieur le baron, croiriez-vous qu'un moment après, lorsque je venais de lui donner quatre mille francs de recette avec une gamme, ce drôle de directeur me refusa un engagemcn; de raille écus? — Je le comprends très-bien, reprit le baron, qui avait encore l'oreille écorcbée de la double gamme de rElléviou. — C'est tout simple, fit celui-ci en saluant, il est l'esclave de ce misérable tOnor. ^^ C'est probable, repartit Luizziy mais j*ai oublié de demander à M. Ganguernet ce

qui me valait sa nouvelle visite à cette heure? — D'abordt reprit GanîTuernet, je suis venu pour vous présenter M. le comte de Bridely : en passant sous vos croisées j'ai vu de la lumière chez vous, et j*ai pensé que vous n'étiez pas encore couché. Ensuite je voulais vous prier de garder le plus pro^ fond secret sur Thistoire de ce matin : je sais que vous êtes amateur de scandale... —Moi? je vous jure que je n*en dirai mot à personne, pas même à M. le comte de Bridely. — Qu*est-ce donc? fit le comte. — Cela vous amuserait fort peu, je crois. Monsieur, lui répondit le baron avec hauteur.

Puis, s'adressant à Ganguernet :

— Pour que je vous garde le secret, .il faut que vous répondiez à une question. Avez-vous jamais entendu parler d'un certain M. Liberl, financier ? — Tiens I s'écria Ganguernet, si je connais mon beau-frère? — J'en avais le pressentiment, dit Luizzi ; alors c'était le frère de cette madame...? — Marianne Gargablou, fille Libert; Antoine Libort, un gros homme deTarascon, Provençal ente sur Normand; l'avarice et l'ostentation greffées sur la friponnerie et la rapacité. — Vrai Turcaret, à ce qu'il me semble? — PurTurcaret, car il abandonna sa femme dans un coin pour entretenir des maîtresses, et laissa sa sœur mourir de faini. — Eh bien! j'espère, reprit Luizzi, pouvoir vous donner de ses nouvelles. -^ 11 est mort. — J'espère du moins pouvoir vous donner des nouvelles de sa forMine, et il n'est pas impossible qu'elle retourne aux vrais' héritiers de M. Libert. — A moi! s'écria Gustave emporté par le souvenir des nombreux millions de monsieur son oncle. — Est-ce que cela vous regarde, monsieur le comte? fit Luizzi d'un ton dédaigneux. — Vous le savez bien, baron, dit Ganguernet. Allons, reprit-il en s'adressant au comte de Bridely, ne me fais pas tant de signes; M. Luizzi sait tout. — Et j'entre dans la conspiration. — D'ailleurs, reprit Ganguernet, l'affaire du vieux Rigot est bien chanceuse : il donne deux millions de dot, mais à qui ? — A sa nièce, m'avez-vous dit?— Hé non! Rigot est un biea autre original ! Il a fait une donation de deux millions, sans qu'on sache si c'est à la, mère ou à la fille. Il a décidé qu'elles se marieraient le même jour; mais ce ne sera qu'en sortant de l'église que le notaire décacbetera la donation bien scellée que Rigot lui a remise. — Pardieu ! reprit Luizzi, voilà qiii est singulier ! -*■ Sans doute, mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Comment retrouverons-n(»us les millions de l'oncle

Libert? ^ Je tous le dirai demain. Allez voir les Deux ForçatSj et étudiez cette pièce aussi bien que V Enfant Trouvé, — Je comprends! il s'agit d'un secret avec lequel ou peut forcer le détenteur à rembourser. — C'est quelque chose comme cela. Bonsoir! j'attends la personne qui doit me donner les derniers renseignements. — Adieu donc et à demain! dirent les deux Ganguernct, dont un comte, et ils sortirent.

Luizzi sonna le Diable.

— Ah çà I mon cher, tu me parais devenir un peu plus qnMmpeftinent, dit Satan en entrant. — Moi? répondit Luizzi tout étourdi de Tapostrophe. — Toi. Comment, voilà vingt minutes que tu me fais faire antichambre ! — Tu es leste répondit Luizzi avec dédain ; tu en as sans doute fini avec ton mandarin? — Comme toi avec les Ganguernet. — Tu as semé le mal pour récolter le crime. — C'est bon pour un niais comme toi ! Tai semé le bien pour faire croître 4jbs forfaits, j*ai prêché la réconciliation pour fomenter la haine. — Cela me paraît un chef-d'œuvre dont je t'envie peu la gloire. — Ta travailles assez bien à la tienne dans ce genre pour n'avoir rien à m'envier. — Prétends-tu parier de mon projet de faire épouser mademoiselle de Marignon à M. Gustave Ganguernet? — Il me semble que c'est une assez jolie infamie.

— Bon 1 fit Luizzi, une vengeance, ou plutôt une mystification. — Je sais que, vous autres hommes, vous avez des noms sonores et pompeux, et des noms plaisants et sans conséquence à donner à vos crimes. Tu t'y entends déjà assez bien ; un peu plus et tu ferais le Ganguernet, tu appellerais cela une bonne farce. — Prétends-tu me détourner de mon projet? — Ni l'en détourner ni t'y servir. — C'est ce-pendant ce que tu vas faire en me disant la fin de l'histoire de madame de Marignon. — Pauvre femme ! dit le Diable d'an air de pitié qui fil rire Luizzi. — Il est certain qu'elle est bien digne que tu la plaignes ! — Pauvre femme I pauvre femme î répondit le Diable en secouant la tôle. — Tu deviens ridicule, Satan, tu t'attendris.— Tu as raison, je m'attendris et toi tu fais le méchant : nous sortons tous deux de notre rôle.

— Reprends donc le tien, et surtout reprends ton récit — M'y voilà.

L£S M£M0iaB8 DU DIABLB.

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