‹ Les mémoires du Diable (volume 2)Chapitre 21 sur 22 · SUITE · texte numérisé non relu

SUITE

K partir de ce jour, Juliette vint tenir fidèle compagnie à Caroline; elle la suivait aux spectacles, aux promenades. La jeune fiancée se plaieait ià parer son amie, elle en faisait pour ainsi dire les honneurs avec une naïveté qui faisait sourire Luizzi ; elle disait souvent à Juliette avec une douce joie :

— Oh! je te marierai, je te trouverai un bon parti.

Mais, quoi qu'elle en eût, Caroline ne put obtenir pour Juliette le succès d'égards et d'hommages respectueux qu'elle-même trouvait sans le chercher, et Juliette lui répondait ayec un sourire dont GaroHne n'osait blâper l'amertume :

— Que venx-tu, mon enfant, je suis panyre 1

Quant à Luizzi, ravi d'avoir trouvé une compagne si Aimable pour sa sœur, ii cherchait par nrille soins à faire oi]âi>lier à Jolietta ce prétendu tort de la fortune. Un mois s'était passé ainsi. Tout était prêt pour ie mariage de Caroline, et, sans s'en apercevoir, Luizzi s'était laissé gagner à l'habitude de voir Juliette tous les soirs, au point d'éprouver quelque ennui de son absence, quand elle tardait à venir. U encourageait Caroline dans raffection libérale qu'elle montrait à son amie. C'était lui qui donnait par les mains de sa sœur, et l'innocente fille ne voyait dant tout cela qu'une générosité qui, après l'avoir comblée elle-même, se répandait jusque sur ceux qu'elle aimait. Quant à Juliette, elle affectait ou elle avait une complète ignorance de ces bienfaits; car elle gardait envers Luizzi un ton de modeste confiance qui lui disait trep qu'elle ne s'apercevait pas de ses soins. Sans être précisément amoureux de cette femme, Luizzi subissait un peu son empire. Il semblait qu'elle eût deux natures qui agissaient également sur lui. Sa personne, son air, son regard, son sourire, respiraient une volupté qui jetait le baron dans des troubles extrêmes ; sa parole, ses sentiments, sa tenue, avaient une si grave pureté, qu'il n'osait écouter les désirs qui s'élevaient en lui. D'ailleurs il n'avait aucune occasion de voir Juliette seule, et Luizzi se laissait aller à un sentiment indéfinissable pour cette fille. Il ne lui était jamais entré dans la pensée qu'il pût en faire sa femme, et il répugnait à l'idée d'en faire sa maîtresse, d'abord par respect pour sa sœur, dont ii n'eût pas voulu déshonorer l'amitié, ensuite parce qu'il pensait qu'il avait trop d'avantages dans une séduction pareille pour qu'elle ne fût pas véritablement coupable. Cependant il ne pouvait voir Juliette ou la sentir près de lui sans être pour ainsi dire enivré du parfum d'amour qui semblait flotter autour d'elle. Il la regardait alors, non pas avec cette douce extase de l'amour saint qui semble fondre sous ses rayons la forme humaine de celle qu'on aime, pour arriver à son âme et Tétreindre dans une caresse ineffable; il la regardait pour chercher sa personne au delà de ses vêtements, pour achever du regard les lignes capricieuses et souples de ses .épaules fluides ou de son pied délicat, pour la rêver nue comme une bacchante avec ses longs cheveux ardents épandus autour d'elle, livrant à des baisers mordants ses lèvres sans cesse humides et dont la caresse devait dévorer, pour entendre cette voix éclater en cris joyeux de plaisir et de lubricité, pour sentir ce corps délié se tordre avec des accents de délire dans les ardeurs de l'amour, conune une corde de harpe qui se coule et se plaint dans le foyer où on l'a jetée. Puis venait une parole

grave et naïve de la jeune fille, et tont aussitôt il se reprochait ces désirs insensés, ces rêves ardents où s'égarait son imagination.

Tout était prêt cependant : Luizzi avait fait disposer pour Henri et sa sœur l'appartement qui était au-dessus du sien, et dans lequel une chambre avait été réservée à Juliette. Le contrat était dressé, et Luizzi l'avait fait rédiger selon la volonté de sa sœur. Sn lui donnant une dot de cinq cent mille francs, il «e plia à la noble susceptibilité de la jeune fille : elle ne voulut pas, vis-à-vis des personnes qui devaient assister à la signature, même vis-à-vis du notaire, que Henri parût lui devoir toute sa fortune, et il fut stipulé que le futur apportait une fortune de deux cent cinquante mille francs, et Caroline une dot égale. Henri arriva le matin même de la signature du contrat; le mariage devait se célébrer le lendemain. Luizzi et Juliette étaient présents quand Henri entra dans le salon où se trouvait Caroline. Le baron ne put s'empêcher de remarquer l'air gauche et embarrassé avec lequel le lieutenant s'approcha de sa prétendue. Les torts d'Henri étaient une excuse suffisante pour motiver cet embarras, et Luizzi pensa que sa présence et celle de Juliette ne feraient que l'accroitre. Il dit alors à celle-ci qu'il désirait la consulter sur une acquisition qu'il venait de faire et qu'il ne voulait montrer qu'à elle seule, pour en garder la surprise aux futurs époux. Juliette n'eut pas l'air d^entendre; elle resta assise à côté de Caroline, qui, les yeux baissés, répon* dait en balbutiant aux paroles presque incohérentes d'Henri. Juliette les observait d'un regard si attentif que le baron en fut étonné, quoiqu'il supposât que ce ne pouvait être que la curiosité d'une fille innocente qui regarde parler d'amour. Toutefois le baron, voyant Henri et sa sœur se troubler de plus en plus, renouvela son invitation. Cette fois Juliette se leva soudainement et dit d'un accent ému :

^ Oui, vous avez raison : Je vais voir ce que vous avez acheté, mais c'est pour l'admirer, parce que je sais que tout ce que vous donnez est du meilleur goût et de la plus grande richesse, et qu'une femme ne peut avoir un "désir que vous ne puissiez et ne sachiez le satisfaire avec le plus charmant empressement; je dis cela devant votre futur beau-frère, pour qu'il sache combien Caroline a été gâtée en fait d'attentions et de délicatesses.

Luizzi trouva qu'il y avait dans ses paroles une intention de leçon qui lui parut extraordinaire, et il emmena Juliette, tandis que Henri la suivait d'un regard presque irrité et que Caroline, con« fuse et tremblante, semblait implorer son frère contre l'émotion à laquelle il la livrait sans défense. A peine furent-ils sortis que Juliette dit à Luizzi :

TOtt II. ^0

278 * LES MÉMOIRBS DU DIABLB

— Eh bienl Dlonsieiir, voyous ce présent secret que vous destinez i notre Caroline, -r- A vrai dire, répondit le baron, Iç présent n'en vaut pas la peine ; c*e$t un service d*argenterie pour la maison de nos jeunes époux, et le véritable présent que je crois leur avoir fait, c'est le tête-i-téte où nou3 les avons laissé^. Ils pour^ ront enfin se parler d'aipour selon leur cœur.

Luizzi avait conduit Juliette dans un petit boudoir qui faisait partie de son appartement , et il lui offrit un siège *, mais elle ne Taccepta pas et répéta d*un air distrait les derniers mots de Luizzi.

— Se parler d'amour selon leur cœur, dit-em. — Pe^se«-VQUs qu'il y ait une meilleure occupation pour des anunte qui ne 3e sont pas vus depuis si longtemps ?

Juliette ne répondit pas d'abord. Elle semblait préoccupa d'une pensée inquiète, enfin elle dit :

-- C'est ce soir qu'on signe le cpntrat^ n'est-ce p^sî e^ c'est demain qu'ils se marient? il faut (es laisser à leurs amours.

Après ces paroles, Juliette parut revenir 4 elle-même; elle »'assit sur le divan qui occupait lo fond du boudoir, et, se penchant en^ arrière sur les coussins, elle y appuya sa tète de manière à regarder le plafond. Dans cette posture elle profilait admirable* ment la ligne onduleuse de son corps si spuple et si élancé ; sa robe, appuyée sur sa bancbe, en marquait le contour ssûUant et accusé, tandis que, se trouvant légèrement relevée j^ar cette traction du corps, elle découvrait la naissance d'une jambe meni^, coquette, bardie. Jamais ^izzi n'avait vu Juliette dans un pareil abandon de-sa personne, et le cbarme provocateur qui s'évaporait de cette femme se joignant à rattrjiit de pette pose yol^ptueuse, il se sentit pris d'un ardent désir de la posséder. Il se souvjnt en cet iuJit^t de l'aventure de la diUgencp, de la défaite de mî^daine Buréf surtout de ce moment 4e délire qui lui avfiii livré la marquise 4vi Val, et il espéra pouvoir remporter une vlcîqire noa mpins rapide. 11^ s'assit à côté de Juliette, et, reprenant \^ dernières paroles qu'elle avait prononcées, il lui dit :

— Ils parient de leur ampi^r, ijs sont beureu^t .

Juliette répondit j^vec un spurlre presque déd^igneu^, et las yi|U^ toujours fii^s ^u plafQud ;

^ Qu'ils le soient. — Et ce b^pj^pur, ^t Je baron» vous ne]i*eaym P^ î >

Juliette se releva tp\it ^ coup ^\ j^t^ ^V^ le baron un regard plein de surprise. Il s'arr^t^ d'abord swr celui 4*AFrPty^<i^ tpui vibrant de désir. Un nouvel étonnement se montra, ^ je visage 4^ la jeune fille, et ses yeux, un moment fixés sur ceu^ 4n baron.

LES IfâMOIRBS DU DMftLEi V»

sembWwi roidoir pénétrer jusqu'au fond do sa pentéo* Bto db lentement et d'une voix où la surprise perçait encore : ^

— Vous me demandez si j'envie leur bonheur? — Ouii reprit le baron d*un ton passionné. N'avez-vous jamais pensé qu'il est doux de s'entendre dire : Je vous aime !

Juliette laissa échapper une longue et lente exclamation comme quelqu'un qui vient d'avoir Texplicatlon de son étonnement^ et qui découvre une pensée secrète longtemps douteuse,

— Ah 1 dit-elle seulement.

Et ce ahi semblait vouloir dire : Ah I vous avez amour de moi« C'est dk)nc celai £t ce ah! n'avait ni colère ni hontOf car un sourire imperceptible de joie et de triomphe glissa sur Us lèvres de Juliette. Mais elle baissa subitement les yeux, et reprit sa t^œ froide et réservée. Luizzi continua :

— Vous ne m'avez pas répondu. Ne m'auriez-vous pas eoHi'* pris? —Mieux que vous ne croyez peut-être^ repartit Juliette. -^ £t quelle est votre réponse? ^ Suis-je obligée de vous en faire une, et vous dois-je les confidences de mon cœur? — On peut les faire à un ami. — En fait d'amour, il n^ a que les hommes qui ont des amis. Une femme ne doit parler de ce qu'elle éprouve qu'à elle-même ou à celui qui le lui fait éprouver. — Vous en savez beaucoup sur les mystères de l'amour ?— Plus que vous ne croyez, peut-ètrei — Ahl s'écria Luizzi, je serais ravi de vos révélations. *- U est possible, monsieur le baron^ repartit gravement Juliette^ que ceta vous amusât un moment i mais vous ne voudriez pas vous donner ce plaisir, en me forçant à agiter en moi des souve* nirs qui ne me permettent encore d'être heureuse par l'amitié qu'à la condition de les laisser reposer au fond de mon âme. — jànsi vous avez aiméf dit le baron. — Ouii fit Juliette avec effort. — Vous avez été aimée? ajouta Luizzi^ — J'ai été trahie^ repartit tristement la jeune fille.

Luizzi était bien loin de la tentation toute sensuelle qui l'avait entraîné; cependant il se trouvait engagé dans un entretien sentimentaly il crut de son honneur et de sa position de le soutenir, et il repartit en donnant â son mot une expression de finesse :

— Un infidèle. . . peut- être ?

Juliette fronça légèrement le sourcil et lui répondit i

— Non, monsieur le baron. Celui qui n'a jamais aimé n'est pas infidèle dans le sens le plus étendu de ce mot; et dans le sens que vous lui prêtez, peut-être, celui â qui l'on n'a rien accordé n'est pas non plus un infidèle. — Pardon 1 reprit Luizzi ; vous m'aviez dit que vous aviez été trahie. — Oh I trahie comme aucune femme as l'a été en sa vie I Imaginez-vous une pauvre fille â laquelle la

MQle amie en qui elle croie en ce monde Ini persnade qu'elle est aimée par nn jeune homme qu'elle rencontre par hasard; suppo sec que ce jeune homme consente à entretenir cette erreur par tous les moyens possibles, par la poursuite la t>lus perséyérante et la correspondance la plus passionnée, et figurez-vous que, lors qu'il a obtenu un aveu de la pauvre fille abusée, il l'abandonne sans raison... car la comédie est jouée, car il n'a plus besoin d'elle pour servir de voile à son intrigue avec l'amie de l'infortunée jeune fille. — Obi certes, c'est affreux, dit Luizzi; mais un tel crime ^t-il pu se commettre? — Oui, oui, répondit Juliette avec une expression étrange, et les détails de cette trahison vous étonneraient grandement. Mais vous devez comprendre qu'il me soit pénible d'en parler... — Sans doute, dit Luizzi qui entrevit une issue pour échapper à ces confidences sentimentales, et je comprends maintenant votre étonnement douloureux lorsque je vous ai demandé si vous ne portiez pas envie à ces amants qui sont si heureux près de nous.

Juliette sourit, et se rejeta en arrière en reprenant cette posture séduisante à laquelle elle se laissait aller avec un abandon tel qu'il devait laisser supposer que la jeune fille ignorait ce que cette pose avait de provoquant. Elle attacha son regard perçant sur le baron, et mille expressions diverses passèrent sur son visage en quelques secondes. Puis toute cette agitation se calma, pour faire place à ' une contemplation longue et ardente qui troi]d)la Armand, et lui rendit ce tumulte de ses sens qui le dominait un instant auparavant. Il s'approcha de Juliette et se trouva presser doucn^ment son corps contre le sien ; la jeune fille resta immobille et ne baissa pas les yeux.

- -— Juliette I murmura doucement Luizzi, ohl dites-moi : pour un amour trahi renoncerez-vous à tout amour ? — Et à quoi me servirait d'aimer? dit Juliette d'un ton légèrement ému ou railleur.

— C'est que vous ne savez pas que l'amour a des plaisirs enivrants, et que, de toutes les femmes que j'ai rencontrées, il n'en est aucune dont la présence me l'ait fait si puissamment éprouver que vous.

Juliette ne rougit pas, mais elle parut piquée ; puis elle se remit, et, agaçant Luizzi par un sourire qu'elle semblait vouloir cacher en mordant doucement ses lèvres frémissantes, elle reprit :

— Et ces plaisirs enivrants, ponrriez-vous me les apprendre? Cette question nût été d'une trop franche coquine si elle eût été

dite avec intenr.on, pour ne pas être d'une naïveté presque ridicule.

— Vous les apprendre, Juliette ? repartit Luizzi en s'approchant

LES MÉMOIRES DU DIABLE. 28i

encore au point de la sentir saveur d'amour qui émanait de cette femme ; vous les apprendre ? oh ! ce serait le délire du bonheur ! Et il s'empara de la main de Juliette qui ne la retira point.

— Pour vous peut-^tre? dit Tex-religieuse avec une bonne foi désespérante. Quant à moi, je ne crois qu'aux peines de l'amour. •— Il a ses heures de félicité, croyez-moi, dit Luizzi en glissant son bras autour de la taille de Juliette , qui se cambra, comme un arc tendu, par l'effort qu'elle fit pour résister, s'appuyant ainsi de la hanche au corps de Luizzi et rejetant en arrière son sein palpitant et son visage altéré. — Croyez-moi, Juliette, murmura encore le baron d'une voix troublée, c'est là qu'est la vie et l'oubli de tous les désespoirs. •— Mais je ne vous comprends pas, répondit-elle d'un accent entrecoupé et frissonnant. — Oh I ne sentez-vous pas, dit le baron en attirant tout à fait la jeune fille dans ses bras, que c'est déjà une ivresse inouïe que de sentir battre un cœur contre le sien?

Et le baron, emporté par le désir qui le brûlait, appuya ses lèvres sur la bouche entr'ouverte et haletante de Juliette ; il sentit tout son corps vibrer, il vit ses yeux à demi fermés se voiler et se perdre sous leurs paupières, il saisit ce corps si souple, si abandonné ; et, résolu à profiter d'un de ces égarements des sens qui perdent les femmes douées d'une nature impérieuse, il écartait déjà par la force les derniers obstacles que lui imposait l'immobilité de Juliette, lorsque tout à coup, se redressant comme le serpend foulé aux pieds, elle se releva, repoussa Armand, en s'écriant d'une voix altérée et pendant que tout son corps tremblait et que ses dents claquaient avec violence :

— Non, non, non, non 1

Elle parlait comme si elle s'adressait à elle-même plutôt qu'au baron. Armand, confus, chercha quelques paroles; mais elle ne lui laissa pas le temps de s'excuser ou de poursuivre, et lui dit du même ton agité :

— Rentrons chez votre sœur.

Elle quitta le boudoir et entra brusquement dans le salon où étaient Henri et Caroline. Le lieutenant était assis tellement près de sa future, qu'il recula vivement quand il entendit ouvrir la porte. Caroline baissa les yeux, elle était rouge, honteuse, troublée ; et Luizzi trouva au moins extraordinaire le regard équivoque que Juliette lui lança, et qui, de la part d'une autre, eût pu vouloir dire:

— C'était ici comme itilleurs.

282 LBS MEMOIRES IDU DIABLE.

CONSÉQUENCES D'uNE PLAISANTERIE.

Presque an môme instant quelques personnes srrirèretit, et Luizzi ne fut pas médiocrement étonné d'entendre annoncer entre autres M. le marquis de Bridely. An moment où )e baron allait le saluer avec une froideur qui devait avertir Tex-'Ellévim du peti de plaisir que sa visite causait à son hôte, le valet de chambre d'Armand lui remit une lettre fort pressée dont oli atténdail la féponse. Luiizi la prit« et à l'instant même le marquis lui le&dlt tib billet, en lui disant d'un air charmé de son À*prop08 :

• ••».« C'est encore une lettre^ Qu*entre tos mains. Monsieur, on m'a dit de remettre.

Luizzi, pressé qu'il était de se débarrasser de la présence de ce monsieur, la reçut froidement et l'ouvrit la première. Après l'avoir lue, il dit tout haut :

— Ah 1 M. Barnet est ici ?

Si Luizzi n'eût pas été dans un coin du salon aveo Mi Gustave, il eût remarqué l'elfet singulier que produisit cette i^ouvelle sur ceux qui l'entendireui. Julietie et Henri échangèrent un regard rapide et tremblant, mais le marquis s'était hâté do répondre :

— Nous sommes arrivés il y a une heure, et je me suis hâié d'accourir. Mais le billet de M, Barnet n'est pas le seul que vous ayez reçu... Je vous laisse à votre correspondance.

Aussitôt le beau Gustave s'avança avec une aisance qui avait plus que de la fatuité d'opéra-comique vers les personnes restées à l'autre coin du salon. Cette fois il fallut que Tatteption du baron fût bien occupée par la lecture de la lettre que Pierre lui avait remise pour qu'il n'entendit pas l'exclamation de Gustave à l'aspect de Juliette et de Henri. Caroline la remarqua; mais Henri s'étant approché rapidement de Gustave, l'entraîna à l'aiitre coin du salon et lui dit quelques mots. Gustave n'avait pas eu le temps de répondre, que Luizzi, se tournant de son côté, lui dit d'un ton plus qu'impertinent :

— Cette lettre vous concerne. Monsieur, -^ Moi? Ûi Gustave d'un air très-peu respectueux. — Vous, répliqua Luizzi avec un accent de colère méprisante, et j'ai besoin d'avoir avec vous une

LBS MÉMOIRES DU DIABLB. m

explication à ce sujet. Veuillez me suivre. — Mé toici, me voiei ! dit Gustare, que les grands ftii-s dû bâiroîi tt*&Vaient point du ttmt déconcerté.

Ds passèrent dans le boudoir ôtt venait d'avpif lieu la scëùe entre Juliette et Luiztti, et Gustave dit au baron Bh le toisant ââsez impertinemment 2

— Qu'y a-t*il, monsieur le barou?*- Il y a, Monsieur, dit LuiZÉi, que Vous êtes..»

Il 8*arrèta, puis reprit i

-^ le répugbe à me servir de eetlaines expressions ; mais vouâ les trouverejB écrites dans ce billet dont je partage tous les sentie ra«3t9.

Gustave le pi^it, et lut ôë (JUi suit :

« HoBsiourt

« J'ai présenté sans le savoii^ un IntH^aUt et un Homme sans honneur ctie2 madame de MarignoU. Cet homtne âans honneur et cet intrigant, c*est vous; elle m*a pardonné l^érréur OU je suis tombé, vous lui avez présenté, en le SACUANir, un autre intrigant de votre sorte. Cet homme est un prétendu marquis de Bridely : ceci, je ne le pardonne pas. Si, comme le bruit en a couru« vous êtes fou, je Vous enverrai mon médeéin. Si Vous avez voti*e raison, je vous enverrai dans une heure ihes témoinâ.

« COSMBS DB MaRBCILLBS. »

Le marquis gairda un moment le silence, pendant que le baron flxait sur lui un regard irrité. EnfiU le jeune ËllévioU rendit lé billet à Lulzzi, et lui dit eU ricanant :

— Vous partagez tous les sentiments de ce billet? -^ Oui, Monsieui"! repattit lebafon, emporté par sA colère. — Eîi éé qui vous concerne (;omme en ce qui me i*égàrde f fit Gustave eU se dandi-nant. — Monsieur, s*écriâ le baron à qui son emportement avait fait oublier combien la lettre de M. de Mareuilles était outrageante pour lui^tUème; Monsieur, tant diusolence mérite une correction. — Ce sont deux duels que vous voulez au lieu d'un, monsieur le baron? répHt GustaVe avec sang-froid ; comme il vous plaira. Je suis du reste d'assez bonne composition, et je passerai le premier ou le second, selon votre bon plaisir. — Je ne me bals pas avec des gens de votre sorte, dit le baron avec mépris, je les ciiasse.

Gustave pâlit de colère, mais il se contint, et repartit :

— Un moment, s*il vous plaît! Vous vous battrez, monsieur le barotl; car, puisque nous sommes seuls, nous pouvons nous parler à cœur ouvert. Vous saviez très-bien qui j*étais lorsque vous

m'arez dooné une lettre de recommandation poor madame de Harignon. J'ai été à votre compte l'instroment d*mie petite vengeance, instrument qu'anjoard'iini voue voudriez bien jeter de votre salon dans la nie, mais il n'en sera pas ainsi, mon cher Monsieur. J'ai un titre plus noble que le vôtre. J'ai une fortune presque aussi considérable, car j'ai gagné mon procès comme légitime héritier de feu le marquis de Bridely ; je suis aujourd'hui par jugement irrévocable marquis de Bridely, et je ne souffrirai pas, je vous prie de le croire, des airs que je n'aurais pas soufferts quand j*étais le comédien Gustave, fils adultérin d'Aimé- Zéphirin Ganguefnet et de Marie-Anne Gargablou, fille Libert.

En disant ces paroles d'une voix basse, mais ferme, Gui&tave s'était approché de Luizzi avec un regard menaçant.

— Tout cela ne me fera pas oublier, lui répondit froidement le baron, que vous devez votre titre et votre fortmie à une basse friponnerie... — Basse friponnerie que vous avez trouvée charmante quand elle vous servait... — Mais enfin. Monsieur, que voulez-vous? — Je vais vous le dire. Notre afiiaire est la même en cette circonstance, nous ne pouvons pas la séparer. M. de Mareuilles ne doit pas pouvoir répéter impunément de telles accusations contre vous et contre moi. Ou je me battrai avec lui, et je vous jure que je saurai bien l'y forcer, et alors vous serez mon témoin dans cette affaire ; ou vous vous battrez contre lui, et je vous accompagnerai. — Je refuse. —Prenez-y garde I dit Gustave avec le sang-froid d'un homme pour qui un duel est une chose d'assez peu d'importance pour pouvoir en calculer exactement les résultats; prenez-y garde 1 Me refuser pour témoin, et je le ferai savoir à M. de Mareuilles, c'est dire que vous avez commis la mauvaise action qu'il vous reproche ; m'accepter, c'est paraître persuadé de la loyauté de ce que vous avez fait, c'est avoir affirmé en ami ce qui est maintenant une vérité légale et incontestable , c'est m'avoir cru ce que je suis, le marquis de Bridely.

Luizzi réfléchit, puis il reprit tout à coup :

— Vous auriez peut-être raison, si vous n'oubliiez point qu'il a été question d'une affaire d'escroquerie qui ne déshonore pas moins M. le marquis légal de Bridely que M. le comédien Gustave. — Allons donc I fit Gustave; j'ai été renvoyé de la plainte d'escroquerie, sans jugement; ne faites pas tant le difficile, vous qui avez été absous comme fou pour assassinat 1 — Quoil vous savez? s'écria Luizzi avec épouvante. — M. Niquet était le notaire de la famille qui a plaidé contre moi. — Et M. Bamet?... — Mon cher Monsieur, un hasard bien extraordinaire m'a appris cette circonstance. C'est une smgulière histoire, je vous jure I — Vous pensez

qae je ne dois pas en être très-cnrieax. —Je le pense. Vons aviez nn secret à moi ; }'ai voulu en avoir nn à vons, et je Ta! gardé. Lnizzi réfléchit encore et dit :

— J'accepte votre proposition, mais à nne condition , c'est que je me battrai le premier contre M. de Marenilles. — C'est votre droit. ^ Maintenant il me faut nn autre témoin. — Que ne prenez-vous M. Henri Donezau ? G*est lui, il me semble, que j'ai vu dans votre salon. — Vous le connaissez, dit Luizzi? Ahl je comprends, reprit-il; vous l'avez vu sans doute à Toulouse quand TOUS étiez avec Ganguernet? — Précisément, fit Gustave. — Je ne Je puis, reprit le baron, il épouse demain ma sœur. —Votre sœur 1 s*écria le marquis avec un étonnement que le baron traduisit ainsi : — Ma sœur, oui, mon cher Monsieur, ma sœur, la fille de mon père comme vous êtes le fils de Ganguernet. — • Et vous la donnez à Henri? reprit Gustave avec surprise. Au fait, ajoutat-il d*un air suffisant, dans sa position, n'ayant pas de nom, pas de famille... ^ Il n*y a pas des pères marquis à revendre ! dit Luizzi, choqué du ton d'impertinence de Gustave.

Celui-ci se laissa aller à rire, et dit avec une fatuité superbe .

— N'est-ce pas que je joue bien mon rôle? — Vous pourriez vous en dispenser avec moi, repartit le baron. Mais nous avons antre chose à faire. Je vais aller chez un ami. 11 faut que ma sœur et Henri ignorent ce qui va se passer. Veuillez entrer un moment au salon; puisque vous connaissez Henri, vous devez avoir à lui expliquer votre position. — Oh I j'ai pour cela un admirable conte d'enfant perdu. — C'est bien. Dites-leur que la lettre de M. Bamet m'a forcé de sortir sur-le-champ. Vous recevrez les témoins de M. de Marenilles ; prenez le rendez-vous pour demain, à sept heures. Le mariage se fait à dix heures à Ja mairie et à onze heures à l'église : le tout à huis clos, autant que possible. Si je suis le plus heureux, nous serons- de retour avant dix heures; sinon, vous remettrez une lettre à ma sœur qui excusera mon absence, et on fera la cérémonie sans moi. — Voilà qui est entendu, dit le marquis.

Luizzi répondit un mot à Cosmos et sortit. Aussitôt Gustave rentra dans le salon. Henri s'empara de lui sous prétexte de visiter le nonvel appartement que lui avait fait préparer le baron ; Caroline et Juliette restèrent seules.

Tout se passa comme Luizzi l'avait arrangé : les témoins de M. de Marenilles vinrent prendre Theare, et tout fut convenu pour le lendemain au matin.

Lorsque le baron rentra, son notaire était déjà arrivé, et l'heure de la lecture du contrat était passée depuis longtemps. Juliette,

tae LES MÉMOIRES DU DIABLB.

Goslafve tt les intdfefisé& étalent Mids présenta^ Lutsifl iinat tonla éviter à sa sœur le déplaisir d'eatendrt dire d'elle œs mole douloureux : « père et mère inconnus,- » par d'autres ^ue par eecix ^ni saYaient déjà cette drcenstauce. Henri, à qui Luizai ayait remis la somme qui était reconnue lui appartenir par le contrat^ donna également un portefeuille contenant la dot de sa sctur, attendu que, selon la coutume, le contrai emportait quittance^ Henri s'étonna d'une pareille préoaution et en témoigna son embarras à Luizai.

— Les affaires doivent être faites réffulièrement, dit le baron en souriant gracieusement; j'ai des raisons dont je voue forai part demain, je l'espère du molks, et qui m'obligent à agit* avec 0911e rigueur.

Juliette, Gustave et Henri se regardèrent furtivement, et la reste de la soirée, déjà fort avancée, se passa sans que lé barcm, trop préoccupé du duel qui l'attendait le lendemain, prit garde à la tristesse inquiète, mais silencieuse, qui s'éuit emparée de Ca-« roline.

Le lendemain venu, ses témoins étaient cbez lui à six beures et demie du matin. Luizzi remit à Gustave la lettre qui devait prévenir Henri de son absence en cas de malbeur, et tous les trois par« tirent pour le bois de Yinoennes. Entre gens qui sont très^cidës à se battre, les préliminaires d'un duel ne sont pas longs. Cependant celui-ci amena des explications qui le retarderont pendabt quelque temps.

— Je croyais, dit M. de Mareuiiles avee sa fatuité ordinaire, que monsieur le baron de Luizzi, qui vient sans doute idi pôil^ rëhabilitei' son honneur, se serait fait accompagner par des témoiiis honorables... Je ne parle du reste que pout un sèu^, reprlNl ed saluant le second témoin de Luizzi.

Gustave voulut prendre la parole; mais Ltilzzi le pi'évint, et repartit avec une hauteur qui eaUna l'exlrème oonfianéë de M. de Mareuiiles :

—11 faudrait d'abord que je fusse venu ici afin de réhabiliter môd honneur, Monsieur, pour que le choix de mes témoins, quêl qu'il fût, mais que je tiens pour honorable^ pût vous paraître exlrftd^ dinaire ; mais j'y suis venu pour corriger la fatuité d'un sot et l'insolence d'un manant, c'est ce dont il faut que vott§ soyez biëti persuadé. — Et je continuerai la leçoh^ Monsieur I reptit Gustave. Et moi, marquis de Bridely, je vous ferai l'honneur de me battre avec vous, monsieur de Mareuiiles, gendre de madame Olivia d« Marignon, fille de la Béru, tenant jadis maison ptibikiae â^imt et de ferimies garantes!

LfiS MÉMOIRBS DO DtÂBLB. ji89

I, <iui savait à pea près les prëcé^eats àe madame de Mahgnon, pâlit à cette apostrophe de Gustave et s'écria av«o rage :

— Misérable 1 -^ AUons, allomsl lui dit Gustave, ne vous êmportez pas ainsi, mon petit mansieur de MareuiUes. J'am?e dip la Stagne, où Ton m*a parlé de vous.

Cosmes se troubla visiblement et dit à l'un de ses témoin8,|Mme homme d*uue charmante figure d'eafaat, pàlo et douce :

-^ Allons, du Borg, finissons-en 1 — ^ Ohl fit Luizai en rioaiiant, c'est ià M. du Berg ? Je suis charmé de voir M. dm Berg; il auvaii manqué à te duel. — Qtie voulez-vous dire? ropvit le jeune homme avec une voix flùtéo. -- Voyons, Messieurs, nous no sommes pas ici pour des reconnaissances, dit Cosmos ; où sont les épées? -* Les voici, dit le second témoin de Luizzi.

Le terrain sur lequel on était ne fut pas jugé convenable, et il fallut s'enfoncer dans le bois pour en trouver un autre. Après une grande demi^heure de marche, on trouva un endroit uni et déeou*vert.

On remit les épées auï deux ennemis, et ils 8*attaquèrent avec une franchise qui prouvait que tous deux avaient le courage complet de leur action, et en même temps ils montrèrent une adresse et une précaution qui faisait voir que ohaenn ne défendait pas sa personne avec moins d'intérêt qu'il n'en mettait à attdndre celle de son adversaire. Cependant Cosmes, emporté par Tirritation qu'avaient fait naitro en lui les paroles de Luizzi et de Gus** tavé, mit plus de violence dans son attaque, et bientôt Luizai rompit devant lui. Après quelques bottes, Mareuiiles s'arrêta.

— Vous êtes blessé? dit-il à Luizzi. — Je ne m'en aperçois pas, reprit Armand en attaquant Marmailles, qui le fit sempre de nouveau jusqu'à ce que le baron fût aooulé jusque près d'un petit chançip planté de luzerne.

Cosmes s'arrêta encore et dit d'un air de mipjris :

— Je veux bien vous tuer, mais je ne peux pas vous faucher. Quittons ce jeu, je n*aime pas le trèfle^ ajoutart-il en ricfinant. -m Vous laites de charmants calembours, r^rit le baron du môme ton de plaisanterie. £t, poussant une botte à Cosmes : Voyons donc, ajoutarMl, qui de nOus deux restera sur le carreau,— Charmant 1 dit Mareuiiles en parant légèrement et en rompant à son tour devant rattaque impétueuse du baron. Qui s'y frotte s'y jngue, joutât-il presque aussitôt ; car il venait de b)esser de nouveau le bacon au bras. — Allons donc jusqu'à ce que le coour me manque, refMur» tit Luiazi, jouant comme son adversaire avec les mots; tons deux se jetant, à travers le grincement de leurs épées et île leur rire furieux, des calem))ours qu'à tout autre moment ils auraient laissée

2iâ LES M|:ifOIRBS DU DIABLE.

ani pauvres esprit» qui en font métier. — Très-joli I dit MareniJles, continnons la partie.

Mais an môme instant le baron Ini porta un si terrible coup d*épée que Mareuilles eut Tépaule percée.

— Voilà un maître atout! s'écria Gustave en voyant tomber Cosmos, nous ferons la levée du corps.

Presque aussitôt Luizzi, dont le sang coulait abondamment de ses deux blessures, et que la colère avait seule soutenu, fut prî: d*une défaillance et tomba auprès de son adversaire. A côté de ces deux hommes évanouis, les témoins n'eurent d'autre pensée que de les secourir. Luizzi revint le premier à lui, et, s'étant assuré que M. de Mareuilles respirait encore, il quitta le terrain et regagna sa voiture. •

— Voulez-vous rentrer chez vous? lui dit Gustave. — Non, ma sœur s'alarmerait; ce serait un trouble, un événement. Elle voudrait remettre la cérémonie, et je vous assure que je n*ai nulle envie de recommencer les démarches ennuyeuses auxquelles j'ai été condamné. Ces blessures ne sont rien, elles ont frappé dans les chairs du bras. — Oui, dit Gustave, mais elles sont bien près du poignet; en pareil cas le tétanos est à craindre. Il ne faut pas jouer avec les coups d'épée.— Ne pouvez-vous me conduire chez vous? — Avec plaisir, dit Gustave, quoique je ne sois que dans un hôtel garni; mais nous y trouverons Barnet qui loge à côté de chez moi, et je vous confierai à lui pendant, que j'irai prévenir votre sœur. — Voilà qui est à merveille, dit Luizzi. •

Ils arrivèrent une heure après rue du Helder. Bamet était absent.-

On envoya chercher un médecin^ qui saigna le baron en lui recommandant un absolu repos. Il était près de dix heures.

— Courez chez moi, dit Luizzi à Gustave, et dites à ma sœur que ma volonté expresse est qu'elle se marie malgré mon absence et que je serai de retour vers deux heures ; alors vous préviendrez Henri et je me ferai transporter chez moi. — Cela n'est pas prudent, dit le médecin, — flous verrons, repartit Luizzi. En tous les cas, faites dire dans la maison qu'on m'envoie M. Bamet dès qu'il rentrera.

Gustave fit ce que voulait Luizzi et partit.^

La perte de sang que le baron avait éprouvée par ses blessures et la saignée que l'on avait pratiquée l'avaient rendu excessivement faible.

Dès que le soin de toutes ces mesures à prendre ne Foccupa plus, il tomba dans un accablement qui touchait au sommeil; il n^eu calcula pas la durée, mais il en fut tiré par le bruit de sa

porte qui s'ouvrait et par celui d*une pendule qui sonnait midi. La personne qui ouvrait la porte n'était autre que M. Barnet. Le baron lui fit signe d'approcher, et le notaire s'écria :

— Ehl que viens-je d'apprendre? Vous avez été blessé dans un duel 1 -^ Ce n'est rien, ce n'est rien, répondit le baron, étonné de sa faiblesse et de la vive douleur que lui causaient les deux blessures qu'il croyait si légères. — C'est trop, repartit Barnet, pour un homme dont les affaires réclament la présence immédiate. Savez-vous que vous avez failli être ruiné par un vieux coquin appelé Rigot? — Oui, oui, fit Luizzi; mais il a perdu sa cause. — En première instance, oui ; mais il en a appelé. En votre absence, j'ai traîné le procès d'incidents en incidents; mais vous êtes jugé décidément le mois prochain, et il faut aviser à tous nos moyens de défense.

Le baron se rappela en ce moment que le Diable lui avait dit que sa fortune lui avait été rendue, et certes, s'il eût été seul, il l'eût appelé pour lui faire une querelle. Mais Barnet reprit presque aussitôt :

— Comme ce n'est pas l'instant de vous parler d'affaires fort embrouillées, dites-moi pourquoi vous ne vous êtes pas fait transporter à votre hôtel , où je ne m'étonne pluà de ne pas vous avoir rencontré. — Si vous avez été chez moi , vous avez dû le deviner, car vous avez vu Caroline, sans doute? — Pas le moins du monde, repartit Barnet d'un ton aigre; elle m'a fait répondre par une grande fille, assez impertinente, qu'elle n'était pas visible. — Excusez-la, dit Luizzi : le jour d'un mariage, une femme a tant à faire! — Quoi! s'écria Barnet avec éclat, elle se marie? — A l'heure qu'il est, dit Luizzi en jetant les yeux sur la pendule, ce doit être une affaire faite. —Et vous l'avez mariée à M. Henri Donezau? s'écria encore Barnet, en accentuant chaque syllabe aveè étonnement et colère. — Oui vraiment, répondit Luizzi. — Ah! mon Dieu! je suis arrivé trop tard. — Qu'est-ce donc? s'écria Luizzi en se devant sur son séant. Ce M. Donezau m'aurait-il trompé?... 11 est peut-être temps encore...

Gustave ouvrit la porte et entra , suivi de Henri et de Caroline, qui se précipita avec des cris sur le lit de son frère.

— Ce n'est rien, ma bonne sœur, moins que rien... calmez- VQUs... dit Luizzi. — Vous m'aviez promis d'être courageuse, dit Gustave, ne vous effrayez pas ainsi. Songez que le médecin a déclaré qu'une émotion un peu vive serait dangereuse pour le baron, et que vous pouvez le rendre plus malade qu'il ne Test véritablement. — 'Je me tais, je me tais, répondit Caroline en essuyant ses larmes; mais il ne peut rester ici, il faut qu'il rentre à riiôlel...—

TOUK II. 17

Vous avez raison, dit Luizzi. Gustave, soyez assez bon pour faîro tout préparer.

Gustave quitta la chambre, mais Henri resta; et sa présence, silencieuse jusque-là, rappela à Luizzi le mot de Barnet. Le baron, alarmé malgré lui de cette exclamation du notaire, dit cependant au lieutenant d'un ton qu'il s'efforça de rendre amical :

— Dois-je vous appeler mon frère, Monsieur? La cérémonie est-elle terminée? — Oui, mon frère, mon frère! répondit'Henrl d'un accent vivement ému et en tendant la main au baron.

Luizzi remarqua que Barnet examinait Henri et qu'il fit un petit mouvement d'approbation à la réponse du lieutenant. Bientôt tout fut en mouvement pour le départ de Luizzi; et, tandis que chacun s'empressait, le baron fit un signe à Barnet et lui dit tout 1ms :

— Que signifie «e mot : Je suis arrivé trop tard? — Rien , rien, cela avait rapport à d'autres projets... Je vous aurais peut-être proposé un autre parti... — Croyez-vous qu'Henri ne soit pas un homme d'honneur? — Je ne dis pas cela; mais il n'est pas riche, et peut-être... — Est-ce que vous auriez pensé à M. le marquis de Bridely? — Mais il a soixante bonnes mille livres de renies, reprit Barnet d'un air joyeux, comme s'il eût saisi avec plaisir l'occasion qui lui était offejte d'expliquer ainsi ses paroles. — Que ne ra'avez-vous écrit, dit Luizzi, qui gardait toujours de la déûance dans le fond de son cœur. — Ah! dame! c'est que... c'est que... fit Barnet en hésitant, c'est que le marquis n'avait pas gagné son procès, ajouta-t-il rapidement, comme si cette bonne raison lui était survenue tout d'un coup.

Tout était prêt pour la translation du baron. l\ descendit d'un pas assez ferme l'escalier; mais, une fois en voiture, le mouvement l'étourdit tellement qu'il fut plusieurs fois sur le point de perdre connaissance. Enfin il arriva chez lui, et cène fut pas sans un certain sentiment d'effroi qu'il se retrouva malade dans ce lit où il avait été sur le point de périr entre les mains de ses domestiques. Cependant les soins de sa sœur et de Barnet le rassuraient; mais, malgré lui et par un sentiment tout nouveau, il ne comptait pas la présence d'Henri parmi ses motifs de sécurité. Celte idée le tourmenta tellement pendant le cours de la journée, que le soir une fièvre violente s'était déclarée, et, lorsque le médecin revint, il ne parut pas content de l'état des blessures.

— 11 faut, dit-il, un repos absolu de corps et d'esprit, monsieur le baron -, sans cela les accidents peuvent être graves. — Je pas

•serai la nuit près de mon frère, dit Caroline.

Gustave fit une grimace assez comique en regardant Henri, qui .reprit :

— Mon frère pense sans doute que c'est inutile? — Pourquoi donc ? répondit aigrement Juliette ; personne ne peut donner au bnron de meilleurs soins et de plus assidus. Une religieuse s'en^ tend à panser des blessures. — Mais n*avez-vous pas été religieuse eussi ? reprit Gustave d'un ton moqueur. — Croyez-vous, repartit Juliette en prenant un air de dignité blessée, qu'il serait convenable que moi je demeurasse dans la chambre d*un hornme? — Cela serait du moins généreux, dit Gustave en montrant de Tœil Henri à Caroline i

Juliette se mordit les lèvres avec colère et ne répondit pas.

— Je resterai, dit Caroline, je resterai, je le veux ; et, comme il se fait déjà lard, vous allez vous retirer... je vous en prie.— Allons, Henri, dit Gustave... allons, résignons-nous, mon cher...

Henri sortit d'un air dépilé, tandis que Juliette le suivait d'un regard ardent et curieux. A peine furent-ils hors de la chambre que Juliette s'approcha de Caroline et lui dit :

— Je resterai dans la maison, je me jetterai tout habillée sur mon lit, et, si tu as besoin de moi, monte, je serai prête.

Puis elle se tourna vers le baron; et, se penchant sur lui asses près pour que la chaleur de son haleine le fit tressaillir, elle lui dit à voix basse :

— Bonne nuit, monsieur le baron 1 Bonne nuit, Armand I Luizzi écoutait encore cette voix vibrante et passionnée qui

venait de lui jeter son nom comme un aveu, que Juliette avait déjà disparu. Resté seul avec Caroline, il réfléchit à tout ce qu'il avait cru voir et entendre d'équivoque dans cette journée. Mais ce n'étaient que des gestes Imperceptibles, des regards furtifs, des mots interrompus qu'il se fatiguait vainement à ressaisir, et qui lui échappaient sans cesse. De temps en temps, sa raison le reprenait assez pour qu'il se dit que son imagination, exaltée par la flèvre, prêtait un sens caché à mille petits accidents qui n'en avaient aucun. Mais presque aussitôt, cette tourmente de son esprit recommençait. Tous ces petits accidents passaient et repassaient devant lui comme les débris d'un naufrage que les vagues promènent çà et Kl dans l'ombre « sous les yeux du naufragé qui , debout sur un rocher, tente vainement d'en saisir quelqu'un. Le vertige phy» sique que le naufragé finit par éprouver gagnait insensiblement la pensée de Lui2zi« 11 le sentait, il voulut s'y arracher, et, ne pou-^ vaut détourner sou attention des doutes qui flottaient en lui, il résolut de les éclairer et saisit sa sonnette. Cependant il regarda Caroline assise au pied de son lit dans un large fauteuil : elle s'était insensiblement assoupie. La voix et la présence du Diable n'étaietit d'ailleurs perceptibleB que pour le baron. Il agita son

talisman ; maïs il ne rendit ancnn son, et à l'instant même son bras fut saisi d*une rigidiié invincible, son corps se courba en arrière comme un arc qu'aucune force humaine n*eût pu détendre, ses mâchoires se serrèrent à briser ses dents. Il comprit qu'il était atteint de cette terrible maladie qu'on appelle le tétanos, résultat assez fréquent à*^s blessures qui ont déchiré des muscles. Il lui fut impossible de faire un mouvement pour ébranler sa sonnette; de pousser une plainte pour appeler, et presque aussitôt il lui sembla qu'on lui assénait un coup terrible sur la tôte. U ferma les yeux et il vit...

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